FLN Et OAS
FLN Et OAS
Raphaëlle Branche
1 Par le décret Crémieux de 1870, les Juifs d'Algérie connaissent un statut à part puisqu’ils sont considérés collectivement comme citoyens français
et traités, dès lors, comme des citoyens de plein droit quand les Algériens musulmans dépendent d’un statut qui les rapprochent de celui de sujets
ou, au minimum, de citoyens minuto jure. Ainsi ils sont soumis au code de l’indigénat qui leur réserve certaines corvées, impôts ou sanctions. Ils
sont aussi privés de l’égalité de vote.
accomplirent attentats ciblés et sabotages. Ils sortirent auréolés de la guerre, tandis
qu’une partie d’entre eux participèrent, à partir de 1944, à la libération armée du
territoire national.
Or c’est précisément, entre autres, à ce lexique d’actions et de justifications
que puisent le Front de Libération Nationale (FLN), composé d’indépendantistes
algériens, et l’Organisation Armée Secrète (OAS), regroupant des partisans radicaux
de l'Algérie française, pendant la guerre dite d'Algérie (1954-1962). Au-delà des
différences entre ces deux organisations, au-delà aussi des points communs qui
autorisent leur étude comparée, c’est bien dans ce modèle de la geste résistante que
s’ancrent les deux mouvements. Le modèle est d’autant plus revendiqué que, face à
eux, le pouvoir politique est constitué, pour partie, d’anciens résistants au nazisme,
voire, à partir de 1958, du général de Gaulle, incarnation de cette résistance – qui plus
est victorieuse.
Preuve s’il en était besoin, qu’au-delà des cibles immédiates, c’est toujours in
fine au pouvoir politique et/ou à l’Etat que le terrorisme s’adresse et que, au-delà de
moyens concrets et techniques choisis, la population civile est bien autre chose
qu’une cible : elle est l’instrument privilégié choisi pour peser sur la situation
politique.
Cet article se propose d’étudier ces logiques de violence politique à travers les
deux principaux groupes ayant eu recours au terrorisme pendant la guerre
d'Algérie : le FLN et l’OAS. Leurs points communs seront d’abord présentés, avant
d’analyser les dynamiques de violence proprement dite. On observera ainsi que leur
violence ne peut se comprendre sans référence à la violence étatique déployée contre
eux mais aussi, peut-être plus largement, à la violence utilisée en terrain colonial.
C’est sur ce point que la comparaison – choquante au premier abord entre FLN et
OAS - peut peut-être avoir une vertu heuristique : elle nous permet en tout cas
d’interroger, au-delà des différences entre les organisations, les modalités selon
lesquelles la violence est exercée en situation coloniale et celles disponibles pour faire
évoluer cette situation. La population civile n’y apparaîtra alors peut-être pas
seulement comme un instrument pour s’emparer du pouvoir mais bien comme un
enjeu fondamental du projet colonial. Enfin, les liens entre les deux groupes (en
miroir, en écho, en réponse ?) seront aussi interrogés jusqu’aux implications
contemporaines de la référence à ces mouvements.
2 Communiqué du gouvernement général cité par Harbi, Mohammed. 1954, la guerre commence en Algérie. Bruxelles: Complexe, 1985, 209 p.
3 Loi du 3 avril 1955.
fin de l’année 1961, le responsable de l’armée française en Algérie envoie le message
suivant au ministre des armées : « Terroristes extrémistes FLN et OAS, l’un
provoquant l’autre tour à tour, ont atteint cette semaine intensité encore jamais
observée – OAS cherche à forcer adhésion des tièdes par méthodes violence utilisées
par FLN en 1956-57 »4.
Au contraire, bien sûr, ni le FLN ni l’OAS n’emploie ce lexique pour s’auto-
désigner : ils sont des « résistants », des « combattants » et leur recours aux attentats
n’est pas la fin ultime de leur action. Avant de revenir sur cette question de la fin des
actions, regardons comment FLN et OAS manient l’arme de la terreur.
La guerre d’indépendance algérienne est déclenchée, dans la nuit du 31
octobre au 1er novembre 1954, par un petit groupe de nationalistes algériens en
rupture avec les tactiques utilisées jusque là par le mouvement national. Il s’agit de
passer à la lutte armée pour entraîner les populations et le pouvoir politique dans la
direction souhaitée : l’indépendance totale de l'Algérie. Dans un premier temps, les
actions prennent la forme de sabotage de biens publics (routes, chemins de fer,
poteaux télégraphiques) et d’assassinats ciblés. Les victimes sont principalement de
deux types : des personnes liées au monde colonial (postier, instituteur) ou des
Algériens dont les positions politiques contrarient celles du nouveau venu radical
qu’est le FLN. Ainsi sont assassinés des nationalistes modérés comme d’anciens
proches du mouvement national, restés fidèles à son fondateur, Messali Hadj5. D’ores
et déjà apparaît donc une double direction à la violence, que le FLN partage avec
l’OAS : à l’extérieur de la communauté nationale dont on se revendique et à
l’intérieur de cette même communauté.
