MAFL
[Link].
Indira Gandhi National Open University
School of Foreign Languages (SOFL)
LITTÉRATURE FRANÇAISE ET FRANCOPHONE
MFL-007
MFL-007
M.A. French
MAFL
LITTÉRATURE FRANÇAISE
ET FRANCOPHONE
School of Foreign Languages
Indira Gandhi National Open University
1
EXPERT COMMITTEE
Prof. D.K. Singh Prof. Prayas Chaturvedi Prof. Sunil K. Gupta
Deptt. of French Studies Professor, Former Director,
BHU, Varanasi. Deptt. of French Studies, School of Foreign
Banaras Hindu University, Languages, IGNOU.
Prof. C. Thirumurugan Varanasi, UP.
Head, Deptt. of French Prof. Deepanwita
University of Pondicherry Prof. Gulab Jha Srivastava
Head, Department of Professor (French) &
Prof. Sushant K. Mishra Foreign Languages, Director, School of
Chairperson, Centre of Guahati University, Foreign Languages,
French and Francophone Assam IGNOU
Studies, SLL&CS
Jawaharlal Nehru
University, New Delhi
Prof. Abhai K. Lal
Head, Discipline of French
Deptt. of Modern
European Languages,
University of Lucknow,
Lucknow, UP.
Programme Coordinator
Prof. Deepanwita Srivastava
Professor (French) & Director,
School of Foreign Languages,
IGNOU, New Delhi.
Course Writers
Block 1 --- All Units
Block 3 --- All Units
Prof. (Retd.) Jayant Dhupkar
Department of French and Francophone Studies
English & Foreign Languages University--EFLU
Hyderabad (Telangana)
Block 2 – Unit1 & Unit 4
Prof. Mohar Daschaudhuri
CFFS/SLL&CS,
JNU, New Delhi
Block 2-- Unit 2 & Unit 3
Block 4 – All Units
Prof. C. Thirumurugan
Head, Department of French
Pondicherry University
Pondicherry.
2
Course Editor (s):
A. Blocks 1 & 3 --All Units
Prof. C. Thirumurugan
Head, Department of French
Pondicherry University
Pondicherry.
B. Block 2 Units 1 & 4
Block 4 All Units
Prof. Deepanwita Srivastava
Professor (French) & Director,
School of Foreign Languages
IGNOU.
Cover Design
Prof. Deepanwita Srivastava
Director,
School of Foreign Languages,
IGNOU.
PRODUCTION TEAM
Ms. Promila Soni
Assistant Registrar,
MPDD, IGNOU, New Delhi
June, 2024
© India Gandhi National Open University, 2024
ISBN:
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Delhi by the Registrar, MPDD, IGNOU.
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Printed by:
3
4
Contents
Page No.
Block i : Littérature française -- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle
Unit 1 : Survol des grands courants littéraires et points liminaires 09
Unit 2 : Textes choisis (roman) -- Analyse, Exercises, Activités 19
Unit 3 : Textes choisis (théâtre)-- Analyse, Exercises, Activités 33
Unit 4 : Textes choisis (Poésie)-- Analyse, Exercises, Activités 46
Block ii: Littérature française du 19e siècle
Unit 1 : Survol de grands courants littéraires et points liminaires 69
Unit 2 : Textes choisis (Roman) -- Analyse, Exercises, Activités 83
Unit 3 : Textes choisis (Théâtre)-- Analyse, Exercises, Activités 99
Unit 4 : Textes choisis (Poésie)-- Analyse, Exercises, Activités 116
Block iii: Littérature française du 20e siècle
Unit 1 : Survol des grands courants littéraires et points liminaires 131
Unit 2 : Textes choisis (Roman) -- Analyse, Exercises, Activités 143
Unit 3 : Textes choisis (Théâtre) -- Analyse, Exercises, Activités 162
Unit 4 : Textes choisis (Poésie) -- Analyse, Exercises, Activités 178
Block iv: Introduction à la littérature francophone
Unit 1 : La littérature francophone au Canada 199
Unit 2 : La littérature francophone de l’Afrique et des Antilles 212
Unit 3 : La littérature francophone de l’Asie et de l’Océan indien 226
Unit 4 : La littérature francophone de l’Europe 239
5
BLOCK I
Littérature française -- Du moyen
âge Jusqu’au 18e siècle
6
INTRODUCTION - BLOCK I
La littérature française s’occupe une position privilégiée et indispensable dans
les lettres mondiales, et est reconnue aujourd’hui comme l’une des littératures
essentielles qui se distinguent par leur contribution esthétique, politique, et
philosophique. Les lettres françaises attirent le monde entier autant par la langue
que la pensée, et reconnaissent une grande histoire littéraire sur laquelle se
fondent les bases de la littérature française contemporaine. Il est donc impératif,
pour tout ce qui voudrait bien découvrir la littérature française, de comprendre
les étapes du développement de cette littérature, remontant dans l’histoire, aussi
loin que possible. Ainsi, dans cette partie de notre cours, nous nous concentrons
sur la littérature française du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle.
La littérature française du Moyen Âge se caractérise par sa recherche des
formes poétiques, comme le genre épique ou des chansons de geste. Il s’agit
d’une société féodale et militaire où les règles de vivre et les mœurs sont
strictes et fixes. D’ailleurs, c’est aussi l’époque du développement de la langue
française en tant que telle. Le siècle suivant apporte la Renaissance notamment
dans les lettres, avec un énorme appétit de savoir et un humanisme profond. Le
XVIIe siècle, celui du théâtre classique, développe cet humanisme, mobilisant
enthousiasme et raison, et élargissant surtout les conceptions des idées morales.
Le siècle qui suivra connaitra alors un essor philosophique, celui des Lumières,
qui influence considérablement la façon de voir.
Ainsi, l’objectif de cette leçon consiste à faire découvrir la littérature française
du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle. Pour ce faire, nous effectuerons d’abord
un survol littéraire, puis nous nous attarderons sur les concepts-clés et les
écrivains incontournables de ces siècles, mettant l’accent sur les extraits de texte
de différents genres tels que roman, théâtre et poésie, proposés en différentes
unités accessibles et efficaces. Quelques exercices en forme de pistes de lecture
sont tout aussi bien proposés pour aller plus loin dans la découverte des premiers
pas de la littérature française.
7
Unit 1 Survol des grands
courants littéraires et
points liminaires
Plan
1.0 Objectifs
1.1 Survol – Moyen Âge
1.2 XVIe Siècle
1.3 XVIIe Siècle
1.4 XVIIIe Siècle
1.5 Notion/termes qu’il faut retenir
1.6 Conclusion
1.7 Bibliographie
1.0 OBJECTIF
L’objectif de cette leçon est de vous mettre en contact avec la littérature
française, depuis le début jusqu’au XVIIIe siècle. Vous pouvez comprendre
que cette période est très lointaine dans l’espace et le temps, mais il continue
à définir l’identité de la pensée française même aujourd’hui. Ainsi, les termes
tels que « l’esprit rabelaisien » ou « chevaleresque », » la foi religieuse (ou son
absence) «, « la courtoisie » prendront toute leur dimension pour vous après
avoir lu cette leçon.
La période couverte par cette unité du Cours de la littérature française, - à
partir du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle, est très longue. Ce qu’on appelle
le Moyen Âge, est une période commence avec la fin de l’Empire romain
d’Occident en 476 et finit avec la chute de Constantinople et de l’Empire
Romain d’Orient en 1453.
Il faut noter aussi que le XVIIIe siècle ne se termine ni le XIXe siècle ni ne
commence, le 31 décembre 1800, mais avec l’arrivée, en 1830 de ce qu’on
appelle le Romantisme, car même les auteurs romantiques étaient actifs pendant
la période de la Révolution française en 1789. Le trait principal qui distingue
les romantiques des classiques, est qu’ils s’opposent au classicisme du XVIIe
siècle. Les écrivains majeurs classiques sont Racine, Corneille, Molière, La
Rochefoucauld, Boileau, Mme de Lafayette, la Bruyère etc. Au XVIIIe
siècle viendront les Lumières: Voltaire, Diderot, Rousseau, Montesquieu, les
Encyclopédistes (D’Alembert, Pierre Beyle). Ainsi toute la période dans cette
unité, c’est à dire depuis le Moyen Age jusqu’ au XVIIIe siècle, est riche d’idées,
d’évènements, de courants et de contradictions.
9
Littérature française
-- Du moyen âge 1.1 Survol de la littérature française
jusqu’au 18e siècle
Initiation à la littérature et l’analyse critique
La période en question est d’une longueur considérable, puisqu’elle commence
avec le Moyen Âge et se termine avec le XVIIIe siècle, qu’on appelle
« l’Age du Classicisme ». Ne soyons pas dupés à penser que la France, ou
les Français n’existaient pas avant le Moyen Âge. Bien sûr, que la France et
les Français existaient, mais pas sous la forme qu’ils ont aujourd’hui. Leur
forme et appellation ont évolué. Pendant cette période, la France et le français
continueront à se former. Les différents fiefs, les différentes provinces n’avaient
pas tout le pouvoir politique ou financier. Ils n’obéissaient pas de la même
façon au pouvoir central de Paris: donc la France continuait à se former/ vivre/
vivoter/ se construire. C’est Louis XIV qui, au milieu du XVIIe siècle qui, avec
son pouvoir centralisateur arrivera à résoudre, contrôler, canaliser les conflits
internes des fiefs et créera, à sa façon, une France.
Mais avant d’arriver à cette date, à cette étape, à ce point, passons par la
chronologie, rencontrons quelques personnages importants, notons quelques
évènements importants qui ont laissé les traces sur la France et le français.
1. Les événements majeurs du Moyen Âge :
a) La chute de l’Empire romain d’Occident en 476
b) Charlemagne est sacré Empereur en 800
c) Les premières Croisades ont débuté en 1147
d) La Guerre de Cent ans a duré de 1337 – jusqu’au 1453.
e) La chute de l’Empire romain d’Orient date de 1453.
2. Quelques auteurs remarquables du Moyen Âge :
a) François Villon : Auteur célèbre dont Balade des Pendus est une satire de
la société.
b) Chrétien de Troyes - Le Chevalier de la Charrette (on écrit également
Charette)
3. Les conditions de la production littéraire :
a) La société féodale: Cette société a duré près de dix siècles, de la fin de
l’Empire romain d’Occident en 476 jus qu’à la chute de Constantinople et de
l’Empire romain d’Orient en 1453. Les premiers cinq siècles sont appelés
le Haut Moyen Âge, caractérisés par de multiples invasions, et le Bas Moyen
Âge, durant les cinq siècles suivants, marqués par l’essor économique et
culturel en XIIe et XVIIIe siècles qui virent la floraison gothique, et la
régression rurale en XIVe et XVe siècles, suivie de la grande peste noire
et la guerre de Cent Ans. Pendant cette période on voit le morcellement
politique en multiples comtés, duchés etc. reliés par les liens très lâches de
suzeraineté. Seule l’Eglise arrive à les tenir unis.
b) Les langues: Les clercs seuls parlent le latin, la langue de l’Eglise. Les
10 masses parlent le roman. Cette langue populaire se subdivise en langue
d’oc (dans le sud de la France) et d’oïl, (dans le nord). Ces langues sont Survol des grands
elles-mêmes subdivisées en de nombreux dialectes, tels le champenois, le courants littéraires
et points liminaires
picard, l’anglo-normand, selon les régions. C’est bien plus tard, avec le
renforcement du pouvoir royal et avec une volonté politique affirmée, que le
francien, qui deviendra le français et s’imposera comme langue nationale.
c) La notion d’auteur est à peu près inconnue puisque l’œuvre est modifiée
par le copiste- les moines copistes et par les baladins - qui assurent la
diffusion des ouvrages quand les œuvres ne sont pas orales. Les œuvres
orales sont diffusées par les trouvères (en langue d’oïl), soit des troubadours
(en langue d’oc), soit des ménestrels (poètes attachés à la personne d’un
grand seigneur). La Chanson de Roland n’a pas d’auteur.
d) La notion de genre, non plus n’est pas connue. Les textes, que l’on nomme
« romans », sont écrits en vers, pour des raisons mnémotechniques (pour
faciliter de retenir en mémoire).
QUESTION : Décrivez la situation politico-linguistique en France au Moyen
Âge et décrivez comment la langue française est née.
1.2 Le XVIe Siècle
Le XVIe siècle commence avec le règne de François Ier (1514-1547). Ce siècle
s’appelle le siècle de la Renaissance ou plutôt les Renaissances. Avec François
Ier, c’est l’essor de la renaissance des lettres et des arts, de l’humanisme comme
de la Réforme. Mais cette rupture n’est pas totale, les humanistes restent des
«clercs» et l’héritage des tendances et des goûts médiévaux demeure sensible à
l’aube des temps modernes.
a) Les progrès techniques et scientifiques :
(i) Les techniques de la navigation (boussoles, caravelles...) se sont améliorées.
Ainsi, maintenant les grands voyages de découvertes sont possibles.
(ii) Gutenberg invente l’imprimerie en 1434. Ce qui résulte en une véritable
révolution dans la distribution du savoir et élargit la diffusion des idées et
des œuvres littéraires.
(iii) La dissection est généralisée dans la médecine. Les travaux d’Ambroise
Paré permettent de connaître plus profondément le corps humain.
(iv) Le progrès de l’astronomie - le savant polonais Copernic publie en 1543 sa
théorie héliocentrique du monde et remet en cause les thèses traditionnelles
de la terre, centre du monde et l’homme, roi de la création.
b) La découverte du nouveau monde :
Le Moyen Âge perçoit le monde de façon étroitement limité, comme un disque
plat, ceinturé d’eau. Les grands voyages maritimes remplacent cette vision en
quelques décennies. Fernand de Magellan fait le premier tour du monde (1519-
1522) et confirme la thèse de la rotondité de la terre. Christophe Colomb, fait
découvrir, à partir de 1492, l’Amérique et l’ouvre à la conquête espagnole.
Vasco de Gama explore les côtes du Brésil.
11
Littérature française c) L’exemple de l’Italie : En 1494 débutent des guerres d’Italie et elles
-- Du moyen âge mettent la France en contact avec ce pays divisé, mais qui a connu un siècle
jusqu’au 18e siècle
de brillante renaissance (appelée humanisme civique puis humanisme
littéraire). De l’Italie vient aussi la culture non seulement latine, mais aussi
grecque, à la suite de la chute de Constantinople, en 1453. Les peintres et les
architectes italiens (comme Leonard de Vinci, Benvenuto Cellini, Le Titien)
vont influencer les arts français. Dans la littérature, la poésie pétrarquiste
va influencer de façon déterminante la Pléiade (au XVIe siècle).
d) L’essor économique et renouvellement social : Après les terribles pestes
du XIVe siècle et les ravages de la guerre de Cent ans, l’Europe et notamment
le royaume de France, connaissent une ère de prospérité grandissante mais
source de crise sociale avec :
i) L’expansion démographique, le développement du commerce et du rôle
des banques ;
ii) La modification des équilibres économiques en faveur de façades maritimes
tournées vers le nouveau monde (péninsule ibérique, Flandres).
iii) L’affirmation du rôle de la bourgeoisie marchande avec l’agrandissement
des villes, l’ascension sociale plus facile pour certains.
iv) Le déclin relatif de la petite aristocratie, victime de l’inflation due à l’afflux
de l’or des Amériques, qui dynamise le commerce mais entraîne la stagnation
des revenus féodaux et la misère urbaine (travailleurs du textile).
e) La crise culturelle et religieuse : Les conditions favorables à une mutation
intellectuelle amènent à une remise en cause de l’Eglise, comme des
universités médiévales.
Les scléroses de la fin du Moyen-Age résultent:
i) Des contradictions entre le message évangélique et la puissance temporelle
de l’Eglise, du pape en particulier, entre la morale religieuse et les mœurs
d’un clergé parfois dépravé et cupide, entre le désir de forme de piété plus
personnelles et la prép ondérance du rituel: elles aboutissent, après les
critiques de Luther (1483-1546) à une scission entre catholiques et réformés
en 1520.
ii) Les contradictions d’un enseignement universitaire fondé sur la scholastique
et sur le principe d’autorité, et cultivant une rhétorique formaliste. En
réaction, les premiers humanistes affirment la nécessité d’un retour aux
textes originaux de l’Antiquité et du développement de l’esprit critique
opposé au culte stérilisant de la mémoire ;
iii) De l’épuisement d’une littérature qui, vivant sur un répertoire traditionnel
clos, ne parvient plus à se renouveler. Avec les Grands Rhétoriqueurs,
l’héritage de la poésie médiévale se perd en jeux de plus en plus formels.
1.3 XVIIe siècle : le Classicisme et les
contradictions du Baroque
Le XVIIe siècle est considéré siècle de l’ordre et de la grandeur monarchique.
12
Pourtant ce sont les clichés qui cachent la fécondité et les contradictions de cette Survol des grands
période. Notons d’abord que d’un point de vue historique comme littéraire, le courants littéraires
et points liminaires
XVIIe siècle s’étend, en bousculant les rigueurs chronologiques, de la mort
d’Henri IV (1610) à celle de Louis XIV (1715). Le nom de Louis XIV, son règne
sont très importants dans l’histoire de la France mais nous n’y attarderons pas.
Ainsi je vous signale quelques noms sur lesquels vous ferez de la recherche.
Dans la politique, les régences de Marie de Médicis (1610-1617) et d’Anne
d’Autriche (1643-1661), le cardinal de Richelieu, le cardinal Mazarin qui ont
aidé Louis XIII. La Fronde parlementaire en 1648-49 et la Fronde des Princes
en 1650-53.
Sur le plan religieux, l’opposition créée par les Jésuites, ordre fondé au XVIe
siècle par Ignace de Loyola, et le Molinisme (du jésuite espagnol Molina (1535-
1600) qui exaltait la confiance en la liberté de l’homme: celui-ci peut, de par sa
volonté obtenir le salut et refuser le péché. Les Jésuites aussi prennent recours
au principe de la casuistique (études des cas de conscience) et la direction
d’intention pour présenter la religion de façon aimable. Les Jansénistes, opposés
à l’optimisme des Jésuites, proposent une conception austère et tragique fondée
sur la thèse de la prédestination, conçue par l’évêque hollandais Jansénius.
En France, il a été soutenu par Pascal ainsi que Racine. Les Jansénistes ont
été longuement persécutés par le pouvoir royal, mais ils marquèrent de leur
empreinte sévère une bonne partie de la bourgeoisie parlementaire. Un courant
libertin se voit dans les écrits philosophiques de Montaigne et ses Essais
reflètent un naturalisme antique.
Sur le plan de la langue française, en 1635, l’Académie Française a été fondée,
par Richelieu, pour discipliner l’art littéraire. François de Malherbe (1555-
1628) était nommé poète officiel de la Cour et exerce une influence sensible
tout au long du siècle.
Dans la même période, à côte de Pascal, le nom de DESCARTES doit être
noté pour le rationalisme avec lequel son nom est associé. Son Discours
de la méthode pour bien conduire sa raison (1637) est la première grande
œuvre philosophique écrite en français et non en latin comme il était d’usage
à cette époque. Fondée sur un scepticisme radical (le doute méthodique) mais
non intégral (Je pense donc je suis), le cartésianisme offre une méthodologie
applicable aux sciences pures comme aux sciences dites humaines. Désormais,
la raison - même si ce mot est pris dans une acception un peu étroite - va devenir
le mot canonique de toute la littérature pendant près de deux siècles.
A côté de ces termes (que j’ai expliqués brièvement), il faut aussi comprendre
les termes de La PRÉCIOSITÉ, qui recherche le raffinement, l’exaltation de
la femme, dont on verra l’excès ridiculisé par Molière dans Les Précieuses
Ridicules. (1659). N’oublions pas de noter aussi que la Préciosité n’est pas
seulement un phénomène littéraire mais aussi social. En effet, la Préciosité est
plus un phénomène social que littéraire. L’élégance, la courtoisie, le raffinement,
la délicatesse excessive avec lequel l’élite social cherche à se faire distinguer
du commun qu’il méprise. Ce sont les éléments que l’on trouve non seulement
chez Molière qui les ridiculise, mais aussi dans la cour que dépeint Balzac ou
Madame Bovary dont la quête d’amour impossible est aussi l’impossible quête
sociale. 13
Littérature française Ainsi, nous arrivons à l’Âge Classique « (1660-1685)
-- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle Cette période s’ouvre avec le début effectif du règne de Louis XIV et se termine
avec la révocation de l’Edit de Nantes. Elle marque l’apogée de la monarchie
absolue et coïncide avec le triomphe du Classicisme. Cela n’est pas fortuit.
Louis XIV décide d’exercer seul les responsabilités du pouvoir. Louis XIV
aussi restreint les privilèges du clergé comme ceux du Parlement. (D’où la
formule célèbre du Roi Soleil: L’état, c’est moi.) La noblesse est domestiquée
à la cour. La noblesse célèbre en permanence le culte de la personne royale:
être présent à la cour, qui est installée à Versailles à partir de 1682, devient la
première ambition et aucun noble de haut rang ne saurait en rester éloigné, car
la mode, le goût, le bel usage se définissent à la cour.
L’IDEAL CLASSIQUE: CHAPELAIN et surtout BOILEAU dont l’Art
Poétique (paru en 1674) théorisent l’esthétique classique.
Les canons du classicisme sont les suivants :
a) l’imitation des Anciens: modèles inégalable et insurpassables, principalement
auteurs dramatiques et moralistes.
b) la croyance en une nature humaine intangible, indépendante des lieux et des
temps: la psychologie classique est une psychologie de la pérennité, d’où
le recul de l’exaltation baroque du moi et l’impersonnalité croissante des
œuvres.
c) la soumission aux normes établies: la beauté classique, faite d’équilibre
et de clarté, se définit par des règles de portée générale et universelle, en
référence à la raison et à la nature.
d) le respect des bienséances: il ne faut en aucun cas heurter la sensibilité et la
délicatesse du lecteur ou du spectateur.
e) le souci exigeant de l’harmonie et de la précision: le «sublime» sera atteint
par la parfaite adéquation du mot à la pensée, obtenu par le travail assidu et
scrupuleux de l’artiste.
f) la finalité moralisante: évidente chez le fabuliste ou l’auteur de maximes et
portraits, elle est aussi partagée par poètes et auteurs dramatiques.
Ces traits se verront dans la production littéraire.
1.4 XVIIIe siècle
Dates -clés :
1715-1723 - Régence du duc d’Orléans.
1720 - Faillite du système de Law et débâcle financier.
1723-1774 - Règne de Louis XV
1774-1793 - Règne de Louis XVI
1775 Crise agricole, graves difficultés économiques et récession
14 1789 Réunion des Etats généraux et début de la Révolution Française.
De la Régence à la Révolution française Survol des grands
courants littéraires
Après la fin austère du règne de Louis XIV, La France renaît et s’adonne aux et points liminaires
plaisirs. Bientôt, alors que faiblit l’autorité royale, la bourgeoisie enrichie aspire
à l’exercice d’un pouvoir que lui refuse la noblesse. Une grave crise économique
frappe le pays. Le peuple gronde. La Révolution éclate.
a) La prospérité:
i) A la mort de Louis XIV, Louis XV, son successeur, a cinq ans. Le Duc
d’Orléans, allié au parlement, exerce alors la Régence, en cassant le
testament du roi défunt qui l’écartait du pouvoir.
ii) On reproche au Régent, brillant et fin, ses mœurs dépravées. La relance de
l’économique joue en sa faveur. L’expérience du Contrôleur général des
Finances, John Law, instaurant l’usage des billets de banque et le crédit,
a beau échouer, ruinant Marivaux et bien d’autres encore, elle a vivifié
l’économie.
iii) Dans une situation nationale et internationale favorable, la prospérité
s’installe. Comme le montre le roman de L’ABBE PREVOST, Manon
Lescaut, la morale se relâche. La bourgeoisie s’enrichit par le négoce,
les conditions de vie du monde paysan s’améliorent aussi. L’argent et la
réussite occupent les esprits.
iv) Le théâtre représente des personnages arrivistes, corrompus, comme le
Turcaret de LE SAGE, bientôt, interdit, qui remporte un immense succès
en 1709.
b) La crise de confiance en la royauté :
Le règne de Louis XV, le bien aimé, bénéficie encore de ce climat favorable.
Cependant, comparée à l’Angleterre, la France accuse des retards: la structure
encore féodale de sa société est inadaptée. La bourgeoisie ne supporte plus
les privilèges dont jouissent encore noblesse et clergé. Des guerres sacrifient
les intérêts coloniaux de la France. Le roi s’aliène aussi le Parlement. Ses
ministres échouent dans leurs tentatives pour rendre l’impôt plus équitable et
réformer l’Etat. Impopulaire, moqué pour ses nombreuses favorites, le roi meurt
brutalement en 1773.
c) Le mécontentement :
i) Jeune, hésitant, Louis XVI affronte le mécontentement général: longtemps
écartée, la noblesse voudrait participer à la direction du pays ; la bourgeoisie
exige la reconnaissance de son rôle. Dès 1775, année d’une grave crise
agricole, la situation économique se dégrade. Tous en pâtissent, dont les
nobles: leurs revenus, liés à la production de leurs terres, baissent. La
noblesse augmente les impôts qu’elle prélève, exhume des taxes oubliées.
ii) Cette réaction nobiliaire soulève de violentes protestations. Des ministres,
Turgot, Necker ou Brienne tentent d’apaiser, de réformer le fonctionnement
de l’Etat, mais échouent. L’agitation conduit le roi à convoquer en 1789 les
états généraux, assemblée représentative des trois ordres, clergés, noblesse
et tiers état.
15
Littérature française d) La Révolution :
-- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle En juillet 1789, dans un contexte terrible - famine, émeutes paysannes contre les
seigneurs, brigandages- la prise de la Bastille marque le début de la révolution
parisienne, puis nationale. Déchirée par la guerre civile, la France se bat aux
frontières contre l’Europe monarchique. Les révolutionnaires abolissent les
privilèges et imposent les idées modernes d’égalité des droits entre tous les
hommes.
e) La littérature et la Révolution :
Fille des lumières, la Révolution française n’en conduisit pas moins avec les
excès de la terreur, à la faillite de l’Idéal de liberté et de tolérance prôné par
les philosophes. Dans l’histoire littéraire, la période révolutionnaire marque
une rupture : à une évolution des genres qui auraient peut-être conduit, comme
dans d’autres pays européens, à un néo-classicisme, elle substitue une brutale
interruption après laquelle s’épanouirent de nouvelles formes d’inspiration.
Dans la tourmente des évènements l’action se fait première, non que la littérature
disparaisse – la production des écrivains a été intense sous la Révolution – mais
elle se soumet aux exigences de l’actualité ou de la propagande et est, dans
l’ensemble, fort médiocre.
Les genres traditionnels ne correspondent plus à la sensibilité, à l’exigence du
nouveau public, qui s’élargit de plus en plus. Ce qui demande une nouvelle
langue. Le journalisme y répond, à sa façon.
Beaumarchais était le seul à pouvoir capturer le langage nouveau. En parlant
de son Figaro, c’est Napoléon qui avait dit que « C’est déjà la Révolution en
action. » A cette phrase, on peut ajouter une autre de Louis XVI au sujet de la
pièce de Beaumarchais : Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation
de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. » Aucun dramaturge
ne monterait à ce niveau.
Dans la poésie, seul André Chénier qui meurt sur l’échafaud deux jours avant
la chute de Robespierre et la fin des massacres.
C’est le dernier poète de ce siècle.
Robespierre, Marat, Saint-Just étaient des théoriciens de la Révolution. Ils sont
restés aussi les grands orateurs. Malheureusement, ils ne peuvent pas figurer
dans notre programme, mais je vous recommande vivement de les lire.
1.5 Notions/termes que vous avez
appris
Termes Les nouveaux /notions qu’il faut approfondir
Idéologie : Science des idées entendues comme faits de conscience, de leur
origine, de leurs rapports et de leur développement. Ou bien l’ensemble
de représentations, vision du monde propre à une société, une époque, un
mouvement intellectuel, un groupe social. Ex. l’idéologie des Lumières.
L’idéologie positiviste. Spécialement. Dans la doctrine marxiste, ensemble
d’idées, de valeurs et de normes propres à une classe sociale, qui inspirent son
16
action et servent ses intérêts particuliers. L’idéologie bourgeoise. L’idéologie Survol des grands
dominante courants littéraires
et points liminaires
Classicisme : Depuis le début du XIXe siècle, désigne, par opposition à
Romantisme, l’idéal esthétique qui a inspiré les principaux écrivains et artistes
français du XVIIe siècle: imitation des Anciens, culte du vrai, du beau, recherche
de l’ordre, de la clarté, d’un équilibre fondé sur la perfection de la forme et
l’économie des moyens. Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau sont
les principaux représentants du classicisme en littérature. La colonnade du
Louvre, le château de Versailles constituent des exemples du classicisme en
architecture
Romanticisme : Mouvement intellectuel, littéraire, artistique qui visait
à renouveler les formes de pensée et d’expression en rejetant les règles
classiques et le rationalisme, en prônant la nature, le culte du moi, la sensibilité,
l’imagination, le rêve, la mélancolie, la spiritualité, en réhabilitant le goût
contemporain, la couleur locale, la vérité historique. Ce mouvement artistique et
littéraire a donné une large place aux descriptions poétiques, aux épanchements
intimes, aux sujets sentimentaux, religieux, fantastiques, aux décors historiques
(notamment médiévaux), exotiques, et qui a pratiqué le mélange des genres,
recherché les effets de contraste.
Lumières : Philosophie des lumières. Idéologie soutenue par des philosophes
du dix-huitième siècle qui prônaient le progrès indéfini de la raison naturelle
dûment affranchie de toute tradition religieuse. Ces écrivains, penseurs étaient
appelés Philosophes.
Encyclopédie : L’Encyclopédie (de Diderot). Ouvrage monumental publié
au XVIIIe siècle par Diderot et d’Alembert sous le titre Encyclopédie ou
Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers.
Préciosité : Ensemble des traits (concernant les manières, le comportement,
l’expression des sentiments, le langage) particuliers aux Précieuses du XVIIe
siècle. Délicatesse extrême, raffinement voire affectation dans les manières, le
langage.
Questions : Tracez l’historique de la littérature française dès le début
jusqu’au XVIIIe siècle, avec les personnages clés et essayez de voir comment
l’écriture s’organisait autour des personnages importants, soit directement soit
indirectement. Pour faciliter votre tâche, divisez votre dissertation en siècles.
1.6 Conclusion
Ainsi, nous arrivons à la fin de cette leçon, consacrée au survol de la littérature
française du début jusqu’au XVIIIe siècle. C’est le fondement de la pensée
et la littérature françaises, car le dernier siècle de la période en considération
s’appellera le classicisme et le siècle suivant s’appellera le siècle du
romantisme.
1.7 Bibliographie
Collection : Lagarde et Michard
Larousse 17
Littérature française Perspectives Et Confrontations
-- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle ACTIVITE 1: Je ne vous ai pas donné exprès les dates de naissance et de décès
de ces écrivains que vous allez étudier. La première activité sera de faire la
liste alphabétique de ces noms. Parmi ceux-ci, y a-t-il quelques-uns que vous
connaissiez déjà?
ACTIVITE 2: Notez les dates de naissance et de la mort de ces auteurs pour
voir qui est proche de qui (chronologiquement) pour en apprécier les différences
de sensibilités, telles qu’elles se reflètent dans leurs œuvres (extraits ou œuvres
complètes)
18
Survol des grands
UNIT 2 LE ROMAN FRANÇAIS: DÈS LE courants littéraires
et points liminaires
DÉBUT JUSQU’AU XVIIIe SIÈCLE
Plan
2.0 Objectifs
2.1 Introduction
2.2 XVIe Siècle
2.3 XVIIe Siècle
2.4 XVIIIe Siècle
2.5 Conclusion
2.6 Termes/Notions du roman
2.7 Bibliographie
2.0 Objectifs
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez,
a) Vous familiariser avec les notions de base de ce qu’était le roman dès le
début jusqu’au XVIIIe siècle
b) Découvrir quelques œuvres des romanciers majeurs de cette période et
reconnaître leurs traits pertinents, apprécier leur contribution.
2.1 Introduction
Pour comprendre ce que c’était le roman à l’époque en question, il faut se
débarrasser de la notion actuelle de la forme de roman. Ce mot avait plusieurs
sens à l’époque: tout d’abord, il signalait la langue vulgaire – c’est à dire la
langue parlée par le peuple – langue dérivée du latin populaire par opposition au
latin classique, langue savante utilisée par le clergé. Ainsi, le verbe ‘romancier’
signifiait primitivement traduire un texte latin en français, puis il a commencé à
signifier raconter en français. L’art roman aussi désignait l’art romain, considéré
comme dégénéré, du début du Moyen Age. L’art romain, en architecture,
s’oppose à l’art gothique. Ainsi, il faut attendre des surprises quand on essaie
de voir l’évolution du roman français.
2.2 XVIe Siècle Siècle
Le roman au Moyen Âge XIe et XVIe siècle: Le roman apparaît comme une
des formes de la littérature courtoise. Les Lais de Marie de France ou les Tristan
et Iseut de Béroul et Thomas naissent à la cour d’Eleanor d’Aquitaine.
Le Roman de Renart (1170-1250) Ce que l’on a coutume de ressembler sous le
titre générique de Roman de Renart est constitué de plusieurs séries d’épisodes,
ou “ branches”, assez indépendantes les unes des autres et composées en vers
par différents auteurs entre 1170 et 1250. Leur unité est assurée par le retour
des mêmes personnages, en particulier de Renart, qui incarne la ruse, et dont 19
Littérature française les branches racontent les bons tours. Elle repose également sur l’utilisation
-- Du moyen âge d’un procédé qui trouve son origine aussi bien dans la littérature savante
jusqu’au 18e siècle
représentée notamment par la tradition gréco-latine, des fables d’Esope, ( VIe
siècle avant J.-C.) que dans le folklore universel: l’évocation de la vie et de la
société humaines par l’intermédiaire du travestissement animal. Ces principes
de composition laissent une assez grande liberté aux auteurs qui exploitent dans
un sens plus ou moins satirique les ressources du procédé. Ainsi Renart paraît
parfois positif, parfois négatif, mais toujours rusé.
Extrait LA TONSURE D’YSENGRIN
Voyant arriver une charretée de poissonniers, Renard fait le mort au bord de
la route. Heureux de l’aubaine, les marchands jettent Renart parmi les paniers
d’anguilles, après avoir décidé de le dépouiller de sa précieuse fourrure dès le
soir venu. Renart vide d’abord discrètement un panier de harengs, puis s’empare
de trois chapelets d’anguilles qu’il enfile autour de son cou avant de fausser
compagnie aux deux marchands qui restent stupéfaits. De retour chez lui,
Renard fait griller les anguilles réservées au repas familial. Attiré par l’odeur
des anguilles grillées, Ysengrin frappe à la porte de Renart.
« Seigneur mon compère, ouvrez-moi la porte!
Je vous apporte de bonnes nouvelles
Que vous trouverez bien agréables.”
Renart l’entendit, il le reconnut parfaitement,
Mais il ne sourcilla pas
Et fit la sourde oreille.
Ysengrin n’en revient pas,
Toujours dehors à souffrir de la faim
Et à baver d’envie.
Aussi insista-t-il: “ Ouvrez, cher seigneur !”
Renart se mit à rire
Et demanda :” Qui êtes -vous?
-C’est nous, répond l’autre.
-Qui vous? – C’est votre compère.
-Nous vous avions pris pour un voleur.
-Non, non, dit Ysengrin, ouvrez!
-Attendez donc, répond Renart.
Que les moines aient fini de manger,
Ils viennent de se mettre à table.
20 -Comment donc, fait l’autre, il y a des moines?
-Mais non, dit Renart, ce sont plutôt des chanoines, de Le Roman Français:
l’ordre de Tiron. Dès Le Début
Jusqu’au Xviiie
(A Dieu ne plaise que je mente !) Siècle
Je suis devenu l’un des leurs.
-Nomini Dame (1) dit le loup, c’est bien la vérité?
- Oui, par la sainte charité.
-Dans ce cas, accordez-moi l’hospitalité !
-Vous ne recevriez aucune nourriture.
-Dites-moi donc, vous n’avez pas de quoi?
-Si, par ma foi, dit Renart, mais laissez-moi vous
demander: êtes-vous venu ici pour mendier?
-Que non! Je voulais savoir ce que vous deveniez.
-Impossible, coupe Renart.
-Et pourquoi donc? demande le loup.
-Ce n’est pas le moment, dit Renart.
-Dites-moi donc: mangez-vous de la viande?
-Vous plaisantez, dit Renart.
-Que mangent donc vos moines?
-Je vais vous le dire sans ambages: des fromages
tendres, des poissons à larges têtes. Saint Benoît nous
recommande de ne jamais manger plus mal.
-Je ne m’en doutais pas, dit Ysengrin, je l’ignorais
totalement; mais soyez assez bon pour me loger. Je ne
saurais où aller de la journée.
-Vous loger? dit Renart. C’est hors de question.
Personne, à moins d’être moine ou hermite, ne
peut loger en ce lieu. Passez votre chemin: inutile
d’insister.”
Ysengrin, à ces mots, comprend parfaitement qu’il
aura beau faire, il n’entrera pas chez Renart.
Que voulez-vous? Il se résignera. Mais malgré tout, il
lui demande :
“ Le poisson, c’est bon à manger? Donnez-m’en
au moins un morceau, seulement pour le goûter.
Quel bonheur à ces anguilles d’avoir été léchées et
dépouillées, si vous daignez en manger! “
Renart, passé maître en roublardise, prit trois morceaux 21
Littérature française d’anguilles qui rôtissaient sur les charbons, cuits à
-- Du moyen âge point en sorte que la chair se défaisait et se détachait
jusqu’au 18e siècle
complètement. Renart en mangea un, il apporta l’autre
à celui qui attendait à la porte en disant: “ Compère,
approchez-vous un peu et acceptez par charité de la
nourriture de ceux qui sont sûrs que vous serez moine
un jour.”
Ysengrin répliqua: Je ne suis pas encore fixé sur mon
sort, mais c’est bien possible. Quant à la nourriture,
très cher maître, passez-la-moi prestement!”
L’autre la lui donne, il s’en saisit et a tôt fait de
l’engloutir. Il en aurait mangé bien davantage.
Renart demanda :”Comment la trouvez-vous?”
Le glouton frémit et tremble. Tout brûlant de convoitise
:” Vraiment, dit-il, seigneur Renart. Dieu vous le
rendra. Donnez-m’en encore un morceau, très cher
compère, pour m’inciter à faire partie de votre ordre.
-Par vos bottes, dit Renart, toujours à l’affut d’un
mauvais coup, si vous vouliez être moine, je vous
prendrais comme directeur spirituel, car je sais bien
que les seigneurs vous éliraient prieur ou abbé avant
la Pentecôte.
-Me faites-vous marcher?
-Point du tout, cher seigneur, dit Renart, sur ma tête,
je me permets de vous le dire, par les reliques de saint
Felix, il n’y aurait dans l’église aucun moine aussi
beau que vous.
-Aurais-je beaucoup de poissons au point d’être remis
de cette maladie qui m’a terrassé?”
Et le Renart de lui répondre: “Mais autant que vous
pourrez en manger. Mais il faut vous faire raser, couper
et tondre la barbe. “
Ysengrin se mit à gronder quand il entendit parler
d’être rasé.
“Ne tardons pas davantage, compère, dépêchez-vous
de me raser.”
Renart répond: Dans peu de temps, vous aurez une
grande et large tonsure. Juste le temps de chauffer
l’eau.”
Vous allez entendre maintenant une bonne
plaisanterie.
22 Renart mit l’eau sur le feu et la fit bouillir. Puis
revenu sur ses pas, il a fait passer la tête du loup par Le Roman Français:
un guichet de la porte. Ysengrin tend bien le cou. Dès Le Début
Jusqu’au Xviiie
Renart qui le prenait pour un parfait imbécile, lui a Siècle
violemment renversé l’eau bouillante sur la nuque:
Quelle méchanceté !
Ysengrin secoue la tête, montre les dents et fait une
horrible grimace. Il se recule en criant: “ Renart, je
suis mort. Puisse-t-il vous arriver malheur aujourd’hui.
Vous m’avez fait une tonsure bien grande!”
Et Renart lui a tiré une langue, longue de plus d’un
demi-pied.
“Seigneur, vous n’êtes pas le seul. Tout le couvent la
porte aussi grande.”
Roman de Renart. Branche III. V.216-353
NOTES: Déformation de in-nomine Domini, c’est à dire” au nom du Seigneur”.
Question: Analysez la psychologie de chacun des personnages et comment elle
contribue à la préparation de la facétie finale. (150 mots)
*****
François Rabelais (1494 – mort probablement en 1554) a fait la carrière de
prêtre séculier, de médecin, tout en écrivant « Les horribles et épouvantables
faits et prouesses du très renommé Pantagruel Roy des Dispodes, fils du Grand
Géant Gargantua, composez nouvellement par maitre Alcofribas Nasier. »
Ce pseudonyme de Maistre Alcofribas Nasier est l’anagramme de son propre
nom.
Extrait NAISSANCE DE PANTAGRUEL
Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et
perplexe? Ce fut Gargantua son père, car, voyant d’un
côté sa femme Badebec morte et de l’autre son fils
Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne savait que dire
ni que faire, et le doute qui troublait son entendement
était à savoir s’il devait pleurer pour le deuil de sa
femme, ou rire pour la joie de son fils.
“ Pleurerai-je? Oui, car pourquoi? Ma tant bonne
femme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui
fut au monde. Jamais je ne la verrai, jamais je n’en
recouvrerai une telle: ce m’est une perte inestimable. O
mon Dieu! Que t’avais-je fait pour ainsi me punir (2)?
Que n’envoyas-tu la mort à moi premier qu’à (3) elle?
Car vivre sans elle ne m’est que languir. Ha! Badebec,
ma mignonne, m’amie, mon petit con (toutefois elle
en avait bien trois arpents et de sexterrées (4), ma
tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantoufle,
jamais je ne te verrai. Ha! pauvre Pantagruel, tu as
perdu ta bonne mère, ta douce nourrice ta dame très 23
Littérature française aimée. Ha! Fausse(5) mort, tant m’es malévole (6),
-- Du moyen âge tant tu m’es outrageuse, de me tollir (7) celle à laquelle
jusqu’au 18e siècle
immortalité appartenait de droit. “
Et, ce disant, pleurait comme une vache; mais
tout soudain riait comme un veau, quand Pantagruel
lui venait en mémoire. “Ho! Mon petit-fils, disait-il,
mon couillon, mon peton, que tu es joli! et tant je suis
tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné un si beau fils, un
joyeux, tant riant, tant joli. Ho, ho, ho, ho! que je suis
aise! buvons. Ho! laissons toute mélancolie; apporte
du meilleur, rince les verres, boute (8) la nappe, chasse
ces chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme
cette porte, taille ces soupes (9), envoie ces pauvres,
baille(10)- leur ce qu’ils demandent, tiens ma robe
que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les
commères.”
Notes : (1) causée par la naissance de son fils. (2) pour que tu me punisses ainsi. (3) avant (4)
sexterée: surface nécessaire pour semer un sentier de blé. (5) perfide. (6) cruelle (7) enlever (8)
mets (9) tranches de pain. (10) la robe recouvrait le justaucorps (pourpoint).
François Rabelais, Pantagruel, Chap. 3.
Etudiez l’art de Rabelais: Appréciez comment le réel se mêle avec la fantaisie,
le comique: tout ceci avec l’invention verbale. En effet, avec le mélange du
moment très intense de la mort avec la naissance de l’enfant, Rabelais crée
un univers burlesque. Pourtant notez, dans le 2ème paragraphe, la parodie
de l’éloge funèbre. On a apprécié le rire énorme de Rabelais. Vous y trouvez
aussi la fantaisie et le comique. Etudiez pour ceci, les différentes façons dont
Gargantua appelle Pantagruel. (150 mots)
*****
Montaigne (1533 -1592). Ce qu’il a écrit, Les Essais, n’est pas un roman
proprement dit, car ceci n’est pas une fiction. Mais en tant que souvenirs,
réflexions, c’est comme le Journal d’un homme à la recherche de la sagesse
comme nous le verrons avec Madame de Sévigné: cela mérite qu’on les lise.
Aujourd’hui nous parlons d’autoportrait, d’autobiographie, d’autofiction. Alors,
Montaigne est-il précurseur de ce genre? Ou encore est-il notre contemporain?
Nous ne lirons que son avant-propos où il expose son dessein.
AU LECTEUR
C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès
l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin, que
domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération
de ton service, ni de ma gloire: mes forces ne sont pas
capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité
particulière de mes parents et amis: à ce que m’ayant
perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt), ils y puissent
retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs
et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus
24 vive la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût
été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse Le Roman Français:
mieux paré e me présenterais en une marche étudiée. Dès Le Début
Jusqu’au Xviiie
Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle Siècle
et ordinaire, sans contention et artifice: car c’est moi
que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma
forme naïve, autant que la révérence publique me l’a
permis. Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit
vivre encore sous la douce liberté des premières lois
de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers
peint tout entier, et tout nu, Ainsi, lecteur, je suis moi-
même la matière de mon livre: ce n’est pas raison que
tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain.
Adieu donc. De Montaigne, ce premier de mars mille
cinq cent quatre-vingts.
Question: Montrez, en analysant ce texte comment, on peut y voir les différent
aspects de l’objectivité et de la subjectivité, tels que la hardiesse, modestie,
honnêteté, ou l’équilibre de la personnalité de l’auteur? (150 mots)
2.3 XVIIe Siècle
Le Roman français au XVIIe siècle: Siècle de l’ordre et de la grandeur
monarchique, siècle du classicisme. Voilà les clichés concernant cette période.
Elle est plus connue pour le théâtre grâce aux noms comme Racine, Corneille
et Molière, mais les auteurs de la prose n’y manquent pas non plus. La Fontaine
et ses Fables, et Madame de Sévigné dont les Lettres illustrent l’écriture de
cette période. De l’autre côté, Descartes, Pascal, La Rochefoucauld, Bossuet
ont contribué de façon majeure à la vie intellectuelle de la période, même si ce
qu’ils ont écrit n’est pas la littérature stricto sensu. Un trait de l’écriture de
cette période qui mérite d’être noté, c’est la préciosité que Molière a ridiculisée
dans sa pièce, Les Précieuses Ridicules. Mais, en réalité, la préciosité reflète
une évolution de mœurs: elle implique la suprématie des règles de vie propre à
une société citadine – parisienne et policée; elle résume un progrès des bonnes
manières, de l’art de vivre; elle témoigne du développement de l’instruction,
du goût des arts et des belles-lettres; elle impose la galanterie et le respect de la
femme; elle revendique pour la condition féminine de nouveaux droits. Bref,
la préciosité prépare la morale de « l’honnête homme », et, au travers de son
féminisme, aspire à une forme de dignité et de pureté.
Madame de Sévigné : Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné,
devient veuve à l’âge de vingt-six ans. Elle se consacre dès lors à l’éducation de
ses deux enfants et fréquente assidûment la cour du surintendant Fouquet. Elle
connaît aussi les personnes qui vont acquérir la célébrité en littérature ou en
politique. Quand sa fille se marie avec le comte de Grignan et quitte sa maison
familiale, Mme de Sévigné vit mal ce déchirement et se met à écrire les lettres
qui la rendront célèbre.
Extrait : L’EXPERIENCE DE LA VIE MONDAINE.
Il faut que je vous conte une petite historiette, qui
est très vraie, et qui vous divertira. Le Roi se mêle
depuis peu de faire des vers ; MM. de Saint-Aignan et 25
Littérature française Dangeau (1) lui apprennent comme il s’y faut prendre.
-- Du moyen âge Il fit l’autre jour un petit madrigal, qui lui-même ne
jusqu’au 18e siècle
trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de
Gramont: “Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez
ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu
un si impertinent. Parce qu’on sait que depuis peu
j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons.”
Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi: “ Sire, Votre
Majesté juge divinement bien de toutes les choses: il
est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal
que j’aie jamais lu.” Le Roi se mit à rire, et lui dit:
“N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat? –
Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom.
- Oh bien! dit le Roi, je suis ravi que vous m’en ayez
parlé si bonnement; c’est moi qui l’ai fait. Ah! Sire,
quelle trahison! Que Votre Majesté me le rende; je
l’ai lu brusquement. – Non, Monsieur le maréchal: les
premiers sentiments sont toujours les plus naturels.”
Notes : (1) Marquis de Dangeau est courtisan et auteur du Journal de la cour de la Louis XIV.
Lettre à Monsieur Pomponne, 1er décembre 1664.
Question: Relevez les différences d’usage de langue (vous voyez ici le français
du XVIIe siècle.) Relevez dans le discours du Roi comment il a préparé son coup
pour se moquer du courtisan, et montrez comment l’auteur passe un jugement
sur la vie à la cour. (150 mots)
*****
La Fontaine (1621-1695) a pratiqué tous les genres littéraires: il a écrit des
poèmes de circonstances, des poésies religieuses, des poésies précieuses, des
contes, un pamphlet, des farces, comédies et opéras, des lettres de voyage, des
exposés scientifiques, un drame religieux. Toutefois, c’est dans les Fables que
son art trouve toute sa mesure. Lisons une fable très connue:
Extrait: LE CORBEAU ET LE RENARD
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage:
“Hé! Bonjour, Monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
Sans mentir, si votre ramage(1)
Se rapporte (2) à votre plumage,
Vous êtes le phénix(3) des hôtes de ces bois.”
26 A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie;
Et pour montrer sa belle voix, Le Roman Français:
Dès Le Début
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Jusqu’au Xviiie
Siècle
Le Renard s’en saisit, et dit: “ Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.”
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Jean de la Fontaine, Fables. I.2.
Notes : (1) chant des petits oiseaux (2) qui est en rapport avec (3) oiseaux légendaires qui avait
la particularité de renaître de ses cendres.
Question: Appréciez l’art dans ce poème. (100 mots)
2.4 XVIIIe Siècle
Le roman au XVIIIe siècle : Ce siècle qui est considéré schématiquement
« le siècle des Lumières », s’oppose au XVIIe siècle. Celui-ci était stable,
religieux, monarchique et classique, alors que le XVIIIe siècle était libertin,
révolutionnaire et préromantique. Il y a les philosophes qui vont amener
la Révolution. Les Salons, les Cafés et les Clubs vont aider à développer la
réflexion. Nous ne lirons pas l’Encyclopédie, œuvre qui reflète et marque la
période, mais notons que l’encyclopédiste Diderot était aussi un romancier,
comme le sont les philosophes Voltaire et Rousseau. Et même Montesquieu qui
a écrit les Lettres persanes.
Montesquieu: ce bordelais est devenu parisien pour satisfaire sa curiosité
intellectuelle, comme le feront ses protagonistes des Lettres persanes.
Extrait : LES LETTRES PERSANES
Rica, à Ibsen, à Smyrne.
Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à
l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si
j’avais été envoyé du Ciel: vieillards, hommes, femmes,
enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se
mettait aux fenêtres; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt
un cercle se former autour de moi: les femmes mêmes faisaient
un arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m’entourait;
si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes
dressées contre ma figure: enfin jamais homme n’a tant été
vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui
n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient
entre eux: “ Il faut avouer qu’il a l’air bien persan.” Chose
admirable! je trouvais mes portraits partout: je me voyais
multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées:
tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu. 27
Littérature française Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge: je ne me
-- Du moyen âge croyais pas un homme si curieux et si rare: et quoique j’aie
jusqu’au 18e siècle
très bonne opinion de moi, je ne me serai jamais imaginé
que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais
point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan
et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait
encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable.
Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement: libre
de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus
juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avais
fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique: car
j’entrais tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais
quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût
regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche.
Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie
que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un
bourdonnement: “Ah! ah! Monsieur est Persan? c’est une
chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan?”
Question: Montrez comment Rica associe l’ironie et la pratique du doute pour
créer l’humour et se moquer des Parisiens? (150 mots au maximum)
*****
Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814): grand voyageur, il est ami de
Rousseau dont il partage l’amour de la nature. Ses écrits essaient de créer une
atmosphère idyllique.
Paul et Virginie: Paul et Virginie est l’amour entre les adolescents, des âmes
pures, de la tendresse qui s’éveille inconsciemment dans les jeunes cœurs. Ici, il
s’agit de Virginie, fille de Mme de la Tour et de Paul, fils de Marguerite, l’amie
de Mme de la Tour. On se trouve à l’île de France (actuelle île Maurice). On
voit ici la dernière entrevue entre les deux protagonistes.
Extrait : LA DERNIERE ENTREVUE
Cependant, l’heure du souper étant venue, on se mit
à table, où chacun des convives, agités de passions
différentes, mangea peu, et ne parla point. Virginie
en sortit la première, et fut s’asseoir au lieu où nous
sommes. Paul la suivit bientôt après, et vint se mettre
auprès d’elle. L’un et l’autre gardèrent quelque
temps un profond silence. Il faisait une de ces nuits
délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont
le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La
lune paraissait au milieu du firmament, entourée
d’un rideau de nuages, que ses rayons dissipaient par
degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les
montagnes de l’île et sur les pitons, qui brillaient d’un
vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On
entendait dans les bois, au fond des vallées, au bout des
rochers, de petits cris, de doux murmures d’oiseaux qui
28
se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la Le Roman Français:
nuit et la tranquillité de l’air. Tous, jusqu’aux insectes, Dès Le Début
Jusqu’au Xviiie
bruissaient sous l’herbe. Les étoiles étincelaient au Siècle
ciel et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait
leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des
regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué
du rivage de l’île par les feux rouges des pêcheurs. Elle
aperçut à l’entrée du port une lumière et une ombre:
c’était le fanal et le corps du vaisseau où elle devait
s’embarquer pour l’Europe, et qui, prêt à mettre à la
voile, attendait à l’ancre la fin du calme. A cette vue,
elle se troubla, et détourna la tête pour que Paul ne la
vît pas pleurer.
Question: Regardez comment la nature s’accorde avec l’état d’âme des
personnages. (C’est l’harmonie qui sera le thème majeur des romantiques.)
*****
Voltaire: (1694-1778) Voltaire (nom de plume de François Marie Arouet) a
écrit dans toutes les formes: épopée, poésie, théâtre, pamphlets. Il s’est aussi
engagé dans les grands débats politiques et sociaux de son siècle.
Candide est l’œuvre la plus connue de Voltaire. C’est à la fois un récit d’aventures,
un roman picaresque et une satire. (Cherchez ces termes de la critique littéraire)
Le jeune et naïf Candide trébuche d’une (més)aventure à l’autre, combat dans
des guerres, se fait arrêter, aller être presque brûlé vif, trouve l’Eldorado et le
quitte.
Extrait : LE NEGRE DE SURINAM
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par
terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est à dire d’un
caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe
gauche et la main droite. “Eh, mon Dieu! lui dit Candide en
hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je
te vois?- J’attends mon maître, M. Venderdendur, le fameux
négociant, répondit le nègre. -Est-ce M. Venderdendur, dit
Candide, qui t’a traité ainsi? - Oui, monsieur, dit le nègre;
c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
vêtement deux fois l’année; quand nous travaillons aux
sucreries et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe
la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la
jambe; je me suis trouvé dans ces deux cas: c’est à ce prix
que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma
mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle
me disait: “Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être
esclave de nos seigneurs les blancs et tu fais par-là la fortune
de ton père et de ta mère ”.Hélas! je ne sais pas si j’ai fait
leur fortune mais ils n’ont pas fait la mienne; les chiens, les
singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux
29
Littérature française que nous. Les fétiches hollandais, qui m’ont converti, me
-- Du moyen âge disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants
jusqu’au 18e siècle
d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste; mais si
ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de
germain: or, vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec
ses parents d’une manière plus horrible. - O Pangloss! s’écria
Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination! C’en est
fait, il faudra qu’à la fin, je renonce à ton optimisme.- Qu’est-
ce qu’optimisme? disait Cacambo.- Hélas! dit Candide. C’est
la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal.” Il
versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il
entra dans Surinam.
Question: Dans les événements qui sont relatés ici, quelles idées métaphysiques
(famille, idéologie, religion) peut-on voir? Quelles conditions réelles (société,
vie personnelle, religion, conversion?) Quel paraît être le point de vue de
Voltaire? (150 mots)
*****
Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) a une vie mouvementée. Sa pensée va
influencer toute la période. Rousseau a écrit sur les thèmes très variés: société,
politique, bonheur, civilisation. Son Emile est un traité de l’éducation des
garçons. Il croit que l’homme est né bon, mais c’est la culture et la civilisation
qui sont la cause de sa chute. Avec ses Rêveries, Rousseau est considéré le
précurseur du romantisme.
LA NOUVELLE HELOISE
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE relate l’histoire d’amour d’un
précepteur, Saint-Preux et son élève, Julie, à travers les lettres qu’ils échangent.
Pourtant, l’aveu de cet amour est impossible. Les parents de Julie s’opposent à
cette alliance. Le père même bat sa fille. Les amants se séparent, sous l’influence
de sa famille, Julie se marie .Saint-Preux part à l’étranger. Au retour, Saint-
Preux trouve que Julie a pris la décision d’honorer ses vœux matrimoniaux et
de remplir ses devoirs d’épouse.
Voici la fin de la IIIe partie. (Lettre 26) Saint-Preux va embarquer à Plymouth
sur l’escadre de M. Anson. Julie s’est mariée. Saint-Preux ne doit plus lui écrire;
il adresse donc sa lettre à Claire, devenue Mme d’Orbe, mais c’est à Julie que
parle son cœur.
Extrait:
“ Je pars, chère et charmante cousine, pour faire le tour
du globe; je vais chercher dans un autre hémisphère la
paix dont je n’ai pu jouir dans celui-ci. Insensé que je
suis! je vais errer dans l’univers sans trouver un lieu
pour y reposer mon cœur; je vais chercher un asile où
je puisse être loin de vous! Mais il faut respecter les
volontés d’un ami, d’un bienfaiteur, d’un père. Sans
espérer de guérir il faut au moins le vouloir, puisque
Julie et la vertu l’ordonnent. Dans trois heures je vais
30
être à la merci des flots; dans trois jours je ne verrai Le Roman Français:
plus l’Europe; dans trois mois je serai dans des mers Dès Le Début
Jusqu’au Xviiie
inconnues où règnent d’éternels orages; dans trois ans Siècle
peut-être…Qu’il serait affreux de ne vous plus voir!
Hélas! le plus grand péril est au fond de mon cœur:
car, quoi qu’il en soit de mon sort, je l’ai résolu, je le
jure, vous me verrez digne de paraître à vos yeux, ou
vous ne me reverrez jamais.
Votre amie a donc ainsi que vous le bonheur d’être mère!
Elle devait donc l’être! …
Il faut finir, je le sens. Adieu, charmantes cousines. Adieu,
beautés incomparables. Adieu, pure et célestes âmes. Adieu,
tendres et inséparables amies, femmes uniques sur la terre.
Chacune de vous est le seul objet digne du cœur de l’autre.
Faites mutuellement votre bonheur. Daignez-vous rappeler
quelquefois la mémoire d’un infortuné qui n’existait que
pour partager entre vous tous les sentiments de son âme,
et qui cessa de vivre au moment qu’il s’éloigna de vous. Si
jamais…
Question: Relevez la passion et le lyrisme dans ce texte. (100 mots) Essayez de
les lier aux textes romantiques que vous étudierez.
2.5 CONCLUSION
Nous arrivons à la fin de cette leçon.
Ici, vous avez étudié le développement du roman français dès le début jusqu’au
XVIIIe siècle. Vous avez vu comment le terme même de roman a évolué et
quelles en étaient les causes (La lecture parallèle de la leçon de théâtre vous
permettra de le mieux comprendre).
Vous avez vu aussi la technique du roman qui évolue avec le temps et les
inventions qui vont avec: 1) la forme versifiée du roman au début 2) la prose 3)
la forme épistolaire (4) la place du lecteur et l’importance qui lui a été accordée
Vous avez vu quelques exemples de ces aspects techniques du roman dans les
extraits. Vous trouverez les définitions de ces notions plus loin. (en 7)
Ainsi vous êtes en mesure d’apprécier le développement du roman (non
seulement en tant que genre littéraire en général mais aussi en tant que roman
français, en particulier) dans les périodes qui vont suivre, et que vous allez
étudier dans les leçons ultérieures, surtout au XXe siècle.
Question (sur l’ensemble de la leçon): Dissertez sur la forme du roman à
travers les extraits que vous avez étudiés.
2.6 Termes/Notions du roman
Conte : Récit, généralement court, de faits imaginaires. (Voltaire en écrit).
Epistolaire : Roman composé de lettres fictives écrites par un ou plusieurs de
ses personnages. Exemples: Rousseau, Montesquieu
31
Littérature française Fable: court récit allégorique, en vers ou en prose, contenant une moralité.
-- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle Fantastique: caractérise une œuvre littéraire qui se réfère, non au réel, mais au
rêve, au surnaturel, à la magie ou à la science-fiction.
Idyllique: caractérise une situation, souvent amoureuse, où tout est naïf, tendre,
facile et sans nuages. (Exemples: Bernardin de Saint-Pierre).
Narrateur: désigne, en littérature, le personnage qui raconte l’histoire
constituant le texte, quand il s’agit d’un récit et qui se présente lui-même dans
ce rôle. (Exemples: Montaigne, Montesquieu)
Pamphlet: écrit, le plus souvent bref, destiné à attaquer des personnes ou des
institutions de manière directe et agressive.
Parodie: imitation irrespectueuse d’un ouvrage, d’un style, d’une personne
dont on veut se moquer. (Montesquieu)
Pastorale: œuvre littéraire et/ou musicale mettant en scène des bergers et
des bergères. Par extension, œuvre faisant une large part à la description et à
l’exaltation d’une vie simple, dans un cadre naturel. (Exemple: Paul et Virginie,
œuvre de Rousseau).
Pathétique: caractère de ce qui provoque une forte émotion, le plus souvent
dans le registre grave ou triste. (Prévost)
Roman: Ce terme désigne à l’origine la langue vulgaire (populaire) par
opposition au latin (qui était la langue de l’église), le français médiéval. On
rencontre donc, l’expression « mettre en roman » qui signifie traduire ou adapter
sous forme de récit en langue française une culture transmise jusque-là en latin.
Avec Chrétien de Troyes, le mot ‘roman’ s’impose et prend un sens plus riche
dans la mesure où il suppose également un travail d’écriture plus personnel.
2.7 Bibliographie
1. Lagarde et Michard
2. Collection Perspectives et Confrontations (Hachette)
3. Collection Larousse
32
Le Roman Français:
UNIT 3 LA POÉSIE FRANÇAISE Dès Le Début
Jusqu’au Xviiie
JUSQU’AU XVIIIe SIÈCLE Siècle
Plan
3.0 Objectifs
3.1 Introduction
3.2 La poésie du Moyen Âge - La poésie du XVIe siècle Extraits
3.3 La poésie du XVIIe siècle: Malherbe, Boileau
3.4 La poésie du XVIIIe siècle – Chénier
3.5 Termes techniques concernant la poésie
3.6 Conclusion
3.7 Bibliographie
3.0 Objectifs
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez,
a) Vous familiariser avec les notions de base de ce qu’était la poésie jusqu’au
XVIII e siècle
b) Découvrir quelques œuvres poétiques et reconnaître leurs traits pertinents.
3.1 Introduction
La poésie est le premier de tous les genres littéraires et occupe dans la hiérarchie
des lettres une place importante, puisqu’elle est née dans la solitude, est le signe
du pouvoir créateur de l’homme et du pouvoir créateur des mots, même quand il
n’est pas encore formé par l’art poétique, c’est à dire une technique. Comme dira
Victor Hugo, poète national de la France (et aussi homme politique): “ la poésie
est tout ce qu’il y a d’intime dans tout.” Au cours de son évolution, la poésie
française prendra de différentes formes (chanson*, sonnets*, alexandrin*, vers
libres* distiques* etc., – la liste est vraiment longue) ainsi que s’embellira de
différentes figures (assonance, métaphores, personnification, litotes, etc.- cette
liste est aussi longue Voir le livre de Pierre Fontanel, Figures de style.). Même
au début, c’est à dire dans la période qui nous concerne, elle n’est pas sans une
tradition, puis que la poésie française du Moyen Age s’inspire de la poésie
latine, langue dont est issue le français. Mais nous nous bornerons à lire les
poètes français
3.2 La poésie du Moyen Age - La poésie
du XVIe siècle Extraits
La poésie du Moyen Age est illustrée par ce genre autonome qui est la chanson
de geste. Ce genre a une forme différente (c’est une chanson faite pour être
chantée, était composée en laisses ‘assonancées” de décasyllabes. Ce genre,
c’était l’épopée, alors que le roman était fait pour être lu, était un récit en vers,
33
des octosyllabes à rimes plates le plus souvent. La chanson de geste aussi
Littérature française exalte les hauts faits guerriers, alors que le roman célèbre le goût de l’aventure,
-- Du moyen âge laisse une place au merveilleux et exalte le rôle de l’amour. Prenons quelques
jusqu’au 18e siècle
exemples :
La Chanson de Roland est écrite en dialecte anglo-normand, et est fondée sur un
canevas simple : la jalousie d’un fier baron, Ganelon, qui le pousse à la trahison:
la lutte farouche et désespérée de l’arrière -garde de Charlemagne conduite par
Roland à Roncevaux; le châtiment du traître et la victoire complète sur l’armée
sarrasine. Il est probable que le poème a amplifié et dramatisé certains faits
historiques, mais l’amplification et la dramatisation donne à l’œuvre toute sa
grandeur et son charme.
Extrait :
XII
Gane (1) est venu… pour trahir, ô douleur !
Alors se tient ce conseil de malheur.
XIII
« Seigneurs barons, dit l’empereur très sage
Le roi, païen m’a transmis un message.
Il me promet grands dons sur ses trésors :
Des lévriers, des lions et des ours,
Sept cents chameaux et mille beaux autours (2),
Plus quatre cents mulets, traînant encore,
Cinquante chars au moins, tout chargés d’or.
Mais il entend que je m’en aille en France.
Il me suivra dans Aix, ma résidence,
Y recevra notre loi salutaire,
Et fait chrétien, de moi tiendra ses terres,
Quel est le fond de son cœur? Je ne sais.
-Prenons bien garde! » - exclament les Français.
XIV
Quand l’empereur a fini ses raisons,
Le preux (3) Roland, qui ne peut y souscrire,
En pied se dresse et vient y contredire:
34 « Croire Marsile! ah! Quelle déraison !
Voilà sept ans qu’en guerre nous passons […] La Poésie Française
Jusqu’au Xviiie
Toujours en traître agit le roi Marsile […] Siècle
Poursuivez donc la guerre commencée :
En Saragosse amenant votre armée,
Assiégez-la plutôt jusqu’à mourir,
Et vengez ceux qu’un félon (3) fit périr. »
XV
Pensif, le roi, dont l’œil au sol s’attache,
Flatte sa barbe et tire sa moustache,
A son neveu ne disant oui ni non.
Tous les Français se taisent…Ganelon
En pied se dresse et s’en vient devant Charles,
Et fièrement à l’empereur il parle:
« N’écoutez pas les insensés,- ni moi,
Ni d’autres-, mais votre seul avantage.
Lorsque Marsile ici vous mande, ô Roi,
Qu’à jointes mains il veut vous faire hommage,
Qu’il veut tenir de vous l’Espagne en don
Et recevoir la loi que nous gardons,-
Qui vous exhorte à rejeter ces gages,
Point ne lui chaut quelle mort nous attend.
Conseil d’orgueil est toujours imprudent.
Laissons les fous et nous tenons aux sages. »
Notes: (1) Ganelon ; (2) oiseau rapace utilisé pour la chasse ; (3) Hardi ; (4) celui qui trahit le
serment féodal.
La Chanson de Roland, traduction Henri Chambard, A. Colin 1919
Question: Analysez l’image proposée ici de Charlemagne et de son pouvoir?
En relevant les arguments de chacun définissez comment Roland et Ganelon
s’opposent idéologiquement et aussi psychologiquement. (En 150 mots)
François Villon (vers 1432- après 1463):
La personnalité de Villon est fondée à la fois sur les faits réels et sur une fiction
issue en grande partie de son œuvre elle-même. Selon son Testament, il est né
François de Montcorbier mais empruntera à son père adoptif le nom de François 35
Littérature française Villon. Fait ses études à la faculté des arts de Paris où il succombe aux tentations
-- Du moyen âge de débauche. En 1455, il blesse mortellement un prêtre et a des démêlés avec la
jusqu’au 18e siècle
justice qui le conduisent à plusieurs reprises en prison. En 1462, il est condamné
à la pendaison. Il fait appel et sa peine est commuée en un bannissement de dix
années. Il quitte alors Paris et, à partir de 1463, sa trace est totalement perdue.
