Les Analystes des Écoles du Champ freudien prennent la parole.
Ce sont :
un Brésilien, deux Argentins, trois Espagnols, dix Belges et Français. Ils
sont issus de plusieurs des Écoles de l’Association Mondiale de
Psychanalyse.
Ils témoignent, chacun dans leur style propre, de la façon dont s’est
terminée leur analyse. Sans chercher à démontrer une théorie établie, ils
témoignent en termes non-convenus du point où les a menés leur cure, et
d’où ils ont pu logiquement en reconnaître la fin.
C’est de la sériation de ces expériences que Jacques Lacan attendait un
éclairage nouveau sur le mystérieux passage de la position analysante à
celle du psychanalyste.
Ainsi ces textes, loin d’appliquer automatiquement un savoir acquis, vont à
la rencontre d’un savoir imprévu en prise sur « le réel » (le réel qui n’a pas
de sens...).
AMP
La passe et le réel
Témoignages imprévus sur la fin de l’analyse
AGALMA - LE SEUIL
Sommaire
Couverture
Présentation
Page de titre
LA PASSE ET LE RÉEL
Préface
Ouverture
PREMIÈRE PARTIE
La passe et le réel
La castration, un secret du réel
Comment le désir vient aux analystes
Contra-stare
La fenêtre sur le réel
Une écriture perdue
L’entrée : une porte ouverte sur la sortie
Première partie
DEUXIÈME PARTIE
La passe et le réel
La passe, une nouvelle structure clinique
L’écriture du nom propre : un point de bascule
Le réel de la procédure de la passe, même
CH8
Une congruence avec le réel
Un regard se vide et se fait trait
DÉBAT - Deuxième partie
CLÔTURE
Le pas du réel dans la passe
Notes
Copyright d’origine
Achevé de numériser
LA PASSE ET LE RÉEL
Textes établis par
Virginie Baïo, Monique Kusnierek, Pierre Naveau,
Philippe Stasse et Alexandre Stevens
Secrétariat de rédaction
Anne Lysy-Stevens
Rédaction d’Ornicar ?, Revue du Champ freudien :
74, rue d’Assas, 75006 Paris
Tél. 01 45 48 56 72 - Fax : 01 45 48 79 38
[email protected]AMP est l’acronyme de l’Association Mondiale de Psychanalyse
Préface
L’École de la Cause freudienne organise chaque année depuis cinq ans des
Journées des AE. Les Journées de Bruxelles s’inscrivent dans cette série.
S’il y a, depuis Freud, des psychanalystes qui œuvrent à permettre à
chaque sujet de développer la question que font surgir pour lui ses
symptômes, le problème est resté entier de ce qui pousse un analysant arrivé
en fin de cure à s’installer à son tour psychanalyste.
Lacan, cherchant ses repères sur le plan de l’éthique singulière du
psychanalyste, a inventé la procédure de la passe pour rendre compte de ce
passage au psychanalyste. Si rien n’assure en effet qu’existe “le”
psychanalyste, il s’agit néanmoins de prouver, au cas par cas, la possibilité
de l’émergence “du” psychanalyste.
La passe est notre procédure d’habilitation de l’Analyste de l’École (AE).
Elle est notre moyen de mesure des effets d’une psychanalyse. Elle se
distingue de toute procédure de cooptation. Dans d’autres sociétés
internationales de psychanalyse, telle l’IPA, la cooptation est au principe de
la reconnaissance des psychanalystes par l’institution. Cela implique des
équilibres entre courants ou tendances. Il n’en est pas de même dans l’Ecole
de Lacan. Au contraire, la passe s’oppose à toute forme de “baronnie” ou
“clientélisme”.
Le sujet qui s’y présente comme passant est amené à rencontrer deux
autres de ses pairs, les passeurs, afin que ceux-ci témoignent de
l’expérience du premier auprès du jury d’agrément qu’est le “Cartel de la
passe”. Cette procédure écarte tout phénomène de séduction de la personne
au profit d’une structure de transmission de témoignage.
Lorsqu’il arrive que le passant convainc le Cartel qu’il a atteint le terme
logique de sa cure analytique, il est nommé AE et a en charge un
enseignement à l’Ecole.
Le réel est plus fort que le vrai, nous dit Lacan. Qu’est-ce qui du parcours
d’un AE témoigne pour lui d’un réel, au-delà du vrai, c’est-à-dire au-delà
des significations de ses symptômes ? Voilà la question mise à l’épreuve des
Journées de Bruxelles, à laquelle tentent de répondre les textes et les débats
qui suivent.
Alexandre Stevens
PHILIPPE STASSE
Ouverture
Bienvenue à toutes et à tous.
Au nom des A.E. de l’École de la Cause Freudienne, il me revient, de par
les règles de la permutation, d’avoir le privilège et le plaisir de vous
accueillir et de vous souhaiter la bienvenue. Ce que je fais d’autant plus
volontiers que ces Journées nouvelles des A.E. se déroulent cette fois en
Belgique. Après Strasbourg, Biarritz et Paris, c’est au tour de Bruxelles d’en
être le lieu d’élection sur le thème cette fois de “La passe et le réel”.
J’ai structuré cette ouverture en trois points : le cadre, le menu et le
thème.
D’abord, le cadre
Ces Journées ont été préparées de longue date par les A.E. d’abord, qui
en ont confié ensuite l’organisation pratique à un cartel. Ces Journées ont
bénéficié, par ailleurs, pour leur élaboration, des précieux conseils de
Jacques-Alain Miller.
Tout a été fait pour y favoriser le débat : le choix de la salle, par exemple.
Vous aurez constaté, en effet, à la lecture du programme combien les plages
horaires réservées au débat sont importantes. A cette fin, pour la plupart
d’entre vous, un micro est à portée de voix. Pour le faire fonctionner, il
suffit de pousser sur le bouton pendant que vous parlez. Pour les autres, au
rez-de-chaussée, n’hésitez pas à vous approcher de ces micros pour
intervenir. Pour les personnes installées au balcon, un micro baladeur s’y
promènera aux mains d’une de nos charmantes hôtesses. Faites-en bon
usage.
Nous sommes ici aujourd’hui 330 plus ou moins. C’est beaucoup plus
que nous ne l’avions imaginé au départ. Nous avons été contraints de
refuser un certain nombre d’inscriptions de dernière minute. Nous le
regrettons, mais la date limite d’inscription était annoncée, et nous avons
aussi à tenir compte des consignes de sécurité.
Au terme de la première séquence et de son débat, c’est-à-dire
aujourd’hui à 18 H, toutes et tous êtes invités à participer à la réception
offerte par l’ACF-Belgique. Celle-ci se tiendra dans le hall d’accueil. Ce
verre de bienvenue vous sera servi par “les enfants de l’ACF-Belgique”,
s’ils me permettent de les appeler ainsi à cette occasion.
Pour terminer ce premier point, je tiens à remercier d’emblée, au nom des
A.E., mais ce sera aussi en votre nom, j’en suis sûr, les membres de l’ACF-
Belgique, particulièrement son Bureau, mais aussi quelques autres, qui, dès
le départ, ont été preneurs de ce projet avec un enthousiasme et une
efficacité redoutable. Sans eux, ces Journées n’auraient pas pu se tenir.
Ensuite, le menu
Dès leur conception, ces Journées se sont voulues ouvertes à tous, mais
aussi à nos collègues A.E. des autres Écoles de l’AMP. Nous les avons
invités à venir y prendre la parole. La plupart ont répondu “oui” sur-le-
champ avec enthousiasme. Il s’agit de Florencia Dassen et d’Anibal
Leserre, membres de l’École d’Orientation Lacanienne d’Argentine, de
Celso Lima, membre de l’École Brésilienne de Psychanalyse, de Lucia
D’Angelo, de Geneviève Morel, de Francisco Perena et d’Hilario Cid
Vivas, membres de l’École Européenne de Psychanalyse.
Ce déferlement, un peu inattendu par nous, mais combien sympathique,
d’A.E. des autres Écoles nous a conduits à restreindre le nombre
d’interventions des A.E. de l’ECF. Pas-tous feront donc un exposé, mais
tous, cependant, interviendront dans le déroulement de ces Journées d’une
place particulière, chacune ayant son importance spécifique. A chacun, il a
été demandé d’ajouter son grain de sel.
Trois séquences, donc. Les deux premières réunissent des séries de six
interventions brèves, ceci afin de favoriser le débat. Celle de cet après-midi
sera présidée par Pierre Naveau, le débat sera lancé par Anne Szulzynger.
La séquence de demain matin sera présidée par Marie-Jean Sauret et le
débat sera lancé par Anne Lopez. La troisième séquence 1, dimanche après-
midi, a été organisée et sera présidée par Jacques-Alain Miller sous la forme
d’une table-ronde qui a pour titre “Le père-entre-guillemets”. Vous avez pu
prendre connaissance de l’argument à la lecture du programme. Nous y
entendrons deux exposés : l’un de Pierre Bruno, l’autre d’Esthela Solano-
Suarez. Il s’en suivra, j’en suis sûr, un débat passionnant. Au terme de cette
troisième séquence, Albert Nguyen clôturera ces Journées.
Le thème, enfin. La passe et le réel
Qu’apprend la passe sur le réel ? Telle est la question. La passe n’est-elle
pas découverte du réel ? Au-delà de la répétition, la passe sanctionne un
moment de traversée qui donne accès au réel, qui est expérience du réel.
Elle permet à l’analysant d’avoir un aperçu du réel, de ce à quoi, jusque-là,
il avait à faire sans le savoir, ce que masquait l’impossible auquel il était
confronté, ce qui était pour lui jusqu’alors strictement de l’impensable,
c’est-à-dire de l’impensé.
Au terme de l’analyse, le sujet prend la mesure, pourrait-on dire, de la
consistance des trois ronds du nœud borroméen. Ce nœud qui, jusque-là, lui
apparaissait sous la forme d’un mixte, d’une nébuleuse dans laquelle il était
pris. C’est le moment où, pour lui, se déchire le voile de la réalité dont il
couvrait le réel. Le fantasme lui révèle alors le cadre de la réalité qu’il
s’était construit.
C’est aussi la déduction de la fonction du quatrième rond dans le nœud
qui noue les trois autres : le symptôme comme réel, “ce qu’il y a de plus
réel dans le sujet” selon les mots de Jacques Lacan. C’est le passage du
symptôme comme usage quel usage le sujet en faisait-il ? au sinthome
comme fonction, f(x), une fois celui-ci réduit à sa racine. C’est la mise en
évidence de son nom de sinthome.
A partir de quoi, c’est un choix décidé que le sujet a à faire, choix qui
n’est sans doute pas sans rapport avec la question du désir de l’analyste. S’il
a pris le goût du réel, le sujet fera-t-il désormais le choix de s’orienter vers
lui, prendra-t-il goût pour le réel ? Le goût de se tenir au bord de celui-ci, de
le “hanter”, disait J. Lacan, de le forcer, dirais-je, pour produire du nouveau.
C’est un choix, un pari que de croire au réel.
Si la névrose constitue une erreur de jugement du sujet, une erreur
logique sur la fonction, la place et l’articulation des trois registres, RSI, la
passe permet d’en saisir les limites et les bords. Elle conduit à s’affranchir
des limites de l’Autre imaginaire, symbolique et réel. S’affranchir des
limites ne veut pas dire les outrepasser, ce qui confinerait à leur déni, mais
prendre la juste mesure de ce qu’à l’Autre qui n’existe pas vient faire bord
le fantasme comme construction imaginaire pour parer au surgissement
d’un Autre réel. Si s’affranchir de la limite n’est pas l’outrepasser, c’est
cependant la traverser, — traversée nécessaire pour qu’elle surgisse dans la
fonction qu’elle occupait de limite.
A regarder de plus près cette question du réel, de l’impossible, et celle du
bord et de la limite, il apparaît qu’elle n’est pas sans rapport avec la
question centrale qu’est celle du père, évidemment. Si la passe permet au
sujet de se faire une idée du réel, la fin de l’analyse ne délivre-t-elle pas,
non pas une nouvelle version du père, mais un aperçu pris sur la manière
dont pour un sujet se nouaient ses trois pères : RSI ?
Je m’arrête sur ce point qui fera l’objet du débat de demain après-midi,
non sans auparavant attirer votre attention sur le détail du tableau de Wainer
Vaccari qui figure sur l’affiche. A y bien regarder, ce taureau qui, au
premier abord, a l’aspect un peu rude, figure imaginaire sans doute du réel
(d’autres auraient pu faire l’affaire, telle la gueule ouverte d’un monstre, par
exemple), ne finissez-vous pas par le trouver au fond attendrissant, je dirais
même plutôt sympathique ? Alors, la passe réconcilie-t-elle le sujet avec le
réel ? En tout cas, lui, ce petit homme de l’affiche, a-t-il peut-être trouvé la
solution : il écrit. C’est la passe et l’écriture du réel en quelque sorte.
Je vous invite pendant ces Journées à tenter ensemble de faire de même,
et maintenant que la porte est ouverte, entrons dans la corrida de la passe et
du réel.
PREMIÈRE PARTIE
PIERRE NAVEAU
La passe et le réel
Il y a du réel dans l’expérience analytique, soulignait Jacques-Alain Miller
dans son cours. Il précisait alors que ce réel est “le réel propre à
l’inconscient, du moins celui dont, selon l’expression de Lacan,
l’inconscient témoigne”. Et il indiquait, à cet égard, que “l’orientation
lacanienne, c’est l’orientation vers le réel”.
Dans cette perspective, il est proposé d’aborder la question : “Qu’est-ce
que le réel ?” à partir de la clinique et de la théorie de la passe. En quoi, en
effet, la psychanalyse touche-t-elle au réel ?
Jacques-Alain Miller a rappelé dans son Cours quelles sont les différentes
distinctions qui peuvent être utilisées pour cerner le réel : le réel, le
symbolique et l’imaginaire ; le réel et le sens ; le réel et le vrai ; le réel et le
semblant.
Le réel s’entr’aperçoit dans le suspens que provoque l’énigme entre le
signe et le sens ou dans le détour qu’effectue le lapsus ou le mot d’esprit par
rapport à l’obstacle que constitue ce qui ne peut se dire. Comment est-il
possible que le symptôme soit du réel et en même temps qu’il ait un sens ?
Dans quel sens peut-on dire que le réel dont il s’agit dans le parcours d’un
sujet se rencontre dans la jouissance ? De quelle manière faire la différence
entre la jouissance du symptôme, celle du fantasme, celle de l’inconscient et
celle de la langue ? La passe conduit-elle à pouvoir dire quelque chose de
nouveau au sujet de la jouissance ?
FRANCISCO PERENA
La castration, un secret du réel
C’est ma première visite à Bruxelles et je ne peux m’empêcher d’évoquer
Jean Améry. Il avait choisi Bruxelles comme refuge devant son
impossibilité d’être juif et la nécessité de l’être après les lois de Nuremberg.
Avant il était un “assimilé”. C’est le cas de Freud aussi. A l’époque c’était la
question juive : assimilation ou “désassimilation”. “De la nécessité et de
l’impossibilité d’être juif”, c’est ainsi que s’intitule le dernier chapitre de
Par-delà le crime et le châtiment, ajouté à l’édition de 1977. Ce sont les lois
de Nuremberg qui lui montrent que son nom de juif ne cesse pas de s’écrire.
Mais il y a aussi l’impossible : sa non-appartenance au credo et à la
communauté juive, à savoir, que son être juif ne cesse pas de ne pas
s’écrire. Pourquoi a-t-il changé de nom ? Parce que c’était un nom allemand
ou un nom juif ? C’est à Bruxelles qu’il adhère à la Résistance antinazi,
mais c’est à Auschwitz que son être juif retourne à lui. Son exclusion de
l’univers symbolique, le fait d’être réduit au corps sur quoi il insiste tant à
partir de son expérience de la torture, ont fait de lui un être-égaré. Il a écrit :
“La parole s’éteint partout où une réalité pose une revendication totale”.
C’est cette revendication totale, comme exclusion du symbolique, qui l’a
finalement conduit à l’acte de son silence définitif.
Une fin d’analyse ne s’oriente pas par la passion suicidaire. L’exclusion
n’est pas une capitulation du savoir, c’est un savoir qui n’est pas gouverné
par la mesure du pouvoir ni par la tyrannie de la totalité. Gouverné alors par
quelle mesure ? Par la mesure de ce qui est “hétéros”, autre, pas tout, une
fois que l’Autre s’absente. Là où l’Autre s’absente, surgit une immédiateté,
une présence, comme dirait Blanchot, de cette absence réelle, de ce vide
réel.
L’Autre ne répond pas, c’est le sujet qui est réponse du réel, non pas
réponse possible, non l’à-venir, mais l’immédiateté de l’être-réponse, celle
qui implique l’altérité, la jouissance inéliminable. Reste l’énigme, le vide de
relation. Mais cette énigme de l’être-réponse, ce réel, ne font pas du sujet
“un homme de lettres”, cette figure, personnage de notre culture, qui cultive
le dire de son inadaptation. L’expérience analytique ne conduit pas à cette
position “d’homme de lettres”, à ce repliement de soi dans l’énonciation, à
cette façon de se faire un nom par l’énonciation, de persister dans
l’ignorance d’être réponse du réel, limite du réel.
Si l’homme de lettres pose la possibilité du nom à partir de
l’identification au manque à être, l’expérience analytique, elle, conduit à
l’impossibilité, au réel comme être. Le rapport à l’impossible s’oriente
comme désir, comme désir causé, où la séparation prend corps, où la
séparation est cause. La cause n’est pas un nom, la cause opère, surgit de la
réponse. Je viens de lire un texte de Marie-Jean Sauret, qui dit : “L’École
n’est pas l’École des énonciations, mais l’École de la cause, ce point de réel
toujours plus fort que le vrai : c’est la cause qui est ainsi collectivisée”.
C’est excellent. Le transfert de travail ne signifie pas autre chose. Après
l’expérience du transfert analytique, cet homme de lettres, cette position,
n’est plus. Il s’agit de mettre au travail cette “objection au savoir”
(expression de M.-J. Sauret) que chacun est. Un analyste sans Ecole, ermite,
transformerait son être d’objection au savoir en ignorance simple.
Néanmoins, ce serait pire d’utiliser l’objection au savoir pour placer le
savoir chez l’Autre. Ni la position de W. Benjamin, qui réclame au père une
pension à vie pour cultiver son écriture, ni celle de B. Brecht, qui place tout
le savoir dans le Parti comme limite unique, possible, à l’interprétation ;
non, la politique et la clinique de la passe, c’est autre chose ; c’est la limite
à l’interprétation, la contradiction entre vérité et transmission d’une autre
manière, selon l’expérience d’un sujet, l’expérience d’un réel.
Il y a un réel dans l’expérience analytique, bien sûr. Il n’y a d’expérience
que lorsque l’impossibilité est en jeu, l’autrui comme extériorité intime.
C’est pour cela que nous parlons d’un réel d’expérience propre à
l’inconscient. Le rapport au réel s’établit dans la pratique, comme le dit
Jacques-Alain Miller. C’est la passion de la clinique : le symbolique ne
réussit pas à appréhender le réel, mais cependant il le cerne. La clinique est
le champ de l’expérience du réel. L’acte analytique est la certitude de cet
impossible et une analyse rend compte de ses effets. Elle ne tourne pas le
dos au savoir, à la vérification de cette limite qui nous donne le secret du
réel : la castration et quoi en faire.
Lacan a dit qu’il y a un savoir dans le réel et un réel dans le savoir. Les
deux choses sont impliquées.
Il y a un savoir dans le réel. L’expérience de l’inconscient le montre.
Entre la certitude de l’angoisse et la conviction fantasmatique surgissent la
dimension de la vérité et une jouissance nouvelle : la jouissance du
déchiffrement. Le refoulement n’est plus le nicht-wissen-wollen de la
définition freudienne. Il surgit comme un savoir qui atteint le sujet, qui se
dévoile à lui comme savoir dans le réel. C’est là une première découverte
du sujet comme réponse. Dans le parcours d’une analyse, le symptôme n’est
pas une simple métaphore. Il s’agit d’un savoir dans le réel. La levée du
refoulement, c’est cela, l’inconscient, c’est cela, un savoir dans le réel, un
savoir pris dans le réel dont le déchiffrement cerne ce réel.
Mais il y a bien, d’autre part, un réel dans le savoir, une limite, un
impossible. Non pas une limite dans le sens où “cela y est, on arrive”, non
pas une limite pour ainsi dire purement quantitative, mais une limite
intérieure au savoir. C’est, souvenons-nous, la définition de l’éthique
donnée par Wittgenstein. L’être de savoir est une expression de Lacan. Elle
me permet de formuler cette idée d’un lieu central de non-savoir, corrélatif
au dévoilement du réel de la castration.
Le symptôme comme réel, c’est le même que celui qui est l’objet du
déchiffrement. Qu’est-ce qui a changé alors ? Il y a un changement
fondamental dans le parcours qui va de la vacillation fantasmatique à la
traversée du fantasme. Un virage fondamental. Si l’Autre est incomplet,
l’exclusion du symbolique est une forme d’appartenance. Exclusion du
symbolique, le symbolique comme exclusion et être exclu du symbolique,
c’est le mode d’être du symbolique, c’est-à-dire du sujet du traumatisme. Si
l’Autre est inconsistant, l’acte est possible, non pas comme possibilité
future ou à-venir, mais dans l’immédiateté d’une absence, d’un vide,
immédiatement présent, inévitablement présent, ressort de vie. C’est cette
expérience du présent qui, par exemple, surgit ce jour-là, dans cette dernière
séance qui conclut l’interprétation de l’inconscient ou l’inconscient comme
interprétation. Le monde retrouve sa pluralité, sa dispersion réelle, à partir
d’un détachement, d’une destitution d’une intériorité subjective
méconnaissante de l’autrui. L’amour ne méconnaît pas le respect. C’est la
simplicité, l’immédiateté, la diversité. Cette diversité, ce doute même
n’empêche pas l’acte, énigmatique certitude qui n’est plus un troc direct
avec l’angoisse, qui ne procède pas non plus d’un renforcement de la fiction
fantasmatique, mais qui est au contraire une certitude de l’acte lui-même,
qui finalement est celle de la mort différée mais certaine, qui, dans son
silence, préside l’acte par la radicale responsabilité du sujet-réponse et par
la dignité de toucher au réel, de le toucher et de le tâter.
C’est un changement fondamental qui se joue, un destin fondamental de
l’analyse, du sujet en analyse. Car si le réel, si l’impossible, ne font pas
partie de l’expérience du sujet, de ce que nous appelons la traversée du
fantasme, si l’impossible n’est pas expérience de la limite, de la limite au
savoir, expérience du sujet comme réponse du réel et non comme “universel
concret”, s’il n’en est pas ainsi, le réel n’apparaîtra pas cerné par
l’impossibilité qui déclenche le détachement, mais il reviendra à sa
puissance purement destructive, la subjectivité anéantie, sans réel de
séparation, et même passage à l’acte, réalisation fantasmatique au lieu de la
traversée du fantasme. C’est le moment fondamental d’une analyse, l’heure
de vérité, où se joue le passage de l’identification à l’objet de la Demande
de l’Autre, à un désir de savoir et à la condition de l’acte, ce qui implique
vraiment le dés-être de l’analyste.
Permettez-moi, pour conclure, une référence à la tauromachie. Entre P et
Cs, il y a donc une faille, c’est bien ce qui m’a conduit à voir dans l’affiche
qui annonçait ces Journées, là où il n’y avait probablement qu’un bœuf, un
taureau. Cette vision du taureau m’a rappelé l’expérience impressionnante
de celui qui, devant un taureau, réel terrifiant, découvre qu’avec le
symbolique (la muleta, la position, la passe) le réel accourt, et c’est alors
découvrir un savoir dans le réel. Comment est-il possible que le taureau
accoure de cette manière, guidé par la fragilité du symbolique, un
symbolique transformé alors en pouvoir, le pouvoir du réel ? Mais c’est
certain que, à partir de cette découverte, il faut réaliser une corrida, il faut
créer quelque chose. C’est quand il entre dans l’arène que le torero, et pas
seulement le taureau, devient un réel, marque du réel, qui en tant que tel
met en jeu la limite de la mort. Il n’y a pas d’acte taurin sans présidence de
la mort, c’est le moment de l’invention, c’est le moment de cesser de
s’habituer au réel. S’habituer au réel serait le danger, le danger de mort.
Acte inévitable, en langage taurin cela s’appelle la passe, c’est le moment
où la découverte, la découverte de l’opération du symbolique dans le réel,
devient invention, ce que le savoir peut gagner au réel, en tant qu’il y a un
réel dans le savoir, et justement pour cela, parce qu’il y a un réel dans le
savoir et non seulement un savoir dans le réel.
Et c’est dans cette articulation que se joue la question du symptôme
comme invention, non pas une invention abstraite, mais un savoir-faire avec
un réel en jeu, un réel qui ne l’est pas seulement en tant que concret.
Invention, puisqu’il ne s’agit pas d’un complément, mais d’un savoir-faire
avec un vide réel dans l’Autre.
Si un torero était simplement étonné et hébété (le “satisfait” de
Nietzsche) de la découverte de voir que le taureau accourt vers la muleta et
restait sans réagir, il provoquerait la fin sans plus, c’est-à-dire la mort. Il
s’offrirait à elle dans la passivité non pas du sans-nom, mais du sans-acte.
GENEVIÈVE MOREL
Comment le désir vient aux analystes
A propos du procès récent dit de la “Josacine empoisonnée la presse
parisienne a parlé d’erreur judiciaire. Les journaux ont reproduit le texte
que les jurés ont sous les yeux pendant leur délibération : “La loi ne
demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils sont convaincus,
elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire
particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve [...]. La
loi ne leur fait que cette seule question qui renferme toute la mesure de leur
devoir : avez-vous une intime conviction ?”
De l’enseignement de Lacan, j’ai retenu une autre orientation vers le réel.
Le réel ne se rencontre pas ; il exige une démonstration pour laquelle il
n’existe que comme une limite ; de ce fait, il appartient à la catégorie de
l’impossible. Si le réel “ne cesse pas de ne pas s’écrire”, la démonstration
peut-elle être finie ? Je ne le pense pas. Elle est sans cesse à recommencer, à
poursuivre, elle est un Work in progress pendant l’analyse, pendant la passe,
après la passe. Mais il y a des scansions. Dans l’analyse, on ne règle pas ses
comptes avec le réel, mais on tire au clair l’inconscient dont on est le sujet 2.
Dans la passe, à suivre mon expérience, on ne le rencontre pas plus
qu’avant : trauma, angoisse, pulsion sont déjà là depuis toujours. Et pour
donner l’intime conviction de l’existence du réel, l’angoisse est peut-être
supérieure à la passe.
La passe est plutôt le moment où la démonstration est suffisamment mise
en forme pour être transmissible à d’autres, supposés réceptifs au type de
preuve délicate que requiert le réel du discours analytique. Cette preuve a
donc comme préalable une construction et sa formalisation, sa
simplification. Mais il y a un problème sérieux avec les constructions :
qu’est-ce qui nous assure de leur rapport au réel ?
Prenons l’exemple du père réel. Lacan nous dit parfois que c’est le
spermatozoïde. En fait, celui-ci est le père réel pour la biologie, ou pour la
justice de plus en plus souvent. La psychanalyse doit en tenir compte, mais
la démonstration de ce réel-là est pour elle impossible, en tant que
simplement hors-discours. Dans le Séminaire XVII, Lacan reprend du
Séminaire IV une définition du père réel qui appartient, elle, au champ
analytique. Il dit que c’est l’agent de la castration. Un agent contingent,
puisque la castration est une opération réelle introduite universellement par
le langage dans le rapport au sexe. C’est la contingence de l’agent qui
explique que cette opération automatique fonctionne pour certains
(névrosés) et pas pour d’autres (psychotiques). “Le père réel n’est pas autre
chose qu’un effet de langage, et n’a pas d’autre réel” 3, dit-il. En effet, nous
connaissons bien les mythes du père dans la névrose. Ils attestent comme
“construction langagière”, que la castration a opéré sur tel sujet. De l’agent
contingent de l’opération, ledit père réel, nous ne saurons rien du tout, mais
nous constaterons la trace de l’opération, nous obtiendrons la preuve qu’elle
a bien eu lieu, puisque le sujet en a construit ce mythe épique comme une
sorte d’accusé de réception. Il reste cependant un hiatus, entre ce mythe qui
atteste d’une opération et donc de l’existence réelle d’un agent, et celui-ci
dont nous ne saurons pourtant rien de plus. La construction langagière du
père prouve l’existence d’un réel sans que nous soyons pour autant plus
avancés sur sa nature.
C’est peut-être ce que nous pouvons faire de mieux avec nos
constructions : au moins prouver qu’elles ont un rapport au réel. En effet,
pour toute construction ou formalisation du symptôme ou du fantasme par
exemple, nous devrions nous demander quelle est la preuve qu’elle n’est
pas seulement une fiction. Or, c’est difficile, car la fiction a un rapport à la
vérité et au sens qui la rend thérapeutique, comme Freud le constatait dans
ses “Constructions dans l’analyse Il y note que l’analyse peut convaincre
fermement l’analysant de”la vérité de la construction, ce qui du point de
vue thérapeutique, a le même effet qu’un souvenir retrouvé“ 4. Le souvenir
retrouvé serait ici à situer à la place du réel qui se dérobe, et à opposer à la
vérité de la construction. La conviction de la vérité de la construction
soigne donc, mais ne prouve pas le réel. Or il y a là un enjeu éthique : si on
se contente de croire à la fiction pour sa part de vérité, on va droit à la
religion privée, voire collective. La psychanalyse ne met pas à l’abri de cela
et Lacan l’a justement mis en lumière à propos du mythe du père mort :
croire qu’on tue le père ne mène qu’à l’adorer comme une idole.
L’orientation vers le réel, par la tension vers l’impossible qu’elle implique,
est une antidote à cette croyance abrutissante. Le mythe du meurtre du père
n’est que la couverture de la castration des fils 5 et le réel est alors à
rechercher du côté de l’opération qu’effectue le langage sur le sujet. C’est
moins exaltant, mais tout aussi mystérieux.