L’Organisation Armée Secrète est fondée au début de l’année 1961 par des
civils, déçus de l’évolution politique française et désireux de lutter pour le maintien
de l'Algérie française, et par des militaires, frustrés de la victoire politique qu’ils
espéraient après les grandes opérations militaires victorieuses des années 1959-1960
qui ont vu l’Armée de Libération Nationale quasiment écrasée par l’armée française.
L’échec du putsch, tenté en avril 1961 par quatre généraux français, dont deux
anciens commandants en chef en Algérie, gonfle les rangs de l’OAS d’un certain
nombre de militaires déserteurs et, plus largement, de gens qui n’attendent plus rien
du pouvoir politique français. La force et la terreur sont les seules voies envisagées
pour imposer le maintien de l'Algérie française. Comme le FLN, l’OAS s’en prend
d’abord aux signes et aux symboles d’un Etat français abhorré. Le commissaire
central d’Alger, Roger Gavoury, tombe ainsi sous ses balles le 31 mai 1961 6 ; le
général de Gaulle lui-même est visé par un attentat le 8 septembre 1961 ; les soldats
de l’armée française deviennent, enfin, après la signature du cessez-le-feu, le 18 mars
1962, des cibles désignées par l’organisation7. L’OAS élimine aussi les personnes ou
les personnalités qui ne partagent pas ses vues – dans le souci d’une économie de
4 Message hebdomadaire du général en chef au ministre des armées, semaine du 26 novembre au 2 décembre 1961, 1R 274 (SHD).
5 Voir Stora, Benjamin. Messali Hadj (1898-1974) pionnier du nationalisme algérien, Paris : Sycomore, 1982, 299 p.
6 Voir le témoignage de son fils, Gavoury, Jean-François. Mort pour la France : 31 mai 1961, Alger, précédé de Ould Aoudia, Jean-Philippe. La
bataille de Marignane. 6 juillet 2005 : la République, aujourd'hui, face à l'OAS. Paris : Tirésias, 2006, 204 p.
7 Le responsable OAS de Bab el Oued, quartier populaire d’Alger, camp retranché de l’organisation, estimant même que les soldats français
8 Il s’agit de Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutene, Max Marchand et Salah Ould Aoudia.
9 Voir Ould Aoudia, Jean-Philippe. L'assassinat de Château-Royal. Alger, 15 mars 1962 : enquête... sur l'assassinat par l'OAS de six inspecteurs des Centres
sociaux éducatifs. Paris: Tiresias, 1992, 197 p.
10 Dans le cas de la lutte meurtrière que mènent FLN et MNA. Sur ce point dans le Nord de la France, où les messalistes étaient très implantés, on
peut lire Genty, Jean-René. L’immigration algérienne dans le Nord-Pas-de-Calais, 1909-1962. Paris : L’Harmattan, 1999, 309 p.
11 Par l’expression « Européens d'Algérie » sont désignés à l’époque les habitants d'Algérie jouissant d’un statut de pleine citoyenneté et votant,
depuis le statut de 1947, au sein du premier collège de l’assemblée algérienne. Le deuxième collège comprend, quant à lui, l’immense majorité des
« Français musulmans ». L’appellation d’Européens rappelle que la plupart des Français d'Algérie sont en fait originaires des pays européens : ils
ont souvent été naturalisés, leurs enfants bénéficiant par ailleurs du droit du sol.
12 Dans son étude du terrorisme du FLN, Martha Crenshaw Hutchinson distingue un « terrorisme d’isolation », visant à séparer les Algériens de la
France, et un « terrorisme de démoralisation » dont le but est d’effrayer et de décourager les Européens. Crenshaw Hutchinson, Martha.
Revolutionary Terrorism : the FLN in Algeria, 1954-62. Stanford, Calif.: Hoover Institution Press, 1978, 178 p.
13 Il faut mentionner ici le cas particulier des Juifs d'Algérie. Leur statut complexe d’indigènes d’origine, devenus citoyens français de plein droit,
par la seule volonté de la loi, les a toujours maintenus dans une situation compliquée voire ambiguë vis-à-vis des autres indigènes (ie les « Français
musulmans ») comme des autres citoyens français ou Européens d'Algérie. Le régime de Vichy leur a d’ailleurs retiré le bénéfice de la citoyenneté.
Pendant la guerre d'Algérie, leur destin collectif est celui des autres Français d'Algérie mais, individuellement, certains se distinguent soit par leur
soutien actif au FLN, soit, au contraire, par leur engagement dans l’OAS. Voir Stora, Benjamin. Juifs d’Algérie. Les trois exils. Paris : Stock, 2006
14 Ce qui conduit les terroristes a opté pour le camouflage. Ainsi, en 1957, les porteuses de bombes du FLN s’habillent à l’occidentale pour
pénétrer incognito dans les lieux fréquentés exclusivement par des Européens. A la fin de la guerre, la seule présence d’un individu au faciès arabe
dans certains quartiers habités par des Européens signait son arrêt de mort : l’OAS avait réussi à produire une ségrégation spatiale de fait.