Il a laissé deux œuvres: Lais (1456) et Le Testament (1461-1462), conçus sur
le principe du testament fictive et parodique. Ils mettent en scène la figure
désabusée du poète. Une succession de legs (donations) dérisoires et burlesques
fournit l’occasion de mordantes satires dans lesquelles le poète s’en prend aux
différentes personnes qu’il a connues. Les balades qui ponctuent le Testament,
œuvre plus développée et plus élaborée, élèvent toutefois cette poésie au rang
d’une méditation sur le thème de la fuite du temps et de la mort.
L’épitaphe Villon :
Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se (1) pitié de nos pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis (2).
Vous nous voyez ci attachez cinq, six :
Quant de (3) la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça (4) dévorée et pourrie
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Se frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis (5)
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bons sens rassis (6) ;
Excusez-nous, puisque sommes transis (7),
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie (8) :
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Poésie diverses, l’épitaphe Villon
36 Notes: (1) Si (2) Pitié (3) Quant à (4) Depuis un certain temps. (5) Tués (6) Ne possèdent pas
tout leur bon sens.(7) Trépassés (8) Que personne ne nous insulte.
Question : A quel sentiment les pendus font-ils appel chez les vivants? La Poésie Française
Jusqu’au Xviiie
La poésie au XVIe siècle : Siècle
La Pléiade est un groupement d’auteurs qui va mettre en œuvre l’art poétique
défini par la Défense et Illustration de la langue française, écrit par Joachim
du Bellay, en réponse à l’Art Poétique de Thomas SEBILLET (1512-1589). Ce
groupe avait, comme la constellation Pléiade, sept étoiles, et avait pour chef de
file, bien entendu, Joachim Du Bellay. Dans le groupe figuraient Ronsard,
Pontus de Tyard, Baïf, Peletier, Belleau et Jodelle. Ils seront initiés aux trésors
de la littérature grecque et latine, qu’ils imiteront à leur façon. Leur modèle
sera le poète Pétrarque, un érudit latiniste qui a réanimé la tradition élégiaque*
des anciens, mais il a surtout proposé un modèle de l’amour courtois*: l’amant
voue à sa belle un culte quasi religieux et écrit pour trouver les mots qui puissent
rivaliser avec une telle perfection. C’est ce qu’on appelle le pétrarquisme.
Joachim du Bellay (1522-1560) auteur de La Défense et l’illustration de la
langue française se donne à la réalisation de ses principes en L’Olive. Il y
pratique l’imitation- en empruntant aux Italiens et poursuivit le perfectionnement
formel. Il est aussi auteur de Regrets qui regroupent 191 sonnets qui s’organisent
selon un plan. Ils ont été rédigés à la suite d’une visite (forcée!) par son cousin,
le cardinal Jean Du Bellay, évêque de Paris et le Protecteur de Rabelais qui s’est
rendu à Rome pour arranger un conflit entre la France et Charles Quint. « Je
suis né pour la muse, on me fait ménager » dit le poète (Regrets, 39).
Extrait :
France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle:
Ores (1), comme un agneau qui sa nourrice
appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m’as pour enfant avoué (2) quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, o cruelle?
France, France, réponds à ma triste querelle? (3)
Mais nul, sinon, Echo, ne répond à ma voix.
Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine;
Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine
D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las! Tes autres agneaux n’ont faute de pâture,
37
Littérature française Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure;
-- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle Si (4) ne suis-je pourtant le pire du troupeau
Notes: (1) maintenant (2) reconnu (3) plainte (4) toutefois
Joachim du Bellay, Les Regrets, 9.
Extrait :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là, qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup d’avantage?
Plus me plait le séjour qu’ont bâti mes aïeux
Que des palais romains le font audacieux,
Plus que marbre dur me plaît l’ardoise fine.
Plus mon Loire gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin (2)
Et plus que l’air marin (3) la douceur angevine.
Joachim De Bellay, les Regrets, 31.
Notes: (1) Jason (2) Une des sept collines de Rome sur laquelle se bâtirent les palais impériaux.
(3) Rome n’est qu’à une vingtaine de km. de la mer.
Question: Analysez la conception du bonheur de Du Bellay. Y a-t-il des
nuances ou est-ce une notion monolithe? (150 mots)
Comment l’auteur arrive à faire ressortir une image personnelle de simplicité,
d’intensité dans ce monde complexe et flou?
Pierre de Ronsard (1524-1585) a exercé une grande influence sur son époque.
Sous le règne de Charles X (1560-1574), il jouit d’une grande gloire et d’une
grande fortune aussi, tellement il est salué. Il a su faire la synthèse des goûts
humanistes qui, au cœur du siècle, pouvaient pleinement s’épanouir. On y voit
la fuite du temps, victoire de la mort, désir de retrouver une stabilité, en se
38
réfugiant dans la nature et dans l’éternité des cultures antiques. Lisons le plus La Poésie Française
célèbre de son poème dont l’architecture est tellement classique que le thème, Jusqu’au Xviiie
Siècle
lui aussi tellement rebattu, est devenu inexprimable autrement.
Extrait :
Mignonne, allons voir si la rose,
Qui, ce matin, avait déclose, (1)
Sa robe, de pourpre au Soleil
A point perdu, cette vêprée, (2)
Les plis de sa robe pourprée.
Et son teint au votre pareil.
Las! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las! Las! Ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté
Cueillez, cueillez, votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Notes: (1) ouvert (2) ce soir
Pierre de Ronsard, Ode. 1,17
Extrait :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la
chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
“ Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle !”
39
Littérature française Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
-- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et, fantôme sans os :
Par les ombres myrteux (1), je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez des aujourd’hui les roses de la vie.
Notes: (1) Aux enfers, une forêt de myrtes abrite les amoureux célèbres.
Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, II, 43.
Question: Etudiez la simplicité de l’expression, de la disposition qui fait
absolument oublier la banalité du thème et fait appel à la suggestivité du
sentiment. (150 mots)
Pensez-vous que la rose soit un symbole? Si oui, de quoi? (Le ‘symbolon’ des
Grecs était un objet coupé en deux, constituant un signe de reconnaissance
quand les porteurs pouvaient assembler les morceaux. Donc, entre les deux
éléments du tout existait un rapport de complémentarité. Il y a symbole quand
il y a coexistence de deux sens: ces rapports peuvent exister entre les choses,
entre ce qui es visible et invisible.)
Question globale sur le Moyen Âge : Appréciez les termes courtois ( roman
courtois, théâtre courtois, poésie courtoise), Préciosité , Expression classique,
pure, chaste, laconique, sujet élevé ( et non banal, quotidien même s’il est
populaire, dépourvu de souillure – qui viendra avec le romantisme).
3.3 La poésie du XVIIe siècle: Malherbe,
Boileau
Au temps de Ronsard, le poète était un devin inspiré assurant une médiation
entre Dieu et les hommes. Maintenant, le poète est courtisan. Il gagne une
confortable sécurité matérielle, mais en acceptant de se placer sous l’étroite
dépendance des grands, il perd sa liberté de création. Ainsi, on attend que le
poète consacre son talent à glorifier les exploits, les amours et les valeurs du
prince. Ainsi, sont annoncées les tendances classiques. Malherbe est un poète
de cour et esthète préclassique.
François de Malherbe (1555-1628): Auteur d’une Ode à la Reine sur sa
40 bienvenue en France, Malherbe fait son entrée dans la cour et y impose son
prestige intellectuel et fait autorité sur quelques adeptes. La Poésie Française
Jusqu’au Xviiie
\ Siècle
Extrait : AU ROI LOUIS XIII
Qu’avec une Valeur à nulle autre seconde (1),
Et qui seule est fatale (2) à notre guérison,
Votre courage, mûr en sa verte saison
Nous ait acquis la paix sur la terre et sur l’onde;
Que l’hydre de la France, en révoltes féconde (3),
Par vous soit du tout (4) morte, ou n’ait plus de
poison,
Certes c’est un bonheur dont la juste raison
Promet à votre front la couronne du monde.
Mais qu’en de si beaux faits vous m’ayez pour
témoin,
Connaissez-le (5), oh Roi, c’est le comble du
soin(6)
Que de vous obliger ont eu les destinées.
Tous vous savent louer, mais non également ;
Les ouvrages communs vivent quelques années :
Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
Notes: (1) Pareille (2) indispensable à (3) allusion la révolte des huguenots (4) tout à fait (5)
reconnaissez-le, avouez-le, (6) la sollicitude
François de Malherbe , Au Roi ( Louis XIII) vers 1624.
Question: En analysant le poème, relevez d’une part les qualités politiques
attribuées au roi. En même temps, montrez comment Malherbe se différencie
des autres et se montre supérieur.
Nicolas Boileau (1636-1711) : Malherbe n’a pas laissé de texte théorique.
C’est Boileau à qui vient cette responsabilité. On le croit un théoricien serein,
mesuré, incarnant dans sa personne et dans ses choix les valeurs représentatives
du classicisme – bon sens, ordre, raison, équilibre. Or tous ceux qu’il a côtoyés
– dont Mme de Sévigné- s’accordent à souligner le caractère impulsif et parfois
violent. Boileau se lance dans les polémiques littéraires, comme nous le voyons
dans cet extrait.
41
Littérature française Extrait:
-- Du moyen âge
jusqu’au 18e siècle Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée
N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.
Tout reconnut (1) ses lois ; et ce guide fidèle (2)
Aux auteurs de ce temps sert encore de modèle.
Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté,
Et de son tour heureux imitez la clarté.
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre (3),
Mon esprit aussitôt commence à se détendre (4);
Et, de vos vains (5) discours prompt à se détacher,
Ne suit point un auteur qu’il faut toujours chercher
(6).
Il est certains esprits dont les sombres (7) pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour (8) de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire apprenez à penser.
Nicolas Boileau, Art Poétique. V.131-150
Notes: (1) tous reconnurent (2) qui mérite la confiance (3) comprendre (4) relâcher (5) creux,
vides (6) chercher à comprendre (7) obscures, confuses.
Questions: Quelles sont les qualités qu’apprécie Boileau chez Malherbe et
quels conseils généraux donne-t-il aux auteurs?
3.4 La poésie du XVIIIe siècle – Chénier
Ce siècle, plein de penseurs sérieux (Les Philosophes ou les Lumières) comme
Diderot, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, est assez pauvre en poètes proprement
dit. Même le sentiment amoureux, thème universel et éternel, n’inspire pas
les esprits créateurs de cette période à travailler la forme poétique, quoique
Bernardin de Saint Pierre, Marivaux, Prévot, Sade donnent l’amour à toutes
les sauces, comme on dit. Et pourtant Voltaire savait faire les vers. Il y a des
discours de la Révolution. Ainsi la poésie connaît une incontestable crise parce
42
que le climat est peu propice à l’inspiration poétique. Ce qui reste aujourd’hui La Poésie Française
de cette période, c’est à peine versification artificielle, une suite de procédés Jusqu’au Xviiie
Siècle
exploitant toutes les ressources d’une rhétorique figée. Nous avons vu dans la
leçon sur le roman, qu’il y a des écrits poétiques de Rousseau, de Bernardin de
Saint Pierre. Pour la poésie proprement dit, nous avons André Chénier qui, tout
en étant un poète mineur, mérite d’être considéré.
André Chénier (1762 - 1794) va influencer les romantiques comme Musset,
Vigny , Hugo ou les Parnassiens, malgré sa vie courte. Incarcéré à Saint- Lazare,
Chénier attendait la mort mais ne peut pas s’empêcher de s’attendrir sur le sort
d’une de ses compagnes de captivité, la belle Aimée de Coigney, duchesse de
Fleury, qui d’ailleurs, plus heureuse que lui, échappera à la guillotine. Voici un
extrait de ce poème :
LA JEUNE CAPTIVE
“ L’épi naissant mûrit de la faux respecté ;
Sans crainte du pressoir, le pampre (1) tout l’été
Boit les doux présents de l’aurore (2) ;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui
(3),
Je ne veux point mourir encore.
Qu’un stoïque (4) aux yeux secs vole embrasser la
mort :
Moi je pleure et j’espère. Au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S’il est des jours amers, il en est de si doux !
Hélas! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts?
Quelle mer n’a point de tempête?
L’illusion féconde habite dans mon sein.
D’une prison sur moi les murs pèsent en vain.
J’ai les ailes de l’espérance :
Echappée aux réseaux de l’oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle (5) chante et s’élance.
Notes: (1) équivalent poétique de raisin. (2) Comment comprenez-vous cette image? (3) la
période de l’époque: la Révolution. (4) un stoïcien – qui sait faire face aux rudes réalités. (5) le 43
Littérature française rossignol – selon la légende grecque, Philomèle avait été changé en Rossignol, sa sœur Procné,
-- Du moyen âge en hirondelle.
jusqu’au 18e siècle
Question: En relevant les références grecques et latines, aussi bien qu’au
sentimentalisme personnel et aux événements contemporains, montrez que
Chénier est effectivement un pont entre le classicisme et le romanticisme. (250
mots)
Questions sur l’ensemble de la poésie du début jusqu’au XVIIIe siècle:
Vous avez répondu aux questions textuelles. Vous avez regardé les textes du
Moyen Age dans leur ensemble. Maintenant, regardez l’ensemble de tous ces
textes pour saisir leur évolution thématique ainsi que formelle qui vous guidera
à aborder la créativité du XIXe siècle et au-delà.
3.5 Termes techniques concernant la
poésie
a) Alexandrin: Vers français de douze syllabes.
b) Assonance: Répétition de la voyelle accentuée à la fin de chaque vers (ex.
belle et rêve)
c) Ballade: Forme poétique d’origine musicale dont les règles se fixent au XIVe
siècle. De manière générale, elle se compose de trois strophes de schéma
identique s’achevant sur un vers refrain. Elles sont suivies d’un envoi (
ou demi-strophe) qui marque la clôture du poème. Exemple: L’Epitaphe
Villon.
d) Burlesque: comique extravagant et déroutant.
e) Chanson: Texte mis en musique, souvent divisé en couplets et refrain,
destiné à être chanté.
f) Courtois: Littérature, poésie courtoise (du Moyen Âge), qui exalte l'amour
d'une manière raffiné. Les œuvres qui répondent aux codes de cette
littérature.
g) Distique: Groupe de deux vers renfermant un énoncé complet.
h) Elégie: Poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments
mélancoliques.( Exemple: Les élégies de Ronsard.)
i) Enjambement: Procédé rythmique consistant à reporter sur le vers suivant
un ou plusieurs mots nécessaires au sens du vers précédent.
j) Epopée: Long poème ou récit de style élevé où la légende se mêle à l'histoire
pour célébrer un héros ou un grand fait (➙ épique).
k) Litote: Figure de style qui consiste, au lieu d’affirmer positivement une
chose, à nier absolument la chose contraire. Cette négation donne beaucoup
plus de force à l’affirmation qu’elle déguise. (par exemple « Je ne te hais
point » – pour dire « Je t’aime » dans le Cid de Corneille.
l) Métaphore: Figure de style consistant à designer une chose par le nom
d’une autre qui présente quelque analogie avec la première.
44
m) Parodie: imitation irrespectueuse d’un ouvrage, d’un style, d’une personne La Poésie Française
dont on veut se moquer. Jusqu’au Xviiie
Siècle
n) Parodique: Imitation comique d’une œuvre, d’un style, d’un genre.
o) Personnification: Action de personnifier, de représenter un objet, un animal
sous les traits d'un personnage. La personnification des animaux dans les
fables.
p) Rime: Disposition de sons identiques à la finale de mots placés à la fin de
deux ou plusieurs vers. Rime riche, comprenant au moins une voyelle et
sa consonne d'appui (ex. image-hommage). Rime pauvre (ex. ami-pari).
Rimes plates* ; rimes croisées*. Rimes embrassées*. Rime féminine*,
masculine*.
q) Satire: Poème ou texte en prose dans lequel l’auteur critique de manière
comique les mœurs e les vices de son époque, de ses contemporains ou de
l’homme en général.
r) Sonnet: Poème à forme fixe composé de quatorze vers répartis en deux
strophes de quatre vers (quatrains) et une strophe de six vers (sizain) que l’on
présent généralement sous la forme de deux tercets (strophes de trois vers).
La disposition de rimes est la suivante: abba / abba / pour les quatrains; ccd
/ eed pour le sizain. Cette forme importée d’Italie, connaît un grand succès.
Ronsard la pratique.
s) Symbole: Être, objet ou fait perceptible, identifiable, qui, par sa forme ou sa
nature, évoque spontanément (dans un groupe social donné) quelque chose
d'abstrait ou d'absent. Voir aussi: signe. Exemple. La colombe, symbole de
la paix.
3.6 Conclusion
Dans cette leçon vous avez étudié l’évolution de la poésie française dès le début
jusqu’au XVIIIe siècle. Vous avez vu les différentes formes et les thèmes qui
sont abordés dans la poésie française.
3.7 Bibliographie
1. Lagarde et Michard
2. Collection Perspectives et Confrontations (Hachette)
3. Larousse
45
Littérature française
-- Du moyen âge UNIT 4 LE THÉÂTRE FRANÇAIS
jusqu’au 18e siècle
JUSQU’AU XVIIIE SIÈCLE
Plan
4.0 Objectifs
4.1 Introduction
4.2 Théâtre du Moyen Âge – Extraits
4.3 Théâtre du XVIIe Siècle : Extraits
4.4 Théâtre du XVIIIe Siècle : Extraits
4.5 Notions/termes appris
4.6 Conclusion
4.7 Bibliographie
4.0 OBJECTIFS
En lisant cette leçon, vous pourrez
a) vous familiariser avec les notions de base de ce qu’était le théâtre jusqu’au
XVIIIe siècle
b) découvrir quelques œuvres des dramaturges majeurs et reconnaître leurs
traits pertinents, apprécier leur contribution.
4.1 Introduction
Comme dans la Grèce antique, le théâtre médiéval français est pour l’essentiel
issu des besoins de la liturgie, c’est à dire pour instruire les fidèles. Le théâtre
sacré est donc essentiel, néanmoins le théâtre “profane” occupe une place non
négligeable.
4.2 Théâtre du Moyen Âge – XVIIe
Siècle : Extraits
Le théâtre sacré: Le théâtre sacré est un théâtre populaire représenté sur le
parvis des cathédrales selon une dramaturgie à scènes multiples. Il y a les
Mystères qui puisent leurs matières premières dans l’histoire sainte. La mise
en scène était assurée par les confrères. La représentation exigeait de nombreux
acteurs, des décors simultanés et pouvait s’étaler sur plusieurs jours. Les
thèmes étaient l’histoire du monde, de la Genèse, la Résurrection du Christ.
Les Miracles aussi avaient pour but l’édification des fidèles. Le poète Rutebeuf
écrivit, vers 1260, le Miracle de Théophile.
Le théâtre profane: Le théâtre profane a des origines plus incertaines, mais
est d’inspiration franchement comique. Les étudiants et les clercs facétieux les
interprèteront. La farce de Maistre Pathelin est une farce très connue. Elle date
de 1464. Les jeux, les sotties, les satires, les moralités sont les différents types
46 d’œuvres dramatiques de l’époque: elles se différencient selon leur contenu: les
jeux mêlent humour et réalisme, les sotties sont composées de scènes bouffonnes Le Théâtre
et satiriques. Les moralités sont les fables dramatiques et didactiques. Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
Extrait: La Farce de Maire Pathelin:
Intrigue de la pièce: Maître Pathelin, avocat rusé, anciennement populaire
mais désormais sans cause, décide de refaire sa garde-robe sans que cela lui
coûte un sou. Il dupe et vole le drapier Guillaume Joceaume ; Pathelin emporte
une pièce de tissu et invite le marchand à venir se faire payer chez lui. Devant
Guillaume, Pathelin et sa femme Guillemette jouent la comédie du mourant et
de la femme en pleurs, et Guillaume repart en courant. Il croit que c’est le diable
en personne qui est venu lui jouer un tour.
Le berger Thibault l’Agnelet vient trouver Pathelin pour lui demander de le
défendre dans un procès contre son maître, Guillaume Joceaume, dont il a
égorgé des brebis. Pathelin propose une ruse à Thibault: qu’il se fasse passer
pour un simple d’esprit devant le Tribunal, et réponde à toutes les questions
en bêlant comme un mouton. Mais Guillaume, le drapier, reconnaît Pathelin,
et tente également de dénoncer son vol de draps devant le juge. Cependant, en
accusant tour à tour Pathelin et Thibault, Guillaume s’emmêle dans ses paroles,
et passe pour un imbécile (c’est alors que le juge, qui ne veut entendre parler
que de l’histoire des moutons de Thibault et non du vol de draps, emploie une
expression célèbre « Revenons à nos moutons »). À l’issue du procès, plaidé
par Maître Pathelin et gagné par le berger, Pathelin ne parviendra pas à se faire
payer, car l’Agnelet, plus rusé que lui, répondra en bêlant à toutes les demandes
de son défenseur.
Scène 10 : Devant le tribunal l’avocat Pathelin réclame à son client ses
honoraires :
PATHELIN. - Dis donc, Agnelet?
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Viens ici, viens. Est-ce que j’ai
bien réglé ton affaire?
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Ta partie s’en est allée. Tu n’as
plus besoin de dire «bée». Est-ce
que je te l’ai bien entortillée? Et
mes conseils, ils étaient bons?
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Sapristi! Personne ne t’entendra.
Parle sans crainte. N’aie pas
peur.
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Il est l’heure que je m’en aille.
Paie-moi.
AGNELET. - Bée. 47
Littérature française PATHELIN. - À vrai dire, tu as très bien tenu
-- Du moyen âge ton rôle, tu t’es
jusqu’au 18e siècle
bien comporté. Ce qui l’a fait
tomber dans le
panneau, c’est que tu t’es retenu
de rire.
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Comment « bée ››? Il ne faut
plus dire « bée ››.
Paie-moi bien gentiment.
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Comment « bée »? Parle
raisonnablement, et paie-moi.
Alors, je m’en irai.
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Sais-tu quoi? Je vais te dire une
chose: sans continuer à me bêler
après, il faut songer à me payer.
J’en ai assez de tes bêlements.
Allez, vite. Paie-moi.
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Est-ce que tu plaisantes? C’est
tout ce que tu vas en faire? Je
te le jure, tu vas me payer. Tu
as compris? À moins qu’il ne te
pousse des ailes! Allons, l’argent,
tout de suite.
AGNELET. - Bée!
PATHELIN. - Tu te moques de moi? Alors
quoi? Je
n’obtiendrai rien de plus?
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Monsieur fait l’extravagant! Et
à qui vends-tu tes excentricités?
Vas-tu comprendre à la fin? Ne
me rebats plus les oreilles avec
ton «bée», et paie-moi.
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Je n’en tirerai pas un denier.
Et de qui crois-tu te moquer, s’il
te plaît? Dire que je devrais me
48
féliciter de toi! Eh bien, arrange- Le Théâtre
toi pour que je puisse le faire! Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Ah, tu te paies ma tête! Grand
Dieu! Je n’aurai donc tant vécu
que pour voir un berger, un
bouseux, un mouton habillé, me
tourner en ridicule !
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Je n’en tirerai pas une parole?
Si tu le fais pour t’amuser dis-le,
ne me force pas à discuter. Viens
souper à la maison.
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Ma foi, tu as raison: c’est Gros-
Jean qui veut en remontrer à son
curé. Je me croyais le maître des
fourbes, le roi des faiseurs de
discours, des payeurs en belles
paroles...et un simple berger
me surpasse! (Au berger.) Je te
préviens, si jamais je trouve un
sergent, je te fais arrêter!
AGNELET. - Bée.
PATHELIN. - Bée, bée! Le diable m’emporte
!Si je ne fais pas venir un bon
sergent. Malheur à lui s’il ne
t’envoie pas en prison.
AGNELET (s’enfuyant)– S’il me trouve, je lui pardonne.
Question: Analysez le discours de Pathelin ; regardez comment il parle du
procès et analysez aussi les étapes par lesquelles passe son tempérament.
Montrez comment cet exercice linguistique donne à cette situation et à ce
dialogue fantaisiste son réalisme. (environ 100 mots.) NB. Ne répétez pas les
mots du texte dans vos réponses.
*****
Le théâtre de la Renaissance : Le théâtre médiéval (c’est à dire du Moyen
Âge) commence son déclin, à cause de l’interdiction des Mystères, en 1548,
par le Parlement de Paris. Mais déjà, le théâtre humaniste commence à voir le
jour: Robert Garnier, Scaliger, Vauquelin de la Fresnaye jettent les bases
du théâtre classique (imitation des Anciens, théories des trois unités…). Pierre
Larivey s’inspire de Plaute et Térence (et inspirera à son tour Molière).
49
Littérature française
-- Du moyen âge 4.3 Théâtre du XVIIe Siècle : Extraits
jusqu’au 18e siècle
Le théâtre au XVIIe siècle : Au XVIIe siècle, les conditions matérielles du
théâtre sont favorables pour son épanouissement: il y a des troupes ambulantes
ainsi que les troupes sédentaires. Molière a sa troupe ambulante, alors que
Racine et Corneille sont sédentaires. L’important est de noter les conditions
esthétiques: Boileau dans son Art Poétique donne les règles de l’art théâtral: le
respect de la vraisemblance, car le théâtre tout en étant art de l’imitation, ne peut
donner tout le vrai. Le respect de la séparation des genres: car l’auteur dramatique
ne peut pas mêler comique et tragique. Il faut aussi respecter les bienséances
car il ne faut point choquer, par la représentation directe des meurtres, des duels,
voire des suicides ( mais on montrait les empoisonnements). Les trois unités
(unité d’action, unité de temps, et unité de lieu) étaient obligatoires. Aussi
finalement, l’auteur était censé “ instruire et plaire”, ainsi amuser et instruire en
même temps.
Auteurs majeurs du XVIIe siècle :
Pierre Corneille (1606 – 1684). Fils de petit bourgeois, excellent étudiant,
passionné pour les stoïciens latins, Corneille fait les études de droit mais est
trop timide pour devenir avocat. Il devient dramaturge. Sa première comédie,
Mélite est un grand succès et à partir de cette date, à l’âge de 23 ans, il commence
sa carrière de dramaturge.
Extrait : LE CID
Intrigue: A la cour de Séville, un jeune noble, Rodrigue, aime passionnément
Chimène qui appartient aussi à la haute aristocratie. Le mariage tout proche
auquel ils sont promis est brutalement menacé par le conflit personnel qui
oppose Don Diègue – père de Rodrigue – et le Comte, père de Chimène, devenus
concurrents pour obtenir la charge de gouverneur. La rivalité alimente une vive
querelle: souffleté par le Comte, le vieux Don Diègue demande à Rodrigue de
réparer l’offense et de venger l’honneur familial.
Le monologue de Rodrigue :
Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable (1) vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu (2) récompensé
Ô Dieu, l’étrange (3) peine !
En cet affront mon père est l’offensé
Et l’offenseur le père de Chimène !
50
Que je sens de rudes combats Le Théâtre
Français Jusqu’au
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse(4) Xviiie Siècle
Il faut venger un père, et perdre une maitresse
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, (5)
Ou de vivre en infame,
Des deux côtés mon mal est infini.
O Dieu, l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni?
Faut -il punir le père de Chimène?
Père, maitresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable (6) tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire (7) ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour. […]
Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois (8) à ma maitresse (9) aussi bien qu’à mon père ;
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas. […]
Oui, mon esprit s’était déçu, (10)
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maitresse:
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence;
Courons à la vengeance;
Et tout honteux d’avoir tant balancé
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.
Le Cid, Acte I, Scène 6, vers 291-350. 51
Littérature française Notes : (1)pitoyable ; (2) ardeur amoureuse, passion enflammée ; (3) extraordinaire ; (4) prend
-- Du moyen âge parti ; (5) passion amoureuse ; (6) qui mérite d’être aimée ; (7) prestige personnel entretenu
jusqu’au 18e siècle avec orgueil ; (8) j’ai des devoirs à l’égard de; (9) celle que j’aime ; (10) s’était égaré.
Question: Dégagez les étapes successives de l’argumentation développée
par Rodrigue et montrez comment il y a le dédoublement de l’être entre une
puissance qui commande et une nature réduite à obéir, avant d’arriver à une
conclusion finale. (Limite de nombre de mots:150)
*****
Racine ( 1639- 1699) : Orphelin dès l’âge de quatre ans, mais élevé par sa
grand-mère, Racine poursuit les études au Port-Royal où le jansénisme règne.
Ainsi on est tenté d’aborder l’œuvre théâtrale ( une quinzaine de pièces) de
Racine en y cherchant les traces de son expérience personnelle, de sa formation
janséniste, de sa carrière d’ambitieux, de ses bouilles ou de ses passions.
Résumé de l’intrigue :Phèdre est l’histoire d’une passion coupable d’une
épouse pour le fils de son mari. Phèdre aime Hyppolyte, fils de son mari Thésée.
A cause de la rumeur que Thésée est mort, Phèdre ose annoncer son amour
à Hyppolyte qui la repousse et Phèdre est résolue de le venger. Mais quand
Thésée et Hyppolyte se présentent devant elle, elle décide de se donner la mort.
Mais la nourrice de Phèdre accable Hyppolyte des accusations et Thésée le
chasse du royaume et conjure Neptune de le punir. Quand cela se fait, Phèdre
n’a d’autre moyen que d’avouer son tort devant son mari et se donner la mort.
Ce qu’elle fait.
Extrait: Acte IV, Scène 6 – La jalousie de Phèdre
Quand Thésée lui-même annonce à Phèdre qu’Hyppolyte se prétend amoureux
d’Aricie, Phèdre condamne l’ingrat. Dans la scène suivante, on voit la jalousie
de Phèdre.
PHEDRE : Œnone, qui l’eût cru? J’avais une rivale.
ŒNONE : Comment?
PHEDRE : Hyppolyte aime et je n’en puis douter.
Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait
dompter,
Qu’offensait le respect, qu’importunait la
plainte,
Ce tigre que jamais je n’abordai sans
crainte,
Soumis, apprivoisé, reconnaît un
vainqueur,
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.
ŒNONE : Aricie?
PHEDRE : Ah! douleur non encore éprouvée !
52
A quel nouveau tourment(1) je me suis Le Théâtre
réservée! Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
Tout ce que j’ai souffert, mes craintes,
mes transports (2)
La fureur de mes feux , l’horreur de mes
remords(3)
Et d’un refus cruel l’insupportable injure
N’était qu’un faible essai du tourment que
j’endure.
Ils s’aiment. Par quel charme (4) ont-ils
trompé mes yeux?
Comment se sont-ils vus? Depuis quand?
Dans quels lieux?
Tu le savais. Pourquoi me laissais -tu
séduire (5)?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu
m’instruire?
Les a-t-on vus souvent se parler, se
chercher?
Dans le fond des forêts allaient-ils se
cacher?
Hélas! Ils se voyaient avec pleine
licence(6)
Le ciel de leurs soupirs approuvait
l’innocence;
Ils suivaient sans remords leur penchant
amoureux,(7)
Tous les jours se levaient clairs et sereins
pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la
lumière;
La mort est le seul dieu que j’osais
implorer.
J’attendais le moment où j’allais expirer;
Me nourrissant de fiel, de larmes
abreuvées,
53
Littérature française Encor dans un malheur de trop près
-- Du moyen âge observée,
jusqu’au 18e siècle
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à
loisir;
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir;
( 8)
Et sous un front serein déguisant mes
alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes
larmes.
ŒNONE : Quel fruit recevront-ils de leurs vaines
amours?
Ils ne se verront plus.
PHEDRE : Ils s’aimeront toujours.
Au moment que je parle, ah! mortelle
pensée!
Ils bravent la fureur d’une amante
insensée.
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point
quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui
m’outrage,(9)
Œnone. Prends pitié de ma jalouse rage.
Il faut perdre Aricie. Il faut de mon
époux
Contre un sang odieux réveiller le
courroux.
Qu’il ne se borne pas à des peines
légères:
Le crime de la sœur passe celui des
frères.
Dans mes jaloux transports je le veux
implorer.
Que fais-je ? Ou ma raison se va-t-elle
égarer?
Moi jalouse! Et Thésée est celui que
54 j’implore !
Mon époux est vivant, et moi je brûle Le Théâtre
encore ! Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
Pour qui? Quel est le cœur où prétendent
mes vœux?
Chaque mot sur mon front fait dresser
mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la
mesure.
Je respire à la fois l’inceste et l’imposture.
(11)
Mes homicides mains, promptes à me
venger,
Dans le sang innocent brulent de se
plonger.
Misérable! et je vis? et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis
descendue?(12)
J’ai pour aïeul le père et le maître des
Dieux; (13)
Le ciel, tout l’univers est plein de mes
aïeux.
Où me cacher? Fuis dans la nuit
infernale.
Mais que dis-je? mon père y tient l’urne
(14) fatale;
Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères
mains :
Minos juge aux enfers tous les pâles
humains…
Notes : (1) Torture. (2) Violente agitation (3) l’âme de Phèdre est en proie à la passion. (4)
pouvoir mystérieux (5) Tromper (6) Liberté (7) Ici comme dans d’autres endroits, Phèdre
s’imagine à leur place et cela augmente sa souffrance. (8) Phèdre décrit les différents moments.
(9) la décision de Phèdre est prise. (10) (11) Phèdre s’accuse de deux fautes. (12) Phèdre est
la fille de Minos et de Pasiphae, elle-même fille du soleil.(13) Zéus, père d’Apollon. (14) Où
les juges déposent leurs sentences
Questions : Etudiez cet extrait et analysez les points suivants:
a) Relevez les indications de la fureur jalouse de Phèdre et indiquez comment
elle termine?
b) Regardez comment elle voit Aricie et comment Phèdre souffre elle-même.
( 150 mots au maximum)
55
******
Littérature française Molière (1622-1673): La mort de Molière l’a rendu célèbre ( il a eu une
-- Du moyen âge défaillance sur scène quand il jouait son rôle dans le Malade Imaginaire pour
jusqu’au 18e siècle
assurer le pain de ses employés, ce qui prouve son professionnalisme et sa
dévotion à l’art qu’il pratiquait), mais il a aussi réussi à s’imposer en face de
l’opposition d’une part des autres troupes qui le concurrençaient, mais aussi en
face de l’hostilité du clergé et des dévots d’autre part. Il va leur tenir le miroir et
critiquer à sa façon. Auteur prolifique des farces, mais aussi des comédies où se
trouve une peinture de mœurs et de caractères, à laquelle il ajoute une morale,
ce que lui permet d’élever la comédie au niveau humain de la tragédie, et même
devient l’adversaire de Corneille. Tous ces problèmes concrets et pratiques ont
influencé Molière et son œuvre, l’ont fait mourir assez jeune. (Cherchez à savoir
combien d’années, ont vécu Corneille et Racine?)Pourtant, ce fils du tapissier
du Roi avait fait des études très variées.
L’intrigue de l’Avare tourne autour Harpagon qui est, comme indique le titre
de la pièce, avare. Sa fille Elise veut épouser Valère et son fils Cléante veut
épouser Marianne, alors qu’Harpagon a d’autres projets pour eux, en fonction
de l’argent qu’ils peuvent apporter: lui-même veut épouser Marianne et il veut
marier Cléante avec une veuve riche et Elise avec un homme âgé comme lui, qui
ne demandait pas la dot. Toutes ces intrigues s’embrouillent et se débrouillent,
pour que les amoureux se retrouvent. Ici, nous lisons le célèbre monologue de
Molière :
Extrait : Acte IV, Scène 7
Le vieil avare, Harpagon vient de se rendre compte qu’on lui a volé sa «chère
cassette» lourde de dix mille écus, qu’il avait enterrée dans son jardin.
Harpagon, il crie au voleur dès le jardin, et vient sans
chapeau.
Au voleur! au voleur! à l’assassin! au meurtrier! Justice,
juste Ciel! Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la
gorge, on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu’est-il
devenu? Où est-il? Où se cache-t-il?
Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir?
N’est-il point-là? N’est-il point ici? Qui est-ce? Arrête.
Rends-moi mon argent, coquin... (il se prend lui-même le
bras.) Ah! c’est moi. Mon esprit est troublé (1), et j’ignore
où je suis, et ce que je fais. Hélas! mon pauvre argent, mon
pauvre argent, mon cher ami! on m’a privé de toi; et puisque
tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma
joie; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde!
Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait, je n’en
puis plus; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N’y a-t-
il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon
cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris? Euh? que dites-
vous? Ce n’est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le
coup (2), qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure; l’on
a choisi justement le temps que (3) je parlais à mon traître de
fils. Sortons. Je veux aller quérir (4) la justice et faire donner
56
la question à toute ma maison: à servantes, à valets, à fils, à Le Théâtre
fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout
me semble mon voleur. Eh! de quoi est-ce qu’on parle là? De
celui qui m’a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? Est-ce mon
voleur qui y est? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon
voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là
parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous
verrez qu’ils ont part, sans doute, au vol que l’on m’a fait.
Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des
juges, des gênes , des potences et. des bourreaux. Je veux
faire pendre tout le monde; et si je ne retrouve mon argent, je
me pendrai moi-même après.
Notes : (1) Troublé: dérangé. (2) Faire le coup: le vol de la cassette.(3) Le temps que: le temps
où (4) Chercher
Molière, L’ Avare, acte IV, scène 7, 1668.
Question: Analysez le discours pour montrer comment l’argent prend toute la
valeur et pouvoir, occupe tout l’espace dans la vie d’Harpagon qui s’amenuise.
(150 mots)
4.4 Théâtre français au XVIIIe Siècle
Marivaux dont on ne sait pas grand-chose sur la vie privée était aussi dramaturge
qu’écrivain. Les thèmes qu’il aborde dans son écriture badine sont la corruption
par l’argent, les problèmes sociaux, les revendications féministes. On les trouve
dans son théâtre aussi. Voici un extrait de Le Jeu de l’Amour et du Hasard.
Intrigue: La pièce a pour intrigue l’inversion de rôles de deux jeunes nobles,
Silvia et Dorante, qui doivent se marier. Puisqu’ils ne se connaissent pas, ils
entreprennent, chacun de leur côté, d’échanger leur identité avec leurs valets
respectifs.
Extrait : Le Jeu de l’Amour et du Hasard., Acte I, Scène : VII
SILVIA, DORANTE.
SILVIA, À PART : Ils se donnent la comédie ;
n’importe, mettons tout à profit, ce garçon-ci n’est pas
sot, et je ne plains pas la soubrette qui l’aura. Il va
m’en conter, laissons-le dire pourvu qu’il m’instruise.
DORANTE, À PART: Cette fille m’étonne! Il n’y a
point de femme au monde à qui sa physionomie ne
fît honneur: faisons connaissance avec elle… (Haut.)
Puisque nous sommes dans le style amical et que nous
avons abjuré les façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse
te vaut-elle? Elle est bien hardie d’oser avoir une
femme de chambre comme toi !
SILVIA: Bourguignon, cette question-là m’annonce
que, suivant la coutume, tu arrives avec l’intention de
me dire des douceurs: n’est-il pas vrai? 57
Littérature française DORANTE: Ma foi, je n’étais pas venu dans ce dessein-
-- Du moyen âge là, je te l’avoue. Tout valet que je suis, je n’ai jamais
jusqu’au 18e siècle
eu de grande liaison avec les soubrettes ; je n’aime
pas l’esprit domestique ; mais, à ton égard, c’est une
autre affaire. Comment donc! tu me soumets ; je suis
presque timide ; ma familiarité n’oserait s’apprivoiser
avec toi ; j’ai toujours envie d’ôter mon chapeau de
dessus ma tête, et quand je te tutoie, il me semble que
je jure ; enfin j’ai un penchant à te traiter avec des
respects qui te feraient rire. Quelle espèce de suivante
es-tu donc, avec ton air de princesse?
SILVIA: Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me
voyant, est précisément l’histoire de tous les valets qui
m’ont vue.
DORANTE: Ma foi, je ne serais pas surpris quand ce
serait aussi l’histoire de tous les maîtres.
SILVIA: Le trait est joli assurément ; mais je te le
répète encore, je ne suis pas faite aux cajoleries de
ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.
DORANTE :C’est-à-dire que ma parure ne te plaît
pas?
SILVIA: Non, Bourguignon ; laissons là l’amour, et
soyons bons amis.
DORANTE: Rien que cela? Ton petit traité n’est
composé que de deux clauses impossibles.
SILVIA, à part: Quel homme pour un valet! (Haut.)
Il faut pourtant qu’il s’exécute ; on m’a prédit que je
n’épouserais jamais qu’un homme de condition, et j’ai
juré depuis de n’en écouter jamais d’autres.
DORANTE: Parbleu, cela est plaisant ; ce que tu as
juré pour homme, je l’ai juré pour femme, moi ; j’ai
fait serment de n’aimer sérieusement qu’une fille de
condition.
SILVIA: Ne t’écarte donc pas de ton projet.
DORANTE: Je ne m’en écarte peut-être pas tant que
nous le croyons ; tu as l’air bien distingué, et l’on est
quelquefois fille de condition sans le savoir.
SILVIA: Ah! ah! ah! je te remercierais de ton éloge,
si ma mère n’en faisait pas les frais.
DORANTE: Eh bien venge-t’en sur la mienne, si tu
me trouves assez bonne mine pour cela.
SILVIA, à part.: Il le mériterait. (Haut.) Mais ce n’est
58
pas là de quoi il est question ; trêve de badinage ; c’est Le Théâtre
un homme de condition qui m’est prédit pour époux, Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
et je n’en rabattrai rien.
DORANTE: Parbleu! si j’étais tel, la prédiction me
menacerait ; j’aurais peur de la vérifier. Je n’ai point de
foi à l’astrologie, mais j’en ai beaucoup à ton visage.
SILVIA, à part: Il ne tarit point… (Haut.) Finiras-tu?
que t’importe la prédiction, puisqu’elle t’exclut?
DORANTE: Elle n’a pas prédit que je ne t’aimerais
point?
SILVIA: Non, mais elle a dit que tu n’y gagnerais rien,
et moi, je te le confirme.
Dorante: Tu fais fort bien, Lisette, cette fierté-là te va
à merveille, et quoiqu’elle me fasse mon procès, je
suis pourtant bien aise de te la voir ; je te l’ai souhaitée
d’abord que je t’ai vue ; il te fallait encore cette grâce-
là, et je me console d’y perdre, parce que tu y gagnes.
SILVIA, à part: Mais, en vérité, voilà un garçon qui
me surprend, malgré que j’en aie… (Haut.) Dis-moi,
qui es-tu, toi qui me parles ainsi?
DORANTE: Le fils d’honnêtes gens qui n’étaient pas
riches.
SILVIA: Va, je te souhaite de bon cœur une meilleure
situation que la tienne, et je voudrais contribuer ; la
fortune a tort avec toi.
DORANTE: Ma foi, l’amour a plus de tort qu’elle ;
j’aimerais mieux qu’il me fût permis de te demander
ton cœur, que d’avoir tous les biens du monde.
SILVIA, à part: Nous voilà, grâce au ciel, en
conversation réglée. (Haut.) Bourguignon, je ne saurais
me fâcher des discours que tu me tiens ; mais, je t’en
prie, changeons d’entretien. Venons à ton maître. Tu
peux te passer de me parler d’amour, je pense?
DORANTE: Tu pourrais bien te passer de m’en faire
sentir, toi.
SILVIA: Ah! je me fâcherai ; tu m’impatientes. Encore
une fois, laisse là ton amour.
DORANTE: Quitte donc ta figure.
SILVIA, à part: À la fin, je crois qu’il m’amuse…
(Haut.) Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas
finir? Faudra-t-il que je te quitte? (À part.) Je devrais
déjà l’avoir fait. 59
Littérature française DORANTE: Attends, Lisette, je voulais moi-même
-- Du moyen âge te parler d’autre chose ; mais je ne sais plus ce que
jusqu’au 18e siècle
c’est.
SILVIA: J’avais de mon côté quelque chose à te dire ;
mais tu m’as fait perdre mes idées aussi, à moi.
DORANTE: Je me rappelle de t’avoir demandé si ta
maîtresse te valait.
SILVIA: Tu reviens à ton chemin par un détour ;
adieu.
Dorante: Eh! non, te dis-je, Lisette ; il ne s’agit ici que
de mon maître.
SILVIA: Eh bien, soit! je voulais te parler de lui aussi,
et j’espère que tu voudras bien me dire confidemment
ce qu’il est. Ton attachement pour lui m’en donne
bonne opinion ; il faut qu’il ait du mérite, puisque tu
le sers.
DORANTE: Tu me permettras peut-être bien de te
remercier de ce que tu me dis là, par exemple?
SILVIA: Veux-tu bien ne prendre pas garde à
l’imprudence que j’ai eue de le dire?
DORANTE: Voilà encore de ces réponses qui
m’emportent. Fais comme tu voudras, je n’y résiste
point ; et je suis bien malheureux de me trouver arrêté
par tout ce qu’il y a de plus aimable au monde.
SILVIA: Et moi, je voudrais bien savoir comment il
se fait que j’ai la bonté de t’écouter ; car, assurément,
cela est singulier.
DORANTE: Tu as raison, notre aventure est unique.
SILVIA, à part: Malgré tout ce qu’il m’a dit, je ne
suis point partie, je ne pars point, me voilà encore, et
je réponds! En vérité, cela passe la raillerie. (Haut.)
Adieu.
DORANTE: Achevons donc ce que nous voulions
dire.
SILVIA: Adieu, te dis-je ; plus de quartiers. Quand
ton maître sera venu, je tâcherai, en faveur de ma
maîtresse, de le connaître par moi-même, s’il en vaut
la peine. En attendant, tu vois cet appartement ; c’est
le vôtre.
DORANTE: Tiens, voici mon maître.
60 MARIVAUX, Le Jeu de l’Amour et du Hasard
Questions : Analysez ce dialogue et repérez là-dedans les marques de classes, Le Théâtre
d’idéologie ( féministe surtout) mais aussi pensée libérale telle qu’elle se révèle Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
dans chaque personnage et comment il essaie de cacher son identité.
*****
Beaumarchais (1732-1799) : Les trois pièces de Beaumarchais ont un fil
conducteur et présentent un miroir fidèle de la société de l’époque. Nous lirons
son célèbre monologue de Figaro, tiré de la pièce Le Mariage de Figaro.
Intrigue de la pièce: Acte I
Le Comte de Almaviva veut établir le droit de cuissage pour profiter de la
jolie Suzanne, camériste de la comtesse, qui aime Figaro, serviteur du Comte
Almaviva, et veut l’épouser. Figaro a des dettes auprès de Marceline à qui il
a promis le mariage s’il ne parvenait à la rembourser. Suzanne et la Comtesse
s’allient pour déjouer les plans du Comte. Pendant ce temps, un jeune et
joli page, Chérubin, commet quelques maladresses dues à son âge et à sa
candeur, ce qui lui vaut la rancœur du Comte. Celui-ci aussi veut se venger
de Suzanne qui refuse ses avances en favorisant Marceline dans l’exécution
de la dette de Figaro. Il veut donc l’obliger à épouser celle-ci. Mais c’est alors
que Marceline découvre qu’elle est la mère de Figaro! Suzanne et la Comtesse
complotent contre le comte afin de le remettre dans le chemin de la fidélité.
Elles décident d’un rendez-vous nocturne, dans lequel la Comtesse prendra la
place de Suzanne, pour surprendre le Comte en flagrant délit et l’amener à
avouer sa faute. Figaro est averti de ce rendez-vous, mais il croit que sa future
épouse s’apprête à succomber aux avances du Comte.( c’est le moment de notre
extrait). Il se rend alors sur le lieu de la mascarade, ce qui donne lieu à une
série de quiproquos puis de reconnaissances: Figaro, après avoir été berné par
les apparences, prend conscience de l’amour de Suzanne à son égard. Quant au
Comte, il est publiquement démasqué et finit par implorer la Comtesse de lui
pardonner ; Suzanne et Figaro peuvent enfin se marier !
Extrait : Monologue de Figaro
Figaro, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton
le plus sombre.
« Ô femme! femme! femme! créature faible et
décevante !…nul animal créé ne peut manquer à son
instinct: le tien est-il donc de tromper?… Après m’avoir
obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa
maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au
milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le
perfide! et moi, comme un benêt… Non, monsieur
le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas.
Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous
croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang,
des places, tout cela rend si fier! Qu’avez-vous fait
pour tant de biens? vous vous êtes donné la peine de
naître, et rien de plus: du reste, homme assez ordinaire!
tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure,
il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour 61
Littérature française subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans
-- Du moyen âge à gouverner toutes les Espagne ; et vous voulez jouter
jusqu’au 18e siècle
!… On vient… c’est elle… ce n’est personne.
— La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le
sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié!
(Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que
ma destinée! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des
bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et
veux courir une carrière honnête ; et partout je suis
repoussé! J’apprends la chimie, la pharmacie, la
chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à
peine me mettre à la main une lancette vétérinaire!
— Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un
métier contraire, je me jette à corps perdu dans le
théâtre: me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche
une comédie dans les mœurs du sérail: auteur espagnol,
je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule: à
l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que
j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une
partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les
royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de
Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux
princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire,
et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant:
Chiens de chrétiens!
— Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le
maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était
échu: je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume
fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue.
Il s’élève une question sur la nature des richesses; et
comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour
en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur
de l’argent, et sur son produit net: aussitôt je vois,
du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un
château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et
la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un
de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal
qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé
son orgueil! Je lui dirais… que les sottises imprimées
n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le
cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point
d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes
qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de
nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour
dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit
plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à
chacun de quoi il est question: on me dit que, pendant
62
ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un Le Théâtre
système de liberté sur la vente des productions, qui Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu
que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du
culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens
en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni
des autres spectacles, ni de personne qui tienne à
quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous
l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter
de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique,
et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le
nomme Journal inutile. Pou-ou! je vois s’élever contre
moi mille pauvres diables à la feuille: on me supprime,
et me voilà derechef sans emploi! […]
Questions :
a) Analyser ce joyau de monologue: ( il y en d’autres que vous allez
connaitre).
b) Croyez-vous qu’il soit vraiment adressé à la femme (ou à Suzon
seulement?)?
c) Quel est le rôle du comte?
d) Comment traiter les éléments autobiographiques dont Figaro parle?
e) En parlant de Beaumarchais, Hugo a dit qu’en lisant les œuvres de
Beaumarchais, on voyait la Révolution en marche. Le voyez-vous ainsi?(150
mots au maximum).
4.5 Notions/termes que vous avez
appris
a) Aparté: Monologue ou petite réplique théâtrale qui n’est pas entendu par
les autres personnages de la scène mais uniquement par les spectateurs.
— Note: Cette petite réplique permet au metteur en scène d’annoncer au
public quelque chose qui peut ne pas être évident, comme les sentiments du
personnage, ou d’ajouter une pointe d’humour
b) Coulisse: Châssis de toile mobiles qui forment le décor des deux côtés de
la scène.
c) Deus ex machina: Du latin, signifiant littéralement « dieu issu de la
machine ». Cette expression tient son origine du vocabulaire théâtral pour
désigner la machinerie faisant entrer en scène, en le descendant des cintres,
un dieu dénouant de manière impromptue une situation désespérée. Ainsi,
quand on n’a plus de solution en vue, intervient un élément/ personnage
qui n’y figurait pas avant et y apporte un dénouement.
d) Didascalie: indication de mise en scène écrite par l’auteur dramatique,
mais ne faisant pas partie du dialogue profère par les acteurs sur la scène.
e) Drame: en général, toute pièce de théâtre (du grec, drama, action), mais plus
63
Littérature française précisément pièce représentant des actions pathétiques et des sentiments
-- Du moyen âge forts. Au XVIIIe siècle, le drame se proposa de remplacer à la fois la
jusqu’au 18e siècle
tragédie et la comédie, en mettant en scène des sentiments violents dans
des situations de la vie quotidienne contemporaines, avec une intention
moralisante.
f) Farce: genre dramatique, profane et comique qui se développe dans les villes
à partir du XIIIe siècle. La farce met en scène des personnages typés qui
évoluent dans un univers urbain. Les multiples retournements de situation
auxquels ils sont soumis constituent le ressort essential du comique. Ex. La
Farce du maître Pathelin.
g) Humanisme: Il y deux sens: 1) Mouvement intellectuel apparu au cours de
la Renaissance qui puise de textes antiques des modèles de vie, d’écriture
et de pensée, culture des belles-lettres, des humanités. (2) (Philosophie)
Doctrine centrée sur l’intérêt des hommes et de l’humanité, qui valorise
l’humain avant tout.
h) Intrigue: Succession de faits et d'actions qui forment la trame d'une pièce
de théâtre, d'un roman, d'un film.
i) Miracle: Forme du théâtre religieux médiéval qui se développe au XIVe
siècle. On y représente un miracle particulier accomplit du haut du ciel par
un saint ou par la Vierge.
j) Monologue: Discours de quelqu'un qui se parle tout haut à lui-même ou
qui parle seul longuement sans laisser la parole à ses interlocuteurs.
k) Moralité: Genre dramatique de la fin du Moyen Âge et du XVIe siècle,
caractérisé par des intentions morales et satiriques, et qui met en scène des
allégories personnifiées.
l) Mystère: Spectacle religieux médiéval qui représente la vie d’un saint ou
un épisode du récit biblique, comme la Passion du Christ. Ce genre connait
un grand success au XVe siècle
m) Satire: écrit qui tourne qqn ou qqch en ridicule.
n) Sottie: Farce satirique de la fin du Moyen Age
4.6 CONCLUSION
Maintenant que nous arrivons à la fin de cette leçon, faisons le point:
Dans cette leçon , vous avez appris
1. Comment le théâtre s’est développé en France depuis son début jusqu’au
XVIIIe siècle. Vous avez vu comment la société dans laquelle il évoluait l’a
influencé: comment le rôle de la religion, de l’Eglise s’est évolué, et s’est
diminué au fur et à mesure, comment le profane a agrandi son influence.
Finalement, l’influence de la politique l’a emporté.
2. Vous avez rencontré les différents Notions ou Termes techniques du théâtre
pour décrire les types et /ou aspects de théâtre: Mystères, Miracles, Sotties,
Satires, Moralités, aussi bien que Deus ex machina.
64
Le Théâtre
4.7 Bibliographie Français Jusqu’au
Xviiie Siècle
a) Lagarde et Michard
b) Collection Perspectives et Confrontations ( Hachette)
c) Larousse
65
BLOCK II
Littérature française du 19e siècle
66
INTRODUCTION - bLOCK II
La littérature française s’occupe une position privilégiée et indispensable dans
les lettres mondiales, et est reconnue aujourd’hui comme l’une des littératures
essentielles qui se distinguent par leur contribution esthétique, politique, et
philosophique. Les lettres françaises attirent le monde entier autant par la langue
que la pensée, et reconnaissent une grande histoire littéraire sur laquelle se
fondent les bases de la littérature française contemporaine. Il est donc impératif,
pour tout ce qui voudrait bien découvrir la littérature française, de comprendre
les étapes du développement de cette littérature, remontant dans l’histoire, aussi
loin que possible. Ainsi, dans cette partie de notre cours, nous nous concentrons
sur la littérature française du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle.
La littérature française du Moyen Âge se caractérise par sa recherche des
formes poétiques, comme le genre épique ou des chansons de geste. Il s’agit
d’une société féodale et militaire où les règles de vivre et les mœurs sont
strictes et fixes. D’ailleurs, c’est aussi l’époque du développement de la langue
française en tant que telle. Le siècle suivant apporte la Renaissance notamment
dans les lettres, avec un énorme appétit de savoir et un humanisme profond. Le
XVIIe siècle, celui du théâtre classique, développe cet humanisme, mobilisant
enthousiasme et raison, et élargissant surtout les conceptions des idées morales.
Le siècle qui suivra connaitra alors un essor philosophique, celui des Lumières,
qui influence considérablement la façon de voir.
Ainsi, l’objectif de cette leçon consiste à faire découvrir la littérature française
du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle. Pour ce faire, nous effectuerons d’abord
un survol littéraire, puis nous nous attarderons sur les concepts-clés et les
écrivains incontournables de ces siècles, mettant l’accent sur les extraits de texte
de différents genres tels que roman, théâtre et poésie, proposés en différentes
unités accessibles et efficaces. Quelques exercices en forme de pistes de lecture
sont tout aussi bien proposés pour aller plus loin dans la découverte des premiers
pas de la littérature française.
67
UNIT 1 Survol de grands courants
littéraires et points
liminaires: le XIXe siècle
Plan
1.0 Objectifs
1.1 Introduction au XIXe siècle
1.2 Le Romantisme
1.3 Les écrivains pré romantiques
1.4 Les écrivains romantiques : Alphonse de Lamartine et Victor Hugo
1.5 Le Réalisme
1.6 Les Romanciers réalistes : Balzac, Stendhal et Flaubert
1.7 Le Naturalisme : Émile Zola
1.8 Le Mouvement Parnasse : Leconte de Lisle
1.9 Le Symbolisme : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Mallarmé
1.10 Rappel
1.11 Les écrivain(e)s important(e)s
1.12 Questions
1.13 Pour une lecture avancée
1.0 OBJECTIFS
Dans cette partie nous allons étudier les grands courants littéraires du XIXème
siècle notamment, le mouvement romantique, réaliste, naturaliste et la poésie
symboliste. C’est une période de transition entre une société rurale, agriculturale
et l’âge de l’industrialisation. Les idéales du classicisme et de l’universalisme
font place au concept de la liberté et d’individualisation dans l’art. Le mouvement
romantique qui commence en Allemagne est introduit dans la littérature française
par Mme de Staël et par Chateaubriand. Lamartine et Victor Hugo apportent le
lyrisme et l’idéalisme dans la poésie. Victor Hugo marquera ce siècle par sa
contribution gigantesque dans les domaines de la poésie, du théâtre et du roman.
Le courent réaliste est préconisé par des romanciers comme Balzac, Flaubert
et Stendhal. La poésie parnasse cherche la beauté et l’exotisme tandis que le
réalisme apporte l’exactitude dans la représentation littéraire. Finalement, le
symbolisme qui existe dans la poésie de Baudelaire sera cultivé par Verlaine,
Rimbaud et Mallarmé. Leur vision poétique va au-delà de la rationalité et de la
rêverie et fouille dans la subconscience humaine où existent le Bien et le Mal.
La musique, la recherche de l’abstrait et une synesthésie des sensations et de
l’esprit rendent cette poésie plus moderne, révélatrice des secrets de la nature
humaine et souvent très mystique.
69
Littérature française
du 19e siècle 1.1 INTRODUCTION AU XIXe SIÈCLE:
Le XIXème siècle en France est une période de profonds changements, une
période complexe, politiquement et historiquement. Même si la Révolution
française se termine en 1799, les répercussions se font ressentir jusqu’au dernier
quart du XIXème siècle. Ce siècle a été témoins aux sept régimes politiques :
le Consulat (1799-1804), l’Empire napoléonien (1804-1814), la Restauration
(Louis XVIII puis Charles X, 1814-1830), la Monarchie de Juillet (Louis
Philippe, 1830-1848), la Seconde République (1848-1852), le Seconde Empire
(Napoléon III, 1852-1870) et la Troisième République (1871). Sous Napoléon
1er, la France a connu des jours de gloire. Il y a eu des invasions une fois en 1814-
1815 et ensuite en 1870-1871 terminant par le traité de Francfort en 1871 ce qui
a séparé les provinces d’Alsace et de Lorraine du territoire français. Le pouvoir
réside avec la classe bourgeoise qui dirige l’économie. Se profitant de la chute de
la monarchie et du clergé, la classe bourgeoise qui soutient la réforme commence
à jouer un rôle important dans les affaires de l’état et stimule l’industrialisation.
Après la chute de Napoléon, les régimes deviennent instables, d’où la turbulence
d’un pays qui se transforme rapidement mais qui apprend aussi à survivre ses
tumultes. Le siècle des Lumières (18ème), a déjà préparé le terrain par sa culture
du rationalisme expérimental. Les idées de Darwin sur l’évolution des espèces,
la médicine expérimentale de Claude Bernard, les vaccins de Louis Pasteur, ainsi
que le progrès technique (chemins de fer, navires à vapeur, machines, moteur)
modifient le paysage industriel (manufactures, usines) et la scène urbaine (les
métropoles et les banlieues ouvrières). En même temps, le développement
industriel et le progrès scientifique ainsi qu’une multiplication des métiers
dans les domaines techniques, médicaux et professionnels donnent naissance
à une bourgeoisie qui est de plus en plus forte et politiquement consciente. Le
développement dans les domaines du commerce et de l’industrie installe une
distribution nouvelle des richesses au profit du clergé et de l’aristocratie. C’est
l’époque où surgissent les grandes banques et des magasins qui gèrent le pouvoir
de l’argent et la Bourse qui fait et défait des fortunes. Contre le rationalisme
banal de l’époque des Lumières (1715-1789) et l’immobilité marquée par le
système classique en France, le mouvement romantique se présente comme une
rafale de rajeunissement - nécessaire et énergique. Il y a trois grands courants
littéraires qui traversent le XIXème siècle : le romantisme, le réalisme et le
symbolisme. « Ils ont donné naissance à trois écoles, à trois conceptions de
l’art, mais chacun d’eux correspond, d’une façon beaucoup plus large, à une vue
originale sur l’homme et sur le monde » (La Garde et Michard, XIXe siècle).
Dans ce chapitre, on va aborder les traits signifiants de ces grands courants
littéraires qui ont marqué cette époque.
1.2 ROMANTISME
Le terme « Romantisme » doit son origine à la langue allemande - « Romantisch »
(romantique en français). « Roman » signifie « une langue vulgaire », désignant
un récit en langue vulgaire. Ce mouvement artistique fut d’abord introduit en
Allemagne et en Angleterre et n’est apparu en France qu’en 1815. Contre le
rationalisme banal de l’époque des Lumières (1715-1789) et l’immobilité
marquée par le système classique en France, le mouvement romantique se
présente comme une rafale de rajeunissement - nécessaire et énergique.
70
C’est après la Révolution française, c’est-à-dire à la fin du 18ème siècle que le Survol de grands
mouvement romantique, artistique et littéraire commence en Europe. L’Europe courants littéraires
et points liminaires :
témoigne alors, un grand bouleversement quant à la forme d’expression du le XIXe siècle
« soi », des émotions et de la beauté de l’alentour. Les créations de Victor
Hugo, Charles Baudelaire, Alphonse de Lamartine réfléchissent autant de
l’amour de la nature, le mysticisme, l’esprit de l’aventure. Un rapport étroit unit
les artistes, soient poètes peintres ou musiciens. Le style néo-classique épanouit
dans la littérature comme chez Chateaubriand ainsi que dans les tableaux de
Géricault, Delacroix et Ingrès. La musique romantique se révèle dans l’œuvre
de Chopin et plus tard dans celle de Hector Berlioz. Le romantisme souligne
l’individualité, la subjectivité, le manque de la rationalité, la spontanéité,
l’imagination, la vision et l’émotion.
Thèmes principaux du romantisme : Le romantisme domine la première moitié
de XIXème siècle. Victor Hugo en est la figure la plus connue et il continue à
écrire même jusqu’aux années 1880. L’échec de la révolution de 1848 porte un
coup dur aux ambitions libérales à la base du mouvement romantique en France,
depuis ses origines sous l’Empire. C’est dans les écrits autobiographiques
et personnels de Chateaubriand et de Mme de Staël que les premiers traits
romantiques émergent dans la littérature française. Dans les poèmes lyriques et
élégiaques de Lamartine, Alfred de Vigny et d’Alfred Musset, ce mouvement
trouve sa forme et son essor dans les thèmes de la fuite du temps, amour de
la nature, inquiétude personnelle ou religieuse. Enfin, c’est dans le théâtre de
Victor Hugo, d’Alfred de Musset, d’Alexandre Dumas qu’il a dressé son cheval
de bataille contre les formes traditionnelles littéraires. Les thèmes principaux
du romantisme sont, a) la mélancolie, la nostalgie, les passions, le moi en
souffrance b) la nature, les ruines, le goût pour la solitude, le désir de fuite
le voyage et le rêve c) l’histoire et d) la volonté de retrouver la liberté dans
l’art (l’artiste romantique veut s’affranchir des règles contraignantes). Les
poètes et les romanciers de l’époque, préfèrent l’imagination et la sensibilité à
la raison classique.
1.3 LES ECRIVAINS PRÉ - ROMANTIQUES
Mme de STAËL (1766-1817) : Dans sa personne, dans sa vie et dans ses
correspondances, Mme de Staël créé un lien entre l’héritage du XVIIIe siècle
et les grandes aspirations romantiques. Elle conserve le goût pour les idées
abstraites et logiques du XVIIIe siècle en même temps qu’elle discerne les thèmes
romantiques comme le mal du siècle, exprimé par l’inquiétude, la mélancolie,
et l’enthousiasme lyrique dans ses écrits. En affirmant la primauté de la passion,
de la spontanéité, elle trace la voie d’une littérature qui sera moderne, chrétienne
et nationale, elle discerne admirablement l’enthousiasme lyrique qui caractérise
la poésie romantique. Dans son ouvrage, De la littérature considérée dans ses
rapports avec les institutions sociales, elle examine l’influence exercée par la
religion, les mœurs et des lois sociales sur la littérature. Son livre intitulé, De
l’Allemagne étudie des mœurs des Allemands et met l’accent sur le rôle de
l’inspiration et du génie, élan enthousiaste de l’âme, sur le lyrisme – toute ce
qui va commencer la circulation des idées et des formules frappantes qui vont
aider le romantisme à prendre conscience de lui-même.
71
Littérature française Né en 1768, à Saint-Malo, François René de Chateaubriand (1768-1848) passe
du 19e siècle une grande partie de son adolescence à Combourg dont le cadre romanesque
va laisser une empreinte sur son œuvre artistique. Il y mène une existence
solitaire et étrange : rêveries, courses sur la lande avec sa sœur Lucile, tristesses
et exaltations. Possédant une sensibilité extrême, il est proie au « vague des
passions », qui éveille la vocation poétique chez lui. Bien qu’il rédige le
Génie du Christianisme, Atala (1801) connaît un succès éclatant et encourage
Chateaubriand à publier le Génie en 1802, qui inclue Atala et René. Il rédige Les
Mémoires d’Outre-Tombe en même temps qu’il mène une guerre silencieuse
contre le règne de Napoléon qu’il déclare tyrannique et malsaine. Après la
restauration il devient pair de France et plus tard, ambassadeur à Berlin (1821).
Le Génie du Christianisme illustre « les harmonies de la religion chrétienne avec
les scènes de la nature et les passions du cœur humain ». Lorsqu’en Angleterre
et en Europe, on écrit des romans sombres et terrifiants, Atala narre une histoire
simple de l’amour entre deux demi-sauvages bien qu’Atala soit chrétienne. Ce
thème exotique et l’auteur peint l’image d’un bonheur de deux personnes qui
obéissent simplement et innocemment à la nature. Chateaubriand nous montre
le conflit entre les aspirations naturelles et la loi religieuse de ses personnages
qui se résolue avec la certitude de la foi. L’aspect lyrique du roman révèle le
génie de l’auteur et reflète son goût de la solitude, mélancolie et d’exaltation
passionnée.
1.4 LES ECRIVAINS ROMANTIQUES :
ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869) ET
VICTOR HUGO (1802-1885)
Inspiré par la poésie de Virgile et d’Horace Alphonse Marie-Louis de Prat de
Lamartine grandit dans une atmosphère douce entouré par ses sœurs et sa mère
pieuse. C’est à Milly qu’il s’inspire d’écrire une poésie empreinte de l’amour de
la nature. En 1816, à Aix-les-Bains il rencontre une femme mariée, qui est malade
de tuberculose, Mme. Julie Charles dont il tombera passionnément amoureux.
Sa mort, un an plus tard, marque un tournant important dans la carrière du
poète, lui inspirant à rédiger un des chefs-d’œuvre de la poésie romantique -
Les Méditations poétiques qui sera publié en 1820 reçoit une reconnaissance
fulgurante du public. C’est après 1830 qu’il rédige ses plus grandes œuvres,
Harmonies poétiques et religieuses (1830), Jocelyn (1836) et La Chute des
Girondins (1847). Il est élu à l’Académie française en 1829.
Par la fécondité de sa génie Victor Hugo domine la scène littéraire du XIXe
siècle. Poète, dramaturge, romancier et philosophe, il joue un grand rôle dans
la vie sociale de l’époque. Né à Besançon en 1802, il rédige des poèmes dès
son adolescence et en 1816 il se promet, « Je veux être Chateaubriand ou
rien ». Au début de sa carrière, en 1824, il n’est ni classique, ni romantique. En
1827, il publie Cromwell, drame en vers, dont la Préface constitue le manifeste
anticlassique le plus éclatant et définit le drame romantique. Sa poésie révèle un
sens plastique et une virtuosité rythmique tout à fait nouveau et remarquable.