Là est le joint entre la cure, la passe et le désir de l’analyste. Freud
exigeait de “l’apprenti analyste” “la ferme conviction de l’existence de
l’inconscient” 6. Lacan a ajouté à cela que l’inconscient est réel, “c’est le
réel en tant qu’il est troué” par le symbolique 7, dit-il. Il oppose ce réel à la
réalité psychique qui nous ramènerait à Dieu, à l’âme, aux mythes. Il s’agit
plutôt d’une “réalité opératoire”, pour laquelle il avance le concept de
Wirklichkeit, effectivité, efficacité. Le désir de l’analyste implique la saisie
de cette Wirklichkeit de la parole, du symbolique, de l’inconscient, qui est le
véritable outil de la psychanalyse. La passe est le lieu où se transmet la
preuve de cette efficacité de l’inconscient en démontrant le rapport au réel
des constructions de la cure, qui ne sont pas normatives et universelles
comme les mythes du père, mais individuelles. C’est pourquoi cette preuve,
présente dans chaque passe, est singulière et n’obéit à aucun modèle
standard ou critère universel.
Un symptôme de conversion a eu pour moi cette fonction. Après bien des
détours de l’analyse, je disposais d’une construction simple et précise. S’y
formalisait mon symptôme fondamental, c’est-à-dire ce que je ne cessais
pas d’être pour l’autre, de dire, de faire, de tisser comme liens. L’effet
thérapeutique de cette construction s’était avéré et sa vérité attestée par des
rêves et par l’interprétation du transfert. Pourtant, je restais sceptique quant
à sa valeur réelle, parce que j’avais déjà fait
l’expérience — personnellement et sur d’autres — que l’on peut être
convaincu de constructions non pas tant fausses, que sans grande
pertinence, trop loin voire égarées par rapport à l’enjeu réel d’une analyse.
Un jour, mon analyste m’a interprété un rêve en nommant une partie du
corps. A suivi un autre rêve, très peu chiffré, portant sur ce même point
anatomique. Le lendemain, j’avais “attrapé” un symptôme de conversion à
cet endroit. La chose n’était pas si banale : je n’avais jamais de symptôme
de conversion et le corps n’était pas le théâtre préféré de mon analyse. Ce
qui était curieux, et même assez drôle (après-coup), c’était que la façon
dont j’avais attrapé ce symptôme, comme si une parole l’avait créé, était
très conforme à ce que j’avais formalisé de mon symptôme fondamental.
Bien sûr, ce n’était pas pure suggestion, car le petit rêve interposé, presque
non chiffré, montrait l’opération de l’inconscient — un inconscient à vrai
dire fatigué de chiffrer le non-rapport sexuel et peu capable d’inventer de
nouvelles métaphores. Ce symptôme était donc la matérialisation directe de
la construction, un exemple ou une application dans le domaine du corps de
la formule qui s’était précipitée dans la cure. Cela prouvait d’ailleurs que la
formalisation, visiblement réussie, ne faisait pas pour autant cesser le
symptôme, ni l’hystérie. Ce symptôme de conversion venait là comme une
sorte de “phénomène élémentaire” de l’hystérie. Pourtant c’est aussi grâce à
cette construction qu’il s’est défait : par une phrase qui arrêta la prise de
l’inconscient sur le corps. Cette phrase était une conclusion définitive
portée sur la façon très particulière que j’avais eue de faire de la castration
une parure. Donc la construction effectuée dans la cure, tant l’écriture du
symptôme que la matrice fantasmatique, étaient expérimentées par ce
symptôme de conversion transitoire, par son mode d’apparition et de
disparition. Ceci établissait le rapport de cette construction à quelque chose
de réel.
Le dernier point concerne le désir de l’analyste. Cette séquence brève,
une parole — un rêve — un symptôme, qui condensait, voire incarnait la
construction de la cure, m’est apparue comme un élément structural de la
névrose. Sa dynamique mettait en évidence la prise et la déprise du sujet
dans un nœud persistant jusqu’à la fin de l’analyse. En ce nœud
s’entremêlaient, dans un ordre précis, le symbolique (la parole),
l’imaginaire (le rêve, le sens, le corps), le réel (le symptôme, la pulsion).
Signature d’une certaine incurabilité, ce nouage où se matérialisait la réalité
opératoire, la Wirklichkeit de l’inconscient, a été le point d’Archimède d’un
désir de l’analyste réellement fondé.
VIRGINIO BAÏO
Contra-stare
La passe fait crête entre deux positions d’amour : une première que nous
évoquerons à partir de St Augustin et une autre, nouvelle, créée par la passe.
Ante omnia, fratres charissimi, diligatur Deus, deinde proximus (Avant
tout, frères très chers, aimez Dieu, puis le prochain) : c’est ainsi que St
Augustin ouvre sa Règle.
La passe introduit une rupture avec l’amour pour Dieu, pour le père, pour
l’Autre. Elle ouvre sur un amour pour le réel. Le désir de l’analyste fait
contraster l’Autre et le réel. L’analysant voulait jusqu’au bout, à tout prix,
faire ressortir l’Autre. Le désir de l’analyste l’amène à vouloir, sans la
moindre concession, faire ressortir le réel. Avec la passe, le sujet se cogne
au réel qui fait inexister l’Autre.
Il se cogne au réel et il s’y trouve exposé dans l’instant même où
l’analyste, en incarnant le réel, S(A), “attire à lui tout” ce que le sujet est
comme réponse du réel jusqu’à opérer une conjonction et une disjonction.
L’analyste opère une conjonction entre l’objet a et l’Autre réel que
l’analysant s’est forgé ; et il opère une disjonction entre l’Autre réel de
l’analysant et l’Autre réel qu’il incarne, lui, l’analyste.
Par son style, l’analyste incarne le réel, vibre en syntonie avec le réel que
le sujet s’est donné. Il incarne ainsi la condition nécessaire pour que
l’analysant monte et érige le montage de ce qu’il est comme réponse du
réel.
Dans l’instant même où l’objet a, l’Autre réel de l’analysant et l’analyste
s’érigent dans l’acte interprétatif final, l’objet a et l’Autre réel de
l’analysant se dévoilent, et l’ironie tombe sur l’analysant et sur l’analyste
que l’analysant laisse alors à son réel 8.
Reste à traiter la discontinuité ouverte entre le réel du sujet et le rien
dévoilé. Reste à l’analysant à consentir une nouvelle fois à la lettre de son
symptôme pour en faire un autre usage.
Le “jusqu’au bout” symptomatique
La lettre du symptôme, comme écriture du réel, était isolée dans le
prénom de l’analysant ; elle dessinait une partie du corps féminin où il
localisait le savoir de tous les savoirs.
“Aller jusqu’au bout”, tel un fil rouge, traversait toute sa vie. Tout petit
déjà, il fouinait dans les poubelles pour savoir. Plus tard, il choisira un
analyste intraitable pour qu’il l’amène jusqu’au lieu de l’intraitable.
Une deuxième alliance avec le réel
Après l’acte analytique, quelle adresse l’analysant va-t-il donner à
“l’aller jusqu’au bout” symptomatique ? Il choisira de se faire l’adresse des
chutes, des restes du réel, de l’impossible, dans ses trois dit-mensions :
sexe, sens et signification 9.
Il le fera, concrètement, en ne reculant pas face aux hurlements et aux
automutilations des psychotiques qu’il rencontre, ou encore face aux
impasses des équipes qui opèrent dans les institutions où il travaille.
Passant du réel dans l’institution où il travaille
Dans “la pratique à plusieurs, en institution” 10, une force surprenante se
dégage lorsqu’on se fonde sur ce vide central, S (A). Un enthousiasme
discret, et qui pousse à opérer, se libère.
Cette “pratique”, qu’il a rencontrée il y a plus de vingt ans, se révèle en
syntonie avec une position de destitution, c’est-à-dire avec une position
passante.
Chaque opérateur, dans cette pratique, s’autorise à prendre position, à
poser son acte ; par ailleurs, il fait part, se fait passant, lors de la réunion
générale, des restes du réel, des impasses, des crises des enfants. Ce n’est
pas encore l’École : l’opérateur ne parle pas de son réel à lui, il parle des
restes du réel des enfants.
Surprise ! Les chutes de réel se mettent en musique, se mettent en bien-
dire, passent dans un savoir, en invention. Les psychotiques parviennent à
rire et à faire rire ; les équipes se laissent capturer par un désir de savoir.
Les opérateurs se laissent marquer par ce dont il est fait part en équipe, dans
un va-et-vient entre théorie et pratique, et, peu à peu, ils s’autorisent.
Se faire adresse du réel
Donner une autre adresse au symptôme, c’est décider de “rester debout
tout contre (contra-stare) le réel”, tout contre les restes, les chutes du réel,
en s’appuyant sur ce vide central, S (A).
Cette “pratique à plusieurs” nous démontre, chaque jour, que l’acte a plus
de chance de porter à conséquence dans la mesure où il est posé par un
quelconque qui fait partie d’une équipe. Dans ce cas, en effet, si chacun
s’autorise à se faire l’adresse du réel de l’enfant, il le fait en s’appuyant,
non pas sur l’Autre, mais sur le vide central de cet Autre, incarné par le
“plusieurs”.
Décider, un par un et dans un champ à plusieurs, en s’appuyant sur ce
vide central par lequel nous nous faisons convoquer et mettre au travail, non
seulement nous soulage de chercher entre nous l’auteur de l’idée, de la
trouvaille, mais encore nous permet d’être preste et en syntonie avec l’acte
que le sujet psychotique a à accomplir. Cela porte à conséquence et, de
surcroît, nous traverse de joie et d’enthousiasme. Jusqu’à nous demander si
l’acte que chacun pose n’est pas toujours, en son fond, qu’un “acte à
plusieurs”.
La passe comme nouvelle mission
La passe introduit ainsi l’analysant à une nouvelle mission, qui consiste à
“contrer le réel” 11 pour le convertir dans une invention de bien-dire. Ceci à
condition, toutefois, que l’École, ou la petite institution dont il fait partie,
soit un champ qui érige en son centre ce S(A), comme ce qui “tient place du
réel”.
La passe : une lettre d’amour
Il y a trois ans, je me suis précipité à témoigner dans la passe pour
répondre à l’offre qu’avait faite Jacques Lacan en 1980 : “Celui qui veut me
suivre, qu’il m’écrive !” Je lui ai enfin écrit cette lettre pour lui dire
l’incroyable que le désir de l’analyste avait opéré sur moi.
Je ne savais pas que j’étais en train d’écrire une lettre d’amour adressée
au réel.
Cette lettre serait restée à jamais en souffrance si le sujet n’avait consenti
à se frotter à une “pratique à plusieurs”, là où le “la” est donné par le désir
de l’analyste, qu’il a rencontré dans “une pratique à plusieurs”, et ceci non
seulement à l’intérieur du discours analytique, mais aussi en institution,
hors du discours de l’analyste.
Être passant, c’est continuer à se faire partenaire de S(A) pour convertir,
à plusieurs, le réel en invention.
Chose comique : cet analysant, tout petit, rêvait de se faire missionnaire
pour convertir les païens !
LUCIA D’ANGELO
La fenêtre sur le réel 12
L’art et la psychanalyse, telles sont les marques indélébiles qui se sont
entrecroisées dans la vie du sujet et dans son analyse et qui lui en ont fait
voir les moments cruciaux sous la forme d’images visuelles au pouvoir
silencieux. Mais voir n’est pas regarder et il a fallu au sujet un long trajet
pour comprendre comment on regarde un tableau, comment il est possible
de traverser la toile des tableaux qui composent la fresque de la vie de
chacun. Pour des raisons dont je ne peux pas même me souvenir, le premier
texte de Lacan que j’ai lu fut Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse, dans une édition en Castillan qui portait sur sa couverture
une reproduction du tableau “Les ambassadeurs” de Holbein. 13
Le tableau de Holbein ne me plaisait pas. Et pourtant la vraie question en
jeu était que je ne réussissais pas à trouver dans “Les ambassadeurs”, ce
“secret” contenu dans un objet du tableau et qui se dévoile du fait de
l’anamorphose, et ceci en dépit des indications si précises que Lacan nous
donne :” Le secret de ce tableau est donné au moment où, nous éloignant
légèrement de lui, peu à peu, vers la gauche, puis nous retournant, nous
voyons ce que signifie l’objet flottant, magique. Il nous reflète notre propre
néant dans la figure de la tête de mort. “ 14 Et pourtant j’étais frappée de
voir comment, à partir de cet exemple, Lacan décrivait la traversée du
fantasme. Je l’étais également par son appel à la prudence qu’il fallait
observer, afin de ne pas rester fasciné par la mort et de pouvoir s’en
détourner.
Je vais me servir de ces références pour aborder le thème du réel par le
biais du fantasme dans le moment clinique de la passe, à partir de deux
tournants cruciaux de l’expérience analytique : premièrement l’entrée en
analyse et deuxièmement la traversée du fantasme et son au-delà, la fenêtre
sur le réel.
L’entrée en analyse : le cadre de l’angoisse
L’angoisse, — équivalent du symptôme — , est une présence toujours en
excès pour le sujet et je ne trouve pas de définition plus précise que celle
que Lacan en donne dans les années soixante 15 : “Il s’agit d’une présence,
de l’imminence de la présence du désir de l’Autre”. Si l’angoisse est de tous
les signes celui qui ne trompe pas, c’est parce qu’elle n’est jamais question
mais, au contraire, toujours réponse. A la différence du symptôme, elle n’est
pas non plus une croyance qui trouve à se loger dans l’Autre, mais bien
plutôt, elle est certitude. En ce sens, l’angoisse nous introduit, “avec le plus
grand accent de communicabilité”, à la fonction du manque, dans la mesure
où elle est radicale pour le sujet. L’angoisse, en effet, est constitutive de
l’apparition de l’objet a, c’est la forme irréductible sous laquelle le réel se
présente dans l’expérience analytique. La structure même de l’angoisse est
solidaire de celle du fantasme dans la mesure où l’objet est mis en fonction
à la place même où quelque chose peut apparaître.
L’artifice du transfert est ce qui permet éventuellement de donner accès à
la relation imaginaire que constitue le fantasme, et de faire avec le fait
qu’entre l’objet a, entre le réel et l’Autre, il existe le champ du signifiant.
Dans le cadre, qui était alors encore celui des entretiens préliminaires, une
nouvelle rencontre avec le réel confronte le sujet à une nouvelle perte : la
mort du père.
Dès lors qu’elle se trouve soustraite au regard de l’amour paternel,
l’angoisse se déclenche et le sujet se précipite dans un acting-out hors de la
scène analytique. L’analysante tombe et perd connaissance lors d’une
activité publique ; c’est la voix de l’analyste qui la réveille en prononçant
son nom et le sien propre, et cependant elle ne peut pas percevoir l’image
de la personne qui lui parle.
La structure même de l’acting-out met en évidence sous la forme de la
demande, sous la forme de l’appel au père, l’inclusion de l’analyste dans le
fantasme par le truchement du transfert. L’acting-out, produit dans le
“temps de l’angoisse”, bien souvent localisable comme Lacan nous
l’indique, s’offre à point pour précipiter et anticiper l’ouverture, la
déchirure, entre désir et jouissance et nous permet de prendre la mesure de
ce qui se produit quand, lorsque l’angoisse étant franchie et fondée en ce
temps, le désir se constitue et s’accroche à l’analyste en se situant au lieu de
l’Autre. La scène représentée dans l’acting-out met en évidence également
que la voix de l’Autre s’inscrit dans le champ du signifiant, pour donner
réponse à cet appel silencieux du sujet qui se soustrait cependant au champ
scopique, au champ du regard.
La solidarité de structure entre l’angoisse et le fantasme nous met ainsi
en position de construire ce que cette scène inaugurale de l’analyse avait
mis en évidence : la porte entrouverte du fantasme qui avait laissé entrevoir
le réel à partir de cet “écran” invisible à la perception, mais qui laisse
toutefois entrevoir, l’espace d’un instant, les coordonnées du fantasme pour
se refermer aussitôt.
Cependant, ce qu’il faut d’abord considérer pour ce qui touche à la
structure de l’angoisse, c’est qu’elle doit être “encadrée” 16. J’interprète et je
poursuis en disant que c’est elle qui forme le cadre du fantasme. Le travail
analytique conduit le sujet à la construction laborieuse du fantasme qui
avait commencé par ses échafaudages, par ses bâtis, à mettre un cadre sur
l’angoisse. C’est avec ce cadre que l’interprétation de l’acting-out a produit
l’entrée en analyse. Nous tenons donc que l’angoisse, équivalent du
symptôme, inaugure le trajet analytique et je crois qu’elle nous enseigne
comment l’angoisse révèle que l’objet a est équivalent à la fonction du désir
et que, si le désir existe, c’est dans la mesure où cette relation est accessible
et où il y a des “artifices” — le transfert avec l’Autre — , qui nous donnent
accès à la relation imaginaire que constitue le fantasme. L’angoisse est aussi
le signe par lequel on voit se profiler ce quelque chose qui peut apparaître,
précisément parce qu’il demeure irréductiblement investi au niveau du
corps.
La traversée du cadre du fantasme
Quelle est donc la fonction d’un cadre ? Lacan nous propose de
considérer que la fonction du tableau, pour celui qui donne à voir son
tableau, entretient une relation avec le regard. “Il donne quelque chose en
pâture à l’œil, mais il invite celui à qui le tableau est présenté à déposer là
son regard comme on dépose les armes. C’est là l’effet pacifiant, apollinien,
de la peinture”. 17 Toutefois, la peinture expressionniste se distingue en ceci
qu’elle donne quelque chose à l’œil qui s’adresse à la satisfaction de la
pulsion, “à ce qui est demandé par le regard” 18. Comme on le sait, c’est à
partir de cette conception que nous tentons de déduire la fonction
imaginaire du regard à partir d’un champ que Lacan nomme le champ
scopique, champ qui établit une distinction entre la vision et le regard. Cette
citation avait attiré mon attention il y a quelques années et je me demandais
en conséquence dans un travail que j’avais publié quelle était la différence
que Lacan introduisait dans ce texte et pourquoi cela ne revient pas au
même de regarder un tableau de Monet et un tableau d’Edvard Munch.
Double fonction du regard, objet pulsionnel lui-même, qui voile ou
dévoile l’objet du tableau. En d’autres termes, nous pourrions dire qu’il y a
le regard qui pacifie, comme c’est le cas du regard d’amour, mais aussi le
regard qui piège, qui horrifie, et qui angoisse. Dans un tableau, il y a
toujours quelque chose dont nous pouvons remarquer l’absence : à l’inverse
de ce que permet la perception, nous pouvons apercevoir, comme reflet, le
trou de la pupille qui est derrière le regard.
Dans les “Problèmes cruciaux” 19, Lacan s’intéresse à un tableau
d’Edvard Munch qui a pour titre “Le cri”. Inexplicablement ce tableau
m’avait toujours intéressée bien qu’il ne me plût pas. Lacan utilise cette
référence pour situer un champ autre, différent de celui du scopique, le
champ de l’invoquant. Et, pourtant, l’exemple même du cri nous permet de
comparer les deux champs parce qu’ils ont la même structure. “Le cri” de
Munch représente un lac, un chemin, des personnages qui semblent
s’éloigner et, au premier plan, l’image centrale d’un être qui se bouche les
oreilles et ouvre grand la bouche : il crie.
Lacan choisit justement ce tableau pour parler du silence. La perception
primordiale, si l’on veut, se donne justement en ce point, dans le trou du
cri ; cri irréfragablement marqué à l’intérieur de nous-mêmes et dont nous
pouvons à peine nous approcher. C’est jusque-là que Lacan nous invite à
arriver par l’analyse, jusqu’à cerner le bord du trou du cri, là où se loge,
indestructible, l’objet a cause du désir. Il s’agit de trous et de vides,
d’images et de sons entrecroisés qui ne peuvent se percevoir si ce n’est par
le sujet lui-même et qui ne font partie ni de l’audible ni de l’inaudible, ni du
visible ni de l’invisible.
L’analysante rapporte à l’analyste qu’à la lecture de la référence de
Lacan, elle s’est trouvée surprise de ce qu’elle ne se souvenait nullement
des couleurs stridentes du “Cri”. Son évocation du “Cri” avait toujours été
une image en noir et blanc ; à quoi l’analyste répond : “Il y en a aussi une
version en noir et blanc”. Grande émotion chez l’analysante, non pas tant
parce que l’analyste connaissait ses références que parce que, sans
concession imaginaire au regard, il m’avait donné à voir qu’il manquait
quelque chose à ma version du tableau. C’est alors qu’a surgi, avec une
extrême netteté, le souvenir d’une scène de jouissance infantile, bien des
fois répétées et qui me procurait à la fois horreur et plaisir. Il s’agissait
d’ouvrir une revue, sur ses deux pages centrales où figurait une photo en
noir et blanc qui montrait sur un fond d’extrême obscurité l’image d’une
femme pâle et gracile vêtue de noir à côté d’une voiture luxueuse, noire elle
aussi comme celles qu’on utilise pour transporter les morts au cimetière.
L’enfant ouvrait et refermait la revue et l’image apparaissait et disparaissait
comme apparaissaient alternativement le plaisir et l’horreur.
La traversée du fantasme allait dévoiler la structure de tromperie de
l’amour qui, comme l’angoisse, avait toujours été perçu comme venant en
excès. La traversée des semblants les uns après les autres révélerait que sa
demande inconditionnelle ne s’adressait pas à l’Autre, mais au prix qu’avait
pour elle l’exigence de présence absolue. Elle avait montré aussi et sans
voiles que son envers était la mort. L’angoisse — devenue angoisse de
castration — apparaît alors sous une forme inédite et radicale,
méconnaissable pour le sujet, pour ensuite se replier sur son lieu d’origine.
Au-delà : la fenêtre sur le réel
Cependant, dans mon expérience d’analysante, la construction achevée
du fantasme et sa traversée — moment clinique de la passe, et partant de la
conclusion de la cure — , n’ouvrait pas la porte de sortie de l’analyse. Bien
au contraire, pour le sujet produit par l’analyse, elle impliqua de consentir à
un nouveau temps d’attente. Une attente avertie de ce qu’encore quelque
chose devait apparaître, j’ai donc attendu le temps qu’il fallait pour boucler
la boucle. Une dernière question de l’analysante dans le dispositif
analytique surgit alors de ce contexte : pourquoi m’être intéressée à ce
tableau de Munch, image de l’horreur subjective, pourquoi m’être laissée
fasciner par sa contemplation la moitié de ma vie ? C’est alors que la
réponse du désir de l’analyste se fit entendre : cela même qui était si extime
pour le sujet serait le trait précis par lequel se dévoilerait la destitution
subjective, le trou du réel, bord et littoral infranchissable de l’objet qui
trahirait le savoir sur l’horreur de la jouissance inconnue du sujet. La
fenêtre sur le réel fait voir comment une fulgurance de l’objet, ce que je
regardais dans la scène représentée sur le tableau, était l’image de ma
propre expulsion au moment même de ma naissance. Moment mythique du
cri de l’enfant jeté sur la scène du monde. Je n’avais pas crié. C’est juste à
ce moment où il aurait fallu rencontrer l’Autre pour accueillir le cri et lui
donner valeur d’appel que se produit la naissance du sujet et aussi de
l’Autre. L’Autre n’était pas présent pour écouter le silence, il avait laissé
tomber le vivant suspendu entre la vie et la mort, suspendu entre le cri et
l’appel. C’est alors qu’il me fut possible de regarder en face par la fenêtre
ouverte sur le réel et que se dévoila le secret de cet objet énigmatique du
cadre du fantasme. Pour la première fois aussi je vis la tête de mort du
tableau d’Holbein dans “Le cri” d’Edvard Munch et je passai mon chemin
sans m’arrêter. D’imparables images visuelles, puissamment silencieuses,
vinrent à ma rencontre et toute mon histoire défila devant mes yeux comme
une galerie de tableaux. C’était toujours la même image, c’est-à-dire cette
image de toutes les fois où le sujet avait ouvert grands les yeux et la bouche
et où il avait crié en silence. C’est alors qu’apparut également le signifiant
du transfert à l’analyste et que je franchis le seuil qui me séparerait de lui.
Traduction : Pierre-Gilles Guéguen
ANIBAL LESERRE
Une écriture perdue
Une écriture perdue est une expression prise chez Lacan qui renvoie à la
possibilité de déchiffrer dans l’analyse la vérité refoulée présente dans le
retour du refoulé. L’expression se trouve dans l’interview de Jacques Lacan
qui a été publiée par L’Express en 1957.
Premièrement, la thématique de la passe et du réel nous situe dans
l’expérience analytique elle-même : déchiffrer l’énigme de la névrose sous
transfert à travers “le vecteur de la parole” 20. Pourtant, dans la production
du signifiant-maître, l’écriture dans l’analyse ne recouvrira pas l’écriture du
sujet comme discontinuité du réel ; il y a en effet une perte fondatrice entre
jouissance et signifiant, entre jouissance et Nom-du-Père.
Deuxièmement, le choix de la passe : la passe implique une issue au
paradoxe du réel sous la forme de “Je suis ce que je suis et il revient à l’AE
la tâche de transmettre son témoignage à la communauté, élaboration sur
“l’accès qu’il a eu à son nom de jouissance”, élaboration de sens sur une
écriture perdue.
Trois, le déroulement : si la praxis analytique consiste à traiter le réel par
le symbolique 21, la voie de la parole met en jeu la division même, c’est-à-
dire la castration à l’entrée de l’expérience ( ) — opération homologue
à l’inscription du sujet dans le langage. L’installation du sujet supposé
savoir est une “fausse connexion”, sa destitution et la conclusion de la cure
impliquent l’actualisation du paradoxe initial, sous la forme d’un gain de
savoir sur les conditions de la jouissance. La sortie par la passe porte ce
savoir sur les conditions de la jouissance au témoignage et y situe la
question sur le rapport entre sens et jouissance 22. Plus encore, n’y a-t-il pas
dans le dispositif de la passe lui-même un effet réel de sens, dans la mesure
où ce n’est pas le passant mais les passeurs qui portent le témoignage au
cartel ?
Quatrième point, à propos du savoir : il s’agit de cerner la différence
établie entre la mise en jeu de la division à l’entrée, via le sens du
symptôme et/ou l’angoisse de l’existence, et la position du sujet à la fin :
quoi faire avec sa castration ? On peut schématiser ce parcours comme la
discontinuité du sujet entre la vérité et le savoir, discontinuité qui met en jeu
la connexion entre le sens et le réel. L’obtention d’un gain de savoir
implique un nouveau “sens baigné de jouissance”, en nouant vérité et
jouissance 23.
Cinquième point, une corrélation. Je me suis permis d’établir une
corrélation entre les cinq opérations de Lacan entre le sens et la jouissance,
décrites par Jacques-Alain Miller 24, points cruciaux du vecteur vérité-
savoir : séparer, lié au signifiant du transfert ; articuler, lié à l’installation du
sujet supposé savoir ; déduire, lié à l’élaboration ; produire, lié à
l’équivalence objet a — S1 ; nouer, lié à la conclusion dans la passe, c’est-
à-dire au témoignage.
Sixième point, le témoignage : il implique justement une démonstration
que certaines acquisitions de savoir dépendent de l’incurable. Mais le
problème, c’est la transmission. Il y a l’élaboration devant les passeurs,
mais après la nomination, l’élaboration devant la communauté où l’on peut
dire “C’est ce que je sais, et je suis ce que je suis”, que l’on peut présenter
sous forme de mathème. Mais le problème, c’est que ce mathème est
incarné et que cette transmission, me semble-t-il, ne peut se faire en dehors
du sens.
Septième point, le singulier : mon témoignage essaye de montrer un sens
sous les conditions de la jouissance acquises sous transfert mais qui ne se
construisent qu’au moment de la conclusion avec les passeurs. Je
schématise ici seulement trois moments de l’analyse : l’entrée, corrélée à
l’équivoque d’un nom ; le développement dans l’attente d’une
reconnaissance ; le dénouement à partir de la réponse du sujet : “Je
n’attends plus rien de vous”. On peut dire que l’attente du sujet portait sur
le savoir supposé de l’Autre, pour retrouver un état originel perdu
(régression) et y retrouver l’écriture perdue. Le troisième point a impliqué
un savoir là où il y aurait un “ne pas vouloir savoir”, pour reprendre la
formule de Jacques-Alain Miller 25.
Huitième point : peut-on poser ce point ainsi ? La fin de la cure comme
réduction du fantasme à la pulsion 26, définition qui élève le sens du
symptôme au savoir sur la jouissance par la voie de l’au-delà de l’Œdipe, et
qui met en jeu deux termes liés au fantasme : constitution et construction.
La constitution comme écriture de l’inconscient ; c’est quelque chose
d’écrit qui se répète, mais cette répétition n’est rendue possible que par une
perte ; c’est cette constitution que nous inférons dans ses effets de vérité. La
construction du fantasme, comme la lecture à la lettre du désir, via la réalité
de la pulsion et du gain de savoir, et son élaboration conclusive au sens
strict, ne peuvent se situer qu’en dehors du sens. La construction ne suppose
pas une deuxième rencontre avec son état primordial (une régression
fantasmatique qui donnerait en court-circuit temporel ce qui a été la
jouissance dans ce premier moment), mais plutôt une séparation avec le
signifiant-maître.
Neuvième point, la nomination 27 : il s’agit de la réduction du nom propre
à la série. C’est un effort lié au collectif de situer dans son témoignage la
démonstration propre à chacun pour conclure, soit la démonstration sur son
gain de savoir, c’est-à-dire une connexion entre sens et réel. Démonstration
faite à l’École, mais aussi à l’au-delà de l’École, si l’on peut s’exprimer
ainsi. Il y a alors création d’un sens de quelque chose qui n’existe pas dans
l’Autre, puisque le sujet ne soutient plus sa croyance que l’Autre jouit de
son symptôme, de son existence. Le témoignage en tant que production est
au-delà de l’esthétique, est comme une œuvre d’art offerte aux autres. La
position du sujet y est homologue et, dans ce sens-là, nous pouvons penser
le témoignage à la communauté analytique comme un symptôme artificiel.
Dixième point, dès lors une question : qu’y a-t-il de réel dans nos
témoignages ? On peut répondre : la série dans ses différents dénouements
transférentiels montre, dessine le réel. Une autre réponse est possible : il y a
un effet de sens qui produit un réel, mais celui-ci se rencontre dans le
paradoxe du fait qu’il doit être dit.
J’ai ébauché ainsi quelques réflexions qui sont les miennes aujourd’hui
par rapport à cette thématique dans la perspective suivante : quelles seraient
les conséquences pour la psychanalyse si le réel et le sens s’excluaient ? En
même temps, si le réel et le sens ne s’excluent pas, alors nous pouvons
penser la notion du réel que nous extrayons de la passe. Je crois qu’il ne
s’agit pas d’attendre ce que sera le destin de la psychanalyse, et je reprends
là les propos de Freud avant sa mort en 1938 : “Il manque toujours quelque
chose pour la satisfaction absolue” 28. Je soutiens aujourd’hui que le
discours analytique peut dire, malgré l’écriture perdue, ou mieux, à partir
d’elle, son orientation vers le réel.
