LEMAGUER
LEMAGUER
et implications pratiques
Dr Maroussia WILQUIN, Abbeville (80), Stéphane ROBINET, Strasbourg (67)
L’objectif de cet article, sans rechercher l’exhaustivité, est de revenir sur les mécanismes
impliqués et leurs conséquences en pratique courante. Plutôt que de réaliser un catalogue des
nombreux médicaments pouvant interagir avec la méthadone, nous avons fait le choix
d’apporter des informations d’ordre général et de mentionner un nombre restreint de classes
thérapeutiques ou de molécules, parmi les plus couramment utilisées. Pour une liste plus
complète des interactions médicamenteuses, il suffit de se reporter au RCP des spécialités à
base de méthadone disponible auprès de la firme qui les commercialise.
Pour chacune de ces catégories, nous avons réalisé une brève description des mécanismes mis
en œuvre et mentionné leurs implications potentielles sur le suivi des patients. La
connaissance des différents effets est importante pour les cliniciens et contribue à une bonne
information des patients sous méthadone, à la minimisation des conduites à risque
(alcoolisation par exemple) et à l’usage du traitement dans des conditions de sécurité
optimales.
En complément, il est important d’ajouter que les données de cet article se placent dans le
cadre d’un travail en réseau, indispensable à une transmission d’information efficace entre
professionnels de santé impliqués dans le soin aux usagers de drogues (équipes infirmières,
éducatives, médecins…).
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Dispensateur du traitement, le pharmacien d’officine occupe à ce titre une place essentielle
dans la prévention des risques liés aux interactions médicamenteuses, d’autant que les
prescripteurs peuvent être plusieurs et ignorer parfois la totalité des médicaments prescrits.
La méthadone, en tant qu’opiacé agoniste pur, agit en se fixant directement sur les récepteurs
aux opiacés µ. A l’inverse, il existe d’autres molécules, qui agissent en bloquant ces mêmes
récepteurs. Leur association à la méthadone peut entrainer une diminution de l’efficacité du
traitement et peuvent conduire à la précipitation d’un syndrome de sevrage sévère, par
phénomène de compétition sur les récepteurs. Pour cette raison, l’association de la méthadone
avec un antagoniste opiacé est formellement contre-indiquée (naltrexone – Révia® et ses
génériques, nalméfène - Selincro® ou encore, en milieu hospitalier, les spécialités à base de
nalbuphine - Nubain®).
Concernant la buprénorphine, agoniste partiel sur les récepteurs µ (et antagoniste des
récepteurs kappa), son association est contre-indiquée et sa prescription à faible distance
(dans le cadre d’un relais de l’un par l’autre), doit faire l’objet de précautions d’emploi :
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Interactions entrainant un allongement de l’intervalle QT
Au même titre que de nombreux autres médicaments, la méthadone est connue pour allonger
l’intervalle QT (quelques millisecondes si l’on en croit la littérature la plus pertinente). Cet
allongement peut dans certains cas entrainer une arythmie et une torsade de pointe. Le risque,
faible en monothérapie avec la méthadone, s’accroit en cas d’association de plusieurs facteurs
(antécédents personnels ou familiaux, interactions avec d’autres traitements…), dont le plus
important est sans conteste l’hypokaliémie. Pour ces raisons, l’association de deux
médicaments allongeant l’intervalle QT est généralement contre-indiquée. Néanmoins, dans
son référentiel, l’agence du médicament rappelle qu’en raison de son caractère
incontournable, la méthadone fait exception à la règle.
Plusieurs classes pharmacologiques sont détaillées dans le RCP des spécialités à base
méthadone AP-HP, parmi lesquelles des neuroleptiques, des antiarythmiques, des
macrolides… et tous les médicaments qui augmentent les taux plasmatiques de méthadone.
La durée d’action de la méthadone dépend de la vitesse avec laquelle la molécule est éliminée
par l’organisme. Cette élimination se réalise au niveau du foie par des enzymes, les
cytochromes (CYP), dont il existe plusieurs types. Il est possible de distinguer :
Une voie d’élimination principale : surtout le CYP 3A4, au deuxième plan le 2B6 ;
Une voie d’élimination mineure/secondaire : avec les CYP 1A2, 2C19, 2D6…
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d’impact clinique significatif)... L'inhibition, à l'inverse de l'induction, est rapide dans
sa mise en place et dans son arrêt. Elle survient en quelques jours.
Par ailleurs, il est nécessaire de rappeler que les interférons, immuno-modulateurs, utilisés
dans le traitement du VHC, ont pour effet secondaire fréquent, outre leur effet inhibiteur
enzymatique, un syndrome pseudo-grippal. Ce dernier peut être attribué à des signes de
manque ou à une perte d’efficacité du traitement de substitution. L’accompagnement de cet
effet indésirable doit faire l’objet d’une proposition de soin adaptée, avec par exemple la
prescription de paracétamol permettant de diminuer la symptomatologie.