C’est la bataille d’Hernani, qui révolutionnera les règles de la pièce classique.
Il devient l’idole de la jeune génération des écrivains comme Théophile Gautier
et Gérard de Nerval. Ses autres recueils lyriques sont : Les Feuilles d’Automne
(1831), Les Chants du Crépuscule (1835), Les Voix Intérieures (1837), Les
72
Rayons et Les Ombres (1840), Les Contemplations, La Légende des siècles Survol de grands
(1859). courants littéraires
et points liminaires :
Ses pièces de théâtre les plus importantes sont Le Roi s’amuse (1832), Lucrèce le XIXe siècle
Borgia et Marie Tudor (1833), Angelo (1835), Ruy Blas (1838). Il est élu à
l’Académie française en 1841. Léopoldine, sa fille ainée se noie en Seine,
à Villequier en 1843. Cet évènement douloureux et atroce affecte le poète
gravement qui cesse à publier. C’est seulement après seize ans que son recueil
Les Contemplations et ses pièces consacrés à la mémoire de Léopoldine seront
publiés. Quand le régime change, il est forcé à s’exiler et cette épreuve murit
son génie. C’est en exil qu’il compose Les Châtiments (Bruxelles, 1853), Les
contemplations (1856), La Légende des siècles (1859), Les Misérables (1862).
En 1885, lorsqu’il meurt, ses funérailles nationales de l’Arc de Triomphe au
Panthéon prennent la grandeur d’une apothéose.
L’Art de Victor Hugo : C’est la puissance de son génie, son abondance créatrice
et son imagination gigantesque qui nous frappent. Nous avons l’impression
d’un dynamisme extraordinaire, bien qu’il laisse paraitre parfois un orgueil
immense même pathologique. Il se croyait prophète, visionnaire, visité par
des révélations surnaturelles. Chez lui, la vision du monde se caractérise au
biais des contrastes - l’innocence et le crime, la lumière opposée à l’ambre, le
malheur côtoie avec le bonheur. L’antithèse est à la source de son inspiration,
par exemple, dans ce poème, « Éclaircie », la grande voix de la nature lui révèle
le monde en contraste :
« L’océan resplendit sous sa vaste nuée,
L’onde de son combat sans fin exténuée,
S’assoupit, et, laissant l’écueil se reposer,
Fait de toute la rive un immense baiser ».
Hugo écrit des romans plein d’intrigues mélodramatiques dans un cadre
historique comme dans Notre Dame de Paris (1831). Souvent une fatalité
indéniable, triste, pèse sur ses personnages. Avec Claude Gueux et Les Misérables
nous apercevons sa conception de la fraternité humaine et du progrès social.
Ce roman nous présente de grandes fresques épiques : la bataille de Waterloo,
l’émeute de juin 1832. Mais c’est surtout une histoire humaine, celle de Jean-
Valjean qui fut éclairé par la charité touchante de Mgr Myriel, se rachète par la
bonté, le travail de l’abnégation et devient un véritable saint. Dans ses derniers
romans comme Les Travailleurs de la mer (1866), Quatre-vingt-treize (1874),
il nous donne des exemples des romans historiques et symboliques.
Le théâtre de Victor Hugo : Après les quatre drames écrits en vers : Cromwell
(1827), Hernani (1830), Marion de Lorme (1831), et Le Roi s’amuse (1832), il
rédige trois en prose, Lucrèce Borgia, Marie Tudor (1833) et Angelo (1835) et
revient au vers avec Ruy Blas (1838). Ses pièces marquent une rupture avec le
classicisme par le mélange des genres, c’est-à-dire, le tragique avec le comique
dont Ruy Blas reste un exemple éclatant. Il déconstruit les trois règles classiques
de l’unité de l’action, l’unité de lieu et l’unité de temps. Avec des péripéties
émouvantes, un dénouement frappant, il révèle son génie dramatique. Parfois
surchargé ainsi que dans Cromwell, l’action des drames « manque souvent de
73
Littérature française vraisemblance ». Par exemple, dans Hernani, le héros proclame plusieurs fois
du 19e siècle d’abattre le roi mais chaque fois que les deux se confrontent quelque incident
vient l’empêcher d’atteindre sa mission. Le hasard joue un rôle excessif et
conduisent les héros à leur fin tragique. Le support historique et la couleur locale
rendent les pièces spectaculaires mais le pathétique ne remplace pas l’émotion
tragique. Les personnages sont ardents, passionnés mais ils n’atteignent pas la
profondeur des héros tragiques. Hugo a une tendance de créer des héros tout
bons ou tout mauvais. Pourtant la poésie et le lyrisme de Hugo transforme ses
pièces dans des hymnes de passions, des rêves, d’amour et de la mélancolie.
1.5 LE RÉALISME
Avec Victor Hugo qui réclame la nature, déjà le réalisme est au chemin d’être
réalisé. Si on imite la nature, on s’approche de la réalité. Le penchant pour
décrire le mystère, le rêve, le fantastique chez les romantiques ne satisfont
pas les artistes qui cherche la vraisemblance avec la réalité ainsi qu’elle est
vécue par l’être humain. Souvent les romantiques idéalisent la réalité dans leur
recherche de la beauté et des sentiments purs. En réaction contre cette tendance,
le courant réaliste se manifeste en relation avec les découvertes scientifiques
et la philosophie positiviste du XIXe siècle. Le respect des faits matériels,
étudier de près les comportements des gens, l’effet des mœurs sociales, de la
condition économique sur l’être humain – voici les buts des artistes qui suivront
ce courant littéraire et artistique. Les techniques qu’ils vont mettre au point –
attitude rigoureusement objective de l’écrivain, analyse psychologique rendue
vivante par la narration, description suggestive du monde reflétée dans la
conscience d’un personnage, frontières ambiguës entre description, dialogue
et récit, importance accordée aux détails et aux objets - rendent ces œuvres
éternelles, toujours un objet d’étude des critiques contemporains.
Le courant réaliste se manifeste dans la littérature française depuis le Moyen
âge, dans le Roman de Renart, chez les poètes comme Villon, chez Rabelais,
Boileau et La Bruyère, dans les œuvres de Diderot et de Marivaux. Au dix-
neuvième siècle, la tendance à l’observation réaliste réapparait par la tendance à
observer minutieusement dans les romans de Balzac et de Stendhal, les nouvelles
de Mérimée et aussi dans les œuvres de Flaubert. Ce mouvement est défini par
une esthétique et une doctrine après les années 1850. Dans les tableaux des
peintres comme Millet Daumier et surtout Gustave Courbet. La publication de
Madame Bovary (1857) marque le triomphe du réalisme. Flaubert, dans ses
premières écritures, révèle un tempérament artistique et romantique. Pourtant
avec la progression de son art, son observation et sa recherche détaillées de la
réalité sociale et psychologique jusque dans les plus humbles détails, il trace
la voie de l’observation méthodique. Zola, sous l’influence de Claude Bernard
applique à l’étude de la réalité, les méthodes des sciences expérimentales. Il
choisit les milieux populaires et même les gens à la marge de la société, des
prostitués, des laboureurs, des mineurs vivant en pauvreté. Maupassant joint le
groupe naturaliste qui se manifeste par la publication du recueil (des nouvelles),
Les Soirées de Médan (1880). Alphonse Daudet, Jules Vallès et Jules Renard
compteront parmi d’autres écrivains réalistes.
74
Survol de grands
1.6 LES ROMANCIERS RÉALISTES courants littéraires
et points liminaires :
Honoré de Balzac (1799-1850) : Né en 1799 à Tours il poursuit son éducation le XIXe siècle
supérieure en droit à la Sorbonne à Paris où il se passionne pour la philosophie.
Entre 1831 et 1834 il publie des romans philosophiques comme La Peau de
chagrin (1831), Louis Lambert (1832), Séraphita et La Recherche de l’absolu
(1834) etc. Ses romans de mœurs Eugénie Grandet (1833), Le Père Goriot
(1834-1835) approfondissent son réalisme et crée des types humains qui
deviendront des figures éternelles de la littérature française. Les personnages
des romans précédents vont réapparaître ce qui va permettre au romancier de
créer une œuvre cyclique. Balzac étudie les mœurs et les grands traits sociaux
de l’époque sous le titre d’Études sociales.
Dans la Comédie Humaine, un titre qui réunit ses romans basés sur le portrait
de l’époque, Balzac révèle ses idées sur les romans et les principes directeurs.
Le génie de Balzac réside dans son observation extrêmement douée et dans une
puissance d’imagination extraordinaire. Le réel est rendu vivant dans toute sa
complexité. Il nous donne des types représentatifs et fortement individualisés.
La simplification d’un personnage est récompensée par des détails d’observation
du milieu social. Ses portraits des personnages dépassent les limitations de l’art
et paraissent vivre de leur propre gré, tel est leur vraisemblance à la vérité.
Stendhal, nom de plume d’Henri Beyle (1783-1799) est né à Grenoble. Il étudie
les mathématiques et les droits mais finalement décide de joindre l’armée et de
voyager en Italie. Ses premiers efforts d’écrire des comédies ne réussissent pas.
Il rédige des essais, notamment Racine et Shakespeare (1823), Des Promenades
dans Rome (1829) et Le Rouge et le noir (1830) - son chef- d’œuvre. La
Chartreuse de Parmes (1839), Vie de Napoléon (1817-1818) et son journal
(enfance et adolescence) - la Vie de Henri Brulard méritent aussi l’attention.
Sous un aspect cynique et désinvolte, il cache un enthousiasme et une vivacité
qu’on décrit souvent comme le côté espagnol de son tempérament. Il aime la
gloire, la passion et une imagination romanesque. On appelle « beylisme »
une conception de la vie et de l’art qui résume ces aspects de son caractère.
Ses personnages artistiques sont des épicuriens passionnés pour qui le plaisir
ressenti est plus important que l’esthétique et la moralité. Stendhal, disent les
critiques, est constamment présent dans ses romans - il juge, il se moque de ses
personnages. Ses héros lui ressemblent, par exemple, Julien Sorel, Fabrice del
Dongo, Lucien Leuwen représentent des aspects variés du romancier lui-même.
Pourtant, au lieu de se laisser aller à son imagination, il crée des situations et des
personnages basés sur ses observations du réel. Soucieux de la vérité il suit des
méthodes empruntées aux sciences exactes afin de tisser les récits d’ambition,
d’amour et d’échec.
Gustave Flaubert (1821-1880): Né en 1821, Flaubert grandit à Rouen. De son
père, chirurgien, il a hérité le goût de l’observation méticuleuse et scientifique. Il
poursuit les études de Droit à Paris où il rencontre les romantiques et se lie avec
Hugo qu’il admire depuis sa jeunesse. Il est prône à une maladie nerveuse et se
retire dans sa propriété près de Rouen, renonce à la vie mondaine et poursuit
l’Art. Madame Bovary prend 53 mois à achever. Ce roman est condamné
par l’église et lui vaut un procès. L’œuvre est reconnue seulement en 1857.
Flaubert voyage en Tunisie (1858) qui l’inspire à écrire Salammbô (1862). Son 75
Littérature française Éducation sentimentale (1869) ne connait pas de succès, mais le recueil des
du 19e siècle Trois Contes (1877) est unanimement nommé un chef-d’œuvre. Flaubert a lui-
même distingué deux tendances chez lui – une qui se jouit du lyrisme, de la
sonorité des phrases et des sommets de l’idée ; une autre qui creuse et qui
fouille le réel, qui « voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses
qu’il reproduit ». La première tendance est due à son admiration de Hugo, c’est
l’aspect romantique qui voudrait s’abandonner au délire de l’imagination.
D’autre part, la discipline réaliste va s’imposer sur l’écrivain qui l’aidera à
peindre des bourgeois dans Madame Bovary. Il libérera son imagination dans des
œuvres comme Salammbô, la Tentation de Saint-Antoine, Hérodias et d’autres.
Flaubert croit que l’artiste doit observer l’âme humaine avec l’impartialité, sans
y entremêler ses sentiments personnels. Ainsi, selon lui, l’artiste doit faire croire
à la postérité qu’il n’a pas vécu, il doit être totalement absent de son œuvre, il
doit se transporter dans les personnages et non pas les attirer vers soi.
1.7 LE NATURALISME
Les romanciers naturalistes croient à la subordination de la psychologie à la
physiologie, c’est-à-dire, ils pensent que l’homme est moins guidé par son
esprit que par ses tendances héréditaires, par son milieu social où il grandit et
qui le pénètre à chaque heure. Les sens portent sur la raison, l’âme humaine
est précipitée ou ralentie par la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher. Zola
renchérit encore le réalisme et commence le mouvement naturaliste. Il devient
précurseur du roman expérimental. Ses personnages sont souvent des êtres
instinctifs et le fatalisme emportent sur leur volonté. Par leur vulgarité, leur
nature fruste, ils continueront d’incarner l’échec de l’illusion romanesque. Les
autres auteurs de l’école naturaliste se regroupent autour de lui dans sa villa
de Médan et ils publient ensemble Les soirées de Médan (1880) et ensuite
Le Roman expérimental (1880), Le Naturalisme au théâtre (1881) et Les
Romanciers Naturalistes (1881) pour exposer leur doctrine.
Né à Paris en 1840 d’un père italien, naturaliste, Emile Zola (1840-1902) découvre
Manet, peintre impressionniste. Il devient journaliste et très rapidement, évolue
d’une inspiration romantique vers le réalisme et le naturalisme qui se révèle
dans ses œuvres comme Thérèse Raquin (1867), dix ans avant qu’il n’expose la
doctrine naturaliste. Le cycle des Rougon Macquarts composé de vingt livres
sur « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire »,
commence en 1868. C’est après la publication de L’Assommoir (1877) que Zola
devient célèbre, dû au scandale causé par sa publication. Le naturalisme connaît
le plus grand succès avec la publication de Germinal (1885). Zola termine la
série des Rougon Macquarts en 1893 et publie aussitôt les Trois villes : Lourdes
(1894), Rome (1896) et Paris (1897). A cause de ses affiliations avec le monde
des laboureurs et des travailleurs, il se penche vers le socialisme set ’engage
activement dans la politique et soutient le mouvement Affaire Dreyfus avec
la publication de son article, « J’accuse » en 1898. Inspiré des idées d’Émile
Bernard sur la biologie et par la méthode expérimentale où l’expérimentation
détermine la véracité des hypothèses, Zola observe son milieu, y dégage des
lois et ensuite les vérifie par d’autres observations. Il veut que ses personnages
évoluent au sein d’une histoire sociale et se lutte contre le déterminisme des
phénomènes.
76
Survol de grands
1. 8 LE MOUVEMENT PARNASSE ET LECONTE courants littéraires
DE LISLE et points liminaires :
le XIXe siècle
L’histoire du mouvement parnasse est intimement lié avec la création de
Leconte de Lisle. Ses recueils, Poèmes Antiques (185), Poèmes Barbares
(1862), Poèmes Tragiques (1884) montrent sa prédilection pour l’antiquité,
pour l’exotique. Il considère l’art comme une religion et compose patiemment
ses recueils. Il devient le centre autour de qui se regroupe quelques poètes de
l’époque qui formeront le groupe du Parnasse. Le courant parnasse insiste sur
l’impersonnalité, c’est-à-dire, d’avoir une certaine objectivité devant l’idéal
artistique. Ses poèmes nous laissent percevoir un sentiment profond et universel.
Renonçant au lyrisme, la poésie parnasse est inspirée par le passé pour ainsi
rentrer dans la voie de l’intelligence et de la rationalité. Au lieu d’évoquer le
passé par l’imagination et par la couleur locale, comme chez les romantiques,
les poètes parnasses ont recours à la documentation, aux idées et aux faits,
des générations précédentes. En fait certains poèmes de Leconte de Lisle sur
les thèmes hindous, sur l’histoire de l’Inde, sur les légendes scandinaves nous
fournissent les premiers exemples de l’art réconciliant l’histoire et la solidité de
l’information avec la production littéraire qui est à la fois nostalgique, puissante
et évocatrice.
1.9 LE SYMBOLISME
Le symbolisme est à la fois une idéale et un courant littéraire. La poésie
symbolique du XIXe siècle représente un courant d’idéalisme poétique. C’est à
la fois une école littéraire qui émerge vers les années 1885-1900 et un courant
d’idéalisme qui s’étend pendant toute la seconde moitié du siècle. Ainsi, le
courant symboliste et l’école symboliste sont distinctes de l’un l’autre. Les plus
grands poètes symbolistes comme Nerval, Baudelaire ont vécu avant l’apparition
de l’école symboliste. Le symbolisme repose sur la notion du « mystère »
que nous apercevons dans l’univers et chez chaque être, qui est l’essence de
la réalité. Le poète symboliste essaie de capter cette âme des choses, au-delà
des apparences extérieures. Pour exprimer ce qui est secret et mystérieux il
doit employer des symboles qui rend la poésie abstraite, suggestive, fluide et
musicale. Par cette notion de révéler ce qui est caché derrière l’apparence, le
mouvement symboliste s’oppose à l’idéal parnasse et au réalisme. Gérard de
Nerval et Baudelaire comptent parmi la première génération des symbolistes.
Verlaine rend la langue encore plus suggestive et musicale, avec des « nuances »
et des images mystérieuses et vagues. Rimbaud apporte une qualité surréelle à
la poésie et compose un verbe poétique « accessible à tous les sens ». Il crée le
vers libre. Mallarmé rend la poésie hermétique, comme un culte de l’Idéal qui
donne une haute conception de la poésie. C’est le plus pur et le plus abstrait de
tous les symbolistes. Les poètes symboliques moins connus qui ont également
contribué à l’école symboliste sont : Charles Cros (1842-1888), Tristan Corbière
(1845-1875) et Germain Nouveau (1852-1920).
Charles Baudelaire (1821-1867) mène une vie assez dissipée d’un bohème
littéraire et pour le distancier des scandales, sa famille l’envoie dans un voyage
pour les Indes en 1841. Pourtant il n’achève pas ce trajet et retourne en France.
Il se lie avec Jeanne Duval dont il se réfère comme la « Vénus Noire » dans
77
Littérature française certains poèmes des Fleurs du Mal. Baudelaire devient d’abord un critique d’art
du 19e siècle et traduit les Contes de l’Américain, Edgar Poe, qui va l’inspirer à rechercher
le « mal » et tout ce qui est noir au plus profond de son être. Le recueil des
Fleurs du Mal évolue durant une longue période et il le publie en 1857. Il est
aussitôt condamné en correctionnelle pour immoralité. Une seconde édition,
en remplaçant les six poèmes bannis, apparaît en 1861. Baudelaire s’exile en
Belgique en 1864 et il publie quelques Poèmes en prose.
Les Fleurs du Mal consiste à 129 poèmes. « Dans ce livre atroce », dit Baudelaire,
« j’ai mis toute ma pensée, tout mon cœur, toute ma religion (travestie), toute
ma haine » (A. Ancelle 1866). Les critiques pensent qu’à la différence des
romantiques, Baudelaire nous donne une poésie pure. C’est la confession
sincère d’un auteur de ses espérances, de ses défaillances, de tout son mal. Le
conflit entre Le Ciel et l’Enfer, qui résonne chez chaque être humain, devient le
sujet de ses poèmes. « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations
simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation vers Dieu ou
spiritualité est un désir de monter en grade ; celle de Satan ou l’animalité est
une joie de descendre ». C’est le conflit qui explique la structure apparemment
désordonnée du recueil. Si dans certains poèmes on atteste à l’aspiration du
poète vers l’Idéal, dans d’autres on aperçoit de lamentables chutes vers le
Spleen, que selon le poète, est la source du mal moral.
Dès sa jeunesse Verlaine (1844-1896) est tiré entre deux tendances opposées,
l’une vers Dieu l’autre vers Satan. Administrateur à l’hôtel de ville à Paris,
il a du temps pour cultiver sa vocation d’écrire et de rencontrer les autres
écrivains dans les cafés littéraires. Il contribue au Parnasse Contemporain
et publie un premier recueil, les Poèmes Saturniens où il révèle une écriture
très différente de la poésie parnasse – une sensibilité inquiète, sensualité et
musicalité suggestive. Dans les Fêtes Galantes (1869) on aperçoit l’écrivain
dilettante épris de l’art pur, de sensations exacerbées, raffinées et précieuses.
En fait ce recueil contient des poèmes qui décrivent apparemment la réalité
extérieure comme la fête galante mais la scène représente symboliquement un
paysage intérieur, un état d’âme. C’est après sa rencontre avec Mathilde Mauté,
une jeune femme de seize ans qui lui apporte un immense espoir que Verlaine
rédige La Bonne Chanson (1870). Pourtant il se remet à boire, perd son emploi
et rencontre Rimbaud en septembre 1871. Il abandonne sa femme et vagabonde
avec le jeune Rimbaud en Angleterre et en Belgique. Pendant cette période
il rédige les Romances sans Paroles (1874) où on peut discerner l’influence
de Rimbaud. En 1873 à Bruxelles, sous l’effet de l’alcool, Verlaine tire sur
Rimbaud. Condamné à la prison pendant deux ans, il éprouve une conversion
psychologique qui lui inspire de beaux poèmes mystiques publiés dans Sagesse
(1881). Divisé entre les deux aspects de sa nature il continue à écrire et son
recueil Jadis et Naguère est publié en 1885. Ce « prince des poètes » qui a
révélé l’œuvre de Rimbaud, de Tristan Corbière, de Mallarmé, au grand public,
meurt dans un état de pénurie en 1896.
La poésie de Verlaine n’est jamais intellectuelle. Elle nous pénètre par les sens
et par le cœur nous séduit par sa pureté, sa fraicheur et par une sorte d’innocence
et établit une communion intime presque mystique entre le poète et le lecteur.
Pourtant cette innocence apparente est bien recherchée et travaillée mais elle
n’est ni artificielle ni précieuse. La soif d’innocence chez l’écrivain se traduit
78
dans les élans mystiques. Verlaine nous fait sentir le sens du symbolisme par Survol de grands
de constantes transpositions. Souvent à la quête de l’innocence correspond courants littéraires
et points liminaires :
la vision d’un monde étonnamment primitif, pur et joyeux. La musicalité de le XIXe siècle
la poésie Verlainienne distingue son art, « De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’impair » avise-t-il dans son poème l’« Art Poétique ».
Lui-même, il suit ce précepte et souvent ses vers de sept, neuf, onze ou treize
syllabes emportent les lecteurs vers l’abstrait, vers ce qui est indéfinissable et
donne à sa poésie une qualité légère, subtile et rêveuse. Paul Claudel a remarqué
de ces vers qu’ils « ne sont pas formés par des syllabes, ils sont animés par
des mesures […] c’est une haleine, la respiration de l’esprit ». Ses poèmes
sont tellement lyriques qu’on a l’impression d’un chant dont la voix « […] est
inimitable car elle révèle une âme ».
Rimbaud (1854-1861), un étudiant brillant au collège, se révolte contre la
religion et son milieu familial. Encouragé par son professeur de rhétorique, il
publie les essais poétiques qui montrent une originalité étonnante. Invité par
Verlaine, il le rejoint d’abord à Paris et ils voyagent ensemble en Angleterre
et en Belgique. Pendant cette période il rédige certains poèmes de son recueil
Les Illuminations. Dans son existence dissipée en marge de la morale et de la
société Rimbaud cherche l’existence d’un voyant, « Je dis qu’il faut être voyant,
se faire voyant. « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné
dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de
folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que
les quintessences » écrit-il à son ami, Paul Demeny en 1871. Il compose un long
poème, « Bateau Ivre » qui décrit un voyage symbolique tiré de l’expérience du
jeune poète. Ensuite son poème « Voyelles » esquisse des perspectives sur une
existence où les sons et les couleurs se fusionnent. Le « dérèglement des sens »
se traduit par des images où toutes les sensations jouent avec l’image. Rimbaud
crée le vers libre, qui sera découvert une dizaine d’années plus tard par les
symbolistes. En 1873, il publie Une Saison en Enfer qui décrit ses remords et
termine par un adieu aux révoltes et à la poésie. Les Illuminations désignent la
dernière étape de l’évolution poétique de ce jeune poète.
La poésie de Rimbaud Influencé par la poésie de Baudelaire, Rimbaud apporte
une sorte de révolution poétique reconnu plus tard par de nombreux poètes plus
tard. Il se distancie de la « vieillerie poétique » et il proclame Baudelaire comme
« le premier voyant, le roi des poètes, un vrai Dieu » (lettre de Demeny). Le
poète, selon Rimbaud, doit chercher du nouveau et arriver à la découverte de
l’inconnu. Malgré le fait que plusieurs critiques pensent que c’est un mystique,
son attitude est opposée à la morale, à la religion. Pourtant, sa poésie est une
quête vers l’absolu, il recherche des pouvoirs surnaturels et d’atteindre « l’âme
universelle ». Le poète voyant est hanté par sa découverte des liens entre le moi
et le monde et il voudrait étreindre l’univers comme il décrit dans « l’Aube ».
Sa formule fameuse, « je est un autre » résulte de sa croyance de dissiper son
ego dans sa quête de l’absolu. Par un dérèglement systématique des sens, il
s’habitue à halluciner. Ses expériences décrites dans les Illuminations sont à la
fois composées du spectacle qu’il imagine et la réalité qu’il vit. Les diverses
sens se fusionnent, les impressions et les rêves s’entremêlent et se superposent
à la réalité. « L’Alchimie du verbe » - un terme composé par le poète indique sa
recherche d’une langue qui sera accessible à tous les sens, une langue « résumant
tout, parfums, sons, couleurs ». 79
Littérature française Stéphane Mallarmé (1842-1898) commence à écrire très jeune. Professeur
du 19e siècle d’anglais, il est très vite ennuyé par la routine monotone de sa profession. Il veut
suivre un idéal poétique car il est hanté par l’Azur et par la Beauté. Il donne au
Parnasse Contemporain dix poèmes en 1866 dont « Les Fenêtres », « L’Azur »
et « Brise Marine ». Mais il veut créer quelque chose de plus vaste et travaille
sur deux ensembles dont Hérodiade, drame lyrique dont nous connaissons
seulement des fragments et L’après-midi d’un Faune (1876). Jusque les années
1884 Mallarmé est resté un poète peu connu. La jeune école symboliste le
connaît comme un maître. Mallarmé rédige en 1897 un recueil des textes sur la
poésie qui s’appelle Divagations.
Pour Mallarmé, la poésie est comme un culte religieux. Il poursuit sans cesse
l’Idéal, qu’il résume comme « l’Essence des choses opposée aux apparences
contingentes ». Selon lui, le poète doit consacrer tout son être au culte de l’Idéal
avec un désintéressement absolu, sans penser au profit matériel. Le poète est
pareil à une ascèse, il doit renoncer aux jouissances ordinaires. Cette attitude
d’un Saint, d’un prêtre et d’un martyr de la Poésie lui a rendu comme un guide
spirituel des poètes de l’époque. Mallarmé est aussi inspiré par Edgar Poe, et
« la hantise » mallarméenne est plus métaphysique qui pousse le poète de voir
dans des choses ordinaires le reflet d’une idée mère. Ses deux longues œuvres,
Hérodiade et le Faune sont très ambitieux qui visent à la poésie pure. L’Après-
midi d’un Faune inspire le musicien Debussy à composer un Prélude. La poésie
devient hermétique, riche en symboles qui se prêtent à plusieurs interprétations.
La poésie mallarméenne est une poésie de l’absence, du manque, du néant.
Par un effort conscient, le poète essaie de rendre le langage poétique assez
ésotérique qui est accessible seulement aux initiés. Il préfère le subtil, le précieux
et dédaigne le banal et l’ordinaire. Il écrit d’une façon concise et laisse les
choses abstraites, mystérieuses. Son but est de donner au langage poétique un
sens plus pur. Tout en adoptant la structure du sonnet il peut manier le langage
avec des ellipses, des apothéoses, disloquer la syntaxe en distanciant le verbe
du sujet. Ainsi il veut recréer les mots, et les groupe par leur affinité musicale
pour mieux exploiter le pouvoir de la suggestion des sons.
1.10 RAPPEL
Chateaubriand avait déjà préparé le terrain pour l’épanouissement du lyrisme
personnel. L’époque préromantique avait aussi cultivé le sens de « l’exaltation
du moi » qui comportait l’exaltation inquiète et orgueilleuse, le « vague
des passions » et « le mal du siècle ». Chez Stendhal ce « mal du siècle »
s’exprime à travers une attitude épicurienne et par les passions tumultueuses
de ses protagonistes. Chez Victor Hugo, Lamartine et les poètes symbolistes
on observe un sentiment de communion avec la nature et avec l’humanité en
général. Dans l’art dramatique, le romantisme encourage la libération. Ainsi,
les pièces romantiques rejettent les règles de trois unités qu’on trouvait dans
les tragédies classiques. Le roman est la forme préférée d’expression réaliste.
Balzac, Stendhal, et plus tard, Zola inaugure le courant naturaliste. Le courant
parnasse s’oppose aux débordements du lyrisme chez les romantiques, à leur
défaillance de la forme et à la structure formelle. Le symbolisme repose sur un
sens du mystère et la poésie symboliste est lyrique, fluide et subtil. Verlaine,
Rimbaud et Mallarmé compte parmi les plus grands poètes symbolistes.
80
Survol de grands
1.11 LES ÉCRIVAIN(E)S IMPORTANT(E)S courants littéraires
et points liminaires :
Chateaubriand (1768-1848): écrivain pré romantique, auteur du Génie du le XIXe siècle
Christianisme et des Mémoires d’Outre-Tombe, il réconcilie la religion avec
les passions humains et l’amour de la nature.
Victor Hugo (1802-1885): romancier, poète et dramaturge romantique français
du XIXème siècle. Auteur de Les Misérables (roman) d’Hernani et de Cromwell
(drame) ainsi que de plusieurs volumes de poésie.
Honoré de Balzac (1799-1850) : romancier réaliste dont le roman fleuve
La Comédie Humaine fait le portrait détaillé d’une époque où la bourgeoise
commence à triompher et les vestiges de l’aristocratie apparaissent de
s’écrouler.
Stendhal (1783-1799) : auteur du Rouge et le Noir, il est toujours présent dans
ses romans dont les personnages principaux sont des êtres passionnés de la vie,
de l’amour et de l’aventure.
Flaubert (1821-1880) : Son roman Madame Bovary reste un classique du
réalisme. L’exactitude psychologique ainsi que les détails objectifs dans le
portrait des personnages, de la société et des mœurs de l’époque rend Flaubert
un maître du réalisme.
Baudelaire (1821-1867) : Le recueil poétique Les Fleurs du Mal annonce
une poésie basée sur la correspondance entre les sensations, les émotions et
l’imaginaire. Dans ces poèmes, l’auteur creuse au fond de lui-même pour
chercher le mal et le beau qui coexistent chez l’être humain. Ce livre crée une
révolution poétique et donne une direction nouvelle à la littérature.
Rimbaud (1854-1861), poète précoce adolescent, il approfondit la vision
symboliste et apporte une subjectivité élevée à la poésie, le poète devient un
voyant. Son poème, Le Bateau ivre, rédigé à l’âge de 16 ans reste un des plus
beux poème de la littérature française et démontre la complexité de son art.
1.12 QUESTIONS
1. Définissez les sources et les grands principes du courant romantique en
France.
2. Quelles sont les contributions de Victor Hugo au théâtre romantique?
3. Que décrit Balzac dans La Comédie Humaine?
4. Les protagonistes des romans de Stendhal – sont-ils des êtres parfaits?
Justifiez votre réponse.
5. Quelle est la conception de l’Art chez Flaubert?
6. Quels sont les caractéristiques de l’école symboliste française?
7. Que pensait Rimbaud du rôle de la poésie? Que doit chercher le poète?
8. Comment est-ce que Mallarmé conçoit l’Idéal poétique? Dans sa vie,
comme dans son art, comment montre-t-il que le poète est différent de
l’homme ordinaire? 81
Littérature française
du 19e siècle 1.13 POUR UNE LECTURE AVANCÉE
1. XIXè siècle collection littéraire, Lagarde & Michard, Bordas, Paris, 1986.
2. Littérature française : les grands mouvements littéraires, Carole Narteau et
Irène Nouhailac, Librio, 2011.
3. Lettres : textes, méthodes, Histoire Littéraire, vol 2, dirigé par Alain Pagès
et Dominique Rincé, Nathan, Paris 1995.
4. Français 1er toutes séries, dirigé par Dominique Rincé et Sophie Pailloux-
Riggi, Nathan, 2007.
82
Survol de grands
UNIT 2 LE ROMAN FRANÇAIS AU XIXE courants littéraires
et points liminaires :
SIECLE le XIXe siècle
Plan
2.0 Objectifs
2.1 Introduction
2.2 Du XVIIIe siècle au XIXe siècle
2.3 Le romantisme et les romantiques
2.4 Du réalisme au naturalisme, il n’y a qu’un pas
2.5 Conclusion
2.6 Références
2.7 Questions
2.0 OBJECTIFS
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez
(a) vous familiariser avec la littérature du XIXe siècle
(b) comprendre l’évolution du genre romanesque au XIXe siècle
(c) découvrir certains auteurs importants du XIXe siècle
2.1 INTRODUCTION
Aujourd’hui, le roman est l’un des genres littéraires les plus produits et reçus
dans le monde de la littérature. Avoisinant l’imagination et le réel, le roman
bénéficie d’une grande autonomie, voire une liberté de forme et de contenu.
Selon l’écrivain André Malraux, le roman vit « selon ses propres lois »1. Mais
cette possibilité romanesque ne lui est pas donnée, elle est acquise. Au fil du
temps, le roman français connaît un développement extraordinaire, notamment
en termes d’expérimentation, ce qui lui accorde une place indéniable dans
l’histoire de la littérature française. Un genre méconnu jusqu’au XVIIIe siècle,
le roman prend son vol au XIXe siècle. Les grands écrivains comme George
Sand, Victor Hugo, Honoré de Balzac, Émile Zola, tous appartiennent à ce siècle
majestueux. Les mouvements littéraires tels que le romantisme, le réalisme et
le naturalisme dirigent les écrivains vers de nouveaux horizons de la littérature
jusque-là inexplorés. Dans ce chapitre, on parlera de l’évolution du roman
du XVIIIe siècle au XIXe siècle. Et puis, on comprendra les points de repères
littéraires à travers quelques auteurs importants du siècle et leurs œuvres.
2.2 DU XVIIIE SIECLE AU XIXE SIECLE
L’évolution du genre romanesque reste tout de même difficile et sporadique.
D’abord, au XVIIe siècle, les premiers théoriciens considèrent que le roman est
frivole, car il ne peut que divertir les gens au lieu de les instruire. Les auteurs
1 Malraux, André. L’Homme précaire et la littérature, Gallimard, 1977. 83
Littérature française seront, en conséquence, obligés de publier leurs romans sous un pseudonyme,
du 19e siècle afin d’échapper aux critiques. Seulement un roman, La Princesse de Clèves,
écrit par Madame de La Fayette, réussit à aller contre le vent, non sans subir
d’extrêmes préjugés.
Beaucoup plus tard, c’est au XVIIIe siècle que la prose voit l’occasion d’être
reconnue. Petit à petit, les écrivains du siècle des Lumières expérimentent avec
la forme et le contenu du texte. Ce siècle deviendra l’âge d’or de la narration.
Voltaire, le grand philosophe, écrit des contes philosophiques tels que Candide
ou l’optimisme, Zadig, et Micromégas. Candide met en œuvre un jeune héros
qui cherche à se forger une éducation. En cela, ce roman est sans doute un
précurseur aux romans d’apprentissage. En outre, Montesquieu écrit Les Lettres
persanes. Un roman épistolaire remarquable pour sa critique des mœurs de
l’Europe. Par ailleurs, Diderot parodie les romans d’aventure avec Jacques le
fataliste et son maître. Grâce notamment à ces écrivains, l’art d’écrire se voit
développer.
Le XIXe siècle connaît une politique mouvementée en France. De nombreux
changements de régime (trois républiques, deux empires et deux monarchies)
entraînent des révolutions politiques. La différence de classe devient de plus en
plus tangible. La bourgeoisie et la class ouvrière, les républicains et les royalistes,
les réactionnaires et les progressistes…plusieurs dichotomies sont maintenant
visibles. Cet esprit bouleversé est reflété dans les romans de l’époque. D’une
part, c’est la recherche du réel, et d’autre part c’est la représentation du réel ; ce
souci a donné vie aux mouvements littéraires du XIXe siècle.
2.3 LE ROMANTISME ET LES ROMANTIQUES
Un mouvement tourné plus vers la poésie que le roman, le romantisme, issu
des cultures anglaise et allemande, veut d’abord la liberté dans l’art, refusant
de s’accrocher aux règles strictes du classicisme. C’est Madame de Staël qui
fait connaître ses cultures en France, ouvrant la voie au romanticisme français,
ce qui est caractérisé par l’exaltation du soi, la nature et l’amour, surtout à la
première moitié du XIXe siècle.
Plusieurs bouleversements dans le gouvernement et la société font penser à la
place de l’individu. Qu’est-ce qu’il est, au milieu de tout cela ? Les romantiques
mettent en avant cet individu avec toutes ses valeurs : « le moi » devient absolu.
Les aspirations sont grandes, mais souvent il n’y a que la déception. Victime
des systèmes injustes, le héros romantique ne peut vivre dignement. Il s’enferme
dans sa mélancolie. Ce sentiment d’ennui et de désillusionnement s’appelle « le
mal du siècle ». Chateaubriand présente l’image la plus populaire de cette figure
mélancolique dans son roman René. Naturellement, les romantiques ont alors
recours à la nature et à l’amour. On évoque des paysages naturels à l’infini et
l’amour des êtres humains. La Mare au diable de George Sand en est le meilleur
exemple. Enfin, Victor Hugo, l’un des plus grands auteurs du mouvement
romantique, met, dans son roman Les misérables, le protagoniste face à
l’histoire, où se mêlent le vulgaire et le sublime de l’humanité souffrante.
84
Le Roman Français
2.4 DU REALISME AU NATURALISME, IL N’Y A Au Xixe Siecle
QU’UN PAS
Au mitan du XIXe siècle, la révolution industrielle développe les moyens de
transport. La classe ouvrière fait son entrée dans la littérature. Le réalisme
s’oppose au romanticisme. L’idéal ‘existe plus. L’écrivain réaliste est amené
à représenter le réel, aussi fidèlement et entièrement que possible. Même si
ce réel est sordide, laid, et méchant. Stendhal et Balzac sont des précurseurs
du réalisme. À l’intérieur du texte du roman, la psychologie du personnage
devient de plus en plus un courant dans la narration. Stendhal, par exemple
dans Le Rouge et le Noir, donne accès au for intérieur de ses personnages,
enregistrant les moindres palpitations du cœur. On pourrait regrouper ses écrits
sous le nom du « réalisme subjectif ». Balzac, pour sa part, concentre au-delà
de la psychologie, et repère le réel par rapport à son évolution dans le monde. Il
mélange le réel et l’imaginaire, et crée son propre univers artistique. Flaubert,
quant à lui, il rejette l’idée d’être un réaliste. Néanmoins, il s’efface derrière
le contenu de l’œuvre, donnant l’impression d’accomplir dans son travail, une
transposition fidèle du réel. Pour lui, l’observation scientifique du réel compte
beaucoup, et de par là, il entraîne une série d’écrivains au naturalisme.
Le naturalisme a recours à des méthodes des sciences expérimentales pour
dépeindre l’humanité dans son entièreté. L’observation de la société devient
cruciale. L’instinct importe la raison et l’imagination. Les romanciers
naturalistes racontent les histoires des pauvres ouvriers et des commerçants,
un sujet peu traité jusque-là. Dans ce sens, le naturalisme cherche à dépasser le
caractère bourgeois des romans réalistes. Les romans d’Émile Zola et de Guy
de Maupassant sont des œuvres indispensables de ce mouvement littéraire qui
a duré jusqu’à la fin du siècle.
2.5 CONCLUSION
Le XIXe siècle est avant tout un siècle de romans, en France. À travers les
écrivains phares comme Hugo, Balzac, et Zola, le genre romanesque traverse
plusieurs mouvements littéraires et connaît plusieurs expérimentations, ce qui
laisse bien évidemment une forte impression chez les écrivains des XXe et XXIe
siècles et les autres à venir.
2.6 REFERENCES
Amon, Évelyne, Bomati, Yves. Dictionnaire de la littérature française, Bordas/
Sejer, 2005.
Bergez, Daniel (Éd.). Précis de littérature française, Armand Colin, 2007.
Halpern, Anne-Élisabeth. Anthologie de la littérature française XIXe siècle,
Larousse, 1994.
Malraux, André. L’Homme précaire et la littérature, Gallimard, 1977.
85
Littérature française
du 19e siècle 2.7 QUESTIONS
Comment comprenez-vous l’évolution du genre romanesque ?
Que savez-vous du romanticisme et des romantiques ?
Comment les mouvements du réalisme et du naturalisme ont-ils contribué au
développement du genre romanesque au XIXe siècle ?
Littérature française du XIXe siècle
Unité 2 - Textes choisis (roman)
MADAME DE STAËL (1766 – 1817)
Germaine de Staël est l’une des figures importantes dans la littérature française
du XIXe siècle. Elle assure la transition entre le siècle des Lumières et celui
des romantiques. Née dans une famille riche, elle voyage beaucoup partout
l’Europe. Elle rencontre plusieurs auteurs tels que Goethe, et elle ramène en
France les idées préromantiques. Elle se met en faveur de la Révolution de
1789, et plus tard elle sera connue surtout pour sa prise de position contre la
monarchie. Amoureuse de la liberté, elle revendique ses droits, autant dans le
monde politique que littéraire. Elle publie quelques essais dont De la littérature
(1800) et De l’Allemagne (1813), et deux romans intitulés Delphine (1802) et
Corinne (1807). Dans ses romans, elle retrace les destins de jeunes femmes
intellectuelles qui veulent s’adonner à leur passion. Mais elles doivent faire face
à des restrictions imposées par les conventions sociales telles que le mariage.
Extrait du roman Corinne ou l’Italie
Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de
Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était
assise sur ce char construit à l’antique, et de jeunes filles,
vêtues de blanc, marchaient à côté d’elle. Partout où elle
passait l’on jetait en abondance des parfums dans les airs ;
chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres
étaient parées en dehors par des pots de fleurs et des tapis
d’écarlate ; tout le monde criait: Vive Corinne ! vive le génie
! vive la beauté ! L’émotion était générale ; mais lord Nelvil
ne la partageait point encore ; et bien qu’il se fut déjà dit
qu’il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de
l’Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait
point à cette fête, lorsqu’enfin il aperçut Corinne.
Elle était vêtue comme la Sybille du Dominiquin, un schall
des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux du plus
beau noir entremêlés avec ce schall ; sa robe était blanche ;
une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et son
costume était très-pittoresque, sans s’écarter cependant assez
des usages reçus, pour que l’on pût y trouver de l’affectation.
Son attitude sur le char était noble et modeste: on apercevait
bien qu’elle était contente d’être admirée ; mais un sentiment
de timidité se mêlait à sa joie, et semblait demander grâce
86
pour son triomphe ; l’expression de sa physionomie, de ses Le Roman Français
yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard Au Xixe Siecle
fit de lord Nelvil son ami, avant même qu’une impression
plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d’une éclatante
beauté ; sa taille grande, mais un peu forte, à la manière des
statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et
le bonheur ; son regard avait quelque chose d’inspiré. L’on
voyait dans sa manière de saluer et de remercier, pour les
applaudissements qu’elle recevait, une sorte de naturel qui
relevait l’éclat de la situation extraordinaire dans laquelle
elle se trouvait ; elle donnait à la fois l’idée d’une prêtresse
d’Apollon, qui s’avançait vers le temple du Soleil, et d’une
femme parfaitement simple dans les rapports habituels de
la vie ; enfin tous ses mouvements avaient un charme qui
excitait l’intérêt et la curiosité, l’étonnement et l’affection.
Source : Éd. La librairie stéréotipe, 1807 (Tome I, p. 41 – 42)
Axes d’analyse
1. Étudiez les moyens stylistiques adoptés par la narratrice pour décrire la
physique et l’attitude de Corinne.
2. Repérez les références grecques chez Mme de Staël.
CHATEAUBRIAND (1768 – 1848)
Né et éduqué en Bretagne, François René de Chateaubriand est marqué par
une vie politiquement mouvementée. Le roi le nomme ministre des Affaires
étrangères. Poursuivant son rêve d’exotisme, il s’embarque pour l’Amérique,
et plus tard pour l’Orient. Il se dédie alors à l’écriture des romans à caractère
autobiographique comme René (1802), la plus connue de ses œuvres étant
Mémoires d’outre-tombe (1848 – 1850) qui sera publiée à titre posthume.
Appelé « l’Enchanteur » par ses contemporains, Chateaubriand est l’un des
précurseurs du mouvement romantique.
Extrait du roman René
L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes:
j’entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes.
Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant
au milieu des vents, des nuages et des fantômes ;
tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais
réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles
qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses
chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout
pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même
qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument
incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous
sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le
ton consacré aux soupirs.
Le jour, je m’égarais sur de grandes bruyères terminées
par des forêts. Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie ! 87
Littérature française une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une
du 19e siècle cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée
des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord
sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang
désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire
s’élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes
regards ; souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de
passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me
figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils
se rendent ; j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret
instinct me tourmentait ; je sentais que je n’étais moi-
même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait
me dire: « Homme, la saison de ta migration n’est pas
encore venue ; attends que le vent de la mort se lève,
alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues
que ton cœur demande. »
« Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter
René dans les espaces d’une autre vie ! » Ainsi disant,
je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent
sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni
frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le
démon de mon cœur.
Source : Œuvres complètes de Chateaubriand, Éd. Garnier frères, 1861, O.C.,
vol. 3 (p. 85)
Axes d’analyse
1. Analysez le rôle de la nature et son rapport avec le personnage dans le
roman René de Chateaubriand.
GEORGE SAND (1804 – 1876)
À son arrivée au monde littéraire dominé surtout par les hommes de lettres,
George Aurore Dupin adopte le pseudonyme masculin George Sand, et elle
se distingue par ses prises de positions politiques et littéraires. Elle écrit en
faveur de la libération sentimentale des femmes, en critiquant les soi-disant
valeurs de la société comme le mariage, la religion etc., par exemple dans son
roman Consuelo (1842-1843). Par ailleurs, elle décrit avec passion les paysages
de la campagne comme dans le roman La Mare au diable (1846). Idéaliste
et romantique, elle croit à la nécessité d’une conscience politique libre et
de l’humanité, et à l’amour. En cela, George Sand engage un dialogue avec
l’avant-garde, et reste une inspiration pour les écrivains et les écrivaines du
XXe siècle.
Extrait du roman La Mare au diable
Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange,
et les épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau
d’agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-
Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans
le sillon parallèle à la charrue et piquait le flanc des
88
bœufs avec une gaule longue et légère, armée d’un Le Roman Français
aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient Au Xixe Siecle
sous la petite main de l’enfant et faisaient grincer les
jougs et les courroies liés à leur front, en imprimant
au timon de violentes secousses. Lorsqu’une racine
arrêtait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante,
appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour
calmer que pour exciter ; car les bœufs, irrités par cette
brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de
leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté
emportant l’areau à travers champs si, de la voix et de
l’aiguillon, le jeune homme n’eût maintenu les quatre
premiers, tandis que l’enfant gouvernait les quatre
autres. Il criait aussi, le pauvret, d’une voix qu’il voulait
rendre terrible et qui restait douce comme sa figure
angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce: le
paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le joug ;
et, malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue,
il y avait un sentiment de douceur et de calme profond
qui planait sur toutes choses. Quand l’obstacle était
surmonté et que l’attelage reprenait sa marche égale et
solennelle, le laboureur, dont la feinte violence n’était
qu’un exercice de vigueur et une dépense d’activité,
reprenait tout à coup la sérénité des âmes simples et
jetait un regard de contentement paternel sur son enfant
qui se retournait pour lui sourire. Puis la voix mâle de
ce jeune père de famille entonnait le chant solennel et
mélancolique que l’antique tradition du pays transmet,
non à tous les laboureurs indistinctement, mais aux
plus consommés dans l’art d’exciter et de soutenir
l’ardeur des bœufs de travail. Ce chant, dont l’origine
fut peut-être considérée comme sacrée, et auquel
de mystérieuses influences ont dû être attribuées
jadis, est réputé encore aujourd’hui posséder la vertu
d’entretenir le courage de ces animaux, d’apaiser leurs
mécontentements et de charmer l’ennui de leur longue
besogne. Il ne suffit pas de savoir bien les conduire en
traçant un sillon parfaitement rectiligne, de leur alléger
la peine en soulevant ou enfonçant à point le fer dans
la terre: on n’est point un parfait laboureur si on ne sait
chanter aux bœufs, et c’est là une science à part qui
exige un goût et des moyens particuliers.
Source : Éd. Quantin, 1889, chap. II, p. 13 – 14
Axes d’analyse
1. Étudiez comment le labour est idéalisé dans La Mare au diable.
VICTOR HUGO (1802 – 1885)
Victor Hugo est un monument dans l’histoire de la littérature française. Auteur 89
Littérature française prolifique, il écrit des poésies, des romans, des pièces de théâtre, et des discours
du 19e siècle politiques. Tout jeune, Victor Hugo se réclame « Je veux être Chateaubriand
ou rien », et commence à écrire des poèmes romantiques. Libéré des règles du
théâtre classique, et avide de sensations humaines fortes, Hugo crée des drames
romantiques, dont le plus connu étant Hernani (1830). En outre, il intègre aussi
les aspects du réalisme dans ses romans comme Notre-Dame de Paris (1830).
Toujours un défenseur des opprimés, Hugo reste fidèle à ses préoccupations
humanitaires et à son souci d’une justice sociale dans ses romans sociaux
comme Les Misérables (1862).
Extrait du roman Les Misérables
Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche,
fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser
beaucoup. C’était le moineau becquetant les chasseurs.
Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le
visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes
nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se
couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin
de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait,
se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des
pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait
les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés,
haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade
tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce
n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée.
On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles
couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait
on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la
mort ; chaque fois que la face camarde du spectre
s’approchait, le gamin lui donnait une pichenette.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que
les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On
vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la
barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée
dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est
comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche
n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur
son séant, un long filet de sang rayait son visage, il
éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était
venu le coup, et se mit à chanter.
Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à…
Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur
90
l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le Le Roman Français
pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait Au Xixe Siecle
de s’envoler.
Source : Éd. Émile Testard, 1890, tome V : Jean Valjean, livre I, chap. XV, p.
82 – 83
Axes d’analyse
1. Étudiez la représentation des émotions dans Les Misérables.
STENDHAL (1783 – 1842)
Henri Beyle (dit Stendhal) est un homme passionné, qui laisse place à ses
sentiments et ses impressions. Après avoir eu une éducation rigoureuse, il
devient soldat dans l’armée française. Quelques années plus tard, il quitte la
discipline militaire et commence à écrire ses premières œuvres : des essais
comme De l’amour (1822), des romans comme Le Rouge et le Noir (1830), La
Chartreuse de Parme (1839), et son autobiographie Vie de Henry Brulard (1834-
1836). Dans ses romans, Stendhal donne accès à la conscience des personnages,
enregistrant chaque mouvement de leur for intérieur. Ce « réalisme subjectif »
est une des étapes importantes dans l’évolution du genre romanesque au XIXe
siècle.
Extrait du roman Le Rouge et le Noir
On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien,
et madame Derville près de son amie. Préoccupé de
ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La
conversation languissait.
Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier
duel qui me viendra? se dit Julien ; car il avait trop de
méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l’état
de son âme.
Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent
semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas
voir survenir à madame de Rênal quelque affaire qui
l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin
! La violence que Julien était obligé de se faire, était
trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément
altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint
tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point.
L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité était
trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors
lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner
à l’horloge du château, sans qu’il eût encore rien osé.
Julien, indigné de sa lâcheté, se dit: Au moment précis
où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant
toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou
je monterai chez moi me brûler la cervelle.
Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, 91
Littérature française pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien
du 19e siècle comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l’horloge
qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette
cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait
comme un mouvement physique.
Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait
encore, il étendit la main, et prit celle de madame de
Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir
ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien
ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale
de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force
convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter,
mais enfin cette main lui resta.
Source : Éd. Michel Lévy frères, 1854, Première partie, chap. IX, p. 52 – 53
Axes d’analyse
1. Étudiez l’attitude et le comportement psychologique du personnage Julien
dans le roman Le Rouge et le Noir de Stendhal.
HONORÉ DE BALZAC (1799 – 1842)
Honoré de Balzac est l’un des écrivains importants du XIXe siècle, dont les
œuvres traversent presque tous les mouvements de l’époque, comme le réalisme
et même le symbolisme. Faute de rencontrer un succès dans ses études de droit,
Balzac décide de devenir écrivain. Dans le but de dépeindre toute la société,
il conçoit l’énorme projet littéraire La Comédie humaine, qui compte plus de
quatre-vingt-dix romans et nouvelles. Balzac écrit non seulement la psychologie
des personnages comme Stendhal, mais il s’intéresse aussi à l’évolution du
monde et au surnaturel. Il propose d’étudier la société suivant trois grands
axes :
(i) les études de mœurs – une grande majorité des romans comme Eugénie
Grandet (1833), Le Père Goriot (1835), Illusions Perdues (1843)
(ii) les études philosophiques – comme La Peau de chagrin (1831)
(iii) les études analytiques – des essais comme La Physiologie du mariage
(1829)
Ainsi, Balzac reste un grand précurseur du réalisme. Il ouvre la voie à la
génération réaliste, en particulier à Flaubert et Maupassant.
Extrait du roman Le Père Goriot
Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille
femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une
pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-
Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg
Saint-Marcel. Cette pension, connue sous le nom de
la maison Vauquer, admet également des hommes et
des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans
92 que jamais la médisance ait attaqué les mœurs de ce
respectable établissement. Mais aussi, depuis trente Le Roman Français
ans, ne s’y était-il jamais vu de jeune personne, et, Au Xixe Siecle
pour qu’un jeune homme y demeure, sa famille doit-
elle lui faire une bien maigre pension. Néanmoins,
en 1819, époque à laquelle ce drame commence,
il s’y trouvait une pauvre jeune fille. En quelque
discrédit que soit tombé le mot drame par la manière
abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces
temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de
l’employer ici: non que cette histoire soit dramatique
dans le sens vrai du mot ; mais, l’œuvre accomplie,
peut-être aura-t-on versé quelques larmes intra muros
et extra. Sera-t-elle comprise au delà de Paris? Le
doute est permis. Les particularités de cette Scène
pleine d’observations et de couleur locale ne peuvent
être appréciées qu’entre les buttes Montmartre et les
hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de
plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux
noirs de boue ; vallée remplie de souffrances réelles,
de joies souvent fausses, et si terriblement agitée, qu’il
faut je ne sais quoi d’exorbitant pour y produire une
sensation de quelque durée. Cependant il s’y rencontre
çà et là des douleurs que l’agglomération des vices et
des vertus rend grandes et solennelles: à leur aspect,
les égoïsmes, les intérêts s’arrêtent et s’apitoient ;
mais l’impression qu’ils en reçoivent est comme un
fruit savoureux promptement dévoré. Le char de la
civilisation, semblable à celui de l’idole de Jaggernat,
à peine retardé par un cœur moins facile à broyer que
les autres et qui enraie sa roue, l’a brisé bientôt et
continue sa marche glorieuse. Ainsi ferez-vous, vous
qui tenez ce livre d’une main blanche, vous qui vous
enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant: «
Peut-être ceci va-t-il m’amuser. » Après avoir lu les
secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec
appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de
l’auteur, en le taxant d’exagération, en l’accusant de
poésie. Ah ! sachez-le: ce drame n’est ni une fiction
ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun
peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son
cœur peut-être.
La maison où s’exploite la pension bourgeoise
appartient à madame Vauquer. Elle est située dans
le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, à l’endroit
où le terrain s’abaisse vers la rue de l’Arbalète par
une pente si brusque et si rude que les chevaux la
montent ou la descendent rarement. Cette circonstance
est favorable au silence qui règne dans ces rues
serrées entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme
93
Littérature française du Panthéon, deux monuments qui changent les
du 19e siècle conditions de l’atmosphère en y jetant des tons jaunes,
en y assombrissant tout par les teintes sévères que
projettent leurs coupoles. Là, les pavés sont secs, les
ruisseaux n’ont ni boue ni eau, l’herbe croît le long des
murs. L’homme le plus insouciant s’y attriste comme
tous les passants, le bruit d’une voiture y devient un
événement, les maisons y sont mornes, les murailles
y sentent la prison. Un Parisien égaré ne verrait là que
des pensions bourgeoises ou des institutions, de la
misère ou de l’ennui, de la vieillesse qui meurt, de la
joyeuse jeunesse contrainte à travailler. Nul quartier
de Paris n’est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu.
La rue Neuve-Sainte-Geneviève surtout est comme
un cadre de bronze, le seul qui convienne à ce récit,
auquel on ne saurait trop préparer l’intelligence par
des couleurs brunes, par des idées graves ; ainsi que,
de marche en marche, le jour diminue et le chant du
conducteur se creuse, alors que le voyageur descend
aux Catacombes. Comparaison vraie ! Qui décidera de
ce qui est plus horrible à voir, ou des cœurs desséchés,
ou des crânes vides?
Source : Éd. Calmann-Lévy, 1910, (Œuvres complètes
de H. de Balzac, p. 1 – 3)
Axes d’analyse
1. Étudiez la structure narrative des détails qui servent à décrire l’espace privé
et public dans Le Père Goriot de Balzac.
GUSTAVE FLAUBERT (1821 – 1880)
Gustave Flaubert est un héritier direct du romantisme. Mais Flaubert est avant
tout un écrivain réaliste pour qui le roman doit être fidèle à la réalité objective.
Il est essentiel donc d’observer minutieusement les choses de la vie, dans le
but d’accéder au « beau ». Sous cet angle, Flaubert ouvre la voie aux écrivains
naturalistes, comme Émile Zola, qui le considèrent comme maître. Flaubert
n’exagère rien dans roman, dépeint la platitude du quotidien. Ses personnages
n’ont pas de grandes ambitions dans leur vie. La description prend la place de
la narration. En cela, Flaubert révolutionne le roman réaliste du XIXe siècle,
dont le meilleur exemple est Madame Bovary (1857), qui suscite autant de
succès que de scandale. Ensuite, il publie plusieurs romans à succès comme par
exemple L’Éducation sentimentale (1869). En plus, il « parle » beaucoup de la
fiction à ses amis, notamment à l’écrivaine George Sand, avec qui il échange
fréquemment des lettres. Passionné du style, du langage et des réécritures, son
dernier roman Bouvard et Pécuchet reste malheureusement inachevé.
Extrait du roman Madame Bovary
Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage
avait une expression de sérénité, comme si le sacrement
94 l’eût guérie.
Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation ; il Le Roman Français
expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, Au Xixe Siecle
prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le
jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se
rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu
la communion.
— Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.
En effet, elle regarda tout autour d’elle, lentement,
comme quelqu’un qui se réveille d’un songe ; puis,
d’une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle
resta penchée dessus quelque temps, jusqu’au moment
où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors
elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba
sur l’oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La
langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses
yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de
lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte, sans
l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un
souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds pour
se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix,
et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets,
tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place.
Bournisien s’était remis en prière, la figure inclinée
contre le bord de la couche, avec sa longue soutane
noire qui traînait derrière lui dans l’appartement.
Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras étendus
vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait,
tressaillant à chaque battement de son cœur, comme
au contrecoup d’une ruine qui tombe. À mesure que le
râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses
oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de
Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans
le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient
comme un glas de cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de
gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix
s’éleva, une voix rauque, qui chantait :
Souvent la chaleur d’un beau jour
Fait rêver fillette à l’amour.
Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise,
les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
95
Littérature française Ma Nanette va s’inclinant
du 19e siècle
Vers le sillon qui nous les donne.
— L’Aveugle, s’écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique,
désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable,
qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un
épouvantement.
Il souffla bien fort ce jour-là
Et le jupon court s’envola !
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous
s’approchèrent. Elle n’existait plus.
Source : Éd. Louis Conard, 1910, Troisième Partie, Chap. VIII, p. 447 – 449
Axes d’analyse
1. Étudiez la description de l’agonie dans Madame Bovary.
ÉMILE ZOLA (1840 – 1902)
Après avoir passé une enfance dure et malheureuse, Zola abandonne ses études
et travaille comme docker, puis journaliste. Attiré par les idées scientifiques,
il définit l’art du roman naturaliste qui envisage d’exposer le réel social, mais
aussi politique et historique. Il conçoit un cycle de vingt romans qui s’appelle
Les Rougon-Macquart. Ce cycle contient les plus célèbres œuvres de Zola, telles
que L’Assommoir (1877), Au Bonheur des dames (1883), et Germinal (1885).
Zola crée des personnages ésotériques dont on parle très peu : commerçants,
paysans, bourgeois. Ses romans constituent une véritable encyclopédie de
l’époque, regroupant toutefois le travail de romancier et d’ethnographe.
Extrait du roman L’Assommoir
Plantée devant l’Assommoir, Gervaise songeait.
Si elle avait eu deux sous, elle serait entrée boire la
goutte. Peut-être qu’une goutte lui aurait coupé la
faim. Ah ! elle en avait bu des gouttes ! Ça lui semblait
bien bon tout de même. Et, de loin, elle contemplait
la machine à soûler, en sentant que son malheur
venait de là, et en faisant le rêve de s’achever avec
de l’eau-de-vie, le jour où elle aurait de quoi. Mais
un frisson lui passa dans les cheveux, elle vit que la
nuit était noire. Allons, la bonne heure arrivait. C’était
l’instant d’avoir du cœur et de se montrer gentille,
si elle ne voulait pas crever au milieu de l’allégresse
générale. D’autant plus que de voir les autres bâfrer
ne lui remplissait pas précisément le ventre. Elle
ralentit encore le pas, regarda autour d’elle. Sous les
arbres, traînait une ombre plus épaisse. Il passait peu
de monde, des gens pressés, traversant vivement le
96
boulevard. Et, sur ce large trottoir sombre et désert, Le Roman Français
où venaient mourir les gaietés des chaussées voisines, Au Xixe Siecle
des femmes, debout, attendaient. Elles restaient de
longs moments immobiles, patientes, raidies comme
les petits platanes maigres ; puis, lentement, elles se
mouvaient, traînaient leurs savates sur le sol glacé,
faisaient dix pas et s’arrêtaient de nouveau, collées à
la terre. Il y en avait une, au tronc énorme, avec des
jambes et des bras d’insecte, débordante et roulante,
dans une guenille de soie noire, coiffée d’un foulard
jaune ; il y en avait une autre, grande, sèche, en
cheveux, qui avait un tablier de bonne ; et d’autres
encore, des vieilles replâtrées, des jeunes très sales, si
sales, si minables, qu’un chiffonnier ne les aurait pas
ramassées. Gervaise, pourtant, ne savait pas, tâchait
d’apprendre, en faisant comme elles.
Source : Éd. G. Charpentier, chap. XII, p. 531 – 532
Axes d’analyse
1. Dans L’Assommoir d’Émile Zola, étudiez les différents types de points du
vue : celui du romancier (objectif) et celui de Gervaise (subjectif).
GUY DE MAUPASSANT (1850 – 1893)
Après une enfance passée dans la nature normande, Maupassant arrive à paris,
et travaille comme fonctionnaire. Il rencontre Gustave Flaubert, et plus tard
Émile Zola. Guidé par ces deux grands écrivains, Maupassant publie d’abord
des contes fantastiques et des nouvelles, et ensuite des romans. Bien qu’il
n’appartienne pas à un mouvement littéraire définitif, il décrit le quotidien,
refuse l’idéal, et cherche l’« humble vérité » des êtres. Plus célèbre pour ses
recueils de nouvelles tels que Boule de suif (1880), Le Horla (1887), Maupassant
demeure tout de même un maître romancier. Il évoque de grands thèmes comme
l’argent, l’amour, l’ambition dans ses romans Une Vie (1883) et Bel-Ami (1885).
Maupassant représente une génération d’écrivains formés eux-mêmes grâce à
des écrivains, ouvrant la voie aux autres qui suivent.
Extrait du roman Une Vie
Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer,
entre ces grandes arches de la falaise qu’on nomme les
portes d’Étretat, et tout doucement elle gagna le bois.
Il pleuvait de la lumière à travers la verdure encore
grêle. Elle cherchait l’endroit sans le retrouver, errant
par les petits chemins.
Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut
tout au bout deux chevaux de selle attachés contre un
arbre, et elle les reconnut aussitôt ; c’étaient ceux de
Gilberte et de Julien. La solitude commençait à lui
peser ; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue ;
et elle mit au trot sa monture.
97
Littérature française Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme
du 19e siècle accoutumées à ces longues stations, elle appela. On ne
lui répondit pas.
Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le
gazon foulé. Donc ils s’étaient assis là, puis éloignés,
laissant leurs chevaux.
Elle attendit un quart d’heure, vingt minutes, surprise,
sans comprendre ce qu’ils pouvaient faire. Comme
elle avait mis pied à terre, et ne remuait plus, appuyée
contre un tronc d’arbre, deux petits oiseaux, sans la
voir, s’abattirent dans l’herbe tout près d’elle. L’un
d’eux s’agitait, sautillait autour de l’autre, les ailes
soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant ;
tout à coup ils s’accouplèrent.
Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette
chose ; puis elle se dit: « C’est vrai, c’est le printemps
; » puis une autre pensée lui vint, un soupçon. Elle
regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux
chevaux abandonnés ; et elle se remit brusquement en
selle avec une irrésistible envie de fuir.
Source : Éd. Librairie Paul Ollendorff, 1901, chap. IX, p. 196
Axes d’analyse
1. Décrivez les étapes dans la prise de conscience du personnage Jeanne, dans
Une Vie.
98
Le Roman Français
UNIT 3 LE THÉÂTRE FRANÇAIS AU XIXE Au Xixe Siecle
SIECLE
Plan
3.0 Objectifs
3.1 Introduction
3.2 Le drame romantique
3.3 Le vaudeville et la satire
3.4 Conclusion
3.5 Références
3.6 Questions
3.0 OBJECTIFS
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez
(a) vous familiariser avec le théâtre français du XIXe siècle
(b) comprendre l’évolution du théâtre au XIXe siècle
(c) découvrir certains dramaturges importants du XIXe siècle
3.1 INTRODUCTION
Vers la fin du XVIIIe siècle déjà, l’art en général commence à accorder plus
d’espace à l’émotion humaine, jusque-là méprisée. Quand on parle d’émotion, le
discours sur l’individu émerge assez naturellement. Le XIXe siècle connaît, donc,
en matière de théâtre, un amoncellement d’expressions humaines, débarrassées
des règles strictes imposées par le classicisme. Mais aussi les sous-genres tels
que le vaudeville et la satire se développent en parallèle. Dans ce chapitre, on
parlera du drame romantique au XIXe siècle. Et puis, on comprendra les points
de repères littéraires à travers quelques dramaturges importants du siècle et
leurs œuvres, et d’autres formes prévalentes à cette époque.
3.2 LE DRAME ROMANTIQUE
À la fin du XVIIIe siècle, le mélodrame devient un genre populaire auprès
du public. Ce genre a pour but de procurer d’émotions fortes, négligeant la
psychologie des personnages. Avec Stendhal et d’autres écrivains romantiques,
une redécouverte de Shakespeare exerce aussi bien une influence sur les
romantiques français. Pourtant, selon Lagarde et Michard, l’influence du
mélodrame sur le drame romantique est considérable.
Dans La Préface de Cromwell, Victor Hugo développe les théories du théâtre
romantique. D’abord, il mélange les genres, c’est-à-dire les éléments tragiques
ainsi que comiques, tout en produisant des pièces en vers et en prose. Un
autre aspect important est de renier les règles imposées par le classicisme.
Cette nouvelle forme de théâtre refuse de composer avec les obligations et 99
Littérature française les règles scénaristiques du théâtre classique, telles que le maintien des trois
du 19e siècle unités (lieu, temps et action), et le respect de la bienséance. En d’autres mots,
l’intrigue du drame devient spectaculaire, et se déroule en plusieurs lieux
et temps, contrairement à l’époque classique. Par ailleurs, les actions ou les
péripéties deviennent émouvantes avec un dénouement frappant, surtout dans
le but d’enthousiasmer la jeunesse. Hugo crée ainsi des « héros romantiques ».