MONIQUE KUSNIEREK
L’entrée : une porte ouverte sur la sortie
J’avais décidé pour cet exposé de saisir la première chose qui passerait et
me surprendrait. Cela s’est présenté sous les espèces d’une entrée en
analyse. Je parlerai donc de cette entrée.
Je situerai d’abord deux points en introduction à cette entrée. Je dirai
ensuite quelle fut cette entrée qui s’est précipitée en deux séances.
J’étudierai enfin les rapports qu’il y a entre ce qui a décidé de cette entrée et
le thème de ces journées “la passe et le réel”.
Deux points d’introduction
1. Lorsque je reçois cette jeune femme, elle vient d’arriver à Bruxelles,
elle est étrangère. Elle y est pour un complément d’études dans le cadre
d’une vie professionnelle déjà engagée et qui se présente bien. Elle a choisi
Bruxelles, plutôt qu’une autre ville, à cause d’un homme. Ce n’est pas la
première fois qu’elle procède de la sorte, qu’elle réunit dans une ville
étrangère les études et un homme.
L’homme en question est marié, mais il vit loin de sa femme. Elle le
connaît depuis quelques années. Entre eux, cela se passerait bien s’il ne
reportait sans cesse la décision de se séparer officiellement de sa femme. Et
c’est ce qui arrive une nouvelle fois, alors qu’elle est depuis peu à
Bruxelles. Elle en conclut qu’il ne séparera jamais de sa femme, qu’à
l’attendre elle cède toujours la place, qu’elle ne prend pas soin de sa vie de
femme. Elle devrait donc le quitter, mais c’est douloureux.
2. Elle est rationnelle, dit-elle. Elle aime avoir prise sur les événements,
leur donner une forme raisonnée, à partir de laquelle elle devrait être en
mesure de poser les choix qui conviennent. Mais, elle doit bien le constater,
ses choix sont en retard sur la raison qu’elle dégage des événements. Ainsi,
elle pense qu’elle doit quitter son ami parce que, à l’attendre, elle galvaude
sa vie de femme, mais chaque fois qu’elle pose un acte qui l’éloigne de lui,
c’est elle qui se sent abandonnée. Cela cloche.
L’entrée en deux séances
Première séance. Elle était occupée à parler de sa difficulté à se séparer
de son compagnon actuel. Et pour comprendre cette difficulté, elle enchaîne
sur la séparation d’avec son compagnon précédent ; séparation qui, elle
aussi, fut douloureuse, mais pour des raisons apparemment toutes
différentes. Le précédent, lui, était volage et séducteur. Elle était parvenue à
s’éloigner de lui en s’intéressant à un autre. Ce à quoi il a réagi, il est venu
la reprendre et l’a accusée. Là, les choses sont devenues extrêmement
douloureuses pour elle, et ceci parce qu’il se mettait dans la position de
celui qui a raison.
Son compagnon actuel n’occupe pas cette position de celui qui a raison.
Lui, il ne peut pas choisir, c’est différent, et c’est ce qui la fait souffrir.
Mais, à part cela, ils s’entendent très bien : ils sont les mêmes. Ce n’est pas
la première fois qu’elle insiste sur ce point : ils sont les mêmes.
Je lui pose donc la question de savoir, s’ils sont les mêmes, qui a raison.
A quoi, elle répond du tac au tac : c’est sa femme qui a raison, c’est par
rapport à elle qu’ils sont les mêmes.
Je fais donc l’hypothèse qu’elle a toujours affaire dans ses relations
amoureuses, sous des modalités différentes, à un Autre qui a raison ; que
pour elle ce qui ne va pas entre l’homme et la femme prend cette forme-là.
Je garde cette hypothèse pour moi, en attente de la vérifier, et j’interromps
la séance.
Séance suivante : l’hypothèse se vérifie. Elle découvre qu’elle pose
toujours un Autre qui a raison, ce sont ses propres termes, que c’est là un
malaise qu’elle traîne depuis toujours dans sa vie, et pas seulement en
amour. Elle pose toujours, en toutes circonstances, un Autre, qu’elle
n’estime généralement pas, et par rapport auquel elle démérite. Alors, elle
parle, elle parle, elle se vend, et même plus elle se brade, c’est-à-dire
qu’elle demande, dit-elle.
Elle ajoute qu’elle a rêvé : “Elle m’entendait faire des éloges, c’était très
agréable, mais ce n’était pas pour elle, elle devait les transmettre à la femme
de son compagnon, et c’était très désagréable.” Je lui ai alors proposé de
passer sur le divan.
Qu’est-ce donc qui a produit cette entrée en analyse et qui a rapport avec
la passe et le réel ?
Pour saisir ce qui a opéré, je rassemblerai ces deux séances de l’entrée en
une seule séquence que je découperai en quatre temps qui se succèdent
logiquement.
• Temps 1. Dans la relation précédente, il avait raison et elle avait tort.
Dans la relation actuelle, il et elle sont les mêmes. Ils auraient donc
tort tous les deux !
• Temps 2. La question : s’ils ont tort tous les deux, qui a raison ?
• Temps 3. La réponse : c’est sa femme qui a raison.
• Temps 4. Une nouvelle donne s’introduit : il y en a toujours un Autre
qui a raison et par rapport auquel elle démérite.
Corollaire de ce quatrième temps : quand on pose un Autre qui a raison et
par rapport auquel on démérite, dans ce cas on essaie de mériter des éloges,
on demande de l’amour, d’une part, et, par ailleurs, on se fait attraper,
raisonner, harponner par l’Autre qui a raison et qui vous dirait, par exemple,
“Tu n’es pas en règle” — satisfaction pulsionnelle mortifère, d’autre part.
Une nouvelle donne s’est donc introduite, composée de demande
d’amour et de satisfaction pulsionnelle, avec le partenaire fictif qu’elle
nécessite, en l’occurrence un Autre qui aurait raison. C’est la question “qui
a raison ?” qui est responsable de cette introduction, c’est elle qui a fait
sortir cette donne des coulisses pour la faire monter sur la scène, et ce
jusque dans le transfert puisqu’il y a rêve de transfert. Cette question a agi
comme un détonateur, elle a produit un changement de discours chez cette
femme qui voulait être rationnelle et qui a entrevu que son partenaire est un
Autre qui a raison.
D’où vient cette question “qui a raison ?” Elle vient tout droit de
l’analyse, elle est une leçon tirée de l’analyse, où l’on se découvre, à la
sortie, mettre dehors celui que l’on avait introduit à l’entrée.
Si le désir de l’analyste parlait — mais il ne parle pas, il traverse la cure
en acte — , enfin s’il parlait, il pourrait tenir les propos suivants : “Laisse
venir à moi les figures dont tu habilles l’Autre et en relation auxquelles tu
portes le costume qui est le tien, laisse venir ces figures qui te servent à la
jouissance, mais sache que si je m’y prête, c’est seulement pour que tu
puisses les lire, et qu’à la sortie, enfin, tu puisses les mettre dehors.”
On sort de l’analyse sur le point même où l’on y est entré, sur une
conclusion quant au partenaire que l’on faisait exister pour la jouissance. Et
cette entrée en analyse dont j’ai parlé, me paraît, à ce propos, prometteuse.
Mais là, on verra bien, parce qu’à l’avance, on ne sait pas, ce n’est pas
garanti.
DÉBAT
Première partie
Pierre Naveau — La discussion est ouverte tout de suite, je donne donc la
parole à Anne Szulzynger.
Anne Szulzynger — “La vache du vieux monde passait sa triste langue sur
un mufle plein de sang répandu dans l’arène et les taureaux de Ginsendo
moitié mort et moitié pierre mugirent comme deux siècles lassés de fouler
la terre Ces quelques vers sont extraits du poème de Lorca Lianto
Pourniacento Merias, ce torero de légende que la corne d’un taureau vint
faucher dans l’arène a la cinquo de la tarde — à cinq heures du soir. Je les
ai placés là en hommage à la divinité obscure dont par la grâce de notre
affiche l’ombre plane sur ces journées. Ce taureau certes n’est peut-être
qu’un bœuf ou même qui sait une vache ; la vache folle dont les sinistres
hécatombes nous ont récemment rappelé tout le poids du réel.
Le réel, que faire du réel ? Surtout bien sûr ne pas s’y habituer, mais
supporter la présence de cette absence réelle avec son corollaire de
jouissance inéliminable. Le démontrer, nous orienter vers lui comme
tension vers l’impossible et aussi peut-être en restant debout tout contre,
apprendre à l’aimer et lui écrire, qui sait, une lettre d’amour. Et si la porte
entrouverte du fantasme nous permet de l’entrevoir comme le trou de la
pupille derrière le regard, nous avons à nous demander ce qu’il y a de réel
dans nos témoignages et a fortiori à essayer d’entendre ce que dirait, s’il
parlait, le désir de l’analyste qui traverse la cure en acte. Car après tout, le
réel, les hommes n’ont pas attendu Freud et Lacan pour lui faire face. Toute
l’histoire de l’humanité témoigne de cet affrontement. A titre d’exemple, je
retiendrai simplement une pensée de Pascal : “Quand l’univers l’écraserait,
l’homme serait encore plus noble que ce qu’il tue parce qu’il sait qu’il
meurt et l’avantage que l’univers a sur lui : l’univers n’en sait rien”.
La question que je pose aux intervenants d’aujourd’hui sera au fond très
simple : je leur demanderai d’essayer d’expliciter ce que la cure analytique
et la passe nous apportent de spécifique pour traiter le réel.
Pierre Naveau — Je remercie Anne Szulzynger.
Francisco Pereña — Pour moi, l’unique manière clinique de traiter le réel,
c’est l’analyse. Après l’analyse, il y a une autre possibilité à partir de l’acte
analytique. J’ai dit qu’il y a une contradiction entre vérité et transmission
parce que c’est ainsi qu’il peut y avoir un rapport entre la passe et le réel.
C’est ce qui articule le savoir dans le réel et le réel dans le savoir, parce
qu’il faut inventer quelque chose pour dire, à partir de l’impossible,
l’expérience du réel.
Geneviève Morel — Il me semble que ce qu’il y a de spécifique pour traiter
le réel dans la cure analytique, c’est la parole — la parole, le symbolique et
l’inconscient — c’est ce que j’ai essayé de dire. Avec la difficulté qu’il y a
aussi une jouissance qui s’attache à cela, et qu’il faut se déprendre de la
fascination qui se met en place à partir du procédé analytique lui-même.
Lucia D’Angelo — Ne reculons pas sur les traitements du réel. Le
symbolique réel et le réel réellement symbolique, c’est notre question
d’aujourd’hui et c’est là le privilège de la psychanalyse.
Virginio Baio — Pour moi, c’est passer d’une ancienne alliance à une
nouvelle. Une ancienne où il y avait un goût pour la mort — dans le destin
familial, la mort est présente — à un goût de vivre. C’est sortir pour la
première fois d’une position de demande et entrevoir quelque chose qui a
affaire avec le désir. Enfin, je pense que c’est seulement avec la rencontre
du désir de l’analyste et avec la passe, que commence un pari à renouveler
chaque fois, le pari de se faire partenaire de ces chutes du réel, jusqu’à la
rencontre avec une femme comme chute du réel. Parier sur faire face,
contra-stare, non pour contraster le réel, mais parier que le sujet sera surpris
à chaque fois par la découverte, par l’invention.
Anibal Leserre — Comme c’est une question simple dans sa formulation, je
vais y répondre brièvement d’une façon simple. C’est une possibilité de
traiter le réel par le discours. Je crois que le problème intéressant à discuter
dans ces journées sur la passe et le réel — ce que j’ai essayé de formuler
dans mon travail — , c’est comment nous pouvons arriver à cette écriture
perdue, l’écriture du signifiant dans le réel. Cela nous donne donc une
possibilité de le faire.
Monique Kusnierek — J’ai rapporté cette entrée en analyse parce que j’ai
été très étonnée par le partenaire que cette femme posait comme ayant
raison. Et si j’ai reconnu quelque chose, c’est à cause de mon analyse et à
cause de ce que j’ai appris dans cette cure sur la façon dont on fait exister
un partenaire pour la jouissance. C’est donc pour cela que j’ai interrompu
là-dessus. D’une manière générale, dans une analyse on apprend à être
attentif à cela, à ne pas trop parler, à attendre que cela vienne — parce que
cela ne vient pas tout de suite — et à saisir le moment où cela vient. Et ce
que j’ai constaté dans cette cure que j’ai rapportée, c’est que c’est assez
étonnant comment les choses se mettent en place d’une manière logique.
Pierre Naveau — Merci, je vous donne maintenant la parole et je prie les
AE de répondre tout de suite aux questions qui sont posées. Qui souhaite
poser une question ?
Bernard Lecœur — Je voudrais poser une question à Geneviève Morel pour
essayer de cerner davantage ce que peut être pour elle la passe par rapport à
la cure. Parce que dire que le réel ne se rencontre pas, pose tout de même la
question de savoir ce qu’est une rencontre, et une rencontre pour la
psychanalyse. Il me semble que les témoignages que nous avons entendus
donnent un éventail de réponses à cette question. Nous avons entendu
diverses modalités de rencontre. Et je trouve qu’il est important de
maintenir une distinction entre la passe et la cure. Donc, je voudrais
demander à Geneviève Morel quelle est finalement la spécificité qu’elle
donne à la passe par rapport à la cure.
Geneviève Morel — C’est ce que j’ai essayé de faire dans mon exposé.
Peut-être mal. Je n’ai pas dit que je n’avais jamais rencontré le réel ou qu’il
n’y a pas de rencontre avec le réel. Il y a des rencontres, il y a des
expériences. Après tout, chaque fois qu’on fait une expérience de
jouissance, ne peut-on pas dire que l’on rencontre le réel ? Donc, de ce
point de vue-là — mais peut-être est-ce une question d’histoire — j’ai
toujours eu l’impression d’avoir les pieds dans le réel et si la passe avait un
intérêt pour moi, c’était d’essayer de trouver un autre rapport au réel que
celui-là. Dans son enseignement — là encore, c’est peut-être ma lecture,
c’est peut-être aussi ma formation et mon histoire qui ont fait que j’ai retenu
cela spécialement — Lacan me semble mettre l’accent sur la rencontre
comme ratée, ce qui d’ailleurs me parait assez justifié, et sur la
démonstration du réel, le réel se présentant toujours comme une limite à
cerner de plus en plus près.
Je n’ai pas eu l’intention aujourd’hui de raconter mon analyse ; j’ai voulu
dire le rapport de la passe au réel, et ce qui m’a paru intéressant, c’est le
versant de la preuve, dont j’ai essayé de donner un exemple dans le rapport
entre un symptôme et une formalisation : j’ai expliqué comment une
formalisation que je considérais comme réussie a donné lieu à un symptôme
qui s’inscrivait dans cette formalisation, et qu’en même temps s’est produit
un petit “plus”, une nouvelle réponse donnée par moi à ce moment-là,
réponse conclusive. J’ai essayé de préciser cette conception cliniquement,
sous un abord que je pense tout à fait singulier, personnel. Je ne pense pas
que nous ayons tous la même expérience de la chose. J’ai travaillé dans un
cartel de la passe et j’ai bien vu que les expériences étaient très diverses.
Pour certains, elle se pose en termes de déchirer un voile, pour d’autres cela
peut être un nouage ou un dénouage. Il y a des métaphores différentes de la
rencontre avec le réel ou du rapport au réel. Pour moi, il s’agissait de
trouver une preuve que les constructions vraies sont réelles. Cela peut
paraître un problème un peu idiot, mais il se trouve que j’étais obsédée par
cela.
Jacques-Alain Miller — J’aimerais d’abord demander qu’à un moment ou
l’autre pendant ces Journées, Philippe Stasse nous explique le tableau. D’où
vient-il ? Comment l’a-t-il choisi ? Qui est le peintre ? Peut-être voudra-t-il
nous donner ces précisions.
J’aimerais dire un mot sur la question d’Anne Szulzynger qui a fait rire
quand elle l’a posée, parce qu’elle a fait une entrée en matière majestueuse,
solennelle, et puis la question est arrivée, une simple phrase, très simple.
Mais au fond, c’est très pertinent : quelqu’un qui viendrait de l’extérieur et
qui nous écouterait parler du réel, pourrait en effet se demander : “Mais
enfin, où est-il ce réel, de quel réel s’agit-il ?”
La première façon qu’on a de traiter le réel dans la psychanalyse, c’est de
le faire oublier, de le laisser de côté, d’enfermer le sujet dans une capsule de
paroles. C’est si vrai que Lacan, dans son enseignement, a commencé à
situer le réel comme ça, en disant que ce qui est intéressant dans l’analyse,
c’est le symbolique, et un peu l’imaginaire, mais le réel, on le laisse de côté,
on n’en parle pas. Cela correspond bien à l’idée qu’il avait que la première
manœuvre de l’analyste dans la cure, c’est de faire oublier au sujet qu’il
s’agit seulement de mots.
Alors, que se passe-t-il de réel dans la cure ? Il se passe surtout de réel,
qu’il se distribue et s’échange un certain nombre de mensonges, un certain
nombre de bêtises, un certain nombre d’approximations
vaseuses — d’ailleurs, c’est bien simple, la règle analytique est de dire
n’importe quoi. Et il se passe donc des choses invraisemblables. Il y a des
symptômes de conversion transitoires qui se promènent, et on les attrape ; il
y a des monstres qui sont dans le couloir — c’était un autre exposé de
Monique Kusnierek ; ou encore, à Buenos Aires, Lessere a expliqué le mal
que lui a fait son prénom, Anibal. Il a tellement pris au sérieux son prénom
qu’il s’est senti obligé d’être un très grand révolutionnaire. Voilà ce qui se
passe dans la psychanalyse. Alors, tout de même, à travers ce tissu de
mensonges, de bêtises et d’approximations, il y a en effet quelque chose qui
se cristallise, et qui donne le sentiment que quelque chose se cerne, s’isole.
Quelque chose, dans ce tissu de mensonges, de tromperies et de bêtises,
résiste et ne change pas, et même éventuellement se détache. Lacan nous a
proposé de voir ce que ça donne que d’appeler ça “le réel”. Cela reste
extrêmement culotté d’appeler ça” le réel et de dire que ce réel-là est
finalement pour le sujet beaucoup plus réel que toutes les autres espèces de
réel que l’on propose. C’est proposé par Lacan comme une sorte d’ultra-
réel, propre à la psychanalyse, propre au sujet, un réel qui est à la fois le
comble du sens et privé de sens. Et tantôt on le voit sous une face ou sous
une autre.
Ici, il y a quelqu’un qui a amené une chose que je n’ai jamais entendue,
qui m’en a vraiment bouché un coin. Tout le monde bouche des coins, bien
sûr. C’est Virginio Baio quand il nous parle d’amour du réel. On sent que
c’est très authentique chez lui, et je crois que personne dans notre
champ — c’est toujours difficile à dire, bien sûr — personne n’avait jamais
parlé d’amour du réel. Le réel tel qu’on le situe d’habitude n’a rien
d’aimable, on l’associe plutôt à l’horreur. Il est tout de même très
intéressant de prendre au sérieux la question de savoir si une position
d’amour du réel est concevable. En tout cas, c’est concevable, puisque Baio
nous l’amène. Donc, je voudrais lui demander de développer ça, l’amour du
réel, étant entendu qu’il y a certainement un biais par où on doit pouvoir
défendre que le réel est aimable. Par exemple, si on dit que le réel n’a pas
de sens, quel soulagement ! Il serait peut-être aimable déjà rien que par ce
côté “pas de sens”. Je ne veux pas faire la réponse. C’est une question sur
ce qui m’a paru se détacher, l’amour du réel.
Pierre Naveau — La parole est à Virginio Baio, qui va d’ailleurs pouvoir
aussi répondre à propos de l’affiche puisque c’est lui qui a trouvé le tableau.
Virginio Baio — C’est quelque chose dont je devais témoigner comme
expérience, mais je n’ai pas un savoir pour expliquer la logique. Je le
comprends comme ceci : c’est comme si, dans l’analyse, on passait à
travers l’Autre ; cette inexistence de l’Autre est une grande libération, qui
amène à rencontrer le réel cliniquement. Année après année, du fait de ne
pas reculer face à l’intraitable dans la clinique, du fait de parier qu’on peut
se faire partenaire de cet insoutenable chez les enfants, chez l’adulte
psychotique ou hystérique, il y a un surgissement d’un savoir nouveau,
d’une invention, mais aussi une jouissance que je lie à la surprise. Donc, il y
a l’analyse, l’analysant — c’est lui-même dont il s’agit — mais il y a aussi
un autre champ, celui de la clinique en institution à laquelle je me référais,
et où j’ai appris qu’à se faire l’adresse de l’horreur, à la limite de la
schizophrénie, en prenant comme point d’Archimède d’un côté qu’il y a un
sujet et de l’autre côté l’éclairage qui nous vient de Freud et Lacan, à
chaque fois parier, même dans des situations très dangereuses, chaque fois
on est surpris, étonné par la voie de sortie que les sujets eux-même trouvent.
Et pour ma poche — je pense aussi à ma poche — une jouissance, jamais
garantie mais surprenante, d’un savoir nouveau qui vient, l’invention des
sujets eux-mêmes.
Jacques-Alain Miller — Oui mais alors ça, c’est jouissance du réel. Mais
amour du réel ?
Virginio Baio — L’amour, c’est y tenir, c’est plutôt adressé à l’Autre ; le
désir je le comprends plutôt du côté de a. Comment penser, non pas un
Autre qui n’existe pas, mais l’Autre qui continue à être enceint non plus du
a de l’analysant, mais de S (A). Et c’est comme si à partir de la passe, cet
amour est adressé à l’Autre pas en tant qu’Autre de la demande mais en tant
que le réel de l’Autre. C’est pour cela que dans l’Autre, c’est le réel et ce
n’est pas l’Autre qui est intéressant. Et c’est pourquoi j’ai le plus grand
respect pour l’Autre, mais qu’il s’agit de ne pas céder sur faire parler ce réel
dans l’Autre.
Alors, la question de l’affiche. Ce n’est pas grâce à moi. Je suis allé dans
le bureau d’un collègue et j’ai vu cette affiche qui devait servir pour les
journées de Naples sur la dépression. Les Italiens ne semblaient pas
enthousiastes, alors j’ai piqué ce tableau ou en tout cas un détail du tableau.
L’ensemble représente un petit homme et un taureau énorme qui occupe
tout le tableau. C’est mon fils qui m’a proposé d’isoler les détails et le point
de conjonction. Mais on sait peu sur l’auteur. C’est un ami de quelqu’un qui
fréquente un institut freudien, qui est un banquier, qui fait des études
maintenant de psychologue, et qui est responsable comme banquier de
mettre en place une pinacothèque, c’est-à-dire une bibliothèque de tableaux.
C’est un peintre vivant, mais je n’ai pas plus de détails. Il était bien content
et fier que l’on exploite son tableau pour une journée comme la nôtre.
Marilyn Denfeld — Je voudrais dire quelque chose en écho à ce que disait
Anibal Leserre à propos du témoignage et de la nomination comme AE,
comme réduction du nom propre à la série, et aussi à la conclusion de
Monique Kusnierek, “on sort de l’analyse sur le point où on y est entré”. Je
voulais à la fois poser une question et porter témoignage de ce que peut être
une passe où il n’y a pas eu nomination mais où une phrase du cartel a
permis au sujet de s’inscrire dans cette sans nomination. La phrase était :
“sensible à l’authenticité de l’expérience, le cartel n’a pas pu conclure”. Et
c’est dans ce pas pu conclure que la passante a eu à se reconnaître. Qu’était
ce “sans conclusion possible” à l’endroit où la nomination a justement à
voir avec la réduction du nom propre à la série ? Qu’est-ce que cette
spécificité-là ? Et ce “sans conclusion” est venu en écho à ce qui était
central d’une trouvaille dans l’enseignement de Lacan qui a accompagné le
travail, la question : “est-il légitime d’aucune façon de substituer une
négation à l’appréhension éprouvée de l’inexistence ?”
Pierre Naveau — Votre question s’adresse à qui ?
Marylin Denfeld — Elle s’adresse à Anibal Leserre. Qu’est-ce que cette
rencontre-là, à travers le “sans conclusion” ? Est-ce que cela rejoint la
question qu’il posait : “quelle est la création d’un sens de quelque chose qui
n’existe pas dans l’Autre ? Quelle est cette réponse de l’Autre ?”
Anibal Leserre — La réduction du nom propre à la série, dans l’élaboration
de mon témoignage et même dans l’élaboration de l’analyse, m’a amené à
voir le nom propre d’une autre façon, lié non seulement aux résonances
épiques de ce nom mais au fait que ce nom avait été choisi pour couvrir un
vide. On peut dire que le nom était lié à la division du sujet et au fait que
l’objet plus-de-jouir était lié à la fin attendue. Il y a donc dans l’analyse un
passage du “s’attendre à être choisi” au fait de ne plus attendre et de passer
à la série.
Franz Kaltenbeck — Je voudrais commencer par un point d’histoire. Au
début de l’École de la Cause freudienne, au début des années quatre-vingt,
on nous a souvent expliqué que l’École freudienne avait trop de goût pour
le tout signifiant ou le tout symbolique. Je voudrais demander à l’ensemble
des orateurs s’ils ne pensent pas qu’on a renversé cette position et qu’on a
maintenant un peu trop de goût pour une sorte de réel isolé, sorti de son
nœud, si ce nœud tient, avec les trois autres, et même éventuellement quatre
autres catégories. Je voudrais poser aussi deux questions particulières.
L’une à Geneviève qui a cité la célèbre phrase du septième chapitre de
“L’analyse finie et infinie”, où Freud exige que le candidat apporte la
conviction ferme de l’existence de l’inconscient. Je voudrais lui demander
comment elle interprète aujourd’hui cette exigence. Et je voudrais
demander à Virginio Baio s’il pense que la jouissance et l’amour sont
compatibles, dans la mesure où il me parait important que quand on parle
du réel, effectivement il faut de la démonstration. Il ne suffit pas d’être
fasciné et d’en jouir.
Geneviève Morel — Oui, c’est une phrase qui a été beaucoup
commentée — l’exigence par Freud pour l’apprenti analyste de la ferme
conviction de l’existence de l’inconscient. Il me semblait que Lacan était
encore plus exigeant. C’est pour cela que j’ai opposé l’intime conviction et
la démonstration du réel, et que j’ai rappelé au début de mon exposé la
phrase qu’on donnait aux jurés. Il me semblait que la conviction de
l’existence de l’inconscient pouvait s’obtenir à partir des formations de
l’inconscient et du transfert — ce qui se situe plutôt du côté de la vérité, et
qui a toute sa valeur bien sûr. Mais j’ai cherché à montrer qu’il y avait autre
chose en jeu, que tout cela n’est pas seulement une construction qui
soigne — qui a donc un effet réel, puisque soigner a un effet
thérapeutique — , mais qu’on pouvait essayer de cerner là ce que Lacan
appelait la Wirklichkeit, l’efficacité de l’inconscient, soit ce rapport de
l’inconscient au réel comme une démonstration.
Virginio Baio — Oui, il faut démontrer. J’ai dit brièvement la phrase “ils
sont déjà au travail”. Lorsqu’on consent, on dit oui à ce sujet, et à chaque
fois, on est surpris que ce savoir parfois déjà anticipé de Lacan, est prouvé,
démontré. Cela donne de la joie, je parlais de la jouissance dans ce sens.
Donc, je situerais amour et jouissance en deux temps logiques différents.
C’est grâce à cet amour-là que chaque fois on saute sur les tables parce
qu’on est surpris ; on saute de joie. Mais là, il faut le démontrer
cliniquement. Il faut le démontrer, et c’est là la fonction de la réunion
générale où sont présentés les cas.
Alexandre Stevens — C’est une question à Francisco Perena. A propos du
réel dans le savoir, à la fin de votre exposé vous avez utilisé la métaphore
de la corrida. Dans la métaphore de la corrida, il y a un point de nouage
entre réel et symbolique par l’invention, le savoir-faire du torero. Vous
savez bien sûr que Lacan distingue, Jacques-Alain Miller l’a rappelé
récemment dans une intervention, le savoir-faire de l’artisan — le savoir-
faire comme ce qui peut s’apprendre, se transmettre entièrement — et le
savoir y faire, savoir y faire avec son symptôme, qui est une des formules
que Lacan donne pour la fin de l’analyse. Ma question est alors celle-ci :
dans la métaphore de la corrida, si j’ai bien compris, il n’y a pas que la
technique du torero comme savoir-faire, il y a aussi une sorte de présence
brute de la mort. Diriez-vous que cette présence brute de la mort est un des
noms qui donne là la particularité qui ne peut pas se transmettre
entièrement, qui relève justement non plus du savoir-faire mais du savoir y
faire ? Pourriez-vous préciser cela ?
Francisco Pereña — La technique du torero ne s’apprend pas. On peut
apprendre quelques mouvements qui permettent que le taureau n’aille pas
vers le corps, mais vers le symbolique. Mais après, quoi ? C’est la question.
Il y a une possibilité de rencontre entre le symbolique et le réel. Après, il y a
la présence de la mort, tout le temps. Cette présence de la mort n’est pas
une peur. C’est la présence de la mort parce qu’il y a la présence de la mort,
c’est pour cela qu’il faut faire quelque chose avec le réel, parce que s’il n’y
avait pas cette présence de la mort, rien à faire avec le réel.
Marc Strauss — D’abord une question à Geneviève Morel et ensuite à
Lucia D’Angelo. Geneviève Morel, ce que tu as dit du père réel, agent de la
castration, m’a intéressé. Je vais te demander ton point de vue. Tu as dit
qu’il y a un hiatus entre l’existence d’un agent et la nature de celui-ci. Alors
la question que je te pose est de savoir s’il n’y a pas un double hiatus, d’une
part entre l’existence de l’agent, sa fonction, et d’autre part — ce que je
dirais là pour le distinguer — les figures que cette fonction peut prendre
pour un sujet déterminé en fonction de son histoire et de ses rencontres. Ce
premier hiatus concerne le sujet dans l’expérience, l’expérience analytique
en tant que telle. Je situe un autre hiatus, entre la fonction de ce père réel, de
cet agent de la castration, et la nature de celui-ci dans la réalité, le père en
tant que personnage, c’est-à-dire le réel ou la réalité du père en tant qu’il
n’est pas le sujet. La question que je te pose là est de savoir si finalement
ceci concerne encore l’expérience. Y a-t-il une corrélation — je crois
qu’elle n’est pas nécessaire ni toujours réalisée — entre ce qui fait
jouissance pour le père, dont on ne sait ce qu’elle est pour lui en tant que
personne, et ce en quoi le sujet imagine que cela fait jouissance pour le
père ? Ce n’est pas la même chose. Il y a donc coupure, séparation entre la
fonction, d’une part, et ses représentations pour le sujet, d’autre part, et une
autre séparation entre les représentations et la réalité de la jouissance du
père dont on ne sait finalement rien, je crois. Voilà donc la question que je
te pose sur cette double distinction.