veille » ou « l’OAS frappe où elle veut quand elle veut ») et surtout développement
de processus de justification pour expliquer la violence à son propre camp tout en
contribuant à la faire connaître et à en perpétuer la puissance. C’est notamment le
rôle des causeries organisées par le FLN auprès de la population algérienne. Quant à
l’OAS, qui a accueilli de nombreux militaires issus du Cinquième Bureau15, elle est
particulièrement active dans ce domaine : elle multiplie les tracts, réalise des
émissions de radio pirates, publie des communiqués. Elle teste aussi régulièrement sa
popularité en demandant aux Français d'Algérie d’accomplir des actions anodines
qui ne prennent sens que parce qu’elles sont faites collectivement et simultanément :
taper sur des casseroles à sa fenêtre, klaxonner sur le rythme de « Al-gé-rie fran-
çaise » (3 coups rapides, 2 lents), etc. La pression du groupe, du quartier, de
l’immeuble, de l’usine, fonctionne alors comme un relais de l’organisation terroriste
qui en retire un immense bénéfice à peu de frais. Ces formes de résistance passive,
résultant d’une radicalisation de la situation que l’OAS a aussi contribué à créer, sont
utilisées ensuite par l’organisation pour affirmer sa popularité, voire sa
représentativité.
Les libertés à l’abandon. Paris : Le Seuil, 1968, 255 p. Et Salinas, Michèle. L’Algérie au parlement, 1958-1962. Toulouse : Privat, 1987, 256 p.
18 L’Union Démocratique du Manifeste Algérien (UDMA) recueillait, quant à lui, 18% des voix.
truquées par le gouverneur général socialiste Edmond Naegelen19. Le déclenchement
de la lutte armée n’est plus, dès lors, pour certains, qu’une question de temps 20.
Tandis que la majorité des nationalistes restent d’abord fidèles à une tactique
légaliste, imprégnée des modèles du mouvement ouvrier français (pétition, grève,
manifestation), la minorité qui fonde le FLN entame la lutte contre la puissance
coloniale avec l’enjeu, interne au mouvement national, de démontrer la pertinence de
son orientation tactique. Recueillir l’assentiment (fusse-t-il muet et obtenu sous la
menace ou la peur) de la majorité des Algériens est ainsi un élément présent dès
l’origine du FLN.
Peu à peu, le FLN évolue d’une poignée d’hommes à une organisation
structurée sur le plan militaire et politique. Si les dynamiques régionales demeurent
extrêmement fortes en son sein21, il devient une réelle force politique capable de
parler d’une seule voix avec la France ou d’autres interlocuteurs. Parallèlement, il
mène aussi des actions d’élimination physique des messalistes22 et, en son sein même,
une lutte sans merci oppose certains de ses dirigeants. La représentativité politique
n’y est pas construite sur le mode démocratique mais sur celui de l’allégeance. Les
chefs parlent au nom d’un peuple algérien à qui la participation au pouvoir n’est pas
réellement proposée23.
Après le cessez-le-feu avec les autorités françaises, l'Algérie connaît une
période d’intérim visant à organiser la passation des pouvoirs : pour le FLN, c’est un
moment important où peut se déployer enfin sa légitimité. Le recours au terrorisme
ne paraît plus de mise24 : les autorités françaises sont des égales et la population est
invitée à communier dans la liesse de l’indépendance qui s’annonce, si besoin en
rachetant financièrement ou symboliquement des conduites ayant été jugées indignes
pendant la guerre (ainsi d’avoir servi comme harkis i.e. auxiliaires de l’armée
française)25.
Dans le cas de l’OAS, on assiste à une évolution quasiment symétrique
puisqu’on passe, en quelques années, de groupements insérés dans le champ
politique classique à quelques dizaines d’individus enferrés dans une violence
terroriste radicale. Au début de la guerre d'Algérie, les partisans de l'Algérie
française peuvent en effet se compter dans les rangs de tous les partis politiques
19 En ballottage favorable dans plusieurs circonscriptions, le MTLD remporte 9 sièges au premier tour et aucun au second tandis que l’UDMA en
remporte 7 au premier tour et un seul au second. En revanche, 41 sièges reviennent à des candidats de l’administration.
20 Sur la crise interne du MTLD, on peut lire les ouvrages de Mohammed Harbi, notamment : Aux origines du FLN : le populisme révolutionnaire en
Algérie. Paris : Christian Bourgois, 1975, 316 p. Et Le FLN, mirage et réalité, des origines à la prise du pouvoir (1945-1962). Paris : Jeune Afrique,
1980, 446 p.
21 Voir Meynier, Gilbert. Histoire intérieure du FLN : 1954-1962. Paris: Fayard, 2002, 812 p.
22 C’est ainsi que sont désignés les partisans de Messali Hadj, regroupés au sein du Mouvement National Algérien (MNA), conséquence de la
désignation n’a rien de démocratique, pas plus que les modalités de désignation des plus hautes autorités du FLN.
24 C’est cependant une période caractérisée par une multiplication des enlèvements d’Européens – pratique nouvelle qui peut aussi être assimilée
au terrorisme.