Leurs passions sont certes émouvantes, elles sont toutefois simplifiées. Au
niveau du caractère, leurs transformations sont brusques, et beaucoup moins
vraisemblables que les héros du théâtre classique. Puisque, pour Hugo, « le réel
tue la vraisemblance », autant valoriser l’invraisemblance. Tout simplement,
Hugo supprime les règles au profit de l’imagination et ainsi que de l’émotion.
Au XIXe siècle, c’est avant tout un théâtre historique, mêlant différents styles
- tragique, pathétique mais aussi comique - représentant tout un monde, à la
fois grotesque et sublime. Les effets dramatiques sont destinés à émouvoir
le spectateur et à faire appel aux sens. Avec la pièce de théâtre Hernani
qui met en scène l’histoire d’un noble banni de la société, Hugo déclenche
toute une bataille (la bataille d’Hernani) qui vise à reconfigurer l’esthétique
théâtrale à l’époque, refusant de s’admettre aux contraintes établies auparavant.
D’autres dramaturges tels qu’Alfred de Vigny (Chatterton), Alfred de Musset
(Lorenzaccio) contribuaient aussi bien au théâtre romantique du XIXe siècle.
3.3 LE VAUDEVILLE ET LA SATIRE
Si le drame romantique connaît un grand succès au XIXe siècle, d’autres genres
mineurs connaît autant de succès auprès d’un autre type de public. Appelée
« la comédie de mœurs », le théâtre comique se redécouvre aussi à l’époque,
avec notamment les genres tels que le vaudeville et la satire qui peuvent être
considérés comme des synonymes. Dans ces comédies, l’intention n’est pas de
donner une leçon morale ou de faire une étude psychologique des personnages,
mais de critiquer à tout-va les mœurs de la bourgeoisie. D’ailleurs, elles parodient
elles-mêmes, s’amusant avec des différentes formes de théâtre. Eugène Labiche
demeure le célèbre vaudevilliste de son époque. Parmi les plus connues de ses
pièces est Le Voyage de Monsieur Perrichon, qu’il crée en collaboration avec
un autre dramaturge Édouard Martin. En outre, quelques dramaturges comme
Alfred Jarry, prennent la satire dans une autre direction, plus ancrée à la critique
de la forme théâtrale elle-même. Combinant le surréalisme, le dadaïsme, et
l’absurdisme, sa pièce de théâtre Ubu Roi choque et offense le public, d’autant
plus qu’elle parodie l’un des plus grands dramaturges au monde : Shakespeare.
Telle est la puissance de la comédie.
3.4 CONCLUSION
Dans ce chapitre, on voit que le théâtre au XIXe siècle est d’abord caractérisé
par le drame romantique, développé par Hugo et continuait par de Vigny et de
Musset. En plus, la comédie s’avère elle aussi un genre important à étudier.
Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que ce siècle est distinct par rapport à sa
relation avec une panoplie d’émotions humaines que les dramaturges essaient
de représenter poétiquement.
100
Le Théâtre Français
3.5 REFERENCES Au Xixe Siecle
Lagarde, André, Michard, Laurent, XIXe siècle, Collection Littéraire Lagarde &
Michard, Bordas, 1981.
[Link]
[Link]
francais/
3.6 QUESTIONS
1. En quoi le théâtre romantique du XIXe siècle se distingue du théâtre
classique?
2. Quelles sont les contributions théoriques de Victor Hugo vis-à-vis du drame
romantique?
3. Quelles sont les caractéristiques du « héros romantique »?
4. Comment comprendre la place du vaudeville et de la satire au XIXe
siècle?
Littérature française du XIXe siècle
Unité 3 - Textes choisis (théâtre)
Victor Hugo (1802 – 1885)
L’un des grands poètes et romanciers français, Victor Hugo est aussi bien un
dramaturge qui distingue par sa sensibilité poétique. Chef de file du romantisme
français, il incarne l’esprit romantique idéal. Dans La Préface de Cromwell,
il propose les théories du drame romantique, un genre qu’il développe en se
débarrassant des règles théâtrales imposées par le classicisme. Sa pièce de
théâtre Hernani fait parler d’elle partout, très impliquée dans le débat public
sur l’esthétique théâtrale. Il est indéniable que d’autres œuvres théâtrales de
Victor Hugo telles que Marie Tudor et Ruy Blas ont contribué énormément au
genre du drame romantique.
Résumé d’Hernani
Hernani, un jeune noble banni, aime Doña Sol qui l’aime en retour. Cependant,
deux hommes se dressent contre leur amour: le roi Don Carlos qui aime Doña
Sol en secret et son oncle Don Ruy Gomez à qui elle est promise. Après que
le roi a enlevé la femme qu’il aime, Hernani et Ruy Gomez s’allient pour la
récupérer. Hernani promet de vouer sa vie et son bras au service du noble.
Extrait d’Hernani
Hernani.
Monts d’Aragon ! Galice ! Estramadoure !
– Oh ! je porte malheur à tout ce qui m’entoure ! –
J’ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits, sans
remords
Je les ai fait combattre, et voilà qu’ils sont morts ! 101
Littérature française C’étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne.
du 19e siècle Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagne
Tous sur le dos couchés, en justes, devant Dieu,
Et s’ils ouvraient les yeux, ils verraient le ciel bleu !
Voilà ce que je fais de tout ce qui m’épouse !
Est-ce une destinée à te rendre jalouse ?
Doña Sol, prends le duc, prends l’enfer, prends le
roi !
C’est bien. Tout ce qui n’est pas moi vaut mieux que
moi !
Je n’ai plus un ami qui de moi se souvienne,
Tout me quitte, il est temps qu’à la fin ton tour
vienne,
Car je dois être seul. Fuis ma contagion.
Ne te fais pas d’aimer une religion !
Oh ! par pitié pour toi, fuis ! – Tu me crois peut-être
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Je descends, je descends, et jamais ne m’arrête.
Si parfois, haletant, j’ose tourner la tête,
Une voix me dit : Marche ! et l’abîme et profond,
Et de flamme et de sang je le vois rouge au fond !
Cependant, à l’entour de ma course farouche,
Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche !
Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal.
Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal !
Doña Sol.
Grand Dieu !
Hernani.
C’est un démon redoutable, te dis-je,
Que le mien. Mon bonheur ! voilà le seul prodige
Qui lui soit impossible. Et toi, c’est le bonheur !
Tu n’es donc pas pour moi, cherche un autre
seigneur,
Va, si jamais le ciel à mon sort qu’il renie
Souriait… n’y crois pas ! ce serait ironie !
Épouse le duc !
Doña Sol.
Donc ce n’était pas assez !
Vous aviez déchiré mon cœur, vous le brisez !
102 Ah ! Vous ne m’aimez plus !
Hernani. Le Théâtre Français
Au Xixe Siecle
Oh ! Mon cœur et mon âme,
C’est toi ! L’ardent foyer d’où me vient toute
flamme,
C’est toi ! Ne m’en veux pas de fuir, être adoré !
Doña Sol.
Je ne vous en veux pas, seulement j’en mourrai.
Hernani.
Mourir ! pour qui ? pour moi ? se peut-il que tu
meures
Pour si peu ?
Doña Sol, laissant éclater ses larmes.
Voilà tout.
Elle tombe sur un fauteuil.
Hernani, s’asseyant près d’elle.
Oh ! tu pleures ! tu pleures !
Et c’est encor ma faute ! Et qui me punira ?
Car tu pardonneras encor ! Qui te dira
Ce que je souffre au moins, lorsqu’une larme noie
La flamme de tes yeux, dont l’éclair est ma joie !
Oh ! Mes amis sont morts ! Oh ! Je suis insensé !
Pardonne ! Je voudrais aimer, je ne le sai.
Hélas ! J’aime pourtant d’une amour bien profonde !
–
Ne pleure pas ! mourons plutôt ! – Que n’ai-je un
monde ?
Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !
Doña Sol, se jetant à son cou.
Vous êtes mon lion, superbe et généreux !
Je vous aime.
Hernani.
Oh ! L’amour serait un bien suprême
Si l’on pouvait mourir de trop aimer !
Source: Acte III, Scène 4, Hetzel, 1889.
[Link]
Axe d’analyse :
1. Quels sont les traits du héros romantique qu’on peut apercevoir, à travers
l’extrait d’Hernani Acte III, Scène 4 ?
103
Littérature française Alfred de Vigny (1797 - 1863)
du 19e siècle
Après une carrière militaire, Alfred de Vigny publie de poèmes et devient
l’une des figures importantes du romantisme français. Il traduit Shakespeare en
vers et s’inspire de lui. Avec sa pièce de théâtre Chatterton, qui caractérise un
pessimisme absolu de son œuvre, il connait vite un grand succès. Il écrit aussi
des nouvelles et expérimente avec d’autres genres, ce qui lui attribue une place
inéluctable au mouvement romantique.
Résumé de Chatterton
Kitty Bell et Chatterton sont les deux personnages centraux et l’intrigue se
déploie autour de leur passion et des problèmes du jeune poète. Alfred de
Vigny met en scène un poète finalement doublement rejeté, en amour et dans
sa vie sociale et artistique. On ressent l’échappatoire d’une éventuelle gloire
posthume. Chatterton se suicide finalement en s’empoisonnant. Il devient un
martyr artistique, foudroyé et condamné à la marginalité par son propre génie.
Extrait de Chatterton
ACTE III.
La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre,
sans feu ; un lit misérable et en désordre.
SCÈNE PREMIÈRE.
CHATTERTON, seul.
Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses
genoux.
Il est certain qu’elle ne m’aime pas. — Et moi… je n’y
veux plus penser. — Mes mains sont glacées, ma tête
est brûlante. — Me voilà seul en face de mon travail.
— Il ne s’agit plus de sourire et d’être bon ! de saluer
et de serrer la main ! Toute cette comédie est jouée :
j’en commence une autre avec moi-même. — Il faut,
à cette heure, que ma volonté soit assez puissante
pour saisir mon âme et l’emporter tour à tour dans
le cadavre ressuscité des personnages que j’évoque
et dans le fantôme de ceux que j’invente ! Ou bien il
faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton
qui a froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec
prétention un autre Chatterton, gracieusement paré
pour l’amusement du public, et que celui-là soit décrit
par l’autre : le troubadour par le mendiant. Voilà les
deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que
cela ! Les divertir ou leur faire pitié ; faire jouer de
misérables poupées, ou l’être soi-même et faire trafic
de cette singerie ! Ouvrir son cœur pour le mettre en
étalage sur un comptoir ! S’il a des blessures, tant
104
mieux ! il a plus de prix ; tant soit peu mutilé, on Le Théâtre Français
l’achète plus cher ! Au Xixe Siecle
Il se lève.
Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-
toi encore dans cette condition !
Il rit et se rassied.
Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux
coups.
Non, non !
L’heure t’avertit ; assieds-toi, et travaille, malheureux !
Tu perds ton temps en réfléchissant : tu n’as qu’une
réflexion à faire, c’est que tu es un pauvre. — Entends-
tu bien ? un pauvre !
Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais ;
c’est une minute stérile. — Il s’agit bien de l’idée,
grand Dieu ! Ce qui rapporte c’est le mot. Il y a tel mot
qui peut aller jusqu’à un shelling ; la pensée n’a pas
cours sur la place.
Oh ! loin de moi, — loin de moi, je t’en supplie,
découragement glacé ! Mépris de moi-même, ne viens
pas achever de me perdre ! Détourne-toi ! détourne-
toi ! car à présent, mon nom et ma demeure, tout est
connu ; et, si demain ce livre n’est pas achevé, je
suis perdu ! oui, perdu sans espoir ! — Arrêté, jugé,
condamné ! jeté en prison !
Ô dégradation ! ô honteux travail !
Il écrit.
Il est certain que cette jeune femme ne m’aimera
jamais. — Eh bien, ne puis-je cesser d’avoir cette
idée ?
Long silence.
J’ai bien peu d’orgueil d’y penser encore. — Mais
qu’on me dise donc pourquoi j’aurais de l’orgueil ! De
l’orgueil de quoi ? Je ne tiens aucune place dans aucun
rang. Et il est certain que ce qui me soutient, c’est
cette fierté naturelle. Elle me crie toujours à l’oreille
de ne pas ployer et de ne pas avoir l’air malheureux.
— Et pour qui donc fait-on l’heureux quand on ne l’est
pas ? Je crois que c’est pour les femmes. Nous posons
tous devant elles. — Les pauvres créatures, elles te
prennent pour un trône, ô Publicité ! vile Publicité ! toi
qui n’es qu’un pilori où le profane passant peut nous
105
Littérature française souffleter. En général, les femmes aiment celui qui ne
du 19e siècle s’abaisse devant personne. Eh bien ! par le Ciel, elles
ont raison. — Du moins celle-ci qui a les yeux sur moi
ne me verra pas baisser la tête. — Oh ! si elle m’eût
aimé !
Il s’abandonne à une longue rêverie dont il sort
violemment.
Écris-donc, malheureux, évoque donc ta volonté ! —
Pourquoi est-elle si faible ? N’avoir pu encore lancer
en avant cet esprit rebelle qu’elle excite et qui s’arrête !
— Voilà une humiliation toute nouvelle pour moi ! —
Jusqu’ici je l’avais toujours vu partir avant son maître ;
il fallait un frein, et cette nuit c’est l’éperon qu’il lui
faut. — Ah ! ah ! l’immortel ! Ah ! ah ! le rude maître
du corps ! Esprit superbe, seriez-vous paralysé par ce
misérable brouillard qui pénètre dans une chambre
délabrée ? Suffit-il, orgueilleux, d’un peu de vapeur
froide pour vous vaincre ?
Il jette sur ses épaules la couverture de son lit.
L’épais brouillard ! il est tendu au dehors de ma
fenêtre comme un rideau blanc, comme un linceul. —
Il était pendu ainsi à la fenêtre de mon père la nuit de
sa mort.
L’horloge sonne trois quarts.
Encore ! le temps me presse ; et rien n’est écrit !
Source: Œuvres complètes de Alfred de Vigny, Texte établi par Fernand
Baldensperger, Conard, 1927, Théâtre, II (p. 303-346).
[Link]
[Link]
dalfred-de-vigny/
Axe d’analyse
1. Comment est-ce que le soliloque de Chatterton représente son désespoir et
son esprit de « poète maudit » ?
Alfred de Musset (1810 - 1857)
L’une des figures de proue du romantisme français, Alfred de Musset se
distingue par sa qualité d’écrivain dès sa jeunesse. Dans une courte vie de 46
ans, il publie des poèmes, des romans, et des pièces de théâtre qui lui valent une
grande renommée. Sa pièce de théâtre Lorenzaccio, considérée comme son chef
d’œuvre, se présente en tant que drame romantique. En plus, d’autres pièces
telles que Fantasio et On ne badine pas avec l’amour connaissent un grand
succès. Connu aussi pour ses poèmes, de Musset est un écrivain incontournable
du XIXe siècle.
106
Résumé de Lorenzaccio Le Théâtre Français
Au Xixe Siecle
L’intrigue principale concerne Alexandre de Médicis, duc de Florence qui
dirige la ville en tyran, et Lorenzo de Médicis, son cousin. Dans un jardin,
la nuit, Lorenzo, complice d’Alexandre, l’aide à compromettre et enlever une
jeune fille sous les yeux de son frère, Maffio, impuissant à les arrêter. Au matin
dans les rues, la ville est présentée dans une atmosphère carnavalesque où les
grands de la cité, masqués et travestis, sortent d’un bal. C’est l’occasion pour
le peuple florentin de commenter la vie publique et l’atmosphère de débauche
instaurée par Alexandre et ses proches.
Extrait de Lorenzaccio
Lorenzo.
Suis-je un Satan ? Lumière du Ciel ! je m’en
souviens encore, j’aurais pleuré avec la première fille
que j’ai séduite si elle ne s’était mise à rire. Quand
j’ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je
marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie
du vice comme un enfant de dix ans dans l’armure
d’un géant de la fable. Je croyais que la corruption
était un stigmate, et que les monstres seuls le portaient
au front. J’avais commencé à dire tout haut que mes
vingt années de vertu étaient un masque étouffant ;
ô Philippe ! j’entrai alors dans la vie, et je vis qu’à
mon approche tout le monde en faisait autant que
moi ; tous les masques tombaient devant mon regard ;
l’humanité souleva sa robe, et me montra, comme à
un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité. J’ai vu
les hommes tels qu’ils sont, et je me suis dit : Pour qui
est-ce donc que je travaille ? Lorsque je parcourais les
rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je
regardais autour de moi, je cherchais les visages qui
me donnaient du cœur, et je me demandais : Quand
j’aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il ? J’ai vu
les républicains dans leurs cabinets ; je suis entré dans
les boutiques ; j’ai écouté et j’ai guetté. J’ai recueilli
les discours des gens du peuple ; j’ai vu l’effet que
produisait sur eux la tyrannie ; j’ai bu dans les banquets
patriotiques le vin qui engendre la métaphore et la
prosopopée ; j’ai avalé entre deux baisers les armes les
plus vertueuses ; j’attendais toujours que l’humanité
me laissât voir sur sa face quelque chose d’honnête.
J’observais comme un amant observe sa fiancée en
attendant le jour des noces.
Philippe.
Si tu n’as vu que le mal, je te plains, mais je ne puis
te croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien ;
comme l’ombre existe, mais non sans la lumière.
107
Littérature française Lorenzo.
du 19e siècle
Tu ne veux voir en moi qu’un mépriseur d’hommes :
c’est me faire injure. Je sais parfaitement qu’il y en
a de bons ; mais à quoi servent-ils ? que font-ils ?
comment agissent-ils ? Qu’importe que la conscience
soit vivante, si le bras est mort ? Il y a de certains côtés
par où tout devient bon : un chien est un ami fidèle ; on
peut trouver en lui le meilleur des serviteurs, comme
on peut voir aussi qu’il se roule sur les cadavres et
que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la
charogne d’une lieue. Tout ce que j’ai à voir, moi, c’est
que je suis perdu, et que les hommes n’en profiteront
pas plus qu’ils ne me comprendront.
Philippe.
Pauvre enfant, tu me navres le cœur ! Mais si tu
es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le
redeviendras. Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo,
de penser que tu es honnête ; alors tu jetteras ce
déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras
d’un métal aussi pur que les statues de bronze
d’Harmodius et d’Aristogiton.
Lorenzo.
Philippe, Philippe, j’ai été honnête. La main qui a
soulevé une fois le voile de la vérité ne peut plus le
laisser retomber ; elle reste immobile jusqu’à la mort,
tenant toujours ce voile terrible, et l’élevant de plus en
plus au-dessus de la tête de l’homme, jusqu’à ce que
l’ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.
Philippe.
Toutes les maladies se guérissent ; et le vice est une
maladie aussi.
Source : Acte III, Scène 3, Charpentier, 1888, Œuvres complètes d’Alfred de
Musset, tome IV (p. 94-146)
[Link]
[Link]
Axe d’analyse
1. En s’appuyant sur la lecture de l’extrait de l’Acte III, Scène 3 de Lorenzaccio
d’Alfred de Musset, commentez : « Le mal existe, mais non pas sans le bien
[…] ».
Eugène Labiche (1815 - 1888), Édouard Martin (1825 – 1866)
En tant que célèbres vaudevillistes de leur époque, Eugène Labiche et Édouard
108 Martin créent en collaboration, des comédies très réussies qui critiquent la
noblesse et la mode de vie des bourgeois. Ensemble, ils sont connus surtout Le Théâtre Français
pour Le Voyage de Monsieur Perrichon, La Poudre aux yeux, et Moi. En faisant Au Xixe Siecle
rire le public, ils aspirent à un changement de mœurs, tout en s’amusant de
critique de soi-même.
Résumé du Voyage de Monsieur Perrichon
L’histoire se déroule à Paris. M. Perrichon, sa femme et sa fille, prennent pour
la première fois le train, pour aller en vacances. À la gare, ils sont abordés
par deux jeunes hommes, Armand Desroches et Daniel Savary, charmés par
Henriette, la fille de M. Perrichon, qui les avait rencontrés à un bal. Une lutte
loyale mais acharnée commence entre les deux jeunes hommes, chacun voulant
faire route avec la famille Perrichon pour gagner sa confiance et son affection,
et ainsi la main d’Henriette.
Extrait du Voyage de Monsieur Perrichon
ACTE PREMIER
La gare du chemin de fer de Lyon, à Paris. — Au fond,
barrière ouvrant sur les salles d’attente. Au fond, à
droite, guichet pour les billets. Au fond, à gauche,
bancs, marchande de gâteaux ; à gauche, marchande
de livres.
Scène Première
MAJORIN, UN EMPLOYÉ DU CHEMIN DE FER,
VOYAGEURS, COMMISSIONNAIRES
MAJORIN, se promenant avec impatience
Ce Perrichon n’arrive pas ! Voilà une heure que je
l’attends… C’est pourtant bien aujourd’hui qu’il doit
partir pour la Suisse avec sa femme et sa fille… (Avec
amertume.) Des carrossiers qui vont en Suisse ! des
carrossiers qui ont quarante mille livres de rente !
des carrossiers qui ont voiture ! Quel siècle ! Tandis
que, moi, je gagne deux mille quatre cents francs…
un employé laborieux, intelligent, toujours courbé sur
son bureau… Aujourd’hui, j’ai demandé un congé…
j’ai dit que j’étais de garde. Il faut absolument que je
voie Perrichon avant son départ… je veux le prier de
m’avancer mon trimestre… six cents francs ! Il va
prendre son air protecteur… faire l’important !… un
carrossier ! ça fait pitié ! Il n’arrive toujours pas ! on
dirait qu’il le fait exprès ! (S’adressant à un facteur
qui passe suivi de voyageurs.) Monsieur, à quelle
heure part le train direct pour Lyon ?…
LE FACTEUR, brusquement
Demandez à l’employé.
Il sort par la gauche. 109
Littérature française MAJORIN
du 19e siècle
Merci… manant ! (S’adressant à l’employé qui est
près du guichet.) Monsieur, à quelle heure part le train
direct pour Lyon ?…
L’EMPLOYÉ, brusquement
Ça ne me regarde pas ! voyez l’affiche.
Il désigne une affiche à la cantonade à gauche.
MAJORIN
Merci… (À part.) Ils sont polis dans ces administrations !
Si jamais tu viens à mon bureau, toi !… Voyons
l’affiche…
Il sort par la gauche.
Scène IX
ARMAND, DANIEL ; puis PERRICHON
Daniel, qui vient de prendre son billet, est heurté par
Armand qui veut prendre le sien.
ARMAND
Prenez donc garde !
DANIEL
Faites attention vous-même !
ARMAND
Daniel !
DANIEL
Armand !
ARMAND
Vous partez ?…
DANIEL
À l’instant ! et vous ?…
ARMAND
Moi aussi !
DANIEL
C’est charmant ! nous ferons route ensemble ! j’ai des
cigares de première classe… Et où allez-vous ?
110 ARMAND
Ma foi, mon cher ami, je n’en sais rien encore. Le Théâtre Français
Au Xixe Siecle
DANIEL
Tiens ! c’est bizarre ! ni moi non plus ! J’ai pris un
billet jusqu’à Lyon.
ARMAND
Vraiment ? moi aussi ! je me dispose à suivre une
demoiselle charmante.
DANIEL
Tiens ! moi aussi !
ARMAND
La fille d’un carrossier !
DANIEL
Perrichon ?
ARMAND
Perrichon !
DANIEL
C’est la même !
ARMAND
Mais je l’aime, mon cher Daniel.
DANIEL
Je l’aime également, mon cher Armand.
ARMAND
Je veux l’épouser !
DANIEL
Moi, je veux la demander en mariage… ce qui est à
peu près la même chose.
ARMAND
Mais nous ne pouvons l’épouser tous les deux !
DANIEL
En France, c’est défendu !
ARMAND
Que faire ?…
DANIEL 111
Littérature française C’est bien simple ! Puisque nous sommes sur le
du 19e siècle marchepied du wagon, continuons gaiement notre
voyage… cherchons à plaire… à nous faire aimer,
chacun de notre côté !
ARMAND, riant.
Alors, c’est un concours !… un tournoi !…
DANIEL
Une lutte loyale… et amicale… Si vous êtes
vainqueur… je m’inclinerai… si je l’emporte, vous ne
me tiendrez pas rancune ! Est-ce dit ?
ARMAND
Soit ! j’accepte.
DANIEL
La main, avant la bataille.
ARMAND
Et la main après.
Ils se donnent la main.
Source : Théâtre complet d’Eugène Labiche, Calmann-Lévy, 1898, Tome 2 (p.
1-121).
[Link]
[Link]
Axe d’analyse
1. Analysez l’ironie et les effets comiques dans les extraits étudiés du Voyage
de Monsieur Perrichon.
Alfred Jarry (1873 – 1907)
Dès le jeune âge au lycée, Alfred Jarry écrit des pièces de théâtre humoristiques
qui critiquent la façon de vivre des bourgeois, parmi lesquelles la plus célèbre
est la série Ubu dont est issue la pièce Ubu roi. Auteur représentant de la fin du
XIXe siècle et du commencement du XXe siècle, Jarry fut l’une des profondes
inspirations pour le surréalisme et le théâtre de l’absurde.
Résumé de Ubu roi
Le père Ubu assassine le roi Venceslas de Pologne et il prend le pouvoir ; il
fait tuer les nobles – « J’ai l’honneur de vous annoncer que pour enrichir le
royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens » – puis ceux
qui l’ont aidé à faire son coup d’État. Cependant, Ubu Roi doit faire attention
au fils du roi déchu Venceslas, le prince Bougrelas. Père Ubu est tout au long de
l’œuvre mené en bateau par sa femme, qui va lui voler son argent, l’obligeant à
112 la fin de la pièce à fuir le pays avec ses généraux.
Extrait de Ubu roi Le Théâtre Français
Au Xixe Siecle
ACTE PREMIER
Scène PREMIÈRE
PÈRE UBU, MÈRE UBU.
Père Ubu
Merdre.
Mère Ubu
Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand
voyou.
Père Ubu
Que ne vous assom’je, Mère Ubu !
Mère Ubu
Ce n’est pas moi, Père Ubu, c’est un autre qu’il faudrait
assassiner.
Père Ubu
De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.
Mère Ubu
Comment, Père Ubu, vous estes content de votre
sort ?
Père Ubu
De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes
oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de
dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré
de l’ordre de l’Aigle Rouge de Pologne et ancien roi
d’Aragon, que voulez-vous de mieux ?
Mère Ubu
Comment ! après avoir été roi d’Aragon vous vous
contentez de mener aux revues une cinquantaine
d’estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez
faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à
celle d’Aragon ?
Père Ubu
Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu
dis.
Mère Ubu
Tu es si bête !
113
Littérature française Père Ubu
du 19e siècle
De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore
bien vivant ; et même en admettant qu’il meure, n’a-t-
il pas des légions d’enfants ?
Mère Ubu
Qui t’empêche de massacrer toute la famille et de te
mettre à leur place ?
Père Ubu
Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez
passer tout à l’heure par la casserole.
Mère Ubu
Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole,
qui te raccommoderait tes fonds de culotte ?
Père Ubu
Eh vraiment ! et puis après ? N’ai-je pas un cul comme
les autres ?
Mère Ubu
À ta place, ce cul, je voudrais l’installer sur un trône.
Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses,
manger fort souvent de l’andouille et rouler carrosse
par les rues.
Père Ubu
Si j’étais roi, je me ferais construire une grande
capeline comme celle que j’avais en Aragon et que ces
gredins d’Espagnols m’ont impudemment volée.
Mère Ubu
Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand
caban qui te tomberait sur les talons.
Père Ubu
Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre
de bougre, si jamais je le rencontre au coin d’un bois,
il passera un mauvais quart d’heure.
Mère Ubu
Ah ! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable
homme.
Père Ubu
Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi
114 de Pologne ! plutôt mourir !
Mère Ubu (à part). Le Théâtre Français
Au Xixe Siecle
Oh ! merdre ! (Haut.) Ainsi tu vas rester gueux comme
un rat, Père Ubu.
Père Ubu
Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j’aime mieux
être gueux comme un maigre et brave rat que riche
comme un méchant et gras chat.
Mère Ubu
Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ?
Père Ubu
Eh bien, après, Mère Ubu ? (Il s’en va en claquant la porte.)
Mère Ubu (seule).
Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant
l’avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je
reine de Pologne.
Source : Édition de la Revue blanche, 1900 (p. 1-142).
[Link]
[Link]
Axe d’analyse
1. Quel est le rôle du registre de langue dans la satire ? Répondez à l’aide de
l’extrait de l’Acte I, Scène première de Ubu roi.
115
Littérature française
du 19e siècle Unit 4 Textes choisies: Poésie,
(Analyse, Exercice
et Activités)
Plan
4.0 Objectifs
4.1 Introduction à la poésie du XIXè siècle
4.2 Outils d’analyse littéraire
4.3 Les poètes romantiques : Lamartine et analyse du « Lac »
4.4 Victor Hugo et analyse du poème « Demain, dès l’aube »
4.5 Charles Baudelaire et analyse du poème « Correspondances »
4.6 Paul Verlaine et Arthur Rimbaud : la poésie symboliste
4.7 Rappel
4.8 Les figures importantes
4.9 Questions
4.10 Pour une lecture avancée
4.0 OBJECTIFS
Ce chapitre vise à inculquer l’intérêt de lire et d’analyser des poèmes les plus
célèbres en littérature française du XIXème siècle. La discussion suivrait
l’évolution du mouvement poétique du romantisme jusqu’au symbolisme et sera
suivie d’une liste de lecture complémentaire. Chaque partie serait précédée par
une introduction au poète et puis il y a une analyse d’un poème ou d’un extrait
de l’œuvre. Il y aurait des exercices critiques qui faciliteraient l’appréciation de
ces poèmes en employant des outils techniques comme la figure de style, l’étude
des rythmes et du syntaxe etc. Finalement, les références bibliographiques se
trouvent à la fin du chapitre qui aideront l’apprenant à poursuivre une étude
approfondie.
4.1 INTRODUCTION À LA POÉSIE DU XIXème
SIÈCLE
Le concept de la poésie subit une transformation au IXème siècle. Jusqu’alors
la poésie était conçue comme un objet de beauté, dont le sujet était souvent
l’amour, la nature, les exploits héroïques etc. Maintenant, la poésie devient une
exploration de la subjectivité dont le thème est aussi bien le mal que le beau.
Le poète essaie d’apporter des formes nouvelles et il cherche un équilibre entre
la sublimation et la vulgarisation. Du Moyen âge jusqu’au XIXème siècle on
suivait les règles classiques d’unité thématique, on suivait les règles précises
concernant le type de vers, de rimes, de rythmes, la composition des strophes
etc. Maintenant le poète fait un travail explicite pour rendre la poésie plus
116 lyrique, plus personnelle. Que ce soit par la recherche de la musicalité et du
rythme ou par des techniques du style (des métaphores, des oxymores etc.), on Textes choisies:
essaie de rendre la poésie quelque chose qui touchera le cœur du lecteur. Le Poésie, (Analyse,
Exercice et Activités)
style aussi bien que le thème sont mis en valeur. Les poètes parnassiens comme
Théophile Gautier pensent que « Tout ce qui est utile est laid ». Ainsi les poètes
parnasses mettent en valeur le côté esthétique et éloigne la littérature de la réalité
vulgaire. Les romantiques et les symbolistes modifient les règles classiques et
revendiquent une liberté créatrice dans leurs créations. On assouplit le vers, on
expérimente avec des ruptures de rythme. Verlaine, dans « L’Art Poétique »
redéfinira l’idéale poétique symboliste en disant : « De la musique avant toute
chose/Et pour cela préfère l’impair ». Le vers libre (combinaison de différents
mètres) fait son apparition et Baudelaire dans ses « Poèmes en prose » innove
une forme libre de la prose sans vers, mais qui retient sa musicalité, les figures
de style, les sonorités.
Les grands thèmes dans la poésie du XIXème siècle :
L’individu, dans ses intérêts psychologiques et sociales, devient le centre de
la littérature et de la pensée. Ainsi, les romantiques comme Lamartine, Victor
Hugo, Alfred de Musset et Gérard de Nerval chanteront du ‘moi’ dans une vague
de passion, avec une exaltation inquiète et parleront du « mal du siècle ». Les
parnassiens comme Alfred de Musset, Théophile Gautier et d’autres chercheront
le perfectionnement de l’art poétique. Pareil à un sculpteur ils forgeront de
bijoux de leur poèmes, équilibrant parfaitement les images aux rythmes et
aux rimes pour créer un effet poétique exaltant. Les symbolistes plongeront
leur attention aux profondeurs de la subconscience. Baudelaire précédent le
mouvement symboliste va initier l’art à établir des correspondances entre « le
monde des sensations » et « l’univers suprasensible ». La musique va devenir
incantatoire et les images plus abstraites laissant le lecteur la liberté de former
ses propres idées sur le texte écrit. A partir du XIXème siècle la « modernité
poétique » cherche à redéfinir la musicalité et la dimension visuelle de l’œuvre
poétique. Baudelaire recherche la subjectivité par ses images, ses sujets et ses
associations choquants. Les symbolistes veulent montrer que la poésie peut
créer un lien entre le réel et l’imaginaire, entre le monde visible et l’invisible,
entre la raison et les sensations.
4.2 OUTILS D’ANALYSE LITTÊRAIRE
a. Types de vers et types de strophes
La poésie traditionnelle repose sur des mètres pairs. Les plus courants sont :
l’octosyllabe (8 syllabes) ; le décasyllabes (10 syllabes) ; l’alexandrin (12
syllabes).
Le mètre impair s’est surtout développé au XIXe siècle. On a alors
l’heptasyllabe (7 syllabes) ou l’ennéasyllabe (9 syllabes).
Les strophes sont nommées selon le nombre des vers qu’elles
comprennent :
Le distique (2 vers) ; le tercet (3 vers) ; le quatrain (4 vers) ; le quintil (5
vers) ; le sizain (6 vers) ; le septain (7 vers) ; le huitain (8 vers) ; le neuvain
(9 vers) ; le dizain (10 vers).
117
Littérature française b) Comment lire un vers
du 19e siècle
i) Respecter le nombre des syllabes : Les syllabes finales comportant un
e muet disparaissent quand le mot suivant commence par une voyelle :
il y a élision.
ii) Des « e muets » non élidés : quand le mot suivant la syllabe muette
commence par une consonne, et non par une voyelle.
J’aim (e) un jeu (e ) laurier [= 6], de Phébus l’arbrisseau [= 6]
(Ronsard)
c) La strophe, les rimes, l’enjambement et le rejet
i) Unité de forme : soulignée par la disposition des rimes ;
ii) Unité de sens : s’inscrive dans la syntaxe de la phrase. Il y a une
correspondance entre les vers et les groupes grammaticaux.
Les rimes peuvent être plates (AA, BB, CC…) ; croisées (ABAB) ou
embrassées (ABBA).
Quand un groupe grammatical, inachevé en fin de vers, se poursuit
sur le vers suivant, il y a enjambement. Le rejet est le résultat de
l’enjambement, au-delà de la limite du vers.
« Le printemps maladif a chassé tristement
L’hiver, saison de l’art serein… »
(Mallarmé)
Ici, il y a un enjambement entre les deux vers, et le mot « l’hiver » est
le rejet.
d) Nature de la rime :
i) rime masculine – féminine : Si une rime se termine par une syllabe
accentuée on l’appelle une rime masculine. Si elle se termine par une
syllabe non accentuée : présence d’un « e » muet, on l’appelle une rime
féminine; Ex : soient les mots comme table – tables – image – pures –
crevette : placés en fin de vers.
Ex : « Comme un dernier rayon, comme une dernier zéphyr
Animent la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud, j’essaye encore ma lyre.
Peut-être est-ce bien tôt mon tour » (André Chénier, Iambes)
Dans l’exemple donné, les mots « zéphyr » et « lyre » sont des rimes
féminines, jour et tour sont des rimes masculines. La strophe a une rime
croisée, ABAB, « zéphyre – lyre » et « jour – tour ».
ii) rime riche, rime suffisante et rime pauvre : La richesse de la rime se
calcule en fonction du nombre de sonorités vocaliques ou consonantiques
homophones, c’est-à-dire qui se prononcent de façon identique,
118
Ex : les mots « retrait » et « j’entrais » ont en commun, a) le son Textes choisies:
vocalique « è » - retrait/ entrait; b) le son consonantique « r » - retrait/ Poésie, (Analyse,
Exercice et Activités)
entrais ; et c) le son consonantique « t » - retrait/entrais. Les deux mots
ont en commun 3 sonorités.
On dit qu’une rime est :
i) Pauvre : lorsqu’elle possède une sonorité, soit vocalique, soit
consonantique, homophone.
Par exemple, les mots « levé » et « tirer » n’ont en commun que le
son « é »
ii) suffisante : lorsqu’elle comporte deux sonorités en commun. Par
exemple les mots « loup » et « filou » ont en commun les sonorités
« ou » et « l ».
iii) riche : lorsqu’elle possède trois sonorités ou plus, soit vocaliques, soit
consonantiques, homophones. Par exemple, les mots « mémoire »
et « grimoire » ont en commun trois sonorités en commun, « r »,
« m » et « oi ».
e) La musique des sonorités
i) Allitération : C’est la répétition d’une ou plusieurs consonnes à
l’intérieur d’un vers :
« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes » (Jean Racine,
Andromaque)
ii) Assonance : C’est la répétition d’une ou de plusieurs voyelles à
l’intérieur d’un vers :
« L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane »
(Charles Baudelaire)
La poésie emploie souvent les correspondances entre un son et une
impression, par exemple, les voyelles claires « i » et « u » expriment
souvent la plainte ou, au contraire, la joie exubérante. Les sons graves
« ou », « o », « on » expriment des bruits muets, sourds, l’angoisse ou la
colère. Les sons sonores « p », « t », « k », « b », « d », « g » suggèrent
la force et la dureté. Les consonnes sourdes comme « f », « v », « s »,
« z », « ch », « j » et les consonnes liquides « l », « m », « n », « r »
indiquent la douceur. Par exemple : « Le flot sur le flot se replie »
(Victor Hugo, Napoléon II)
4.3 LES POÈTES ROMANTIQUES : LAMARTINE
ET ANALYSE DU POÈME « LE LAC »
Alphonse de Lamartine : Né en 1790, il a vécu les dix premières années de sa
vie dans le village de Milly. La charme de la nature et la douceur d’une vie
auprès de sa mère pieuse et de ses sœurs ont marqué Lamartine qui choisira de
vivre comme un aristocrate oisif, et de consacrer sa vie à la lecture et à écrire
des poèmes. En 1814, il entre dans les gardes du corps de Louis XVIII, mais
après la guerre de Waterloo, il démissionne et rentre à Milly. La douleur de son 119
Littérature française amour brisé en automne de 1816, avec une jeune femme Julie Charles, épouse
du 19e siècle d’un médecin réputé va devenir l’inspiration poétique de Méditations (1820).
Du jour au lendemain Lamartine devient un poète célèbre. Il devient ambassade
à Naples et épouse Mary-Ann Birch en 1819. Ses recueils les plus importants
seront publiés à cette époque, notamment, Nouvelles Méditations, La Mort de
Socrate et Le Dernier Chant du pèlerinage d’Harold.
Dans le poème « Le Lac », Lamartine raconte les ennuis d’une âme qui
regrette la fuite du temps, car, Julie, sa bienaimée est encore vivante mais
elle est tellement malade qu’elle ne peut pas venir rencontrer son amant au
lac du Bourget. Le poème évoque un incident personnel, mais les sentiments
qui émanent des profondeurs de la tristesse personnelle rendent une valeur
universelle au poème.
Le lac
(extrait)
***
« O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
« Assez de malheureux ici-bas vous implorent ;
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.
« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit: « Sois plus lente » ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.
« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »
***
Analyse du poème « Le Lac » :
Dans sa préface du recueil Les Médiations poétiques (1820), Lamartine note :
« Je suis le premier…qui ait fait descendre la poésie du Parnasse et qui ait donné
à ce qu’on nommait la Muse, au lieu d’un lyre à sept cordes de convention, les
fibres même du cœur de l’homme, touchées et émues par les innombrables
frissons de l’âme et de la nature ».
Composée de seize strophes, chacune des quatrains, ce poème acquiert une
ampleur qui résonne l’espace vidée par la mort de la bien-aimée. « Le Lac »
est écrit devant le lac du Bourget près de la frontière Suisse, un an après que
120
le poète avait rencontré la femme d’un médecin réputé, Julie Charles et qu’ils Textes choisies:
étaient tombés amoureux de l’un l’autre. Le poète retourne près du lac et se Poésie, (Analyse,
Exercice et Activités)
demande comment il se fait qu’en si peu de temps la nature a pu effacer toutes
traces de leurs jours ensemble et tous les souvenirs de leur amour, de leurs
vœux. Il se rappelle des mots de sa bienaimée lorsque par une nuit venteuse
elle avait supplié au temps de s’arrêter puisqu’ils peuvent se jouir de peu de
jours qu’ils leur restaient ensemble. Elle fut consciente de sa mort imminente
et ses mots tragiques retentissaient dans les montagnes qui leur entouraient. En
fait, après an un, torturé par la douleur de la perdre, le poète reproche au temps,
au lac et à la nature de leur indifférence vis-à-vis cette tragédie personnelle.
Cette douleur raffine sa voix plaintive dans une effusion lyrique où toute la
nature est évoquée pour immortaliser l’amour éternel de l’homme même dans
sa condition humaine qui est mortelle et éphémère. Les figures de style, les
métaphores et les images employées dans ce poème ainsi que son thème de
l’amour éternel et de la mort tragique de la femme aimée qui engloutit l’univers
humain du poète et finalement le lyrisme touchant des vers, l’évocation de
la nature comme confidente de l’âme humain rend ce poème un exemple du
romantisme poétique dans la littérature du XIXème siècle. On peut diviser ce
poème thématiquement en quatre parties : i) vers 1-16 où le poète se rappelle
avec nostalgie sa première rencontre avec son bien-aimée auprès du lac il y a
un an ; ii) vers 17-32 : le poète s’adresse d’abord en voix directe au Temps qui
paraît d’être en fuite lorsqu’il voudrait qu’il s’attarde un peu puisque c’est un
moment de bonheur pour lui et son amante. Dans la dernière strophe, le poète
déclare qu’il faut se dépêcher pour se jouir du temps qui nous reste car la vie est
trop courte. iii) la troisième partie du poème du vers 33 à 52 le poète regrette
que l’homme n’ait pas de pouvoir d’arrêter le temps et que le temps soit jaloux
du bonheur fugitif des êtres humains. iv) Finalement, dans la dernière partie,
des vers 53 à 64, il conclue qu’en dépit de l’indifférence de la nature, le silence
des rochers qui ne paraissent pas sympathiser avec lui, il les implore de retenir
les traces de son amour et du bonheur de ces jours passés.
Ce poème, une élégie de l’amour humain qui dépasse sa condition mortelle,
dévoile des sensibilités extrêmement personnelles et touchantes par son lexique
et ses figures de style, le rythme et les rimes adoptés. Composé par des vers
en alexandrin, le poème acquiert l’ampleur d’une élégie classique. Pourtant
l’utilisation des césures, des rejets, la coupure des vers en deux ou trois
hémistiches, nous indiquent l’expérimentation stylistique qui différencie cette
élégie de celles qui l’ont précédée. Le poème est un hommage à l’amour pur,
qui reste toujours inachevé. En dépit de la qualité éphémère de la vie, l’amour
dépasse l’oubli.
4.4 VICTOR HUGO ET ANALYSE DU POÈME
« DEMAIN DÈS L’AUBE »
Victor Hugo : Né à Besançon en 1802, Hugo obtient de succès scolaires à Lycée
Louis-le-Grand à Paris. Enfant précoce, il est aussi ambitieux et veut devenir
« Chateaubriand ou rien » (1816). Entre 1830 et 1840, il fait publier plusieurs
œuvres, en poésie, notamment : i) Les Feuilles d’automne ii) Les Chants du
Crépuscule iii) Les Voix intérieures iv) Les Rayons et les ombres.
121
Littérature française Analyse du poème « Demain dès l’aube » de Victor Hugo :
du 19e siècle
La vision du monde chez Hugo se caractérise par une opposition binaire -
l’ombre appelle la lumière, le grotesque donne place au sublime, le crime appelle
l’innocence. La vie radieuse du printemps est contrastée avec la froideur et le
sombre de l’hiver. Voici un de ses poèmes les plus beaux, « Demain dès l’aube »
rédigé quatre après la mort de sa fille ainée, Léopoldine, dans un accident. Avec
ses accents amples (versification en alexandrin) et par son ton pathétique, ce
poème est un hommage du père aux souvenirs de sa fille. La sobriété de l’art, le
ton intime du poème et le fait que Hugo avait cessé de publier pendant plusieurs
années après cet incident, rendent ce poème si vrai et si touchant.
Demain, dès l’aube
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la
campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne,
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi, sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyères en fleur.
La simplicité de ce poème est rendue touchante par un ton de conversation intime
avec quelqu’un qui n’existe plus dans le monde réel mais qui est immortalisé
dans le cœur. Les vers en alexandrin donnent une ampleur tragique au poème.
Les vers, parfois divisés en deux ou trois hémistiches accentuent la douleur par
un rythme saccadée qui vient avec des vagues de souvenirs. Hugo semble parler
à quelqu’un qui est tout près de lui, à mi-voix. Sa fille l’appelle, elle l’attend. En
dépit du trajet difficile à travers les montagnes, de beaux paysages qui attirent
son attention et qui pourraient le distraire de sa mission, le père (et ici, le poète)
se résout d’être visé vers son but. Pourtant, la beauté du ciel pendant le coucher
du soleil, son offrande de simples fleurs au cimetière de Léopoldine créent une
harmonie entre la nature et l’homme.
La versification exemplifie la simplicité et la douleur. Le rejet, par exemple, en
deuxième vers, « Je partirai » accentue la résolution d’entreprendre ce voyage
122
douloureux et sacré pour le père. L’emploi du « je » et « tu » apporte de l’intimité Textes choisies:
et du pathétique dans une situation que le lecteur croit impossible car la jeune Poésie, (Analyse,
Exercice et Activités)
fille ne pourrait jamais entendre la voix de son père. Mais pour le père, elle est
une présence constante, ses souvenirs restent à tout moment. Dans les vers sept
et huit, le rythme long de l’alexandrin est brisé par des pauses après la première
syllabe, « Seul », et encore après la quatrième syllabe, « inconnu », puis après
la huitième syllabe, « …courbé » - donnant un effet haletant, marquant l’état
du père qui succombe à la douleur, à la solitude extrême. Ce poème parle à tous
ceux qui ont perdu leurs bienaimés. Le huitième vers décrit cette nuit éternelle
de douleur en commençant avec un mot « triste » accentué par sa position
première et la pause qui suit ce mot. Le reste de ce vers, « …et le jour pour
moi sera comme la nuit », si simple mais rendu si long par l’emploi de doubles
voyelles dans les mots « jour », « pour », « nuit » paraît prolonger la souffrance.
En employant des oxymores comme « jour » et « nuit », le poète a su définir son
état émotionnel d’une façon simple mais permanent et universel. Le poème est
émouvant autant à cause de la simplicité de son énonciation que pour son art -
l’emploi d’une versification ingénue par exemple, l’utilisation des litotes (figure
de style qui atténue l’expérience réelle), les rejets et les accents, les pauses et
les rimes simples (pensées/croisées), féminines et riches ou suffisantes pour la
plupart des vers.
4.5 CHARLES BAUDELAIRE ET ANALYSE DU
POÈME «CORRESPONDANCES »
Né à Paris en 1821, Charles Baudelaire commence sa carrière comme un
critique d’art et devient assez connu avec le Salon de 1845 et 1846. Il publie le
recueil Les Fleurs du Mal en 1857 et il est aussitôt condamné en correctionnelle
pour immoralité. « Correspondances » fait partie du Spleen et Idéal . Aussitôt
que publié en 1857, le recueil est censuré. Baudelaire est un poète qui est mal
compris par son époque. Le contenu érotique du recueil, l’évocation de la
sordide, les références à la sexualité humaine choquent la critique de l’époque
et l’ouvrage devrait être censuré. « Correspondances » n’est pas une de ces
poèmes qui ont heurté la sensibilité de l’époque. Néanmoins il reste une œuvre
moderne et annonce le mouvement symboliste.
Correspondances
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
123
Littérature française Ayant l’expansion des choses infinies,
du 19e siècle Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
Connus aussi comme « synesthésies », les correspondances désignent les
rapports entre le monde matériel et le monde spirituel. La vision du poète
aperçoit les liens entre la nature et l’homme qui font partie d’un même univers.
La nature est un lieu sacré où l’homme ne saurait déchiffrer sans l’aide du
poète, intermédiaire entre le monde matériel et l’univers des symboles. Le
rapport entre l’homme et la nature reste incomplet, sans échanges, sans même
une reconnaissance mutuelle. Leur communion reste impossible, « confuses
paroles », ce qui rend la nature encore plus ésotérique et mystique. Ce poème
en alexandrin établit un ton sérieux et mystique, grave et sonore qui accorde
bien avec son contenu. La deuxième strophe emporte le lecteur au cœur de
ce monde secret des signes et des symboles où il observe une « ténébreuse
et profonde unité » (v. 6) entre la lumière, les odeurs, les bruits. La troisième
strophe élabore l’expérience du poète vis-à-vis de la nature. Dans cette strophe
Baudelaire explique les synesthésies ou la correspondance, ce qui relève de
l’essentiel de ce poème : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants »
(v. 9). La couleur, les parfums, les sensations du toucher et de l’ouïe font des
synesthésies riches qui sont ensuite tissées avec des concepts mentaux et de
l’éthique du bien et du mal. En fait, ce poème termine par le mot « sens » et
célèbre l’unité et la complémentarité des sensations.
4.6 PAUL VERLAINE ET ARTHUR RIMBAUD:
LA POÉSIE SYMBOLISTE
La poésie de Verlaine nous séduit par sa pureté, par sa musique. Elle pénètre
notre cœur et stimule nos sens. Il y a, dans sa vision, une innocence miraculeuse
et ardente. Il nous fait sentir ce qu’il aperçoit au lieu d’en simplement parler.
C’est surtout par la musique des vers que sa poésie exerce son pouvoir sur
nous. Dans le poème, « Art poétique » (1884) il nous présente un manifeste
symboliste de la poésie. Il nous dit ce que la poésie doit éviter, c’est une critique
de l’art parnassien, « Il faut aussi que tu n’ailles point/ Choisir tes mots sans
quelque méprise ». Il nous suggère aussi les traits caractéristiques de la poésie
symboliste :
« De la musique avant toute chose
Et pour cela préfère l’impair,
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. »
Il encourage « […] la chanson grise/ Où l’indécis au Précis se joint. » Selon la
vision symboliste, le poète doit laisser les choses un peu abstraites pour que le
lecteur puisse ‘imaginer’. Il faut que le poète peint avec des « nuances » aux
lieu des « couleurs », il faut qu’il emploie une musique subtile et douce au
lieu de « la Pointe assassine », ce qui désigne les tours ironiques de la poésie
satiriste. Il faut préférer un nombre de syllabes « impair » qui laisse la fin du
vers un peu flou. Dans ce poème Verlaine montre aussi par les exemples utilisés
ce qu’il voudrait enseigner :
124
« C’est des beaux yeux derrière les voiles, Textes choisies:
C’est le grand jour tremblant de midi. Poésie, (Analyse,
Exercice et Activités)
C’est par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles ! »
Verlaine illustre l’alliance des contraires par une série d’images où se mêlent
l’indécis au précis. L’idéal de Verlaine, c’est une poésie en demi teintes,
qui évoquent des sensations au lieu d’attacher trop d’importance à la forme
poétique. Ainsi, la poésie symboliste, selon Verlaine, doit posséder la puissance
douce de la musique et des images qui sont peintes d’une manière suggestive
et ambiguë.
Arthur Rimbaud (1854-1891) est âgé de dix-sept ans quand il affirme son
désir de se faire voyant: “je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant” écrit-il
dans une lettre à son ami Paul Demeny en 1871. Le poète doit épuiser en lui
toutes les sensations – l’amour, la haine, la tristesse, la folie – par un long et
immense effort de dérèglement de tous les sens. Il ne garde que la quintessence
de ces expériences pour exprimer à travers son art. Dans le poème “Bateau
ivre” (du recueil Illuminations), Rimbaud décrit le voyage symbolique du poète
voyant. Le sonnet « Voyelles » esquisse une vision du monde où les couleurs,
les sons, les sensations se répondent. Le ‘dérèglement des sens’ se traduit par
des superpositions de sensations ou d’images. Rimbaud crée le vers libre, que
les symbolistes vont découvrir une décennie ou plus, plus tard. Rimbaud se
rompt avec la vieillerie poétique et selon sa formule le poète doit chercher du
nouveau « […] au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » (c.f. Lettre du
voyant). Il pratique ce dérèglement des sens, s’habitue à l’hallucination. Dans
les poèmes comme « Bateau Ivre » ses visions sont encore littéraires, mais
plus tard il les vivra véritablement – la fusion entre le décor réel et le spectacle
imaginaire devient totale. Il pousse à leurs extrêmes conséquences l’idée des
‘correspondances’ de Baudelaire. Les éléments du monde réel se transmutent
avec les pensées, les impressions, les rêves et créent une sorte de magie :
‘A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jours vos naissances latentes
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles »
Ici, par exemple, Rimbaud crée un néologisme, « bombinent » du mot latin
« bombino» et pourrait signifier ‘bourdonnement ». Puisque c’est une ‘vision’
on peut seulement deviner une impression du poème, mais on ne pourrait pas
limiter ses images à une signification particulière.
4.7 RAPPEL
Le XIXème siècle voit l’épanouissement de l’individu - de ses passions, ses
pensées, ses lacunes, ses mensonges. Victor Hugo, Lamartine, Gérard de Nerval,
Alfred de Musset seront les grands créateurs romantiques de la poésie romantique
dont la création poétique révèle l’éloquence, les vagues de sentiments surtout
la mélancolie. Avec les symbolistes comme Nerval, Baudelaire, Verlaine et
Rimbaud, la poésie devient une chose plus abstraite, symbolique, une liaison
125
Littérature française entre les sentiments et les visions. Le poète devient un visionnaire qui seul peut
du 19e siècle déchiffrer les symboles cachés derrière le monde des sensations.
4.8 LES FIGURES IMPORTANTES
1. Alphonse de Lamartine (1790-1869) – Poète romantique, il est connu pour
le lyrisme de ses vers. Son recueil Méditations (1820) lui apporte beaucoup
de succès. Son poème « Le Lac » est un des meilleurs exemples du lyrisme
romantique.
2. Victor Hugo (1802-1885) – poète, romancier, homme de théâtre c’est
un génie littéraire. Ses recueils, Les Feuilles d’automne, Les Chants du
Crépuscule, Les Voix intérieures iv) Les Rayons et les ombres lui rendront
immortel. Ses meilleurs poèmes sont écrits avec une simplicité touchante et
une vision spirituelle.
3. Charles Baudelaire (1821- 1867): Précédant par une décennie les autres
poètes symbolistes, son recueil Les fleurs du mal bouleverseront les
codes poétiques et explorera tout ce qui est refoulé dans la subconscience
humaine.
4. Paul Verlaine (1844-1896) : Poète maudit, il est connu pour la musicalité
et la fluidité de ses vers. Son art fait toujours allusion aux impressions semi-
obscures. Ainsi ses poèmes suggèrent de sens multiples au lieu de peindre
un tableau précis.
5. Arthur Rimbaud (1854-1891) : Ami de Verlaine, il pense que le poète
doit se faire « voyant » - celui qui a une vision au-delà des perceptions
humaines.
4.9 QUESTIONS
1. Comment est-ce que la conception de la poésie change en 19è siècle ?
2. Décrivez les différents types de rimes en français.
3. De quoi implore le poète au « Temps » dans le poème « le Lac » ?
4. Comment est-ce que l’emploi de la première personne ajoute au tragique du
poème « Demain dès l’aube » de Victor Hugo ?
5. Quelle image du rapport entre la nature et l’homme Baudelaire peint-il dans
« Correspondances » ?
6. Selon Verlaine dans « L’art poétique » quel serait l’idéal artistique ?
ACTIVITÉ : Faites une étude linéaire de deux de ces poètes au choix:
1. « Le Mendiant » de V. Hugo
2. « Albatros » / « À ma sœur » de Charles Baudelaire
3. « Clair de lune » / « Mon rêve familier » de Paul Verlaine
126
Textes choisies:
4.10 POUR UNE LECTURE AVANCÉE Poésie, (Analyse,
Exercice et Activités)
1. Françoise Nayrolles, Pour étudier un poème, Hatier : profil formation,
1987.
2. A. Pages/D. Rincé, Lettres : Textes, méthodes, histoire littéraire, Nathan,
1995.
3. Lagarde et Michard, XIXè siècle : Collection Littéraire, Bordas, 1969.
4. Littérature, textes et documents : XIX siècles, Collection Henri Mitterand,
Nathan, Paris, 1986.
5. Histoire : Le monde du milieu du XIXè siècle à 1939, Nathan, Paris, 1970.
127
BLOCK III
Littérature française du 20e siècle
128
INTRODUCTION - block iii
Traversé par le malheur de deux guerres mondiales, le XXe siècle européen
connait un renversement considérable dans la conception de l’art littéraire. Aux
guerres physiques s’ajoutent des guerres idéologiques qui donnent naissance
aux courants de pensée radicaux qui sont toujours d’actualité. Bouleversés par
tout le chaos, les écrivains se mettent à questionner l’existence humaine, et
la littérature française du XXe siècle fait le portrait de tous ces changements
extérieurs et intérieurs.
À l’issue des traumatismes de la guerre de 1914, la recherche de ce qui est
insolite, ce qui n’est pas réel, ou plutôt ce qui est surréel, prend sa place
dans l’imaginaire des artistes. Le mouvement surréaliste, ainsi, met en scène
la désintégration d’une réalité authentique, cachant tout de même sous son
visage plaisant une profonde inquiétude inexprimable. La seconde guerre
mondiale reprend la problématique de la condition humaine et laisse apparaître
l’une des conceptions philosophiques essentielles encore d’aujourd’hui:
l’existentialisme. Les existentialistes mettent en avant l’existence de l’être
humain, au lieu d’essentialiser les caractéristiques. Un autre courant de pensée,
l’absurde, propose un monde et un rapport humain dénué de sens. Cependant,
certains écrivains dépassent l’absurde par leurs révoltes pour un monde juste, et
donc l’engagement littéraire devient un caractère remarquable de la littérature
française du XXe siècle.
Cette leçon s’intéressera ainsi aux courants littéraires et philosophiques de ce
siècle, en se concentrant sur les écrivains importants et quelques extraits de
leurs œuvres. Le survol servira d’introduction, et les unités suivantes proposent
d’étudier les différents genres phares tels que le roman, la poésie, et le théâtre.
Les activités et les pistes de lecture serviront d’accompagnement du texte étudié
et situeront la cohérence interne entre les leçons et les auteurs en question.
Puisque la littérature française du XXe siècle annonce déjà les couleurs que la
littérature de notre siècle va prendre, il est sans doute important de comprendre
ses argumentaires autant philosophiques que littéraires.
129
UNIT 1 LES GRANDS COURANTS
LITTÉRAIRES: LE XXe SIÈCLE
Plan
1.0 Objectifs
1.1 Introduction au XXe Siècle : les grands évènements
1.2 Les grandes personnalités ou maîtres à penser
1.3 Les Sciences sociales et/ou humaines
1.4 Les grandes périodes du XXe Siècle
1.5 Les grandes périodes du XXe Siècle – en détails
1.6 Les périodes littéraires
1.7 Les nouveaux termes
1.8 Questions
1.9 Bibliographie/Références
1.10 Pour aller plus loin
1.0 OBJECTIFS
Dans cette leçon, nous allons lire la littérature du XXe siècle. Pour plusieurs
d’entre nous, il est presque impossible de penser que ce siècle appartient au
passé. Mais, quand nous discutons avec les jeunes, nous nous rendons compte du
fait que pour eux, l’Independence de l’Inde, ou le régime de Nehru ou d’Indira
Gandhi est très loin. Pour eux, les deux Allemagnes n’ont pas existé. Pour eux,
l’Europe est unie depuis toujours (alors que l’Union européenne n’aurait pas
existé si la deuxième guerre mondiale n’avait pas eu lieu). Pour eux, certains
problèmes sociaux (égalité entre hommes et femmes, les droits de l’enfant)
sont des acquis, alors qu’ il faut savoir que même en Europe, les femmes ont dû
lutter pour obtenir une place légale et égale dans le monde du travail et qu’elles,
les femmes, sont loin d’avoir trouvé la justice, même dans les pays développés.
Il en est de même pour les différentes classes: nous sommes très loin de pouvoir
accorder la même chance à tout le monde et les différences viendront selon la
classe: il y a des gens privilégiés et leurs privilèges ne se justifient pas. Les
voix se lèvent contre ces privilèges alors que Liberté, Egalité et Fraternité (ou
sororité) ou humanisme sont les thèmes constants de la littérature (française ou
autre) du XXe siècle.
1.1 Introduction au XXe siècle: les
grands évènements
Pour faciliter votre entrée dans cette leçon, voici quelques noms et quelques
évènements qui ont influencé et continuent à influencer le XXIe siècle. Vous
êtes invité à préparer des petites notes sur ces sujets pour comprendre le XXe
siècle
131
Littérature française a) L’affaire Dreyfus (1894) et la réhabilitation de Dreyfus (1905)
du 20e siècle
b) Exposition Universelle, 1900
c) Séparation de l’Eglise et de l’Etat, 1905
d) La première guerre mondiale - 1914-1918
e) Début de la Révolution Russe – 1917
f) Krach de Wall Street 1930
g) La deuxième guerre mondiale 1940-1944.
h) La Révolution chinoise
i) La guerre froide
j) Les événements de Mai 68
k) Parmi les personnages politiques importants à noter – Hitler, Mussolini,
Franco en parlant des deux Guerres, Léon Blum, Jean Jaurès, De Gaulle,
Mitterrand en parlant de la France, Lénine, Staline, Trotski en Russie,
Churchill en Angleterre, Eisenhower et Kennedy aux USA, Gandhi,
Nehru, Bose, etc. en parlant de l’ Inde.
1.2 Les grandes personnalités ou
maîtres à penser
Le XXe siècle qui vient d’achever il y a à peine un quart de siècle est encore vivant
pour nous. Plusieurs évènements qui y ont pris place ont créé des institutions
qui continuent à nous influencer quoi que leur force soit largement perdue
(UN par exemple). La décolonisation qui a commencé suite aux mouvements
d’indépendance, a vu plusieurs pays devenir indépendants (y compris l’Inde)
mais au-delà de l’indépendance politique, cela a permis aux nouveaux courants
de penser à voir le jour. (La littérature francophone qui occupe une place
internationale a pris toute son ampleur dans la deuxième moitié à la fin du XXe
siècle.) C’est la démocratisation de la parole dont les apôtres étaient Gide, Sartre,
Camus dont l’inspiration était Marx. Un autre maître à penser qui va influencer
ce siècle est Freud (1856-1939). Le surréalisme s’inspirera de la psychanalyse,
de l’idée de la force de l’inconscient, alors qu’un autre psychanalyste, Jung,
influencera aussi la critique d’inspiration de Bachelard. La rivalité entre les
deux n’est pas seulement un sujet académique. Il faut y voir un enrichissement
intellectuel, puisque l’être humain est très complexe. (Il a même des complexes
pour faire un jeu de mot. Sur le jeu de mots et la linguistique et la science de
l’expression – sémiotique, sémantique, pragmatique voir plus loin.) Jean Piaget
va mettre en lumière la psychologie de l’enfant. Forcée à participer aux guerres,
à prendre de nouvelles responsabilités au foyer comme à l’extérieure, la femme
se trouvera devant les contraintes du marché de travail mais cela lui permettra
un grand épanouissement incomparable: cela contribuera à son épanouissement,
et encore à l’idéologie féministe. (Pourtant, on ne peut pas oublier de noter que
dans le roman Les Liaisons Dangereuses de Pierre de Choderlos de Laclos du
XIXe siècle, nous trouvons la femme beaucoup plus aventurière dans tous les
sens que la femme actuelle.)
132
Question: Comparez les héroïnes que vous avez rencontrées dans les œuvres Les Grands
françaises.) Dans la philosophie, on citera non seulement Karl Marx (1818- Courants
Littéraires: Le Xxe
1883) qui appartient au siècle passé, mais aussi Freud (1856-1939) et Jung Siècle
(1875- 1961) qui ont traversé un peu le XXe siècle.
1.3 Les Sciences sociales et / ou
humaines
Les sciences sociales, à commencer avec anthropologie, économie, histoire,
linguistique, politique, sociologie, occuperont de plus en plus de place,
développeront leurs jargon et appareil critique. A tel point, que ces sciences
produiront des œuvres qui seront classées Témoignages dans la littérature.
Les sciences naturelles également iront faire de nouvelles découvertes. Il est
important de parler de quelques découvertes de ces sciences.
Les grandes découvertes en sciences sociales / humaines :
Après avoir énuméré certains phénomènes qui vont influencer la pensée en
général et la littérature en particulier du XXe siècle, notons des courants ou
domaines importants de cette période.
a) La psychanalyse qui recevra la contribution de Freud et de Jung. Les
termes de ‘ conscient’ et de ‘inconscient’ vont être utilisés généreusement,
directement et indirectement, dans la réception des arts et de la littérature.
(Par exemple, le surréalisme).
b) La politique et l’économie politique – Après Marx, on changera toutes
les idées concernant l’homme et sa vie sociale. La lutte sociale, le progrès
individuel, la dialectique, voilà la grande contribution de Marx. On ne doit
pas oublier que la libération de l’homme que souhaite Marx donne aussi la
naissance au féminisme car les femmes aussi cherchent à s’épanouir.
c) La linguistique: ce qui était la philologie et/ ou la rhétorique au XIXe
siècle, est devenue la linguistique avec la contribution majeure de Saussure,
Jakobson, Wittgenstein en Europe. La pensée de Saussure sera appliquée,
non seulement à la langue mais aussi à tous les arts où on verra l’expression
– le langage).
d) Anthropologie: science de l’homme. On parlera aussi de l’ethnologie. Voir
la sociologie.
e) Sociologie-Marcel Mauss et Emile Durkheim poseront les fondements,
Lévi-Strauss continuera à bâtir le chemin.
f) L’existentialisme: Avec Husserl, Kierkegaard comme leurs prédécesseurs,
Sartre, Gabriel Marcel, Simone de Beauvoir propageront cette
philosophie.
g) Le nihilisme: à cause des deux guerres. (Contre le nihilisme, la foi religieuse
a aussi prospéré. Parmi les existentialistes, il y avait même des chrétiens,
Gabriel Marcel, par ex.
h) Le Structuralisme: est-il né en linguistique ou sociologie, avec Saussure ou
Claude Lévi-Strauss? Peu importe. c’est une voie intellectuelle très fertile.
133
Littérature française i) La critique littéraire: Bachelard, Jean Pierre Richard, Roland Barthes,
du 20e siècle Sartre, Gide, etc. étaient des critiques littéraires.
Ayant énuméré ces domaines qui ont foisonné autour de la production littéraire
et l’ont influencée, il vaut mieux maintenant se concentrer sur la production
littéraire elle-même.
1.4 Les grandes périodes du XX Siècle
a) Avant 1918 -
b) L’entre-deux-guerres 1918-1939
c) De 1940 à 1962 dates de la paix en Algérie et le drame algérien. Mai 1968
d) Fin de siècle - A partir de 1975
1.5 Les grandes périodes du XXe Siècle –
en détail
a) Avant 1918: De l’Exposition universelle à la Grande Guerre (1900 -1918):
L’Exposition Universelle et les premiers Jeux Olympiques à Paris en 1900,
la rivalité impérialiste entre les puissances européennes, prend fin avec
l’assassinat de Jean Jaurès. La première guerre laisse l’Europe exsangue et
les deux grandes nouvelles puissances vont monter: les USA et l’USSR.
b) D’une fin de guerre à l’autre (1918 – 1945): Les tensions entre les pays.
Les crises économiques en Allemagne, aux USA et le modèle social proposé
par la Russie. En 1939, les menées expansionnistes des puissances de l’Axe
(Allemagne, Italie) et du Japon vont concrétiser les tentations belliqueuses
présentes des années 1930 et la guerre (« drôle de guerre » comme on
l’appellera) va s’achever avec les bombes atomiques sur Hiroshima et
Nagasaki en 1945.
c) Les Trente Glorieuses (1945-1975) : Après le début de la reconstruction,
le développement économique sans précédent de ces trois décennies fait
accéder la majorité des Français au « plaisir » de la consommation dont la
voiture et la télévision sont les signes et les symboles. Cette prospérité va
transformer les comportements quotidiens et modifier le paysage social.