A Lucia D’Angelo : j’ai été très sensible à ce qu’elle disait sur Le cri de
Munch. Et cela m’a fait penser à l’expression qui existe en français — je ne
sais pas si elle existe en espagnol — “rester bouche bée”. C’est l’expression
de la sidération. Je me demandais quels pouvaient être les liens entre la
sidération, ce qui laisse bouche bée, et le cri.
Geneviève Morel — Ce que j’ai voulu dire, c’est simplement ce que j’ai lu
dans le Séminaire XVII, et qui m’a paru très vrai : finalement, dans la cure
analytique, on construit des mythes du père qui sont des variantes d’un
mythe universel particularisé. Et quand il y a eu une construction d’un tel
mythe, à condition d’ailleurs qu’on arrive à le différencier d’un délire de
filiation, ce qui n’est pas toujours aussi aisé, le simple fait que le sujet
témoigne de l’existence de ce mythe atteste qu’il y a bien eu une opération
de castration et un agent — c’est du moins comme cela que j’ai compris le
père réel comme construction langagière, ce qui paraît un non-sens pour le
coup. Pourquoi le réel serait-il une construction langagière ? L’agent en
question, on n’en sait rien et ce n’est même pas nécessairement un homme
ou un père dans la réalité. On a tout de même des sujets sans père qui sont
parfaitement névrosés — au contraire, il m’a semblé constater que chez
certains sujets sans père, on avait même une accentuation de cette
construction mythique, c’est-à-dire qu’ils avaient au contraire renforcé la
construction langagière — et donc je voulais dire qu’il y avait un hiatus
entre ce mythe et la jouissance du père.
Ne peut-on rien savoir de la jouissance de son père ? Moi, je pensais
plutôt qu’on pouvait savoir des choses de la jouissance de son père, qu’on
pouvait avoir des idées là-dessus, fausses ou vraies, des interprétations.
Mais par contre, on ne sait pas la nature de l’agent si on ne sait pas
exactement le point qui dans le père agit pour qu’on ne soit pas fou par
exemple. Voilà quelque chose de très mystérieux tout de même, il me
semble.
Lucia D’Angelo — Oui, il y a l’expression en espagnol Con la boca
abierta. Il ne s’agit pas pour moi, dans ce que je dis, de la bouche ouverte
par la sidération, mais bien de la représentation de l’angoisse que serait
l’objet qui reste en travers de la gorge du signifiant. Je crois que c’est
l’image entre le cri et l’appel. Je crois que cette définition de Lacan de
l’objet de la gorge traversée de signifiants, c’est l’image précise de ce que je
veux dire.
Pierre-Gilles Gueguen — Il me semble que la plupart des exposés proposés
ce matin tournent autour de la vérification de la certitude du moment de
conclure, du moment de se déprendre. Je voudrais faire écho à cette
question qui a été posée dans la salle tout à l’heure. Qu’est-ce que cela veut
dire, par exemple, qu’un cartel n’a pas pu conclure ? Est-ce que la
conclusion n’a pas été atteinte ? Ce qui est un cas de figure. Ou est-ce
qu’effectivement, à un certain moment, l’Autre, comme disait Geneviève
Morel, l’inconscient se fatigue ? L’Autre devient le même et le point autour
duquel la sortie est possible se dessine. A ce moment-là, on a une
conclusion qui porte sur l’identification précise de ce qui fait que le sujet a
de toujours été laissé tombé par l’Autre. Et à ce moment-là, en retour, lui-
même peut abandonner cette position de fascination qui le laisse la bouche
ouverte. Alors, ma question s’adresse à Lucia D’Angelo aussi. Je voudrais
peut-être qu’elle indique, qu’elle répète ou qu’elle reprenne, je crois que
c’était très présent à la fin de son exposé, à la fois la trouvaille de ce que
quelque chose se répétait toujours à l’identique, et en même temps le fait
qu’elle pouvait enfin passer son chemin.
Et l’autre question est adressée à Geneviève Morel, sur ce qu’elle signale
comme deux difficultés : d’une part, l’inconscient se fatigue, et d’autre part,
l’inconscient, en un point qu’elle évoquait, peut rejoindre le réel,
avec — pour reprendre un peu la question de Franz
Kaltenbeck — l’importance des défilés du signifiant constitutifs du
dispositif analytique et le point où ces défilés du signifiant finissent par ne
plus suffire et où il faut conclure.
Lucia D’Angelo — Je reprends la fin de mon exposé. Dans mon expérience
d’analysante, la construction du fantasme et cette traversée que je dénomme
moi-même de clinique de la passe dans le dispositif analytique et partant de
la conclusion de la cure, n’ouvrent pas la porte de la sortie de l’analyse. Il
n’y a pas là coïncidence entre le moment historique et le moment logique.
C’est cela que j’appelle la fenêtre sur le réel. Et d’après moi — j’ai passé un
de ces moments dans l’attente de ça — il arrive que le désir de l’analyste
réponde. Je ne sais pas quelle expression utiliser, mais c’est une attente sans
urgence, une attente qu’il apparaisse. Et dans ce moment, c’est la même
chose que les images d’histoire, images-histoires sans parole, une
organisation logique de l’histoire du sujet. Après, l’interprétation qui cerne
tout cela, cette fenêtre sur l’objet — l’objet, je ne l’ai pas nommé, je ne
peux pas, je suis d’accord sur ce point avec Geneviève Morel, je crois que
le réel, c’est aborder les limites, c’est cerner l’objet petit a, on ne peut pas
passer cette borne — après, la sortie de l’analyse a été un acte du sujet, un
acte qui a pris la forme moderne, très historique — historique aussi du
sujet — des voyages. L’analysante communique à l’analyste qu’elle fera un
petit voyage autour de Paris, Paris la ville de son analyste, de la
psychanalyse pour elle. L’analyste lui dit au revoir avec la phrase suivante :
“bon voyage, l’analyste qui voyage”. Après ce petit voyage, à la ville de
Strasbourg, j’ai passé la frontière de la ville de Paris et j’ai formalisé ma
demande au secrétariat de la passe. Je n’ai pas l’impression que mon
analyse a été en continuité. Je crois que je peux préciser le terme de ma
longue analyse, dans une série de deux analyses antérieures qui se sont
conclues par l’analyste. C’était une nécessité structurelle pour moi de
vérifier dans la passe si ma certitude sur la conclusion était confirmée. Elle
l’était.
Geneviève Morel — Oui, j’ai parlé de l’inconscient qui se fatigue. On a
plutôt l’idée d’un inconscient éternellement jeune et primesautier, qui sans
arrêt invente du nouveau. Et en même temps, ce n’est pas faux non plus.
C’est vrai qu’il est toujours capable d’inventer des métaphores. Mais en
fait, c’est une idée qui m’était venue il y a quelques années en lisant
l’analyse des rêves d’Ella Sharpe — Jacques-Alain Miller nous avait
demandé à Jean-Jacques Bouquier, Nathalie Charraud et moi-même de faire
un article pour Ornicar ? sur Ella Sharpe — c’est une spécialiste du
langage, et elle note qu’à la fin de l’analyse, les rêves des gens deviennent
pauvres et comme fixés. Cela m’avait beaucoup intéressée parce qu’elle ne
parlait pas là d’une fermeture de l’inconscient, alors qu’elle pouvait en
parler à d’autres endroits. Il ne s’agit pas d’un tarissement mais d’une sorte
de fixation. Et c’est vrai que je l’avais rapproché aussi d’une phrase de
Lacan dans Radiophonie où il parle de la condensation — je le dis de
mémoire — du poids des symboles dans le réel. Et en effet, lorsque l’on fait
une analyse pendant assez longtemps, peut-être que pour certains cela va
plus vite, il y a une sorte de phénomène de condensation, de fixation de
l’inconscient qui fait qu’il dit toujours un peu la même chose avec des
petites variantes. C’est de cela que je voulais parler. J’ai rapproché cela
d’un autre phénomène qui est celui de la psychose. On a parfois tendance à
rapprocher la fin de l’analyse de la psychose alors qu’évidemment c’est tout
à fait différent. Mais c’est vrai que tout de même j’ai été frappée aussi par
ceci : dans un cas de schizophrénie dont j’ai parlé aux Journées de l’EEP à
Londres et où l’analyse est faite à partir de rêves, j’avais été très frappée de
voir que ces rêves étaient très peu chiffrés, qu’ils avaient une forme logique,
de plus en plus proche de ce dont il s’agissait pour ce sujet. Je me suis dit
que, même si cela reste différent, il y a tout de même vers la fin de l’analyse
une sorte de compression du symbole qui a un certain poids de réel.
Laure Naveau — Je voulais poser trois questions. A Virginio Baio, à propos
de ta réflexion sur l’amour du réel ; serais-tu d’accord pour dire que cela
pourrait se formuler comme l’envers du racisme ? C’est ce que j’ai entendu
dans ce que tu disais en tout cas.
A Monique Kusnierek, sur la question de ta patiente à l’entrée et la
supposition que tu fais de sa confrontation au réel à la sortie. Est-ce que tu
supposes que résonne en elle à la fin cette phrase “qui a raison” ?
Et à Lucia D’Angelo, je voulais poser une question mais je trouve que tu
y as répondu en partie à l’instant en explicitant bien la différence entre les
deux temps logiques de l’aperçu, le moment où tu aperçois et le moment où
tu décides de sortir. J’avais entendu cela dans ce que tu disais du moment
où tu vois le trou du cri dans ce deuxième tableau, qui du coup éclaire pour
toi le premier tableau que tu ne voyais pas. Je me demandais si justement le
moment de la sortie pouvait correspondre à la décision que tu prends
d’avoir vu le trou du corps, c’est-à-dire le réel comme impossible.
Virginio Baio — Tout à fait d’accord avec l’envers du racisme. Avec le
psychotique, l’envers du racisme, c’est de ne pas laisser le sujet à la
jouissance de l’Autre.
Monique Kusnierek — Je ne sais évidemment pas ce qui va se passer. Mais
je peux imaginer, non pas qu’elle dise qui a raison, mais plutôt qu’il n’y a
pas de raison de penser qu’il y en a un qui a raison une fois pour toutes et
par rapport auquel il faudrait qu’elle démérite.
Lucia D’Angelo — Je crois que je peux répondre à ta question par deux
versants. Je crois que le moment conclusif de la cure pour moi a été la
vérification de la chute radicale de la demande de l’Autre. C’est le point de
la traversée du fantasme. Et il y a un autre versant, celui de l’objet, où il
s’agit de cerner les bords du cri et de l’objet petit a. Et là, c’est la sortie de
l’analyse en acte. C’est différent.
Celso Rennó Lima — Ma question s’adresse à Francisco Pereña. Il y a une
phrase qu’il a dite et qui m’a fort impressionné : “l’expérience analytique
n’amène pas un sujet à être un homme de lettres”. Nous sommes ici devant
un texte bien écrit, moi-même j’ai une préoccupation, celle de transformer
le témoignage du texte d’un roman par exemple. Pourriez-vous nous en dire
un peu plus sur ce point ?
Francisco Pereña — Merci Celso. Ce n’est pas nécessaire que l’homme de
lettres écrive bien. Mais la question, c’est que je pensais que l’homme de
lettres cherche, écrit un nom sur le manque-à-être. L’inadaptation est
absolument nécessaire à l’homme de lettres. Pourquoi ? L’inadaptation n’est
pas une évidence pour lui. C’est une identification, je veux dire un nom.
L’expérience analytique ne travaille pas proprement l’inadaptation mais
l’impossible. La question porte sur : comment pourrait-on comprendre
l’invention ? Est-ce qu’à la fin de l’analyse, quelqu’un fait de la poésie ? Je
crois que l’invention est un problème à la fin de l’analyse pour l’analyste.
Tout le monde parle de l’invention comme tout le monde parle du réel. Mais
qu’est-ce que l’invention ? Si la fin de l’analyse pour nous, ce n’est pas la
création artistique, de quoi traite-t-on ? Je crois qu’on traite de la politique
du réel : comment traiter le réel dans l’acte analytique — c’est la passion de
la clinique — et comment traiter le réel dans les dispositifs de l’Ecole. Il
faut situer, à mon avis, l’invention dans l’analyse et dans l’École.
Francisco-Hugo Freda — Je voudrais faire un commentaire sur la
conclusion et ce qu’a demandé Kaltenbeck sur la démonstration. En
principe chez Lacan, comme chez Freud, nous avons plutôt des moments de
conclusion. Mais jamais une théorie de la conclusion. Il y a ce qu’on peut
appeler des moments de conclusion, repérables ou pas, qui peuvent devenir
à d’autres moments des moments de relance. Mais jamais une théorie
définitive. Mais qu’est-ce que la conclusion en tant que telle ? Est-ce qu’on
conclut, ou non, cela reste toujours un point d’interrogation. Tout au moins
le dernier texte de Freud, pour prendre un exemple, montre bien que si
conclusion il y a, c’est accepter le destin. Mais au fond, ce n’est pas très
important comme théorie de la conclusion. Pour ce qu’il en est de la
démonstration, cela va tout à fait dans le même sens. Je ne crois pas du tout
que l’on puisse dire que chez Lacan, il y ait une tentative de démonstration,
par exemple. Il y a plutôt les effets de la constatation : comment les
constatations modifient quelques données. Mais une théorie de la
démonstration, il me semble que ce n’est pas si évident que cela. Sauf à
considérer que la démonstration, c’est le bien dire. A ce moment-là on entre
dans un autre domaine.
Par contre, malgré ce commentaire, je voudrais demander à Monique
Kusnierek, à propos du titre de son exposé, “une porte ouverte sur la
sortie”, si elle pourrait faire une petite différence, si différence il y a, avec
“une fenêtre sur le réel”, qui est le titre de l’exposé de Lucia D’Angelo.
Parce que ce n’est pas la même chose, une fenêtre et une porte, malgré
qu’on puisse sortir par les deux de la même façon. La fenêtre a une portée
tout à fait différente, tout au moins dans l’histoire de la peinture. On sait
bien qu’“une fenêtre sur le réel” est une phrase d’Alberti très ancienne déjà,
qui a été reprise par Lacan pour situer la question du regard. J’aimerais bien
savoir, au moins à ce niveau des titres, quelles différences vous faites.
Monique Kusnierek — J’ai utilisé cette métaphore de la porte ouverte sur la
sortie à cause de la fenêtre sur le réel.
Jacques-Alain Miller — J’ai beaucoup de questions. Il va falloir que je
choisisse. Je voudrais entreprendre Pereña sur sa proposition que la fin de
l’analyse ne s’oriente pas, ou ne se décide pas, par la passion suicidaire. Et
il ajoute : “Ce n’est pas, en tout cas, mon cas” etc. Pourtant, il commence
tout de même son exposé par l’évocation d’un ami, si je comprends bien,
suicidé après avoir été à Auschwitz. Il y a tout un paragraphe sur cet ami
suicidé, et après, il y a la phrase : “Surtout, non, une fin d’analyse, ça n’a
rien à voir avec ça”. Alors, je pense tout de même que la fin d’analyse, a
quelque chose à voir avec ça, avec le suicide, s’il faut le dire.
D’abord, parce que chaque fois qu’il y a séparation avec l’Autre, il y a
quelque chose du suicide. Et c’est pour cette raison que quand Lacan parle
dans Position de l’inconscient de la séparation, il évoque l’acte suicide
d’Empédocle. Et puis, on peut construire une certaine homologie entre le
passage à l’acte et la passe en tant que passe à l’acte analytique. Tout acte
au sens de Lacan, précisément parce qu’il modifie, disons, très
profondément le sujet, est équivalent à une mort du sujet et à sa renaissance
sous une guise différente. Si c’est un vrai acte, le sujet est mort entre-temps.
L’angoisse de l’acte est en rapport avec ça.
L’ennui du suicide, comme dit Lacan, c’est que c’est l’acte parfaitement
réussi, tellement réussi qu’on n’en revient pas. Alors évidemment, je dis
évidemment, il y a quand même des croyances. On a quand même imaginé
dans l’histoire de l’humanité, comme dirait l’autre, qu’on avait une vie,
qu’on disparaissait et qu’on renaissait, et c’est seulement quand on avait
bien fait son travail et qu’on était impeccable qu’on cessait de renaître.
C’est-à-dire qu’on finissait là où selon nous le suicidé commence. On voit
bien dans les T.S. qui sont ratées, que le plus souvent elles sont faites pour
rater, et qu’elles présentifient au contraire la dimension de l’appel à l’Autre.
D’ailleurs, les familles se rassemblent autour du suicidé raté, il mobilise les
réponses de l’Autre. Tandis que le suicidé, le suicidé réussi, c’est l’homme
pressé, celui qui coupe court, qui va tout de suite où nous allons tous. Et il
se moque des réponses de l’Autre. C’est bien le sens de la lettre du suicidé.
La lettre du suicidé, le coup de la lettre du suicidé, c’est qu’on ne peut plus
lui répondre. C’est la position qu’évoquait d’une certaine façon Anibal
Leserre comme le cœur de sa passe : “Je n’attends plus rien de personne”.
Eh bien ça, c’est une position, entre guillemets, de suicidé, c’est le “Je n’y
suis plus pour personne”. C’est à ce moment-là, quand le sujet est suicidé,
que l’on peut vraiment dire qu’il est devenu une réponse du réel. Avant,
quand il attend quelque chose de l’Autre, c’est le sujet comme effet du
signifiant. En revanche, quand, par cet acte réussi, il est devenu le suicidé,
c’est la plus parfaite réponse du réel qu’on puisse imaginer, c’est le comble
de la position du sujet comme réponse du réel.
Cela nous enseigne quelque chose sur ce que le réel dit à l’Autre, s’il dit
quelque chose. C’est quelque chose comme : “Tu peux toujours te brosser”
ou “Cause toujours, tu m’intéresses”. Ou même, soyons plus clair :
“Merde”. C’est le mot de Cambronne. C’est le moment où cerné de toute
part, et contre toute raison, l’autre tient bien. Et en effet, ce qui se dessine
peut être la dernière réponse du réel.
Revenons à l’affiche qu’on a mise là. Je veux bien que le taureau soit le
réel, mais est-ce qu’on ne sent pas qu’ils sont tous les deux trop polis pour
être honnêtes ? C’est une affiche qui semble plutôt faire allusion à cette
thérapie qu’on a appelée : “You are OK, I’m OK Je verrais plutôt le rapport
au réel dans la dimension de : “J’te dis merde”. Et d’ailleurs, ce n’est pas
absent des exposés.
Geneviève Morel nous montre ce qui a pris valeur de réel dans son cas.
C’est quelque chose qui s’est passé dans le corps, d’après ce qu’elle nous
dit, dans un lieu “x”. Mais on sait par Freud que le secret de tout symptôme
de conversion, c’est la Bedeutung du phallus, c’est le moment où une partie
du corps prend la signification phallique. On retrouve là le titre de Pereña,
qu’il n’a pas forcément complètement élucidé, mais qui a beaucoup
d’écho :” La castration : secret du réel C’est aussi ce qu’on trouve chez
Lucia D’Angelo qui nous explique qu’au début, elle ne pouvait pas voir la
tête de mort des Ambassadeurs. C’est bien ça ? Et qu’il lui a fallu un très
long parcours pour arriver à la voir. Ça nous donne une fin d’analyse en
termes d’ablation du phallus imaginaire. Ou pour le dire avec d’autres
termes de Lacan, d’extraction de l’objet petit a. Alors évidemment, on peut
dire, avec Pereña, qui cite alors Blanchot, qu’à la fin de l’analyse, l’Autre
s’absente, il pâlit, il blanchit, il blanchotte, il s’efface, il s’efface presque
poliment, alors que Lacan présente cette extraction comme étant beaucoup
plus de l’ordre de l’opération chirurgicale. Parce qu’il faut bien le dire,
d’une façon générale et là je m’avance, qu’est-ce qui empoisonne la vie des
gens ? Ce qui empoisonne la vie des gens, selon Freud, selon Lacan, et
selon l’expérience, c’est le phallus maternel.
On peut dire : c’est le Nom-du-Père qui empoisonne ? Non ! Pas du tout !
Le Nom-du-Père, comme le souligne Lacan, est plutôt un instrument qui
aide. Évidemment, quand il ne fonctionne pas bien, on interprète le Nom-
du-Père par le désir de la mère. C’est-à-dire : on voit le Nom-du-Père
comme une puissance dévorante, etc. Toute la fin du livre des Écrits porte
sur ce point-là, le point décisif, à savoir le manque aperçu du phallus chez
l’Autre, désigné par le nom sous lequel on l’approche, à savoir la mère.
Alors maintenant, le symptôme de conversion comme preuve du réel,
c’est très spécial. Parce que le symptôme de conversion, c’est par
excellence un réel qui ment. C’est par excellence le réel qui ment. Et le
corps dont il s’agit, c’est le corps même dont Lacan a pu dire qu’il était
imaginaire. Donc, ce réel-là, c’est quand même un réel qui a la valeur du
sens joui. Il y a une parole de l’analyste, et hop ! le patient, la patiente en
l’occurrence, peut dire : “Voilà ce que ça m’a fait !”. C’est de l’ordre :
“Regarde ce que tu as fait de moi” — et je ne veux pas imaginer les
sentiments de l’analyste, se trouvant responsable, en raison d’une parole
heureuse ou malheureuse, d’une nouvelle souffrance de la patiente.
C’est important, ce réel qui ment. Parce que c’est déjà beau que le réel
parle. Il ment en plus. Pour Galilée par exemple, le réel ne parlait pas, il
était écrit, et dans un seul langage, un langage univoque, celui des
mathématiques. Alors, peut-être, n’est-ce pas sans rapport avec le problème
d’angoisse qu’a souligné Lucia D’Angelo ? Pourquoi tient-on d’une
certaine façon à l’angoisse ? Précisément, parce qu’elle ne trompe pas dans
une situation où le réel ment. Et donc, je mets en parallèle et j’oppose et
j’articule l’angoisse qui ne trompe pas et le réel qui ment. Pourquoi est-ce
qu’il y a angoisse ? On répète la phrase de Lacan : “C’est le désir de l’Autre
qui angoisse” etc. Mais enfin, si l’Autre désire, c’est parce qu’il lui manque
quelque chose. Et là on retrouve, dans cet Autre qui manque, cela même
que l’on approche sous la figure de la mère. C’est-à-dire quoi, pour aller
vite ? C’est quand même l’affaire qui est traitée, me semble-t-il, dans
plusieurs exposés, je ne vais pas dire dans tous — l’affaire de la castration
de la femme. Pour les hommes et pour les femmes. C’est la question
freudienne : le refus de la féminité chez les hommes et les femmes. C’est le
point crucial à dénouer.
Le problème, c’est que cette castration de la femme est aussi une fiction,
puisque dans le réel en tant qu’il n’a pas de sens, la femme n’est pas plus
privée que l’homme. C’est, disons, une fiction qu’introduit le signifiant. La
castration de la femme est fictive, mais elle n’en vaut pas moins dans
l’analyse comme réel. Et même, un réel qui ne produit pas tant
d’amour — il peut en produire — que, comme le souligne Freud, l’horreur,
l’impossible à supporter. C’est là que l’on peut faire appel à l’exposé de
Monique Kusnierek, avec son sujet sans doute hystérique, qui a pour
partenaire l’Autre-qui-a-toujours-raison, un partenaire en quelque sorte
mussolinien. C’est le partenaire de l’hystérique dans la mesure où ce qui
habite le réel dans l’hystérie, c’est le “Je mens”, le proton pseudos. Le réel
de l’hystérique est un réel qui ment. Et dès lors, il y a différentes solutions
pour appareiller ce réel qui ment. Ça peut être : “L’Autre a raison”, “Je
mens, et c’est l’Autre qui a raison”. Ça peut être : “Je mens, mais l’Autre
ment aussi”, et tout le signifiant ment comme moi, et dès lors le sujet traque
l’inconsistance de l’Autre, c’est-à-dire cherche continuellement à recoller
les dires de l’Autre pour vérifier si ça tient ou si ça ne tient pas. Il y a
encore “Je mens, mais j’ai bien raison de mentir”, ou “J’ai raison et je me
bouche à tout ce que peut dire l’Autre, puisque ce sont des mensonges”. Il y
a beaucoup de solutions qui peuvent être rapportées à ce “Je mens”.
La solution “l’Autre a raison” est une belle solution en effet. Il y a aussi
la solution : s’assurer du vrai par la démonstration. Il faut respecter la
valeur qu’elle a pour quelqu’un qui donne un témoignage. Du point de vue
théorique, discutons. Discutons l’opposition de l’intime conviction et de la
démonstration. La meilleure démonstration du monde ne peut rien si l’autre
n’accepte pas les données de départ. Il faut qu’il y ait un consentement au
principe de la démonstration. C’est le fondement de la Grammaire de
l’assentiment du cardinal New-man. Nous avions parlé de ça lors d’un
séminaire hispano-hablante et ce que j’avais dit là-dessus vous avait
intéressée, Geneviève, au point que vous aviez voulu faire un résumé de
mes propos. Appliquons ça ici. La démonstration, c’est quand même,
finalement, obliger l’autre à s’incliner. Comme sur l’affiche, les deux
s’inclinent. On ne sait pas lequel a fait la démonstration, mais on s’incline.
Pour démontrer, il faut la bonne volonté de l’autre. Il faut à un moment,
dans l’intime, ou dans l’extime, qu’il y ait un consentement.
C’est peut-être la question que posait Freda : est-ce qu’on peut démontrer
le réel ? En quel sens démontre-t-on le réel ? On le coince. Peut-être qu’on
démontre le réel au sens, qui est un des sens du mot “démonstration”, qui
veut dire : donner un aperçu. Quelqu’un vient vous démontrer le
fonctionnement d’un appareil, il vous en donne un échantillon. Quand on
fait une démonstration de force, on vous montre un petit peu de la force,
mais pas toute la force qu’on pourrait déployer. Par exemple, les
Américains ont fait une démonstration de force en détruisant Hiroshima, ils
n’ont pas détruit tout le Japon. C’est une démonstration de force qui avait
son poids, et qui vérifiait un certain nombre de calculs préalables sur le réel.
Au fond, l’incomplétude et l’inconsistance du symbolique permettent-elles
de faire plus que ça quand il s’agit du réel ?
Francis Pereña — Je me suis toujours demandé pourquoi Jean Améry et
Primo Levi se sont suicidés après le témoignage de leur expérience dans le
camp de concentration. Pourquoi ? Ils ont écrit des textes formidables, tous
les deux, formidables ! Et pourquoi, après 1978, se sont-ils suicidés,
pourquoi ? Je ne sais pas. C’est vrai, c’est l’expérience de l’Autre, de la
vitalité de l’Autre de la jouissance, de l’Autre terrible. Mais ils sont prêts à
le traiter par l’écriture. Et pourquoi pas ? Je me souviens d’un texte de
Kafka, Le procès, qui dit : la justice ne répond pas. La justice te prend, te
laisse, au hasard, ne répond pas. Je pense que Primo Levi et Jean Améry
voulaient la justice. Il y a un livre formidable de Jean Améry sur le suicide.
C’est le meilleur texte publié sur la question dans toute l’histoire.
Geneviève Morel — Je suis tout à fait d’accord que la démonstration
requiert un consentement de l’autre. C’est d’ailleurs pour cela qu’on fait la
passe. Après tout, la passe, comme je l’ai dit, est une preuve délicate. Il faut
des gens aptes et on sait bien à quel point c’est compliqué. Et on sait bien
tous les filtres que Lacan a mis en place pour cela. Donc, la démonstration
requiert un consentement de l’autre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas
faire la passe. Effectivement il n’y a pas de démonstration autiste. On
pourrait dire que toutes les formes de la parole sont équivalentes, et il n’y a
pas à mon sens dans la passe une preuve ou une démonstration à faire. C’est
ainsi que je le vois. Et je le vois dans la distinction du vrai et du réel qui
nous semble fondée à ce niveau-là.
Le deuxième point concerne le symptôme de conversion. Moi, je ne
considère pas que le symptôme de conversion soit en soi un réel. Ce dont
j’ai voulu parler dans mon travail, c’est de la prise du symptôme de
conversion dans la formalisation : la façon dont je l’avais attrapé était
conforme à ce que j’avais construit auparavant, ce qu’on a coutume
d’appeler fantasme fondamental. Je l’appelle symptôme fondamental parce
qu’au fond, c’est aussi du côté du symptôme. Et ce qui m’a intéressée,
c’était la venue du symptôme dans une formalisation déjà achevée, et le fait
que j’avais porté à ce moment-là, comme je l’ai dit tout à l’heure, une
conclusion différente sur la castration. Donc, en effet, c’était lié à la
castration.
Lucia D’Angelo — Je pense que la passe, c’est la solution à un acte de
l’inexistence de l’Autre. Mais le corrélât de ce que l’Autre n’existe pas,
c’est justement cette vérification, c’est-à-dire le sujet comme réponse du
réel.
Philippe La Sagna — Il me semblait dans ce débat sur la démonstration et
la conviction qu’il y avait quand même une incidence sexuelle. Alors, c’est
un sentiment plutôt qu’une conviction, il me semble que les hommes ou les
garçons sont plus des partisans de la rencontre du réel que les femmes. Est-
ce qu’on peut faire cette corrélation ? Il me semble que la question se juge
aux conséquences. Par exemple, chez Virginio Baio, la rencontre du réel a
pour conséquence un autre amour. Je crois que chez Pereña la rencontre du
réel n’est pas le même réel, puisque là, c’est celui de l’exclusion du sujet
dont parlait Jacques-Alain Miller. Et cela a pour conséquence un rapport à
l’instant. Ce qui pose d’ailleurs la question de savoir que devient le futur. Et
pour Geneviève Morel, qui s’oppose quelque peu à l’hypothèse de la
rencontre du réel — qui fait en tout cas un petit écart, un petit pas de
côté — l’effet, c’est de rencontrer un nouveau symptôme. Je voulais
demander si ce symptôme est nouveau au sens où il est presque post-
analytique, puisqu’il vient après que l’inconscient soit éclairci, ou s’il est à
ranger dans la série ?
Francisco Pereña — Quelle était la question pour moi Philippe La Sagna ?
Philippe La Sagna — Elle est double. Est-ce que vous pensez qu’il y a un
rapport entre la sexualité masculine et la rencontre du réel, et comment
voyez-vous le futur à partir de votre rencontre de l’instant ?