25 En réalité, les oppositions sont encore très fortes au sein du FLN et la lutte fratricide est simplement mise sous le boisseau. Dès avant la
célébration de l’indépendance, le 5 juillet 1962, elle se manifeste par des assassinats entre membres du FLN/ALN, regroupés depuis 1956, en 6
grandes unités territoriales (les wilayas 1, 5, 6 et un groupe dissident de la wilaya 2 s’opposant aux wilayas 4 et 3). Plus largement, pendant l’été, la
violence déferle de nouveau en Algérie. Elle s’en prend aussi aux harkis, assimilés à des « traîtres » : témoignage d’un champ politique marqué
durablement par la thématique de l’unicité, où toute divergence est nécessairement déviance ou trahison. Sur cette crise de l’été 1962, on peut lire,
par exemple, les témoignages suivants : Ben Khedda, Benyoucef. L’Algérie à l’indépendance. La crise de 1962. Alger : Editions Dahlab, 1997, 185 p.
Haroun, Ali, L’Eté de la discorde. Algérie 1962. Alger : Casbah Editions, 2000, 238 p. Kafi, Ali. Du Militant politique au dirigeant militaire. Mémoires, 1946-
1962. Alger : Casbah Editions, 2002, 412 p.
représentés au parlement – à l’exception de certains députés communistes. La
présence plus que centenaire de la France en Algérie est une évidence que le statut
départemental du territoire semble préserver en dépit des évolutions du monde ou
des autres parties de l’empire français. Des divergences importantes existent selon les
appartenances politiques mais le consensus colonial est fort. Or, en cinq ou six
années de guerre, la notion d’« Algérie française » se déplace extrêmement
rapidement sur l’échiquier politique26. D’une part, elle perd sa dimension
consensuelle pour devenir l’apanage d’une minorité qui, elle, fonde son identité sur
sa défense. D’autre part, elle fait peu à peu l’objet d’un consensus contre elle – ce que
le recours de certains de ses défenseurs au putsch et au terrorisme achève d’établir.
De même, l’armée a évolué d’une position de neutralité de fonction à un
investissement actif pour la défense de l'Algérie française voire pour sa rénovation27
avant d’être incitée, à partir de 1960, à revenir à une position de réserve : la majorité
des cadres suivit cette évolution, par conviction ou par obéissance, une infime
minorité décidant de continuer à œuvrer pour l'Algérie française, si besoin en
soutenant l’OAS.
Cette double évolution politique et militaire converge en 1960 : une majorité
de Français est favorable à des négociations en vue d’un cessez-le-feu et les tenants
de l'Algérie française sont considérés comme des jusqu’au-boutistes, des hommes à
contre-courant de l’histoire voire, ensuite, pour les membres de l’OAS, comme des
criminels. L’indépendance de l'Algérie aurait dû signifier la fin définitive de
l’organisation : celle-ci perdure néanmoins pendant plusieurs années, accomplissant
plusieurs attentats, essentiellement contre le général de Gaulle sur qui se focalise
alors une haine féroce. Ayant perdu sa légitimité politique, l’idée de l'Algérie
française a ainsi vu sa popularité décroître rapidement. Dans le corps politique
comme dans l’armée française, elle s’est peu à peu réduite jusqu’à n’être plus portée
que par une minorité de plus en plus faible et de moins en moins représentative des
gens qu’elle prétendait défendre. Elle devint l’apanage d’un groupe terroriste qui
s’aliéna même, par sa violence croissante, le soutien de la population européenne
d'Algérie qu’il avait d’abord su se procurer. A la fin, ne resta que la violence
meurtrière d’individus, détachés de l’idée à l’origine de leur organisation et mus
exclusivement par un ressentiment, devenu désir de vengeance.
26 Voir Ageron, Charles-Robert. « L’opinion française à travers les sondages ». In Rioux, Jean-Pierre (dir.). La guerre d’Algérie et les Français. Paris :
Fayard, 1990, 700 p., p.25-44.
27 En Algérie, l’armée a été engagée dans des actions de nature très politiques : elle avait pour tâche de convaincre la population algérienne des
bienfaits de la présence française, qu’elle était alors quasiment la seule à incarner. Ainsi les soldats soignaient-ils les populations, éduquaient-ils les
enfants, etc.
On pourrait être tenté de s’arrêter aux similitudes troublantes des lieux : les
membres de l’OAS furent incarcérés dans les mêmes prisons ou détenus dans les
mêmes camps que ceux qui, peu de temps auparavant, voire, pendant quelques mois,
en même temps, avaient vu passer des membres du FLN. La prison de la Petite
Roquette, à Paris, spécialisée dans la détention féminine, a ainsi abrité des militantes
du FLN et des membres de l’OAS28. Cette organisation a d’ailleurs exploité la
comparaison pour mettre en relief la trahison d’un Etat qui se comporterait avec des
fidèles auto-proclamés de l'Algérie française comme avec ses ennemis les plus
évidents. A l’automne 1961, elle a aussi fait une grande publicité aux témoignages de
quelques uns de ses membres accusant les forces de l’ordre françaises de tortures.