Cette période aussi verra la difficile décolonisation (défaite de Dien Vien
Phu en 1954, en Indochine, drame algérien) ce qui provoque la chute de la
IVe République et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958 avec
la Ve République. De Gaulle, l’homme providentiel, met fin à la guerre
d’Algérie. Mais, lui à son tour, il sera forcé à quitter le pouvoir avec les
évènements de 1968.
d) La Fin de siècle (à partir de 1975 jusqu’à la fin du siècle) : Le choc
pétrolier de 1973 à cause de la guerre entre l’Egypte et l’Israël, met en
évidence la fragilité du système de production et d’échanges. Crises
politiques et crises de valeurs s’ensuivent qui vont montrer que les repères
idéologiques et moraux sont perdus. En France, la gauche arrivera au pouvoir
avec Mitterrand en 1981 et pourtant la situation économique va dégrader.
En Europe, la chute du mur de Berlin en 1989 annonce la décomposition
134 des régimes communistes de l’Est et l’émergence des conflits nationalistes
(guerre civile en Yougoslavie). L’ancien ordre mondial s’écroule. Et le XXe Les Grands
siècle prend fin officiellement en 2008 quand nous avons le 26/11 où les Courants
Littéraires: Le Xxe
deux tours sont attaquées dont la responsabilité est réclamée par Oussama Siècle
Bin Laden. Entretemps, nous avons vécu aussi la chute de Saddam Hussain
(2006) et la fin du régime de Kadhafi (2008).
1.6 Les périodes littéraires
1900 – 1918 : Pendant cette période, c’est presque la continuation de la tradition
avec Péguy et Valéry dans le roman. Zola meurt au début du siècle et Anatole
France va continuer. Zola était socialiste, alors que Barrès et Maurras vont
s’opposer à Zola et France dans l’affaire Dreyfus. Barrès est nationaliste, croit
dans l’identité nationale. Il diffuse ses idées dans ses romans, en particulier, par
Le Roman de l’énergie nationale (entre 1897 et 1902, Les Déracinés, l’Appel
au Soldat, Leurs figures). Pourtant ce nationalisme n’est jamais stérile ni
vulgaire. Il est le prolongement d’une éthique exigeante, le rêve d’une fusion
entre les sources essentielles du moi et de la collectivité. Charles Maurras
est aussi nationaliste. Il estime que tout dépend de la bonne organisation de
la cité et de l’histoire. Ceci l’engage à soutenir les piliers de la tradition que
sont l’Eglise et la Monarchie et à rejeter la démocratie, le romantisme, et la
liberté morale, ces facteurs de désordre national et social. Dans la revue qu’il
dirige, l’Action française (qui deviendra un quotidien en 1908) Maurras donne
une forme à ses idées, leur donne une cohérence et une organisation logique.
Pendant tout le XXe siècle, cette doctrine continue d’innerver non seulement
la pensée d’extrême droite, mais aussi de nombreuses réflexions politiques,
situées, parfois, à l’opposé de son camp (par exemple Eric Zemmour qui était
candidat aux élections présidentielles contre E. Macaron en 2022 est aussi
comparé avec Maurras.). Même les idées racistes de Maurras trouveront plus
tard un écho tragique et monstrueux par le gouvernement de Vichy, sous
l’Occupation allemande qui prendra les mesures contre les juifs, qui conduiront
à l’extermination, dans les camps nazis, de dizaines de Français. Zola avec
son J’accuse est le précurseur de Sartre dans la littérature engagée. Mais
c’est Proust qui dominera la période avec sa nouvelle approche à l’écriture.
Ce n’est pas l’autobiographie qu’il écrit mais il s’en inspire. Marcel du roman
n’est pas Marcel Proust, qui était souvent malade. Dans l’écriture traditionnelle
mais prolixe, il faut noter Romain Rolland qui conscient de la réalité politique,
puis que dans son roman- cycle Jean-Christophe, il invite à dépasser les
nationalismes d’une Europe dont il perçoit déjà les tensions. Pour nous les
Indiens, Romain Rolland est important à cause de l’admiration qu’il portait à
notre pays, et encore à Gandhi.
Dans le domaine de la philosophie Henri Bergson travaille sur la mémoire et
l’intuition. Ses idées influencent certains romanciers qui refusent le naturalisme.
Pour Proust dont nous avons parlé plus haut, la réalité n’est authentiquement
perçue qu’à travers la conscience d’un narrateur, qui plongé dans le temps, n’est
pas omniscient. Ainsi, l’œuvre de Proust n’est pas une autobiographie mais une
histoire d’une vocation littéraire. C’est sa contribution au roman modern.
Au théâtre, Jarry tourne en dérision la vieille esthétique théâtrale.
Dans la poésie, Apollinaire et Cendrars, trouvent l’inspiration neuve dans les
réalisations des techniques modernes. Apollinaire avec ses Calligrammes joue 135
Littérature française avec la forme des poèmes. Ainsi, l’écriture poétique donne libre cours à une
du 20e siècle fantaisie et à un imaginaire des surréalistes. La Première Guerre mondiale
interrompt bien des aventures artistiques. Déjà, le nihilisme dévastateur du
mouvement dada prépare les renouveaux de l’après -guerre.
Question: Autour de la présence de l’auteur, étudiez l’évolution du roman à
partir de la fiction en passant par l’autobiographie à l’autofiction.
1919 – 1945: Du Surréalisme à l’engagement et à l’Existentialisme: Dans les
années 1920, après les désastres de la Première Guerre mondiale, et sur « de la
table rase » de dada, la révolution surréaliste libère, par l’écriture automatique,
l’inconscient et le rêve. André Breton en est le théoricien, Soupault, Aragon,
Eluard, Desnos, entre autres, illustrent la richesse créative du mouvement.
Les évènements politiques intérieurs et extérieurs conduisent certains écrivains
à des prises de conscience et de position. Valéry écrit dans La Crise de l’Esprit
(1919) « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes
mortelles ». Dans la Deuxième Guerre, les Nazis exterminent non seulement
6 millions de Juifs de toutes nationalités, mais aussi les Tziganes, des civils
résistants. Et la victoire sur le Japon s’obtient par la disparition de près de
200,000 civils japonais dans l’éclair de la bombe atomique à Hiroshima et
Nagasaki. Il y a aussi les déportés du goulag et les victimes du stalinisme en
Russie. Marguerite Duras écrit Hiroshima, mon amour. Giraudoux exprime
au théâtre son angoisse devant la montée des périls: Malraux participe aux
évènements historiques et en fait des romans (La Voie Royale sur la guerre
d’Espagne, La Condition Humaine sur la Révolution chinoise etc.). La poésie
d’Aragon et d’Eluard devient acte de militantisme et de résistance à l’occupant.
Le philosophe Emmanuel Levinas (né en 1905) écrit « Les guerres mondiales –
et locales- le national-socialisme, le stalinisme,- et même la déstalinisation- les
camps, les chambres à gaz, les arsenaux nucléaires, le terrorisme et le chômage,
c’est beaucoup pour une seule génération, n’en eût-elle été que le témoin. »
Le roman: Gide écrit Les Faux-monnayeurs (en 1925) qui est un roman moderne
car l’auteur y introduit quelques-unes des techniques les plus fécondes pour
l’avenir: diversité des points de vue dans le récit, composition kaléidoscopique,
mise en abyme. Cela s’opposera au réalisme du siècle précédent, en affirmant
la subjectivité souveraine du romancier. (Dans la même ligne de pensée, voir
aussi le Nouveau Roman, les écrits de Natalie Sarraute, Jean Ricardou, Butor)
Sur le point de l’écriture, une autre œuvre majeure de cette période est le Voyage
au bout de la Nuit (1932) où l’auteur Céline dénonce la guerre, le colonialisme, le
travail à la chaine, la misère, la banlieue. Son style, qui n’est pas la reproduction
de la langue parlée, mais une recréation parfois savante. Céline est appréciée
par Sartre, même s’il constitue un discours antiacadémique. Ce regard sans pitié
sur le monde est aussi accompagné d’une écriture nouvelle, qui est son style.
Ainsi, le prototype de héros parle un nouveau langage. On peut se poser la
question: l’auteur est-il témoin de son temps ou il est responsable de l’action
d’écrire? Sartre et Céline appartient aux deux camps différents: Sartre parle de
la responsabilité de l’écrivain. Céline sans prendre une position théorique sur
ce sujet, s’est inspirée de sa vie personnelle, de ses voyages. Dans ses œuvres, il
relate ses aventures dans une langue virulente qui traduit son véritable projet, à
136
savoir une révolte générale contre les conditions de vie que l’humanité s’impose Les Grands
et impose et qui vont la conduire à la dégénérescence complète. Son premier Courants
Littéraires: Le Xxe
roman, le Voyage au bout de la nuit était un succès de scandale, mais dans Siècle
ses œuvres ultérieures, il met ses connaissances philosophiques, médicales et
psychopathologiques pour dénoncer ceux qu’il croit être les responsables de
la misère humaine, en particulier, les Juifs. Adoptant des thèses fascinantes et
des préceptes racistes, Céline est considérée sous l’Occupation comme l’un des
principaux “collaborateurs” du régime nazi. Il devra fuir la France et ne pourra
y revenir qu’en 1951. Drieu La Rochelle et Brasillach, sont les deux auteurs
qui ont été punis pour avoir « concilié » avec l’Occupant.
Céline n’a pas eu ce même sort, pourtant il était le plus « délirant » de tous.
Mais son œuvre continue de souffrir de l’opprobre jeté sur son œuvre. Il ne
fait pas partie des programmes de littérature alors que beaucoup d’écrivains (y
compris de gauche) avouent s’être formés en lisant et relisant ses livres. (Même
Sartre comprit, après la lecture du Voyage au bout de la Nuit qu’il ne pouvait
plus écrire comme avant).
Ajoutons Mauriac et sa Thérèse Desqueyroux (1927) qui dénonce l’hypocrisie
et les passions cachées des univers bourgeois.
Tout ceci c’est la littérature, la notion à laquelle s’opposera Sartre en 1948 avec
son Qu’est-ce que la littérature? où il théorise l’écriture comme un engagement et
il présente cette théorie comme un devoir. Mais avant de parler de l’engagement,
Sartre avait écrit la Nausée (en 1938) qui est plutôt le compte rendu d’une
expérience philosophique: la découverte d’une existence qui déborde, de toutes
parts, l’esprit. Ainsi La Nausée fait jonction entre la littérature et la philosophie.
Empruntant à la philosophie existentialiste des Allemands Husserl et Heidegger,
Sartre institue la réflexion au cœur du quotidien. L’existentialisme littéraire
s’incarne dans les figures de Sartre et de Camus (L’Etranger, 1942), auteurs qui
domineront la vie intellectuelle après 1945. Pour Camus, on emploiera aussi
le terme de l’Absurde, qui lui permettra d’aller vers Beckett, Ionesco et même
plus loin, avec la notion de la solidarité – ce qui l’éloignera complètement de
Sartre. (Voir la Chute, La Peste de Camus et comparez son message avec celui
de Sartre dans Existentialisme est aussi un humanisme).
Dans les années 1940, Sartre et Camus proposent un nouvel humanisme,
l’existentialisme: l’homme se doit de construire son existence face à la barbarie
de l’histoire et à l’absurdité de sa condition; l’écrivain quant à lui, a un devoir
de responsabilité. Cette philosophie nourrit largement l’œuvre romanesque et
théâtrale de ces deux maîtres à penser.
Le roman pendant cette période suit des voies diverses: poétique (Colette,
Giono), social (Roger Martin du Gard), moral ou philosophique (Mauriac,
Bernanos, Camus). A Céline dont nous avons parlé plus haut, revient le mérite
d’inventer une narration subjective torrentueuse et la langue très travaillée du ‘
parlé ’ émotionnel.
Au théâtre, c’est toujours la tradition, quoi que la production soit d’une
grande variété. Les auteurs comme Cocteau, Giraudoux, Montherlant, Anouilh
s’imposent par leur virtuosité ou leur exigence éthique. Les metteurs en scène
(Charles Dullin, Louis Jouvet) renouvellent le répertoire et aussi les pratiques
137
Littérature française scéniques. Artaud est inspiré du mouvement surréaliste mais reste sans effet.
du 20e siècle Dans son essai, Théâtre et son double, il essaie de faire le procès du texte théâtral,
auquel il veut substituer la violence physique du langage et de la scène. Ces
remises en question sont fondamentales, elles annoncent le développement des
années 1950, mais en leur temps, sont sans effet. Il faudra attendre l’allemand
Berthold Brecht pour que les mises en scène changent.
1945-1975: Ces années sont appelées Les Trentes Glorieuses, car suite
à la Libération après la Deuxième Guerre, elle est vécue comme la fin d’un
cauchemar: pourtant les images des brûlés d’Hiroshima, les violences de
l’épuration tempèrent les joies de la liberté retrouvée. La barbarie de la
Seconde Guerre mondiale avait désorienté la sensibilité et la décolonisation est
imposée aux consciences qui cherchent de nouvelles valeurs dans la littérature
existentialiste et militante. Mais bientôt apparaissent des mouvements dont
le caractère commun est le rejet de toute idéologie et des formes littéraires
traditionnelles. Naîtra la Nouvelle Vague du Cinéma avec Godard, Truffaut qui
filmeront la caméra au poing, dans la rue et introduira le nouveau réalisme.
Dans la littérature, le Nouveau Roman (Butor, Duras, Robbe-Grillet, Sarraute,
Simon, et encore d’autres) rompt avec des codes romanesques quasiment
inchangés depuis Balzac. Il privilégie la multiplication des points de vue, la
recherche formelle. Les œuvres de Robbe-Grillet, de Claude Simon sont
difficiles d’accès, mais la limpidité des textes théoriques de Natalie Sarraute et
la concision de Butor sont magnifiques. L’Ere de soupçon de Nathalie Sarraute
et les articles de Butor regroupés dans Répertoire (Vol. 1 à 5, ainsi que les
Essais). Pour revenir brièvement sur le nouveau roman, sachez que nulle
école de ce genre n’a jamais existé. Pourtant, on prétend que Robbe-Grillet
était le chef de cette école. On a abusivement regroupé dans cette appellation
commode des écrivains de tempéraments différents, qui à la même époque,
expérimentaient de nouvelles formes de création romanesque, fondée sur une
même contestation radicale des anciennes recettes. Que reprochaient-ils donc,
ces nouveaux « romanciers » au roman traditionnel? Ses fondements mêmes:
la présentation d’un univers stable et cohérent, le psychologisme, l’illusion
réaliste, le déroulement chronologique, l’intrigue linéaire, l’engagement, l’idée
d’un «fin »… Que proposaient-ils? Que chacun tente avec ses moyens, ses
analyses, un dépassement.
Robbe-Grillet aime à partir des produits culturels, des médias populaires, (bandes
dessinées, romans policiers) pour les retraiter de façon totalement différente et
mettre en question ce traitement, les signes de l’imaginaire contemporains. Ce
qui frappe dans ses romans, c’est la description minutieuse des décors et des
objets, les mouvements de glissements, la mise en perspective, les jeux de
reflets, la reprise de séquences identiques, leur confrontation. D’où , pour le
lecteur un effort de recherche permanent.
Nathalie Sarraute gomme toutes les références directes aux personnages et
à leurs actions. Il faut les deviner à partir de leurs discours qu’elle note sans
indiquer pour autant qui parle. Son Ere de Soupçon qui se lit facilement
présente sa théorie et aussi la critique des écrivains majeurs du XIXe siècle
(Balzac, Stendhal, Maupassant). Vous comprendrez mieux ce que vous avez lu
de Balzac ou de Flaubert.
138
Butor aussi a théorisé son approche au roman dans les articles regroupés dans Les Grands
Répertoire. Courants
Littéraires: Le Xxe
Un groupe, un vrai a fait l’école pendant cette période: c’est l’OuLiPo Siècle
(Ouvroir Potentiel de littérature) dont vous lirez deux auteurs: Georges Perec
et Raymond Queneau.
Pour Perec, l’auteur doit réinventer l’acte d’écrire en y intégrant le futile,
l’inhabituel, l’hétérogène. Le jeu sur le langage devient signifiant par le biais
du puzzle, du mot croisé, du poème, du lipogramme. Pérec demande à son
lecteur de s’amuser. Il lui propose une œuvre qui offre une lecture plurielle et
fait participer la sagacité du lecteur, lequel doit “ lire ”pour “ lier.” Le premier
roman de Pérec, Les Choses raconte l’histoire d’un jeune couple, pris dans
l’engrenage de la société de consommation, fasciné par le bien-être matériel,
ils en refusent pourtant les compromissions. Etude sociologique, le livre frappe
par sa structure grammaticale, extrêmement élaborée (l’utilisation des temps
y est complexe. Plus tard, il écrit La Vie Mode d’emploi, récit de la vie d’un
immeuble parisien et de ses habitants. Le récit prend la forme d’un puzzle,
du fait de sa structure multidimensionnelle. On cernera l’immeuble à la fin
(contrairement à Balzac, ou Flaubert, où les lieux sont donnés dès le début). En
attendant, la description s’amorce: l’escalier, puis l’apparition, envoyée par une
agence immobilière qui se charge de louer l’appartement laissé vacant par la
mort d’un certain M. Winckler. Pérec aussi écrit un roman, la Disparition où la
lettre “e” n’apparait pas dans tout le roman.
Le Nouveau Théâtre bouscule les conventions dramatiques. Ionesco, et
Beckett par des moyens différents expriment le caractère absurde et tragique de
la condition humaine. Rappelez bien que nous avons parlé d’Artaud qui a voulu
changer la forme du théâtre. Genet conteste directement le monde mais avec un
lyrisme: ses pièces sont d’une actualité même pour nous.
La poésie est lyrique et patriotique pendant la guerre avec Eluard et Aragon.
C’est l’hégémonie du surréalisme. Avec Char, Saint-John Perse, Ponge la poésie
est plus élémentaire, c’est à dire qui renvoie aux éléments naturels. .
La Nouvelle critique s’oppose à la critique universitaire. Elle cherche des
approches différentes au texte, en étudiant le contexte social de sa création
(Lucien Goldman jette une nouvelle lumière sur Racine dans Le Dieu Caché.
Vous avez aussi Sur Racine de Barthes.) où la personnalité de l’auteur
(Bachelard), la structure ou la langue de l’œuvre. Ces idées de la nouvelle
critique se développent loin du grand public, qui reste fidèle à des œuvres
moins innovantes. Une œuvre critique d’une simplicité d’expression mais
d’une profondeur intellectuelle est le Baudelaire de Sartre. Sartre y démontre
comment Baudelaire a voulu la vie qu’il a menée, ce qui était pour ainsi dire son
projet (Rappelez-vous le poème l’Albatros). Son opus sur Flaubert ou Genet ne
sont pas si faciles à lire. Faute de place, je n’ai pas pu mettre les extraits de la
critique dans cette Unité, mais la lecture de quelques pages de ces auteurs vous
fera découvrir des aspects insoupçonnés des auteurs que vous avez déjà lus.
A Partir de 1975 – Incertitudes de Fin de Siècle : Les élans créateurs en
littérature sont rares avec le désenchantement de la société moderne et la crise
des valeurs. Mais parler de ce désenchantement fait la littérature. (Houellebecq
139
Littérature française en parle). Les journalistes aussi deviennent les écrivains. Éric Zemmour, dont
du 20e siècle nous avons parlé plus haut était journaliste (chroniqueur à la télévision) au
Figaro avant de devenir candidat aux élections présidentielles. Mais il a une
grande réputation de polémiste et écrivain. Il n’est pas le premier. Sartre, Camus,
étaient, eux aussi journalistes. Jean D’Ormesson était le rédacteur du Figaro et
romancier. Ainsi le métier de journalisme et d’écrivain ne sont pas exclusifs.
De même que l’enseignement. Les sciences sociales fournissent des thèmes
et les rapports sociaux, sociologiques politiques remplacent la littérature elle-
même. Les remises en question fécondes font place au conformisme culturel.
Les essayistes tiennent lieu de maîtres à penser. Témoignages, biographies et
autobiographies, ouvrages historiques romancés font recette.
Le roman retourne au vécu et aux formes traditionnelles du récit. Se détachent
pourtant sur cette production d’authentiques créateurs dont Tournier, Modiano,
Le Clézio, ou encore Volodine.
La poésie reste mal connue: du Bouchet, Jaccottet, Bonnefoy, Dupin élabore
des poèmes épurés, qui cherchent à rendre la conscience et la parole les plus
intenses.
Le théâtre est dominé plus par les metteurs en scène que les dramaturges. .
Planchon, Chéreau, Vitez, Peter Brook etc. sont les metteurs en scène. Mais
Dubillard, Vinaver, Grumberg, Koltès sont les dramaturges contemporains.
Berthold Brecht est présente dans le théâtre français pourtant il est allemand et
daté. Selon sa théorie, le spectateur doit garder la distance du spectacle auquel
il assiste: il ne doit pas s’identifier avec les personnages qu’il voit sur scène.
Comment le spectateur arrive à le faire? C’est la responsabilité du metteur en
scène.
Ainsi nous arrivons à la fin du XXe siècle. Dans cette leçon, il a été impossible
d’inclure même brièvement tous les auteurs. Même les auteurs que j’aime ne
pouvaient pas être inclus. L’idée directrice pour rédiger cette leçon était de vous
initier à la littérature du XXe siècle et de vous donner du goût à lire quelques-
unes ces œuvres. Et encore, d’aller plus loin, et voir si les idées de ces œuvres
pourraient vous être intéressantes et utiles.
1.7 Les nouveaux termes
Faites de la recherche pour y voir plus clair. Regardez où vous les rencontrez
dans la leçon.
a) Occupation allemande/ résistance/ collaboration
b) Littérature engagée et la responsabilité de l’écrivain (Quelle serait l’idéologie
contraire?)
c) Invention – innovation dans la littérature
d) Technique de l’écriture ou Fabrique de l’œuvre: Structure (chapitre,
paragraphe, description (du lieu, du personnage) mais aussi dialogue,
monologue), composition, Mise en abyme-
e) Le nouveau roman et la question de l’écriture
140
f) La conscience (de l’auteur), l’observation et l’écriture (la mise en forme) Les Grands
dans la littérature. Courants
Littéraires: Le Xxe
g) Le roman fleuve, le roman a clé, Siècle
h) Techniques du roman.
1.8 Questions
a) Au cours de la leçon, je vous ai signalé (avec le mot Question) quelques
questions qui étaient contextuelles. Ces questions sont valables en général
aussi. Reprenez-les ici en y ajoutant d’autres.
b) Comparez les héroïnes (les personnages féminins) que vous avez rencontrées
dans les œuvres étudiées.
c) Comparez Rousseau et l’image qu’il donne de lui-même dans ses
Confessions et/ou Rêveries avec ce que fait Marcel Proust dans son œuvre.
(Cela vous permettra de jeter une lumière sur le genre de l’autobiographie
(ou l’autofiction) qui est très particulier à ce siècle. Cela vous mènera à la
subjectivité (et bien entendu à l’objectivité)
d) Le réalisme de Flaubert, le naturalisme de Zola et le réalisme du XX e
siècle.
e) Le réalisme de Céline
f) Le langage de Céline, de Gide, de Sartre, de Camus.
g) La définition de littérature d’OuLiPo, du nouveau roman, selon
l’autofiction.
Cette leçon, vous permet d’avoir quelques idées concernant la formation de
la pensée française au XXe siècle et sa relation avec la littérature française
du XXe siècle. Il va de soi qu’on ne peut pas faire un résumé de ce siècle qui
est si proche qu’il n’a pas encore fini de nous influencer, que nous n’avons
pas encore compris complètement (Est-il jamais possible de comprendre le
passé dans son intégralité?)Mais vous êtes un peu mieux équipé à aborder
cette période (et aussi d’autres périodes). Notre but principal est d’éveiller
votre curiosité et de vous montrer où chercher de l’information.
1.9 Bibliographie/Références
1. Lagarde et Michard
2. Magnard
3. Larousse
4. Textes français, Histoire littéraire (Nathan)
1.10 Pour aller plus loin
Vous vous êtes rendu compte de la richesse, du dynamisme de la pensée française
du XXe siècle dont il est impossible de rendre compte même brièvement dans
141
Littérature française ces quelques pages. Je vous suggère d’approfondir votre lecture en lisant les
du 20e siècle anthologies que j’ai mentionnées plus haut. Il en existe d’autres aussi. Je
les consulte régulièrement, elles m’aident à faire un choix des œuvres. Mais
sachez que vous ne pouvez pas parler de la littérature sans avoir lu les œuvres
directement. Il ne suffit pas de lire les extraits, les commentaires, il faut lire
l’œuvre, faire son opinion et la faire confronter avec les opinions des autres.
Cela vous permet de voir plus clair dans l’extrait, et aussi dans l’œuvre et
l’auteur. C’est une méthode. Si vous en avez d’autres, signalez-les.
Pour mieux étudier le roman, consulter l’Univers du Roman- (Bourneuf,
Ouellet) ou Lire le théâtre (Anne Ubersfeld)
142
Les Grands
UNIT 2 LE ROMAN FRANÇAIS DU XXe Courants
Littéraires: Le Xxe
SIÈCLE Siècle
Plan
2.0 Objectifs
2.1 Introduction au roman du XXe siècle
2.2 Quelques grandes idées concernant le roman du XXe siècle
2.3 Les extraits des grands romanciers du XXe siècle dans l’ordre
alphabétique avec les questions sur chaque extrait
2.4 Questions sur l’ensemble des extraits (et même la littérature de la
période)
2.5 Bibliographie
2.0 Objectifs
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez vous familiariser avec les grandes idées
du roman français du XX siècle, et ainsi que les auteurs principaux.
2.1 Introduction au roman du XXe
siècle
Le roman français continue son évolution depuis le 19e siècle. Il s’affirme plus
que jamais comme le genre majeur de la littérature française. Les premières
années du siècle avaient déjà été marquées par d’éclatantes réussites (Le Grand
Meaulnes, remarquable et unique roman d’Alain Fournier, parait en 1913), mais
servi par sa souplesse d’adaptation à tous les tempéraments, le genre connaît
ensuite une extrême diversification en même temps que la plus abondante des
productions. Rares sont les écrivains qui ne l’ont pas pratiqué. Pensons un peu à
l’exemple de Sartre qui au début était un grand romancier (La Nausée était son
premier roman, écrit à l’âge de 34 ans. Il va en écrire encore, mais finalement
préfèrera le théâtre ou encore des essais.). Vous avez aussi d’autres exemples
de premier roman: Françoise Sagan (son premier roman Bonjour Tristesse écrit
à l’âge de 18 ans), Philippe Sollers (et son premier roman Une curieuse solitude
à l’âge de 22 ans), Raymond Radiguet (et ses deux romans – Le Diable au
corps et le Bal du comte d’Orgel à l’âge de 18 et 19 ans). En effet, il y a aussi
le prix du premier roman. Pour nous, notons que la prolifération romanesque
rend nécessairement insatisfaisant tout essai de classification et de présentation
synthétique.
Ceci dit, on peut dire que pour comprendre le roman qui est le genre majeur
du XXe siècle, il faut suivre l’évolution de la pensée en France (et en Europe)
pendant cette période. C’est ce nous avons fait pendant le survol. Relisez
surtout les parties de 2 à 7.
2.2 Quelques grandes idées sur le
roman du XXe siècle 143
Littérature française Au-delà de ces quelques grands auteurs dont vous allez lire les extraits
du 20e siècle pour illustrer la pensée du XXe siècle, il y a des phénomènes majeurs dans
la littérature: le dadaïsme et le surréalisme, le nouveau roman, l’OULIPO,
l’existentialisme, l’absurde dont il faut tenir compte.
a) Le dadaïsme et le surréalisme sont très proches l’un de l’autre non seulement
du point de vue de la chronologie, mais aussi sur le plan de l’idéologie et de
tempérament. Ils sont nés l’un après l’autre, le surréalisme suit le dadaïsme. Il
y a des écrivains qui sont communs à tous les deux: Tzara, Breton, Soupault,
Apollinaire. Par exemple c’est Tzara qui est fondateur du premier. Le dadaïsme
est fondé à Zurich en Suisse 1916 par Hugo Ball un révolutionnaire allemand.
En 1918, Tzara publie le manifeste Dada. Le nom de dada avait été choisi parce
que c’était le premier mot sur lequel ils sont tombés pendant la recherche dans
le dictionnaire. Les fondateurs du dadaïsme refusent l’engagement politique,
le conformisme en matière esthétique. Ils professent une sorte de nihilisme,
l’anarchisme dans l’art. Ils se comportement de façon provocatrice. Tzara croit
que les mots pris par hasard peuvent former un poème. Marcel Duchamp met
les objets industriels comme une œuvre d’art. Apollinaire est dadaïste au début.
Le dadaïsme subit une transformation quant Tzara arrive à Paris. Mais certains
traits du dadaïsme persisteront dans le surréalisme.
Breton avait fondé la revue Littérature en 1919 mais quand il reçoit Tzara à
Paris, celui-ci transforme la revue. Après la rencontre de Breton avec Freud
en 1921, en 1922, Breton déclare que le dadaïsme est stérile. Breton publie
les deux Manifestes du surréalisme et le surréalisme est fondé officiellement
en 1924. Breton, Aragon, Eluard adhèrent au parti communiste, mais en 1933
Breton en est exclu.
Quelques idées phares du surréalisme :
Rêve et Réalité: le terme même de surréalisme évoque la conviction qu’ont les
surréalistes que rêve et réalité ne font qu’un et forment ce qu’on peut appeler
une surréalité. Les surréalistes sont passionnés par l’hypnose.
L’écriture automatique: La définition que donne Breton du surréalisme dans
le manifeste de 1924 met en avant la pratique de l’écriture automatique. Le poète
surréaliste est une sorte de récepteur qui transcrit, sans exercer le contrôle de la
raison, tout ce qui vient de son psychisme. La lecture de Freud exerce une forte
influence sur les surréalistes.
Arbitraire et absurde: Se libérer des censures rationnelles, morales ou
esthétiques débouche sur la production d’images et de phrases à la limite de
l’absurde. C’est l’expression même de la poésie pour les surréalistes.
Provocation: Les surréalistes ont hérité des dadaïstes le goût pour la provocation.
C’est ce que Sartre et les autres écrivains diront les actes gratuits.
La question politique: Sur la question de l’engagement politique d’écrivain
les surréalistes ne sont pas tous d’accord. Breton reste fidèle à la ligne du non-
alignement. Aragon, Eluard adhèrent au parti communiste.
Formes: Les surréalistes sont surtout poètes, mais Dali, Magritt, Klee sont
peintres. Breton et Aragon ont aussi essayé le roman.
144
2. OULIPO: Ce mot qui est un acronyme (Ouvroir de Littérature Potentielle) Le Roman Français
(analyser tous ces mots pour comprendre ce qui était le but du groupe), renvoie Du Xxe Siècle
à un groupe d’auteurs dont plusieurs sont mathématiciens (Queneau, Jacques
Roubaud). On a voulu les appeler procéduriers (ou procéduriers, - vous voyez
que ce terme est plutôt négatif, à cause de la présence du terme «rien»
là-dedans) pour eux parce qu’ils ont inventé les procédés poétiques (comme
les surréalistes). Raymond Queneau, Jacques Roubaud, Georges Perec, Jacques
Bens etc. étaient les membres de ce groupe. Le poème Cent Mille Milliards
de poèmes de Queneau est un exemple de sa créativité. Il s’agit de 14 sonnets
de 14 vers rangés séparément de telle manière que chaque vers de chaque
sonnet peut se combiner avec les autres vers des autres sonnets. Ainsi il est
presque impossible d’arriver au bout du recueil de ces poèmes. Je vous invite de
consulter l’entrée sur le net. Un autre bon exemple de ce que Queneau voulait
faire est de lire ses Exercices de Style dans lequel il écrit de plus de 100 façons,
la même petite anecdote: un type qui monte dans le bus, marche sur les pieds
d’un autre passager et descend plus loin à la gare. Chaque fois, c’est le style
de narration qui change et nous découvrons un aspect particulier de l’incident.
Vous avez lu son Pour un Art poétique dans la leçon sur la poésie. Un autre
écrivain du groupe est Georges Pérec qui a écrit tout un roman sans employer
la lettre « e ». (Essayez d’encire une phrase en appliquant cette contrainte.)
Un autre roman qu’il a écrit est la Vie mode d’emploi, qui a une structure
d’un puzzle: il y raconte les évènements dans la vie des habitants d’un grand
immeuble et comment ils s’emboitent.
3. LE NOUVEAU ROMAN: Contre le réalisme littéraire, se lève non seulement
le surréalisme, mais aussi le nouveau roman, dont la théorie est préparée par
plusieurs écrivains: Michel Butor, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet,
Jean Ricardou. Ils ont aussi produit des œuvres d’une qualité exceptionnelle
qui dépasse les formes conventionnelles. La Modification de Butor est écrite à
la deuxième personne, les romans de Nathalie Sarraute gomment les marques
évidentes d’identification des personnages et sont intégrées dans leur discours
qu’ils soient ouverts ou internes. Mais plus importants sont leurs écrits
théoriques: les articles de Butor regroupés en Répertoire et l’Ere du soupçon de
Sarraute vous feront découvrir les auteurs des siècles passes. Claude Simon
obtient même le prix Nobel.
4. L’EXISTENTIALISME: L’existentialisme est un courant philosophique et
littéraire qui considère que l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres
actions, celles-ci n’étant pas prédéterminées par des doctrines théologiques,
philosophiques ou morales. L’existentialisme considère chaque individu
comme un être unique maître de ses actes, de son destin et des valeurs qu’il
décide d’adopter. C’est l’individualisme extrême qui en principe peut s’opposer
à l’humanisme: ainsi Sartre était-il obligé de faire une apologie en écrivant:
L’existentialisme est aussi un humanisme. Ne parlons pas de l’opposition que
Sartre doit vivre quand il s’engage dans le marxisme. (Voir Le Diable et le
bon dieu.) Quant aux obstacles que rencontre l’homme dans sa quête de son
essence, le en -soi, pour -soi et pour autrui se trouvent concrètement démontrés
dans les différentes pièces de théâtre de Sartre car c’est comme ca que l’homme
(sartrien) se trouve dans la situation, a chaque fois.
145
Littérature française 5. ABSURDE : Absurde désigne un courant de pensée, notamment littéraire,
du 20e siècle qui considère que les rapports que l’homme entretient avec le monde sont
dénués de sens. Beckett, Camus ou Ionesco sont les auteurs qui le montrent
à leur façon. IL est aussi à noter que l’existentialisme de Sartre aussi aborde
le même thème, puis que l’effort de chaque individu est de réaliser sa propre
essence. C’est son projet, c’est sa visée.
4.3 Les extraits des grands
romanciers du XXe siècle dans
l’ordre alphabétique avec
les questions sur chaque extrait
Nous sommes maintenant prêts à aborder le roman du XXe siècle (en extraits).
Quant au choix et la présentation des extraits, ils ne peuvent donc apparaitre
qu’arbitraires et manifestement incomplets. Nous avons voulu simplement
présenter les œuvres monumentales (majeures) de cette prodigieuse période et
caractériser quelques grands types de roman. Nous en verrons ainsi quelques
extraits, dans la mesure du possible.
ALBERT CAMUS : (1913-1960) Qui n’a pas lu L’Etranger de Camus? Qui
ne cite pas de temps en temps son héros Meursault? A part L’Etranger, Camus a
écrit La Peste et La Chute (sans compter les nouvelles L’Exil et le Royaume) dans
toute son œuvre, le thème de l’absurde, les exemples de l’absurde et les réactions
à l’absurde se présentent. Concrètement, cela représente la condamnation des
injustices, la défense de la liberté, c’est aussi une conception très individualiste
de la lutte sociale et politique: pourtant le thème de la solidarité entre les
hommes devant l’absurde est quelque chose qui distingue Camus de Sartre.
Comme illustration, nous lirons la fin de La Peste.
Publié en 1947, ce roman a été perçu comme l’image de la guerre ou du
fascisme. Le roman décrit les comportements des hommes face au fléau de la
peste. Le fléau ravage la ville d’Oran et nous voyons les réactions de plusieurs
personnes. Dans la dernière page, on apprend que le docteur Rieux, qui a
combattu l’épidémie, est le narrateur de cette chronique.
EXTRAIT : POUR NE PAS ETRE DE CEUX QUI SE TAISENT
Rieux montait déjà l’escalier. Le grand ciel froid
scintillait au-dessus des maisons et, près des collines,
les étoiles durcissaient comme des silex. Cette nuit
n’était pas si différente de celle où Tarrou et lui étaient
venus sur cette terrace pour oublier la peste. La mer
était plus bruyante qu’alors, au pied des falaises. L’air
était immobile et léger, délesté des souffles sales
qu’apportait le vent tiède de l’automne. La rumeur de
la ville, cependant battait toujours le pied des terrasses
avec un bruit de vagues. Mais cette nuit était celle de
la délivrance, et non de la révolte. Au loin, un noir
rougeoiement indiquait l’emplacement des boulevards
et des places illuminés. Dans la nuit maintenant livrée,
146
le désir devenait sans entraves et c’était son grondement Le Roman Français
qui parvenait jusqu’à Rieux. Du Xxe Siècle
Du port obscur montèrent les premières fusées des
réjouissances officielles. La ville les salua par une
longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et
celles que Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou
coupables, étaient oubliés. Le vieux avait raison, les
hommes étaient toujours les mêmes. Mais c’était leur
force et leur innocence et c’est ici que, par dessus toute
douleur, Rieux sentait qu’il les rejoignait. Au milieu
de cris qui redoublaient de force et de durée, qui se
répercutaient longuement jusqu’au pied de la terrasse,
à mesure que les gerbes multicolores s’élevaient plus
nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida
alors de rédiger le récit qui s’achève ici, pour ne pas
être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur
des pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de
l’injustice et de la violence qui leur avaient été faite,
et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu
des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à
admirer que des choses à mépriser.
Mais il savait cependant que cette chronique ne
pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle
ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait
fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir
encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré
leurs déchirements personnels, tous les hommes qui,
ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les
fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins.
Ecoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient
de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était
toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en
joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le
bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il
peut rester pendant des dizaines d’années endormi
dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment
dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs
et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait
où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la
peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans
une cité heureuse.
La Peste (1947), Gallimard.
Piste de lecture: Comment expliquer que le docteur Rieux ne participe pas à
l’allégresse générale?
LOUIS-FERDINANT CELINE (1894-1961) tire, de l’expérience d’une
existence aventureuse, une œuvre, le Voyage au bout de la nuit (1932), aussi
147
Littérature française singulière que son auteur. Il y dénonce le monde moderne, la guerre, le
du 20e siècle machinisme et la puissance de l’argent. Il est antisémite et d’un anarchisme
foncier, Céline se caractérise par un style très âpre, souvent argotique, dont
l’originalité explique l’intérêt que lui porte la critique moderne. Nous lirons un
extrait où Bardamu raconte son expérience de l’Amérique où il va chercher du
travail.
EXTRAIT C’ÉTAIT ÇA, FORD?
Ils m’ont parlé, les passants comme le sergent m’avait
parlé dans la forêt. « Voila ! qu’ils m’ont
dit. Vous pouvez pas tromper, c’est juste en face de
vous. »
Et j’ai vu en effet des grands bâtiments trapus et vitres,
des sortes de cages à mouches sans fin, dans lesquelles
on discernait des hommes à remuer, mais remuer à
peine, comme s’ils ne se débattaient plus que faiblement
contre je ne sais quoi d’impossible. C’était ça, Ford?
Et puis tout autour et au-dessus jusqu’au ciel un bruit
lourd et multiple et sourd de torrents d’appareils, dur
l’entêtement des mécaniques à tourner, rouler, gémir,
toujours prêtes à casser et ne cassant jamais.
« C’était donc ici que je me suis dit…C’est pas
excitant… » C’était même pire que tout le reste. Je me
suis approché de plus près, jusqu’à la porte où c’était
écrit sur une ardoise qu’on demandait du monde.
J’étais pas le seul à attendre. Un de ceux qui patientait
là m’a appris qu’il y était lui depuis deux jours, et au
même endroit encore. Il était venu de Yougoslavie,
cette brebis, pour se faire embaucher. Un autre miteux
m’a adressé la parole, il venait bosser qu’il prétendit,
rien que pour son plaisir, un maniaque, un bluffeur.
Dans cette foule presque personne ne parlait l’anglais.
Il s’épiait entre eux comme des bêtes sans confiance,
souvent battues. De leur masse montait l’odeur
d’entrejambes urineux comme à l’hôpital. Quand ils
vous parlaient on évitait leur bouche à cause que le
dedans des pauvres sent déjà la mort.
Il pleuvait sur notre petite foule. Les files se tenaient
comprimées sous les gouttières. C’est très compressible
les gens qui cherchent du boulot. Ce qu’ils trouvaient
de bien chez Ford, que m’a expliqué le vieux Russe
aux confidences, c’est qu’on y embauchait n’importe
qui et n’importe quoi. « Seulement, prends garde, qu’il
a ajouté pour ma gouverne, faut pas crâner chez lui,
parce que si tu crânes on te foutra à la porte en moins
de deux et tu seras remplacé en moins de deux aussi
148 par une des machines mécaniques qu’il a toujours
prêtes et t’auras le bonsoir alors pour y retourner ! » Le Roman Français
Il parlait bien le parisien ce Russe, à cause qu’il avait Du Xxe Siècle
été « taxi » pendant des années et qu’on l’avait vidé
après une affaire de cocaïne à Bezons, et puis en fin
de compte qu’il avait joué sa voiture au zanzi avec un
client à Biarritz et qu’il avait perdu.
C’était vrai, ce qu’il m’expliquait qu’on prenait
n’importe qui chez Ford. Il avait pas menti. Je me
méfiais quand même parce que les miteux ça délire
facilement. Il y a un moment de la misère où l’esprit
n’est plus déjà tout le temps avec le corps. Il s’y trouve
vraiment trop mal. C’est déjà presqu’une âme qui vous
parle. Ce n’est pas responsable une âme.
Voyage au bout de la nuit, (1932)
Piste de lecture: Etudiez la diversité des niveaux de langue employés (soutenu,
courant, familier, vulgaire). En choisissant son niveau, le narrateur a-t-il indiqué
la classe à laquelle il appartient ou avec laquelle il est solidaire? Contre qui est-
il solidaire? (150 mots)
COLETTE : (1830-1954) seule romancière parmi la pléiade de romanciers de
l’entre-deux-guerres, mérite d’être citée ici parce que le sentiment de la nature
était l’une de ses plus constantes inspirations. Mais son œuvre, qui lui valut
une grande célébrité, est très diverse: ses héroïnes, très proches d’elle-même,
manifestent une volonté d’indépendance et de libre accomplissement, liée à
l’évolution de la condition de la femme et fort nouvelle à l’époque.
Parmi les nombreuses œuvres de Colette, citons celles qui évoquent beaucoup
de poésie, les paysages de sa Bourgogne natale, la Maison de Claudine (1922),
La Naissance du jour (1928) ou Le souvenir de sa mère Sido (1929) et ses
études de mœurs, reliées aux épisodes de sa vie, Chéri (1920, Le Blé en herbe
(1923). Animée d’un grand amour pour les animaux, Colette leur prête une vie
intérieure avec une remarquable subtilité (Dialogue de bêtes, 1904, La Chatte,
1933). Il faut aussi voir dans l’œuvre de Colette le féminisme à sa façon, avec
une sensibilité féminine, très proche de la nature.
Dans les Vrilles de la vigne, Colette qui vient de rompre avec son mari, chante le
bonheur de sa liberté retrouvée. Se promenant en baie de Somme, elle retrouve
l’émerveillement de son enfance, indissolublement liée au souvenir de sa mère,
qui l’a initiée à la nature.
EXTRAIT FORET DE CRECY
A la première haleine de la forêt, mon cœur se gonfle.
Un ancien moi-même se dresse, trésaille d’une triste
allégresse, pointe les oreilles, avec des narines ouvertes
pour boire le parfum.
Le vent se meurt sous les allées couvertes, où l’air se
balance à peine, lourd, musqué…Une vague molle
de parfum guide les pas vers la fraise sauvage, qui
murit ici en secret, noircit, tremble et tombe, dissolue 149
Littérature française lentement en suave pourriture dont l’arôme se mêle
du 20e siècle à celui d’un chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à
celui d’une ronde de champignons blancs… Ils sont
nés de cette nuit, et soulèvent de leurs têtes le tapis
craquant de feuilles et de brindilles…Ils sont d’un
blanc fragile et mat de gant neuf, emperlés, moites
comme un nez d’agneau ; ils embaument la truffe
fraîche et la tubéreuse.
Sous la futaie centenaire, la verte obscurité ignore le
soleil et les oiseaux. L’ombre impérieuse des chênes
et des hêtres a banni du sol l’herbe, la fleur, la mousse
et jusqu’à l’insecte. Un écho nous suit, inquiétant, qui
double le rythme de nos pas… On regrette le ramier,
la mésange ; on désire le bond roux d’un écureuil ou
le lumineux petit derrière des lapins…Ici la forêt,
ennemie de l’homme, l’écrase.
Tout près de ma joue, collée au tronc de l’orme où
je m’adosse, dors un beau papillon crépusculaire dont
je sais le nom: lykénée…Clos, allongé en forme de
feuille, il attend son heure. Ce soir, au soleil couché,
demain, à l’aube trempée, il ouvrira ses lourdes ailes
bigarrées de fauve, de gris et de noir. Il s’épanouira
comme une danseuse tournoyante, montrant deux
autres ailes plus courtes, éclatantes, d’un rouge de
cerise mûre, barrées de velours noir, dessous voyants,
juponnage de fête et de nuit qu’un marteau neutre,
durant le jour, dissimule…
Les Vrilles de la vigne, “ En baie de Somme” (1908)
AXES D’ANALYSE: Séparer la réalité concrète et les images dont recouvre
Colette cette réalité, pour montrer son tempérament, son attitude, ses états
d’âme. Montrer comment cette écriture est tout à fait opposée à l’attitude
intellectuelle.
ANDRÉ GIDE (1869-1951) tient, tant par ses propres productions que par ses
analyses critiques, une place des plus importantes dans la littérature française.
Son œuvre, d’une grande diversité mais qui trouve son unité dans l’analyse du
moi, se fit d’abord provocatrice par la revendication d’une totale liberté d’être
sans aucune limite morale (Les Nourritures terrestres, recueil d’homosexualité
(Si le grain ne meurt, 1919). Cet inquiéter devint cependant l’entre-deux-
guerres, l’un des maîtres à penser du temps et ses engagements eurent un
grand retentissement (cf. sa critique du colonialisme dans le Voyage au Congo,
(1927, son adhésion au communisme puis sa critique du stalinisme, le retour
d’U.R.S.S., 1936).
Il renouvelle le roman avec Les Faux Monnayeurs (1926) qui est le roman
dans le roman (ou le roman en abyme) après avoir écrit des romans de facture
classique (La Porte étroite, 1909, La Symphonie pastorale, 1919). Un des
150
personnages principaux des Faux Monnayeurs est un romancier qui écrit lui- Le Roman Français
même - sous le même titre et avec les mêmes personnages ! Un roman au fil de Du Xxe Siècle
l’intrigue romanesque à laquelle il prend part. Les Caves du Vatican parodie les
procédés du roman d’aventures.
Nous choisissons un extrait de Les Faux Monnayeurs: amoureux de Laura, une
jeune femme qu’il a rencontrée, Edouard s’interroge, dans ce passage, sur les
effets de cet amour.
EXTRAIT Journal d’Edouard
18 octobre: Laura ne semble pas se douter de sa
puissance ; pour moi qui pénètre dans le secret de mon
cœur, je sais bien que jusqu’à ce jour, je n’ai pas écrit
une ligne qu’elle n’ait indirectement inspirée. Près de
moi, je la sens enfantine encore, et toute l’habileté de
mon discours, je ne la dois qu’à mon désir constant
de l’instruire, de la convaincre, de la séduire. Je ne
vois rien, je n’entends rien, sans penser aussitôt: qu’en
dirait-elle? J’abandonne mon émotion et ne connais
plus que la sienne. Il me parait même que si elle
n’était pas là pour me préciser, ma propre personnalité
s’éperdrait en contours trop vagues: je ne me rassemble
et ne me définis qu’autour d’elle. Par quelle illusion
ai-je pu croire jusqu’à ce jour que je la façonnerais
à ma ressemblance? Tandis qu’au contraire c’est moi
qui me pliais à la sienne ; et je ne le remarquais pas
! Ou plutôt: par un étrange croisement d’influences
amoureuses, nos deux êtres réciproquement, se
déformaient. Involontairement, inconsciemment,
chacun des deux êtres qui s’aiment se façonne selon
l’exigence de l’autre, travaille à ressembler à cette idole
qu’il contemple dans le cœur de l’autre…Quiconque
aime vraiment renonce à la sincérité.
C’est ainsi qu’elle m’a donné le change. Sa pensée
accompagnait partout la mienne. J’admirais son goût,
sa curiosité, sa culture et je ne savais pas que ce n’était
pas que par amour pour moi qu’elle s’intéressait si
passionnément à tout ce dont elle me voyait s’éprendre.
Car elle ne savait rien découvrir. Chacune de ses
admirations, je le comprends aujourd’hui, n’était pour
elle qu’un lit de repos où allonger sa pensée contre
la mienne ; rien ne répondait en ceci à l’exigence
profonde de sa nature. » Je ne m’ornais et ne me parais
que pour toi, » disait-elle. Précisément, j’aurais voulu
que ce ne fût que pour elle et qu’elle cédât, ce faisant,
à quelque intime besoin personnel.
Les Faux- Monnayeurs, 1925
Piste de lecture: Quelle sorte d’influence Laura exerce-t-elle sur le narrateur?
151
Littérature française Que comprenez-vous par la phrase: Quiconque aime vraiment renonce à la
du 20e siècle sincérité? » (150 mots).
ANDRÉ MALRAUX (1901-1976) connut d’abord l’aventure dans une Asie en
proie aux conflits révolutionnaires (séjours en Indochine de 1923 à 1928. C’est
le cadre de ses premiers romans: Les Conquérants (1928), La Voie royale (1930)
dont les personnages cherchent dans l’action le moyen de conjurer la peur de
la mort. La Condition humaine (1933) assurément son chef-d’œuvre, reprend
ce thème mais le dépasse: c’est la solidarité dans l’action, la fraternité que crée
l’engagement collectif, qui donnent un sens à la vie humaine et surmontant
l’angoisse de la mort, justifient son sacrifice.
Inspiré à Malraux par sa participation à la guerre civile espagnole, dans les
rangs républicains, l’Espoir (1938) reprend ces mêmes contenus sur le rythme
trépidant d’une sorte de reportage romancé (le sujet fut d’abord traité sous
forme de film). Les Noyers de l’Altenbourg (1945), dernier roman de Malraux,
évoque les débuts du second conflit mondial au cours duquel il s’illustra dans
les rangs de la Résistance.
Après la guerre, Malraux roua une indéfectible fidélité au général de Gaulle
dont il fut le ministre des Affaires Culturelles de 1958 à 1969. Ses dernières
ouvres sont une méditation sur le sens de cette action politique (Antimémoires,
1967, Les Chênes qu’on abat, 1971). On lui doit aussi de profonde méditation
sur l’art, cet « antidestin» qui, plus encore que l’action, donne un sens à la vie
humaine (Les Voix du Silence, 1951).
EXTRAIT: LA CONDITION HUMAINE
Ce roman mêle action et réflexion philosophique.
La première page du livre est à cet égard révélatrice.
A Shanghai, en 1927, au moment où les troupes du
Kouo-Min-Tang (parti nationaliste) de Chang-Kai-
Sek vont envahir la ville, une insurrection communiste
se prépare. Tchen, un anarchiste, est chargé de tuer un
marchand d’armes.
21 mars 1927.
Minuit et demi.
Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire? Frapperait-
il au travers? L’angoisse lui tordait l’estomac ; il
connaissait sa propre fermeté, mais n’était capable en
cet instant que d’y songer avec hébétude, fasciné par ce
tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur
un corps moins visible qu’une ombre, et d’où sortait
seulement ce pied à demi incliné par le sommeil,
vivant quand même – de la chair d’homme. La seule
lumière venait du building voisin: un grand rectangle
d’électricité pâle, coupé par les barreaux de la fenêtre
dont l’un rayait le lit juste au-dessous du pied comme
pour en accentuer le volume et la vie. Quatre ou cinq
klaxons grincèrent à la fois. Découvert? Combattre,
152
combattre des ennemis qui se défendant, des ennemis Le Roman Français
éveillés ! Du Xxe Siècle
La vague de vacarme retomba: quelque embarras de
voiture (il y avait encore des embarras de voitures, là-
bas, dans le monde des hommes …) Il se retrouva en
face de la tache molle de la mousseline et du rectangle
de lumière, immobiles dans cette nuit où le temps
n’existait plus.
Il se répétait que cet homme devait mourir. Bêtement:
car il savait qu’il le tuerait. Pris ou non, exécuté ou
non, peu importait. Rien n’existait que ce pied, cet
homme qu’il devait frapper sans qu’il se défendît –
car, s’il se défendait, il appellerait.
Les paupières battantes, Tchen découvrait en lui,
jusqu’à la nausée, non le combattant qu’il attendait,
mais un sacrificateur. Et pas seulement aux dieux qu’il
avait choisis: sous son sacrifice à la révolution grouillait
un monde de profondeurs auprès de quoi cette nuit
écrasée d’angoisse n’était que clarté…”Assassiner
n’est pas seulement tuer…” Dans ses poches, ses
mains hésitantes tenaient, la droite un rasoir fermé,
la gauche un court poignard. Il les enfonçait le plus
possible, comme si la nuit n’eût pas suffi à cacher ses
gestes. Le rasoir n’était plus sûr, mais Tchen sentait
qu’il ne pourrait jamais s’en servir ; le poignard lui
répugnait moins. Il lâcha le rasoir dont le dos pénétrait
dans ses doigts crispés ; le poignard était nu dans sa
poche, sans gaine. Il le fit passer dans sa main droite,
la gauche retombant sur la laine de son chandail
et y restant collée. Il éleva légèrement le bras droit,
stupéfait du silence qui continuait à l’entourer, comme
si son geste eût dû déclencher quelque chute. Mais
non, il ne se passait rien: c’était toujours à lui d’agir.
La Condition Humaine (1933), Chapitre premier, Gallimard.
QUESTION: Comment l’auteur fait-il entrer le lecteur dans la conscience du
meurtrier? (100 mots)
FRANÇOIS MAURIAC (1885-1970) choisit, comme cadre de ses roman,
les landes de son bordelais natal et comme, milieu, la bourgeoisie catholique
dont il était issu. Dans cet univers étroit, il peint, avec un sobre réalisme, des
êtres prisonniers de passions morbides ou d’un destin sans issue et dénonce le
pharisaïsme d’une bourgeoisie possédante qui se donne bonne conscience par la
pratique religieuse, sans aucune ouverture à l’autre. Après le Baiser aux lépreux
(1922), Génitix (1923), le Désert de l’amour (1926), ses chefs d’œuvre sont
sans doute Thérèse Desqueyroux (1926), et Le Nœud de vipères (1932). Après
la guerre, durant laquelle il participa à la résistance (cf. le Cahier Noir 1943),
Mauriac poursuivit son œuvre romanesque (Le Sanguin 1951); Un adolescent
153
Littérature française d’autrefois 1969) tout en se révélant un braillant journaliste politique dont le
du 20e siècle talent de polémiste était redouté.
EXTRAIT: THERESE DESQUEYROUX
Epouse de Bernard, propriétaire terrien dans les
Landes, Thérèse vit enfermée dans la solitude d’un
mariage sans amour. Elle se souvient ici de l’acte
qu’elle a commis: la tentative d’empoisonnement de
son mari.
EXTRAIT Elle demeura muette.
C’est ce jour du grand incendie de Mano. Des hommes
entraient dans la salle à manger ou la famille déjeunait
en hâte. Les uns assuraient que le feu paraissait très
éloigné de Saint-Clair ; d’autres insistaient pour
que sonnait le tocsin. Le parfum de la résine brulée
imprégnait ce jour torride et le soleil était comme
sali. Thérèse revoit Bernard, la tête tournée, écoutant
le rapport de Balion, tandis que sa forte main velue
s’oublie au-dessus du verre et que les gouttes de Fowler
tombent dans l’eau. Il avale d’un coup le remède sans,
qu’abrutie de chaleur, Thérèse ait songé à l’avertir qu’il
a doublé sa dose habituelle. Tout le monde a quitté
la table- sauf elle qui ouvre des amandes fraiches,
indifférente, étrangère à cette agitation, désintéressée
de ce drame, comme tout drame autre que le sien. Le
tocsin ne sonne pas. Bernard rentre enfin: « Pour une
fois, tu as eu raison de ne pas t’agiter: c’est du côté
de Manu que ça brûle… » Il demande: « Est-ce que
j’ai pris mes gouttes? » et sans attendre la réponse, de
nouveau il en fait tomber dans son verre. Elle s’est tue
par paresse, sans doute, par fatigue. Qu’espère-t-elle à
cette minute? « Impossible que j’aie prémédité de me
taire. »
Pourtant, cette nuit-là, lorsqu’au chevet de Bernard
vomissant et pleurant, le docteur Pédemay l’interrogea
sur les incidents de la journée, elle ne dit rien de ce
qu’elle avait vu à table. Il eut été pourtant facile, sans
se compromettre, d’attirer l’attention du docteur sur
l’arsenic que prenait Bernard. Elle aurait pu trouver
une phrase comme celle-ci: « Je ne m’en suis pas
rendu compte au moment même…Nous étions tous
affolés par cet incendie…mais je jurerais, maintenant,
qu’il a pris une double dose… » Elle demeura muette ;
éprouva-t-elle seulement la tentation de parler? L’acte
qui, durant le déjeuner, était déjà en elle à son insu,
commença alors d’émerger du fond de son être –
informe encore, mais à demi baigné de conscience.
154
Après le départ du docteur, elle avait regardé Bénard Le Roman Français
endormi enfin: elle songeait: « Rien ne prouve que ce Du Xxe Siècle
soit cela ; ce peut être une crise d’appendicite, bien
qu’il n’y ait aucun autre symptôme…ou un cas de
grippe infectieuse… » Mais Bernard, le surlendemain,
était sur pied. « Il y avait des chances pour que ce fût
cela. » Thérèse ne l’aurait pas juré ; elle aurait aimé à
en être sûre. « Oui, je n’avais pas du tout le sentiment
d’être la proie d’une tentation horrible ; il s’agissait
d’une curiosité un peu dangereuse à satisfaire. Le
premier jour ou, avant que Bernard entrât dans la salle,
je fis tomber des gouttes de Fowler dans son verre, je
me souviens d’avoir répété: « Une seule fois, pour en
avoir le cœur net… je saurai si c’est cela qui l’a rendu
malade. Une seule fois, et ce sera fini. »
Thérèse Desqueyroux, (1927)
Piste de lecture: Etudiez la composition de l’extrait: la présence de l’incendie,
mais surtout les temps verbaux et parmi eux, le présent. (150 mots)
GEORGES PEREC (1936-1982) était un grand expérimentateur de roman.
Cruciverbiste (c’est à dire une personne qui prépare les mots croisés dans une
revue, l’Express en l’occurrence), Pérec a écrit des romans où il joue avec la
forme ou la langue. Cette recherche formelle n’est pas gratuite, car son but
est de gager le roman d’un moule conventionnel. Le premier roman qui le
fait connaître, Les Choses, est « l’histoire des années 60 ». Les énumérations
y abondent, non en tant qu’un procédé littéraire, mais comme une tentative
pour rendre compte de la production du monde. Son roman Disparition est
entièrement écrite sans avoir utilisé la lettre « e ». Au fond, je me donne des
règles pour être totalement libre” disait-il. Il faisait partie du groupe OULIPO
dont les membres écrivaient des œuvres sur l’utilisation de contraintes
formelles, littéraires ou mathématiques. La Vie mode d’emploi est un roman où
s’emboîtent à la façon d’un puzzle les histoires individuelles des habitants d’un
seul immeuble. Nous lisons un extrait de Les Choses (1965)
Le couple que forment Sylvie et Jérôme a confondu le bonheur et la
consommation. Loin de combler le vide de leur existence, les objets qu’ils
achètent vont peu à peu les encombrer, jusqu’à les séparer.
EXTRAIT: ENTRE EUX SE DRESSAIT L’ARGENT
L’économique, parfois, les dévorait tout entiers. Ils
ne cessaient pas d’y penser. Leur vie affective même,
dans une large mesure, en dépendait étroitement. Tout
donnait à penser que quand ils étaient un peu riches,
quand ils avaient un peu d’avance, leur bonheur
commun était indestructible; nulle contrainte ne
semblait limiter leur amour. Leurs goûts, leur fantaisie,
leur invention, leurs appétits se confondaient dans une
liberté identique. Mais ces moments étaient privilégiés;
il leur fallait plus souvent lutter: aux premiers signes de
155
Littérature française déficit, il n’était pas rare qu’ils se dressent l’un contre
du 20e siècle l’autre. Il s’affrontait pour un rien, pour cent francs
gaspillés, pour une paire de bas, pour une vaisselle
pas faite. Alors, pendant de longues heures, pendant
des journées entières, ils ne se parlaient plus. Ils
mangeaient l’un en face de l’autre, rapidement, chacun
pour soi, sans se regarder. Ils s’asseyaient chacun dans
un coin du divan, se tournant à moitié le dos. L’un ou
l’autre faisaient d’interminables réussites.
Entre eux se dressait l’argent. C’était un mur, une
espèce de butoir qu’ils venaient heurter à chaque instant.
C’était quelque chose de pire que la misère: la gêne,
l’étroitesse, la minceur. Ils vivaient le monde clos de
leur vie close, sans avenir, sans autres ouvertures que
des miracles impossibles, qui ne tenaient pas debout.
Ils étouffaient, Ils se sentaient sombrer.
Ils pouvaient certes parler d’autre chose. D’un livre
récemment paru, d’un metteur en scène, de la guerre,
ou des autres, mais il leur semblait parfois que leurs
seules vraies conversations concernaient l’argent, le
confort, le bonheur.
Les Choses, (1965)
Pistes de lecture: Expliquez le rôle que l’argent jouait dans leur vie.
MARCEL PROUST (1871-1922) publie les sept volumes d’A la recherche
du temps perdu à partir de 1913, les derniers ne paraissant qu’après sa mort:
Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleurs (1918), Le côté
de Guermantes 1920, Sodome et Gomorhe, 1922, Le temps retrouvé 1927.
L’unité de ce vaste ensemble est assurée par la présence du Narrateur- qui ne se
confond pas totalement avec la personne de Proust- le retour des personnages.
De cette œuvre colossale, trois aspects majeurs peuvent être brièvement mis en
évidence:
L’analyse d’un mécanisme psychologique complexe, la mémoire sensitive: la
rencontre d’une sensation, identique à celle que notre mémoire a enregistrée
autrefois et à l’insu de notre conscience, peut faire ressurgir en nous toutes les
impressions liées à ce moment du passé, nous transportant ainsi hors du temps.
La saveur d’une madeleine trempée dans une tasse de thé, le parfum de lilas
un soir d’orage, la phrase musicale d’une sonate en sont autant d’exemples qui
permettent au Narrateur de remonter le cours du temps.
Entrainé ainsi à une observation psychologique minutieuse, Marcel Proust fait
preuve d’une rare subtilité dans l’analyse des sentiments. Le moyen de cette
patiente investigation est un style très ample: la phrase, surchargée de détails,
rallongée de multiples incidentes peut sembler interminable, impose en tout cas
la participation la plus attentive du lecteur.
b) Un roman qui est son propre sujet: telle apparait être l’innovation majeure de
Proust au plan de la technique romanesque. Au début de l’œuvre une sensation
156
(la saveur de la madeleine) déclenche le flot de souvenirs au fil desquels se Le Roman Français
construit la Recherche. Réfléchissant dans le dernier volume sur le sens de cette Du Xxe Siècle
expérience, Proust y découvre l’invitation à créer une œuvre qui échappe à la
continuité de l’écoulement du temps et qui est précisément, celle qu’il vient
d’écrire: le lecteur perçoit ainsi que le sujet de ce roman était l’histoire de sa
propre genèse.
c) La chronique d’une société qui s’en va: œuvre d’introspection, la Recherche
est aussi une remarquable observation sociale riche d’enseignements sur
les dernières années du 19e siècle. C’est une peinture de la haute société où
s’affrontent les représentants de la vieille aristocratie (La famille de Guermantes)
et ceux de la bourgeoisie enrichie (Les Verdurin), un monde en déclin mais
encore fascinant dont l’analyse révèle les travers.
A la recherche du temps perdu domine on peut dire l’histoire littéraire du XX
e siècle par son ampleur et son dessein. L’autofiction d’une certaine façon en
découle quoi que les intentions soient différentes. Proust, hante toute sa vie
par le sentiment de la mort essaie de faire surgir grâce à l’écriture l’édifice
immense du souvenir, le temps perdu. Pourtant La Recherche n’est pas un
roman autobiographique, comme nous l’avons vu, car Proust, même s’il s’en
inspire, n’y raconte pas sa vie et Marcel, le narrateur n’est pas à confondre avec
Proust lui-même, car dès qu’il comprend le pouvoir destructeur du temps, il
a la révélation que seul l’art peut sauver l’homme et les choses de l’oubli, de
l’habitude, de la mort (Voir aussi la fin de La Nausée de Sartre.)
Du côté de chez Swann: C’est en goûtant une madeleine qu’il a trempée dans
du thé que le narrateur, envahi d’une joie profonde qu’il n’arrive pas à cerner,
prend d’un seul coup conscience du phénomène de la mémoire involontaire.
EXTRAIT :
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience,
ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant
identique est venue de si loin solliciter, émouvoir,
soulever tout du fond de moi? Je ne sais. Maintenant
je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ;
qui sait s’il ne remontera jamais de sa nuit? Dix fois il
me faut recommencer, me pencher vers lui […]
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût,
c’était celui du petit morceau de madeleine que le
dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne
sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie
m’offrait après l’avoir trempé dans infusion de thé ou
de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien
rappelé avant que je n’y eusse goûté: peut-être parce
que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
sur les tablettes de pâtissiers, leur image avait quitté ces
jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents;
peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si
longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout
157
Littérature française s’était désagrégé; les formes- et celle aussi du petit
du 20e siècle coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous
son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou ,
ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion
qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais,
quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la
mort des êtres, après la destruction des choses, seules,
plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus
persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent
encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à
attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter
sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable,
l’édifice immense du souvenir.
Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de
madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma
tante ( quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre
à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir
me rendait si heureux) aussitôt la vieille maison grise
sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor
de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le
Jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses
derrières ( ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-
là).; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au
soir et par tous les temps, la Place où on m’envoyait
avant déjeuner, les rues, où j’allais faire des courses, les
chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme
dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans
un bol de porcelaine rempli d’eau de petit morceaux
de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-
ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se
différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des
personnages consistant et reconnaissables, de même
maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celle du
parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne,
et les bonnes gens du village et leurs petits logis, et
l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui
prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma
tasse de thé.
Du côté de chez Swann, 1913.
QUESTION: En repérant les étapes de la prise de conscience du narrateur,
expliquez “ la force d’expansion” du souvenir chez lui, (150 mots)
ANTOINE DE SAINT-EXUPERY (1900-1944) bâtit toute son œuvre sur
son expérience de pilote, de l’époque héroïque de l’aéropostale à La Seconde
Guerre mondiale. C’est elle qui nourrit Vol de Nuit (1931), Terre des hommes
(1939) ; il y poursuit une réflexion humaniste qui l’amène à considérer que
l’action, par la solidarité et la fraternité qu’elle crée entre les hommes, fonde le
seul véritable bonheur. Vous avez tous lu certainement son Petit Prince.
158
Question: Que retenez-vous de votre lecture du Petit Prince? Le Roman Français
Du Xxe Siècle
JEAN-PAUL SARTRE (1905-1980) a dominé le 20e siècle par ses positions
sur tous les fronts de la vie socio- politique française et aussi internationale, en
devenant peut-être le premier intellectuel publique et pourtant engagé. Il a osé
refuser d’accepter le prix Nobel de la littérature que Camus avait accepté.
La Nausée (1938) est le récit d’Antoine Roquentin, « un garçon sans importance
collective, c’est tout juste un individu » qui s’interroge sur le fondement de son
être- ce cas particulier de l’être qui est l’existence. Mais ce « j’existe » ne peut
pas sortir, et se réduit à « j’existe ». Roquentin est un être ex. Il est là sans y
être – en dehors des choses et de lui-même. Hors du temps, hors du monde-déjà,
avec les autres, pas de communication possible. Se dessinent ici les thèmes de
l’absurde qui reprendront plus tard Beckett et Ionesco, entre autres.