Francisco Pereña — C’est vrai, il y a un rapport. Le futur, je ne sais pas ; je
ne connais pas le futur. Je ne le connais pas parce que l’avenir a fini d’être
dans l’expectative d’une nouvelle interprétation. Ne pas vouloir savoir le
futur n’implique pas la capitulation du savoir, au contraire ! C’est la
question de pouvoir savoir. Après l’expérience analytique, l’expérience de
l’inconscient se réduit simplement à l’ignorance. Il y a un passage de
l’identification à l’objet de la demande de l’Autre au désir de savoir.
L’identification à l’objet de la demande de l’Autre, elle, n’est pas un savoir.
Ce n’est pas un non-savoir. Simplement une manière d’opérer avec le futur,
avec l’avenir ; pas avec le présent. Le présent est toujours un cauchemar.
Après, le présent n’est plus un cauchemar, et le futur est une question de
savoir.
Geneviève Morel — En ce qui concerne la bipartition sexuelle et la
rencontre avec le réel : j’ai toujours pensé que les femmes étaient plus
proches du réel, c’est ma conception, et que les hommes étaient plus
rêveurs...
Philippe La Sagna me demandait si le symptôme était tout à fait hors
série pour moi. Il l’était même tellement que j’ose espérer qu’il sera
vraiment unique. Il est venu après la construction, c’était tout à fait
inattendu et insupportable.
Christian Demoulin — J’ai été arrêté dans mon écoute par une formule qu’a
utilisée d’abord Francisco Pereña et qui a été reprise, je pense, par Anne
Szulzynger. Donc, Francisco a dit “s’habituer au réel, voilà le danger”. Et
Anne Szulzynger l’a reprise sous la forme d’une maxime éthique : “ne pas
s’habituer au réel”. C’est du moins ce que j’ai noté. C’est un peu analogue à
“ne pas céder sur son désir”, en quelque sorte. C’est comme cela que je
l’entends. Évidemment, j’entends aussi que cela renvoie à ce qu’a dit
Lacan : “la réalité, on la refoule, le réel on s’y habitue”. Mais finalement,
est-ce que cela tient ou pas ? C’est ma question. C’est peut-être justement
un bon indice de ce qu’on met sous le mot réel. Car si l’on met à la place du
réel la clinique, comme l’a fait Virginio Baio, c’est une maxime que l’on ne
peut trouver que sympathique. On pourrait inscrire tous au-dessus de notre
divan :” ne nous habituons pas au réel Mais par contre, si on prend le réel
du côté du symptôme, du symptôme de fin d’analyse, ou du côté de
l’impossible, est-ce qu’une telle maxime est pensable, est tenable ? Ou
n’est-on pas obligé de s’habituer au réel à ce niveau-là ?
Francisco Pereña — Dans la métaphore du torero, si le torero reste là à
s’habituer au réel, il va mourir. C’est pour cela que si un analyste s’habitue
au réel, il n’y a pas d’acte analytique. Je préfère dire qu’il faut quelquefois
prendre des vacances du réel, mais ne pas s’habituer au réel.
Colette Soler — La question que je me posais et qui semble se poser à
d’autres qu’à moi aujourd’hui, est celle-ci : peut-on ne pas fictionnaliser le
réel ? Peut-on, dès lors que nous en parlons, ne pas immédiatement entrer
dans le registre de la métaphore ? Évidemment, cela suscite une inquiétude,
qui était présente, me semble-t-il, dans les exposés, sous la forme de l’appel
à une démonstration qui permettrait de fonder les convictions. Je suis
toujours frappée, je dois dire, quand j’entends les témoignages des AE, et
cette fois comme les autres fois, par le fait qu’il y a chez chacun une
conviction. On la sent là, présente, active. Et elle transcende les différences
des personnalités, des individualités, chez tous. D’ailleurs, ce qu’il y avait
même d’extraordinaire aujourd’hui, c’est que Pierre Naveau qui lisait des
textes qui n’étaient pas de lui, y mettait parfois un indice de conviction
particulière dans leur lecture. Il y mettait le ton et l’indice de la conviction.
Donc, chacun essaye de témoigner de ce qui pour lui fonde sa conviction et
vaut donc pour du réel. Avec ce problème, que nous percevons tous, que
c’est pour chacun singulier et qu’il n’y a pas de standard de ce fondement.
Qu’allons-nous en conclure ? Non pas que du coup c’est un faux réel — la
question pourrait se poser pour un témoin étranger à notre champ. Répondre
que c’est un réel qui ment, nous ferait avancer d’un pas. Ce réel dont nous
nous occupons est forcément un réel qui ment puisqu’il se présente d’abord
sous couvert du symptôme.
Je voulais souligner que dans plusieurs exposés, au-delà de ce qui est
singulier à chacun, il se cherchait ce que je vais appeler quelque chose
comme une preuve par l’acte. A la fin de son exposé — je n’accentuerais
pas tant le début que la fin — Pereña dit précisément qu’on ne peut pas
sortir sans acte et rester sans l’acte à la fin. Ce dont il s’agit dans la
métaphore du torero, c’est bien sûr de l’acte analytique. C’était présent
aussi sous d’autres formes ailleurs, par exemple dans l’exposé de
Geneviève Morel quand elle dit que la séquence qu’elle nous a décrite a eu
pour elle un effet sur ce qu’elle appelle le désir de l’analyste, c’est-à-dire
tout de même ce qui assure dans la pratique analytique. Et dans l’exposé de
Baio, avec les commentaires qu’il a donnés pour expliquer cette étonnante
formule “l’amour du réel”, il s’agit de sa certitude, si j’ai bien compris, que
face à l’autiste — ce sujet qui a l’air le moins sujet qu’on puisse être en
quelque sorte — on peut produire un effet sujet, quelque chose qui le sorte
du réel, avec l’effet d’émerveillement qu’il note. Il me semble que là aussi,
ce qu’il essaye d’avancer, c’est une sorte de preuve par l’acte du résultat de
l’opération analytique, qui est peut-être la seule chose qui participe du réel.
Sauf qu’évidemment, tout cela on en parle et que cela entre toujours dans la
grande machine à fabriquer de l’élucubration. Néanmoins cela a tout son
poids quand elle se réalise dans la pratique elle-même.
Donc je voulais surtout souligner ce qu’il m’a paru percevoir à travers
différents exposés : un effort pour trouver quelque chose qui soit au bord de
la fiction — on ne sort jamais de la fiction — et qui arrime tout de même
une crédibilité des fictions du réel que présentent les passants et les
témoignages des AE.
Franz Kaltenbeck — Ce n’est pas une question. C’est une prise de position.
D’abord par rapport à Freda qui pense que Freud et Lacan étaient plutôt
pour le constat et contre la démonstration. Je lui recommande de relire
L’homme aux loups, L’homme aux rats et le texte sur les trois prisonniers de
Lacan par exemple. Si on veut gommer la démonstration, eh bien le règne
du petit maître est là parce que le petit maître ne dit que des maître-mots et
il n’a rien à démontrer.
DEUXIÈME PARTIE
MARIE-JEAN SAURET
La passe et le réel
Dans son séminaire L’insu que sait de l’une-bévue, J. Lacan nous invite à
trouver du côté de la poésie l’appui requis pour articuler sa conception de
l’interprétation 29. Etant moins que lui encore “poâte-assez”, j’emprunte
l’exergue de cette table ronde à un poète, Christian Prigent. A dire vrai, pas
à une de ses poésies, mais à sa réponse à la question : “à quoi bon encore
des poètes ?” — à presque traduire “à quoi bon encore des
psychanalystes — et des Analystes de l’École par-dessus le marché ?”
Christian Prigent : “Qu’est-ce qui pousse à écrire (à écrire, entre autres,
de la poésie) ? (...) le constat que la langue de tous n’est celle de personne et
qu’il y a donc (...) à se ‘ trouver une langue ’ pour verbaliser l’expérience
que nous faisons intimement du monde. (...) Tant qu’il y aura cela, au moins
cela (c’est-à-dire tant qu’il y aura du parlant, de l’humain, de l’humain
inquiet), il y aura une exigence ‘ de poésie ’. Et d’abord bien sûr contre la
poésie, dans le meurtre de la poésie, dans la poésie comme mise en cause de
la poésie” 30.
La poésie n’est pas là pour raconter comment “les choses” se déroulent,
mais, grâce à la lettre, les faire ex-sister.
“Le nouveau du savoir de l’A.E. — si vous me laissez paraphraser
Lacan — , c’est que n’en est pas supposé que l’Autre en sache
rien” 31 — fût-il, cet Autre, identique aux ressources de doctrines
accumulées jusqu’à maintenant. “Car — je poursuis la paraphrase — c’est
de l’Autre justement que l’être a fait lettre — au prix de son être”. A
entendre comme la réduction de l’Autre au réel du
symbolique — lettre — comme seul index de ce réel à quoi l’analysant se
réduit lui-même comme objection au savoir fût-il psychanalytique. C’est de
ce point où l’objection au savoir et la lettre coïncident et sur lequel toute
figure du sujet supposé savoir est par avance destituée sauf à ce que la passe
soit effaçable et effacée, que le transfert de travail supplante le transfert
analysant pour une invention de savoir susceptible de rendre compte de
l’expérience. Un transfert de travail qui aujourd’hui donne à l’École une
allure qui transcende nos écoles respectives.
Les intervenants de cette table ronde ont certes interprété de façon
singulière la question à eux posée : la passe et le réel Mais chacun élabore
sa réponse à partir de ce point où pour lui la passe défait la doxa
psychanalytique comme réponse préalable. Nous verrons si nous arrivons à
le saisir et ce que nous en apprendrons.
FRANCISCO-HUGO FREDA
La passe, une nouvelle structure clinique
Il faudrait arriver à donner l’idée d’une structure qui
incarnerait le sens d’une façon correcte.
Lacan, le 15 mars 1977
La phrase en exergue oriente cette présentation. Il est nécessaire de
considérer les réflexions que je propose à l’intérieur des remaniements
introduits par Lacan à partir de 1970. De ces modifications, je retiens
seulement le poids accordé à la jouissance et au réel au détriment de
l’inconscient.
Ma passe témoigne de ce fait. Je peux dire que je suis le produit de ce
déplacement conceptuel, ce qui donne une certaine raison au fait que ma
psychanalyse — que je continue encore — s’oppose à l’inconscient, à
l’inconscient structuré comme un langage. C’est pourquoi je ne suis pas le
seul responsable. Mon analyste et l’Ecole le sont également dans la mesure
où ils reçoivent du réel le signe de l’existence de celui-ci. Cette tension
entre inconscient et psychanalyse existait chez Freud : il constate une
certaine opposition entre le travail de l’inconscient et la proposition de la
psychanalyse.
Signalons trois moments :
1915, La Métapsychologie : l’ensemble des textes qui constituent cet
ouvrage met en évidence l’impossibilité d’intégrer la pulsion à l’intérieur de
l’inconscient. Freud affirme qu’on accède à l’inconscient mais que de la
pulsion, nous n’avons qu’une idée sommaire. Il conclut que l’opposition
conscient/inconscient ne s’applique pas à la pulsion. Les motions
pulsionnelles se trouvent délocalisées par rapport à l’inconscient. Au sens
qui règne dans l’inconscient, s’oppose un non-sens de la pulsion. Il s’agit
d’une véritable division dans l’ordre de la signification, d’une séparation
radicale.
Lacan, en 1964, s’interroge sur la fin de l’analyse à partir de cette
division et met l’accent sur un au-delà de l’objet a, du fantasme
fondamental et de sa traversée, un au-delà de la réalité de l’inconscient au
profit du rapport du sujet à la pulsion. Pour Lacan, il y a un au-delà de
l’inconscient qui définit le sujet.
La même année, J.-A. Miller interroge Lacan sur le rapport de la pulsion
au réel. La réponse de Lacan met en valeur une topologie à deux faces.
D’un côté, le sujet est défini par l’articulation signifiante, et, de l’autre, il
existe une subjectivation sans sujet, un os, une structure, un tracé. C’est
cette structure que vise la passe dans le but de nommer a minima ce qui, par
définition, est innommable.
Freud a trouvé un nom pour nommer l’innommable, c’est l’Œdipe. C’est
avec l’Œdipe que Freud a voulu nommer ce point innommable, ce qui
constitue le second moment. L’Œdipe est mis en question lorsque Freud
aborde la sexualité féminine et la femme. Il conclut qu’il faut “revenir sur
l’universalité de la thèse selon laquelle le complexe d’Œdipe est le noyau
de la névrose”. Le sens œdipien se voit décomplété par la jouissance
féminine et il sera défini comme une “formation secondaire”. La femme
reste sans définition et une jouissance échappe à la fonction phallique. Mais
dans ce vidage de sens, ce qui se trouve approfondi, c’est un monde sans
réponse, un monde dont l’inconscient tel qu’il est construit ne peut plus
rendre compte.
La pulsion en tant que reste et la jouissance dite féminine montrent les
limites de l’appareillage du sens lorsqu’il s’établit à partir de l’Œdipe et de
l’inconscient. En 1970, Lacan indique que Freud a “abandonné la question
autour de la jouissance féminine Le complexe d’Œdipe est” strictement
inutilisable ajoute-t-il. C’est le statut de cette jouissance, qui met en
question l’ordre du sens, que J.-A. Miller, le 11.02.1970, nomme “le champ
lacanien”, ce qui permet de le différencier du champ freudien. S’ouvre une
ère nouvelle.
Troisième moment : lorsqu’en 1937, dans le texte “Constructions dans
l’analyse”, Freud définit “l’intention du travail psychanalytique” et “la
tâche du psychanalyste”, il rapporte leur visée au noyau de la vérité. Celle-
ci échappe à la remémoration, au signifiant. La psychanalyse, comme une
deuxième langue, essaie d’arracher une signification au vidage du sens que
le noyau de la vérité présentifie.
Il s’agit effectivement d’une langue artificielle parce qu’elle se soutient
de l’artifice que suppose la présence de l’analyste. C’est à l’analyste que
F.H.F., le cas clinique que je présente, s’adresse lorsqu’il lui fait savoir que
le langage ne suffit pas pour traduire le tout de lalangue. Le fait de
demander un savoir, un savoir sur quelle langue il parle, fait de cet
événement dans l’analyse un moment-clé. Un moment qui ne peut pas se
définir comme une formation de l’inconscient. L’inconscient ne donne pas
la raison pour laquelle un sujet s’interroge sur lalangue avec laquelle il
parle, surtout lorsqu’il se sent parlé par une autre langue.
Il comprend rapidement que c’est d’un ailleurs que le sujet reçoit son
statut, un statut particulier dont une formule lui dévoile la fonction de la
castration en tant que solution à l’énigme de l’être.
Il reste une petite phrase, un énoncé qui avait tissé la trame de son
existence. L’inconscient lui avait donné la gamme à partir de laquelle il
avait essayé de traduire ce qui échappait toujours. L’analyse lui permettait
de réunir en très peu de mots un ensemble infini et indéfini, l’opposition
signifiante avait permis de circonscrire la littéralité d’une structure. Le sujet
pouvait être défini sans trop d’inconvénients. Cependant, un événement
créé par l’analyse — l’analyse produit le réel de lalangue — bouleverse les
données signifiantes pour les transformer en une simple métonymie de la
jouissance. Il s’agit d’une jouissance autre, détachée complètement des
attributs sexuels, mais ancrée dans lalangue. Le sujet qui était défini par
l’articulation signifiante se trouve alors déplacé. Il se présentifie comme le
point suspendu entre le réel silencieux de lalangue et la réalité toujours
problématique du langage. Une définition du sujet de la jouissance vient ré-
articuler sa position à l’intérieur de son discours. Il avait choisi une autre
langue, une langue différente de la sienne pour rompre l’énigme de la
langue. L’inconscient est alors redéfini comme un idiome qui maintient à
l’écart le réel de lalangue. L’inconscient a été percé par une formation du
réel en produisant une signification nouvelle, pure création qui donne lieu à
toutes les possibilités en les annulant en même temps. Les lois de
l’inconscient avaient ordonné un idiome qui avait laissé dans l’ombre la
jouissance que recèle lalangue. L’inconscient est une formation de lalangue
pour rendre la jouissance un peu discursive. Le moment de la passe rompt
cet idiome et met à nu le réel de la grammaire en tant que nom de la
jouissance. Ce que la passe peut enseigner est l’intention de vouloir
maintenir vivantes les formations du réel en tant qu’elles s’opposent au sens
des formations de l’inconscient.
CELSO RENNÓ LIMA
L’écriture du nom propre : un point de
bascule
Dire, avec Lacan, que le sens du symptôme est le réel, dans la mesure où il
se pose comme une croix pour empêcher que les choses marchent et soient
satisfaisantes, au moins pour le maître 32, c’est l’insérer dans le champ
social. Depuis le moment, où, du fait de l’inexistence d’un lien entre le
champ du sujet et le champ de l’Autre, s’est installé le discours comme
possibilité, nous avons constaté que “la dimension du symptôme, c’est que
cela parle” 33, laissant à la compétence de l’analyste de transformer la
plainte en demande d’analyse.
La demande d’analyse, dans un premier temps, se motivait d’artifices
sociaux — inhibitions, difficultés dans les rapports, angoisse et même désir
d’être analyste. Mais entre plusieurs plaintes explicites s’immisçait une
demande, ainsi formulée : “Apprendre à écrire”.
Cette demande “innocente” a été déterminante dans le choix des
analystes : tous savaient écrire ! Une supposition de savoir, un “Sq” qui
marquait le début d’un trajet et qui n’a pu être éclairci qu’à partir du
moment où il n’a plus été nécessaire de le soutenir.
Depuis toujours, ce sujet a choisi le travail comme une façon de “rendre
compte” de l’impossibilité du rapport à l’Autre et, en conséquence, il a
dédié une grande partie de sa vie à la réalisation de cet impératif qui
intervenait jusque dans ses loisirs. Dans tout ce qu’il faisait, il y avait
toujours “un poids en plus”, une certaine exigence. Les plaisirs de la
conquête étaient immédiatement remplacés par “davantage de travail”. Ce
mouvement, que nous pouvons situer dans l’étage inférieur du Graphe du
Désir, tournait sous une détermination : “racheter le nom du père”, le père
étant épinglé comme responsable du fait de ses “banqueroutes” causées par
des insuccès professionnels, du fait de ses multiples aventures avec des
femmes et d’autres “plaisirs” de la vie encore.
D’autres éléments explicitent le circuit de cet étage du Graphe. Très
précocement, des indications venues de la mère sont apparues, elles
mettaient en place d’idéal un frère du père, qui était médecin, psychanalyste
et, en plus, ou surtout, très travailleur et honnête. Cet idéal n’a cependant
été élu comme base identificatoire que parce qu’il existait des traits de
l’image paternelle pour le soutenir : le signifiant “travail” prenait la
fonction de représenter ce qui avait manqué et, en cela même, il donnait
consistance au symptôme. L’installation d’un “psychanalyste”, à la place de
i(a), a servi à établir un certain modèle de comportement en m : il s’agissait
d’être “travailleur, honnête, studieux” ; et ce modèle, à son tour, a nourri le
symptôme en s (A) : “davantage de travail !” En (A), s’est installée une
phrase dite par sa mère qui, de n’avoir pas réussi à ce que son fils écrive
comme elle le voulait, s’est un jour exclamée dans un accès de rage : “J’en
ai assez, maintenant c’est à ton compte !” Cette phrase fut immédiatement
interprétée par ce sujet comme le “mot de passe” pour la liberté : douce
équivoque du désir 34 qui l’a capturé dans un circuit où les balises — les
indications identificatoires — ne lui ont pas laissé beaucoup d’options.
Le premier revirement dans le cours de cette analyse s’est opéré quand
une interprétation a fait apparaître un vide, là où une “négociation” essayait
de perpétuer une séquence pleine de sens, et elle a apporté le “nouvel éveil
d’un déplaisir” (der Erwechung neuerlich Unlust 35) qui était voilé par
“l’automaton” des signifiants. La conséquence en a été une rectification de
la satisfaction, exactement là où elle doit être faite, c’est-à-dire au niveau de
la pulsion 36. En d’autres mots, à partir de la séparation opérée par cette
interprétation, le vide autour duquel tournait la pulsion est devenu évident
pour ce sujet qui, pendant toute sa vie, avait insisté à mettre à cette place
une femme, plus exactement le regard d’une femme.
Pas un regard quelconque, mais un regard qui portait une marque, celle
d’un manque qui s’interprétait comme étant la présence de la
“banqueroute”.
Tout le travail de cette analyse trouva sa conclusion dans la séance qui
précéda la demande de passe, quand la scène et la phrase qui la
résume — “Maintenant, c’est à ton compte” — , fit retour. Cette phrase
s’articula alors à la décision de demander la passe. Et ce fut, pour ce sujet,
comme pour la première fois, le signe de la liberté.
Cette fois-ci, cependant, l’analyste dit qu’il fallait rectifier cette phrase.
La réponse du sujet fut automatique : “Évidemment, maintenant je dois
désirer, dit-il”. “Mais, dit l’analyste, désirer n’est pas suffisant”, laissant une
interrogation, là où, jusqu’à présent, il n’y avait que certitude.
Le soir qui précéda la demande de passe, encore sous les effets de cette
énigme quant au désir et d’une scène à laquelle il avait assisté la veille
(deux personnes très idéalisées par le sujet étaient occupées à discuter à
propos d’un thème absolument sans importance), un rêve se produisit : “Il
était au club, il apportait quelque chose, une limonade, un cocktail au
citron, à sa femme, quand apparaît un garçon qui, furieux, crie en
s’adressant à un jeune homme qui arrivait : Idiot ! La surprise est si grande
qu’il laisse tomber ce qu’il avait en main”.
En se réveillant, il lui revint que limão (citron) est l’augmentatif de lima
(fruit brésilien entre le citron et l’orange). Lima, le nom de famille du père
avait, une fois encore, été prêt à être exclu. Sa première association, en
effet, avait été faite autour du mot allemand (alemao en portugais), qui se
réfère au nom de famille de sa mère (Rennó).
Avant l’entrée dans la procédure de la passe, il rapporta ce rêve du
“limao” et son élaboration autour du “Lima” en séance, pour entendre son
analyste lui dire : “Cela veut dire que Lima est le Nom-du-Père, et
‘maintenant c’est à ton compte ’, le désir de la mère ? !”
Immédiatement la phrase, “Maintenant, c’est à ton compte”, prit une
autre dimension, dès lors qu’il y introduisit l’élément manquant, et changea
l’interprétation que l’inconscient en avait faite : “Maintenant, mon désir,
c’est à ton compte, puisque ton père n’a pas été capable”.
Cela suffisait. Alors, se produisit ce que l’on pourrait décrire, en se
servant des mots de Jorge Luis Borges quand il parle de la rencontre avec
l’Aleph : “J’arrive maintenant à l’ineffable centre de mon récit, ici
commence le désespoir de l’écrivain. Tout langage est un alphabet de
symboles dont l’exercice présuppose un passé que les interlocuteurs
partagent ; comment transmettre aux autres l’infini Aleph que ma timide
mémoire serre si mal ? (...) À ce moment gigantesque, j’ai vu des millions
d’actes agréables et atroces ; aucun ne m’effara plus que le fait qu’ils
occupaient tous le même point, sans superposition ni transparence. Ce que
mes yeux virent fut simultané ; ce que je vais transcrire sera successif, car le
langage l’est.” 37
Ainsi fut le moment de la passe qui dévoila au sujet qu’en même temps
qu’il retirait le père de la scène, au profit de ses négociations avec l’Autre
maternel, il restait soumis à un désir qui se présentait comme un manque
prêt à engouffrer son bien le plus précieux.
L’opération de l’interprétation, en séparant S1 et S2, créa un intervalle où
régnait l’opacité propre de la jouissance du symptôme : “banqueroute”,
signifiant de la jouissance, signifiant qui indexe le manque. “Jouissance
opaque par le fait d’exclure le sens” 38. Un déplacement a pu survenir à
partir de l’incidence de l’interprétation qui, à la façon d’un stylet qui
marque la planche de cire, a réinscrit le Nom-du-Père 39 en revitalisant les
fonctions du trait unaire, matrice symbolique, matière première du Nom
Propre 40. Or, c’est le Nom Propre qui fait nœud en tant que “quantificateur
logique, comme origine biffé, annulé de la parole à la place où elle est
comme répétition du nom du père et comme acte de naissance” 41 du sujet.
Celui-ci est l’effet d’un dire vrai qui laisse comme trace une rainure par où
s’explicite qu’il est impossible d’écrire le rapport sexuel 42.
Même s’il avait beaucoup essayé, il n’aurait pas été possible à ce sujet
d’écrire le rapport sexuel. Sa difficulté d’écrire, qui se traduisait par
l’impuissance à répondre à la demande maternelle, n’était rien de plus
qu’un voile qui laissait un certain savoir dans l’obscurité.
La résurgence du Nom Propre fut un point de bascule dans le cadre d’une
scène construite tout au long d’un travail ardu, ouvrant de nouveaux
chemins pour faire surgir un désir inédit.
Je relève, ici, que la “fonction de la hâte” a précipité ce sujet à travers le
seuil qu’il avait lui-même construit. Elle a dénoué l’enlacement du
Symbolique et de l’Imaginaire, opéré par le symptôme là où, de structure, la
faille a une incidence dans la transmission de la castration. Ce résultat n’a
pu être obtenu qu’au moment où, en désignant l’impossibilité du sens,
l’interprétation a promu une effraction du réel dans la fente qu’elle a
ouverte sur le plan des identifications.
Cette effraction du réel, conséquence du franchissement du plan des
identifications, a livré au sujet les signes de l’Autre qui, jusqu’alors, avaient
déterminé un chemin où une pulsion s’était fixé un circuit. A la fin de ce
circuit, nous avons toujours une production de “malaise”, puisque le reste y
demeure sous la forme d’une demande non exaucée et qu’il sera toujours
corrélé à l’objet a en tant que “plus-de-jouir”. Cependant, l’enlacement une
fois défait, cette piste des identifications, abandonnée, le reste de
l’opération va se présenter comme “cause de désir”. Là où régnait le”
malaise là où la courbe pulsionnelle parcourait toujours le même trajet
(Bahnung), “l’enthousiasme” de la rencontre avec un objet a “cause du
désir”, va prendre la place, va ouvrir ce “nouveau sujet” à d’autres
possibilités, et ceci à partir de l’apparition de ce que Lacan a appelé un”
désir inédit
En fin de compte, “le destin de la cure dépend du destin de la pulsion” 43.
MARIE-ANNICK GOBERT
Le réel de la procédure de la passe, même
Aujourd’hui, trente ans après la proposition de Lacan sur le Psychanalyste
de l’École, et dix-sept ans après son Séminaire “L’Autre manque”, lié à la
dissolution de l’EFP, la nomination d’un AE à l’ECF m’apparaît pour la
première fois revêtir une responsabilité essentielle quant au devenir de la
psychanalyse. C’est une évidence, me direz-vous ! Il me tient à cœur
aujourd’hui de parler des évidences, et de mettre en tension la question de
l’institution et celle de la procédure de la passe en son sein. Ce n’est pas la
même chose de “concevoir” l’intérêt de la procédure de la passe dans
l’École, et de découvrir, non sans une certaine naïveté, ce qu’elle recèle de
réel, ce qu’elle contient même de profondément subversif quant au discours
du Maître, qui, bien entendu, traverse l’ECF comme n’importe quelle autre
institution. Un énoncé, qui peut rester le même, ne dit pas la même chose
avant et après la passe. Passer par la procédure, c’est passer par le réel.
Lacan disait qu’il n’attendait rien des personnes, mais quelque chose du
fonctionnement. Je voudrais parler pour ma part de ce “quelque chose”.
Avant d’être propulsée dans cette aventure de la passe, deux ans et demi
après la fin de mon analyse, l’Ecole m’apparaissait plutôt sur son versant
institutionnel. Certes, il y avait un transfert à l’École, sur le versant de
l’amour de transfert, avec son lot d’imaginaire : il y avait des personnes en
qui je pouvais ou non faire confiance et qui “représentaient” l’École, une
organisation que je pouvais critiquer et je ne m’en privais pas. Il m’est
arrivé de lui prêter (le comble !) des petits côtés idéologiques. Il pouvait
même exister une “vérité” de l’École qui faisait de “la” politique. D’en
passer par la procédure m’a fait entrevoir le champ immense et fondamental
du politique. Cette procédure est une invention géniale de Lacan, et je
mesure aujourd’hui le poids de la dette qui est la nôtre.
La passe fut une conclusion de la cure, un dernier tour venant poser un
savoir sur des petits bouts de cure déterminants, en les ramassant, les
compactant, les articulant sur un même fil, jusqu’à embrasser ce que nous
appelons “le pire”. Ce pire, à vrai dire, n’est pas si pire. La procédure, avec
son dispositif précis, a permis à la passante “quelque chose” : une vraie
découverte de ce qui est entendu comme évident, le passage du père au pire,
de l’École comme “père” à l’École comme “pire”. Et ce fut un
soulagement, contre toute attente. Ce passage m’a fait saisir la place
qu’occupe un analyste dans une École : une indubitable responsabilité,
nouvelle, dans l’histoire même de la psychanalyse ; et cela, je le précise, au
cours même de la procédure, avant la nomination.
Qu’est-ce qu’un psychanalyste ? Telle était ma question. Elle l’est
encore, formulée comme telle, mais posée radicalement autrement. Cette
question “comment dire le psychanalyste ?” est venue dans mon
témoignage d’un autre lieu que celui du sujet.
Lacan, dans la première version de sa “Proposition du 9 octobre 1967 sur
le psychanalyste de l’École”, propose de nous détendre avec une petite
arithmétique. L’analyste, dit-il, doit pouvoir choisir entre l’analyse et les
psychanalystes : si on applique S (A) à AE, cela fait E ; reste l’Ecole ou
l’Epreuve.
Je ne peux dire mieux là où je suis, c’est-à-dire au niveau de ce reste. A la
fois, ce constat est effrayant et procure de la joie. Et c’est de l’ordre de
l’impensable. La procédure conduit, pousse à l’impensable. Quand je
parlais à mes passeurs, je ne pensais pas, je n’arrivais pas à écrire, je
n’arrivais pas à savoir ce que j’allais leur dire. Et c’était sans angoisse, à
mon grand étonnement. Les mots que je trouvais pour dire ma cure
n’étaient pas de “moi”, ou “du moi”, ils n’étaient pas pensés par le sujet.