Les réactions officielles ressemblèrent alors, de manière troublante, aux démentis que
les autorités ont toujours opposés aux accusations du FLN à ce sujet29. Le parallèle
n’échappe alors à personne, pas plus que le décalage entre les réactions
accompagnant les récits des sévices subis par les uns et le silence voire les
justifications ayant accompagné de tels récits quand ils concernaient des membres du
FLN.
Effectivement, dès le début de la guerre, des Algériens ont été torturés par les
forces de l'ordre françaises30. Qu’ils soient soupçonnés d’appartenir à une cellule
terroriste ou, beaucoup plus fréquemment, simplement soupçonnés d’avoir un lien
avec le nationalisme algérien (en tant que sympathisant du FLN ou que ravitailleur
des combattants maquisards, par exemple), ils étaient exposés au risque d’être
torturés et parfois détenus hors de tout cadre légal. Au-delà d’un usage policier de la
torture, cette violence a été massivement utilisée par l’armée française – en particulier
entre 1956 et 1960. Son emploi allait bien au-delà d’une lutte pour démanteler des
réseaux terroristes – nous y reviendrons.
Au contraire, dans sa lutte contre l’OAS, l’Etat français est contraint de
recourir au service de la gendarmerie ou de personnels spécialisés (les « barbouzes »)
tant sa confiance dans la capacité des forces de l'ordre stationnées en Algérie à lutter
contre l’organisation est faible. En effet, celle-ci peut jouir d’un soutien passif, si ce
n’est actif, de policiers français d'Algérie ainsi que de nombreux militaires qui, sans
avoir accompli le même saut dans la clandestinité que leurs anciens camarades
devenus terroristes, ont pu garder de l’estime pour eux. La lutte contre l’OAS
demande donc aux forces de l'ordre un difficile travail de renseignement au sein de
la population européenne d'Algérie. En métropole, en revanche, l’OAS ne retrouve
pas de vivier équivalent à celui de l'Algérie et peine à s’implanter, rendant le travail
des forces de l'ordre beaucoup plus aisé31.
28 Voir Santoni, Andréa. Le jardin fou. Une femme de l’OAS à la Petite Roquette. 1990. Sur la prison de la Petite Roquette, on peut aussi lire le
témoignage d’Hélène Cuénat, membre du réseau de porteurs de valises dit « réseau Jeanson », qui s’évada de la prison avec quelques compagnes en
1961. Cuénat, Hélène. La porte verte. Paris : Bouchène, 2001.
29 Dans une lettre au président de la commission de sauvegarde des droits et libertés individuels, qui tente de s’informer, le délégué général
reconnaît ainsi : « Il apparaît hors de doute qu’à un moment indéterminé de cet interrogatoire des violences certes infiniment moins graves que les
tortures détaillées par la propagande rebelle, aient été exercées sur Mme Salasc », Lettre de Jean Morin à Maurice Patin, le 16/10/1961 (CAOM,
cab15/17).
30 Voir Vidal-Naquet, Pierre. La torture dans la République : essai d’histoire et de politique contemporaines, 1954-1962. Paris : Minuit, 1972, 205 p. Et
Branche, Raphaëlle. La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962. Paris: Gallimard, 2001, 464 p.
31 Sur ce point voir Delarue, Jacques. L’OAS contre de Gaulle. Paris : Fayard, 1981, 312 p. Kauffer, Rémi. O.A.S. Histoire de la guerre franco-française.
32 Près de 100 000 Français d'Algérie ont quitté progressivement l'Algérie pour la France, depuis 1959. Mais, entre avril et septembre 1962, c’est la
quasi-totalité d’entre eux qui arrive en métropole, soit 865 000 personnes.
33 Voir Branche, Raphaëlle. « La lutte contre le terrorisme urbain. » In Militaires et guérilla dans la guerre d'Algérie, dirigé par Jean-Charles Jauffret et
pacification entreprise dans l’ensemble de l'Algérie, au même titre que la lutte contre les rebelles en Kabylie ou dans l’Aurès ». Rapport de la
commission d’étude du contre-terrorisme urbain réunie sous la présidence du général Massu, fin 1956, 1H 4292/3 (Service Historique de la
Défense).
Dès lors, l’action de la police et de l’armée françaises fait peu de distinction
entre les différents éléments nationalistes. La torture peut être pratiquée
indistinctement sur les personnes arrêtées tandis que son usage est justifié par la
pratique par le FLN du terrorisme aveugle. La torture fait alors partie d’une
réorientation stratégique importante de l’armée française en Algérie : la guerre
menée par le FLN y est décrite comme une guerre révolutionnaire à laquelle il faut
appliquer des moyens de lutte contre-révolutionnaires36. L’armée française affirme
emprunter à l’adversaire ses propres méthodes pour le combattre37. Face au
terrorisme urbain, « ce ne sont pas [les] chefs militaires qui [...] ont arbitrairement
imposé ces méthodes ; ce sont les fellaghas (sic) qui, se conduisant en bandits,
obligent [les parachutistes] à faire ce métier de policiers », estime ainsi l’aumônier de
la 10e division parachutiste, chargée de la répression à Alger en 195738. Ainsi, dans la
« guerre contre-révolutionnaire » et notamment face au terrorisme du FLN, la torture
devient une arme de choix : elle permet d’opposer une « contre-terreur » à la terreur
produite par le FLN. La cible est bien la population algérienne, supposée mue
exclusivement par la peur et ballottée entre les deux camps. Ainsi domine pendant
de longues années un refus d’admettre la dimension politique du soutien des
Algériens au FLN39 : l’armée défend, en Algérie, une conception exclusivement
physique de la guerre où il s’agit de peser plus lourd que l’adversaire sur une
population qu’on se représente à l’image d’une balance dont le fléau serait l’exact
reflet des pressions qui s’exercent sur lui. Ce raisonnement a des effets redoutables
pour la population algérienne40. Il a aussi un impact intellectuel qui va bien au-delà
de la guerre.