EXTRAIT: COMME JE ME SENS LOIN D’EUX
Je regarde, à mes pieds, les scintillements gris de
Bouville (1). On dirait, sous le soleil, des monceaux
de coquilles d’écailles, d’esquilles d’os, de graviers.
Perdu entre ces débris, de minuscules éclats de verre
ou de mica jettent par intermittence des feux légers.
Les règles, les tranchées, les minces sillons qui
courent entre les coquilles, dans une heure cesseront
des rues, je marcherai dans ces rues, entre des murs.
Ces petits bonshommes noirs que je distingue dans la
rue Boulibet, dans une heure, je serai l’un d’eux.
Comme je me sens loin d’eux, du haut de cette colline.
Il me semble que j’appartiens à une autre espèce. Ils
sortent des bureaux, après leur journée de travail,
ils regardant les maisons et les squares d’un air
satisfait, ils pensent que c’est leur ville, une “belle cité
bourgeoise”. Ils n’ont pas peur, ils se sentent chez eux.
Ils n’ont jamais vu que l’eau apprivoisée qui coule
des robinets, que la lumière qui jaillit des ampoules
quand on appuie sur l’interrupteur, que les arbres
métis, bâtards, qu’on soutient avec des fourches. Ils
ont la prévue, cent fois par jour, que tout se fait par
mécanisme, que le monde obéit, à des lois fixes et
immuables. Les corps abandonnés dans le vide tombent
tous à la même vitesse, le jardin public est fermé tous
les jours à seize heures en hiver, à dix-huit heures en
été, le plomb fond à 335 *, le dernier tramway part
de l’Hôtel de Ville à vingt-trois heures cinq. Ils sont
paisibles, un peu moroses, ils pensent à demain, c’est
-à-dire simplement, à un nouvel aujourd’hui; les villes
ne disposent que d’une seule journée qui revient toute
pareille à chaque matin. A peine la pomponne-t-on un
peu, les dimanches. Les imbéciles. Ça me répugne,
de penser que je vais revoir leurs faces épaisses
et rassurées. Ils légifèrent, ils écrivent des romans 159
Littérature française populistes, ils se marient, ils ont l’extrême sottise de
du 20e siècle faire des enfants. Cependant, la grande nature vague
s’est glissée dans leur ville, elle s’est infiltrée, partout,
dans leur maison, dans leurs bureaux, en eux-mêmes.
Elle ne bouge pas, elle se tient tranquille et eux, ils
sont en plein dedans, ils la respirent et ils ne la voient
pas, ils s’imaginent qu’elle est dehors, à vingt lieues de
la ville. Je la vois, moi, cette nature, je la vois…Je sais
que sa soumission est paresse, je sais qu’elle n’a pas
de lois; ce qu’ils prennent pour sa constance….Elle
n’a que des habitudes et elle peut en changer demain.
La Nausée (1938)
Roquentin se trouve à Bouville. (Sartre a-t-il voulu jouer sur le nom de la ville:
boue et ville?)
Axe d’analyse: Montrez la solitude du narrateur, non seulement vis-à-vis la
société mais aussi la nature, dont il se sent exclu. (Comparez cette attitude avec
celle de Colette.) (Comparez aussi cet extrait avec celui de la Peste de Camus
pour voir non seulement le message mais aussi la composition.)
4.4 Questions sur l’ensemble des
extraits (et même la littérature
de la période)
J’ai donné quelques questions / axes ou pistes de lecture sur chaque texte pour
vous aider à vous concentrer sur le texte. Maintenant posons-nous des questions
plus générales :
Dans la littérature du XXe siècle, voici des thèmes qui sont traités:
1. Absurde, Amour, Autre, Bonheur, Condition humaine, Femme, Histoire,
Guerre, Le langage en question, Mal, Nature, Tragique de l’existence
humaine
Relevez quelques thèmes repérés dans la pensée du XX siècle. Etudiez-les
dans les extraits (non seulement des romans mais aussi de la poésie et du
théâtre)
2. Quels rapports voyez-vous entre les thèmes qui sont inspirés du temps dans
lequel vivaient les auteurs? Quelles solutions ils y proposent? Ces solutions,
sont- elles universelles, valables au-delà du contexte?
3. Quels sont les thèmes qui nous intéressent en tant que lecteurs indiens du
XXI siècle?
Cette leçon vous a présenté comment le roman français s’est développé au XX
siècle. Elle vous a aussi présenté quelques extraits qui mettent en lumière les
différentes façons d’aborder les thèmes, ce qui vous permet de les comparer.
Vous êtes maintenant en mesure d’élargir votre perspective pour y inclure la
problématique indienne.
160
Le Roman Français
4.5 Bibliographie Du Xxe Siècle
1. Collection Lagarde et Michard XX siècle
2. Classiques Larousse Littérature française XX siècle
3. Collection Magnard XX siècle
4. Textes français et Histoire littéraire
5. Petite Fabrique de Littérature – Duchesne, Leguay (Magnard)
Nota bene: Not to forget to attach to this lesson the two separate documents:
Calligramme of Apollinaire
Texte combinatoire de Raymond Queneau.
161
Littérature française
du 20e siècle UNIT 3 LE THÉÂTRE FRANÇAIS AU XXe
SIÈCLE
Plan
3.0 Objectifs
3.1 Introduction au théâtre du XXe siècle
3.2 Quelques notions sur la périodisation
3.3 Extraits et questions
3.4 Quelques termes techniques de théâtre que vous rencontrés (et qui
méritent approfondissement)
3.5 Questions sur l’ensemble des extraits (et même la littérature de la
période)
3.6 Bibliographie
3.0 Objectifs
Dans cette leçon vous allez apprendre l’évolution du théâtre français au XXe
siècle. Vous allez apprendre les thèmes qui paraissent dominer ainsi que des
notions de la nouvelle mise en scène du théâtre français pendant cette période.
Comme dans les leçons précédentes, nous aborderons les dramaturges et les
metteurs en scène dans l’ordre alphabétique puisque notre étude se concentrera
principalement sur le texte. Les grands metteurs en scène (Berthold Brecht
et Peter Brook, Ariane Mouchkine et son Théâtre de Soleil) et le théoricien,
Antonin Artaud également trouveront leur place dans cette liste.
3.1 Introduction
Le théâtre français du XXe siècle, dans sa totalité, est aussi dynamique que les
autres formes littéraires (poésie, roman) puisqu’il participe à la sensibilité de
l’époque: il emprunte les thèmes aux autres genres mais aussi joue sur la forme
de théâtre pour rendre manifeste la sensibilité de ses auteurs. Il mérite d’être noté
qu’il y a plusieurs auteurs qui manient facilement plus d’un genre: Beckett,
Breton, Camus, Duras, Giraudoux, Montherlant, Sartre, sont romanciers ainsi
que dramaturges. Le rapport de Colette avec le théâtre est concret mais elle est
romancière. Cocteau est à la fois peintre, cinéaste, poète et écrit pour le théâtre.
Nathalie Sarraute fait la théorie du nouveau roman qu’elle met aussi en pratique
et écrit des pièces de théâtre. Mais deux noms sont importants pour la théorie de
théâtre: Antonin Artaud et Bertolt Brecht: ce dernier est allemand de naissance
mais sa théorie recouvre tout le théâtre européen. Samuel Beckett que j’ai cité
est irlandais de naissance mais écrit en français. Sa vision du monde et la mise en
scène de ses pièces vont ensemble, comme c’est le cas aussi d’Ionesco, roumain
de naissance mais qui écrit en français et joue à Paris. Sachez aussi que Beckett
a obtenu le prix Nobel de la littérature. Son roman et théâtre représentent la
nouvelle vision de la condition humaine où on voit le minimum de langage et
de moyens de communication, alors que chez Ionesco le langage est totalement
162 dépourvu de sa capacité de communiquer. Tous les deux représentent l’absurde:
qui est le mot clé de ce siècle (que vous avez vu dans le Survol et le roman). Le Théâtre Français
Vous trouverez tous ces noms dans cette leçon. Au Xxe Siècle
3.2 Quelques notions sur la
périodisation
Le XXe siècle se divise de la façon suivante:
1. Dès le début jusqu’à la Grande guerre
2. La période entre les guerres (1919- 1945)
3. Les trente glorieuses (1945-1975)
4. Incertitudes de fin de siècle.
Pour plus d’information sur le siècle, je vous renvoie à la leçon sur le SURVOL
du XXe siècle.
3.3 Extraits et questions
3.3.1 Antonin Artaud: (1896-1948) appartient au mouvement surréalisme
de 1920 à 1927 après quoi il le trouve trop timide. Nourri d’une expérience
d’acteur, de metteur en scène, il publie en 1938, le Théâtre et son double, un
recueil d’essais. Il y présente sa la conception du théâtre. Le théâtre s’appréhende
généralement comme la rencontre de deux espaces: un espace à code unique ou
scriptural (le texte) et un espace scénique à codes multiples que composent les
voix, gestes et costumes des acteurs, le lieu de la représentation. Artaud rejette
le théâtre psychologique pour un théâtre total: un spectacle violent qui révèlerait
dans toute leur cruauté les forces convulsives qui font agir les hommes et les en
détournerait par là-même. C’est ce qui était le théâtre de la cruauté. C’est une
théorie de la mise en scène. Et pour les mises en scène, Artaud s’est inspire des
théâtres asiatiques.
3.3.2 Samuel Beckett: le prix Nobel, écrivain de naissance irlandaise mais
installé en France où il est venu pour enseigner l’anglais à l’Ecole Normale
supérieure. Son œuvre est intéressante non seulement pour ses thèmes, mais
aussi pour son écriture: son usage de langue, laconique, détourné de l’usage
réel de la langue (comparez cela avec Ionesco et son Rhinocéros ou la Leçon).
Les personnages de Beckett gesticulent, se donnent une réplique mais ne se
communiquent pas.
En attendant Godot: (publié en 1952) Deux vagabonds clownesques, immobiles
sur une route ont un rendez-vous avec un Godot énigmatique. Pour supporter
cette attente vaine chaque jour recommence – image de la condition humaine
-, Vladimir et Estragon, un moment distrait par Pozzo et son serviteur Lucky,
parlent et se livrent à des occupations dérisoires pour ne pas avoir à penser.
VLADIMIR: Ça sera passé le temps. (Estragon hésite.)
Je t’assure, ce sera une diversion.
ESTRAGON: Un délassement.
VLADIMIR: Une distraction.
163
Littérature française ESTRAGON: Un délassement.
du 20e siècle
VLADIMIR: Essaie.
ESTRAGON: Tu m’aideras?
VLADIMIR: Bien sûr.
ESTRAGON: On ne se débrouille pas trop mal, hein,
Didi, tous les deux ensembles?
VLADIMIR: Mais oui, mais oui. Allez, on va essayer
la gauche d’abord.
ESTRAGON: On trouve toujours quelque chose, hein,
Didi, pour nous donner l’impression d’exister?
VLADIMIR (impatiemment) Mais oui, mais oui, on est
des magiciens. Mais ne nous laissons pas détourner de
ce que nous avons résolu. (Il ramasse une chaussure.)
Viens, donne ton pied. (Estragon s’approche de lui,
lève le pied). L’autre, porc!(Estragon lève l’autre
pied.) Plus haut! (Les corps emmêlés, ils titubent à
travers la scène. Vladimir réussit finalement à lui
mettre la chaussure.) Essaie de marcher. (Estragon
marche.) Alors?
ESTRAGON: Elle me va.
VLADIMIR (prenant de la ficelle dans sa poche). On
va la lacer.
ESTRAGON: (véhémentement) Non, non, pas de
lacet, pas de lacet!
VLADIMIR: Tu as tort. Essayons l’autre. (Même jeu.)
Alors?
ESTRAGON: Elle me va aussi.
VLADIMIR: Elles ne te font pas mal?
ESTRAGON (faisant quelques pas appuyés). Pas
encore.
VLADIMIR: Alors tu peux les garder.
ESTRAGON: Elles sont trop grandes.
VLADIMIR: Tu auras peut-être des chaussures un
jour.
ESTRAGON: C’est vrai.
VLADIMIR: Alors, tu les gardes?
ESTGRAGON: Assez parlé de ces chaussures.
164 VLADIMIR: Oui, mais….
ESTRAGON: Assez! (Silence) Je vais quand même Le Théâtre Français
m’asseoir. Au Xxe Siècle
Il cherche des yeux où s’asseoir, puis va s’asseoir là où
il était assis au début du premier acte.
VLADIMIR: C’est là où tu étais assis hier soir.
BECKETT, En Attendant Godot (1952)
Question: Montrez comment le dialogue entre ces personnages met avant le
grotesque et l’absurde de la condition humaine selon Beckett (150 mots).
3.3.3 Bertolt Brecht: Dans le théâtre français du XXe siècle, Bertolt Brecht
a son importance à cause de la mise en scène qu’il a innovée. Cela fait partie
de l’expérience théâtrale selon laquelle Brecht aide le spectateur à ne pas
s’identifier avec l’acteur sur scène ou avec ce qui se passe sur la scène. . Ainsi il
l’aide à résoudre le problème qui est représenté sur scène. Ainsi, aller au théâtre
est une expérience non de plaisir, mais intellectuel et social. Pour atteindre ce
but, Brecht suggère plusieurs choses: le même acteur joue plusieurs rôles, les
acteurs tiennent dans la main les pancartes où sont annoncés les évènements
à venir. Tout ceci dans l’intention d’empêcher les spectateurs de s’identifier
avec ce qui se passe sur la scène. C’était une position politique de Brecht,
un engagement politique. Le théâtre de Brecht (la façon dont il montait ses
spectacles) s’appelait le théâtre Epique. La salle où il montait ses spectacles
s’appelait Berliner Ensemble dans l’Allemagne de l’est. (Voir le Survol et faire
de la recherche).
3.3.4 Aimé Césaire: (1913 – 2008) un des grands piliers de la négritude, un
pionnier de la littérature africaine (avec Senghor et Damas). Césaire prend
conscience de son appartenance à la race noire et à ses valeurs – “ sa négritude”.
Son premier recueil de prose poétique, Cahier d’un retour au pays natal, publié
en 1945 est un hymne à la culture noire humiliée par la colonisation. Ami de
Breton et de Sartre, député communiste, il revendique la libération culturelle et
l’autonomie de son île natale comme celle de tous les Noirs. Césaire pratique
la poésie mais aussi le théâtre: ainsi après la publication de poèmes en prose
(Soleil cou coupé, le titre en emprunté à un poème d’Apollinaire), il porte au
théâtre les drames de la colonisation et de la toute récente décolonisation avec
un lyrisme et un sens du politique.
La Tragédie du Roi Christophe (1963). A travers l’anecdote tirée de l’histoire
d’Haïti, Césaire exprime ses espoirs et ses inquiétudes face aux difficultés
rencontrées par les pays africains récemment décolonisés. Christophe,
ancien esclave, devenu roi du peuple noir de Haïti qui vient de conquérir son
indépendance, veut lui donner toute sa dignité perdue: grande ambition que doit
symboliser l’édification d’une gigantesque citadelle. Mais l’épopée tourne à la
tragédie: les manœuvres des politiques et l’indifférence des masses font échec
aux idéaux de Christophe. Dans l’extrait suivant, il répond aux mises en garde
de son épouse.
Extrait : IL FAUT EN DEMANDER AUX NEGRES PLUS QU’AUX
AUTRES
Christophe: Je demande trop aux hommes ! Mais pas 165
Littérature française assez aux nègres, Madame ! S’il y a une chose qui ,
du 20e siècle autant que les propos des esclavagistes, m’irrite, c’est
d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur
esprit sans doute, que tous les hommes sont des
hommes et qu’il n’y a ni blancs ni noirs. C’est penser à
son aise, et hors du monde, Madame. Tous les hommes
ont mêmes droits. J’y souscris. Mais du commun
lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres.
Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, (1)
comprenez-vous? A qui fera-t-on croire que tous les
hommes, je dis tous, sans privilège, sans particulière
exonération, ont connu la déportation, la traite (2),
l’esclavage, le collectif ravalement à la bête, le total
outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont reçu, plaqué
sur le corps, au visage, l’omni-niant crachat (3) ! Nous
seuls, Madame, vous m’entendons, nous seuls, les
Nègres! Alors au fond de la fosse! C’est bien ainsi que
je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous
crions; de là que nous aspirons à l’air, à la lumière,
au soleil. Et si nous voulons remonter, voyez comme
s’imposent à nous, le pied qui s’arcboute, le muscle
qui se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh! La tête,
large et froide! Et voilà pourquoi il faut en demander
aux nègres plus qu’aux autres: plus de travail, plus
de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas,
encore un autre pas et tenir gagné chaque pas! C’est
d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et
malheur à celui dont le pied flanche !
La Tragédie du Roi Christophe, 1963.
Notes: (1) une inégalité de devoirs impératifs. (2) Commerce et déportation des Noirs réduits
en esclavage. (3) Mot créé par Césaire: qui refuse aux Noirs la dignité d’homme.
Question: Quelle conception Christophe a-t-il de ses devoirs de roi? Comment
s’organise son argument? (150 mots)
3.3.5 Jean Cocteau (1889-1963) s’est fait connaître très jeune non seulement
en tant que poète, mais aussi artiste, peintre, cinéaste, chorégraphe. Dans son
œuvre très variée et très riche, il reprend la légende d’Œdipe, du mécanisme
de la tragédie grecque. Il écrit aussi sur les progrès en technologie d’époque.
Nous lirons un extrait de La Voix Humaine (1930) où Cocteau se livre à une
expérience d’écriture théâtrale en faisant entrer le téléphone en scène. A partir
d’une situation banale, la dernière conversation téléphonique entre une femme
et son amant qui vient de la quitter pour en épouser une autre, il compose en
forme de monologue-dialogue: le spectateur n’entend pas la voix masculine.
Voici la fin de cette conversation.
Extrait J’ai le fil autour de mon cou
(Elle enroule le fil autour de son cou.)
166 Je sais bien qu’il le faut, mais c’est atroce…. Jamais
je n’aurai ce courage…Oui. On a l’illusion d’être l’un Le Théâtre Français
contre l’autre et brusquement on met des caves, des Au Xxe Siècle
égouts, toute une ville entre soi… Tu te souviens
d’Yvonne qui se demandait comment la voix peut
passer à travers les tortillons du fil. J’ai le fil autour de
mon cou. J’ai ta voix autour de mon cou… Il faudrait
que le bureau nous coupe par hasard… .Oh! mon chéri!
Comment peux-tu imaginer que je pense à une chose si
laide? Je sais bien que cette opération est encore plus
cruelle à faire de ton côté que du mien….non…non,
non… A Marseille? … Ecoute, chéri, puisque vous
serez à Marseille après-demain soir, je voudrais….
enfin, j’aimerais….j’aimerais que tu ne descendes
pas à l’hôtel où nous descendons d’habitude. Tu n’es
pas fâché?.... Parce que les choses que je n’imagine
pas n’excitent pas, ou bien, elles existent dans une
espèce de lieu très vague et qui fait moins mal… tu
comprends?... Merci… merci. Tu es bon. Je t’aime…
(Elle se lève et se dirige vers le lit avec l’appareil à la
main.)
Alors, voilà…. J’allais te dire machinalement: à tout de
suite…J’en doute… on ne sait jamais…Oh! ….c’est
mieux. Beaucoup mieux….
(Elle se couche sur le lit et serre l’appareil dans ses
bras.)
Mon chéri… mon beau chéri… Je suis brave….
Dépêche-toi. Vas-y. Coupe! Coupe vite ! Coupe ! Je
t’aime, je t’aime, je t’aime….Je t’aime…
(Elle suffoque)
Je t’aime… t’aime…
(Le récepteur tombe par terre.)
RIDEAU
La voix humaine, 1930.
Notes: (1) A cette époque, pour obtenir la communication téléphonique, il fallait passer par
l’opératrice du bureau de poste; les communications étaient minutées, alors les coupures étaient
fréquentes. Il fallait alors redemander la communication.
Questions: Montrez l’originalité de cette utilisation du téléphone: son rôle, celui
du fil, du récepteur qui tombe. Comment il remplace la personne à laquelle
parle la femme. (Voilà la question sur la mise en scène. Vous pouvez aussi voir
comment l’auteur parle de la façon dont il faut manipuler la voix).
3.3.6 Jean Genet (1910-1986) a vécu une vie qui ferait la littérature. Enfant
abandonné, il a été élevé par l’Assistance publique. Accusé de vol, il a fréquenté
les maisons de redressement. Homosexuel, il a connu la prostitution. Sartre
167
Littérature française l’a rendu célèbre en lui attribuant une étude. Mais Genet est aussi un auteur
du 20e siècle de romans, et de théâtre. Sa première pièce Bonnes est le début d’une série
d’œuvres dramatiques où la transgression des valeurs morales et sociales est
magnifiée par la somptuosité du cérémonial théâtral et les audaces lyriques.
Les Bonnes (1947). Deux sœurs, Solange et Claire, sont au service de Monsieur
et de Madame. En l’absence de leur maîtresse, elles organisent dans sa chambre
tout un rituel: travesties, elles miment les rapports qu’elles entretiennent avec
elle. Monstrueuses, elles font emprisonner Monsieur et tentent d’empoisonner
Madame. Voici le jeu se mêle avec la réalité dans un chassé-croisé. Dans
l’extrait, Solange donne la réplique à Claire qui joue le rôle de Madame.
Extrait: Les Bonnes
SOLANGE: Madame se croyait protégée par ses
barricades de fleurs, sauvée par un exceptionnel destin,
par le sacrifice. C’était compter sans la révolte des
bonnes. La voici qui monte, Madame. Elle va crever
et dégonfler votre aventure. Ce Monsieur n’était qu’un
triste voleur et vous une….
CLAIRE: Je t’interdis!
SOLANGE: M’interdire! Plaisanterie ! Madame est
interdite. Son visage se décompose. Vous désirez un
miroir?
(Elle tend à Claire un miroir à la main.)
CLAIRE (se mirant avec complaisance). J’y suis plus
belle! Le danger m’auréole, Claire (1), et toi tu n’es
que ténèbres….
SOLANGE …..infernale! Je sais. Je connais la tirade.
Je lis sur votre visage ce qu’il faut vous répondre
et j’irai jusqu’au bout. Les deux bonnes sont là- les
dévouées servantes! Devenez plus belle pour les
mépriser. Nous ne vous craignons plus. Nous sommes
enveloppées, confondues dans nos exhalaisons, dans
nos fastes, dans notre haine pour vous. Nous prenons
forme, Madame. Ne riez pas. Ah surtout ne riez as de
ma grandiloquence…
CLAIRE. Allez-vous-en.
SOLANGE. Pour vous servir, encore, Madame! Je
retourne à la cuisine. J’y retrouve mes gants et l’odeur
de mes dents. Le rot silencieux de l’évier. Vous avez
vos fleurs, j’ai mon évier. Je suis la bonne. Vous au
moins vous ne pouvez pas me souiller. Mais vous ne
l’emporterez pas en paradis. J’aimerais mieux vous y
suivre que de lâcher ma haine à la porte. Riez un peu,
riez et priez vite, très vite! (Elle tape sur les mains de
168 Claire qui protège sa gorge)Bas les pattes et découvrez
ce cou fragile. Allez, ne tremblez pas, ne frissonnez Le Théâtre Français
pas, j’opère vite et en silence. Oui, je vais retourner Au Xxe Siècle
à ma cuisine, mais avant je termine ma besogne.
(Elle semble sur le point d’étrangler Claire. Soudain,
un réveille-matin sonne. Solange s’arrête. Les deux
actrices se rapprochent, émues, et écoutent, pressées
l’une contre l’autre.) Déjà?
CLAIRE: Dépêchons-nous. Madame va rentrer. (Elle
commence à dégrafer sa robe.) Aide-moi. C’est déjà
fini, et tu n’as pas pu aller jusqu’au bout.
SOLANGE (l’aidant. D’un ton triste). C’est chaque
fois pareil. Et par ta faute. Tu n’es jamais prête assez
vite. Je ne peux pas t’achever.
JEAN GENET, Les Bonnes (1947)
Notes: 1) Dans le rituel, Solange joue le rôle de Claire.
Question : En analysant l’extrait, montrez comment le rapport complexe entre
les sœurs se superpose du rapport entre elles et Madame.
3.3.7 Jean Giraudoux : (1822-1944) est aussi romancier que dramaturge.
Son « beau langage » a séduit Louis Jouvet, un grand metteur en scène qui va
monter ses pièces. Ils collaborent à monter tous les deux ce théâtre littéraire où
l’humanisme s’exprime par le moyen des mythes et d’une écriture précieuse.
(Sur le mot « précieuse », voir la Préciosité)
La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935): Comme Cocteau, Anouilh, Sartre,
Giraudoux traite les légendes et les mythes grecs comme des paraboles: se prêtant
à une grande liberté d’interprétation, ces dramaturges autorisent les variations
poétiques et l’expression d’interrogations ou de messages philosophiques; et sous
l’occupation allemande, ils permettront de déjouer la censure. S’éloignant du
théâtre psychologique ou réaliste, Giraudoux modernise les héros de l’Antiquité
avec une brillante fantaisie. Ainsi, il actualise la guerre de Troie pour dénoncer
la fureur belliqueuse des hommes et exprimer son angoisse devant les menaces
d’un nouveau conflit en Europe.
Hélène, épouse du roi grec Ménélas, a été enlevée par le Troyen Pâris, frère
d’Hector. Ce dernier s’efforce de faire obstacle aux partisans de la guerre. Mais
le fanatisme et la folie meurtrière l’emportent: la guerre de Troie aura lieu.
Dans la scène qui suit, Hector, invité à prononcer l’éloge funèbre des soldats
tombés dans un précédent combat, va célébrer la vie.
Extrait: Mon discours aux morts
HECTOR : (…) D’ailleurs je l’ai fait déjà, mon discours
aux morts. Je le leur ai fait à leur dernière minute de
vie, alors qu’adossés un peu de biais aux oliviers du
champ de bataille, ils disposaient d’un reste d’ouïe et
de regard. Et je peux vous répéter ce que je leur ai
dit. Et à l’éventré, dont les prunelles tournaient déjà,
j’ai dit :”Eh bien, mon vieux, ça ne va pas si mal que 169
Littérature française ça…”Et à celui dont la massue avait ouverte en deux
du 20e siècle le crâne: ” Ce que tu peux être laid avec ce nez fendu
!” Et à mon petit écuyer, dont le bras gauche pendait
et dont fuyait le dernier sang: “ Tu as de la chance de
t’en tirer avec le bras gauche…” Et je suis heureux de
leur avoir fait boire à chacun une suprême goutte à la
gourde de la vie. C’était tout ce qu’ils réclamaient, ils
sont morts en la suçant…et je n’ajouterai pas un mot.
Fermez les portes… (1).
LA PETITE POLYXENE (2). Il est mort aussi, le petit
écuyer?
HECTOR. Oui, mon chat. Il est mort. Il a soulevé la
main droite. Quelqu’un que je ne voyais pas le prenait
par sa main valide. Et il est mort.
DEMOKOS (3).Notre général semble confondre
paroles aux mourants et discours aux morts.
PRIAM (4). Ne t’obstine pas, Hector.
HECTOR. Très bien, très bien, je leur parle….
(Il se place au pied des portes.)
HECTOR: Ô vous qui ne nous entendez pas, qui ne
nous voyez pas, écoutez ces paroles, voyez ce cortège.
Nous sommes les vainqueurs. Cela vous est bien
égal, n’est-ce pas? Vous aussi vous l’êtes Mais, nous,
nous sommes les vainqueurs vivants. C’est ici que
commence la différence. C’est ici que j’ai honte. Je ne
sais si dans la foule des morts on distingue les morts
vainqueurs par une cocarde. Les vivants, vainqueurs
ou non, ont la vraie cocarde, la double cocarde. Ce sont
leurs yeux. Nous, nous avons deux yeux, mes pauvres
amis. Nous voyons le soleil, Nous faisons tout ce qui
se fait dans le soleil. Nous mangeons. Nous buvons…
Et dans le clair de lune ! ...Nous couchons avec nos
femmes…Avec les vôtres aussi….
La guerre de Troie n’aura pas lieu, 1935.
Notes: (1) celles du temple de la Guerre, ouvertes en temps de guerre, fermées
en temps de paix. (2) Une petite fille (3) Poète qui trouve son inspiration dans
la guerre. (4) Père d’Hector.
Question: Ce discours aux morts ne fait pas l’éloge des morts mais des braves
dont Hector se moque en se montrant supérieur. Analysez la finesse des
arguments dans ce discours. (150 mots)
3.3.8 Eugène Ionesco revient en France où il a passé son enfance, à cause de
la montée du fascisme dans son pays natal, la Roumanie. Ses pièces déroutent
à cause de leur absence d’intrigue, la dégradation du langage, le non-sens,
170
considérées comme des provocations, et assurent la notoriété de leur auteur Le Théâtre Français
d’avant-garde. Plus tard, ses pièces sont montées à la Comédie -Française, ce Au Xxe Siècle
qui est une consécration, comme l’est aussi son entrée à l’Académie française.
Rhinocéros: (1960) est selon Ionesco une pièce antinazie, mais aussi une pièce
contre « les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert
de la raison et des idées ». Une épidémie s’est abattue sur une petite ville
de province. Ses habitants se transforment l’un après l’autre en rhinocéros.
Bérenger, petit employé d’une maison d’édition, voit avec inquiétude son ami,
Jean touché par la maladie. A l’acte III, son collègue Dudard lui rend visite, Ce
réaliste semble tout prêt à accepter sans se révolter.
Dans cette situation symbolique, on a vu une métaphore grinçante des idéologies
totalitaires.
Extrait : Rhinocéros
Bérenger: Vous trouvez, vous, que c’est naturel?
Dudard: Quoi de plus naturel qu’un rhinocéros?
Bérenger: Oui, mais un homme qui devient rhinocéros,
c’est indiscutablement anormal.
Dudard: oh, indiscutablement! vous savez […]
Bérenger: Affolé- Vous croyez que je suis hors de
moi? On dirait que je suis Jean. Ah, non, non, je ne
veux pas devenir comme Jean. Ah non, je ne veux pas
lui ressembler. (Il se calme). Je ne suis pas calé en
philosophie. Je n’ai pas fait d’études; vous, vous avez
des diplômes. Voilà pourquoi vous êtes plus à l’aise
dans la discussion, moi, je ne sais quoi vous répondre,
je suis maladroit. (Bruits plus forts des rhinocéros,
passant sous la fenêtre du fond, puis sous la fenêtre
d’en face).Mais je sens, moi, que vous êtes dans votre
tort…je le sens instinctivement, ou plutôt, non, c’est le
rhinocéros qui a de l’instinct, je le sens intuitivement.
Voilà le mot, intuitivement.
Dudard: Qu’entendez-vous par intuitivement?
Bérenger: Intuitivement, ça veut dire….comme ça, na!
Je sens comme ça, que votre tolérance excessive, votre
généreuse indulgence, en réalité, croyez-moi, c’est de
la faiblesse…de l’aveuglement…
Dudard: C’est vous qui le prétendez, naïvement.
Bérenger: Avec moi, vous aurez toujours beau jeu. Mais
écoutez, je vais tâcher de retrouver le Logicien…
Dudard: Quel logicien?
Bérenger: Le Logicien, le philosophe, un logicien,
quoi… vous savez mieux que moi, ce que c’est
171
Littérature française qu’un logicien. Un logicien que j’ai connu, qui m’a
du 20e siècle expliqué…
Dudard: Que vous a-t-il expliqué?
Bérenger: Qui a expliqué que les rhinocéros asiatiques
étaient africains et que les rhinocéros africains étaient
asiatiques.
Dudard: Je saisis difficilement.
Bérenger: Non…non…Il nous a démontré le contraire,
c’est à dire que les africains étaient asiatiques et que
les asiatiques …je m’entends. Ce n’est pas ce que je
voulais dire. Enfin vous vous débrouillez avec lui.
C’est quelqu’un dans votre genre, quelqu’un de bien,
un intellectuel subtil, érudit. (Bruits grandissants
des rhinocéros. Les paroles des personnages sont
couvertes par les bruits des fauves qui passent sous les
deux fenêtres; pendant un court instant, on voit bouger
les lèvres de Dudard et Bérenger, sans qu’on puisse les
entendre.) Encore eux! Ça n’en finira pas ! (Il court à
la fenêtre du fond). Assez, assez! Salauds!
Les rhinocéros s’éloignent. Bérenger montre le poing
dans leur direction. […]
Dudard: Laissez- les courir. Et soyez plus poli. On ne
parle pas de la sorte à des créatures.
Questions: Analysez le rapport de Bérenger et de Dudard avec la réalité.
N’oubliez pas de tenir compte de ce que Dudard ne veut pas que Bérenger dise
aux fauves. Vous pouvez y ajouter le rapport du Logicien tel qu’il est rapporté.
(Il est facile de trouver le texte de la pièce et lire l’original aussi.) (150 mots)
3.3.9 Alfred Jarry (1813-1907) Jarry a marqué son temps par la provocation
qui se manifeste dans le personnage d’Ubu. Jarry n’a pas inventé ce personnage,
mais il lui a donné toute une dimension mythique. Les pièces de Jarry sont
des tragi-comédies; ses personnages sont d’une efficacité concise propre au
spectacle de marionnettes, et le langage est riche en inventions provocatrice.
Insolente, pourtant cette dramaturgie porte en germe les angoisses du siècle à
venir.
Extrait : Ubu Roi (1896)
PERE UBU: Qui de vous est le plus vieux? (Un paysan
s’avance.) Comment te nommes-tu?
LE PAYSAN: Stanislas Leczinski. (1)
PERE UBU: Eh bien, cornegidouille (2), écoute-moi
bien, sinon ces messieurs (3) te couperont les oreilles.
Mais vas-tu m’écouter enfin?
STANISLAS: Mais Votre Excellence n’a encore rien
172
dit.
PERE UBU: Comment, je parle depuis une heure. Le Théâtre Français
Crois-tu que je vienne ici pour prêcher dans le désert? Au Xxe Siècle
STANISLAS: Loin de moi cette pensée.
PERE UBU: Je viens donc te dire, t’ordonner et te
signifier que tu aies à produire et exhiber promptement
ta finance, sinon tu seras massacré. Allons,
messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le
voiturin à phynances. (On apporte le voiturin.)
STANISLAS: Sire, nous ne sommes inscrits sur le
registre que pour cent cinquante-deux rixdales(4) que
nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à
la saint Matthieu.
PERE UBU: C’est fort possible, mais j’ai changé le
gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on
paierait deux fois tous les imports et trois fois ceux
qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce
système, j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le
monde et je m’en irai.
PAYSANS: Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de
nous, nous sommes de pauvres citoyens.
PERE UBU: Je m’en fiche. Payez.
PAYSANS: Nous ne pouvons, nous avons payé.
PERE UBU: Payez ! ou je vous mets dans ma poche
avec supplice et décollation du cou et de la tête!
Cornegidouille, je suis le roi peut-être.
Tous: Ah! C’est ainsi! Aux armes! Vive Bougrelas,
(5), par la grâce de Dieu, roi de Pologne et de Lituanie
!
PERE UBU: En avant, messieurs des Finances, faites
votre devoir. (Une lutte s’engage, la maison est détruite
et le vieux Stanislas s’enfuit seul à travers la plaine.
Ubu reste à ramasser la finance. )
Ubu Roi, Acte III, Scène 4
Notes: (1) Nom d’un authentique roi de Pologne. (2) Juron créé par Jarry. (3) La légion de
Grippe-sous qui escorte Ubu. (4)Ancienne monnaie d’Europe centrale. (5) Fils du souverain
légitime de trône par Ubu.
Question: Repérez les étapes de l’exercice du pouvoir par Ubu et les réactions
de Stanislas et des paysans et montrez comment nous voyons une caricature du
despote.
3.3.10 Henri de Montherlant (1895-1972), né aristocrate, Montherlant
participe à la Grande guerre comme engagé volontaire. Sa carrière de dramaturge
commence avec La Reine Morte qui continue avec d’autres pièces.
173
Littérature française La reine morte (1942) s’inspire d’un épisode de l’histoire du Portugal. Le roi
du 20e siècle Ferrante, pour des raisons politiques, veut marier son fils Pedro à l’infante de
Navarre. Mais Pedro aime Inès de Castro qu’il a épousée secrètement. Père et
fils s’affrontent ici dans un impitoyable face à face.
FERRANTE: « Mon père »: durant toute ma jeunesse,
ces mots me faisaient vibrer. Il me semblait – en
dehors de toute idée politique – qu’avoir un fils devait
être quelque chose d’immense. …Mais regardez-moi
donc! Vos yeux fuient sans cesse pour me cacher tout
ce qu’il y a en vous qui ne m’aime pas.
PEDRO: Ils fuient pour vous cacher la peine que vous
me faites. Vous savez bien que je vous aime. Mais,
ce que vous me reprochez, c’est de n’avoir pas votre
caractère. Est-ce ma faute, si je ne suis pas vous?
Jamais, depuis combien d’années, jamais vous ne vous
êtes intéressé à ce qui m’intéresse. Vous ne l’avez
même pas feint. Si, une fois…quand vous aviez votre
fièvre tierce, (1) et croyiez que vous alliez mourir;
tandis que je vous disais quelques mots auprès de votre
lit, vous m’avez demandé: Et les loups, en êtes-vous
content?” Car c’était alors ma passion que la chasse
au loup. Oui, une fois seulement, quand vous étiez tout
affaibli et désespéré par le mal, vous m’avez parlé de
ce que j’aime.
FERRANTE: Vous croyez que ce que je vous reproche
est de n’être pas semblable à moi. Ce n’est pas tout
à fait cela. Je vous reproche de ne pas respirer à la
hauteur où je respire. On peut avoir de l’indulgence
pour la médiocrité qu’on pressent chez un enfant. Non
pour celle qui s’étale dans un homme.
PEDRO: Vous me parliez avec intérêt, avec gravité,
avec bonté, à l’âge où je ne pouvais pas vous
comprendre. Et à l’âge où je l’aurais pu, vous ne
m’avez plus jamais parlé ainsi, - à moi que, dans les
actes publics, vous nommez “mon bien-aimé fils.”
FERRANTE: Parce qu’à cet âge-là non plus, vous ne
pouviez pas me comprendre. Mes paroles avaient l’air
de passer à travers vous comme à travers un fantôme
pour s’évanouir dans je ne sais quel monde: depuis
longtemps déjà la partie était perdue. Vous êtes vide
de tout, et d’abord de vous-même. Vous êtes petit, et
rapetissez tout à votre mesure. Je vous ai toujours vu
abaisser le motif de mes entreprises: croire que je faisais
par avidité ce que je faisais pour le bien du royaume;
croire que je faisais par ambition personnelle ce que je
faisais pour la gloire de Dieu. De temps en temps vous
174
me jetiez à la tête votre fidélité. Mais je regardais à vos Le Théâtre Français
actes, et ils étaient toujours misérables. Au Xxe Siècle
La Reine Morte, Acte II, Scène 3
Note (1) Fièvre intermittente dont les accès reviennent un jour sur trois.
Question: En analysant les reproches que font le père et le fils, montrez comment
chacun est à la fois blâmable de l’incompréhension vis-à-vis de l’autre et que
chacun est à la fois petit et grand.
3.3.11 Jean Paul Sartre: Vous avez fait connaissance de Sartre dans la
section Roman aussi. Voici un intellectuel qui dépasse largement les frontières
de la France comme il essaie plusieurs formes d’écriture. Le nihilisme de sa
philosophie existentielle aboutit à la théorie de littérature engagée pour que
le protagoniste se prouve humaniste: ce sont ces termes qui vont dominer sa
production. Nous lisons ici un extrait célèbre de sa pièce Huis Clos qui montre
comment les relations interpersonnelles sont empoisonnées.
Huis clos: (1944) Dans cette pièce, Sartre met en scène trois morts vivants.
Garcin, Estelle et Inès condamnés à cohabiter pour l’éternité dans un salon
sans issue, c’est un étrange enfer, dont ils comprendront progressivement le
fonctionnement. Chacun d’eux est ici contraint d’exister sous le regard et le
jugement des deux autres.
Extrait: « Nous sommes en enfer »
Inès : Je vois. (Un temps). Pour qui jouez-vous la
comédie? Nous sommes entre nous.
Estelle : Avec insolence. Entre nous?
Inès : Entre assassins. Nous sommes en enfer, ma
petite, il n’y a jamais d’erreur et on ne damne jamais
les gens pour rien.
Estelle : Taisez-vous.
Inès : En enfer ! Damnés ! Damnés !
Estelle : Taisez-vous. Voulez-vous vous taire? Je vous
défends d’employer des mots grossiers.
Inès : Damnée, la petite sainte. Damné, le héros sans
reproche. Nous avons eu notre heure de plaisir, n’est-
ce pas? Il y a des gens qui ont souffert pour nous
jusqu’à la mort et cela nous amusait beaucoup. A
présent, il faut payer.
Garcin : la main levée. Est-ce que vous vous tairez?
Inès : le regarde sans peur, mais avec une immense
surprise. Ha (Un temps). Attendez ! J’ai compris, je
sais pourquoi ils nous ont ensemble.
Garcin: Prenez garde à ce que vous allez dire.
175
Littérature française Inès : Vous allez voir comme c’est bête. Bête comme
du 20e siècle chou! Il n’y a pas de torture physique, n’est-ce pas? et
cependant, nous sommes en enfer. Et personne ne doit
venir. Personne. Nous resterons jusqu’au bout seuls
ensemble. C’est bien ça? En somme, il y a quelqu’un
qui manque ici: c’est le bourreau.
Garcin : à mi-voix. Je le sais bien.
Inès: Eh bien, ils ont réalisé une économie de personnel.
Voilà tout. Ce sont les clients qui font le service eux-
mêmes, comme dans les restaurants coopératifs. (1)
Estelle: Qu’est-ce que vous voulez dire?
Inès: Le bourreau, c’est chacun de nous pour les deux
autres.
Huis clos (1944)
Notes: (1) Restaurants d’associations, où tous les membres participent au travail et au profit.
Question: Analysez le dialogue et montrez comment il rend compte de la
tension entre les personnages qui, à des degrés divers, deviennent le bourreau
pour les autres et une victime des autres. Autrement dit, étudiez le rapport de
forces entre les personnages.
3.4 Les termes spécifiques au théâtre
Les termes spécifiques au théâtre que vous avez rencontrés dans cette leçon. Ils
méritent bien un approfondissement.
1. Drame / dramaturge - Théâtre
2. Espace scénique
3. Humanisme
4. La gestuelle
5. La Comédie Française
6. La mise en scène
7. La spécificité du texte théâtral – ses composantes, sa forme
8. Monologue – dialogue
9. Texte - mise en scène – Ecriture théâtrale
10. Théâtre littéraire- lyrique - psychologique- réaliste
11. Théoricien du théâtre
Ainsi, nous arrivons a la fin des extraits représentatifs du théâtre du XXe
siècle. Bien sur, vous n’avez pas lu Camus, Duras, Sarraute ou encore
Vinaver. J’espère que vous aurez la curiosité de les découvrir vous-même.
176
Le Théâtre Français
3.5 Questions sur l’ensemble des Au Xxe Siècle
extraits (et même la littérature
de la période)
1. Relevez les thèmes qui se répètent dans ces extraits? Est-ce que les auteurs
de ces extraits les traitent de la même manière ou il y a des différences?
2. Ces extraits (et les œuvres dont ils sont tirés) représentent la modernité?
Comment faut-il la définir? Comment la modernité se voit dans ces
textes?
3. L’expérimentation de la mise en scène. Dissertez sur ce sujet.
3.6 Bibliographie
Collection :
1. Lagarde et Michard XXe siècle
2. Larousse XXe siècle
3. Magnard XXe siècle
4. Lire le théâtre – Anne Ubersfeld
177
Littérature française
du 20e siècle UNIT 4 LA POÉSIE DU XXe SIÈCLE
Plan
4.0 Objectifs
4.1 Introduction à la poésie du XXe siècle
4.2 Les extraits des grands poètes du XXe siècle dans l’ordre alphabétique
avec les questions sur chaque extrait
4.3 Les nouveaux termes techniques de la poésie que vous avez appris ( et
qu’il faut savoir utiliser quand vous parlez de la poésie)
4.4 Questions sur l’ensemble des extraits ( et même la littérature de la
période)
4.5 Bibliographie
4.0 Objectifs
Comme nous l’avons signalé, le vingtième siècle est tellement riche dans les
mouvements et les œuvres qu’il est impossible de les étudier en détails dans
ces quelques pages. Alors nous nous bornerons à noter quelques noms célèbres
et de parler de leurs œuvres connues, en en prenant un extrait. Quant à l’ordre
dans lequel ils peuvent être présentés, cela n’avait aucune importance pour ces
écrivains, puisque ces grands créateurs réagissaient aux phénomènes qui se
passaient autour d’eux d’une part et à leur subjectivité d’autre part. Ainsi pour
éviter ce piège de faire correspondre la place et l’importance de chacun d’eux
(pour quelques critiques), j’ai préféré les présenter dans l’ordre alphabétique
et non dans l’ordre chronologique de leurs naissances, ce qui nous amènerait
à croire que les idées viennent dans l’ordre chronologique: ce qui est, vous
accepterez, entièrement faux. Ainsi, l’objectif de cette leçon est de vous initier
à la poésie du XX e siècle. Vous connaissez déjà quelques noms: Prévert, par
ex. Valéry, ou Apollinaire. Il y en d’autres. Sachez que beaucoup d’écrivains
français ont obtenu le prix Nobel de littérature et parmi ceux-ci, se trouvaient
des poètes.
D’où l’activité 1: Questions : Faites la liste de tous les écrivains, surtout les
poètes français (contrairement aux écrivains ou philosophes) qui ont obtenu
le prix Nobel de la littérature. Lesquels de ces poètes connaissiez-vous déjà?
Dans quel contexte? Pourriez-vous en donner quelques citations? Y voyez-vous
la continuité d’un thème ou d’une technique? Y a-t-il une influence qu’ils ont
subie? Ont-ils exercé de l’influence à leur tour sur d’autres auteurs? Est-ce qu’il
y a des auteurs indiens qui en ont subi l’influence ou avec lesquels vous voyez
une ressemblance? C’est une activité plutôt qu’une question.
4.1 Introduction à la poésie du XXe
siècle
Dans la leçon portant sur le survol et le roman, nous avons vu les évènements
politiques majeurs et leurs influences sur la sensibilité des écrivains. Il n’est pas
178 nécessaire de répéter ces détails. Les deux guerres, le climat qu’elles ont créé:
tout ceci vous est déjà connu. Nous avons aussi vu l’importance du dadaïsme et La Poésie Du Xxe
du surréalisme. Ainsi vous êtes en mesure de faire le lien entre les éléments qui Siècle
peuvent inspirer un poète et la façon dont il peut réagir (c’est ce qu’on appelle
les deux axes: la subjectivité et l’objectivité dans la création artistique qu’elle
soit littéraire ou autre).
4.2 Les extraits des grands poètes du
XXe siècle dans l’ordre
alphabétique avec les questions
sur chaque extrait
Maintenant, nous allons aborder les poètes et leurs extraits :
a) GUILLAUME APOLLINAIRE (1880-1918): Guillaume Apollinaire est
resté un grand nom du XXe siècle, surtout à cause de ses Calligrammes (Un
autre recueil s’intitule Alcools). Ce mot, calligramme, est formé à partir du
mot grec kallos (beau) et gramma (trace) ou écriture et signifie la belle écriture.
Apollinaire a intitulé son œuvre “ Et moi aussi, je suis peintre.” C’est à cause de
sa liaison avec le peintre Marie Laurencin, mais aussi son amitié avec Picasso
qui lui avait fait connaitre le cubisme. Dans ses poèmes, Apollinaire supprime
la ponctuation, utilise le vers libre. Ses Calligrammes sont des figures des objets
dont ils parlent. Ainsi, ils donnent à voir ces objets. Voir Calligrammes
b) LOUIS ARAGON (1897-1982) ; participe avec Breton à la fondation
du surréalisme qu’il illustre par ses premier recueils (Feu de joie, 1920,
Mouvements perpétuels 1925). Mais en 1930, il choisit l’engagement au sein
du parti communiste et se consacre à sa production romanesque. La guerre
et l’occupation le ramènent à une poésie militante qui réunit les thèmes de 179
Littérature française l’amour et du patriotisme et dans ses poèmes, il s’adresse aussi à sa femme,
du 20e siècle la romancière, Elsa Triolet ainsi qu’à la France. Avec Eluard, il fait partie des
poètes de la Résistance.
Lisons un extrait de la Cantique à Elsa :
Tu me dis que Notre amour s’il inaugure un monde
C’est un monde où l’on aime à parler simplement
Laisse-là Lancelot Laisse la Table Ronde
Yseut Viviane Esclarmonde
Qui pour un miroir avait un glaive déformant (1) (…)
Si tu veux que je t’aime apporte-moi l’eau pure
A la quelle s’en vont leurs désirs s’étancher
Que ton poème soit le sang de ta coupure
Comme un couvreur sur la toiture
Chante pour les oiseaux qui n’ont où se nicher.
Notes: (1) Référence à Brocéliande, le désir d’oublier les malheurs présents par une poésie
“médiévale”.
Piste de lecture: En relevant les détails de Tu à qui s’adresse le poète, expliquez
comment une ambiguïté/ confusion est créée.
c) YVES BONNEFOY (1923-2016) était proche des surréalistes (des poètes
ainsi que des peintres) qui lui inspirent la Révolution la nuit. Mais il les quitte
et préfère la réalité ordinaire. Dans la poésie, il préfère « ici et maintenant »
au concept et célèbre « la présence et » « le simple ». Le ton de ses poèmes
est grave, ils ont une profondeur et une plénitude telles qu’on les qualifie de «
métaphysiques ».
Du mouvement et de l’immobilité de Douve (1953) lui a apporté la renommée.
Une figure mystérieuse donne à ces pages leur unité: Douve, forme fragile, mi-
femme mi -symbole. Faute de pouvoir atteindre directement Douve, le poète
demande aux arbres d’être ses médiateurs.
AUX ARBRES
Vous qui vous êtes effacés sur son passage
Qui avez refermé sur elle vos chemins,
Impassibles garants que Douve même morte
Sera lumière encore n’étant rien.
Vous fibreuse matière et densité,
180 Arbres, proches de moi quand elle s’est jetée
Dans la barque des morts et la bouche serrée La Poésie Du Xxe
Siècle
Sur l’obole (1) de faim, de froid et de silence.
J’entends à travers vous quel dialogue elle tente
Avec les chiens, avec l’informe nautonier (2)
Et je vous appartiens par son cheminement
A travers tant de nuit et malgré tout ce fleuve.
Le tonnerre profond qui roule sur vos branches,
Les fêtes qu’il enflamme au sommet de l’été
Signifient qu’elle lie sa fortune à la mienne
Dans la méditation de votre austérité.
Du Mouvement et de l’Immobilité de Douve (1953)
Notes: (1) Modeste offrande, contribution en argent mais aussi pièce que le mort donnait à
Charon, qui, dans la mythologie grecque, faisait passer le fleuve des Enfers aux âmes des
morts. (2) Personne qui conduit un bateau, ici Charon.
Question: Quelle est la relation entre le « je » et les arbres et Douve? Dans
quels termes s’exprime cette relation? (150 mots)
d) ANDRÉ BRÉTON: (Pour introduction à Breton, voir le roman, le
surréalisme où il est question aussi de l’écriture automatique)
Ecriture automatique
Faites-vous apporter de quoi écrire, après vous être établi en un lieu aussi
favorable que possible à la concentration de votre esprit sur lui-même. Placez-
vous dans l’état le plus passif, ou réceptif, que vous pourrez. Faites abstraction
de votre génie, de vos talents, de ceux de tous les autres. Dites-vous bien que
la littérature est un des plus tristes chemins qui mènent à tout. Ecrivez vite sans
sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir et ne pas être tenté de vous relire.
La première phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu’à chaque seconde
il est une phrase étrangère à notre pensée consciente qui ne demande qu’à
extérioriser. Il est assez difficile de se prononcer sur le cas de la phrase suivante
; elle participe sans doute à la fois de notre activité consciente de l’autre, si l’on
admet que le fait d’avoir écrit la première entraîne un minimum de perception.
Peu doit vous importer, d’ailleurs ; c’est en cela que réside, pour la plus grande
part, l’intérêt du jeu surréaliste. Toujours est-il que la ponctuation s’oppose sans
doute à la continuité absolue de la coulée qui nous occupe, bien qu’elle paraisse
aussi nécessaire que la distribution des nœuds sur une corde vibrante. Continuez
autant qu’il vous plaira. Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure. Si le
silence menace de s’établir pour peu que vous ayez commis une faute: une
faute, peut-on dire, d’inattention, rompez sans hésiter avec une trop claire. A la
suite du mot dont l’origine vous semble suspecte, posez une lettre quelconque,
181
Littérature française la lettre l par exemple, toujours la lettre l, et ramenez l’arbitraire en imposant
du 20e siècle cette lettre pour initiale au mot qui suivra.
Question: Rédigez tout le procédé d’écriture selon Breton, dès le début.
Explicitez le rôle de la ponctuation et du hasard dans l’écriture.
Extrait: SIGNE ASCENDANT (1948)
Dans le texte intitulé « Signe ascendant », Breton célèbre Aube, la fille qu’il
a eue avec le peintre Jacqueline Lamba. Breton lui-même disait qu’il n’a «
jamais éprouvé le plaisir intellectuel que sur le plan analogique », donne ici, un
exemple de la poétique qui établit « un rapport spontané, extra-lucide, insolent
« entre telle chose et telle autre. »
Ecoute au coquillage
Je n’avais pas commencé à te voir tu étais AUBE
Rien n’était dévoilé
Toutes les barques se berçaient sur le rivage
Dénouant les faveurs (1) (tu sais) de ces boîtes de
dragées
Roses et blanches entre lesquelles ambule une navette
d’argent
Et moi je t’ai nommée Aube en tremblant
Dix ans après
Je te retrouve dans la fleur tropicale
Qui s’ouvre à minuit
Un seul cristal de neige qui déborderait la coupe de tes
deux mains
On l’appelle à la Martinique la fleur du bal
Elle et toi vous vous partagez le mystère de
l’existence
Le premier grain de rosée devançant de loin tous les
autres follement irisé (2) contenant tout
Je vois ce qui m’est caché à tout jamais
Quand tu dors dans la clairière de ton bras sous les
papillons de tes cheveux
Et quand tu renais du phénix (3) de ta source
Dans la menthe de la mémoire
182
De la moire(4) énigmatique de la ressemblance dans La Poésie Du Xxe
un miroir sans fond Siècle
Tirant l’épingle de ce qu’on ne verra qu’une fois
Dans mon cœur toutes les ailes du milkweed (5)
Frètent (6) ce que tu me dis
Tu portes une robe d’été que tu ne te connais pas
Presque immatérielle elle est constellée en tous ses
d’aimant en fer à cheval d’un beau rouge minimum à
pieds bleus
Notes: (1) Rubans (2) qui prend les couleurs du prisme (3) oiseau mythologique qui une fois
brulé, renaissait de ses cendres (4) Tissu qui présente les parties mates et les parties brillantes
(5) mot anglais, ‘ laiteron ‘ en français. Terme de botanique qui désigne un genre de plantes
lactescentes (contenant du lait). (6) Fréter signifie louer ou équiper un navire. Ce mot semble
être une création de Breton.
Question: Quelles figures de style trouvez-vous dans ce poème? Comment le
poète parle-t-il de sa fille? Comparez ce poème avec “ Demain à l’aube “ de
Hugo, qui aussi s’adresse à sa fille.
ROBERT DESNOS (1900 – 1945) publie ses poèmes à l’âge de 17 ans et
commence à noter ses rêves. Il est présenté au groupe des surréalistes et y révèle
régulièrement son talent pour l’expérience des « sommeils » tellement que
Breton déclare: ‘ le surréalisme est à l’ordre du jour et Desnos est son prophète.
» Pourtant les deux hommes rompent quand Breton décide d’entrer au parti
communiste. A partir de 1932, Desnos devient journaliste, auteurs de scenarios.
Sous l’occupation nazie, Desnos écrit parmi les plus beaux poèmes inspirés par
la Resistance. Déporté, il meurt au camp de Terezín en Tchécoslovaquie.
FORTUNES (1934) L’écriture automatique et la dictée sous hypnose ont
accoutumé Desnos à jouer avec les mots. Mais la poésie n’est pas seulement
jeu verbal, elle donne à l’univers d’autres dimensions: « je dis comme, et tout
se métamorphose », dit Desnos.
COMME
Come, (1) dit l’Anglais à l’Anglais, et l’Anglais
vient.
Côme, dit le chef de gare, et le voyageur qui vient dans
cette ville, descend du train sa valise à la main.
Come, (2) dit l’autre et il mange.
Comme, je dis comme, et tout se métamorphose,
Le marbre en eau, le ciel en orange, le vin en plaine
Le fil en six, le cœur en peine, la peur en seine. 183
Littérature française Mais si l’Anglais dit as, c’est à son tour de voir le
du 20e siècle monde changer de forme à sa convenance
Et moi je ne vois plus qu’un signe unique sur une
carte
L’as de cœur si c’est en février,
L’as de carreau et l’as de trèfle, misère en Flandre,
L’as de pique aux mains des aventuriers.
Et si cela me plaît à moi de vous dire machin,
Pot à eau, mousseline et potiron.
Que l’Anglais dise machin,
Que machin dise le chef de gare,
Machin dise l’autre,
Et moi aussi.
Machin.
Et même machin chose.
Il est vrai que vous vous en foutez
Que vous ne comprenez pas la raison de ce poème.
Moi non plus d’ailleurs.
Poème, je vous demande un peu?
Poème? je vous demande un peu de confiture,
Encore un peu de gigot,
Encore un petit verre de vin
Pour vous mettre en train…
Poème, je ne vous demande l’heure qu’il est.
Poème, je ne vous demande pas si votre beau-père est
poilu comme un sapeur.
Poème, je vous demande un peu…?
Poème, je ne vous demande pas l’aumône,
Je vous la fais.
Poème, je ne vous demande pas l’heure qu’il est
Je vous la donne.
184 Poème, je ne vous demande pas si vous allez bien,
Cela se devine. La Poésie Du Xxe
Siècle
Poème, poème, je vous demande un peu…
Je vous demande un peu d’or pour être heureux
avec celle que j’aime.
Notes: (1) venir en anglais. (2) manger en espagnol. Ici, impératif.
Question: En analysant les répétitions et les associations d’idées, montrez
comment Desnos mérite d’être appelé un poète fantaisiste. (100 mots)
f) PAUL ELUARD (1895-1952): de son œuvre je citerai son engagement avec
le surréalisme dans les vers suivants:
« La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre »
Le premier vers de ce poème est cité comme le meilleur exemple de l’association
d’images recommandée par le surréalisme. La liberté du langage est absolue dans
ces vers: le choc de l’alliance de la couleur bleue et du fruit, le remplacement
d’une comparaison sur la forme ronde crée une émotion ou surprise qui est
justifiée par le poète au 2e vers. La couleur est bien celle de la terre, le fruit a bien
la même forme. Le décalage est subtil…Pour pouvoir visualiser le sens que ces
vers essaient de communiquer, regardez les tableaux de Salvator Dali. Ainsi,
Eluard figure aussi parmi les fondateurs du surréalisme dont les techniques sont
remarquablement servies par son lyrisme personnel (Capitale de la douleur,
1926).
Comme Aragon et tant d’autres poètes et écrivains (Sartre, Camus, Gide), Eluard
appartenait au Parti communiste français et était un admirateur de la révolution
bolchévique. Il a écrit un poème sur Staline, mais a aussi un grand poème
Liberté. Il a fait partie du recueil des Poètes de la Résistance avec Aragon et les
autres. Je cite ici un extrait de La liberté. Pourtant je vous conseille vivement de
lire ce poème intégral sur le net.
LIBERTÉ
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre 185
Littérature française J’écris ton nom.
du 20e siècle
Sur les images durées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois,
J’écris ton nom.
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genets
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom. (…)
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis ne pour te connaître
Pour te nommer
Liberté
Poésie et vérité (1942)
Dans une conférence prononcée en 1952, Eluard dira « J’ai écrit ce poème
pendant l’été 1941. En composant les premières strophes (…) je pensais révéler
pour conclure le nom de la femme que j’aimais, à qui ce poème était destiné.
Mais je me suis vite aperçu que le seul mot que j’avais en tête était « liberté ».
Et par le pouvoir d’un mot/je recommence ma vie/ Je suis né pour te connaître/
Pour te nommer/ Liberté.
Ainsi, la femme que j’aimais incarnait un désir plus grand qu’elle. Je la confondais
avec mon aspiration la plus sublime. A ce mot, liberté, n’était lui-même, dans
tout mon poème, que pour éterniser une très simple volonté, très quotidienne,
très appliquée, celle de se libérer de l’occupant… »
186
Question: En lisant cette explication, essayez de montrer comment en employant La Poésie Du Xxe
les formes de litanie, et de refrain, en donnant la mélodie à ce poème, le poète Siècle
est allé plus loin que la poésie d’amour pour en faire un poème de la Resistance,
ou pour parler dans le contexte indien, un poème patriotique.
CHARLES PEGUY: Un homme d’engagements. Né dans une famille pauvre,
Péguy est socialiste et collabore avec Jaurès et Zola. Il s’engage avec eux dans
la révision de la condamnation de Dreyfus. Quand il découvre sa vocation de
poète, il est aussi un poète chrétien, et écrit sur Jeanne d’Arc. Il fonde les Cahiers
de la quinzaine, revue « socialistement socialiste. » Son œuvre lyrique célèbre
la terre maternelle, le patriotisme chrétien, la dimension sacrée de l’existence.
LA TAPISSERIE DE NOTRE-DAME (1913). La Présentation de la Beauce à
Notre-Dame de Chartres » est avec ses 89 quatrains, le poème le plus important
de ce recueil.
Extrait :
L’OCÉAN DES BLÉS
Etoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers combles
Voici votre regard sur cette immense chape,
Et voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos points désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine.
Etoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.
Un sanglot rôde et court par-delà l’horizon
A peine quelques toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison.
187
Littérature française Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
du 20e siècle
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.
Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.
Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur le large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.
Nous allons devant nous, les mains le long des
poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours,
Des champs les plus présents vers les champs les plus
proches.
Questions: La tapisserie est une longue suite de strophes liées les unes les autres
par un thème. Dans ce poème, relevez comment la Vierge Marie est signalée
par les différentes désignations et explicites-les. Montrez aussi comment ce
poème parle aussi de la France. (150 mots).
h) JACQUES PRÉVERT: (1900-1977) était un poète populaire par les sujets
qu’il choisit et la façon dont il les traite, mais ses poèmes sont profonds. Nous
avons tous lu Le Petit Déjeuner du Matin ou encore le Cancre. Ici, je vous
propose un poème, tout aussi rebêle, Pater noster.
PATER NOSTER
Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
188 Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris La Poésie Du Xxe
Siècle
Qui valent bien celui de Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Eparpillées
Emerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
(1)
Avec leurs saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des
canons.
Paroles (1945)
Notes: (1) Guerriers brutaux, soudards.
Questions: Analysez la composition du poème: sous le ton badin, simple et
facile, le poème se divise en deux parties: appel à Dieu et la condition humaine 189
Littérature française et faites ressortir le message humaniste du poète.
du 20e siècle
i) FRANÇIS PONGE: découvre que « les mots constituent un monde aussi
riche et aussi réel que le monde sensible dans lequel nous vivons ». Il est ainsi
considéré « un modèle d’artisan du langage. » Sa poésie est matérialiste, qui
met en relation deux réalités physiques, celle de l’objet et celle de la parole.
Refusant les vertiges de l’inspiration, il ne croit qu’aux vertus du travail réfléchi,
veut ciseler ses œuvres en artisan parfaitement conscient de ce qu’il fait. Il est
plus grammairien, plus linguiste, plus spécialiste des formes et des sons que «
créateur »au sens propre.
LE CAGEOT
A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a
cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport
de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup
sûr une maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse
être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi
dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou
nuageuses qu’il enferme.
A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il
luit alors de l’éclat sans vanités du bois blanc. Tout
neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose
maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en
somme des plus sympathiques - sur le sort duquel il
convient toutefois de ne pas s’appesantir longuement.
Le parti pris des choses, 1942
Questions: Relevez les allusions anthropomorphiques. Etudiez l’agencement
de ces trois paragraphes. Faites le rapprochement entre « cage », « cachot »
et « cageot ». Autrement dit, analyses la forme et du contenu du poème (qui
pourtant est en prose.) (150 mots)
Notes: les Halles (ou halles) c’est le marché grossiste de légumes et de fruits en France.
RAMOND QUENEAU: Membre important du groupe OULIPO, (voir la note
dans la leçon sur le Roman) Queneau est mathématicien mais s’intéresse aussi
à la philosophie, à la littérature. OULIPO est l’acronyme du groupe Ouvroir
de Littérature Potentielle, fondé en 1960 qui se propose de fonder la création
littéraire non pas sur l’incertaine arrivée de l’inspiration, mais sur des règles
précises de composition qui permettent les jeux les plus fantaisistes.
Pour un art poétique
Prenez un mot prenez en deux
faites les cuir’ comme des œufs
prenez un petit bout de sens
puis un grand morceau d’innocence
190
faites chauffer à petit feu La Poésie Du Xxe
Siècle
au petit feu de la technique
versez la sauce énigmatique
saupoudrez de quelques étoiles
poivrez et puis mettez les voiles
Où voulez vous donc en venir?
A écrire
Vraiment? A écrire?
Le chien à la mandoline, 1965
Question: Comparez ce texte avec les autres Arts Poétiques que vous avez lus
dans les leçons de poésie des autres siècles et montrez comment la conception
de la création littéraire de Queneau est tout à fait différente.
TRISAN TZARA: (1896-1963) a fondé le mouvement dada. Il rédigea avec
La Première aventure céleste de M. Antipyrine (1916) le premier texte dadaïste.
Ses amis – Breton, Eluard, Aragon, Soupault – se séparent de lui à cause de son
nihilisme absolu. Pourtant, en 1931, il rejoint le groupe surréaliste.
La poésie de Tzara regorge d’images en liberté, d’impulsions violentes et
volontairement incontrôlées. La poésie est pour Tzara non pas un moyen
d’expression, mais l’expression même de l’activité de l’esprit aux prises avec
la condition humaine.
Tu es en face des autres ….
tu es en face des autres un autre que toi-même
sur l’escalier des vagues comptant de chaque regard
la trame
dépareillées hallucinations sans voix qui te
ressemblent
les boutiques de bric-à-brac qui te ressemblent
que tu cristallises autour de la pluvieuse vocation –
où tu découvres des parcelles de toi-même
à chaque tournant de rue tu te changes en un autre
toi-même
dans les maisons – mâchoires serrées – où maussades
les volets du cœur sont clos
la lumière s’essuie sur des draps anémiques
191
Littérature française dans les pampas virile odeur d’héroïsme
du 20e siècle
une déchirante mélodie te précède dans les asiles
d’aliénés
et l’usure de nos péchés évolue sans satellites dans
un univers étroit
homme aux vertigineuses culbutes dans l’espace
j’ai vu les animaux les sentiments humains se nouer
grossièrement entre eux
les lotus endimanchés dans les salles de théâtre nous
tapissent
dans les couvents se mécanise le jeu des impulsions
bourdonnantes
chez les paysans les négligentes voluptés à l’ombre
vieille de gestes méprisants
dans les bureaux de poste où allures et pays se
touchent
chez les bijoutiers nous essayons de tout petits
paysages
et dans les ports la terre finit les bras élancés
dans l’alcool j’ai trouvé mon seul oubli la liberté
dans les music-halls aux stridents exemples
d’élans et de tours patients de risques tendus et
d’excès
dans les salles d’attentes cigales mes sœurs
dans les auberges de vies impénétrables les belles
cages dans les bocages
mais partons routes et moles sur les lambris cutanés
des cartes
tant de sanguines attractions nous ont apparentés
aux charnelles maçonneries
que les bouquets de mains enfumées ont élevées dans
les prisons
192
les têtes ballotées d’une main à l’autre du jour à la La Poésie Du Xxe
Siècle
nuit
incalculable floraison de haine sur les vaisseaux fanés
chez les solitaires désabusés sévère froment
se croisent les bras les lianes et les édifices
au-dessus de la nocturne paix odeur forte nocturne
paix
et tant d’autres et tant d’autres
L’Homme approximatif (1931)
Piste pour lecture / questions: En étudiant les emplois de je, de tu, et de nous,
et en relevant les images successives qui connotent l’expression première: « tu
es en face des autres un autre que toi-même », relevez le glissement de sens et
précisez ce que l’auteur dit par l’Homme approximatif. (150 mots).
k) PAUL VALERY (1871- 1945): Passionné par l’analyse des mécanismes
intellectuels, à laquelle il consacre des œuvres majeures (Introduction à la
méthode de Léonard de Vinci 1895, Soirée avec Monsieur Teste 1896), Valéry,
les jugeant trop ‘ artistiques» ne publie ses poèmes de jeunesse qu’en 1920
(Album de vers anciens). La préparation de ce recueil l’a cependant amené à
composer un long poème, La Jeune Parque (publié en 1917), qui lui vaut une
gloire littéraire encore accrue par la publication de Charmes (1922)
Adversaire déterminé de la conception romantique de la poésie, Paul Valery, en
disciple de Teste, nie toute valeur à l’inspiration et affirme la nécessité du travail
poétique qui donne toute sa noblesse à la création consciente. Admirateur de la
perfection classique, il qualifie de « gènes exquises» les règles de la métrique
qu’il respecte scrupuleusement. L’obscurité de la poésie lui apparaît doublement
justifiée: comme condition de sa richesse et comme difficulté réservant son
accès à une élite d’initiés. L’art de Valéry, tourné vers l’expression des idées
se caractérise par une grande beauté du vers. Regardons un de ses courts
poèmes:
Les pas
Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.
Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus!
Dieux!...tous les dons que je devine 193
Littérature française Viennent à moi sur ces pieds nus !
du 20e siècle
Si de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser
Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n’était que vos pas.
Questions: Relevez les oppositions/contradictions qui se trouvent dans ce
texte pour saisir la tension sémantique du poème. Avec cette tension, le poète
qu’arrive-t-il, obtenir? Que voyez-vous dans ce poème? (150 mots)
Nous arrivons au bout des extraits de notre leçon. Vous y avez découvert une
dizaine d’auteurs et leurs textes. J’espère cela vous a donné de l’appétit de
découvrir d’autres poètes et écrivains. Rappelez- vous bien qu’il est tout à fait
normal (et fréquent) de ne pas aimer un auteur dès le premier abord.( En tant
qu’étudiant, j’avais lu Verlaine pour mon M.A., sans compter le Déjeuner du
matin de Prévert. Le reste de la poésie, je l’ai découverte tout seul. Ici, je vous
fais part de certains de mes auteurs préférés, en pensant à leur accessibilité).
Apprécier le travail d’un auteur, cela peut prendre du temps. Rares sont les
écrivains qui nous impressionnent dès le premier mot.
4.3 Les nouveaux termes techniques de
la poésie que vous avez appris ( et
qu’il faut savoir utiliser quand
vous parlez de la poésie)
Dans ces pages vous avez aussi rencontré quelques termes techniques spécifiques
à la poésie :
a) Les termes Composition, Structure, le travail poétique, sont tous similaires
et renvoient au travail du poète. Ajouter à cela le mot « structuration », c’est
l’activité de structurer (par le poète ou le lecteur/critique).
b) Litanie : ce mot qui signifie une prière liturgique où toutes les évocations
sont suivies d’une formule brève, peut prendre la forme d’une répétition,
d’une énumération.
c) Cantique : un poème religieux.
d) Lyrique: Dérivé du mot lyre, instrument de musique dont se faisait
194 accompagner le chanteur, c’est la qualité subjective, personnelle du contenu
qui est signalée. La Poésie Du Xxe
Siècle
e) Lyrisme : c’est la qualité lyrique.
f) Matière : substance, physique s’opposent au contenu, sujet, idée dans le
texte.
g) Mélodie : C’est la composition musicale.
h) Mystère : le sens subtil, caché, difficile à saisir.
i) Refrain, rime : ce sont les mots ou les phrases qui reviennent à la fin de
chaque couplet d’une chanson.
j) Rythme: cadence
k) Signification : sens, contenu,
l) Strophe : l’ensemble formé par plusieurs vers. (Comparez : le vers libre)
m) Structure : composition
n) Symbole : C’est une chose qui représente autre chose. (Comparez avec
signe, représentation)
o) Versification : l’art d’écrire les vers.
4.4 Questions sur l’ensemble des
extraits (et même la littérature
de la période)
A la fin de la leçon sur le Roman, je vous ai proposé quelques thèmes qui se
trouvent dans les extraits des romans. En vous inspirant de cette démarche, dites
si on trouve les mêmes thèmes dans les poèmes aussi ou il y a une différence?
Etudiez-les thèmes à travers les poèmes. Comparez surtout les images qui
véhiculent ces thèmes.
Est-ce que la forme a subi une transformation/des changements dans la poésie
du XXe siècle?
4.5 Bibliographie
Lagarde et Michard
Collection Larousse
Collection Magnard
Textes français Histoire littéraire (Nathan)
NOT TO FORGET TO ATTACH THE TEXT OF CALLIGRAMME of
APOLLINAIRE at the proper place . ie. At the end of the article on this
poet.
195
BLOCK IV
Introduction à la littérature
francophone
196
INTRODUCTION - BLOCK IV
Si, aujourd’hui, le terme « francophonie » revêt de plusieurs dimensions
artistiques et sociopolitiques, il est essentiel de nuancer son sens et de comprendre
le caractère indéniablement diverse et complexe de cette identité. Ainsi, dans
le domaine littéraire, plutôt que de parler d’une « littérature francophone », il
vaut mieux parler des « littératures francophones », ce qui souligne la pluralité
accueillant différentes expériences du peuple francophone. Pour un lecteur
indien, étudier les littératures francophones permet donc de diversifier sa propre
expérience en tant que francophones.
Au Canada, en particulier au Québec, les littératures francophones jouent un
rôle majeur, soulignant nécessairement le caractère bilingue du pays. Mais
l’identité canadienne-francophone ou québécoise n’est pas donnée, et cette
littérature se caractérise par la lutte identitaire et linguistique du peuple canadien
francophone. En Afrique et aux Antilles, la langue française s’introduit par
la colonisation française, et écrire dans cette langue des colonisateurs devient
un geste postcolonial remarquable pour lutter contre l’idéologie coloniale et
l’impérialisme européen. En Asie de l’Est et dans l’Océan indien, le français a
toujours cette identité de langue coloniale, mais aussi choisie par les différents
écrivains d’origine asiatique émigrés en France. Par ailleurs, les littératures
francophones ne comprennent pas qu’une histoire coloniale, mais il s’agit aussi
d’une langue d’expression artistique des écrivains des pays européens en partie
francophones, par exemple la Belgique ou la Suisse romande. De surcroît, il
s’agit aussi de la langue préférée de beaucoup d’écrivains migrants, venus
d’ailleurs et installés en France. Il va de soi que le geste d’écrire en langue
française signifie différentes conceptualisations pour différents auteurs de par
le monde.
Dans cette partie de notre cours, l’objectif est de faire découvrir un panorama
des littératures francophones. Nous allons d’abord nous intéresser au Canada,
et les unités qui suivent proposeront d’étudier l’Afrique et les Antilles, l’Asie et
l’Océan indien, et les littératures francophones de l’Europe respectivement. Les
extraits de texte seront soutenus par les pistes de lecture, afin de développer une
meilleure compréhension de cette littérature riche et diverse.
197
UNIT 1 LA LITTÉRATURE
FRANCOPHONE AU CANADA
Plan
1.0 Objectifs
1.1 Introduction
1.2 Le roman francophone canadien
1.3 Le théâtre francophone du Canada
1.4 La poésie francophone canadienne
1.5 Conclusion
1.6 Références
1.7 Questions
1.0 OBJECTIFS
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez
(a) vous familiariser avec l’histoire de la littérature francophone au Canada
(b) comprendre les différents genres tels que le roman, le théâtre, et la poésie
(c) découvrir certains auteurs francophones importants du Canada
1.1 INTRODUCTION
La littérature francophone au Canada comprend la production littéraire en
français, qui émane soit du Québec, soit des provinces hors Québec. La langue
française s’est implantée au Canada avec l’arrivée des colons français au
XVIIe siècle. Malgré le bilinguisme revendiqué aujourd’hui, les communautés
francophones luttent pour préserver leur langue et leur culture. La littérature
francophone canadienne, en particulier la littérature québécoise, a connu un
essor lors de la Révolution tranquille des années 1960. Le peuple québécois
exprimait alors la volonté d’être entendu, sur sa propre terre et dans sa propre
langue. Une pléthore d’écrivaines et d’écrivains francophones du Canada
se sont engagés à dépeindre leur vie culturelle et à revendiquer leur identité
francophone. Bien que la littérature de cette période englobe divers genres,
examinons en particulier comment le roman, le théâtre et la poésie ont contribué
à renforcer la langue et la culture francophones au Canada.
1.2 LE ROMAN FRANCOPHONE CANADIEN
Depuis la Révolution tranquille, le roman francophone au Canada/du Québec
sort des sentiers battus et se remet sur la voie de la modernité. Les thématiques
urbaines commencent à occuper une place importante chez les écrivains en
général. En parallèle, plusieurs écrivaines consacrent leurs œuvres à parler de
la vie intérieure des femmes, sans se revendiquer d’être adhérentes à n’importe
quelle doctrine. Gabrielle Roy se tient en première ligne des écrivaines 199
Introduction francophones du Canada les plus importantes. Son roman à succès Bonheur
à la littérature d’occasion (1945) représente le milieu urbain avec précision et demeure
francophone
aujourd’hui un texte fondateur. Plus tard, Anne Hébert suit les traces de Roy et
ajoute au romanesque une sensibilité profonde et la violence contre les femmes,
cachée dans la vie quotidienne, notamment avec son roman Kamouraska (1970).
Quant aux écrivains, Réjean Ducharme se distingue par son style de langue
novateur et la mise en scène des personnages qui veulent conserver leur liberté à
tout prix, comme il l’évoque dans son roman le plus célèbre, L’Avalée des avalés
(1966). Dans cette unité, nous allons étudier quelques extraits significatifs des
romans de ces écrivains. Il est important de remarquer, par ailleurs, que cette
littérature riche est représentée par de nombreux écrivains, tels que Jacques
Godbout, Marie-Claire Blais, Antonine Maillet, issus de différentes cultures
et parties francophones du Canada. Et aujourd’hui, cette littérature est surtout
marquée par la voix des migrants qui s’approprient la langue et la culture pour
raconter leurs propres expériences et histoires. Avec Dany Laferrière, Kim Thuy,
d’origine vietnamienne, est l’une des fidèles représentantes de cette tendance.
Nous aurons également le plaisir de découvrir son remarquable roman Ru
(2009), qui offre un avant-goût de l’extrême contemporanéité du romanesque
francophone au Canada.
1.3 LE THÉÂTRE FRANCOPHONE DU CANADA
Situées entre la textualité des romans et la visualité des films, les pièces de
théâtre francophones du Canada/du Québec s’accordent une place inéluctable
dans la scène culturelle, par leur accessibilité et leurs tendances littéraires
révolutionnaires. Par leur souci d’observation, leur satire et leur audace, le
théâtre francophone devient de plus en plus proche du peuple canadien et
rencontre un grand succès. Dans cette partie, nous allons nous concentrer surtout
sur deux dramaturges en particulier : Françoise Loranger et Michel Tremblay,
dignes représentants du théâtre au Canada. Loranger commence par le roman
et se dirige plus tard vers le théâtre, un domaine dans lequel elle connaîtra un
immense succès. Ses pièces de théâtre innovatrices, autant dans la forme que
dans le contenu, mettent en scène des femmes en quête de liberté, comme par
exemple dans Encore cinq minutes (1966). Les questions de famille, d’amour,
de solitude et de crise identitaire reviennent dans ses ouvrages qu’on pourrait
aujourd’hui caractériser comme précurseurs du féminisme. Michel Tremblay
arrive sur scène, de manière un peu différente, mais partageant les mêmes
préoccupations que Loranger. Il évoque le portrait des femmes oppressées
par la société et par leur famille. Dans sa pièce la plus célèbre, Les Belles-
sœurs (1968), il se sert du dialecte « joual » pour raconter la souffrance des
femmes marginalisées. Par ses textes révolutionnaires, il donne voix aux plus
marginalisés de la société, tout en soulignant la couleur locale de la langue
populaire.
1.4 LA POÉSIE FRANCOPHONE CANADIENNE
La poésie a toujours servi de terre fertile pour les révolutions, commençant par
son formalisme littéraire précis. Pendant la Révolution tranquille, l’émancipation
du peuple francophone au Canada devient une question épineuse, et cela se
reflète dans la poésie. Les vers révolutionnaires prennent la forme d’un chant
200 individuel ou collectif, mais le thème reste immuable : réclamer la liberté à tout
prix. Liberté identitaire, linguistique, culturelle, individuelle, collective. C’est La Littérature
à travers la poésie que toute une communauté se rassemble pour chanter sa Francophone Au
Canada
révolution. Nous nous plongerons dans l’écoute et la lecture du poème essentiel
Speak White (1968) de Michèle Lalonde, appelant à une solidarité au sein de la
communauté francophone confrontée au racisme des anglophones au Canada.
Lalonde dénonce, de manière franche et directe, la violence et l’hégémonie
anglo-saxonnes à l’encontre de la langue et de la culture francophones. C’est un
poème d’une importance indéniable.
1.5 CONCLUSION
En guise de conclusion, cette introduction nous a permis d’explorer les divers
genres littéraires, notamment le roman, le théâtre et la poésie, qui ont tous
contribué au façonnement de la littérature francophone au Canada. Nous avons
mis en lumière certains auteurs et leurs œuvres essentielles. La suite de ce
parcours sera consacrée à la biographie détaillée des auteurs, accompagnée
d’extraits choisis de leurs œuvres les plus célèbres.
1.6 RÉFÉRENCES
Joubert, Jean-Louis (éd.) Littérature francophone : anthologie. Nathan, 1992.
Madanagobalane, K, et al. Introduction à la littérature québécoise : auteurs
choisis. Samhita Publications, 2010.
1.7 QUESTIONS
1. Qu’entendez-vous par la Révolution tranquille?
2. Quelle est la contribution générale du genre romanesque à la littérature
francophone du Canada?
3. Comment le théâtre se sert-il de la forme dramatique pour dénoncer
l’oppression?
4. Quelle place accorderiez-vous à la poésie francophone du Canada?
Textes choisis (roman)
Gabrielle Roy (1909 – 1983)
Biographie :
Gabrielle Roy, née à Saint-Boniface, a débuté sa carrière en tant qu’institutrice
dans l’Ouest canadien. Elle fait une entrée remarquée sur la scène littéraire
québécoise avec le succès retentissant de son premier roman, Bonheur
d’occasion (1945). Au commencement de sa carrière d’écrivaine, elle rompt
avec la tradition rurale pour explorer la vie urbaine. Par la suite, elle aborde son
enfance et sa province natale dans des romans tels que Poule d’eau (1950) et
La Montagne secrète (1961). Figure emblématique de la littérature francophone
du Canada, ses œuvres témoignent d’une grande sensibilité envers les êtres et
leurs souffrances.
Résumé de Bonheur d’occasion :
201
Introduction L’histoire suit la vie de Florentine Lacasse, une jeune femme issue d’une famille
à la littérature modeste de Montréal, travaillant comme serveuse dans un restaurant. Elle nourrit
francophone
des aspirations pour une vie meilleure et tombe amoureuse de Jean Lévesque,
qui l’invite à des dîners et passe beaucoup de temps avec elle. Cependant, Jean
quitte Florentine ultérieurement, pour des raisons personnelles. Le récit ne se
concentre pas uniquement sur la vie de Florentine mais explore également celle
de ses parents ainsi que toute une galerie de personnages, tous victimes de la
dépression économique et du chômage, en toile de fond de la Seconde Guerre
mondiale dans les années 40.
Extrait de Bonheur d’occasion
À cette heure, Florentine s’était prise à guetter la venue
du jeune homme qui, la veille, entre tant de propos
railleurs, lui avait laissé entendre qu’il la trouvait
jolie.
La fièvre du bazar montait en elle, une sorte
d’énervement mêlé au sentiment confus qu’un jour,
dans ce magasin grouillant, une halte se produirait et
que sa vie y trouverait son but. Il ne lui arrivait pas
de croire que son destin, elle pût le rencontrer ailleurs
qu’ici, dans l’odeur violente du caramel, entre ces
grandes glaces pendues au mur où se voyaient d’étroites
bandes de papier gommé, annonçant le menu du jour,
et au son bref, crépitant, du tiroir-caisse, qui était
comme l’expression même de son attente exaspérée.
Ici se résumait pour elle le caractère hâtif, agité et
pauvre de toute sa vie passée dans Saint-Henri.
Par delà les cinq ou six dîneurs qu’elle avait à servir,
son regard fuyait vers les comptoirs du magasin — le
restaurant occupant le fond du Quinze-Cents — et dans
le miroitement de la verroterie, des panneaux nickelés,
de la ferblanterie, son sourire vide, taciturne et morose
s’accrochait sans but à quelque objet chatoyant qu’elle
ne voyait pas.
Sa tâche de serveuse laissait ainsi à sa pensée, non point
de longs moments pour revenir au souvenir excitant et
trouble de la veille, mais de petits fragments de temps
où elle retrouvait au fond d’elle-même le visage de
ce garçon inconnu. Cependant les bruits de vaisselle,
les commandes ne la tiraient pas toujours de la rêverie
qui, par instants, faisait passer sur son visage un bref
frémissement.
Et soudain elle fut déroutée, vaguement humiliée.
Le jeune inconnu, pendant qu’elle surveillait la foule
entrant au magasin par les portes à battants vitrés,
avait pris place à la longue table de simili-marbre et,
d’un geste impatient, l’appelait. Elle s’avança vers
202
lui, les lèvres entrouvertes, en une moue plutôt qu’en La Littérature
un sourire. Comme il lui déplaisait déjà qu’il pût la Francophone Au
Canada
surprendre ainsi à un moment où elle essayait dans son
souvenir de ressaisir ses traits et le timbre de sa voix!
— Comment t’appelles-tu? fit-il brusquement.
Plus que la question, la manière de la poser, familière,
gouailleuse, presque insolente, irrita la jeune fille.
— C’te question! fit-elle avec mépris, mais non d’une
façon définitive, comme si elle eût tenté de lui imposer
silence. Au contraire, sa voix invitait à une réplique.
— Voyons, reprit le jeune homme en souriant. Moi,
c’est Jean… Jean Lévesque. Et toi, je sais toujours bien
pour commencer que c’est Florentine… Florentine par-
ci, Florentine par-là… Oh, Florentine est de mauvaise
humeur aujourd’hui; pas moyen de la faire sourire!…
Oui, je sais ton petit nom, je le trouve même à mon
goût…
Source : Boréal, 2009. © Fonds Gabrielle Roy, Montréal.
Question :
Dans l’extrait de Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, en quoi consiste la
tension entre Florentine et le jeune homme ?
Anne Hébert (1916 – 2000)
Biographie :
Anne Hébert a grandi dans un milieu aisé et cultivé. Elle a commencé son
parcours littéraire en écrivant des poèmes tels que Les Songes en équilibre (1942)
et des nouvelles comme Le Torrent (1960), explorant les thèmes du silence et
de la solitude. Plus tard, elle a connu un grand succès avec des romans tels que
Kamouraska (1970) et Le Premier Jardin (1988). Ses œuvres sont marquées
par des personnages en quête de passions extrêmes, mêlant l’onirisme et le
surnaturel. Anne Hébert est reconnue comme l’une des grandes écrivaines du
Québec.
Résumé de Kamouraska :
Ce roman nous plonge dans une histoire de passion se déroulant vers 1860 au
sein de la bourgeoisie provinciale du Québec. Élisabeth, autrefois l’amante d’un
jeune médecin, voit ce dernier devenir meurtrier de son premier mari afin de
la libérer d’une union malheureuse. L’héroïne revisite le souvenir et l’angoisse
des passions extrêmes qui ont façonné sa personnalité.
Extrait de Kamouraska
J’entends la voix du docteur Douglas, médecin légiste,
qui monte peu à peu Devient de plus en plus précise
et forte. Comme si ma présence au manoir avait pour
203
Introduction effet de tirer cette voix sèche des ténèbres du temps où
à la littérature elle repose.
francophone
« Une des balles du pistolet est entrée au-dessus de
l’oreille, sous le bord de la casquette, pénétrant à un
pouce de profondeur dans la matière cérébrale. »
La voix de plus en plus froide et impassible (se
pétrifiant à mesure, semble-t-il) du docteur Douglas
enchaine les phrases du procès-verbal. Quelque part,
dans une maison fermée, on a commencé de réciter
la prière des agonisants. Serait-ce dans la maison de
Charles Edouard Tassy A moins que ce ne soit dans la
cuisine du manoir ? Je prête l’’oreille au murmure des
litanies des saints. Je rêve d’échapper ainsi à la voix
glacée du docteur Douglas.
« Le premier coup de feu a été tiré de côté. Comme
si l’assassin et été assis tout près de sa victime, dans le
traineau. Le deuxième coup a été tiré lorsque Antoine
Tassy était déjà mort, ou mourant, couché la face contre
terre. Le meurtrier a ensuite frappé à coups redoublés,
avec la crosse de son pistolet... »
Sancta Lucia, sainte Agnès et sainte Cécile ! Que
ces litanies sont douces et apaisantes ! Dieu soit loué,
je reconnais à présent la voix pure de ma fille Anne-
Marie Ceci se passe chez moi, dans ma maison de
la rue du Parloir. Je vais descendre immédiatement
auprès de mon mari. Jérôme Rolland, pour l’assister
jusqu’à la dernière minute. Il ne sera pas dit que j’ai
laissé mourir mon mari, sans assistance ni consolation.
Ne suis-je pas sa femme fidèle, depuis dix-huit ans?
La plus poignante et la plus prenante d’entre toutes les
voix (son léger accent américain) tente pourtant de me
retenir encore dans un pays de fièvre. Tu me supplies
(tandis que ta voix s’altère, se gâte tout à fait, tombe
en poussière, dans mon oreille) de bien vouloir écouter
ton histoire jusqu’au bout.
« Écoute bien, Élisabeth. J’ai mis Antoine debout,
sur ses pieds, pour m’assurer qu’il était bien mort. Et
il l’était, mort. Je te le jure ! »
Inutile de jurer. Vois comme je frissonne. Je te crois,
mon amour. Mais tu me fais peur. Laisse-moi passer.
Je ne puis vivre ainsi dans une aussi forte terreur. Face
à une action aussi abominable. Laisse-moi m’en aller.
Devenir Mme Rolland à jamais. M’exclure de ce jeu
de mort entre Antoine et toi. Innocente! Innocente !
Je suis innocente ! Seigneur, tu tournes vers moi ton
204 visage ravagé par le froid. Le noir de ton œil, par
éclair, soulevant une paupière lourde de fatigue Une La Littérature
incommensurable fatigue. Tes lèvres crevassées te Francophone Au
Canada
collent aux dents. Un si pauvre rictus, en guise de
sourire. Tu trembles, mon amour.
Source : Anne Hébert, Kamouraska. © Éditions du Seuil, Paris, 1973.
Questions :
1. Examinez le monologue du protagoniste dans Kamouraska d’Anne
Hébert.
2. Expliquez : « Ne suis-je pas sa femme fidèle, depuis dix-huit ans ? », dans
le contexte de Kamouraska d’Anne Hébert.
Réjean Ducharme (1941 - 2017)
Biographie :
Réjean Ducharme, considéré comme l’un des plus grands auteurs québécois,
est né en 1941 au Québec. Depuis la parution de L’Avalée des avalés (1966), il
connaît un grand succès. Il est également reconnu pour ses romans Le Nez qui
voque (1967) et L’Hiver de force (1973). Son univers est généralement qualifié
de drôle, mais aussi grave. Ducharme réinvente la langue française avec un style
particulier pour exprimer son univers. En plus de son talent d’écrivain, il excelle
en tant que scénariste et sculpteur, privilégiant l’anonymat à la célébrité.
Résumé de L’Avalée des avalés :
Situé dans le contexte de la Révolution tranquille, le roman narre la vie de
Bérénice Einberg, prise entre la foi, le désir, la fantaisie et l’amour. Elle aspire à
recréer un monde où l’amour serait banni, façonnant ainsi une histoire poignante
au cœur de cette période de transformation sociale et culturelle.
Extrait de L’Avalée des avalés
Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par
mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre
que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est parce
que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de
ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le
fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs
trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le
visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère
est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour
rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On
regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous
travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça
nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages,
de papillons, de fleurs. Que j’aie les yeux ouverts ou
fermés, je suis englobée : il n’y a plus assez d’air tout
à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.
L’été, les arbres sont habillés. L’hiver, les arbres sont
nus comme des vers. Ils disent que les morts mangent 205
Introduction les pissenlits par la racine. Le jardinier a trouvé deux
à la littérature vieux tonneaux dans son grenier. Savez-vous ce qu’il
francophone
en a fait ? Il les a sciés en deux pour en faire quatre
seaux. Il en a mis un sur la plage, et trois dans le champ.
Quand il pleut, la pluie reste prise dedans. Quand ils
ont soif, les oiseaux s’arrêtent de voler et viennent y
boire.
Je suis seule et j’ai peur. Quand j’ai faim, je mange des
pissenlits par la racine et ça se passe. Quand j’ai soif, je
plonge mon visage dans l’un des seaux et j’aspire. Mes
cheveux déboulent dans l’eau. J’aspire et ça se passe
: je n’ai plus soif, c’est comme si je n’avais jamais eu
soif. On aimerait avoir aussi soif qu’il y a d’eau dans
le fleuve. Mais on boit un verre d’eau et on n’a plus
soif. L’hiver, quand j’ai froid, je rentre et je mets mon
gros chandail bleu. Je ressors, je recommence à jouer
dans la neige, et je n’ai plus froid. L’été, quand j’ai
chaud, j’enlève ma robe. Ma robe ne me colle plus
à la peau et je suis bien, et je me mets à courir. On
court dans le sable. On court, on court. Puis on a moins
envie de courir. On est ennuyé de courir. On s’arrête,
on s’assoit et on s’enterre les jambes. On se couche et
on s’enterre tout le corps. Puis on est fatigué de jouer
dans le sable. On ne sait plus quoi faire. On regarde,
tout autour, comme si on cherchait. On regarde, on
regarde. On ne voit rien de bon. Si on fait attention
quand on regarde comme ça, on s’aperçoit que ce
qu’on regarde nous fait mal, qu’on est seul et qu’on a
peur. On ne peut rien contre la solitude et la peur. Rien
ne peut aider. La faim et la soif ont leurs pissenlits et
leurs eaux de pluie. La solitude et la peur n’ont rien.
Plus on essaie de les calmer, plus elles se démènent,
plus elles crient, plus elles brûlent. L’azur s’écroule,
les continents s’abîment : on reste dans le vide, seul.
Source : Éditions Gallimard, 1966
Question :
Dans cet extrait de L’avalée des avalés de Réjean Ducharme, qu’est-ce que le
personnage principal veut dire par « je suis avalée » ?
Kim Thuy (1968 - )
Biographie :
Kim Thuy, née au Vietnam, a immigré au Québec avec sa famille en tant
que boat-people. Après avoir réalisé son Master à Montréal, elle entame sa
carrière littéraire avec la publication de son premier roman Ru (2009), qui
connaît un immense succès. Elle signe plusieurs autres romans tels que À toi
(2011), Vi (2016), explorant ses identités entre la culture d’origine et celle du
206 pays d’arrivée. Kim Thuy remet en question l’idée du déracinement et de la
construction personnelle à travers ses écrits. La Littérature
Francophone Au
Résumé de «Ru» : Canada
Le roman raconte l’histoire d’An Tinh Nguyen, qui immigre au Canada lors
de l’Offensive du Têt vers 1968. Le protagoniste se remémore son enfance au
Vietnam et relate son expérience en tant que boat-people. Kim Thuy évoque la
vie de réfugiée et d’immigrante. Ru est un roman remarquable pour son style et
sa narration, ayant reçu plusieurs prix, dont le Prix du Gouverneur général en
2010.
Extrait de Ru
Avant que monsieur An nettoie le plancher de l’usine
de bottes de pluie dans le parc industriel de Granby,
il avait été juge, professeur, diplômé d’une université
américaine, père et prisonnier. Entre l’odeur du
caoutchouc et la chaleur de son tribunal à Saigon, il
avait été pendant deux ans accusé d’avoir été juge,
d’avoir condamné des compatriotes communistes.
Dans ce camp de rééducation, cela avait été à son tour
de se faire juger, de se faire placer chaque matin dans
les rangs avec les centaines d’autres qui étaient, eux
aussi, du côté perdant de la guerre.
Ce camp ceinturé par la jungle leur était un lieu de
retraite pour évaluer et formuler des autocritiques par
rapport à leurs statuts de contre-révolutionnaires, de
traîtres à la nation, de collaborateurs des Américains,
et pour méditer sur leur rédemption en coupant des
arbres, en plantant du maïs, en déminant des champs.
Les jours se suivaient comme les anneaux d’une chaîne
dont le premier était attaché autour de leur cou et le
dernier au centre de la terre. Un matin, monsieur An
a senti sa chaîne se raccourcir quand les soldats l’ont
sorti des rangs pour l’agenouiller dans la boue devant
les regards fuyants, apeurés et vides de ses anciens
collègues aux corps à peine couverts de haillons et de
peau. Il m’a dit que lorsque le métal chaud du pistolet
a touché sa tempe, en un dernier geste de rébellion, il
a levé la tête pour regarder le ciel. Pour la première
fois, il voyait les nuances de bleu, aussi intenses les
unes que les autres. Et ensemble, elles l’éblouissaient
au point de l’aveugler. Au même moment, il entendait
le déclic de la détente tomber dans le silence. Aucun
bruit, aucune explosion, pas de sang, seulement de la
sueur. Cette nuit-là, les nuances de bleu qu’il avait
vues plus tôt défilaient devant ses yeux comme la
projection d’un film en boucle.
Il y a survécu. Le ciel avait coupé sa chaîne, l’avait
sauvé, l’avait libéré alors que certains autres mourraient 207
Introduction asphyxiés, asséchés dans des conteneurs sans avoir
à la littérature eu la chance de dénombrer les bleus du ciel. Alors,
francophone
chaque jour, il se donne la tâche de les répertorier pour
eux, avec eux.
Source : Éd. Libre Expression, 2009.
Question :
Dans le roman Ru de Kim Thuy, comment la description du personnage An fait
référence au champ lexical de la guerre ?
Textes choisis (théâtre)
Françoise Loranger (1913-1995)
Biographie :
Née à Montréal, Françoise Loranger commence à écrire dès son adolescence. La
publication de son premier roman Mathieu (1949) lui vaut un immense succès,
établissant sa renommée en tant qu’auteure exceptionnelle sur la scène littéraire
québécoise. Par la suite, elle s’oriente vers l’écriture de pièces de théâtre
qui scrutent les différentes facettes de la société québécoise, se concentrant
particulièrement sur les tensions identitaires, notamment linguistiques. En tant
que dramaturge, elle rédige des œuvres telles que Encore cinq minutes (1966)
et Médium saignant (1969), saluées chaleureusement sur scène. Françoise
Loranger s’illustre également en tant qu’auteure de feuilletons télévisés à
succès. Elle s’est éteinte en 1995 à l’âge de 81 ans.
Résumé d’Encore cinq minutes :
Cette pièce de théâtre réaliste met en scène une femme ressentant un vide dans
sa vie familiale, prenant la décision de quitter sa famille. Œuvre moderne,
Encore cinq minutes brosse le portrait de la crise identitaire et de la souffrance
des femmes pendant l’époque de la Révolution tranquille. Le thème de la pièce
demeure d’une pertinence intemporelle.
Extrait d’Encore cinq minutes
DÉCOR — Une pièce blanche et vide où Gertrude tourne
en rond. Sur la surface lisse d’un mur, une lézarde se
creuse, s’allonge, pousse des rameaux, petites fissures quasi
imperceptibles qui bientôt envahiront tout le mur.
GERTRUDE — (Plainte angoissée, comme si elle apercevait
la lézarde pour la première fois.) DÉCOR — Sur une petite
cheminée de marbre blanc, une pendule du dix-huitième
siècle. Par terre, appuyée contre un mur, une grande toile sans
cadre, dont on ne voit que l’envers, à demi cachée d’ailleurs
par un escabeau de trois marches. Ni rideau, ni tapis, aucun
meuble, tout cela reste encore à trouver...
GERTRUDE — (Gémissement oppressé.)
NOTE SUR GERTRUDE — Il y a déjà trois semaines que
208
les peintres sont partis. Trois semaines que Gertrude vit du La Littérature
matin au soir dans cette pièce, à se fouiller le crâne, oubliant Francophone Au
Canada
de manger, revêtue d’une invraisemblable robe de chambre,
car elle ne se donne même plus le mal de s’habiller.
GERTRUDE — (Gémissant à voix basse.) Quoi faire ?...
Quoi ?...
NOTE — Des idées, bien sûr, il lui en est venu par centaines.
Celles des autres !... Mais, justement, les idées des autres,
elle n’en veut plus. Le style de cette pièce, il faudrait... Il
faudrait qu’il jaillisse du plus creux de ses entrailles, du plus
profond... du plus que profond d’elle-même ! Qu’il naisse en
quelque sorte du tissu même dont elle est faite.
GERTRUDE — (Gémissant.) Il faudrait... Il faudrait...
Mais c’est ridicule, je suppose !... Que ça plaise à Boubou,
à Geneviève... Même si Geneviève... Et à leurs amis, leurs
drôles d’amis !... (S’animant.) Et aux miens également... Et
même à Henri, pourquoi pas ? (Elle rit, folle d’espoir.) Je
voudrais, je voudrais...
NOTE— Elle demeure un moment immobile, émerveillée,
en extase, avant de reprendre à voix basse, avec ferveur.
GERTRUDE - À tout le monde !
Source : Éditions Pierre Tisseyre, 1967.
Questions :
1. Quel est l’état d’âme de Gertrude dans la pièce Encore cinq minutes ? À
quoi pense-t-elle ?
2. Comment la description du décor et de la note fait avancer le drame dans
Encore cinq minutes ?
Michel Tremblay (1942 - )
Biographie :
Michel Tremblay, pionnier d’un nouveau théâtre, ouvre la voie avec Les Belles-
Sœurs (1968). Cette pièce, saluée autant par le succès que par le scandale, utilise
le parler populaire de Montréal, le «joual», marquant ainsi une rupture. Auteur
d’une dizaine de pièces, dont La Duchesse de Langeais (1970) et Sainte Carmen
de la Main (1976), Tremblay dénonce la morale étouffante qui régit la société
québécoise. Plus tard dans sa carrière, il se tourne vers des romans populistes
mettant en scène la langue locale parlée. Michel Tremblay demeure une figure
incontournable de la littérature québécoise.
Résumé des «Belles-Sœurs» :
Cette comédie en deux actes rassemble quinze femmes des milieux populaires
de Montréal. Germaine Lauzon gagne un million de timbres qui lui permettent
d’acheter des objets proposés par une compagnie. Elle organise une fête pour
209
Introduction coller tous ses timbres et invite plusieurs femmes de son entourage. Cependant,
à la littérature en raison de sa chance, Germaine suscite la jalousie chez les autres femmes qui
francophone
lui volent quelques timbres. Les Belles-Sœurs dressent le portrait des femmes
de l’époque, leur donnant la voix pour s’exprimer librement. C’est l’une des
pièces phares de la littérature québécoise en général.
Extrait des Belles-Sœurs
(Germaine Lauzon entre dans sa chambre.)
MARIE-ANGE BROUILLETTE - C’est pas moé
qui aurais eu c’te chance-la ! Pas de danger ! Moé,
j’mange d’la marde, pis j’vas en manger toute ma vie !
Un million de timbres ! Toute une maison ! C’est ben
simple, si j’me r’tenais pas, j’braillerais comme une
vache ! On peut dire que la chance tombe toujours sur
les ceuses qui le méritent pas ! Que c’est qu’a la tant
faite, madame Lauzon pour mériter ça, hein ? Rien !
Rien pantoute1 ! Est pas plus belle. pis pas plus fine
que moé ! Ça devrait pas exister, ces concours-là !
Monsieur le curé avait ben raison l’aut’jour, quand y
disait que ça devrait être embolie2 ! Pour que c’est faire,
qu’elle, a gagnerait un million de timbres, pis pas moé,
hein, pour que c’est faire ! C’est pas juste ! Moé aussi,
j’travaille, moé aussi j’les torche mes enfants ! Même
que les miens sont plus propres que les siens ! J’travaille
comme une damnée, c’est pour ça que j’ai l’air d’un
esquelette ! Elle, est grosse comme une cochonne ! Pis
v’la rendu que j’vas être obligée de rester à côté d’elle
pis de sa belle maison gratis ! C’est ben simple, ça me
brûle ! Ça me brûle ! J’vas être obligée d’endurer ses
sarcasses3, à part de ça ! Parce qu’a va s’enfler la tête,
c’est le genre ! La vraie maudite folle ! On va entendre
parler de ses timbres pendant des années ! Maudit !
J’ai raison d’être en maudit4 ! J’veux pas crever dans
la crasse pendant qu’elle, la grosse madame, a va « se
prélasser dans la soie et le velours » ! C’est pas juste !
Chus tannée5 de m’esquinter pour rien ! Ma vie est
plate ! Plate ! Pis par-dessus le marché, chus pauvre
comme la gale ! Chus tannée de vivre une maudite vie
plate !
(Pendant ce monologue, Gabrielle Jodoin, Rose
Ouimet, Yvette Longpré et Lisette de Courval ont fait
leur entrée. Elles se sont installées dans la cuisine sans
s’occuper de Marie-Ange Les cinq femmes se lèvent et
se tournent vers le public. L’éclairage change.)
LES CINQ FEMMES, ensemble. – Quintette : Une
maudite vie plate ! Lundi !
LISETTE DE COURVAL. - Dès que le soleil a
210 commencé à caresser de ses rayons les petites fleurs
dans les champs et que les petits oiseaux ont ouvert La Littérature
leurs petits becs pour lancer vers le ciel leurs petits Francophone Au
Canada
cris...
LES QUATRE AUTRES.- J’me lève, pis j’prépare
le déjeuner ! Des toasts, du café, du bacon, des œufs.
J’ai d’la misère que l’yable6 à réveiller mon monde.
Les enfants partent pour l’école, mon mari s’en va
travailler.
MARIE ANGE BROUILLETTE- Pas le mien, y’est
chômeur. Y reste couché.
Source : Michel Tremblay, les Belles-Soeurs, 1968. © Leméac/Actes Sud,
1991
1. Rien du tout
2. Confusion avec « aboli »
3. Confusion avec « sarcasme »
4. D’être en colère
5. Fatiguée
6. Une peine du diable
Question :
Dans la pièce de théâtre Les Belles-sœurs de Michel Tremblay, comment
la langue du texte (le joual) contribue à refléter la vie dure des personnages
féminins ?
Texte choisi (poésie)
Michèle Lalonde (1937 - 2021)
Biographie
Michèle Lalonde, poétesse, dramaturge et essayiste, revendique dans son œuvre
l’identité francophone québécoise. Elle est particulièrement connue pour le
poème Speak White (1968), qu’elle a écrit et récité lors de La Nuit de la poésie
en 1970. Ce poème, dont le titre reprend l’injure adressée par les anglophones
aux francophones du Canada, met en lumière le racisme inhérent dont souffrent
les minorités francophones. Il devient ainsi l’un des poèmes les plus célèbres
du Canada francophone.
Texte du poème
L’intégralité du poème peut être lue/vue sur :
1. [Link]
2. [Link]
Question :
Faites une analyse du poème Speak White de Michèle Lalonde, en repérant les
enjeux et références politiques.
211
Introduction
à la littérature UNIT 2 SURVOL DE LA LITTERATURE
francophone
FRANCOPHONE D’AFRIQUE ET
DES ANTILLES
Plan
2.0 Objectifs
2.1 Introduction
2.2 Littérature de l’Afrique subsaharienne
2.3 Littérature francophone du Maghreb
2.4 Littérature des Antilles
2.5 Conclusion
2.6 Références
2.7 Questions
2.0 OBJECTIFS
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez
(a) vous familiariser avec la littérature francophone d’Afrique et des Antilles
(b) comprendre les mouvements culturels importants en Afrique
(c) découvrir certains auteurs africains et antillais importants
2.1 INTRODUCTION
Partons du fait que l’Afrique n’est pas un pays, mais c’est un grand continent
qui abrite 54 pays. Et du fait que la littérature africaine n’est pas qu’un pur
produit de la colonisation, car la littérature orale, voire écrite, existait bel
et bien avant l’ère coloniale en Afrique. Il va de soi que quand on étudie la
littérature africaine, on parle en effet des littératures africaines au pluriel.
En cela, la littérature africaine francophone, souvent émergeant d’anciennes
colonies françaises en Afrique, représente une grande majorité d’écrivaines et
d’écrivains qui choisissent d’écrire en langue française. Dans cette leçon, on
étudiera quelques textes et auteurs importants de ces trois régions africaines.
2.2 LITTÉRATURE DE L’AFRIQUE
SUBSAHARIENNE
L’Afrique subsaharienne comprend, entre autres et en matière des littératures,
l’Afrique de l’Ouest (notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Guinée) et
l’Afrique centrale (notamment le Cameroun, la République du Congo). Au
début des années 1930, le mouvement de la Négritude, qui affirmait la valeur
et la conscience de l’Afrique noire en se luttant contre l’hégémonie coloniale,
produisent les grands poètes tels que Senghor et Aimé Césaire. À l’ère de la
212 décolonisation de l’Afrique, ces pays susmentionnés témoignent d’une panoplie
d’écrivains de nouvelle génération dont les traits principaux sont désignés Survol De La
par l’écrivain Abdourrahman Waberi, dans son article pour Notre librairie, Litterature
Francophone
comme suit : « la rupture avec la Négritude […] et la dénonciation des régimes D’afrique Et Des
autoritaires ». Cette génération est représentée, particulièrement, par Ahmadou Antilles
Kourouma (Le soleil des Indépendances). Enfin, on a aussi des écrivains issus
de la même génération qui traitent les souvenirs, l’enfance, comme par exemple,
Camara Laye (L’Enfant noir).
2.3 LITTÉRATURE FRANCOPHONE DU
MAGHREB
Les pays de l’Afrique du Nord, région appelée « Maghreb » (l’Algérie et le
Maroc, et la Tunisie), produisent aussi bien une littérature riche et diverse
en langue française. Issue des cultures arabo-musulmanes, cette littérature
se distingue par son originalité et sa revendication identitaire. Une écriture
féministe se manifeste, par exemple, en Algérie avec l’écrivaine Assia Djebar
(L’Amour, la fantasia) qui parle pour le droit des femmes. Au Maroc, par
exemple, les écrivains comme Tahar Ben Jallou (L’Enfant de sable) mettent en
scène la complexité des identités altérées à cause de la colonisation. La littérature
maghrébine est chère et particulière à la francophonie, parce qu’elle reflète,
selon Nadia Ghalem and Christiane Ndiaye, « les particularismes régionaux et
l’identité culturelle commune ».
2.4 LITTÉRATURE DES ANTILLES
Pour Joubert Satyre, bien que le terme « antillais » est ambigu par rapport à
celui des « Caraïbes », quand on parle de littérature antillaise, on parle souvent
des littératures de Guyane, de Martinique, et de Guadeloupe. En tant que
départements d’outre-mer, ces régions entretiennent un rapport complexe avec la
France dite « métropolitaine », et partagent des histoires bien différentes ancrées
dans leur lutte identitaire. Par exemple, Aimé Césaire, ce poète martiniquais,
est l’un des fondateurs de la Négritude. Quant à la Guadeloupe, on a la grande
écrivaine de nos temps : Maryse Condé (Moi, Tituba, sorcière noire de Salem).
D’après Satyre, ces littératures se distinguent par « une certaine autonomisation
et leurs rapports à la littérature mondiale ».
2.5 CONCLUSION
Dans ce chapitre, nous avons appris les traits de différentes littératures africaines,
à savoir l’Afrique subsaharienne, le Maghreb, et les Antilles, et découvert
certains auteurs importants.
2.6 RÉFERENCES
Ndiaye, Christiane, éd. Introduction aux littératures francophones : Afrique·
Caraïbe · Maghreb. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2004.
Disponible sur : [Link]
Waberi, Abdourahman A. «Les enfants de la postcolonie: esquisse d’une nouvelle
génération d’écrivains francophones d’Afrique noire.» Notre librairie 135.11
(1998).
213
Introduction
à la littérature 2.7 QUESTIONS
francophone
1. Comment les contextes socio-politiques sont liés aux littératures
francophones d’Afrique?
2. En quoi le mouvement de la Négritude est un mouvement autant politique
que littéraire?
3. Quelles sont des particularités des littératures du Maghreb et des Antilles?
4. Quels sont les lieux de convergence et de divergence des littératures
d’Afrique?
LITTÉRATURE FRANCOPHONE D’AFRIQUE ET DES
ANTILLES
L’AFRIQUE SUBSAHARIENNE
Léopold Sédar Senghor (1906 – 2001)
Après avoir obtenu son bac à Dakar, Senghor vient étudier à Paris. Il s’engage
pour le droit des étudiants africains, il approfondit la « négritude » d’Aimé
Césaire. En tant qu’homme politique, il est d’abord ministre en France, puis
devient le premier Président de la République du Sénégal. En tant que poète,
il publie son premier recueil Chants d’ombre en 1945. Il rassemble des poètes
noirs africains et publie Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de
langue française en 1948. Dans une carrière emblématique qui touche autant
à la politique qu’à la littérature, Senghor est l’une des figures monumentales
d’Afrique.
Résumé de Femme nue, femme noire
Dans ce poème, Senghor revendique la culture noire africaine, en célébrant les
beautés de la femme africaine et sa couleur de peau, images de la terre et du
pays nourriciers. Il met en valeur les beautés de la terre d’origine, et se réfère
aux influences africaines pour la structure de la poésie.
Extrait
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi, je te découvre,
Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais
214 lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux Survol De La
Litterature
caresses ferventes du Vent d’Est Francophone
D’afrique Et Des
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui grondes sous les doigts du vainqueur Antilles
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.
Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs
des princes du Mali
Gazelles aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux
soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres
pour nourrir les racines de la vie.
Source : Chants d’Ombre, Éditions du Seuil, 1945.
Axe d’analyse
Étudiez l’image de la femme noire et de l’Afrique dans Femme nue, femme
noire de Senghor.
Ahmadou Kourouma (1927 – 2003)
D’origine malinké, Ahmadou Kourouma passe étudie en Côte d’Ivoire et
au Mali, De 1950 à 1954, il est envoyé comme « tirailleur sénégalais » en
Indochine. Plus tard, il vient en France et suit des études de mathématiques.
Son premier roman Le Soleil des Indépendances (1968) porte un regard critique
sur les gouvernements de l’après-décolonisation et est célébré par les critiques.
Il revient avec des thématiques telles que la dictature, les guerres, l’enfant
soldat, qui se trouvent au cœur de toutes ses œuvres comme En attendant le
vote des bêtes sauvages (1998), Allah n’est pas obligé (2000). Il obtient le Prix
Renaudot pour ce dernier. Ahmadou Kourouma est un écrivain phare de toute
une génération de la décolonisation.
Résumé du Soleil des Indépendances
Quel sera le sort de Fama, authentique prince malinké, aux temps de
l’indépendance ? Dans ce roman, Ahmadou Kourouma restitue toute la
profondeur de la vie africaine, mêlant le quotidien et le mythe dans une langue
réinventée au plus près de la condition humaine. 215
Introduction Extrait du Soleil des Indépendances
à la littérature
francophone Les soleils des Indépendances s’étaient annoncés
comme un orage lointain et dès les premiers vents
Fama s’était débarrassé de tout : négoces, amitiés,
femmes pour user les nuits, les jours, l’argent et la
colère à injurier la France, le père, la mère de la France.
Il avait à venger cinquante ans de domination et une
spoliation. Cette période d’agitation a été appelée les
soleils de la politique. Comme une nuée de sauterelles
les Indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite
des soleils de la politique. Fama avait comme le petit
rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de
rats, ses efforts étaient devenus la cause de sa perte car
comme la feuille avec laquelle on a fini de se torcher,
les Indépendances une fois acquises, Fama fut oublié
et jeté aux mouches. Passaient encore les postes de
ministres, de députés, d’ambassadeurs, pour lesquels
lire et écrire n’est pas aussi futile que des bagues
pour un lépreux. On avait pour ceux-là des prétextes
de l’écarter, Fama demeurant analphabète comme
la queue d’un âne. Mais quand l’Afrique découvrit
d’abord le parti unique (le parti unique, le savez-vous ?
ressemble à une société de sorcières, les grandes initiées
dévorent les enfants des autres), puis les coopératives
qui cassèrent le commerce, il y avait quatre-vingts
occasions de contenter et de dédommager Fama qui
voulait être secrétaire général d’une sous-section du
parti ou directeur d’une coopérative. Que n’a-t-il pas
fait pour être coopté ? Prier Allah nuit et jour, tuer
des sacrifices de toutes sortes, même un chat noir dans
un puits ; et ça se justifiait ! Les deux plus viandés
et gras morceaux des Indépendances sont sûrement le
secrétariat général et la direction d’une coopérative…
Le secrétaire général et le directeur, tant qu’ils savent
dire les louanges du président, du chef unique et de
son parti, le parti unique, peuvent bien engouffrer tout
l’argent du monde sans qu’un seul œil ose ciller dans
toute l’Afrique.
Mais alors, qu’apportèrent les Indépendances à Fama ?
Rien que la carte d’identité nationale et celle du parti
unique. Elles sont les morceaux du pauvre dans le
partage et ont la sécheresse et la dureté de la chair
du taureau. Il peut tirer dessus avec les canines d’un
molosse affamé, rien à en tirer, rien à sucer, c’est du
nerf, ça ne se mâche pas. Alors comme il ne peut pas
repartir à la terre parce que trop âgé (le sol du Horo-
dougou est dur et ne se laisse tourner que par des bras
solides et des reins souples), il ne lui reste qu’à attendre
216 la poignée de riz de la providence d’Allah en priant le
Bienfaiteur miséricordieux, parce que tant qu’Allah Survol De La
résidera dans le firmament, même tous conjurés, tous Litterature
Francophone
les fils d’esclaves, le parti unique, le chef unique, D’afrique Et Des
jamais ils ne réussiront à faire crever Fama de faim. Antilles
Source : Seuil, 1976.
Axe d’analyse
Comment est-ce que Fama, le protagoniste des Soleils des Indépendances, peut
être considéré un personnage postcolonial africain ?
Camara Laye (1928 - 1980)
Camara Laye est un écrivain guinéen d’expression française, connu surtout pour
son roman à succès L’Enfant noir (1953) qui est une autobiographie. Il est aussi
connu pour Le Regard du roi (1954) qui est un récit allégorique et initiatique,
avec comme héros un blanc qui, s’étant fait rejeter par ses compatriotes, tente
d’accéder à la sagesse profonde de l’Afrique avec l’aide de maîtres spirituels
noirs. Camara Laye est l’un des écrivains importants de la littérature africaine
subsaharienne.
Résumé de L’Enfant noir
Écrit dans un style limpide, sans excès, ce roman fait le portrait idyllique
de l’enfance d’un garçon du milieu des forgerons où le surnaturel s’intègre
naturellement à la vie quotidienne.
Extrait de L’Enfant noir
J’étais enfant et je jouais près de la case de mon père.
Quel âge avais-je en ce temps-là ? Je ne me rappelle
pas exactement. Je devais être très jeune encore : cinq
ans, six ans peut-être. Ma mère était dans l’atelier, près
de mon père, et leurs voix me parvenaient, rassurantes,
tranquilles, mêlées à celles des clients de la forge et au
bruit de l’enclume.
Brusquement, j’avais interrompu de jouer, l’attention,
toute mon attention, captée par un serpent qui rampait
autour de la case, qui vraiment paraissait se promener
autour de la case ; et je m’étais bientôt approché.
J’avais ramassé un roseau qui traînait dans la cour – il
en traînait toujours, qui se détachaient de la palissade
de roseaux tressés qui enclôt notre concession – et,
à présent, j’enfonçais ce roseau dans la gueule de la
bête. Le serpent ne se dérobait pas : il prenait goût au
jeu ; il avalait lentement le roseau, il l’avalait comme
une proie, avec la même volupté, me semblait-il, les
yeux brillants de bonheur, et sa tête, petit à petit,
se rapprochait de ma main. Il vint un moment où le
roseau se trouva à peu près englouti, et où la gueule du
serpent se trouva terriblement proche de mes doigts.
217
Introduction Je riais, je n’avais pas peur du tout, et je crois bien
à la littérature que le serpent n’eût plus beaucoup tardé à m’enfouir
francophone
ses crochets dans les doigts si, à l’instant, Damany,
l’un des apprentis, ne fût sorti de l’atelier. L’apprenti
fit signe à mon père, et presque aussitôt je me sentis
soulevé de terre : j’étais dans les bras d’un ami de mon
père !
Autour de moi, on menait grand bruit ; ma mère
surtout criait fort et elle me donna quelques claques.
Je me mis à pleurer, plus ému par le tumulte qui s’était
si opinément élevé, que par les claques que j’avais
reçues. Un peu plus tard, quand je me fus un peu calmé
et qu’autour de moi les cris eurent cessé, j’entendis
ma mère m’avertir sévèrement de ne plus jamais
recommencer un tel jeu ; je le lui promis, bien que le
danger de mon jeu ne m’apparut pas clairement.
Source : Plon, 1953.
[Link]
[Link]
Axe d’analyse
Étudiez le thème de l’enfance dans L’Enfant noir de Camara Laye.
LITTÉRATURE FRANCOPHONE DU MAGHREB
Assia Djebar (1936 – 2015)
Après avoir travaillé comme enseignante pendant quelques années, Assia Djebar
se lance dans l’écriture avec son premier roman d’analyse La Soif (1957). Plus
tard, elle met en scène les problèmes de la femme algérienne dans ses romans
comme Les Enfants du Nouveau Monde (1962). Elle est connue surtout pour
Femmes d’Alger dans leur appartement (1980) où elle raconte l’histoire des
femmes d’Alger, du pouvoir patriarcal et de la colonisation. Assia Djebar est
aussi connue en tant que cinéaste dont les films comme La Nouba des femmes
du mont Chenoua (1975) parlent de la situation des femmes algériennes.
Résumé de L’Amour, la fantasia (1985)
Dans L’Amour, la fantasia, la narratrice mélange des souvenirs autobiographiques,
des récits historiques et des réflexions autobiographiques. Elle revient sur le fait
d’écrire en plusieurs langues telles que l’arabe et le français.
Extrait de L’Amour, la fantasia
Le français m’est langue marâtre. Quelle est ma langue
mère disparue, qui m’a abandonnée sur le trottoir et s’est
enfuie ?... Langue mère idéalisée ou mal-aimée, livrée
aux hérauts de foire ou aux seuls geôliers !... Sous le
poids des tabous que je porte en moi comme héritage,
218
je me retrouve désertée des chants de l’amour arabe. Survol De La
Est-ce d’avoir été expulsée de ce discours amoureux Litterature
Francophone
qui me fait trouver aride le français que j’emploie? D’afrique Et Des
Antilles
Le poète arabe décrit le corps de son aimée : le raffiné
andalou 3 multiplie traités et manuels pour détailler tant
et tant de postures érotiques ; le mystique musulman,
dans son haillon de laine et rassasié de quelques dattes,
s’engorge d’épithètes somptueuses pour exprimer sa
faim de Dieu et son attente de l’au-delà…La luxuriance
de cette langue me paraît un foisonnement presque
suspect, en somme une consolation verbale… Richesse
perdue au bord d’une récente déliquescence !
Les mots d’amour s’élèvent dans un désert. Le corps
de mes sœurs commence, depuis cinquante ans, à
surgir par taches isolées, hors de plusieurs siècles
de cantonnement; il tâtonne, il s’aveugle de lumière
avant d’oser avancer. Un silence s’installe autour
des premiers mots écrits, et quelques rires épars se
conservent au-delà des gémissements.
« L’amour, ses cris » (« s’écrit ») : ma main qui écrit
établit le jeu de mots français sur les amours qui
s’exhalent ; mon corps qui, lui, simplement s’avance,
mais dénudé, lorsqu’il retrouve le hululement des
aïeules sur les champs de bataille d’autrefois, devient
lui-même enjeu : il ne s’agit plus d’écrire que pour
survivre.
Bien avant le débarquement français de 1830, durant
des siècles amour des présides espagnols (Oran,
Bougie, comme Tanger ou Ceuta, au Maroc), la
guerre entre indigènes résistants et occupants souvent
bloqués se faisait selon la tactique du « rebato » ; point
isolé d’où l’on attaquait, où l’on se repliait avant que,
dans les trêves intermédiaires, le lieu devienne zone de
cultures, ou de ravitaillement.
Ce type de guerre, hostilité offensive et rapide alternant
avec son contraire, permettait à chaque partenaire de
se mesurer indéfiniment à l’autre.
Après plus d’un siècle d’occupation française- qui finit,
il y a peu, par un écharnement -, un territoire de langue
subsiste entre deux peuples, entre deux mémoires ;
la langue française, corps et voix, s’installe en moi
comme un orgueilleux préside, tandis que la langue
maternelle, tout en oralité, en hardes dépenaillées,
résiste et attaque, entre deux essoufflements. Le
rythme du « rebato » en moi s’éperonnant, je suis à
la fois l’assiégé étranger et l’autochtone partant à la
219
Introduction mort par bravade, illusoire effervescence du dire et de
à la littérature l’écrit.
francophone
Source : Éditions J.-C. Lattès, 1985.
1. Habitation des femmes
2. Âge où le mariage est permis
3. De l’époque où l’Andalousie était arabe
Axe d’analyse
Expliquez à travers l’extrait de L’Amour, la fantasia : « Le français m’est langue
marâtre ».
Tahar Ben Jelloun (1944 - )
Écrivain d’origine marocaine mondialement connu, Tahar Ben Jelloun écrit des
romans, des essais et des recueils de poésie. Déjà auteur de plusieurs romans,
le roman qui le rend tout de suite célèbre, c’est L’Enfant de sable (1985). Il
obtient plus tard le Prix Goncourt pour son roman La Nuit sacrée (1987). Il écrit
des essais dans un but éducatif, tels que Le Racisme expliqué à ma fille (1997),
L’Islam expliqué aux enfants (2002), etc. Jelloun est considéré comme l’un des
écrivains incontournables de la littérature francophone.
Résumé de L’Enfant de sable
À Marrakech, au Maroc, un conteur relate l’histoire d’Ahmed, un homme au
destin troublant. Élevé comme un garçon, Ahmed est en réalité une fille. En fait,
son père qui désirait avoir un fils, fait croire à tout le monde que sa huitième
fille est un fils. Ainsi imposé une réalité autre que la sienne, Ahmed revendique
cette identité, non sans privilèges, mais ce qui pousse sa vie vers une descente
aux enfers…
Extrait de L’Enfant de sable
C’est le vent de la rébellion qui souffle ! Vous êtes
libres de croire ou de ne pas croire à cette histoire.
Mais, en vous associant à ce récit, je voulais juste
évaluer votre intérêt… La suite, je vais la lire… Elle
est impressionnante. J’ouvre le livre, je tourne les
pages blanches… Écoutez !
« Il est une vérité qui ne peut être dite, pas même
suggérée, mais vécue dans la solitude absolue, entourée
d’un secret naturel qui se maintient sans effort et
qui en est l’écorce et le parfum intérieur, une odeur
d’étable abandonnée, ou bien l’odeur d’une blessure
non cicatrisée qui se dégage parfois en des instants de
lassitude où l’on se laisse gagner par la négligence,
quand ce n’est pas le début de la pourriture, une
dégénérescence physique avec cependant le corps dans
son image intacte, car la souffrance vient d’un fond
220 qui ne peut non plus être révélé ; on ne sait pas s’il est
en soi ou ailleurs, dans un cimetière, dans une tombe : Survol De La
à peine creusée, à peine habitée par une chair flétrie, Litterature
Francophone
par l’œil funeste d’une œuvre singulière simplement D’afrique Et Des
désintégrée au contact de l’intimité engluée de Antilles
cette vérité telle une abeille dans un bocal de miel,
prisonnière de ses illusions, condamnée à mourir,
étranglée, étouffée par la vie. Cette vérité, banale,
somme toute, défait le temps et le visage, me tend
un miroir où je ne peux me regarder sans être troublé
par une profonde tristesse, pas de ces mélancolies de
jeunesse qui bercent notre orgueil et nous couchent
dans la nostalgie, mais une tristesse qui désarticule
l’être, le détache du sol et le jette comme élément
négligeable dans un monticule d’immondices ou un
placard municipal d’objets trouvés que personne n’est
jamais venu réclamer, ou bien encore dans le grenier
d’une maison hantée, territoire des rats. Le miroir est
devenu le chemin par lequel mon corps aboutit à cet
état, où il s’écrase dans la terre, creuse une tombe
provisoire et se laisse attirer par les racines vives qui
grouillent sous les pierres, il s’aplatit sous le poids de
cette énorme tristesse dont peu de gens ont le privilège
non pas de connaître, mais simplement de deviner
les formes, le poids et les ténèbres. Alors, j’évite les
miroirs. Je n’ai pas toujours le courage de me trahir,
c’est-à-dire de descendre les marches que mon destin
a tracées et qui me mènent au fond de moi-même dans
l’intimité – insoutenable – de la vérité qui ne peut être
dite. Là, seuls les vermisseaux ondulants me tiennent
compagnie. Je suis souvent tenté d’organiser mon petit
cimetière intérieur de sorte que les ombres couchées se
relèvent pour faire une ronde autour d’un sexe érigé,
une verge qui serait mienne mais que je ne pourrais
jamais porter ni exhiber. Je suis moi-même l’ombre et
la lumière qui la fait naître, le maître de maison – une
ruine dissimulant une fosse commune – et l’invité, la
main posée sur la terre humide et la pierre enterrée
sous une touffe d’herbe, le regard qui se cherche et le
miroir, je suis et ne suis pas cette voix qui s’accommode
et prend le pli de mon corps, mon visage enroulé dans
le voile de cette voix, est-elle de moi ou est-ce celle
du père qui l’aurait insufflée, ou simplement déposée
pendant que je dormais en me faisant du bouche à
bouche ? Tantôt je la reconnais, tantôt je la répudie,
je sais qu’elle est mon masque le plus fin, le mieux
élaboré, mon image la plus crédible ; elle me trouble
et m’exaspère ; elle raidit le corps, l’enveloppe d’un
duvet qui devient tôt des poils. Elle a réussi à éliminer
la douceur de ma peau, et mon visage est celui de cette
voix. Je suis le dernier à avoir droit au doute. Non, cela 221
Introduction ne m’est pas permis. La voix, grave, granulée, travaille,
à la littérature m’intimide, me secoue et me jette dans la foule pour
francophone
que je la mérite ; pour que je la porte avec certitude,
avec naturel, sans fierté excessive, sans colère ni folie,
je dois en maîtriser le rythme, le timbre et le chant, et
la garder dans la chaleur de mes viscères.
Source : Éditions du Seuil, 1985.
Axe d’analyse
Comment le concept de vérité est-il représenté dans L’Enfant de sable ?
LITTÉRATURE DES ANTILLES
Aimé Césaire (1913 – 2008)
Aimé Césaire naît en Martinique, et fait des études supérieures en France où il
invente, avec ses camarades étudiants, la notion de « négritude ». Il en fait le
mot-pivot dans son poème classique Cahier d’un retour au pays natal, dont la
première version paraît en 1939. Homme d’action, il fonde la revue Tropiques pour
faire entendre une parole de résistance au colonialisme. Il y publie des poèmes
qui forment plus tard ses recueils importants tels que les Armes miraculeuses
(1946). En 1956, il publie l’essai intitulé Discours sur le colonialisme qui est
considéré encore aujourd’hui comme l’un des textes fondateurs traitant le sujet
en question. Il écrit aussi des pièces de théâtre, notamment La Tragédie du roi
Christophe (1963) qui est restée son chef-d’œuvre. Aimé Césaire est l’un des
écrivains incontournables de la pensée libératrice du Tiers Monde.
Résumé de Cahier d’un retour au pays natal
Dans ce long poème, à l’image surréaliste, le retour à la Martinique se veut
pour la prise de conscience de la condition inégalitaire des Noirs. Cette œuvre
poétique est l’un des points de départ de la négritude. Le poète passe d’abord
par l’acceptation de soi, et chante la liberté de tout système oppressif.
Extrait de Cahier d’un retour au pays natal
ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni
l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel mais ceux
sans qui la terre ne serait pas la terre gibbosité d’autant
plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus
terre
222
ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée Survol De La
contre la clameur du jour Litterature
Francophone
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil D’afrique Et Des
Antilles
mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.
Eia pour le Kaïlcédrat royal !
Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé
pour ceux qui n’ont jamais rien exploré
pour ceux qui n’ont jamais rien dompté
mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute
chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement
de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement
même du monde !
Source : Présence Africaine, 1969.
Axe d’analyse
Comment est-ce que le surréalisme est mis au service, dans le poème d’Aimé
Césaire, à la lutte contre l’hégémonie coloniale ?
223
Introduction Maryse Condé (1937 - présent)
à la littérature
francophone Maryse Condé est l’une des écrivaines incontournables de la littérature
francophone, en général. Connue pour plusieurs de ses romans, notamment Moi,
Tituba, sorcière noire de Salem (1986), Traversée de la mangrove (1989), Les
derniers des rois mages (1992). « Les romans de cette auteure guadeloupéenne
mettent à mal la vision enchantée que des théoriciens de la négritude ont donnée
de l’Afrique, en particulier, celle d’un âge d’or où les Noirs vivaient heureux »
(Joubert Satyre).
Résumé de Moi, Tituba, Sorcière…noire de Salem
Ce roman historique, basé sur la personne réelle Tituba qui était une esclave et
qui a été accusée d’être une sorcière, réussit à fictionnaliser la vie de Tituba,
en faisant le portrait de la complexité des identités et l’oppression subie par le
personnage de Tituba.
Extrait de Moi, Tituba, Sorcière…noire de Salem
Ah non, rien ne me plaisait dans le cadre de ma nouvelle
vie ! De jour en jour mes appréhensions se fortifiaient
et devenaient pesantes comme un fardeau que je ne
pouvais jamais déposer. Je me couchais avec lui. Il
s’étendait sur moi par-dessus le corps musculeux de
John Indien1. Au matin, il alourdissait mon pas dans
l’escalier et ralentissait mes mains quand je préparais
le fade gruau2 du petit-déjeuner.
Je n’étais plus moi-même.
Pour tenter de me réconforter, j’usai d’un remède.
Je remplissais un bol d’eau que je plaçais près de la
fenêtre de façon à pouvoir le regarder tout en tournant
et virant dans ma cuisine et j’y enfermais ma Barbade3.
Je parvenais à l’y faire tenir tout entière avec la houle
des champs de canne à sucre prolongeant celle des
vagues de la mer, les cocotiers penchés du bord de mer
et les amandiers-pays4 tout chargés de fruits rouges
et vert sombre. Si je distinguais mal les hommes,
je distinguais les mornes5, les cases, les moulins à
sucre et les cabrouets6 à boeufs que fouettaient des
mains invisibles. Je distinguais les habitations et les
cimetières des maîtres. Tout cela se mouvait dans le
plus grand silence au fond de l’eau de mon bocal, mais
cette présence me réchauffait le cœur. Parfois Abigail,
Betsey, maîtresse Parris me surprenaient dans cette
contemplation et s’étonnaient :
— Mais que regardes-tu, Tituba?
Maintes fois, je fus tentée de partager mon
secret avec Betsey et maîtresse Parris, qui je le savais,
regrettaient aussi vivement la Barbade. Toujours, je
224 me ravisais7, mue par une prudence nouvellement
acquise que me dictait mon environnement. Et puis, Survol De La
je me le demandais, leur regret et leur nostalgie, Litterature
Francophone
pouvaient-ils se comparer aux miens ? Ce qu’elles D’afrique Et Des
regrettaient, c’était la douceur d’une vie plus facile, Antilles
d’une vie de Blanches, servies, entourées par des
esclaves attentionnés. Même si maître Parris avait fini
par perdre tout son bien et toutes ses espérances, les
jours qu’elles y avaient coulés, avaient été faits de luxe
et de volupté. Moi, qu’est-ce que je regrettais ? Les
bonheurs ténus8 de l’esclave. Les miettes qui tombent
du pain aride de ses jours et dont il fait des douceurs.
Les instants fugaces9 des jeux interdits.
Nous n’appartenions pas au même monde,
maîtresse Parris, Betsey et moi, et toute l’affection que
j’éprouvais pour elles ne pouvait changer ce fait-là.