Enfin, concernant les inhibiteurs d’action directe (les nouveaux traitements de l’hépatite
C), la question des interactions reste pleinement ouverte :
- Pour le sofosbuvir, qui n’emprunte pas de voie métabolique commune avec la
méthadone, il ne devrait pas y avoir, a priori, d’interactions pharmacocinétiques.
- Le siméprévir et le daclatasvir, tout comme la méthadone, empruntent le CYP 3A4.
On ne peut affirmer pour l’heure qu’il y aura interactions médicamenteuses ou si ces
interactions auront un impact clinique significatif.
Les usagers de drogues n’ont pas été inclus dans les essais cliniques de ces nouveaux
médicaments, et à l’heure où nous écrivons ces lignes, la pharmacovigilance n’a remonté
aucun signalement concernant l’association méthadone et nouveaux traitements de
l’hépatite C.
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Association avec un dépresseur respiratoire
Cas particulier – La prise en charge de la douleur chez les usagers de drogues dépendants
des opiacés
En pratique, il existe différents protocoles pour la prise en soin des douleurs intenses chez les
patients sous méthadone. Ceux-ci ont été publiés dans un article du Dr Pascale Jolly, dans le
Flyer n°6 :
- Poursuite de la méthadone à la posologie efficace dans la dépendance aux opiacés et
association d’un antalgique opiacé fort d’action rapide, préférentiellement de la
morphine, par l’intermédiaire d’une titration classique.
- Prescription de la méthadone seule pour son potentiel analgésique et substitutif,
selon un schéma plus proche de sa prescription en tant qu’analgésique (3 prises par
jour).
En conclusion
Comme énoncé en introduction, l’objectif de cet article n’est pas de faire un listing complet
des interactions médicamenteuses avec la méthadone. Bien qu’il existe peu d’associations
contre-indiquées, la connaissance des différents mécanismes d’interaction est un préalable
essentiel à une meilleure information des patients et à une adaptation du traitement dans des
conditions de sécurité optimale : prévention du risque d’overdose, des associations
dangereuses, des conduites à risque…
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Les interactions ne s’opèrent pas de façon simple : elles se font selon plusieurs mécanismes à
la fois, selon des modes complexes et de manière variable entre individus ou pour un même
individu au cours du temps. L’alcool peut par exemple se révéler tour à tour inhibiteur et
inducteur enzymatique (selon le mode de consommation, aigu ou chronique), dépresseur du
système respiratoire et avec un potentiel d’allongement de l’intervalle QT.
En pratique, des règles de bon usage existent et s’articulent dans le cadre d’un travail en
réseau, associant équipes du champ spécialisé (éducateurs, infirmièr(e)s, médecins de
centre) et professionnels en ville (médecins et surtout pharmaciens !). Enfin, la
recommandation majeure est sans conteste d’adapter le traitement sur la base de
l’évaluation clinique et des symptômes relatés par le patient6.
Un document particulièrement bien fait, même si sa mise à jour date de 2005, est disponible
sur internet en format pdf. Pour le trouver, il suffit d’entrer « Atforum Drug Interactions » sur
votre moteur de recherche.
1
La Revue Prescrire. Éviter les effets indésirables par interactions médicamenteuses – Comprendre et décider. Edition 2013. Décembre
2012. Tome 32 N°350 (Suppl. Interactions médicamenteuses).
2
ANSM. Référentiel national des interactions médicamenteuses. Juillet 2013.
http://ansm.sante.fr/var/ansm_site/storage/original/application/2d2d4e46bee72d90e30e917e9d7c587b.pdf
3
ANSM. Initiation et suivi du traitement substitutif de la pharmacodépendance majeure aux opiacés par buprénorphine haut dosage. Octobre
2011.
http://ansm.sante.fr/var/ansm_site/storage/original/application/b275587447c30549b123fe6c29f4c76b.pdf
4
Pani PP, Trogu E, Maremmani I, Pacini M. QTc interval screening for cardiac risk in methadone treatment of opioid dependence. Cochrane
Database of Systematic Reviews 2013, Issue 6. Art. No.: CD008939. DOI: 10.1002/14651858.CD008939.pub2.
5
Centre d’information thérapeutique et de pharmacovigilance. Interactions Médicamenteuses, Cytochromes P450 Et P-GLYCOPROTEINE
(Pgp). Juin 2012. http://pharmacoclin.hug-ge.ch/_library/pdf/cytp450pgp.pdf
6
Gerbaud C., Caer Y. Instauration et adaptation de la posologie de méthadone. Flyer 49. Décembre 2012.