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Lhomme Aux Rats

Ce document présente une analyse clinique du cas de l'Homme aux rats, un patient de Freud souffrant de névrose obsessionnelle. L'analyse explore les origines de ses symptômes, notamment ses peurs, ses désirs et ses relations familiales, tout en soulignant l'importance de la névrose infantile dans le développement de ses obsessions. La discussion met en lumière les mécanismes de défense et les connexions affectives complexes qui caractérisent la névrose obsessionnelle.

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Lhomme Aux Rats

Ce document présente une analyse clinique du cas de l'Homme aux rats, un patient de Freud souffrant de névrose obsessionnelle. L'analyse explore les origines de ses symptômes, notamment ses peurs, ses désirs et ses relations familiales, tout en soulignant l'importance de la névrose infantile dans le développement de ses obsessions. La discussion met en lumière les mécanismes de défense et les connexions affectives complexes qui caractérisent la névrose obsessionnelle.

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La névrose obsessionnelle

L’École de la Cause freudienne a organisé en 2006-2007 sous la responsabilité d’E. Solano-


Suarez un cycle de conférences cliniques intitulé Apprendre à lire la névrose obsessionnelle dont
vous trouverez les textes ci-dessous.
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L’Homme aux rats


Esthela Solano-Suarez*

Je vous propose une lecture de « L’homme aux rats », le cas de Freud. Je crois avoir bien ficelé
les rats et pouvoir vous démontrer leur consistance.
Je me référerai au cas publié dans les Cinq Psychanalyses, et au Journal d’une analyse, qui
rassemble les notes prises par Freud à l’issue des séances. À l’issue et non pendant ! En effet,
Freud ne dit-il pas : « Je déconseille aux psychanalystes de noter ce que disent les malades
pendant les heures mêmes du traitement ; la distraction de l’attention du médecin nuit
davantage aux patients que ne peut le justifier le surcroît d’exactitude apporté à l’exposé des
observations. »1 Cette cure a duré onze mois ; on peut dire qu’elle a produit des effets
thérapeutiques rapides.
Vous pouvez aussi vous référer aux apports théoriques de Freud sur la névrose obsessionnelle
postérieurs à 1896 dans le « Manuscrit K »2, et dans le texte « Nouvelles observations sur les
psychonévroses de défenses »3.

Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle : l’Homme aux rats

Le patient craint que des choses terribles n’arrivent à son père et à une dame vénérée. Il est sujet
à des impulsions obsessionnelles, comme de faire du mal à la dame, qui lui viennent quand elle
est absente ; mais être loin d’elle lui fait du bien. Il s’impose des interdits et il prend du retard
dans ses études de droit car il connaît des inhibitions liées au combat contre ses symptômes. Il

* Esthela Solano-Suarez est psychanalyste, membre de L’École de la Cause freudienne.


1. Freud, S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1979, p. 202 note 1.
2. Freud, S., « Manuscrit K », La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 129-137.
3. Freud, S., « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF,
1973, p. 61-81.

la Cause freudienne n° 67 27
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Esthela Solano-Suarez

vient consulter Freud parce qu’il a lu Psychopathologie de la vie quotidienne. On peut dire qu’il y
a eu là rencontre avec le sujet supposé savoir, rencontre qui ouvre sur l’hypothèse que ses
symptômes veulent dire quelque chose.

La névrose infantile
La première séance :
Le patient parle, dès la première fois, de sa vie sexuelle. Ses premiers émois remontent à l’âge de
quatre ou cinq ans, lorsqu’il a pratiqué des attouchements sur Mademoiselle Robert. Elle avait
« des organes génitaux curieux », dit-il. Cette expérience a laissé en lui une trace indélébile : la
curiosité de regarder les femmes nues. Plus tard, la même chose lui est arrivée avec Mademoiselle
Rosa. Ses souvenirs remontent à l’âge de six ans et sont très nets : « Je souffrais d’érections »,
note-t-il. On peut supposer avec Lacan que jusque-là, il n’avait pas subjectivé ses premières
expériences sexuelles. Ces premières érections viennent faire trou au niveau du sens et il va se
plaindre à sa mère parce que quelque chose, vécu comme étranger, lui échappe. C’est la
rencontre avec la réalité sexuelle, qui s’avère traumatique. Lacan, dans sa « Conférence sur le
symptôme »4, donnée à Genève, dit que la rencontre avec l’érection n’est pas auto-érotique, elle
est tout ce qu’il y a de plus hétéro, elle est traumatique. Dans l’une de ses Conférences
américaines5 il dit à propos de Hans que son pénis lui semble appartenir à l’extérieur car il
l’éprouve comme étranger à son propre corps.
Ernst Lehrs soupçonnait que ce phénomène bizarre des érections avait un lien avec ses pensées
et sa curiosité sexuelle, c’est-à-dire avec son fantasme de voir des femmes nues, fantasme qui
soutenait son désir de voyeur mais aussi son désir de savoir. Il craignait la mort de son père s’il
pensait au sexuel et donc il s’empêchait de penser à ses pensées. Il supposait qu’il prononçait ses
pensées à haute voix car il avait l’impression que ses parents connaissaient ses pensées,
impression qui tient au sentiment d’extériorité du langage que nous connaissons tous.
Freud pense que tout ceci n’est pas le début de la maladie, mais bien plutôt que c’est la maladie
elle-même. Toute la névrose obsessionnelle est là, dans la névrose infantile qui comporte, à titre
de symptôme, l’axe de la névrose ultérieure :
- La pulsion scopique chez l’enfant fait venir au premier plan la jouissance du regard prise dans
le fantasme de voir des femmes nues, fantasme qui soutient le désir.
- Une appréhension vient s’opposer au désir sur le mode d’une construction logique : « si….
alors », « Si j’ai le désir de voir une femme nue, alors mon père devra mourir. »
- Du registre de l’inquiétante étrangeté, l’angoisse s’impose au sujet comme affect pénible.
Émerge alors en défense, la nécessité de commettre des actes qui s’opposent à l’idée obsédante.
Freud en déduit que l’on peut retrouver chez un petit garçon de six ans tous les éléments de la
névrose. Il signale que la névrose obsessionnelle débutant à un très jeune âge, il convient, quand
on reçoit quelqu’un présentant des obsessions, de rechercher le noyau infantile de la névrose
pour avoir l’assurance qu’il s’agit vraiment d’un symptôme obsessionnel.
Autre caractéristique : une activité sexuelle précoce qui ne manque jamais. Celle-ci ne fait pas
défaut chez l’hystérique, mais elle est tombée dans l’oubli à cause du refoulement.