[…]
Je n’avais pas pris la pleine mesure des ravages que
causait la religion de Samuel Parris ni même compris
sa vraie nature avant de vivre à Salem. Imaginez une
étroite communauté d’hommes et de femmes, écrasés
par la présence du Malin parmi eux et cherchant à le
traquer dans toutes ses manifestations. Une vache qui
mourait, un enfant qui avait des convulsions, une jeune
fille qui tardait à connaître son flot menstruel et c’était
matière à spéculations infinies. Qui, s’étant lié par
un pacte avec le terrible ennemi, avait provoqué ces
catastrophes ? […] Moi-même, je m’empoisonnais à
cette atmosphère délétère et je me surprenais, pour un
oui ou pour un non, à réciter des litanies10 protectrices
ou à accomplir des gestes de purification. […]
Oui, je devenais une autre femme. Une étrangère
à moi-même.
Source : Éditions Mercure de France, 1986.
Axe d’analyse
Comment est-ce que la crise identitaire de Tituba est représentée dans l’extrait
du roman Moi, Tituba, Sorcière…Noire de Salem ? Pourquoi dit-elle : « [u]ne
étrangère à moi-même » ?
225
Introduction
à la littérature UNIT 3 SURVOL DE LA LITTÉRATURE
francophone
FRANCOPHONE DE L’ASIE ET DE
L’OCÉAN INDIEN
Plan
3.0 Objectifs
3.1 Introduction
3.2 Littérature francophone de l’Asie
3.3 Littérature francophone de l’Océan Indien
3.4 Conclusion
3.5 Références
3.6 Questions
3.0 OBJECTIFS
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez
(a) vous familiariser avec l’histoire de la littérature francophone de l’Asie
(b) vous initier à l’histoire de la littérature francophone de l’Océan Indien
(c) découvrir certains auteurs francophones importants de l’Asie et de l’Océan
Indien
3.1 INTRODUCTION
Les littératures francophones issues des régions auparavant colonisées par
la France occupent une place essentielle dans le paysage de la francophonie.
Les auteurs émergent de ces régions marquées par le multiculturalisme et le
multilinguisme, écrivant souvent dans leurs langues natales et en français en
réponse aux effets persistants et néfastes de la colonisation. Ainsi, le Vietnam se
révèle être l’un des foyers culturels francophones produisant des littératures en
langue française. La littérature francophone d’Asie inclut également des auteurs
d’origine asiatique immigrés en France, qui explorent leur double culture et leur
double appartenance.
Par ailleurs, l’Océan indien partage des histoires similaires d’hégémonie
coloniale, mais son statut est différent. Les auteurs de la région valorisent leurs
cultures indigènes et utilisent la langue française pour souligner et dénoncer
la domination culturelle persistante. Dans cette section, nous examinerons le
contexte historique et culturel de ces deux régions, ainsi que quelques auteurs
importants d’Asie et de l’Océan indien.
3.2 LITTÉRATURE FRANCOPHONE DE L’ASIE
L’ancien empire colonial français en Asie dominait le territoire connu sous
le nom d’« Indochine » jusqu’en 1954. Le Vietnam, le Laos, le Cambodge,
226
entre autres, sont devenus indépendants de la colonisation française à l’issue Survol De La
de guerres sanglantes. La littérature francophone d’Asie a largement émergé Littérature
Francophone
au Vietnam et continue de prospérer aujourd’hui sous la plume des écrivains De L’asie Et De
immigrés. Dans cette section, nous explorerons deux écrivains francophones L’océan Indien
d’origine vietnamienne : Pham van Ky et Linda Lê. Alors que Pham van
Ky représente les vies dévastées par les guerres du Vietnam (avec Celui qui
régnera), Linda Lê dresse le portrait des combats personnels, en particulier
ceux des femmes immigrées (avec À l’enfant que je n’aurai pas). Nous nous
attarderons également sur un texte de Shumona Sinha (Calcutta), écrivaine
française d’origine indienne. Bien qu’elle partage des thématiques avec Linda
Lê, son roman présente un autre aspect de la littérature francophone d’Asie,
plus précisément la littérature francophone indienne. Il serait donc intéressant
d’explorer davantage les écrivains francophones d’origine indienne, tels que K
Madavane et Ari Gautier.
3.3 LITTÉRATURE FRANCOPHONE DE
L’OCÉAN INDIEN
L’Océan Indien englobe, entre autres, l’archipel des Mascareignes (île de La
Réunion et île Maurice, etc.) ainsi que Madagascar. Unies par l’histoire coloniale
et l’engagisme (travail de main-d’œuvre pour les plantations coloniales), La
Réunion et l’île Maurice ont été témoins de tant de violence et de sang. Les
écrivains, issus de parents venus dans ces îles comme travailleurs engagés,
notamment d’Inde, dépeignent le chaos historique et psychologique de leurs
vies.
Ananda Devi et Natacha Appanah, écrivaines d’origine indienne, dressent le
portrait des vies errantes et dénoncent l’oppression et la marginalité des femmes,
situant leurs histoires dans des contextes géographiques très variés. Le Sari Vert
d’Ananda Devi évoque la condition des femmes à l’île Maurice à travers des
personnages féminins puissants, tandis que Tropique de la violence de Natacha
Appanah aborde la situation des réfugiés et l’immigration dite « clandestine » à
Mayotte, un département d’outre-mer français presque oublié de la métropole.
D’autres écrivains mauriciens tels que Shenaz Patel et Barlen Pyamootoo
contribuent également à diversifier l’image de l’île Maurice. Du côté de l’île
de La Réunion, le combat des écrivains passe d’abord par la revendication
des identités de leur langue et culture créoles. Ainsi, ils mettent en lumière le
caractère hétérogène du créole et dénoncent la domination et l’hégémonie de la
langue et de la culture françaises.
Nous explorerons particulièrement un texte d’Axel Gauvin ( L’Aimé ), mettant
en lumière les apports culturels créoles sur fond d’une histoire d’amour
originale. Il est également essentiel de découvrir la riche tradition littéraire
réunionnaise, écrite en créole et en français, en particulier les poèmes de Jean-
Claude Carpanin Marimoutou. Par ailleurs, il serait judicieux de se familiariser
avec les travaux des écrivains malgaches tels que Michèle Rakotoson et Jean-
Luc Raharimanana.
3.4 CONCLUSION
Dans cette partie, nous avons exploré l’histoire des littératures francophones 227
Introduction d’Asie et de l’Océan Indien. Ces régions partagent des histoires coloniales
à la littérature différentes en fonction du contexte. Les écrivains de ces régions, à travers leurs
francophone
œuvres francophones, mettent en scène les quêtes identitaires des individus
dévastés par la colonisation et les guerres, ainsi que la marginalité des
femmes. Pour une compréhension littéraire plus enrichissante, il est essentiel
d’approfondir l’analyse en examinant les contextes historiques entourant ces
textes.
3.5 RÉFÉRENCE
Joubert, Jean-Louis et al. Littératures francophones d’Asie et du Pacifique :
anthologie, Nathan, 1997.
3.6 QUESTIONS
1. Comment situerez-vous le contexte historique des littératures francophones
d’Asie ?
2. Quel est le caractère particulier des littératures francophones de l’Océan
indien ?
3. Que représente l’œuvre des auteurs d’origine vietnamienne ?
4. Quels sont les thèmes de prédilection des écrivaines de l’île Maurice ?
Textes choisis (Littérature francophone de l’Asie)
Pham Van Ky (1916 – 1992)
Biographie :
Arrivé à Paris à l’âge de 22 ans, Pham Van Ky devient auteur et producteur
pour la radio. Son œuvre romanesque, comprenant des succès tels que Frères
de sang (1947) et Celui qui régnera (1954), explore le difficile dialogue entre
l’Orient et l’Occident. Pris entre ses deux cultures, il relate la condition de la
vie intellectuelle. Bien que mieux connu pour ses écrits en français, il s’exprime
également en vietnamien. Ravagé par les guerres au Vietnam dans les années
70, il part pour Hanoi, mais retourne à Paris où il décède quelques années plus
tard.
Résumé de Celui qui régnera :
Ce roman débute par un retour aux origines du narrateur, évoquant la fin
tragique de son grand-père. Il explore le colonialisme en Indochine, la lutte
pour l’indépendance, l’évolution de la société vietnamienne et le conflit des
cultures. Celui qui régnera est un roman d’une importance colossale dans le
cadre de la littérature francophone du Vietnam.
Extrait
Je ne sais plus par où, ni par quoi commencer. A
vrai dire, ma vie n’a pas eu de commencement : j’ai
toujours existé, soit dans le rêve de mes ancêtres, soit
dans l’air de mon pays.
228
Mes ancêtres étaient des mandarins, pas du pinceau, Survol De La
mais de l’épée. Pourtant, j’hésite à vous raconter leurs Littérature
Francophone
faits d’armes : non qu’il y en ait trop, comme vous De L’asie Et De
allez en juger. L’océan Indien
Grand-père, par exemple, ne revendiquait que deux
actions d’éclat, encore qu’elles fussent d’un genre fort
particulier. Il coupa, une fois, la langue à un notable
qui avait osé dire : « On honore celui qui forge le soc
de la charrue plus que celui qui forge le sabre. » Il
coupa, une autre fois, la main à un lettré qui avait osé
écrire : « Kwang-Ti, le dieu de la guerre, vient à bout
de dix mille buffles, mais une sapèque l’emporte sur
Kwang-Ti. »
Oui, de véritables tyranneaux, mes ancêtres, et malheur
à quiconque s’avisait de les contredire. Ils se jouaient
volontiers de l’épée, car il fallait bien, de temps en
temps, montrer qu’ils savaient s’en servir. D’ailleurs,
ils sont tous morts de la paix, eux qui, selon toute
attente, ne devaient grandir que pour combattre.
Sans être partial, je leur donne raison : le cultivateur
laboure le sol, tandis que le guerrier en assume la
pérennité. Vous n’ignorez pas, vous autres occidentaux,
dans quelle mesure un sol se révèle sacré. Seulement,
vous vous arrêtez à des marques extérieures. Là où
vous ne voyez pas de statues équestres, de plaques
commémoratives, vous parlez haut et oubliez le passé.
Ainsi, chez nous, à chaque pas, vous marchez sur
notre histoire, vous piétinez des noms, vous écrasez
des dates, vous soulevez une poussière de cendres et
de sang séché, vous tombez dans des pièges invisibles,
vous profanez des signes évidents...
Vous différez tellement de nous, ne serait-ce que dans
l’art de dresser la carte d’un pays : vous représentez le
nôtre comme un S, avec des frontières administratives
aussi tristes que des barbelés, et des taches bleues,
des taches jaunes, des taches rouges, qui excitent
encore des convoitises. Nous laissions ce soin à nos
géomanciens qui étudiaient le Viêt-Nam à la façon de
vos biologistes : ils se penchaient sur les veines du
Dragon avec autant d’attention que vos savants sur
celles de l’homme. Ils ne cherchaient ni les métaux,
ni le charbon. Ils ne s’employaient qu’à déceler des
indices secrets. C’est en leur nom que je m’adresse à
vous. Vous me lirez peut-être à moitié. Mais si vous
me suiviez jusqu’au bout, je vous aimerais davantage.
Source : Grasset, 1954.
229
Introduction Question :
à la littérature
francophone Le narrateur du roman Celui qui régnera s’adresse à qui ? Et dans quel
contexte ?
Linda Lê (1963 – 2022)
Biographie :
Originaire du Vietnam, Linda Lê a toujours nourri un amour infini pour
la langue et la littérature françaises. Dès son roman Les Évangiles du crime
(1992), son style se déploie pour associer une sorte de lucidité immédiate. À
travers chacun de ses romans, notamment Les Trois Parques (1997) et Lettre
morte (1999), l’auteure met en scène souvent un combat, qu’il soit personnel ou
imaginaire. Linda Lê s’inscrit dans le paysage littéraire avec une force d’analyse
remarquable. Malgré un grand succès, elle est longtemps demeurée peu connue.
Titulaire de plusieurs prix littéraires, dont le Prix Renaudot du livre de poche
pour son roman À l’enfant que je n’aurai pas (2011), elle décède en 2022 à
Paris.
Résumé de À l’enfant que je n’aurai pas :
Dans ce roman, la narratrice écrit à l’enfant qu’elle a choisi de ne jamais
concevoir. Cependant, le personnage «S.», l’homme qu’elle aime, souhaite
avoir des enfants. La narratrice présente des images précises d’un enfant qu’elle
ne pourrait pas aimer, quelle que soit son identité. Cependant, elle ne manifeste
pas de répugnance envers cet enfant. Au contraire, elle offre à cet enfant qui
n’existera jamais toute la douceur de son amour.
Extrait de À l’enfant que je n’aurai pas
Je m’étais déjà séparée de lui quand se manifestèrent
les premiers symptômes d’un raptus au cours duquel
je me tailladai les veines. Mon suicide manqué, je
jetai au feu tous mes manuscrits, même les brouillons
d’un essai, parce qu’ils renfermaient des aveux dont
mes ennemis se serviraient contre moi. Tandis que les
flammes dévoraient les feuillets, des larmes ruisselaient
de mes yeux, je pleurais sans pouvoir m’arrêter. Je
ne savais pas sur quoi je pleurais, peut-être sur le
temps enfui, sur mes amours altérées, mes amitiés
défuntes, mes ambitions embaumées, sur moi-même,
au timbre fêlé, aux visions psychédéliques, en proie,
ainsi qu’un médium en transe, à la dépersonnalisation,
ou sur toi, que j’avais immolé à mon art. Je n’étais
pas en mal d’enfant, mais je me souvenais d’avoir
été à deux doigts de fléchir devant les prières de
S. Si j’avais faibli, tu aurais été à mes côtés, en ces
heures où je somatisais mes frayeurs irrationnelles
jusqu’à avoir des bourdonnements d’oreilles, de
violentes migraines, d’insoutenables vertiges me
faisant trébucher à chaque pas. J’étais comme une
230 vagabonde déjetée au milieu de la cohue, tout le monde
voulait me nuire, me sauter dessus, j’étais suspectée Survol De La
d’avoir le culte du moi, incriminée pour délit de non- Littérature
Francophone
appartenance : je n’avais aucun sens du devoir, j’étais De L’asie Et De
un figuier qui ne portait pas de fruits. Béante, stupide, L’océan Indien
je fendais la foule, bousculant au passage une troupe
d’écoliers qui semblaient rire de moi. Tu aurais pu être
l’un d’eux si mes inclinations peu hétérocentriques
n’avaient contrarié les désirs de S. Dans les squares
de petits chérubins cavalcadaient, grimpant sur les
toboggans, se passant de main en main un ballon,
jouant à cache-cache, je les contemplais de loin, et je
me disais qu’il était trop tard pour me reprocher de
ne pas t’avoir conçu. Ce n’était pas du remords, mais
une indéfinissable impression de mutilation, comme
si l’on m’avait amputée d’un membre. Mais, toute
brindezingue que j’étais, je restais une tête de pioche,
je ne convenais pas de mes torts : il n’y avait pas de
place pour toi dans la drôle d’existence que je menais.
Tu ne m’aurais pas pardonné de t’embringuer dans
l’aléatoire, de te navrer en m’attelant à des tâches de
longue haleine qui me tiendraient éloignée de toi, en
abandonnant mon poste alors même que tu compterais
sur mon secours, en trichant chaque fois que tu me
sonderais sur la profondeur de mon attachement
à toi, de n’avoir pas un atome de sagesse, un grain
de débrouillardise, d’être moitié adolescente moitié
sorcière, mais jamais assez adulte ni assez maîtresse
de moi pour me désenvaser lorsque je serais sur un
terrain bourbeux. Tu ne m’aurais pas pardonné de te
verrouiller dans mon minuscule logis pour t’obliger à
lire d’arides pavés, de ne pas t’accorder de permission
de sortie avant que tu connaisses par cœur les plus
remarquables pages de Nietzsche, de ne pas te lâcher
jusqu’à ce que tu aies assimilé au moins un dialogue
socratique, de te faire subir mes brusques humeurs,
mes plongeons dans la tristesse, mes déraillements.
Source : NiL éditions, 2011.
Question :
Expliquez et analysez la phrase suivante, par rapport au texte Linda Le dans À
l’enfant que je n’aurai pas : « il n’y avait pas de place pour toi dans la drôle
d’existence que je menais ».
Shumona Sinha (1973 - )
Biographie :
Née à Calcutta, Shumona Sinha nourrit une passion pour la littérature dès sa
jeunesse, étudiant le français et la science politique. Traductrice de poèmes
bengalis en français et auteure de poèmes en bengali, elle arrive en France à
231
Introduction l’âge de 28 ans, où elle obtient un Master 2 à l’université Paris-Sorbonne. En
à la littérature France, elle travaille comme interprète et enseigne l’anglais. Sa carrière littéraire
francophone
débute avec la publication de son premier roman en français, Fenêtre sur l’abîme
(2008). Son deuxième roman, Assommons les pauvres! (2011), rencontre un vif
succès dans le milieu littéraire. Elle publie ensuite Calcutta (2014), Apatride
(2017), et Le testament russe (2020). Son œuvre L’autre nom du bonheur était
français (2022) explore sa passion pour la langue française et son parcours avec
celle-ci. Reconnue pour son style poétique et engagé, Shumona Sinha s’impose
comme l’une des grandes écrivaines francophones contemporaines.
Résumé de Calcutta :
Dans ce roman, la narratrice retourne à Calcutta, sa ville natale, après plusieurs
années passées à l’étranger, pour assister à la crémation de son père. Elle
redécouvre dans cette ville le quartier, la maison, les meubles et les objets de
son enfance, tout cela la bouleversant profondément. Cette revisite n’aborde
pas seulement l’histoire de sa famille, mais aussi les violences politiques de ce
pays profondément attaché à ses us et coutumes.
Extrait
À la fin, en écartant la cendre avec un bâton on me
montre une fleur, fanée, crispée, couleur chair. On me
dit que c’est le nombril de mon père. Il ne s’agit pas
de la cueillir, il faut la laisser dans la cendre, avec sa
petite tige et sa corolle biscornue.
Quelques heures auparavant j’ai traversé les couloirs
et les vastes espaces de l’aéroport qui sentent l’hôpital.
La même odeur de désinfectant, la même impression
désagréable de propreté. De grandes fresques en terre
cuite représentant les scènes du Mahâbhârata ornent
les murs. Dans les vitrines des boutiques hors taxe
s’alignent de minuscules babioles en ivoire ou en bois
de santal. Des statuettes de danseuses aux courbes
impressionnantes arrosent des plantes artificielles çà
et là. Une foule patiente à la sortie. D’un amas obscur
surgissent des yeux avides, comme dans l’eau noire
des milliers de poissons agiles. On ne sait pas si ces
gens attendent leurs familles, leurs relations, leurs
amis ou les clients potentiels de taxis, d’hôtels. Ils
s’agrippent aux barres en acier dressées comme des
barricades entre eux et l’aéroport. Hagards et noircis
par le soleil incendiaire, ils tendent leur torse vers les
arrivants, leurs semblables qui viennent d’on ne sait
où, l’allure fatiguée et étourdie. Ils envient peut-être
leur fatigue et leur étourdissement qui les rendent si
mystérieux. Ils ont comme un halo autour d’eux, de
poussière, de sueur, d’air d’un autre temps et d’autres
villes, pays, continents.
[…]
232
Le corps de mon père est allongé sur un lit de bambou. Survol De La
Je verse dans sa bouche, violâtre, figée en une grimace Littérature
Francophone
de douleur, une poignée de riz écrasé mélangé à du De L’asie Et De
lait. Je verse de l’eau. Son corps dans un habit blanc, L’océan Indien
neuf, bon marché, son corps couvert de fleurs blanches,
aspire les gouttes d’eau, l’odeur du santal s’estompe
sur sa poitrine au rythme lent, hurlant des mantras du
prêtre. Je m’incline et je me penche à l’horizontale.
Je croise son regard fixe sous les lourdes paupières,
un regard bleu-noir, condensé, pétrifié, comme si
on avait scellé ses yeux avec de l’encre. Son regard
rempli d’encre, rempli de chagrin me hante. J’essaie
de deviner s’il a souffert du mal de son corps jusqu’au
dernier moment, s’il a souffert à l’idée de devoir nous
quitter, s’il a pensé à moi, s’il a souffert de mourir
sans me voir. S’il aurait souffert de se voir soumis
à ces rites religieux qu’il a rejetés toute sa vie. Les
camarades, quelques dirigeants locaux du parti sont
venus. Le prêtre et ses mantras, ses lourds encens
et ses pots en terre cuite couverts de sindoor1 ne
dérangent personne. Personne n’a demandé mon avis
sur les modalités du dernier geste, je suis arrivée deux
jours après sa mort, au milieu du rituel organisé par de
braves gens du quartier qui avaient posé son corps sur
un bloc de glace, par égard pour moi.
Ces yeux d’oiseau mort, ce bleu d’encre vont envahir
ma journée. Dans l’air, dans le vide, vont surgir mille
yeux, mille taches d’encre vont couvrir la blancheur
du jour d’été.
Pour le moment je fais le tour de son corps au rythme
des mantras, je fais le tour de l’histoire d’une vie, celle
de mon père. Puis on allume une torche. Il faut porter
le feu jusqu’à sa bouche, jusqu’à l’origine des choses
et des paroles, avant de soumettre le corps entier à la
fournaise et de baisser le rideau de fer.
Source : Éditions de l’Olivier, 2014.
Question :
Comment la narratrice de Calcutta, revenue en Inde après longtemps, porte un
regard existentiel envers la mort de son père ?
Textes choisis (Littérature francophone de l’Océan
Indien)
Ananda Devi (1957 - )
Biographie :
Née à l’Île Maurice de parents d’origine indienne, Ananda Devi commence à 233
Introduction écrire dès l’âge de 15 ans. Après avoir obtenu un doctorat en anthropologie, elle
à la littérature se consacre entièrement à la littérature. Pionnière en abordant la situation des
francophone
femmes mauriciennes, elle offre une perspective alternative de l’Île Maurice,
loin de celle présentée aux touristes. Plusieurs de ses romans, tels qu’Ève de
ses décombres (2006), remportent d’importants prix littéraires. Elle reçoit
le Prix Louis Guillou pour son remarquable roman Le Sari vert (2009). Son
recueil de nouvelles, L’Ambassadeur triste (2015), est particulièrement bien
accueilli, notamment en Inde. Ananda Devi fait partie de la nouvelle génération
d’écrivains explorant la complexité des identités.
Résumé du Sari vert :
Dans une maison de l’Île Maurice, un vieux médecin agonisant est veillé par sa
fille et sa petite-fille. Entre eux se noue un dialogue d’une violence extrême, où
les éléments du passé et les souvenirs refont surface.
Extrait
J’ai entendu sa voiture qui gravissait la côte ; bruit
éploré, reconnaissable de loin, de la vieille guimbarde
dont elle est fière par une sorte de snobisme à l’envers
et qu’elle conduit en apnée, étroitement enroulée
autour de son volant.
Elle a sonné à la porte, plusieurs fois, impatiente
d’entrer. Je ricane. Elle ne sait pas ce qui l’attend.
D’ailleurs, l’autre abrutie, celle qui l’a appelée, ne s’y
méprend pas. Elle tarde à ouvrir, traîne ses pantoufles
et son maigre corps inerte quelque part dans la maison
suffoquée de silence, derrière les cloisons grouillant de
termites. L’impatiente piaffe sur le perron venteux.
Enfin, elle se décide à ouvrir. J’imagine leur baiser
honteux, les pommettes proéminentes entrechoquées.
Les regards, eux, ne se rencontrent pas : elles sont si
habiles à se fuir. Maintenant, la vieille s’efface pour
laisser entrer la jeune. Enfin, la jeune, elle a ses quarante
ans passés, j’en suis à peu près sûr, je ne me souviens
plus de sa date de naissance mais elle doit avoir au
moins ça sur le dos. Quant à l’autre, elle doit avoir
soixante-deux, soixante-trois. Qu’importe ? Elles sont
toutes deux bien plus vieilles que moi, qui ai à peine
quelques rides, tous mes cheveux, toutes mes dents et
plus d’intelligence dans un seul poil qu’elles n’en ont
jamais eu dans toute leur masse de chair décomposée.
Et voici venu le temps des messes basses ! Ça n’a
pas son pareil pour chuchoter comme si ça veillait en
permanence un mort. Ça chuchote de honte, ça chuchote
de peur, ça chuchote de colère, ça chuchote de tous
les secrets dont ça a besoin pour se croire important.
Ces secrets qui les engrossent de flatulences sont leur
234 monnaie d’échange contre l’ennui :
Pourquoi m’as-tu appelée ? dit l’une, frémissante Survol De La
d’anticipation nerveuse. Littérature
Francophone
Je ne pouvais pas te le dire au téléphone, murmure De L’asie Et De
L’océan Indien
l’autre.
Me dire quoi ?
Il est là.
Qui, il ?
Tu le sais bien.
Fin de conversation. Silence. Goutte de sueur égarée
dans la moustache de l’une. Un peu de temps soustrait
à la vacuité de l’autre. La moins vieille a pâli. Elle ne
pensait pas que sa mère, après tout ce temps, l’aurait
appelée pour cette raison. Se retrouver pour ça, pour «
il », pour celui qu’on n’a pas besoin de nommer, non,
elle ne s’y attendait pas, ayant nourri on ne sait quels
rêves de réconciliation en route, les mains moites et
tremblantes sur le volant de sa casserole. Elle croyait
que sa mère voulait renouer avec elle. Perdu ! Ta
mère ne veut pas renouer avec toi ; elle veut juste
que tu l’aides à faire face à ce père qu’elle n’a pas su
mériter.
Source : Gallimard, 2009.
Question :
Dans le texte d’Ananda Devi, Le Sari Vert¸ comment le style du récit contribue
à l’évocation et à la transformation du passé et du présent ?
Natacha Appanah (1973 - )
Biographie :
Natacha Appanah, issue d’une famille d’engagés indiens à l’Île Maurice,
débute ses premiers travaux littéraires dans son pays natal avant de poursuivre
en France. Son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or (2002), qui relate
l’histoire des engagés indiens, rencontre un grand succès. Elle continue ensuite
à publier des romans tels que Le Dernier Frère (2007), qui reçoit plusieurs
distinctions littéraires. En 2016, elle signe Tropique de la violence, un roman
remarquable décrivant son expérience à Mayotte, récompensé par de nombreux
prix littéraires. Appanah se distingue par son style unique et sa voix qui résonne
à l’échelle mondiale.
Résumé de Tropique de la violence :
Ce roman plonge dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île
française de Mayotte, dans l’océan Indien. Sur cette île magnifique, cinq destins
se croisent, révélant la violence quotidienne à laquelle ils sont confrontés.
235
Introduction Extrait
à la littérature
francophone Marie
Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges
et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je
regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des
femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes,
je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés
dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle,
ce pays ressemble à une poussière incandescente et je
sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase.
Je ne me souviens pas de toute ma vie car ici ne
subsistent que le bord des choses et le bruit de ce qui
n’est plus.
Je me souviens de ça.
J’ai vingt-trois ans et le train arrive, bleu et sale.
Je quitte la vallée de mon enfance où j’ai été une petite
chose faible et perdue, écrasée par les montagnes. Je
ne peux plus voir le noir de l’hiver dégouliner sur les
maisons et les visages, je ne supporte plus l’odeur
moisie dans l’air dès le matin, je ne supporte plus ma
mère qui perd la tête, qui parle tout le temps et qui
écoute Barbara à longueur de journée.
J’ai vingt-quatre ans et je suis toujours aussi faible
et perdue. Je termine mes études d’infirmière dans une
grande ville. Je vis dans un vaste appartement avec trois
autres étudiants et, certains soirs, le bruit, la lumière
et les conversations me font l’effet d’un trou noir qui
m’engloutit. J’ai plusieurs amants, je baise comme une
femme que je ne connais pas et qui me dégoûte un peu.
Je prends, je quitte, je reprends et personne ne dit rien.
Je choisis de travailler la nuit, à l’hôpital. Parfois, je
m’allonge sur les lits défaits, encore chauds, et j’essaie
d’imaginer ce que c’est d’être quelqu’un d’autre.
J’ai vingt-six ans et je rencontre Chamsidine
qui est infirmier comme moi. Quand il s’adresse à
moi pour la première fois, il m’arrive quelque chose
d’étrange. Mon cœur, cet organe qui était solidement
attaché dans ma poitrine, descend dans mon plexus et
il bat désormais ici, au milieu de moi, au centre de
moi. Chamsidine est large d’épaules et peut porter
un homme adulte dans les bras sans grimacer. Quand
il sourit, je dois respirer profondément par le ventre
pour ne pas défaillir. Quand il rit de son grand rire en
cascade, je sens mon sexe s’ouvrir comme une fleur et
je serre les jambes. […]
236
J’ai vingt-sept ans et je me marie. Je ne me souviens Survol De La
pas de ma robe mais je me souviens que ma mère Littérature
Francophone
attend avec moi devant la mairie. Le vent est si fort De L’asie Et De
qu’il a renversé les bacs de buis disposés dans la cour L’océan Indien
pavée de la mairie. Chamsidine est en retard. Ma mère
me dit Fais attention Marie, tous les hommes sont les
mêmes. Cham arrive alors en courant, en riant.
Source : Gallimard, 2016.
Question :
Dans l’extrait de Tropique de la violence de Natacha Appanah, repérez la
progression de l’âge du personnage de Marie et analysez son rapport avec le
changement de sa vie.
Axel Gauvin (1944 - )
Biographie :
Né à Saint-Denis à La Réunion, Axel Gauvin suit une formation scientifique
et travaille en tant qu’enseignant. Il se tourne ensuite vers l’écriture en créole
réunionnais et en français, consacrant son travail à la promotion de la langue et
de la culture créoles. Militant engagé, il publie en 1977 un essai influent intitulé
Du créole opprimé au créole libéré. En parallèle, il rédige des essais ainsi que
des romans, dont Faims d’enfance (1987) et L’Aimé (1989/1990), tous deux
salués par la critique. Axel Gauvin est aujourd’hui reconnu comme l’une des
voix importantes et originales de l’île de La Réunion.
Résumé de L’Aimé :
Ce roman aborde le thème de l’amour d’une manière originale, incorporant
des éléments culturels propres à l’île de La Réunion. L’histoire, racontée dans
une langue imprégnée d’expressions créoles, explore l’amour intense entre un
garçon de onze ans et sa grand-mère. Elle relate comment cette dernière l’a
sauvé de la mort lors d’un jour de cyclone, ramenant le garçon à la vie à travers
la tendresse et l’affection.
Extrait de L’Aimé
Quoique petit à petit, Aimé se relève donc. Et le
voilà maintenant qui, presque, marche tout seul.
Ses deux baguettes de jambes, ses deux brins de fil
de jambes, où s’enfilent la cheville et la pomme du
genou, tremblent encore comme sensitives à la brise.
Il avance en bourrique maigre, gêné qu’il est, de toute
son ossaille. Il s’arrête ici, s’appuie là, doit – rien que
pour aller rendre visite à Dame Caoudin ruminant sur
son tas de fumier – prendre le bâton de goyave que
Gaby lui a préparé.
Sitôt de retour, laisse-toi, Ptit-mé, tomber dans ton
pliant. Plutôt, essaie de freiner ta chute au pliant vert,
qu’il ne se casse ou que tu ne te casses ! Puis ferme les
237
Introduction yeux, reprends respiration. Souris, non : exulte ! Jubile
à la littérature du déplissage de tes ailes, de ta remétamorphose en
francophone
Vinson*. Car ne resteras rampant, larve, chenille, ou
pire encore : concombre de mer crachant ses tripes
devant le feu follet du poisson-demoiselle.
Grand-mère aussi est plus qu’heureuse. Elle rit de
toutes ses dents qui sont fort nombreuses encore, et
solides. La vie lui reprend, avec, à la bouche, son goût
de maïs tendre, de manioc au poivre, et sur la peau
l’ardeur d’un soleil neuf…
Mais, en même temps que l’enfleurissement du letchi,
la nouaison de la mangue, ce chatonnement des fleurs
de la canne en oreiller crevé : la campagne sucrière
s’entame. Alors, si Margrite ne veut pas perdre le
cent de la récolte de cette année, les cinquante de
l’année prochaine, il faut qu’elle glisse, au plus vite,
le coutelas sous sa ceinture – côté voûtement, côté dos
–, qu’elle se mette au creux de la main un rampang
de riz à grignoter, une zikette de morue sèche, et que,
laissant Ptit-mé à Grand- père, elle s’en aille soigner
son champ d’en bas là-bas du bout de la pente, le
garantir de la maladie de non-récolte.
Car terre et vache, c’est tout pareil. Elle meugle à te
fendre le cœur, la terre, si tu laisses le jus sucré de la
canne lui distendre à craquer la mamelle, si tu ne lui
dégages la mamelle. Elle meugle et pleure. Son lait de
canne s’échauffe, bout et s’évapore, ou bien caille en
caillots. Elle meurt, la terre. Les gens avec.
Source : Éditions du Seuil, 1989.
*Papillon de Venison
Questions :
1. Dans l’extrait de L’Aimé d’Axel Gauvin que vous avez lu en classe, sur
quoi repose le regard tendre de la grand-mère Margrite sur Aimé ?
2. Repérez les mots culturels et expressions réunionnais et faites-en une
analyse contextuelle.
238
Survol De La
UNIT 4 LITTÉRATURE FRANCOPHONE Littérature
Francophone
D’EUROPE De L’asie Et De
L’océan Indien
Plan
4.0 Objectifs
4.1 Introduction
4.2 Littérature de Belge francophone
4.3 Littérature de Suisse francophone
4.4 Littérature francophone du Luxembourg
4.5 Littérature francophone des écrivains migrants en Europe
4.6 Conclusion
4.7 Références
4.8 Questions
4.0 OBJECTIFS
Après avoir lu cette leçon, vous pourrez
(a) vous familiariser avec la littérature francophone d’Europe
(b) comprendre les enjeux de la littérature des pays francophones en Europe
(c) découvrir certains auteurs de Belgique, de Suisse, du Luxembourg et des
auteurs migrants en Europe
4.1 INTRODUCTION
La littérature francophone recouvre, en général, des vastes territoires hors de
France, où les écrivains et les écrivaines produisent des textes littéraires en
français. Ces auteurs dont la langue maternelle n’est peut-être pas la langue
française, ils s’en servent tout de même en tant que langue d’expression
littéraire. La majorité des littératures francophones s’émanent d’anciennes
colonies françaises. Mais en Europe, bien que les pays comme la Belgique, la
Suisse, le Luxembourg ne partagent pas la même histoire que d’autre régions
francophones, ces pays participent vivement au développement de la littérature
francophone. Par ailleurs, les écrivains migrants qui, provenant de différents
pays, s’installent en France et eux aussi contribuent à la culture d’écriture en
français. La littérature francophone d’Europe est donc non seulement produite
en Belgique, en Suisse, au Luxembourg, mais également par des écrivains
d’origines différentes expatriés en France. Bien qu’ils touchent à toutes les
dimensions de production littéraire telle que la poésie, la pièce de théâtre
etc., le roman reste le genre préféré par des écrivains francophones. Dans ce
chapitre, nous allons étudier les histoires littéraires de Belgique, de Suisse, du
Luxembourg, et surtout se familiariser avec des écrivains phares de ces pays et
des écrivains migrants en Europe.
239
Introduction
à la littérature 4.2 LITTERATURE DE BELGE FRANCOPHONE
francophone
Il est important de savoir qu’en Belgique, la langue française n’est parlée que par
une partie de la population, et qu’il y a plusieurs langues telles que le flamand
et dialectes tels que le patois y coexistent. Cette pluralité linguistique donne
lieu souvent à des conflits littéraires à tel point qu’aujourd’hui il est vraiment
approprié de parler d’une littérature belge d’expression française.
Quoique certains précurseurs belges, comme Georges Eekhoud, s’inscrivent
dans le cadre de romanciers réalistes, c’est avec l’émancipation du genre du
fantastique au XXe siècle que la littérature belge atteste son existence, l’un
des écrivains célèbres du fantastique étant Jean Ray. Un peu plus tard, le
surréalisme s’implante en Belgique avec les écrivains et les poètes comme Paul
Nougé. Cependant, il y a des cas particuliers : par exemple Henri Michaux
qui a beau appartenir au surréalisme, il critique l’écriture automatique d’André
Breton. Par ailleurs, la littérature dite « populaire », en l’occurrence le roman
policier, est développée par Georges Simenon qui en demeure l’écrivain phare
encore aujourd’hui. La littérature contemporaine belge continue donc sa quête
de nouveauté, grâce notamment à l’écrivaine Amélie Nothomb qui expérimente
autant avec le genre que la langue.
4.3 LITTERATURE DE SUISSE FRANCOPHONE
La situation linguistique en Suisse est aussi variée que la Belgique. La Suisse
a comme langue nationales l’allemand, le français, l’italien et le romanche,
et la Suisse dite « romande » désigne les parties où l’on parle français. La
renaissance des lettres en Suisse romande se fait au début du XXe siècle, grâce
à quelques revues littéraires et à une conscience identitaire des écrivains. Une
des grandes figures, c’est Charles-Ferdinand Ramuz qui, à travers ses romans,
donne la voix aux vignerons et aux montagnards, valorisant le parler vaudois.
L’écriture romanesque se répand de par des écrivains qui proposent des images
différentes de la Suisse romande, traversant des générations de l’imaginaire.
Ensuite, s’inspirant de différents paysages, le couple des écrivains Maurice
Chappaz et Corinna S. Bille offrent une spéculation poétique de la civilisation
suisse. Surtout, avec Corinna qui figure dans ses romans des personnages
féminins avec leurs histoires, les rêves, et les aspirations. L’identité culturelle,
linguistique, et historique devient alors un sujet principal des écrivains
suisses. L’écrivain franco-suisse Blaise Cendrars va au-delà des frontières
géographiques et touche au niveau humain, ce qui fait de lui un écrivain unique.
Aujourd’hui, la littérature francophone suisse traverse les notions d’identité et
explore les relations complexes des êtres humains, notamment avec des auteurs
diasporiques.
4.4 LITTERATURE FRANCOPHONE DU
LUXEMBOURG
La production littéraire au Luxembourg se fait en allemand, en dialecte
luxembourgeoise, et bien entendu en français qui se développe. On pourrait
parler d’Anise Koltz, une écrivaine trilingue qui écrit d’abord des contes
en allemand et en luxembourgeois, et plus tard elle retourne vers la poésie
240 exclusivement en français. Une autre figure importante, c’est Edmond Dune qui
est un grand poète et nouvelliste. Les préoccupations des écrivains francophones Littérature
du Luxembourg sont aujourd’hui aussi importantes que leurs confrères d’autres Francophone
D’europe
pays. Par exemple, Jean Portante qui se donne l’objectif de promouvoir la
littérature luxembourgeoise dans le monde comme dans son pays, est auteur de
plusieurs romans et de pièces de théâtre à succès.
4.5 LITTERATURE FRANCOPHONE DES
ECRIVAINS MIGRANTS EN EUROPE
Au mitan du XXe siècle, surtout après la Seconde Guerre Mondiale, le
phénomène de la migration commence à avoir un effet dans les pays occidentaux.
Certains écrivains, souvent exilés de leur pays d’origine, s’installent en Europe,
particulièrement en France, choisissent la langue française comme une arme
littéraire contre le totalitarisme. Ces écrivains sont « exophones », c’est-à-
dire quelqu’un qui écrit dans une langue autre que la sienne. La littérature
francophone ainsi bénéficie d’un grand nombre d’écrivains qui s’expriment et
produisent des créations littéraires en français. La liste est longue : Eugène
Ionesco, Tristan Tzara, Emil Cioran (tous les trois de Roumanie), Milan
Kundera (de Tchécoslovaquie), Andreï Makine (de Sibérie), et ainsi de suite.
Ils apportent à la littérature francophone d’Europe, une nouvelle voix des la vie
migrante, et des préoccupations associées avec cette vie.
4.6 CONCLUSION
Dans ce chapitre, nous avons étudié les différentes facettes de la littérature
francophone d’Europe, notamment en Belgique, en Suisse, et au Luxembourg.
Par ailleurs, nous avons observé quelques-unes des tendances littéraires dans
ces pays, en lien avec des écrivains phares. Finalement, nous avons parlé de
la littérature francophone en Europe produite par des écrivains migrants venus
d’ailleurs. Pour conclure, nous pouvons constater que la littérature francophone
d’Europe, de par ses préoccupations et contributions littéraires, n’a rien à envier
aux littératures francophones du monde entier.
4.7 REFERENCES
Littératures francophones d’Europe, Anthologie, (Sous la dir. de Jean-Louis
Joubert), Nathan, 1997.
Littératures francophones, Anthologie, (Sous la dir. de Jean-Louis Joubert),
Nathan-ACCT, 1992.
4.8 QUESTIONS
1. Expliquez le développement des littératures francophones en Europe.
2. Dans quels contextes sont produites et reçues les littératures de Belgique,
de Suisse, et du Luxembourg francophones ? Quels en sont les auteurs
représentants ?
3. Comment les migrants d’origine non-francophone contribuent-ils à la
littérature francophone d’Europe ?
241
Introduction Littérature francophone d’Europe (de 1900 à nos
à la littérature
francophone jours)
Textes choisis
I. Littérature de Belge francophone
Jean Ray (1887 – 1964)
Jean Ray est l’un des écrivains plus importants de la littérature francophone
et néerlandaise de Belgique. Tout au long de sa carrière, il se sert de plusieurs
pseudonymes dont Jean Ray et John Flanders, et il consacre la grande partie
de son écriture à la littérature fantastique. Les œuvres les plus connues de cet
écrivain bilingue sont des contes tels que Les Contes du whisky et des nouvelles
telles que Le Grand Nocturne. Son roman, un de ses chefs-d’œuvre, Malpertuis
met en scène une maison mystérieuse et hantée où, à la suite du décès de l’oncle
Cassanave, ses proches sont forcés de mener leur existence. La contribution
de Jean Ray n’est pas seulement essentielle à la littérature belge, mais aussi en
général à la littérature fantastique.
Extrait du roman Malpertuis
L’oncle Cassave va mourir. Sa barbe s’écoule, blanche
et frémissante, de son visage plombé, sur l’édredon
rouge. Il aspire l’air comme s’il humait des odeurs
parfaitement délectables et ses mains, qu’il a énormes
et velues, griffent ce qui vient à sa portée.
La femme Griboin, qui est venue lui apporter du thé
au citron, a dit :
— Il fait ses petits paquets.
L’oncle Cassave l’a entendue.
— Pas encore, femelle, pas encore, a-t-il ricané.
Quand elle fut partie, dans un remous de jupes apeurées,
il a ajouté à mon adresse :
— Ce n’est pas que j’en aie pour longtemps encore,
petit, mais, après tout, mourir est une chose sérieuse,
et il ne faut pas se presser.
Puis son regard s’est remis à errer par la chambre,
s’arrêtant sur chaque objet, comme pour un ultime
inventaire.
Tour à tour, il se repose sur un joueur de théorbe en
faux bronze, un minuscule et fumeux Adriaen Brouwer,
une gravure de quatre sous représentant une vielleuse
et une Amphitrite de Mabuse de grande valeur.
On frappe et c’est l’oncle Dideloo qui entre.
242 — Bonjour, grand-oncle, dit-il.
C’est le seul de la famille qui appelle l’oncle Cassave : Littérature
grand-oncle. Francophone
D’europe
Dideloo est un fonctionnaire, un méticuleux. Il a débuté
dans l’enseignement, mais ses élèves le battaient.
Aujourd’hui qu’il est sous-chef dans une administration
municipale, il n’existe pire bourreau pour les
expéditionnaires travaillant sous ses ordres.
— Charles, dit l’oncle Cassave, faites-moi un
discours.
— Volontiers, grand-oncle, si je ne craignais de vous
fatiguer outre mesure.
— Dans ce cas, admirez-moi en silence. Mais faites
vite. Je n’aime pas trop votre figure.
Le vieux Cassave va devenir méchant.
Source : Éditions Gérard & C°, Verviers (Belgique), 1962.
Axe d’analyse
D’après l’extrait du roman Malpertuis, faites le portrait du personnage de l’oncle
Cassave, en étudiant sa description et ses dialogues.
Henri Michaux (1899 – 1984)
Henri Michaux est une des figures littéraires importantes en Belgique. Écrivain,
poète et peintre, Michaux lit abondamment dans sa jeunesse, en particulier les
écrivains russes comme Dostoïevski. Il voyage partout dans le monde entier
et se nourrit de différentes expériences. Aujourd’hui, Michaux est connu
surtout ses récits fidèles rendant compte les expérimentations sur le pouvoir des
hallucinogènes. À travers ses poèmes et ses récits tels qu’Un certain Plume,
il crée des personnages emblématiques. Naturalisé français, il meurt à Paris à
l’âge mûr de 85 ans.
Extrait du récit Un certain Plume
Étendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne
pas rencontrer le mur. « Tiens, pensa-t-il, les fourmis
l’auront mangé… » et il se rendormit.
Peu après, sa femme l’attrapa et le secoua : « Regarde,
dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à
dormir, on nous a volé notre maison. » En effet, un
ciel intact s’étendait de tous côtés. « Bah, la chose est
faite », pensa-t-il.
Peu après, un bruit se fit entendre. C’était un train qui
arrivait sur eux à toute allure. « De l’air pressé qu’il
a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous » et il se
rendormit.
243
Introduction Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de
à la littérature sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près
francophone
de lui. « Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours
quantité de désagréments ; si ce train pouvait n’être
pas passé, j’en serais fort heureux. Mais puisqu’il est
déjà passé… » et il se rendormit.
— Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous
que votre femme se soit blessée au point qu’on l’ait
trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui
étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l’en empêcher,
sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère.
Toute l’affaire est là-dedans.
— Sur ce chemin, je ne peux pas l’aider, pensa Plume,
et il se rendormit.
— L’exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous
quelque chose à ajouter ?
— Excusez-moi, dit-il, je n’ai pas suivi l’affaire. Et il
se rendormit.
Source : Éditions du Carrefour, Paris, 1930.
Axe d’analyse
Dans Un certain Plume, quel est le rôle des répétions qui servent à décrire le
protagoniste ?
Georges Simenon (1903 – 1989)
La littérature populaire, en l’occurrence, le roman policier, prend son essor
grâce à la plume de Georges Simenon. Maître du mystère, Simenon s’inspire
notamment de son métier de journaliste. Dans ses romans, il met en scène
des meurtres, des crimes et des faits divers, souvent mis en enquête par son
personnage-clé : le commissaire Maigret. Ce détective devient un enquêteur
idéal qui ne lâche jamais son tempérament « cool » et s’inscrit de manière
inéluctable dans la conscience belge. Simenon travaille autant sur les crimes
que le destin humain, et dans sa carrière, il publie plus de trois cent romans.
Extrait du roman Le Chien jaune
C’est le lendemain que Maigret établit tant bien que
mal ce résumé des événements. Depuis un mois, il était
détaché à la Brigade mobile de Rennes, où certains
services étaient à réorganiser. Il avait reçu un coup de
téléphone alarmé du maire de Concarneau.
Et il était arrivé dans cette ville en compagnie de Leroy,
un inspecteur avec qui il n’avait pas encore travaillé.
La tempête n’avait pas cessé. Certaines bourrasques
faisaient crever sur la ville de gros nuages qui tombaient
244 en pluie glacée. Aucun bateau ne sortait du port et on
parlait d’un vapeur en difficulté au large des Glénan. Littérature
Francophone
Maigret s’installa naturellement à l’Hôtel de l’Amiral, D’europe
qui est le meilleur de la ville. Il était cinq heures de
l’après-midi et la nuit venait de tomber quand il pénétra
dans le café, une longue salle assez morne, au plancher
gris semé de sciure de bois, aux tables de marbre,
qu’attristent encore les vitraux verts des fenêtres.
Plusieurs tables étaient occupées. Mais, au premier
coup d’œil, on reconnaissait celle des habitués, les
clients sérieux, dont les autres essayaient d’entendre
la conversation.
Quelqu’un se leva, d’ailleurs, à cette table, un homme
au visage poupin, à l’œil rond, à la lèvre souriante.
— Commissaire Maigret ?… […]
Source : Le Livre de Poche, 2003 (édition originale : A. Fayard, 1939)
Axe d’analyse
Dans Le Chien jaune, comment Georges Simenon prépare la scène pour que le
commissaire Maigret commence l’enquête ?
Amélie Nothomb (1966 – présent)
Amélie Nothomb est l’une des romancières belges contemporaines très connues.
Amélie est une auteure à succès qui publie un roman par an depuis 1992. Elle
écrit notamment des romans à caractère autobiographique où se mêlent ses
expériences personnelles avec de la fiction, et surtout sa fascination pour le
Japon. Ses romans sont très bien accueillis par le lectorat belge et français,
et ses œuvres sont traduites dans plusieurs langues étrangères, en particulier,
l’anglais. Elle reçoit plusieurs prix littéraires : Grand prix du roman de
l’Académie française pour son roman Stupeur et Tremblements, et récemment
en 2021, le Prix Renaudot pour Premier sang. Amélie Nothomb reste une
écrivaine incontournable dans le monde littéraire belge francophone.
Extrait du roman Premier sang
On me conduit devant le peloton d’exécution. Le
temps s’étire, chaque seconde dure un siècle de plus
que la précédente. J’ai vingt-huit ans.
En face de moi, la mort a le visage des douze exécutants.
L’usage veut que parmi les armes distribuées, l’une
soit chargée à blanc. Ainsi, chacun peut se croire
innocent du meurtre qui va être perpétré. Je doute que
cette tradition ait été respectée aujourd’hui. Aucun de
ces hommes ne semble avoir besoin d’une possibilité
d’innocence.
Il y a une vingtaine de minutes, quand j’ai entendu crier
mon nom, j’ai su aussitôt ce que cela voulait dire. Et je 245
Introduction jure que j’ai soupiré de soulagement. Puisqu’on allait
à la littérature me tuer, il ne serait plus nécessaire que je parle. Cela
francophone
fait quatre mois que je négocie notre survie, quatre
mois que je me lance dans des palabres interminables
afin d’ajourner notre assassinat. Qui va défendre les
autres otages à présent ? Je l’ignore et cela m’angoisse,
mais une part de moi est réconfortée : je vais enfin
pouvoir me taire.
Dans le véhicule qui m’emmenait au monument, j’ai
regardé le monde et j’ai commencé à m’apercevoir de
sa beauté. Dommage d’avoir à quitter cette splendeur.
Dommage, surtout, d’avoir mis vingt-huit années
d’existence à y être à ce point sensible.
On m’a jeté hors du camion et le contact avec la terre
m’a enchanté : ce sol si accueillant et tendre, comme
je l’aime ! Quelle planète charmante ! Il me semble
que je pourrais l’apprécier tellement plus. Là aussi, il
est un peu tard. Pour un peu, je me réjouirais à l’idée
que mon cadavre y soit abandonné sans sépulture dans
quelques minutes.
Il est midi, le soleil dessine une lumière intransigeante,
l’air distille des odeurs affolantes de végétation, je
suis jeune et plein de santé, c’est trop bête de mourir,
pas maintenant. Surtout ne pas prononcer de paroles
historiques, je rêve de silence. Le bruit des détonations
qui vont me massacrer déplaira à mes oreilles.
Source : Éditions Albin Michel, 2021.
Axe d’analyse
Dans Premier sang, comment la scène de l’exécution vacille entre le champ
lexical de la mort et de la beauté ?
II. Littérature de Suisse francophone
Charles-Ferdinand Ramuz (1878 – 1947)
C.F. Ramuz est l’un des grands écrivains suisses, avec une vaste œuvre qui
comprend les romans, les nouvelles, les essais et ainsi que les poèmes. Il travaille
avec la langue française de manière unique, très recherchée sur son propre style.
Dès la jeunesse, il manifeste un vif intérêt pour la littérature et décide de devenir
écrivain. Il est d’abord l’auteur des romans réalistes. Plus tard, il s’ouvre sur le
fantastique, et traite de grandes questions métaphysiques. Les plus célèbres de
ses romans sont Si le soleil ne revenait pas et l’Amour du monde. Ramuz reste
un écrivain suisse incontournable de son temps, et encore aujourd’hui.
Extrait du roman Si le soleil ne revenait pas
Vers les quatre heures et demie, ce jour-là, Denis
246 Revaz sortit de chez lui. Il eut de la peine à descendre
les marches de son perron ; il boitait assez bas et Littérature
s’appuyait sur une canne. Francophone
D’europe
C’était son genou qui n’« allait pas » comme il disait
; et on lui disait : « Comment va votre genou ? » Il
répondait : « Il ne va pas fort ».
Ainsi il a longé non sans difficulté, d’un bout à l’autre,
la petite rue qui traverse le village ; il s’était engagé
ensuite sur sa gauche dans un sentier qui menait à une
maison, bâtie un peu en dehors et un peu au-dessus des
autres maisons.
À peine si on l’apercevait encore dans l’ombre,
cette maison ; on distinguait pourtant que c’était une
maison de pierre avec un toit couvert en grosses dalles
d’ardoise et il se confondait par sa couleur avec la nuit,
mais est-ce bien la nuit qu’il faut dire ? ou est-ce le
brouillard ? ou bien est-ce encore autre chose ? parce
qu’il y avait déjà plus de quinze jours que le soleil était
disparu derrière les montagnes pour ne reparaître que
six mois plus tard.
Et puis c’était ce genou qui n’allait pas.
Source : Poche Suisse, 1937.
Axe d’analyse
Dans le roman Si le soleil ne revenait pas, comment la description de la maison
se relie avec le genou de Ravaz qui va mal ?
Blaise Cendrars (1887 – 1961)
Blaise Cendrars est l’un des écrivains importants de Suisse francophone.
Poète, avant tout, il se lance dans les romans plus tard. Il voyage beaucoup et
se lie d’amitié avec des grands poètes et des écrivains de son époque, comme
Apollinaire. Auteur des plus célèbres romans tels que Bourlinguer, L’homme
foudroyé, Cendrars publie également des récits de guerre et des mémoires
comme Le Lotissement du ciel. Quoique prolifique, Cendrars est mis à l’écart
des courses aux prix littéraires suisses et français ; la seule récompense lui est
attribuée, c’est le Grand Prix littéraire de la Ville de Paris.
Extrait du roman Bourlinguer
Naples, où j’ai passé ma plus tendre enfance Naples, où
j’ai usé mes premiers fonds de culotte sur les bancs de
la Scuola Intemazionale du docteur Plüss (sic). Encore
un Allemand. Qu’ils aillent donc tous au diable !
À Naples il n’y a pas seulement le peuple du Basso-
Porto qui peine et qui souffre à en avoir le souffle
coupé dans la cuisine du démon païen qu’est le dédale
des sombres ruelles du vieux quartier, la solfatare
del Vomero, aménagée par mon père en lotissement 247
Introduction moderne, a des sursauts, flambe et gronde et lâche des
à la littérature bouffées de vapeur entre deux éruptions du Vésuve,
francophone
la lave giclant des caves où elle fermente depuis
l’Antiquité, la fleur de soufre maculant les fleurs des
orangers et les grappes et la pampre dans les jardinets,
mais même en haute mer, dans cette lourde cuve
d’indigo, les grands paquebots qui se dirigent vers le
port peinent et travaillent et s’ébrouent et tirent à hue
et à dia pour ne pas aller par le fond, se laisser aller
par l’arrière et couler, descendre obliquement jusqu’à
la forge sous-marine où Neptune magnétisé rêve et
délire, l’esprit foudroyé par les feux, la cervelle servant
de pâture à l’appétit vorace des poissons abyssaux, ces
monstres antémythologiques.
Au départ d’Alexandrie notre père nous avait présentés
au commandant Agostini, un Sarde malingre, fébrile,
à la barbe et aux cheveux se rejoignant avec ses épais
sourcils très noirs pour lui faire un masque pileux sous
sa haute casquette dorée, et le commandant m’avait
confié à un matelot de pont, Domenico, un géant,
cependant que mon frère et ma sœur jouaient dans les
salons du grand vapeur et que maman faisait chaise
longue dans l’habitacle d’Agostini qui donnait sur la
passerelle.
Nous étions à bord de l’Italia, le premier transatlantique
italien qui, partant de la tête de ligne Alexandrie, faisait
escale au Pirée, à Salonique, Brindisi, Naples (où nous
devions descendre à terre, notre père devant venir
nous rejoindre par un prochain bateau), filait à Gênes,
son port d’attache, faire le plein, touchait Marseille,
Barcelone, Malaga, d’où il s’élançait vers New York
à une allure record (11 jours pour la traversée !) et
il était bien entendu, entre Domenico et moi, qu’à
Naples, le matelot qui avait ma garde me cacherait
quelque part à bord pour débarquer avec moi à New
York où nous habiterions, le géant et moi, incognito,
dans le plus haut des gratte-ciel. Je lui avais donné ma
petite bourse d’enfant et vidé ma tirelire.
Source : Éditions Denoël, 1948.
Axe d’analyse
Dans le roman Bourlinguer, quelles stratégies stylistiques le narrateur utilise-t-
il pour se remémorer de son souvenir d’enfance ?
Corinna Bille (1912 – 1979)
Corinna Bille est une des figures majeures des écrivains suisses. Très tôt dans sa
vie, elle voyage beaucoup et décide de devenir écrivaine, motivé par sa passion
248 pour la lecture. Surtout connue pour ses écrits qui font le portrait des dimensions
patriarcales des coutumes du pays, elle s’inscrit d’abord dans le cadre réaliste. Littérature
Donnant la voix aux personnages féminins, l’amour prend une place essentielle Francophone
D’europe
dans ses œuvres. Elle se marie avec Maurice Chappaz qui est lui aussi écrivain.
En plus des romans, elle écrit des pièces de théâtre et des nouvelles, notamment
La Demoiselle sauvage, primée au Prix Goncourt de la nouvelle. Son premier
roman Théoda, entre autres, est chaleureusement accueilli et connu surtout pour
sa prose unique.
Extrait du roman Théoda
Les semailles furent faites par un jour de brouillard
qui nous isolait du reste du monde. Il nous semblait,
en avançant sur les champs nus, que nous étions les
seuls sur la terre ; elle avait un air neuf, un air des
premiers jours. Quand le brouillard se déchirait, on
apercevait par ses trous des morceaux de paysages :
un fond de vallée avec le fleuve, un plateau avec son
village, des sommets de montagnes qui n’avaient plus
d’attaches avec la terre, des sommets qui étaient des
îles entourées de vagues immatérielles et mouvantes.
Mes frères maintenaient à tour de rôle la charrue.
Mon père jetait le grain. Il marchait lentement, le pied
lourd, un peu penché en avant, et son geste régulier
lui conférait un grand mystère. Son visage, grave
d’attention contenue, avait cette expression têtue
et sourde des gens qui savent qu’ils font une chose
nécessaire et bonne. Ses fils le suivaient, écrasaient
les mottes, et nous, les enfants, courions autour d’eux.
Je me demande d’où venait ce bonheur d’un caractère
presque sacré qui ne nous quittait pas jusqu’à la nuit.
Peut-être y avait-il en nous un minuscule reflet de la
joie de Dieu lorsqu’il créa le monde, à la vue de ce
remuage violent de terre qui exhalait de vieilles odeurs
d’été pas encore mortes et déjà de futurs parfums de
printemps... Pendant qu’on passait la herse, mon père
se reposait. Nous aimions prendre dans nos mains,
un court instant, une poignée de grains pour écouter
le bruit sec qu’ils font lorsqu’on les resserre dans la
paume. Nous aurions bien voulu, nous aussi, imiter le
geste du semeur. Cela ne nous était pas permis : le
grain est chose trop précieuse pour qu’on le confie aux
enfants...
Une nuée nous enveloppa tous... Les mulets, la
charrue, les hommes qui les entouraient n’eurent plus
aucune consistance. On eût dit que nous étions des
âmes, avec seulement une apparence humaine, aussi
impondérable et fragile que la fumée, et le monde dans
lequel nous nous mouvions n’était plus la terre, ni le
ciel, ni le purgatoire, mais les limbes.
Source : Éditions des Portes de France, Porrentruy, 1944. 249
Introduction Axe d’analyse
à la littérature
francophone Repérez les références bibliques en ce qui concerne l’acte de création, dans le
roman Théoda.
III. Littérature francophone du Luxembourg
Jean Portante (1950 – présent)
Jean Portante est l’un des écrivains importants contemporains du Luxembourg.
D’origine italienne, il est l’auteur de plusieurs romans à succès tels que Mrs
Haroy ou la Mémoire de la baleine : chronique d’une immigration, pour lequel
il obtient le Prix Servais. En plus, il publie plusieurs recueils de poèmes dont
Anthologie luxembourgeoise. En tant que traducteur, il se donne la mission de
traduire des écrivains d’expression luxembourgeoise.
Extrait du roman Mrs Haroy ou la Mémoire de la baleine
S’il y repense bien, le moment le plus dur de leur
odyssée les avait attendus à San Remo. C’est là qu’ils
avaient atterri après Pise, entassés sur un camion,
comme du bétail. Pise dont ils n’avaient même pas vu
la tour penchée. Tout comme de Rome ils n’avaient
vu ni le Colisée, ni le Vatican, ni quoi que ce soit.
Le trajet interminable entre Rome et Pise s’était lui
aussi fait dans des conditions abominables. Il n’y avait
plus de wagons pour passagers ; on les avait donc mis
dans des fourgons destinés à charger de la volaille.
Des poules et des coqs. Les cloisons et les étagères de
ce poulailler avaient été abattues, et c’est là qu’on les
avait empilés. Sans banquettes ni rien. Au sol il devait
y avoir de la paille. Mais c’était plutôt du fumier, et ça
puait atrocement. Malgré les fenêtres qui se réduisaient
à des trous sans vitres par lesquels pénétrait un froid
qui fouettait leurs corps, de la pointe des pieds à la
tête. Et, ce qu’il avait pris à Rome pour une faiblesse
passagère, cette main dont il avait cru qu’elle voulait
entraver son voyage, s’était soudain métamorphosée
en une maladie dangereuse. Il l’avait sentie envahir son
corps, parcelle par parcelle. D’abord dans la poitrine
qui lui arrachait une toux épouvantable, puis la gorge,
les oreilles, les yeux et dans toute la tête. Cela le
martelait impitoyablement dans le crâne, tandis que la
sueur perlait sur son front. Tina, à ses côtés, ne savait
plus à quel saint se vouer, alors que Nando n’avait
cessé de maudire le froid entrant par les orifices du
wagon, un froid qui paradoxalement réchauffait
jusqu’à l’insupportable son corps qui se remplissait
peu à peu de fièvre et tremblait comme s’il était tout
fragile. C’est trop bête de mourir ainsi, après la guerre,
s’était-il répété tout le temps. Heureusement, au lazaret
250 de San Remo, il y avait eu un infirmier qui attendait,
lui, son rapatriement vers Longwy. Il s’agit d’une Littérature
pneumonie, avait-il diagnostiqué sans hésiter, et Tina Francophone
D’europe
était devenue toute pâle, plus pâle encore que Nando.
Une pneumonie dans ces conditions-là, c’était fatal.
Ce qu’elle avait fait ensuite, Tina, il ne le savait pas,
bouillant de chaleur, nageant dans sa sueur, enveloppé
comme un nouveau-né dans quatre couvertures que
Tina était allée mendier chez d’autres réfugiés.
Source : [Link]
Haroy_ou_la_M%C3%A9moire_de_la_baleine_de_Jean_Portante
Axe d’analyse
Repérez le champ lexical de la maladie, dans l’extrait du roman Mrs Haroy ou
la Mémoire de la baleine.
IV. Littérature francophone des écrivains migrants en Europe
Milan Kundera (1929 – présent)
Né en Tchécoslovaquie, Milan Kundera écrit des poèmes, des essais etc.
d’abord en tchèque. Plus tard, après s’être installé en France, il se sert
exclusivement du français comme sa langue d’expression littéraire. Ses
écrits condamnent et dénoncent la corruption, et le totalitarisme des régimes
autoritaires. Chaleureusement accueilli partout dans le monde, Kundera est
en lice pour le prix Nobel de littérature depuis plusieurs années. Ses romans
célèbres sont La Plaisanterie, L’Identité, L’Ignorance. Kundera est l’une des
voix révolutionnaires de son temps.
Extrait du roman L’Identité
Fatiguée après une mauvaise nuit, Chantal sortit de
l’hôtel. En route vers le bord de mer, elle croisa des
touristes de week-end. Leurs groupes reproduisaient
tous le même schéma : l’homme poussait une poussette
avec un bébé, la femme marchait à côté de lui ; le
visage de l’homme était bonasse, attentif, souriant,
un peu embarrassé et toujours prêt à s’incliner vers
l’enfant, à le moucher, à calmer ses cris ; le visage de
la femme était blasé, distant, suffisant, parfois même
(inexplicablement) méchant. Ce schéma, Chantal le
vit se reproduire en diverses variantes : l’homme à
côté d’une femme poussait la poussette et portait en
même temps, dans un sac spécial, un bébé sur le dos ;
l’homme à côté d’une femme poussait la poussette,
portait un bébé sur les épaules et un autre dans un
sac sur le ventre ; l’homme à côté d’une femme, sans
poussette, tenait un enfant par la main et en portait
trois autres sur le dos, sur le ventre et sur les épaules.
Enfin, sans homme, une femme poussait la poussette ;
elle le faisait avec une vigueur inconnue des hommes,
si bien que Chantal qui marchait sur le même trottoir 251
Introduction dut au dernier moment faire un saut de côté.
à la littérature
francophone Chantal se dit : les hommes se sont papaïsés. Ils ne
sont pas pères mais juste papas, ce qui signifie : pères
sans autorité de père. Elle s’imagine flirter avec un
papa qui pousse la poussette avec un bébé et en porte
encore deux autres, sur le dos et sur le ventre ; profitant
d’un moment où l’épouse se serait arrêtée devant une
vitrine, elle chuchoterait un rendez-vous au mari. Que
ferait-il ? L’homme transformé en arbre d’enfants
pourrait-il encore se retourner sur une inconnue ?
Les bébés suspendus sur son dos et sur son ventre ne
se mettraient-ils pas à hurler contre le mouvement
dérangeant de leur porteur ? Cette idée lui paraît drôle
et la met de bonne humeur. Elle se dit : je vis dans un
monde où les hommes ne se retourneront plus jamais
sur moi.
Source : Éditions Gallimard, 2000.
Axe d’analyse
Dans le roman de Kundera L’Identité, comment le récit enchaîne le portrait des
touristes avec la voix intérieure de Chantal ?
Andreï Makine (1957 – présent)
Né en Sibérie, Makine grandit dans un environnement dans lequel il peut
apprendre et pratiquer le français. Après avoir obtenu un doctorat à l’Université
de Moscou, il s’installe en France et devient écrivain. Auteur de plusieurs
romans à succès tels que Le Testament français, pour lequel il remporte le Prix
Goncourt en 1995. En plus, il fait des traductions et contribue souvent à des
revues littéraires. En 2016, il est élu à l’Académie française. Andreï Makine est
l’une des voix essentielles de l’écriture migrante en France.
Extrait du roman Le Testament français
Encore enfant, je devinais que ce sourire très singulier
représentait pour chaque femme une étrange petite
victoire. Oui, une éphémère revanche sur les espoirs
déçus, sur la grossièreté des hommes, sur la rareté des
choses belles et vraies dans ce monde. Si j’avais su le
dire, à l’époque, j’aurais appelé cette façon de sourire
« féminité »... Mais ma langue était alors trop concrète.
Je me contentais d’examiner, dans nos albums de
photos, les visages féminins et de retrouver ce reflet
de beauté sur certains d’entre eux.
Car ces femmes savaient que pour être belles, il fallait,
quelques secondes avant que le flash ne les aveugle,
prononcer ces mystérieuses syllabes françaises dont
peu connaissaient le sens : «pe-tite-pomme... » Comme
par enchantement, la bouche, au lieu de s’étirer dans
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une béatitude enjouée ou de se crisper dans un rictus Littérature
anxieux, formait ce gracieux arrondi. Le visage Francophone
D’europe
tout entier en demeurait transfiguré. Les sourcils
s’arquaient légèrement, l’ovale des joues s’allongeait.
On disait « petite pomme », et l’ombre d’une douceur
lointaine et rêveuse voilait le regard, affinait les traits,
laissait planer sur le cliché la lumière tamisée des jours
anciens.
Une telle magie photographique avait conquis la
confiance des femmes les plus diverses. Cette parente
moscovite, par exemple, sur l’unique cliché de couleur
de nos albums. Mariée à un diplomate, elle parlait sans
desserrer les dents et soupirait d’ennui avant même de
vous avoir écouté. Mais sur la photo, je distinguais
tout de suite l’effet de la « petite pomme ».
Source : Mercure de France, 1995.
Axe d’analyse
De quelle magie le narrateur parle-t-il dans le roman Le Testament français?
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Introduction
à la littérature
NOTES
francophone
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