S’il y a du réel dans la procédure même, c’est que cette évidence est en
fait une nouveauté pour la passante qui saisit l’inscription du corps dans ce
que veut dire l’articulation réel-symbolique. En l’absence du transfert à
l’analyste et du sujet supposé savoir, la parole qui surgit dans la passe fait
tomber le sujet, à chaque fois, et, ce, dès le premier contact avec le
secrétariat de la passe.
La jouissance restant, encore ignorée du sujet, vient au jour, se cerne pas
à pas avec les passeurs, sans que le savoir qui s’en énonce ne soit pensé. Ce
savoir émane directement du pulsionnel.
Le dire du passant a une adresse : le cartel qui, lui-même, a sa place dans
l’École. C’est à cette adresse vide que la passante envoie son message. Un
forçage du réel se produit dans le dispositif lui-même, et la conduit à dire un
certain nombre de choses sur des points de jouissance qui se présentaient
dans sa cure, et ceci, sans qu’elle le sache, sans qu’elle le pense. La prise
directe avec la pulsion, pendant le témoignage, amène le sujet à découvrir
ce qui avait été la part pulsionnelle dans son passage à l’analyste, qui s’était
produit quelques années plus tôt.
Une évidence se découvre : le psychanalyste n’existe pas. L’ombre
épaisse dont parle Lacan s’éclaire d’un constat terrible, et la passante ne
dispose plus que d’une seule issue possible : réinventer, recommencer sa
formation, relire autrement ce qu’elle a appris. C’est tout de même
comique, que là, au plus près de toucher le savoir sur la chose, elle conclut
sur un “il faut recommencer !”
Ce comique, après la passe, engendre de l’enthousiasme, non sans avoir
produit, une fraction de temps, de la frayeur. La psychanalyse n’a rien de
naturel pour l’homme, disait Freud. La procédure de la passe recèle quelque
chose d’anti-naturel pour l’homme, et de contre-nature pour l’institution.
C’est pourquoi elle est subversive, et son produit, l’AE, est en position
subversive dans une école de psychanalyse.
Si les points de butée, que sont les rencontres du passant avec le
secrétariat et avec les passeurs, et les rencontres des passeurs avec le cartel,
n’existaient pas, il faudrait les inventer, car sans cette procédure, on se
demande comment mettre un psychanalysant en situation de dire quoi que
ce soit sur son passage au psychanalyste.
Pour ma part, à partir de l’impasse avant la passe (avais-je vraiment fini
mon analyse, qu’avais-je saisi de cette cure, qu’avais-je à faire avec la
psychanalyse ?), j’ai découvert, parce que le réel ne se réduit pas tout au
signifiant, l’impasse après la passe : l’impasse quant à dire le psychanalyste.
Mais cette impasse, à la différence de la première, n’était plus mêlée
d’impuissance. Au contraire, on se sent alors des ailes, le savoir va venir, il
va s’inventer, il est là “en réserve”, comme le dit Lacan.
C’est peut-être cette bascule, opérée quant à la place de l’impasse, que
Lacan a appelée l’Épreuve. Le passage au psychanalyste s’éprouve, et ne
peut se dire tout. Alors le passant, quand il a fini de parler, n’a qu’une
envie : chercher à dire le mieux possible comment il a découvert l’évidence,
et c’est une École qui va le lui permettre.
Ici pointe la question des discours, de leur lien à l’institution-École. La
psychanalyse ne peut vivre que si elle passe par l’institution. C’est pourquoi
je veux mettre à la bonne place la procédure de la passe, constituée d’autant
de morceaux qui fonctionnent comme un point névralgique, essentiel, mais
également fragile puisque, au point-même de l’évidence, il s’agit
“d’évider”, de vider. Je veux pointer le rôle central de la procédure pour
faire valoir le discours analytique dans son lien avec l’institution. La
procédure est vitale à l’institution-ECF, et ceci pour rester sur la brèche de
faire École, ce qui n’est pas jamais acquis une fois pour toutes.
Lacan, comme Freud, qui l’a dit, écrit et mis en acte, s’est attaché à
laisser toujours ouverte cette question de l’institution et de la psychanalyse.
Pas question d’armée, ni de religion. La passante ne savait pas ce que
voulait dire “École”, elle le sait un peu mieux depuis qu’elle s’est
confrontée à la procédure. Dans la procédure, il y a du réel ; cette évidence-
là devient une déduction logique. Il y a forçage du réel par les questions du
secrétariat, quand il s’agit de dire ce que l’on demande, par les questions
des passeurs qui entendent et ne comprennent pas là où c’est très important
pour la transmission, qui interrogent ce qui est une évidence logique pour la
passante, par le cartel lui-même lorsqu’il transmet sa réponse. Chacun à sa
place dans le dispositif ne cesse de faire faire au passant l’aller-retour entre
le symbolique et le réel.
Le dispositif, avec les butées réelles qu’il impose, donne le cadre du non-
savoir, à l’intérieur duquel viendra se loger un savoir nouveau s’il en est.
Pour ma part, il s’agit de l’incroyable articulation d’une cure, devenue
comme un fil ténu, tendu entre deux bouts, et scandé par une conclusion.
Comment la passante a-t-elle décidé de faire la passe ? L’inconscient,
toujours à l’œuvre, lui offre un rêve, qui est l’interprétation même de la
passe à faire. Sa demande n’est qu’un acte, elle ne se présente pas comme
une décision pensée, car, tant qu’elle avait une décision à prendre, elle ne
décidait rien justement. Elle était dans l’impasse du rien. Tous les
imaginaires, qui avaient provoqué inhibition, symptôme ou angoisse dans
son rapport à l’École, tombent après le rêve. Elle n’est déjà plus à la même
place par rapport à l’École. Quant au sujet de l’inconscient, il va disparaître
dans le dispositif.
Une solitude radicale s’empare de la passante quand, de l’impasse du
rien, elle se heurte à l’impasse du vide. Elle perd l’intimité de sa cure, mais
trouve des mots nouveaux pour dire ce qu’elle n’avait jamais pensé dire. Le
a bouchon, devenu vide dans la cure, mais encore plein d’illusions quant à
l’École, vient se dire comme cause, cause du désir de vivre, et cause de son
lien à la psychanalyse. C’est en reprenant le transfert sous toutes ses
coutures, qu’elle invente une articulation qui noue le début de sa cure à sa
fin, qu’elle découvre la vraie place du transfert, non seulement dans sa cure,
mais également dans son rapport à la psychanalyse elle-même.
Derrière l’objet, elle rencontre la pulsion. Enfin, elle comprend un peu ce
que veut dire “le fantasme devient la pulsion”, cette phrase si difficile de
Lacan. Pas d’issue à la pulsion. Elle continue et pousse. La passante,
cherchant une issue pour satisfaire la pulsion, décide cette fois, à la fin de
son témoignage, qu’il faudra qu’elle dise tout cela aux autres, qu’il y ait ou
non nomination. Les autres ne sont plus à la même place qu’avant. Le
transfert à l’École devient travail à venir. La passante se sent dans une
communauté nouvelle alors que celle-ci est restée la même et que c’est elle
qui a changé de place.
Elle est seule maintenant, ayant inscrit son point de différence. Et c’est
seulement à partir de ce point-là qu’elle a des chances de réussir des
rencontres avec les autres. Elle veut donc faire entendre qu’elle a trouvé une
évidence : il n’y a pas de psychanalyste, il y a du psychanalyste. D’avoir à
dire l’évidence, c’est cela aussi l’enthousiasme, mais à partir d’une autre
place. L’AE n’est pas ce qu’on en imagine avant la passe, il est,
contrairement à ce qu’on croit, posé sur un fil au-dessus du vide, il est dans
l’impasse même de la psychanalyse.
Qu’il n’y ait pas “le” psychanalyste est-il à rapprocher du “pas-tout de La
femme” ? Le psychanalyste pourrait-il s’écrire avec un Ł ? L’AE a du pain
sur la planche. Quant “aux” psychanalystes, je ne les cherche plus, j’ai la
conviction qu’ils sont introuvables !
HILARIO CID VIVAS
CH8
Avant même de finir mon analyse, j’avais préparé la passe en prenant
comme pivot la traversée du fantasme. Pendant la passe, j’ai rencontré une
difficulté : comment rendre compte de la castration de l’Autre et de la
pulsion, et du désir de l’analyste en rapport avec cette chute de l’Autre ? Ce
thème avait pourtant occupé la dernière partie de mon analyse.
Pour en rendre compte, j’ai repris un lapsus qui avait provoqué un acte
manqué. Celui-ci était survenu vers le milieu de mon analyse. Il avait
resurgi, avec une importance relative, à la fin de mon analyse dans la
connexion au circuit pulsionnel dans lequel il était impliqué. Son
importance majeure m’apparut durant la passe lorsque je me rendis compte
que cet acte manqué transmettait au mieux la problématique en question.
J’étais donc à Paris pour un séjour consacré à mon analyse. Les séances
terminées, je décidai, ce jour-là, d’acheter quelque chose de léger et de peu
onéreux pour le dîner. J’avais cessé de fumer et, comme je présentais une
tendance à l’embonpoint, j’en profitai pour économiser la dépense que
supposaient le restaurant et le surplus de calories d’un repas complet. Fort
de ces meilleures intentions, je me trouvai devant la splendide vitrine d’un
traiteur. Face à moi, un excellent foie gras en promotion : 9 F les 100 g !
Devant une telle offre je ne pouvais que remettre à plus tard mon idée
initiale de sobriété.
Je décidai de manger du foie gras. Mais, comme il s’agissait d’une
maison très élégante, je ne pouvais pas imaginer dépenser seulement 9 F.
Aussi je commandai 200 g de foie gras. Au moment de régler, il me fut
réclamé 196 F ! Ma surprise ne dura qu’un instant, le temps de conclure que
j’avais omis un 8 à la droite du 9 dans mon regard posé sur le foie gras et
son prix.
La sensation d’être un “couillon” grandit outrageusement lorsque je
réalisai que je n’allais pas absorber ce délicieux foie gras sans
accompagnements. Acheter une quantité suffisante de pain de mie et un
honorable Sauternes, cela ne souffrait aucune discussion de ma part, et le
tout s’additionnait rigoureusement en francs et en calories.
Au moment de mon analyse où il se produisit, cet acte manqué ne
m’inspira rien d’autre que quelques interrogations sur les idéaux. Mais,
alors que mon analyse approchait de la fin, mon analyste se référa à cette
formation de l’inconscient tandis que je parlais de choses qui circulaient sur
le même circuit pulsionnel. Je dois dire qu’à ce moment-là, l’acte manqué
était si bien tombé sous le coup du refoulement que je pensai que mon
analyste se trompait d’analysant. Il n’en était rien.
Il y avait deux faits auxquels l’acte manqué se trouvait lié.
Le premier, à l’âge de six ans, à l’occasion d’une veillée de Noël. J’avais
obtenu de mes parents l’autorisation de préparer le plat principal du dîner.
J’étais moi-même allé chercher un formidable poulet élevé en liberté que
j’avais choisi la veille avec mon père. J’assistai à sa préparation, puis à sa
cuisson. Heureux, je finis par m’asseoir à table. Tout à coup, sans aucun
signe avant-coureur, je fus pris de violentes nausées incoercibles, ne
pouvant guère supporter la vision du poulet en morceaux dans l’assiette. Je
quittai la table et sortis de la pièce, épouvanté. Le diagnostic maternel, “Tu
t’es rempli l’œil avant la tripe est là pour nous indiquer que la pulsion orale
n’était pas la seule en cause. Tout cela ne fut pas sans conséquence pour
moi. Dans l’affaire, je perdis notamment une grande partie de ma curiosité
et de mon insouciance.
Le deuxième fait se situe après mes vingt ans. Les idéaux qui
supportaient mon choix de la carrière de médecin tombaient les uns après
les autres. Dans ce contexte, la gueule de bois qui suivit l’enterrement de la
vie de garçon d’un ami se conclut par un énorme vomissement. La vision
des restes me rappela le souvenir de la veillée de Noël de mes six ans, mais
l’angoisse qui m’envahit alors ne dura pas qu’un instant.
Pendant le cours de mon analyse, ces trois moments de ma vie sont restés
unis car ils sont intégrés dans le même circuit pulsionnel où sont imbriquées
la pulsion orale et la pulsion scopique. La passe m’a conduit à faire une
élaboration logique à visée de transmission. Autrement dit, il s’est agi
d’élaborer un savoir capable de transmettre une vérité sur mon être.
Nous pouvons tenir a sur (-ϕ) pour le mathème de ce qui me faisait
horreur. Mais, chose curieuse, dans le lapsus le chiffre omis est le 8. Ainsi
j’ai pu composer, dans la troisième et dernière rencontre avec mon
deuxième passeur, la formule qui me donnait la clé du lapsus que j’avais
pris comme le “non-su” qui donnait le cadre de mon élaboration d’un savoir
durant la passe.
La formule est CH8. En espagnol, c’est un petit hiéroglyphe qui donne un
nom aux organes génitaux féminins, utilisé surtout par les enfants, et, bien
sûr, renvoyant à la castration maternelle.
Mais, curieusement, ce sont les initiales du sujet en question qui
complètent ce chiffre 8 en lui donnant du sens. Ainsi je pouvais recomposer
une formule de l’indicible.
Au lieu de (-ϕ), je pouvais désormais écrire des lettres. Elles permettaient
de déposer le savoir à la place où quelque temps plus tôt il y avait l’horreur.
On peut dire que cette formule particulière, CH8, vise la vérité de ceci : tout
ce qui est véhiculé par la parole est sous le coup de la castration, et ce qui
ne peut pas s’écrire des pulsions partielles laisse supposer qu’elles sont
fondées sur l’horreur de savoir sur l’Autre sexe, et plus spécialement le sexe
Autre, c’est-à-dire sur la castration.
Traduction : Luis Solano
BERNARD LECŒUR
Une congruence avec le réel
Au Séminaire des A.E. à Paris, j’ai choisi cette année de parler du signe en
faisant l’hypothèse que la cure est un traitement du signe qui modifie
l’usage qu’on en a. Je parlerai aujourd’hui du signe dans son rapport au
symptôme puisque cette question est, pour moi, au cœur du débat sur la
passe et le réel.
Avant même qu’il ne formule une demande, celui qui se présente chez un
analyste, celui qui n’est pas encore un psychanalysant, montre que quelque
chose fait signe pour lui. Ce qui fait signe met en jeu le symptôme sans
pour autant s’y réduire. Il s’agit plutôt d’un “cela veut dire”, d’une
intention, qui ne donne pas lieu, nécessairement, à une demande. Pourtant,
le sujet s’est déplacé, il est venu rencontrer un analyste. Si le symptôme
prend valeur de signe dans cette rencontre, l’importance de cette valeur est
telle que le signe peut, parfois, obstruer durablement l’avènement de la
demande.
Ainsi en va-t-il pour ce sujet qui n’en finit pas de tirer les sonnettes des
analystes dans le but de faire savoir qu’il n’est pas étranger au symptôme.
Que cherche-t-il ? Dire la souffrance et l’énigme que lui pose le
symptôme ? Sans doute. Mais il montre d’abord qu’il y a du symptôme qui
le désigne, ce qui a pour conséquence de faire de lui un quelqu’un. Avant
qu’il ne soit exposé, le symptôme fait signe, c’est-à-dire représente quelque
chose pour quelqu’un.
Il fait signe de manière discrète, et cette discrétion n’est pas fortuite. Elle
tient au caractère d’effacement du signe, à son engloutissement par la
plainte, à sa disparition devant le dépliage de l’articulation du symptôme.
Posons que le symptôme est bien cette “matière à faire sujet” dont nous
parle Lacan, à propos du signe, dans “Radiophonie”. C’est une matière qui
doit être reconnue par un quelqu’un, par un un quelconque, indispensable
pour qu’il y ait un sujet qui tente de dire sa division.
Faire signe est une modalité de la présence de l’Autre en tant
qu’intention de signification. Une intention qui porte atteinte au sujet. Le
signe intente un procès en signification auquel le sujet répond, dans
l’immédiat, par sa présence. Lorsqu’il se montre chez l’analyste, le sujet
vient, dans la hâte, remplir le vide de la signification que son symptôme
porte en lui. Par ce vide, du réel est déjà là, faisant du sujet un sujet
symptomatique. C’est à cette condition qu’il pourra devenir un porteur de
symptôme. En ce sens, on peut dire que le sujet du signe n’exalte pas la
particularité du symptôme mais qu’il tente au contraire de le convertir en un
lien qui résorbe, dans le langage, la jouissance détenue dans la langue.
Lacan a su repérer et dire cette hâte à répondre au signe lorsqu’il précise
dans sa conférence de Genève que le signe est happé par le sujet, à la
différence du signifiant qui, lui, est perçu. Par cette saisie, par ce
happement, le sujet n’est plus représenté mais précipité, hameçonné par
l’intention de signification qui court-circuite toute mise en jeu de
l’énonciation. Cette disparition de l’énonciation est une mort provisoire du
sujet, considéré comme sujet de l’inconscient. C’est une mort qu’il est
nécessaire de distinguer de la mortification qu’entraîne le signifiant. En
effet, le meurtre de la Chose laisse intact un reste de jouissance qui, par la
voie du fantasme, redonne vie au sujet en le reconduisant au désir. Par
contre, la mort qu’impose le signe tient à une consommation du signifiant
qui ne fait pas de reste. Ou plus précisément, le reste de jouissance disparaît
dans ce qui est happé, consommé du sens, ce qui oriente le sujet, non plus
du côté du désir, mais de l’agir.
La mort qui s’attache au signe est présente dans la cure. En particulier,
elle est impliquée dans le transfert par son pivot même, le sujet supposé
savoir. L’amour de transfert comporte un amour du signe qui désigne le
sujet pour la mort. C’est la raison pour laquelle le sujet supposé savoir n’est
pas tout sujet, nous dit Lacan. Il est aussi ce “visiteur du soir”, ce “signe
tracé d’une main d’ange sur la porte” 44
Lorsqu’il se présente chez un analyste, le sujet y rencontre ce visiteur du
soir mais il est aussi, sans le savoir, celui qui porte la trace de l’ange. En
effet, son symptôme le désigne, fait de lui un élu, celui que le père a choisi.
Ce qui, dans le symptôme, vaut comme désignation du père, s’appuie sur la
lettre, sur un traitement, un arrangement de la lettre.
Pour ce sujet, c’est par un accolement, par une juxtaposition de la lettre
avec elle-même, que cette désignation opère. Son nom de sujet est construit
à partir d’un dispositif littéral. Ce dispositif rend possible dans la langue ce
qui, par le réel, ne l’est pas : il montre la réunion de ce qui, foncièrement,
est hétérogène. Dans ce cas, le signe insiste sur la fonction locale de la
lettre. Il use d’une juxtaposition, rencontrée dans la langue, pour surmonter
un réel qui se met en travers. Le signe fonctionne alors comme une
nomination silencieuse du rapport sexuel.
Lorsqu’elle est obtenue par la cure, la dissociation des lettres met fin à la
désignation par le signe. Le symptôme ne se lit plus comme un nom de
l’Autre mais devient ce par quoi le réel s’affirme. Le symptôme se fait
Bejahung du réel. Là où quelqu’un faisait du signe une valeur absolue,
l’absolutisait, un sujet advient comme signe du réel, comme trace de cette
nouvelle affirmation.
Le 10 mai 1977, dans son Séminaire L’une-bévue, Lacan reconsidère le
statut du signe et définit le rapport de celui-ci à partir de la congruence. Le
signe est congruent au réel. Dans la passe, s’éprouve l’écart du signe au
réel. Cet écart n’est plus fonction de l’épaisseur de la jouissance mais
dépend d’une constante établie par la cure : la lettre du symptôme. Lorsque
le sujet accepte d’être signe, qu’il met fin à son avidité d’intention, la
congruence au signe vient désigner son consentement à se faire solidaire du
réel.
FLORENCIA DASSEN
Un regard se vide et se fait trait
Le titre de ces journées met en jeu un point crucial de la psychanalyse, car
de lui dépend son efficacité même : la possibilité de toucher au réel.
Le paradoxe est que cela est possible à l’intérieur même d’une
impossibilité : le parlêtre — qui est le sujet — est un prisonnier du sens, et
il est condamné à le subir perpétuellement. Mais le réel est étranger au sens,
est un extérieur que le prisonnier ne pourra jamais visiter.
De son côté, le sens est noué au langage, mais le langage, lui non
plus, — prison qui habite la psychanalyse — ne peut entrer en relation avec
le réel. La relation entre le langage et le réel s’appelle distance et cette
distance est insurmontable.
La psychanalyse supporte le paradoxe sans tenter de le résoudre : son
pari, comme sens-blant, coup de sens, est d’amener le sujet à un point
auquel il acquiert la certitude qu’il y a un impossible à atteindre par le
langage. Au point de faire de sa castration un sujet. Par l’expérience de cet
impossible il se produira un effet de sujet, qui est un effet du réel comme
identification au symptôme.
Or le symptôme est le signe de cette distance insurmontable d’avec le
réel, le signe de ce qui ne marche pas dans le champ du réel pour le parlêtre.
C’est le symptôme que la psychanalyse devra toucher. L’opération se
produit, non pas en dépit du paradoxe, mais à cause du paradoxe lui-même.
Le résultat de cette opération est un effet d’être. Et c’est cet être qui est mis
en jeu dans la procédure de la passe comme premier tour d’un “savoir y
faire avec son être”.
En tant que sujet, c’est à partir de sa castration que le passant met en jeu
l’inanalysable : ce qui est illisible par l’inconscient au moyen de
l’interprétation. Et c’est cet impossible dans la passe qui, dans un
mouvement de réduplication, permet d’avancer en réalisant un tour de plus.
En même temps, la passe comme expérience de parole opère comme
volonté de sens dans la mesure où un nouveau tour est réalisé du côté de
l’objet a — objet de sens et de jouissance — , qui permet qu’advienne un
sens blanc, c’est-à-dire un sens de semblant.
1. De l’Unheimlich de l’objet au sens-blanc
L’objet cerné comme cause de mon horreur de savoir dans la traversée du
fantasme, est un “regard bridé”. Ce regard inclut le vide même — ce que
j’appelle la petite fente — et le plus-de-jouir : il inclut l’aspect japonais de
ce regard, la chose japonaise qui habite ce regard. Le symptôme comme
fixation de jouissance implique un signifiant traumatique, celui qui nomme
la rencontre du sujet avec sa jouissance. Dans mon cas, ce signifiant hors
sens auquel j’étais assujettie, était “japonaise” ; ce signifiant était le nom du
sens de ce qui me faisait horreur.
D’autre part, le symptôme est aussi réponse du sujet comme réponse
symptomatique à la jouissance qui le dépasse dans le champ de l’amour. Le
nom de cette réponse fut l’activisme : le démenti de la castration comme
prise, le ravage, le nom de l’amour comme un tout.
Nous avons donc ainsi les deux axes du symptôme. Le premier, comme
jouissance ignorée : une jouissance d’anéantissement (la japonaise référée à
la chose, la chose maternelle) ; et le deuxième, l’activisme comme nom du
ravage dans la relation au partenaire : ce qui, par l’analyse, est devenu
symptôme sous la forme d’un nouvel amour.
Le noyau réel de cette jouissance du symptôme, irréductible au
déchiffrement de l’inconscient, peut avoir divers destins. L’un d’eux est le
solde cynique. Le solde cynique est en effet un plus-de-jouir dans
l’imaginaire du corps, il se situe entre le réel et l’imaginaire. C’est une
tentative du sujet de faire Un avec l’Unheimlich de la jouissance. Le
cynisme est le “soi-même”, il est aussi l’opacité, opacité de sens joui dans
l’immédiateté du corps. Il y a là quelque chose de l’ordre du réel noué dans
l’impossible de la jouissance de l’Autre, mais cette jouissance ne s’ouvre
pas au savoir du désir. Et en effet, par chance, l’Un ne fait pas Un, il est
voué au ratage.
L’Un de l’Unheimlich dans sa matérialité écrit la condition de négation
structurale de l’inconscient. Il est la marque d’un impossible dont,
seulement dans l’écriture, on peut dire qu’il fait Un comme bord. Mais le
sujet est un sujet de désir, et le désir ne s’écrit pas, il s’articule à la parole.
C’est cela qui garantit que, si une analyse arrive à la conclusion que l’Autre
n’existe pas, ce n’est cependant pas une raison pour ne pas faire lien avec
l’Autre barré.
C’est, dans la mise en jeu de la castration, l’unique vérité que l’acte de la
passe ouvre à l’Autre. C’est là que l’invention propre au passant, l’usage
singulier qu’il fait de la jouissance, peut se nouer à l’Autre. Et c’est grâce à
ce nouage avec l’Autre qu’il devient possible d’inclure la différence avec la
condition d’étrangeté radicale propre à la jouissance. Ainsi, la passe permet
qu’advienne le regard bridé comme sens-blanc, c’est-à-dire sens déjà vidé
de l’opacité de la consistance du corps.
Le sens-blanc est ce qui va situer la fracture même entre S, — S2 et
marquer la certitude qu’il n’y a pas un signifiant qui puisse remédier à la
division subjective : là se fonde le désir lui-même. C’est ce vide du
semblant, condition fondatrice du nouveau lien social à l’Autre, de la
suppléance singulière, qui noue le réel de la jouissance au désir, qui fait de
l’inhospitalier de la jouissance la cause du sens du désir à la différence du
cynisme.
2. Le symptôme comme suppléance : l’amour pour un homme
Le ravage comme forme sauvage du symptôme répondait à la jouissance
phallique parasitaire de l’inconscient, c’était une forme du trop de
souffrance qui renvoie à la pulsion. Sous cette figure de l’excès, le sujet
tentait de faire coïncider l’amour et la mort, il se donnait par là même
beaucoup trop de mal pour ne jouir à la fin que d’une relation manquée,
déplacée, avec la mort. Ce n’est que par l’analyse que le sujet pourra saisir
que l’inconscient ne connaît la mort que dans son ratage ; et la
démonstration se fera par la possibilité donnée par l’analyse d’ouvrir la voie
indiquée par le symptôme sauvage. La démonstration se fera également que
le sexe, lui non plus, n’est pas susceptible d’être connu par le parlêtre, et
que c’est au fond et pour chacun le partenaire. La fin de l’analyse conduit à
ce seul savoir : une relation au sexe parasexuée, déplacée, comme signe
d’une jouissance inaccessible, à l’Autre sexe. Pour une femme, un homme
sera sa relation symptomatique avec le réel de sa jouissance.
Une fois que la jouissance a été barrée à son maximum, que l’opération a
été réalisée sur le regard bridé, ce regard bridé passera du statut de
jouissance chiffrée à celui de lettre, lettre japonaise comme déchet du
savoir-faire de l’interprétation.
C’est dans le parcours une par une de toutes les scansions de non-sens de
l’analyse qu’il y a quelque chose de l’ordre du non-dit, mais qui ne cesse
pas de s’écrire. Et c’est aussi dans ce parcours que se dessine le trou,
consistance logique de l’objet a, localisable seulement par le bord qui
littoralise la lettre.
Si le symptôme a su se lire dans l’analyse, c’est parce qu’il participe
d’une écriture, fonction de la lettre. La lettre donc, c’est l’indéchiffrable, au
sens de la limite même de ce que nous pouvons lire du symptôme. C’est ce
qui fait bord au savoir qui a été atteint.
Le trait, dans ce que j’ai pu reconnaître de son insistance, c’est ce que j’ai
appelé l’activité. Jouissance qui donne forme au symptôme et non pas au
fantasme.
L’activité, ce n’est pas l’activisme. L’activisme, c’est le nom de
l’agressivité du moi comme équivalent de la pulsion de mort. Là, il y avait
du ravage et non pas du symptôme. L’activité sera le signifiant nouveau.
C’est un nouveau parcours de la pulsion qui inclut la solution de la
castration comme -ϕ l’attente, la coupure elle-même entre S1-S2, c’est-à-
dire sens-blanc.
C’est dès lors cette attente qui va permettre au sujet de réaliser la position
féminine sous la forme de l’être plus-de-jouir du partenaire. C’est là le
solde de savoir de l’analyse comme transformation de la jouissance. Ce qui
était condition d’angoisse, d’enfermement, qui conduisait à l’empêchement,
devient condition de jouissance dans l’amour. Un vide capable de loger le
trait le plus intime du sujet. L’activité, c’est un nom pour le sujet, alors que
la lettre est l’inscription même de la chose qui ne se laisse pas négativiser
par le signifiant. La lettre fait manque et le signifiant nouveau est ce qui
donne un nom à ce manque. C’est le symptôme qui nomme, en recouvrant
la marque du réel, indélébile, ineffaçable de la jouissance du sujet. Et c’est à
condition de se reconnaître dans ce trait, qui est à la fois son nom, que l’on
peut dire qu’il y a un sujet. Et c’est dans cette marque que le sujet reconnaît
comme sienne que va se constituer un nouvel amour comme suppléance.
L’invention de cette marque, c’est-à-dire une autre lecture pour cette
marque, c’est la tentative du sujet de se reconnaître dans quelque chose de
nouveau et non pas dans la mémoire de l’Œdipe. C’est la nouvelle
nomination pour l’Autre jouissance, non plus comme angoisse, ni comme
mort, ni comme jouissance cynique, mais plutôt comme un nouveau lien à
l’Autre, comme un nouvel amour.
C’est un amour qui ne répond plus à l’inconscient parasité de sa
jouissance, jouissance phallique, ni au dire amoureux du sens. Le sujet
répond avec sa marque la plus singulière, qui fait la trace de la rencontre
avec le manque d’objet, dans le pas-tout, dans la contingence, dans le bien-
dire.
3. Le sens de la passe : un non-sens réussi
Si l’objet a n’était que du savoir, on pourrait se contenter de la lettre, et la
psychanalyse serait une science. Mais la jouissance n’est pas seulement du
savoir, c’est pour cela qu’en plus de la lettre il faut le signifiant nouveau. Le
parlêtre est un sujet divisé entre le registre de l’écriture et celui de la parole,
et la passe lui donne l’occasion de le vérifier.
La passe permet de rapprocher les deux consistances de vide dans
lesquelles se soutient le nœud : le semblant et le symptôme. Les deux
solutions à l’horreur de savoir, le a et le -ϕ le trou et la faille sont
nécessaires pour que ce nœud se soutienne. Le symptôme, en tant qu’il est
un mode de faire dans le manque et avec le manque, est l’index que nous
sommes dans le champ de la psychanalyse et non pas dans celui de la
science. C’est par cette faille, qui, paradoxalement, produit un nœud, qu’il
va être possible de démontrer comment chacun a fait avec son symptôme.
Le nœud de la psychanalyse, ce n’est pas celui de la science, il est de
l’ordre du ratage.