36 Cette réorientation correspond à l’arrivée au poste de commandant en chef de Raoul Salan et d’une recrudescence du terrorisme urbain. Elle
aboutit à une redéfinition des missions de l’armée qui intègre dès lors à son domaine d’intervention la lutte contre le terrorisme urbain. Alger en
est le terrain d’expérimentation privilégiée à partir de janvier 1957 lors de ce qui est alors appelé la « bataille d'Alger ».
37 On peut, par exemple, citer le général Massu : « On ne peut lutter contre la "guerre révolutionnaire et subversive", menée par le communisme
international et ses intermédiaires, avec les procédés classiques du combat, mais bien également par des méthodes d’action clandestines et contre-
révolutionnaires». Note de service du général Massu, commandant le corps d’armée d’Alger, le 29 mars 1957, 1R 339/3* (SHD).
38 R.P. Delarue, « Réflexions d’un prêtre sur le terrorisme urbain ». Texte diffusé en annexe de la note de service du général Massu du 29 mars
algérienne, estimant qu’elle parviendrait ainsi à priver les membres du FLN et les maquisards de l’ALN de tout soutien logistique. Voir notamment
Cornaton, Michel. Les camps de regroupement de la guerre d’Algérie. Paris : Editions ouvrières, 1967 (rééd. L’Harmattan, 1998, 304 p.).
41 Plus étonnamment, on retrouve aussi cette idée dans le texte de Germaine Tillion, Les ennemis complémentaires (Voir Tillion, Germaine. Les
(1954-1962) ». In Militaires et guérilla dans la guerre d'Algérie, dirigé par Jean-Charles Jauffret et Maurice Vaïsse. Bruxelles : Complexe, 2001, 561 p., p.
447-467.
terrorisme » s’est élargi aux pratiques des forces de l'ordre françaises. Ainsi, peu à
peu, les autorités françaises préconisent de s’adapter aux méthodes du FLN,
qualifiées de « révolutionnaires », en menant une « guerre contre-révolutionnaire »
qui s’inspirerait de ses méthodes. A l’image de l’ordre que Napoléon donna au
général Lefèvre pour lutter contre la guérilla espagnole en septembre 1813, « il faut
opérer en partisan partout où il y a des partisans» »43, un des premiers textes
ministériels sur la conduite de la guerre précisait, en juillet 1955 : la seule « chance de
réussir [est] de combattre les rebelles selon leurs propres méthodes et sur leur terrain
(action de nomadisation, de commando et embuscades basées sur les
renseignements) »44. Ce raisonnement imprègne la plus grande partie des
responsables dans les premières années de la guerre et certains d’entre eux jusqu’à la
fin. Cette analogie, cet emprunt à l’adversaire de ses méthodes, a l’immense avantage
de permettre d’inverser les accusations : alors que de nombreux articles et
publications dénoncent les tortures pratiquées en Algérie depuis le début de la
guerre et plus particulièrement à Alger en 1957, les autorités militaires rendent
finalement leurs ennemis responsables des sévices qui leur sont infligés.
Dans toutes les guerres, mais peut-être encore plus dans des guerres aux
tournures non conventionnelles, chaque camp a besoin de se justifier. Cela passe par
un mouvement dialectique par lequel la désignation de soi passe par la qualification
de son ennemi. Tandis que les autorités françaises criminalisent leurs adversaires
pour présenter la lutte qu’elles mènent comme du rétablissement de l’ordre, ceux-ci
rejettent les arguments français fondés sur le droit et la qualification criminelle qui en
découle pour leurs actions. Au contraire, ils s’attachent à présenter l’Etat comme
criminel et leur révolte comme légitime et politique.
Le FLN et l’OAS empruntent au lexique de la légitimité contre la légalité. Lors
des procès, ils se rejoignent dans un même refus des tribunaux français – ce qui
n’interdit pas, par ailleurs, d’exploiter aussi les enceintes judiciaires pour faire
connaître leur point de vue. Sur la question précise de la violence et notamment du
terrorisme, ils tentent tous les deux d’en rejeter la responsabilité sur l’adversaire.