La lettre de la science est écriture, la lettre de la psychanalyse est une
lecture équivoque. Quand Lacan pose la question de savoir à quoi l’on
s’identifie à la fin d’une analyse, la première réponse c’est qu’on ne
s’identifie pas à l’inconscient, c’est-à-dire au symbolique. L’Autre reste en
effet le porteur des signifiants. Voilà pourquoi le parlêtre ne peut pas aller
au delà du sens, propre au langage même, ni au delà du semblant, comme
forme du manque à être.
Toutefois le parlêtre peut, du fait de la structure de duplicité propre au
symbolique, les élever tous les deux à la puissance seconde, aller de la
lecture équivoque à l’équivoque comme marque d’une lecture : un
symptôme. Afin que la question de ce que “cela veut dire” cesse de se poser
et puisse ainsi devenir un effet d’être réel qui détermine le sens du désir
pour un sujet, un sujet qui puisse vouloir ce qu’il désire. Un petit réveil et
peut être l’embryon d’un style, un excès singulier.
Traduit par : Marina Lusa,
Pierre-Gilles Guéguen, David Yemal
DÉBAT
Deuxième partie
Marie-Jean Sauret — Nous entrons dans la phase de discussion et le débat
sera tout de suite lancé par Anne Lopez.
Anne Lopez — Nous avons entendu une série d’interventions d’AE tout à
fait intéressante en ce sens qu’on voit bien que chacun a pris un point, qu’il
appelle un point réel. Mais finalement, et c’est la question que je vais poser,
est-ce un point réel ? Chacun a pris quelque chose qui, semble-t-il, lui a
permis de faire la rencontre de ce réel et de cet impossible. Je résume très
rapidement ce que je retire de chaque exposé. Pour Hugo Freda, c’est le
concept de la langue, difficile à saisir, mais sur lequel, il me semble, il a pris
appui en disant que c’était une formation du réel qui percutait, si l’on peut
dire, le sens des formations de l’inconscient. Je lui demanderai, et je
demanderai à tous les AE qui sont intervenus, de savoir ce sur quoi ils se
sont appuyés pour parler justement du réel ; est-ce quelque chose de réel ou
pas, finalement ? Pour Celso Rennó Lima, c’est autour de l’écriture du nom
propre. Est-ce là quelque chose de tout à fait particulier qui est un point de
réel ? Est-ce le père réel ? Pour Marie-Annick Gobert, c’est
l’étonnement — qu’elle nous fait partager dans sa fraîcheur — de la
procédure de la passe comme production du réel. A chaque étape de toute la
procédure, dit-elle, il y a quelque chose du réel en jeu : peut-être pourrait-
elle nous en parler un peu plus. Pour Hilario, c’est la formule CH8. Bernard
Lecœur, lui, a travaillé sur la question de l’être signe, le signe comme
congruence avec le réel. Là aussi, c’est quelque chose qu’on n’entend pas
souvent, qui n’est pas commode à comprendre, mais qui est tout à fait
intéressant. Le point d’appui de Florencia Dassen, c’est son travail autour
de la lettre japonaise, et puis le nouveau signifiant, comme identification au
symptôme, “l’activité”.
Donc je demande ce que représente pour chacun d’eux ce point. Est-ce
un pivot sur lequel a surgi une sorte de rencontre avec l’impossible, ou est-
ce du réel ?
Francisco-Hugo Freda — Je parlais de formation du réel pour ne pas entrer
dans la question de savoir jusqu’à quel point il s’agit du réel pur, mais pour
dire seulement un point précis, qui dans le déroulement de la cure, se
présentifie par cette irruption de non-savoir (dans quelle langue je parle ?)
qui touche l’ensemble du dispositif. Quand on dit “Je ne sais pas dans
quelle langue je parle”, en parlant la langue avec laquelle je parle, cela
produit certaines tensions ou torsions borroméennes, qui rendent cette
irruption problématique. J’ai parlé de “formation du réel”, parce
qu’effectivement quand on dit la rencontre avec le réel, de quoi s’agit-il ?
C’est pris par le signifiant, par des paroles. Et il faut différencier à
l’intérieur de ces moments-là ce qu’on peut nommer réel et ce qui ne peut
pas être nommé réel. Car du seul fait d’être pris par la parole, il est de
moins en moins réel.
Celso Rennó Lima — Une question qui m’a toujours posé problème, c’est
comment l’interprétation peut fonctionner d’une façon simple et efficace,
comme l’interprétation dont j’ai fait part ici, qui simplement a reproduit la
métaphore paternelle et ainsi a pu réinscrire une marque qui était d’une
certaine façon cachée, voilée par le symptôme. Ce qui attire mon attention,
c’est la phrase fameuse de Lacan que nous connaissons tous — dans le
Séminaire XXIII, Le sinthome — “Le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en
passer à condition de s’en servir”. La phrase dit clairement qu’il y a quelque
chose qui se passe à partir de quoi nous pouvons nous passer du Nom-du-
Père, à condition que la marque, l’inscription du trait unaire soit revitalisée.
Parce que c’est le trait unaire qui est la dernière condition du symbolique
dans sa rencontre avec le réel.
Marie-Annick Gobert — Tu demandais s’il y avait rencontre avec
l’impossible ou rencontre avec le réel. Il y a et rencontre avec l’impossible
et rencontre avec le réel. Avec, pour ma part, quelque chose d’une
production de réel qui fait qu’il y a rencontre avec l’impossible. La
rencontre avec l’impossible, c’est la conséquence de cette percutation avec
le réel, quelque chose qui se percute. Et je répondrais à ta question en
rapport avec ce qui a été dit hier à propos de la mort du sujet ou du suicide.
J’ai vraiment le sentiment que quand on est devant les passeurs, on a
l’impression qu’on n’est pas là, on est mort, suicidé au sens où on le disait
hier. Et cela, c’est la rencontre avec le réel. Ce n’est pas vraiment une
rencontre, on se cogne ! Et la rencontre avec l’impossible, elle se déduit
parce que là on va reprendre du signifiant tout de même, on va rechercher
un petit peu et puis on va trouver la lettre. Mais il y a d’abord cela dans la
procédure. C’est pour cela que je voulais insister là-dessus. Elle est
absolument fondamentale, cette procédure.
Hilario Cid Vivas — En premier lieu, la formule du titre est un peu une
provocation ; je l’ai choisie pour provoquer la tension entre la vérité et le
réel. Bien sûr, la formule n’est pas une formule du réel, c’est tout à fait sûr.
Mais elle indique comment, dans ma passe, j’ai pu élaborer, comment j’ai
pu mettre du savoir au lieu de la vérité. Si c’est une formule, d’une certaine
manière, c’est la formule qu’a pris le désir de l’analyste dans mon cas
particulier pendant la passe.
Florencia Dassen — Je pense que l’expérience de l’impossible pour le
parlêtre n’est pas le réel même. Je suis d’accord avec ce qu’on a dit hier ici,
qu’on ne peut pas habiter le réel-même mais qu’on peut aller jusqu’au bord
du réel. Et le problème, c’est comment se reconnaître, comment reconnaître
comme propre ce bord comme marque de jouissance. Le résultat de la
recherche de l’objet perdu, c’est qu’il est impossible de le rencontrer. Mais
ce qui n’est pas impossible, c’est d’arriver à la marque de jouissance
comme reste de cette perte. Le problème alors, c’est comment lier cette
jouissance au désir au-delà du fantasme. Parce que le fantasme comme
moyen de désir, c’est la manière qu’a le sujet névrotique de soutenir la
consistance de l’Autre. Au delà du fantasme, comment soutenir le désir en
sachant que l’Autre n’existe pas ? Pour moi, la question importante de la
clinique borroméenne, c’est comment penser là le quatrième rond comme
manière de nomination pour le sujet.
Bernard Lecœur — Être signe, c’est un résultat, issu de l’expérience de la
cure. Être signe suppose un nouveau choix. En ce qui concerne la question
de la rencontre, je trouve que la difficulté réside dans le terme même de
rencontre. Qu’est-ce qu’une rencontre, lorsqu’on parle de rencontre du
réel ? Je trouve que l’expression du heurt, en ce qui concerne l’expérience
que j’ai de la cure, ne convient pas. Se pose la question du rapport entre le
symptôme, le fantasme et le nom. Ce rapport en passe par l’objet, la lettre et
le signe. Il me semble que c’est la même chose, et ce n’est pas pareil du
tout. Les interventions qu’on a pu entendre depuis hier montrent comment
chacun prend par un bout cette question du “c’est pareil” pour montrer qu’il
y a là une particularité dans la façon de formuler cette rencontre avec le
réel. En ce qui me concerne, cela touche à la lecture du nom. Il se trouve
que pour moi dans ma cure, c’est ce temps où le nom ne peut plus se lire
parce que la lettre ne permet plus cette lecture. A la place du nom se trouve
un trou, le nom se défait. Ce n’est pas qu’il ne veuille plus rien dire, c’est
qu’il n’est plus là. Donc, à ce temps où le nom se défait, c’est le signe qui
change de fonction pour le sujet. Toute la question repose sur le fait de
savoir comment un autre statut du signe se met en place pour le sujet.
Pierre Naveau — Ma question s’adresse à Hilario. Mais pour l’introduire je
ferai une remarque. Il me semble avoir entendu ce matin, à partir de
l’ensemble des exposés, ce que j’appellerais une dénonciation du travail,
une sorte de désidéalisation de ce Lacan appelle dans Télévision “le
travailleur idéal”. Hugo Freda a évoqué non pas la division du travail mais
la division entre le travail et la jouissance. Et là-dessus, il a proposé ce que
Florencia a appelé une lecture équivoque de la jouissance en mettant en
relation la jouissance de lalangue en un seul mot et la jouissance féminine.
Pour Celso, c’était clair, le travail, c’est le symptôme. Et pour le souligner,
il a évoqué le travail sous l’angle de la nécessité d’un plus, ce qui fait
penser à Marx et aux travailleurs dont parle Marx. Pour Hilario, on peut se
poser la question en effet de cette erreur dans la scène que tu as évoquée.
Un acte manqué, est-ce que ce serait l’effet du travail de l’inconscient ? En
fait, il me semble que tu as plutôt mis en valeur la jouissance qu’il y a dans
la bévue. Ce qui m’amènera à te poser une question tout à l’heure. Florencia
le mettait en évidence en dénonçant, elle, l’activisme comme symptôme
avec la note de travail forcé que cela peut avoir, et en plaçant au centre de
l’objet, ce qu’elle a appelé la chose japonaise. Cela me conduit à évoquer à
partir de l’exposé de Bernard Lecœur une opposition entre ce que
j’appellerais les signifiants lourds et, peut-être pas les signifiants légers,
mais les signifiants allégés, qui me semblent pouvoir être allégés de la
signification, pour préciser qu’il y a une opposition qui se dessine entre la
parole et le travail. D’où ma question à Hilario : est-ce que tu serais
d’accord pour dire, en reprenant la lecture de la jouissance équivoque que
proposait Hugo, que l’Autre sexe, qui n’est pas évoqué explicitement, c’est-
à-dire le féminin, la jouissance féminine, est en fait impliqué dans ce qui est
arrivé au cours de cette scène où tu t’es trompé ?
Hilario Cid Vivas — Je crois que l’on ne peut pas dire grand chose de la
jouissance féminine. Mais de toute façon, je dirais que ce qui a été pour moi
l’articulation du travail, c’était le vide comme articulation de tout ce que je
fais. Je le penserais plutôt du point de vue du circuit pulsionnel plutôt que
de la résistance de l’Autre. C’était un parcours où le vide, qui est vraiment
le vide de la castration maternelle, était central. Le travail a été ce parcours
pour moi.
Élisabeth Leclerc — Ma question s’adresse à Marie-Annick Gobert. Je
voudrais dire mon étonnement et aussi une certaine réserve devant cette
formulation de “rencontre avec le réel”, formulation qu’on entend beaucoup
depuis hier et qu’on lit aussi beaucoup dans certaines publications, selon
laquelle l’analyse favorise la rencontre avec le réel. C’est une formulation
qui m’étonne. Alors je voulais lui proposer cette remarque : la rencontre
avec l’impossible, je dirais oui, on s’y cogne, mais la rencontre avec le réel,
je pense plutôt qu’elle se déduit, elle ne se raconte pas.
Marie-Annick Gobert — D’accord, je ne me souviens plus si je l’ai écrit
comme cela dans mon texte, “la rencontre avec le réel” ? Oui, je crois que
maintenant je ne suis plus d’accord avec cela. Je ne sais pas comment le
dire mais ce n’est pas une rencontre. Ce n’est pas cela effectivement.
Philippe La Sagna — C’est une question pour deux intervenants, Celso
Rennó Lima et Hilario Cid, parce que je trouve que leurs exposés
résonnaient l’un avec l’autre. On a tendance à concevoir la fin de la cure
comme une certaine subjectivation de la pulsion, et dans vos deux exposés,
il me semble qu’il y a une tendance à dire qu’au moment de passe plusieurs
pulsions sont intéressées. C’est plutôt un carrefour, un dispositif où il peut y
avoir le regard ou l’objet oral, la dimension de la dette et de l’analité, de ce
qu’on retient ou de ce qu’on ne retient pas, de ce qu’on économise ou pas,
de ce qu’on mange comme fortune. On a l’impression que ce sont des
points où les pulsions se chevauchent en quelque sorte, au sens freudien.
Alors n’y aurait-il pas, plutôt que subjectivation de la pulsion,
subjectivation d’un dispositif pulsionnel ?
Celso Rennó Lima — Je peux dessiner le trajet de la pulsion où j’ai essayé
d’une certaine façon d’articuler le discours de l’analyste dans la topologie
pulsionnelle proposée par Lacan. S1 à droite, S2 à gauche, au milieu, le
poinçon, a.
Marie-Jean Sauret — Donc “a sur S2, flèche, S barré sur S1”, le schéma du
discours analytique.
Celso Rennó Lima — La fin de l’analyse est arrivée à partir du moment où
l’interprétation a interrompu le sens qui essayait de s’établir entre S1 et S2.
Cette interruption a ouvert la possibilité d’une effraction de réel et le
rétablissement d’une marque qui porte sur le réel. Différemment de cette
marque qui dans le discours de l’hystérique va de a à S1 : dans le discours
de l’hystérique, l’objet appelle toujours à une identification à cause de la
relation du sujet à l’Autre. Donc, l’interprétation qui défait le sens, fait
surgir la présence du sujet dans la scène fantasmatique et revitalise la
fonction du trait unaire, rendant possible le point de bascule, donnant à
l’objet de la pulsion sa vraie fonction, comme dit Freud, c’est-à-dire que
l’objet n’a pas d’importance.
Hilario Cid Vivas — Pour ma part, oui, je dirais que je confronterais cette
scène de ma vie où il y avait une fuite manifeste devant l’objet petit a, et
une autre, un peu plus tard au cours de mon analyse, où j’ai assisté à
l’excommunication de Lacan, c’est-à-dire “mange ton Dasein”. En d’autres
mots, je suis le foie, si vous voulez. Je suis le foie, le foie, c’est moi.
Franz Kaltenbeck — J’ai trois questions à poser. La première s’adresse à
Hilario Cid Vivas. Son énonciation a évoqué pour moi le lien que Lacan fait
entre le comique et le sexuel — il dit cela entre autres en 1977, je
crois — où il fait une sorte de disjonction très énigmatique entre la pulsion
et le sexuel. Pourrais-tu nous dire quelque chose sur cette disjonction ? Y a-
t-il une réponse à cette question dans la passe et dans ta passe ?
Hilario Cid Vivas — Oui, je crois que c’est clair qu’un des noms du foie
gras, c’est le phallus. Cela peut se voir aussi, pourquoi pas, sur le fond de la
castration. Quand je dis des idéaux qu’ils tombent, c’est par là. Mais pour
moi, le comique de toute cette affaire, ce n’est pas tant l’articulation avec la
sexualité — bien sûr le phallus est en question. Mais ce qui a été ma
boussole, en présentant ce petit témoignage, c’était une phrase énigmatique
de Lacan, quand il fait de la passe un « 8 ». Pour moi, cela a été vraiment
énigmatique. Comment peut-on dire quelque chose de comique sur le fond
de l’angoisse, tout le fond de la vie, toute la vie de merde, de réel, et
cætera ? Pour moi cela a été mon pari.
Marie-Jean Sauret — Faire de la passe un « 8 », oui, un Witz mais cela
redoublait le « 8 ». Franz, peut-être pourrais-tu lier tes deux questions ?
Franz Kaltenbeck — La deuxième question s’adresse à Celso Rennô Lima
qui a montré par son travail, et c’était vraiment un travail, l’articulation
entre le symbolique et le réel, quand il parle d’effraction du réel à partir de
ce travail sur le Père. Je voudrais lui demander : est-ce que revitaliser le
trait, c’est ce que vous appelez le repérage du père à la place du zéro, c’est-
à-dire la réduction du père au nombre par rapport à cette énonciation “vous
mettre à votre compte” ? Ce n’est donc pas le père qui vous aide à compter
par rapport à quelque chose qui est innombrable, c’est-à-dire le désir de la
mère ? Et à partir de là vous passez à l’infini. Est-ce que c’était cela ? Ma
troisième question est pour Florencia Dassen qui témoigne dans son exposé
d’un déplacement de l’activisme à l’activité et qui dit très bien qu’il faut
donc établir un lien avec l’Autre barré. Je voudrais vous demander ce que
cela signifie pour vous au niveau de votre lien à l’institution. Comment
cette pacification se présente-t-elle par rapport à l’institution ?
Celso Rennó Lima — Je crois aujourd’hui que j’aurais pu aller au
témoignage de la passe et dire aux passeurs beaucoup de choses par rapport
aux améliorations qu’une analyse produit, mais je n’aurais jamais pu
l’articuler d’une façon logique si je n’étais pas passé par cette réinscription
du Nom-du-Père, et la revitalisation du nom propre. Dans l’histoire, le nom
“Rennó” revient au père de la mère avec qui j’ai vécu. Ce père a fonctionné,
c’est clair. Mais par là, les identifications ont empêché l’originalité du nom
propre qu’il a été possible de reprendre dans la rencontre avec l’infini,
Aleph, à partir du moment où il y a eu un ancrage dans le symbolique. Sans
cet ancrage, ce serait du côté de la psychose, par exemple.
Florencia Dassen — C’est une question opportune parce que la passe a été
pour moi le moyen d’entrer dans l’Ecole aussi, et elle a été le premier pas
comme solution à ce dont j’ai témoigné comme impasse de la jouissance,
comme manière cynique. Après, je n’en ai pas témoigné aujourd’hui mais je
le ferai à Paris et je l’ai fait déjà à Barcelone, il y a eu une instance
intermédiaire entre ce stade cynique et la demande de la passe comme
instance sublimatoire.
La question était : “Comment lier ce reste de jouissance au désir vis-à-vis
de l’Autre qui n’existe pas ?” Cela a été une difficulté, et c’est pourquoi je
pense qu’il est très important de penser la conclusion de l’analyse pas
seulement par la traversée du fantasme. Dans mon cas, j’ai eu une traversée
du fantasme très évidente, très claire pour moi, qui m’a permis d’articuler
logiquement la cure avant la passe et pour demander la passe aussi. Mais il
y a eu un savoir en plus, conséquence de la passe même. Il n’y a pas d’AE
sans École. Les lettres mêmes, “AE”, indiquent qu’on ne peut exister
comme AE que s’il y a un lien à l’École, que ce n’est pas une instance dans
laquelle on se représente pour parler. C’est là la difficulté pour moi de
savoir faire avec l’Autre sans le destituer, et en sachant qu’il n’existe pas.
C’est la difficulté de ce que veut dire “l’Autre n’existe pas”. Ceci est très
important en ce qui concerne la question du père. Comment transmettre, par
exemple, comment travailler la théorie sans se représenter dans la théorie ?
Comment pouvoir avancer soi-même dans la transmission dans son
enseignement d’AE ? Par exemple, comment concevoir que je puisse dire
une citation à n’importe qui et, malgré que ce soit une citation, ce soit
quand même moi qui le dise ? Il faut faire la citation parce que c’est cela
même qui dit que l’Autre n’existe pas, mais je prends de l’Autre pour le
dire moi-même.
Jacques-Alain Miller — J’ai toute une série de remarques un peu en vrac, je
vais les faire à la file. Hugo Freda a présenté des thèses très claires, très
nettes. Il y a quelque chose, qu’on peut discuter, qui m’a retenu : il dit à un
moment que son analyste et l’École reçoivent du réel le signe de l’existence
de celui-ci. J’aimerais qu’il développe ça. Est-ce que le réel envoie des
signes de son existence ? En quel sens dit-il que le réel envoie des signes de
son existence ? Il faut qu’il en envoie c’est sûr, parce que sans ça... Mais ce
ne sont que des signes, et on peut toujours douter de ce que veut dire un
signe. C’est le problème : le réel envoie sans doute des signes, mais ces
signes-là n’échappent pas sans doute à l’équivoque. Ou alors, est-ce qu’ils
échappent à l’équivoque ?
Pour Mme Gobert : autant je trouve que Hugo Freda s’est fait entendre,
autant je ne suis pas sûr que vous vous soyez fait entendre complètement,
parce que votre exposé n’était pas construit de façon classique. Et en même
temps, il serait dommage qu’on ne vous ait pas entendue, parce qu’il y avait
plein d’aperçus dans ce que vous avez dit. Je voudrais en signaler trois.
J’ai trouvé saisissant que vous évoquiez à un moment que “la passe vous
a permis d’articuler une cure en morceaux”. Le fait de resserrer le récit dans
une période limitée, de devoir dire en se précipitant, a un effet d’articulation
sur une cure que rétrospectivement, vous qualifiez de cure en morceaux.
Cela a peut-être à voir avec la forme de votre exposé, qui était en morceaux,
si vous me permettez de le dire, mais les morceaux sont précieux.
Deuxièmement, vous dites : “L’AE est dans l’impasse de la
psychanalyse”. Je trouve ça très éclairant. D’un certain côté, quand les
passants heureux, les passants qui ont réussi, racontent leur passe, ils
racontent un triomphe de la psychanalyse. Mais après le triomphe de la
psychanalyse, ils se retrouvent aux prises avec l’impasse de la
psychanalyse. Cette opposition, que je construis à partir de votre
expression, m’intéresse, parce qu’on n’a pas dit ça jusqu’à présent.
Et troisièmement, vous avez dit : “L’AE est dans une position
subversive”. Ça m’a frappé. La première pensée que j’ai eue, c’est que je ne
me suis pas tellement aperçu jusqu’à présent que les AE étaient dans une
position subversive. Les AE sont bien rangés. Un exemple de position
subversive : je joue avec ma petite fille, je range les cubes, je range bien les
cubes en ligne, elle arrive, elle les fiche par terre. Bon, je ne dis rien, je re-
range les cubes. Elle revient, elle fiche les cubes en l’air. Alors, je lui dis,
sans m’occuper de savoir si elle comprend le mot : “Alors, qui est le chef
ici ?”. Et elle me dit : “Moi”. Alors ça, c’est une position subversive. Et en
plus, je lui dis : “Et depuis quand ?” Et elle me répond : “10 ans”, alors
qu’elle en a deux. Ça, c’est une position subversive. Donc, voilà ma
première pensée quand je vous ai entendue dire que l’AE est dans une
position subversive. Ensuite, je me suis dis : “Non, elle doit avoir raison”.
Si l’on considère les AE de l’Ecole freudienne de Paris, on en a eu deux
dans l’École de la Cause freudienne sur le nombre qui a été nommé et de
ceux-là, un est parti et l’autre est dans cette salle. Des AE de l’ECF,
première série de six ans, il nous en reste deux, si je ne me trompe, François
Leguil et Alain Mer-let, les trois autres sont partis. Ceux de la deuxième
série, ils sont tous là, on les a gardés. Alors, quel sens donner à votre
proposition” l’AE est dans une position subversive et quelle serait la bonne
position subversive, la position subversive utile ?
Ce qui me frappe en vous entendant — je vous découvre, je ne vous ai
jamais rencontrée je crois — , c’est qu’à partir du moment où un analysant,
membre de l’École, ou même quelqu’un qui n’était pas membre de l’École,
a le titre d’AE, il se sent autorisé à parler comme jamais il n’a parlé avant.
Il faut en tenir compte. Faire l’objet d’une certaine investiture — les AE
sont investis, à tous les sens du terme — faire l’objet d’une très forte
demande de parler — à peine vous êtes nommé, vous avez sur le dos votre
Ecole, toutes les Écoles de l’AMP qui vous demandent de parler — au fond,
cela provoque un certain soulèvement de l’être. Il y a destitution de l’Autre,
etc, mais tout de même, quand ce semblant de l’Autre, ce résidu qu’est
l’École ou l’épreuve, se manifeste pour vous dire “Allez, cause !”, eh bien,
ça soutient. Ça aide, et ça mène les gens plus loin qu’eux-mêmes. Les AE
ont cette chance d’être des élus. Bernard Lecœur est allé chercher, de Lacan
“le signe de l’ange tracé sur la porte”. Eh bien, les AE ont été visités par
l’ange, il y a un signe qui a été tracé sur leur porte, et ça les aide. Tout le
monde ne peut pas être AE, mais il faut penser comment produire cet effet
d’investiture et de demande qui soutient l’énonciation.
Marie-Annick Gobert — J’ai dû mal le dire parce que je suis tout à fait
d’accord...
Jacques-Alain Miller — Ce n’est pas une objection. Je cherche. On a un
échange qui ne passe pas par des objections.
Hilario a été hilarant. J’ai craint de me retrouver dans un état de fou-rire
où m’avait mis une fois Di Ciacca, quand pendant dix minutes je n’ai pas
réussi à reprendre mon souffle. Cela dit, je me trompe peut-être, mais j’ai eu
le sentiment — je connais Hilario depuis longtemps — que provoquer le
rire était pour lui une malédiction. Il faisait des lapsus, il faisait rire, et en
Espagne, quand Hilario montait à la tribune, on disait : “Tiens, on va
rigoler !” Ce qui m’a saisi et ce qui m’a ému, c’est qu’il sait y faire
maintenant avec ce qui était pour lui un symptôme. Il sait y faire, et il nous
a donné ce que je considère comme un chef-d’œuvre de bien-dire. C’est un
joyau. Il y a tout dans ces deux pages. C’est d’une simplicité, d’une pureté,
d’une écriture impeccable. Je l’avais entendu à Madrid il y a quelques mois,
il n’était pas encore à ce point-là. Là, ce sont deux pages vraiment
exceptionnelles, je ne peux dire que ça.
A propos de l’exposé de Florencia, je ne dirais qu’un mot : j’ai eu le
sentiment que pour bien comprendre ce qu’elle disait, il fallait connaître son
exposé de Buenos Aires. J’ai entendu cet exposé à Buenos Aires qui était
son premier exposé d’AE, et ce qu’elle a donné aujourd’hui était une
réflexion par rapport à cet exposé, en avant sur cet exposé, mais beaucoup
plus abstrait, alors qu’à Buenos Aires, elle avait rendu très sensible la
métaphore paternelle d’où elle partait, et elle avait incarné davantage le
thème du regard.
Cette métaphore paternelle n’est pas sans rapport avec celle que Celso a
exposée. Celso, vous avez présenté le privilège de la mère. Le père dans la
famille étant “un failli”, ou présenté comme “un failli”, l’exigence étant
supportée par la mère en position de surmoi. C’est au point que cet
effacement du nom va jusqu’à cette chose sublime que vous rêvez, “limao”,
le citron, qui est tout proche de votre nom du père “Lima”, et votre
première association va du côté de la mère. C’est indiqué d’une façon
extrêmement claire, et la bascule que vous situez, c’est le moment où vous
récupérez quelque chose du père, le nom propre qui est le nom du père pour
les hommes — encore qu’au Brésil, on associe le nom du père et celui de la
mère. Vous récupérez le nom du père, et vous saisissez que la mère, en vous
mettant à votre compte, vous avait en fait emprisonné dans son désir à elle,
y compris dans ce désir fou d’apprendre à écrire. La leçon que je retire de
ça, c’est que les hommes sont plus sûrs que les femmes de leur nom pour
des raisons qui tiennent au discours du maître. Quel est le nom propre d’une
femme ? Est-ce le nom du mari ou est-ce le nom du père ? Il y a un choix
qui est fait à un moment. Parfois, ce choix est révisé ultérieurement. Au
moment d’un divorce, on récupère son nom, ou alors on décide d’emblée de
garder le nom du père comme nom propre, ou de l’associer à celui du mari,
et parfois, on exige de garder le nom du mari. Il y a un jeu qu’il faudrait
étudier dans le détail, et aussi avoir des témoignages.
Autre remarque que m’inspire votre exposé : c’est la citation que vous
faites de Lacan et qu’Eric Laurent avait mise en valeur : “le Nom-du-Père,
on peut s’en passer à condition de s’en servir”. C’est là que l’on voit bien
que le Nom-du-Père est un instrument. C’est comme ça que Lacan le
présente. C’est sa dissymétrie fondamentale avec le désir de la mère qui,
lui, n’est pas un instrument. Ce n’est pas au privilège ou au détriment de
l’un ou de l’autre. Ces deux termes ont un statut différent dans la théorie. Le
Nom-du-Père, on peut s’en servir, bien ou mal, mais c’est un instrument, ce
qui n’est pas le cas du désir de la mère.
Je voulais encore rappeler deux choses.
Premièrement, on discute pour l’instant le terme “rencontre du réel”, et,
sauf erreur de ma part, c’est le titre d’une conférence de Michel Silvestre
qui a été publiée dans son livre. Et puisqu’on s’intéresse tellement à la
rencontre avec le réel, “est-ce un terme adéquat ou non ?”, sachons que
c’est un débat qui aurait pu commencer déjà il y a quelques années, il y a
dix, douze ans. Allons relire le texte de Michel Silvestre. En tout cas, je me
souviens avoir discuté ce titre avec Danièle.
Deuxièmement, je voulais donner une précision parce qu’on ne la donne
pas. J’ai questionné Stasse hier soir sur le tableau : la question entre taureau
et bœuf est réglée, l’énorme taureau qui remplit à peu près tout le
tableau — qui est chez Di Ciaccia — présente une érection formidable.
Francisco-Hugo Freda — Bien sûr, si vous me le permettez, j’utiliserai
l’exemple de votre petite fille. C’est dans cet exemple-là qu’il y a la
réponse. Elle est “chef” depuis dix ans. Elle était déjà là bien avant d’être
née et elle était déjà chef.
Jacques-Alain Miller — C’est l’interprétation de Freud au petit Hans.