Ainsi le FLN estime que la première violence est celle du colonisateur, la
réponse des colonisés n’étant qu’une légitime défense dont les techniques reflètent la
faiblesse des moyens. Cette idée est régulièrement exprimée par Frantz Fanon,
chantre du FLN et de sa « violence révolutionnaire »45. Elle recèle, évidemment, une
part de vérité puisqu’il n’y aurait pas eu de guerre entre Français et Algériens sans
conquête coloniale mettant précisément en contact Français et Algériens. Pour l’OAS,
l’origine de sa propre violence est double – à l’image de la double lutte que mène
l’organisation et dans laquelle elle se perd. Le premier ennemi est le FLN : l’OAS est
née en effet en affirmant continuer une lutte entamée dans les rangs de l’armée
43 Cité par Schmitt, Carl. La théorie des partisan. Nouvelle édition : Paris :Champs Flammarion, 1992, 323 p., p.262.
44 L’instruction des ministres de la Défense et de l’Intérieur au commandant la 10e RM 1R 296* (SHAT).
45 L’idée se trouvait aussi, dès avant la guerre, sous la plume d’Hocine Aït-Ahmed, chef de l’Organisation Spéciale du MTLD – d’où sortirent
plusieurs fondateurs du FLN. Estimant que le « terrorisme généralisé » ne pouvait être le « vecteur principal du combat libérateur », il écrivait, dès
1948, que le « terrorisme sous sa forme défensive ou d’appoint, c’est-à-dire le contre-terrorisme, peut jouer un rôle dans le cadre de la guerre
populaire comme en Indochine ». Voir son rapport au comité central élargi du Parti du Peuple Algérien (MTLD), décembre 1948. Publié in Harbi,
Mohammed. Les archives de la révolution algérienne. Paris : Jeune Afrique, 1981.
française ou de certains groupements politiques pour la défense d’une Algérie
française menacée par le FLN. Ainsi Edmond Jouhaud, ancien responsable de
l’aviation en Algérie46 devenu responsable de l’OAS dans son Oranie natale, déclare-
t-il lors de son procès : « Mes actes ne peuvent s’expliquer, la position ne peut
s’expliquer que dans un contexte. (…) Bien entendu, s’il n’y avait pas eu le FLN, il
n’y aurait pas eu l’OAS. C’est parce qu’il y a eu le FLN qu’il y a eu l’OAS »47. Or
l’OAS a opté, comme le FLN, pour le terrorisme. Elle nourrit de ce fait une relation
ambiguë à la violence du FLN. Si le responsable OAS du grand Alger48 tient à
déclarer début 1962 que l’OAS « ne se livre pas au terrorisme aveugle contrairement
au FLN »49, les liens sont plus complexes. Dans le même contexte, Jean-Claude Pérez,
chef de l’ORO (pour Organisation-Renseignement-Opérations) d’Alger et
responsable à ce titre notamment des attentats commis par les commandos Delta de
Roger Degueldre, n’hésite pas à se revendiquer du modèle du FLN : « C’est une
chose de faire la guerre révolutionnaire quand on est du côté des forces de l’ordre
légales avec de gros moyens et une autre que de la faire en position de rébellion et de
faiblesse de moyens momentanée. Sans remonter très loin le FLN est un exemple
suffisant »50. Plus que variable selon les individus, la relation des membres de l’OAS
au FLN est surtout ambiguë.
De plus, à mesure que la guerre se termine, la figure de l’ennemi évolue et
l’Etat français devient celui à qui tous les torts sont imputés. Arrêté en avril 1962, le
général Salan, chef de l’OAS, présente ainsi la violence de l’OAS comme une
« réponse à la plus odieuse de toutes les violences, celle qui consiste à arracher leur
nationalité à ceux qui refusent de la perdre » et il conclut, avant de s’enfermer dans le
silence jusqu’à la fin de son procès : « Je ne dois de comptes qu’à ceux qui souffrent et
meurent pour avoir cru en une parole reniée et à des engagements trahis »51.
Ces justifications, présentes dans chacun des camps, accréditent l’idée qu’il
existe une dynamique unissant les violences. Dans son texte de 1962, Carl Schmitt
évoque la « logique du terrorisme et du contre-terrorisme » ou encore « l’escalade »
propre à la guerre de partisans qui « de terrorisme en contre-terrorisme, va jusqu’à
l’extermination »52. Les habitants d'Algérie, et plus tardivement ceux de France, ont
certainement ressenti cette escalade. Il est indéniable qu’à certains moments tel
attentat a répondu à tel autre, que le souci de ne pas laisser à l’adversaire la maîtrise
de la terreur ou encore des désirs de vengeance ont alimenté les violences53.
46 Edmond Jouhaud accède au plus au rang de l’armée de l’air pendant la guerre d'Algérie. Il est général d’armée aérienne et nommé chef d’état-
major de l’armée de l’Air. En 1960, il devient inspecteur général de l’Armée de l’air – signe d’une mise à l’écart du terrain opérationnel. A la fin de
l’année, il demande à être placé en disponibilité puis quitte l’armée. Il participe ensuite au putsch d’avril 1961 et entre à l’OAS.
47 Le Procès d’Edmond Jouhaud. Paris : Albin Michel, 1962, p.109.
48 Il s’agit du colonel Vaudrey qui, avait auparavant, servi dans l’armée française dans l’Oranais (secteur de Géryville) et le Constantinois (secteur
de Collo).
49 Communiqué en forme de démenti daté du 27 février 1962, suite à des « ratonades », cité par Dard, Olivier. Voyage au cœur de l’OAS. Paris :
Deux événements pour l’histoire, deux événements pour la mémoire » in Lefeuvre, Daniel et Pathé, Anne-Marie (dir.). La guerre d’Algérie au miroir
des décolonisations françaises. Paris : SFHOM, 2000, 683 p., p. 635-676.
Néanmoins ni la notion d’engrenage ni celle de logique ne doive effacer le fait que la
décision de recourir au terrorisme est un acte découlant d’une analyse de la situation,
d’une estimation raisonnée des risques et des bénéfices pour le camp qui y recourt.
Il est ainsi, selon les moments, plus ou moins aisé de l’assumer. Le renvoi à
l’adversaire de l’origine de la violence témoigne à sa manière d’un malaise certain, et
partagé par tous, à assumer pour soi-même le terrorisme. Ce malaise est encore
manifeste après la guerre. Toujours renvoyée à ses actions criminelles par la majeure
partie des Français, l’OAS trouve jusqu’à aujourd’hui des défenseurs qui présentent
ses membres comme des « martyrs de l'Algérie française » dont les valeurs sont
l’honneur et la fidélité à la parole donnée. Les monuments commémoratifs de Nice et
Marignane suffiront à le prouver. La ville de Nice a connu une arrivée massive de
Français originaires d'Algérie après la fin de la guerre ; le fils du général Jouhaud y
fut adjoint au maire. En 1973, on y inaugura une sculpture de plus de 2 mètres de
haut représentant une main tenant une urne funéraire. Une inscription y précisait :
« 1830-1962. Passant, souviens-toi qu’il y eut une Algérie française et n’oublie jamais
ceux qui sont morts pour elle ». Mais surtout, l’une des trois inscriptions situées sur
le côté mentionnait : « Roger Degueldre, symbole de l’Algérie française ». Ainsi était
honorée la mémoire de l’ex-lieutenant Degueldre, chef des commandos delta de
l’OAS, condamné à mort et fusillé en juillet 1962. Cette célébration comme des héros
ou des martyrs54 des membres de l’OAS exécutés par l’Etat français pour leurs
actions criminelles est une constante chez certains nostalgiques de l'Algérie française,
en particulier à l’extrême droite de l’échiquier politique français55.
On la retrouve à Marignane à l’été 2005 56. Dans cette ville moyenne du Sud de
la France, le maire, proche du parti de Bruno Mégret, dissident du Front National de
Jean-Marie Le Pen57), a offert un terrain communal à une association souhaitant
édifier une stèle dédiée « aux fusillés et combattants morts pour que vive l'Algérie
française », en l’occurrence les quatre membres de l’OAS fusillés après avoir été
condamnés à mort par la justice française : Bastien-Thiry,Degueldre, Dovecar et
Piegts58. Une importante mobilisation en empêcha l’inauguration mais le projet en
lui-même témoignait bien d’une interprétation de l’histoire que certains n’avaient
pas révisée depuis la guerre !
Inversement, ce sont souvent dans ces mêmes rangs que l’on trouve des
attaques extrêmement virulentes contre les principaux hommes au pouvoir en
Algérie : ces attaques ne manquent pas de rappeler le passé terroriste du FLN et de
ses membres. Rien de tel, bien sûr, en Algérie où les acteurs de la libération nationale
sont des héros, fondus dans l’appellation générique d’ « anciens combattants » ou,
s’ils sont morts, de « martyrs ». Sans partager ces appréciations, l’Etat français a
choisi, quant à lui, de tourner la page en n’évoquant pas officiellement le terrorisme
54 Une petite plaque située dans l’herbe, à ses pieds, précise en effet « Aux martyrs de l’Algérie française ».
55 Sur les liens entre l’OAS et l’extrême droite française après la guerre, on peut lire les travaux d’Anne-Marie Duranton-Crabol.
56 Sur l’histoire de ce projet et les réactions qu’il suscita voir Ould Aoudia, Jean-Philippe. La bataille de Marignane. 6 juillet 2005. La République,
commandos Delta d’Alger, Albert Dovecar et Claude Piegts ont été condamnés pour leur participation à l’assassinat du commissaire Gavoury.
du FLN et en limitant les références à la guerre d’indépendance aux souffrances
endurées par les populations ou aux combats.
59 Sur ces points on peut lire par exemple Thénault, Einaudi, ou House et MacMaster. Voir Thénault, Sylvie. Une drôle de justice : les magistrats dans
la guerre d’Algérie. Paris : La Découverte, 2001, 347 p. Einaudi, Jean-Luc. Octobre 1961 : un massacre à Paris. Paris: Fayard, 2001, 384 p. House, Jim et
Macmaster Neil. Paris 1961 : Algerians, State Terror and Postcolonial Memories. Oxford: Oxford University Press, 2006.