Francisco-Hugo Freda — Oui, oui. Cela veut dire qu’elle était déjà là et il
fallait mettre les cubes — c’est votre travail — , vous mettez les cubes, elle
les démonte, vous remettez les cubes, elle les redémonte, et vous demandez
qui est le chef et l’autre répond : “il y a 10 ans qu’on attend Voilà que dans
cette sorte de signe du réel, il laisse ses choix en attente, et il fallait une
petite conversation pour s’apercevoir qu’il était bien inscrit déjà et qu’il
fallait aller le rattraper. Et comment le rattrape-t-on ? On ne sait pas
comment. Comment une petite fille peut-elle avoir une idée pareille ? Ce
n’est pas simple à penser.
Jacques-Alain Miller — On ne sait pas quelle idée elle a. Pour l’instant, elle
fait des déclarations.
Francisco-Hugo Freda — C’est cela. Voilà, c’est important, c’est peut-être
une nouvelle clinique, la clinique des déclarations. On déclare cela. Au
fond, la rencontre, ce qu’on appelle la rencontre avec le réel, il me semble
qu’on peut la réduire à une question tout à fait minime.
C’est une déclaration de principe. Et devant la déclaration de principe, voilà
pourquoi l’analyste est touché, il faut qu’il soit plutôt humble, qu’il accepte
volontiers et qu’il voie après ce que cela donne. Pour les Ecoles, c’est
pareil, sauf que c’est beaucoup plus difficile parce qu’il y a beaucoup de
champs dans une École. Alors, c’est beaucoup plus consistant ou plus
solide. C’est beaucoup mieux parce qu’il faudrait une petite bagarre pour
essayer de voir comment les signes du réel vont modifier ou pas. J’imagine
que la question de Florencia du rapport de l’AE à l’Ecole est en fonction de
cela. Si un AE peut imaginer déclarer quelques signes du réel, est-ce que
l’autre est prêt à se laisser faire par ce signe-là ? Alors, je n’en suis pas si
sûr que cela. Surtout quand il faut démontrer, redémontrer, expliquer et
réexpliquer, cela prouve que l’Autre est plutôt... non, non, laissons les
choses telles qu’elles sont. Voyons plutôt comment cette petite fille donne la
réponse.
Celso Rennó Lima — Si j’ai bien compris votre question, je pourrais
essayer d’y répondre dans la direction suivante : toute négociation de ce
sujet avec la mère peut se résumer dans : accepter le Nom-du-Père de la
mère pour éloigner le père de la castration. Dans la simple métaphore
paternelle, comme nous l’indique Jacques-Alain Miller dans son cours
“Silet”, la première partie se réfère au complexe d’Œdipe. La négociation
avec la mère impliquait le fait de traduire le “x” pour” grand Lima l’objet
du désir de la mère, pour que la seconde partie de la métaphore puisse rester
éloignée du jeu parce que c’est la partie se référant à la castration. Avec la
chute du “limao”, un lien a été défait, la farce du nom du père de la mère.
Le sujet a pu alors avoir accès à l’autre partie de la métaphore où s’inscrit le
phallus.
Geneviève Morel — J’ai plusieurs questions. La première porte sur le fait
que ce matin, il me semble qu’on a beaucoup parlé en termes de lettre, de
signe, de marque, de nomination du sujet. On essayait par là de cerner
quelque chose qui n’était pas du signifiant, qui appartiendrait au réel ou à
son bord — ce sont des expressions que j’ai entendues, que je retranscris
telles quelles — , quelque chose qui serait entre symbolique et réel. Il
s’agirait d’une fixation à quelque chose de l’inconscient à la fin de
l’analyse, en même temps qu’il y aurait une certaine dévaluation de
l’inconscient. J’ai repéré là un mouvement un peu contradictoire : à la fois
l’inconscient est dévalué, mais il n’est pas sans laisser de trace. Je voudrais
savoir s’il s’agit là d’une identification au symptôme, s’il s’agit du
consentement à la marque reconnue du sujet à sa naissance, ce qu’on
appelait avant “identification à l’objet petit a”. Est-ce que cette fixation à
cette lettre, ce signe, cette marque, comporte toujours un reste de
jouissance ? Car il y a toujours de la jouissance nouée dans un symptôme.
Cette première question s’adresse à Bernard Lecœur qui a parlé d’être un
signe, à Florencia Dassen qui a parlé d’être une marque et aussi à Celso
Rennó Lima qui a parlé de retrouver — lui n’a pas dit “être” — la trace du
Nom-du-Père en déjouant — je le dis de manière très schématique — la
stratégie de complicité qu’il avait avec sa mère.
Ma deuxième question s’adresse à Florencia Dassen. Elle a parlé assez
rapidement de la position féminine comme étant le plus-de-jouir du
partenaire. J’aimerais qu’elle précise cette conception.
Et enfin, la dernière question s’adresse à Marie-Annick Gobert. J’ai été
sensible, je ne sais pas si c’est à tort, à une sorte d’effet de sidération chez
elle. Cela m’a beaucoup impressionnée. Cet effet de sidération, elle ne l’a
pas obtenu de l’analyse elle-même mais de la procédure. Je voulais savoir si
elle l’avait obtenu après la nomination, ou dans la procédure elle-même.
Elle a utilisé des formules très fortes, qu’on utilise habituellement pour la
jouissance, “cela s’éprouve, la passe s’éprouve, elle ne sait pas se dire
toute”.
Bernard Lecœur — Je répondrai à partir de ce qu’on vient d’évoquer et que
Jacques-Alain Miller a mentionné : l’être signe. Je me suis engagé à faire la
passe à partir de ce point, qui est de consentir à être signe de l’Ecole. Être
signe de l’Ecole ne veut pas dire la représenter. Être signe, c’est ce qui
conduit à ce qu’on vous tombe dessus, à ce qu’on vous happe. On est happé
quand on est AE. On a toujours à faire face à quelque chose qui est du sans-
limite. C’est du moins ainsi qu’on l’imagine. Donc, être signe suppose
d’avoir rompu avec la notion même de titre. C’est une investiture dont on se
demande parfois où se trouve le bord. Être signe, est-ce une fixation ? Je ne
suis pas tout à fait de cet avis. Je serais davantage prêt à dire que cet être
signe se produit toujours d’une déduction de la lettre du symptôme. La
lettre du symptôme dans le cas dont j’ai parlé, consiste à rapprocher, à faire
en sorte que cela tienne. C’est à partir de cette lettre qui est là en
permanence, qu’il y a à déduire comment être signe de l’École. L’École,
dans ce cas, n’est pas seulement de l’Autre, l’École, c’est aussi un lieu du
réel, un lieu où le réel se joue, où quelque chose du réel se décide. C’est
pourquoi je reprends volontiers la formule de tout à l’heure, qu’on ne peut
pas concevoir d’AE sans l’École.
Florencia Dassen — La première question portait sur l’identification au
symptôme et sur le consentement à la marque. Pour moi, l’activisme
comme forme de ravage, qui était une identification à la mère, un
assujettissement à la volonté de l’Autre maternel, était une identification
très destructive. Quand elle s’est vidée, une coupure s’est produite entre un
regard qui était le regard japonais comme regard de l’horreur et de la mort,
et l’amour. Il y eut alors un espace vide que j’appelle l’attente. L’attente
était liée au père et était, pour moi, insupportable. L’activisme était d’une
part une identification à la mère et d’autre part une façon de ne pas
consentir à cette attente qui était pour moi insupportable car elle ramenait à
l’enfermement et à l’objet de la jouissance de l’Autre.
Comment penser dans mon cas l’identification au symptôme au-delà de
la jouissance du fantasme, après la traversée du fantasme ? C’est vrai que je
la rapproche de l’activité, que j’identifie au récit de ma naissance dans
l’urgence parce que ma mère ne pouvait pas me retenir. C’est que c’est une
trace de quelque activité, mais dans l’attente ; ce n’est pas se précipiter.
Pour moi, dire consentement à cette marque n’est pas l’identification au
symptôme car ce n’est pas une question de mal-être. Mais la chose la plus
importante, c’est l’attente comme moment dans le nouveau parcours de la
pulsion comme activité.
Je réponds maintenant à propos de la modification de la jouissance dans
la relation au partenaire. Je faisais la même plainte au sujet du trait du père
qu’au sujet de mon partenaire. La modification de cette condition de
jouissance opérée par l’analyse, comporte que l’activisme était une manière
de sortir de la place de l’objet comme cause du désir de l’homme. L’attente,
elle, est une manière de pouvoir maintenir comme espace de repos un autre
nom, que ce ne soit pas seulement être la femme d’un homme. Le ravage
était de n’avoir que ce nom : être la femme d’un homme. C’est là le point
d’incurable dans mon cas. Je pourrais en dire beaucoup plus. L’analyse a
commencé avec un mandat du surmoi maternel : une femme sans un
homme est dévastée ; je crois que c’est le point d’incurable. Le point
curable a été le désir de l’analyste comme un autre nom, et la possibilité de
jouer et changer cette relation avec le partenaire. A Barcelone, Jacques-
Alain Miller m’a demandé comment c’était possible dans le même mariage.
C’est une bonne question : si mon partenaire ne pouvait pas supporter cette
modification de la jouissance, je n’allais pas donner ma vie pour lui et la
relation se terminerait. Mais c’est lui qui a produit la métaphore de l’amour
la plus difficile, d’aimé à aimant ; l’activisme était en effet davantage une
position d’aimant que d’aimé.
Marie-Annick Gobert — Évidemment, j’étais sortie de l’analyse mais je ne
l’avais pas finie. D’ailleurs, dès ma rencontre avec le secrétariat de la passe,
le premier mot que j’ai sorti était un mot qui disait bien qu’effectivement je
n’avais pas fini. Cela a continué jusqu’au bout. C’est ainsi que j’ai compris
à ce moment-là ce qu’était la sortie de l’analyse, et ce qu’était la conclusion
de la cure, qui jusque-là ne m’apparaissait pas comme vraiment nette.
José Rambeau — Ma question s’adresse à Marie-Annick Gobert. Dans ta
réponse de tout à l’heure à Anne Lopez, tu as parlé de production de réel.
Pourrais-tu expliciter cette formulation-là en la mettant en tension avec la
“rencontre du réel” ? Qu’est-ce qui la distinguerait ?
Laure Naveau — Je m’adresse à Hilario Cid Vivas et Florencia Dassen.
Florencia a répondu en partie à ma question. Je voulais qu’elle précise
quelque chose sur la notion de la distance : la distance entre l’activisme et
l’activité pourrait-elle se traduire par l’engagement, aussi paradoxal que ce
soit ? Je pense que vous y avez répondu, en parlant d’un engagement d’un
autre ordre, qui se sépare d’un tout-engagement avec l’Autre. Et à Hilario
Cid Vivas : j’ai apprécié dans votre exposé quelque chose qui fait du Witz
un sérieux. Et je voulais vous demander si le titre que vous avez donné, qui
est un Witz, est quelque chose qui apprivoise non pas une rencontre avec le
réel, mais le masculin et le féminin. Votre prénom est le « 8 ».
Colette Soler — Je voulais faire quelques remarques. Je suis très intéressée
dans tous les exposés par la façon dont chacun évoque ce qu’est pour lui
l’approche de ce qu’il considère comme le réel. J’avais beaucoup de points
à souligner mais je les laisse de côté, ils ont déjà été évoqués. Je souligne
simplement ceci : dans l’exposé de Celso Lima, j’ai été spécialement
intéressée par le fait que lui-même a évoqué l’idée que l’analyse l’avait
mené au bord où pourrait se déclencher une psychose. Et il évoque le
désespoir de l’écrivain par rapport à l’Aleph zéro, ce qui est une espèce de
métaphore du gouffre qu’est le désir de la mère en tant qu’énigme absolue.
J’ai trouvé cela très intéressant puisqu’il nous permet de voir comment,
parce qu’il a pu restaurer quelque chose du Nom-du-Père à ce point-là, on
est dans une fin d’analyse et le début de tout un travail et non pas dans un
moment de déclenchement. L’évocation de ce point me parait très
précieuse.
A Marie-Annick Gobert : j’ai été très frappée et en même temps un peu
perplexe à propos de ce que vous avez évoqué de la parole dans la passe
comme une parole sans pensée, sans sujet avez-vous même dit à un
moment. Comment distinguez-vous cela de l’association libre ? Car ce que
vous apportez là, c’est en quelque sorte une parole qui serait, si je puis
utiliser l’expression, “radio-pulsion” en direct. C’est d’autant plus
intéressant que vous parlez d’une cure fragmentée et que le résultat de cette
parole “radio-pulsion” en direct, c’est que ces fragments finissent par
constituer votre analyse au singulier, quelque chose qui n’est pas de l’ordre
d’une construction intellectuelle mais qu’on pourrait mettre au compte de
ce qui a été parfois évoqué comme des effets de passe.
Je m’interrogeais aussi sur le côté hilarant de l’exposé d’Hilario.
Évidemment, je trouvais que c’était une façon chez lui de convoquer le réel
mais précisément par sa couverture. Le comique qui tient au fait qu’on
évoque la dimension phallique de l’objet est une sorte de protection contre
le réel. Et le public, nous-mêmes, nous rions d’autant plus que nous sentons
que tout cela couvre quelque chose de profondément angoissant. Et par
votre construction vous parvenez à mettre une écriture là-dessus. J’ai trouvé
cela formidable.
Concernant Florencia Dassen, je relève brièvement deux points. Il y a
deux choses qui m’ont particulièrement intéressée dans ce que vous dites de
la transformation de l’amour. Il y a là un point que j’approuverais. Vous
nous décrivez le passage d’un amour-ravage, traversé de pulsion de
mort — autrement dit un amour sans limite — à un amour limité, à un
amour qui n’est plus identique au symptôme sauvage. L’autre trait qui m’a
beaucoup intéressée, c’est votre affirmation que l’Autre n’existe pas mais
que ce n’est pas une raison pour ne pas s’approcher de l’Autre barré. Je
souligne cela, cela me plaît.
Marilyn Denfeld — J’aurais pu poser ma question à l’un ou l’autre de
chacun des intervenants d’hier et d’aujourd’hui. Je ne savais pas comment
le faire. C’est l’exposé de Bernard Lecœur qui me permet de la poser.
Aucun, me semble-t-il, n’a parlé de quelque chose que j’appelle peut-être
maladroitement “les effets réels de la passe” dans les cures dirigées par les
AE, les passants qui ont été nommés. Peut-on en dire quelque chose ? Il me
semble que la passe a des effets que peut-être on peut appeler réels, mais
comment les repérer ? C’est la question du signe du réel dans les cures des
analysants qui sont en analyse avec ces passants. Et j’ai été étonnée de ne
pas en entendre, sauf peut-être dans l’exposé de Virginio Baio.
Danièle Silvestre — Ce n’est pas vraiment une question. Et cela
m’ennuie — je crois que c’est moi qui termine cette discussion — de
terminer sur quelque chose qui ne va pas vous faire rire. J’ai été très
sensible à l’évocation tout à l’heure par Jacques-Alain Miller du titre d’un
article de Michel Silvestre dans son livre, qui était tout de même celui de la
dernière conférence qu’il a prononcée, le jour de sa mort. Je n’ai pas
l’habitude d’évoquer cela. Je trouve qu’il est essentiel de citer de temps en
temps les choses qui ont cette importance-là. Par ailleurs, la question de la
rencontre du réel a effectivement beaucoup à voir avec la mort, et on n’en
parle pas beaucoup, pas assez me semble-t-il. C’est au cœur de la fin de
l’analyse tout de même. D’ailleurs, cela renvoie aussi pour moi aux
remarques de Jacques-Alain Miller hier après-midi à propos du suicide. Je
voulais dire simplement que bien sûr, le Witz c’est le comique. Mais, il y a
tout de même au cœur de tout cela la question de la mort, qui nous renvoie à
ce que Freud a dit, il y a fort longtemps, mais qui est assez souvent
sérieusement en filigrane.
Hilario Cid Vivas — Sur le comique, la mort. Reliant l’intervention de
Danièle Silvestre, la question de Laure Naveau et de Colette Soler, c’est
vrai que cette formule que j’ai prise est une formule conciliant quelque
chose de masculin et de féminin. Mais le CH, c’est aussi le nom du père. Le
« 8 », je le dis très clairement, c’est la castration, le désir de la mère, ce
n’est pas n’importe quel désir, au moins dans mon cas. C’est le désir
inassouvi. Et la question que j’ai résolue avec cette formule, c’est comment
mon père pouvait supporter ce désir de ma mère. De plus, c’est venu après
la mort de mes parents, qui est justement arrivée à la fin de l’analyse ;
d’abord la mort de mon père et trois ans après celle de ma mère. Ce qui veut
dire que la passe a été faite sous le signe de la mort de ma mère. J’ai pris
plutôt le versant comique. Pourquoi pas ?
Marie-Annick Gobert — Je réponds rapidement à José Rambeau à propos
de la production du réel. C’est une affaire très compliquée. Disons que la
production du réel dans la passe est quelque chose de paradoxal et que cela
a à voir avec la production même du discours analytique. Je ne le cerne pas
encore bien pour l’instant. Je vais me mettre au travail là-dessus. Je réagis
aussi rapidement à ce qu’a dit Danièle Silvestre sur la question de la mort.
Je n’ai pas abordé ici les choses particulières à ma cure puisque j’avais un
axe précis, mais en lien avec ce que j’ai dit tout à l’heure, ce que j’ai plus
ou moins cerné, c’est que le psychanalyste, c’était l’effet, et rien que l’effet
de la pulsion de mort.
CLÔTURE
ALBERT NGUYEN
Le pas du réel dans la passe
Il me revient de clôturer. La clôture, un des signifiants de ma passe. La
psychanalyse m’a conduit à ouvrir une brèche dans la clôture et c’est
pourquoi le témoignage lui-même s’est conclu sur l’ouvert, sur la flèche de
l’ouvert. En définitive aucun camp, aucune clôture ne peut se passer de la
porte : pas de clôture sans porte, et c’est lorsque l’analysant quitte le monde
clos du fantasme, que franchissant la porte — ce qu’on appelle la
traversée — il prend un aperçu sur le réel du sexe, soit le réel du non-
rapport.
C’est à partir de cet aperçu du réel que la rencontre de l’Autre sexe se
profile et que celui ou celle qui a traversé aura à inventer une réponse (point
qu’a indiqué hier Francisco Pereña avec sa formule du réel dans le savoir).
L’invention ne va pas sans toucher au savoir, mais en un point particulier
qui est précisément point d’objection au savoir, trou dans le savoir. (Au
cours de l’analyse, le transfert et l’amour sont le moyen d’y atteindre, au
savoir). Il ne peut y avoir de sortie de l’analyse sans ce pas fait lorsque le
réel est aperçu.
Que décide ce pas du réel ? Il décide de ce que l’analysant passant à
l’analyste, consent ou non à occuper pour d’autres la place. Mais il décide
aussi qu’à partir de cette rencontre du réel, désormais sa vie même en est
changée, et le style touché.
Pourquoi est-ce passe ? C’est passe de comporter cette dimension d’acte
qui transforme le sujet : il n’est plus le même après qu’avant. “Tout acte
comporte une part de réel qui n’y est pas pris d’évidence” dit Lacan dans le
Séminaire XI. Sans doute qu’en effet il n’y a pas d’évidence de cette
rencontre avec le réel et c’est pourquoi, comme l’a avancé Geneviève
Morel, il s’agit de le démontrer. Donc l’acte, pas sans passe.
Faut-il faire la passe pour prendre la mesure de l’acte analytique ? La
traversée du fantasme implique-t-elle le désir de l’analyste et le passage à
l’analyste ? Le passage à l’analyste oriente-t-il dès lors la direction de la
cure ? Les exposés dans leur ensemble autorisent à répondre par
l’affirmative à ces questions. En particulier Monique Kusnierek l’a montré
et en a fait valoir l’efficience (terme que Geneviève Morel a épinglé :
Wirklichkeit).
Le réel cogne à la porte, ou à la fenêtre de Lucia D’Angelo. A partir de là
un franchissement peut se produire selon diverses modalités : “enfreindre”,
avait dit Isabelle Morin alors AE, quelque chose du père ; à Paris j’ai eu
l’occasion d’évoquer un franchissement de la pudeur provoquant la
rencontre du non-rapport ; c’est un franchissement coordonné au silence,
qui a mis en valeur ce point où le signifiant s’extrait de la langue
(Francisco-Hugo Freda), et que Florencia Dassen a épinglé de l’équivoque
comme lecture de la lettre dans la psychanalyse (là où la science écrit la
lettre), plus le pas de faire de cette lecture de l’équivoque une marque du
symptôme. Pour ma part, c’est d’une équivoque portant sur la disjonction
du savoir et de l’être d’une femme (“sait-elle//c’est elle”) qu’a pu se déduire
un “c’est tel” de la certitude.
“Là où c’est tel, je dois advenir” et aussi bien là où le désir fut chassé,
comme Lacan l’indique dans “Les non-dupes errent”, l’analyse peut
permettre d’en restaurer la place. Elle fait basculer du désir réglé sur le
fantasme “au désir sans objet propre”, seulement causé, comme l’a montré
Jacques-Alain Miller dans son cours cette année. Là où le désir fut
chassé — la chasse par quelque côté évoque Diane et la nudité, la pudeur
forcée — , le sacrifice second, qui va avec la solution du désir, inscrit la
castration et son assomption. Le débat a montré, s’il en était besoin,
l’incidence de l’agent de la castration dans l’opération.
Nous ne pouvons atteindre par l’analyse que des bouts du réel, dit Lacan
dans son séminaire sur le sinthome (du 16.03.75), et il ajoute que le
stigmate de ce réel, “c’est de ne se relier à rien”. Je considère qu’après ces
deux jours passés à discuter sur la passe et le réel, l’expérience de la passe
et la série des AE qui en sort touche exactement ce point : l’AE pour un
autre AE, c’est l’Autre, autrement dit ce n’est pas le même. C’est l’Autre,
radicalement Autre : S (A). Ces journées, avec le mixage des langues, et des
Écoles, en ont donné à mon avis un aperçu tout à fait saisissant, riche
d’enseignements et, disons-le, portant à quelque enthousiasme, faisant
naître le désir d’intensifier le rythme des échanges.
C’est ce qui fait que Lacan demandait à l’AE au minimum de l’ouvrir, de
ne pas rester derrière la clôture des discours établis, du Maître, de
l’Université ou de l’hystérique, indiquant par là à l’AE que seul le savoir
exposé vaut. Et il vaut ce qu’il est à même de provoquer comme lien social
nouveau. C’est un savoir sur la cause, à partir de quoi une École, des Écoles
trouvent à témoigner des problèmes cruciaux.
Je ne m’avance guère en disant que c’est ce qu’on a pu constater au cours
de ces journées. En particulier, sur ce que la passe implique de changement,
non seulement pour l’Autre, mais également pour l’inconscient, comme
Francisco-Hugo Freda l’a avancé avec sa “nouvelle structure clinique”.
L’inconscient nous donne la gamme, reste à l’analyse à inventer la
trouvaille, à trouver le trou qui vaille (Esthela Solano). Cette trouvaille c’est
le gap, la porte de sortie dont le franchissement fait la fin de partie.
Pour terminer, je voudrais indiquer quelques lignes de force après avoir
au préalable chaleureusement remercié nos collègues AE d’Espagne,
d’Argentine et du Brésil d’avoir, sans manière, répondu à l’invitation de
ceux de l’ECF. Nous ne pouvons que souhaiter, après les avoir entendus,
renouveler l’expérience ici ou là. Travaillons, échangeons, disputons
davantage. Et inventons des rencontres pour ce faire. Je voudrais aussi
remercier le cartel d’organisation et tout spécialement Philippe Stasse qui
s’est dépensé sans compter pour ces Journées.
J’indiquerai enfin quelques flèches à suivre, même si Pereña nous a dit ce
qu’il pensait du futur et du non-savoir qui y est corrélé :
1. Le nouveau nouage RSI que permet la passe, les rapports d’implication
du Symbolique et du Réel, le réel et le sens.
2. La deuxième rencontre avec la chose ou la nouvelle alliance avec la
pulsion (cf. l’exposé de Bernardino Horne au cours de Jacques-Alain
Miller et Eric Laurent cette année, mais aussi Celso Rennô Lima).
3. La formule du symptôme (Hilario Cid Vivas et son CH8).
4. La passe comme démonstration du réel, les noms de l’innommable.
5. Le père comme sinthome, la femme comme symptôme, voire l’homme
comme symptôme.
6. La lettre, l’écriture, l’équivoque et l’invention d’un signifiant
nouveau : question du signe (B. Lecœur).
7. Après la passe, l’inconscient et l’Autre sont changés, il nous reste à
poursuivre les déclinaisons de ce changement.
Merci à tous, et rendez-vous pour de prochaines Journées avec les AE.
Notes
1
Cette troisième séquence n’est pas reprise ici. Elle a fait l’objet depuis lors
d’un large débat dans l’École qui a donné lieu à d’autres publications.
2
Lacan (J.), Télévision, Paris, Seuil, 1973, p. 67.
3
Lacan (J.), Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris,
Seuil, 1995, p. 147.
4
Freud (S.), “Constructions dans l’analyse”, in Résultats, Idées, Problèmes,
t.II, Paris, P.U.F., 1985, p. 278.
5
Lacan (J.), Le Séminaire, Livre XVII, op. cit., p. 141.
6
Freud (S.), “L’analyse avec fin et l’analyse sans fin”, ch.7, op. cit., p. 264.
7
Lacan (J.), Séminaire RSI, séance du 15 avril 1975, Ornicar ?, n°5.
8
Miller (J.-A), “Clinique ironique”, La cause freudienne, 23, p. 11.
9
Lacan (J.), “L’étourdit”, Scilicet, 4, Paris, Seuil, 1973, p. 44.
10
Cf. Le titre proposé par J.-A. Miller pour les troisièmes Journées du RI3, les
1-2 février 1997.
11
Lacan (J.), “La Troisième”, Lettres de l’École, 16, p. 187.
12
Lacan (J.), “Dans ce virage où le sujet voit chavirer l’assurance qu’il prenait
de ce fantasme où se constitue pour chacun sa fenêtre sur le réel, ce qui
s’aperçoit, c’est que la prise du désir n’est rien que celle d’un désêtre.”,
“Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole Scilicet,
n° 1, p 25.
13
Lacan (J.), Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse (1964), Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil,
1973.
14
Lacan (J.), op. cit., p. 86.
15
Lacan (J.), L’angoisse, Séminaire inédit, 1962.
16
Lacan (J.), ibid.
17
Lacan (J.), Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse, Paris, Seuil, p. 93.
18
Lacan (J.), op cit., p. 94.
19
Lacan (J.), Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, Séminaire inédit,
1966.
20
Dans le sens que donne Lacan lorsqu’il situe le rêve en rapport au récit : “le
rêve ne vaut pour lui [Freud] que comme vecteur de la parole Lacan (J.),
“Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la ‘Verneinung’ de
Freud”, Ecrits, p. 378.
21
Lacan (J.), Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse.
22
Je me suis appuyé sur le séminaire donné par J.-A. Miller à Barcelone à
propos des conférences de S. Freud “Los caminos de la formation de
sintomas” et “Sentido de los sintomas”. Publié dans Freudiana 19.
a. Depuis le symbolique, l’analyse opère sur le réel du symptôme, en tant
que le symptôme est sens.
b. Si le réel et le sens sont totalement séparés et s’excluent, alors la
psychanalyse n’est rien d’autre qu’un escroquerie.
c. Comment, à partir des effets de Sinn, passer à une jouissance sans sens.
d. Peut-être existe-t-il un effet réel de sens.
23
Selon l’expression d’E. Laurent “Modos de entrada en analisis y sus
consecuencias”, Paidos, Nueva Biblioteca Psicoanalitica, Buenos Aires,
1995.
24
Miller (J.-A.), op. cit., Freudiana 19.
25
Miller (J.-A.), “Observationes sobre el deseo de saber”, Uno por Uno, 10.
26
Lacan (J.), “Position de l’inconscient”, Ecrits.
27
Ce point prend comme perspective la phrase de Lacan de la “Proposition du
9 octobre”, première version : “Appliquons S(A) à A.E. Cela fait : E. Reste
l’Ecole ou l’épreuve, peut-être. Cela peut indiquer qu’un psychanalyste doit
toujours pouvoir choisir entre l’analyse et les psychanalystes.”, Analytica 8,
p. 20.
28
Freud (S.), Résultats, idées, problèmes, 1938.
29
Lacan (J.), Le séminaire, Livre XXIV (1976-1977), leçons des 15 mars, 19
avril et 17 mai 1977, texte établi par Jacques-Alain Miller, Ornicar ? n° 17-
18, pp. 11,15-16, 21-22.
30
A quoi bon encore des poètes ?, Paris, P.O.L., 1996, pp. 16, 17, 18.
31
Lacan (J.), Le séminaire, Livre XX, Encore (1972-1973), texte établi par
Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, pp. 89-90.
32
J. Lacan, “La Troisième”, Intervenciones y textos, Manatial, Buenos-Aires,
1988, p. 84. Lettres de l’EFP, 16.
33
J. Lacan, “D’un discours qui ne serait pas du semblant”, Séminaire inédit,
1970-71.
34
G. Clastres, “S’identifier au symptôme”, La Cause freudienne, 28, p. 82 :”
L’être de vérité du symptôme se soutient du mensonge inscrit dans le
fantasme de l’Autre
35
S. Freud, Aus den Anfangen der Pechoanalysis, London, Imago Pub., 1950,
p. 185.
36
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 185.
37
J.L. Borges, 0 Aleph, Rio de Janeiro, Brasil, Globo, 1986, p. 132.
38
J. Lacan, Joyce, le sinthome, Conférence du 16/6/75.
39
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-
Alain Miller, leçon du 13/4/76, Ornicar ?, 10, p. 10 : “Le Nom-du-Père, on
peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir”.
40
J. Lacan, “Subversion du sujet...”, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 819.
41
“Pour une logique du fantasme”, Scilicet, 2/3, p. 225. (Et la suite : “Et c’est
bien parce qu’il s’agit d’instituer un discours sur le fantasme qui structure le
discours de l’inconscient, et parce que le nom propre est le nœud du
fantasme, qu’il importe de faire porter sur lui la négation. L’écrit n’a pas de
père.”)
42
J. Lacan, “Les non-dupes errent”, leçon du 12/2/74, séminaire inédit.
43
J.-A. Miller, “Margnalias de Milao — Sobre a analise finita e infinita”,
Opcao Lacaniana, 10, p. 20.
44
Lacan (J.), Séminaire du 15 avril 1980.
Dépôt légal : 4e trimestre 1998
ISBN : 2-911636-14-7
© AGALMA, 1998
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