4. Lacan J., « Conférence à Genève sur “Le symptôme” », Le Bloc-notes de la Psychanalyse, Paris, Gallimard, 1985, n° 5,
p. 5-23.
5. Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet 6/7, Paris, Le Seuil, 1976, p. 7-63.

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L’Homme aux rats

La grande appréhension obsédante


La deuxième séance est consacrée à l’élucidation du symptôme obsessionnel tel qu’il s’est
déclenché à l’âge adulte.
Ernst arrive et dit à Freud qu’il va lui raconter l’événement qui l’a poussé à venir le rencontrer
et qui s’est produit deux mois avant sa venue, au mois d’août, alors qu’il devait accomplir ses
obligations militaires. Deux événements, de pure contingence, se sont produits : d’une part, il
perd son pince-nez au cours d’une manœuvre et télégraphie à son opticien à Vienne pour qu’il
lui en adresse un de rechange, et d’autre part il rencontre le « capitaine cruel ». Lorsqu’il en arrive
au point de communiquer à Freud le récit entendu, il se lève du divan, marche de long en large,
son discours devient confus, il s’exprime obscurément et il porte sur le visage une expression
complexe que Freud épingle comme témoignant de « l’horreur d’une jouissance à lui-même
ignorée ». Il ne peut prononcer le terme « anus » et c’est Freud qui le nomme à sa place. Il expose
également que lorsqu’il a entendu ce récit s’est imposée à lui la pensée, qu’il repousse comme lui
étant étrangère : « cela va arriver à une personne qui m’est chère ». Simultanément à la pensée,
émerge la sanction : pour que la pensée ne se réalise pas, il doit accomplir quelque chose.
À partir de là, il mène un combat sans merci contre la pensée et il est soumis à la sanction. Il va
s’appuyer sur deux formules de défense : un mot – aber (« mais » en allemand) – prononcé en
même temps qu’un geste de rejet, et des paroles qui s’adressent à lui-même : « Mais voyons, que
vas-tu imaginer ! » Les personnes auxquelles le supplice doit être infligé sont le père, mort depuis
longtemps, et la dame dont il est épris. Ce n’est pas lui qui inflige le supplice ; celui-ci est
impersonnellement infligé (cela arrivera).
Conjointement se met en scène le « scénario du symptôme obsessionnel » : le scénario de la dette
impossible à payer.
En effet, suite à la commande du pince-nez, le lendemain, le capitaine cruel lui remet son
paquet. Il lui indique qu’il doit rembourser le lieutenant A. Cela a sur Ernst un effet
foudroyant : il ne doit pas rendre l’argent, sinon le supplice des rats arrivera. À cela s’adjoint un
commandement : tu dois rendre l’argent au lieutenant A. Donc il ne peut pas bouger !
Le récit est contradictoire, confus, vague et peu précis. Ernst est dans un état de stupeur et de
confusion tel qu’à un moment il appelle Freud : « Mon capitaine ».
Ceci démontre qu’un névrosé obsessionnel pris dans une transe obsessionnelle grave peut
paraître confus, sans qu’on puisse pour autant conclure à la psychose.
Freud est animé d’un désir de savoir et il étudie le cas en se gardant de comprendre tout de suite.
Ce qui importe du point de vue du diagnostic différentiel, ce sont les détails : il s’avère en effet
que le capitaine cruel s’était trompé. C’est la postière qui avait avancé l’argent et non le
lieutenant A. Ernst fait néanmoins le serment de rendre l’argent à A : commence alors la
comédie de restitution impossible de l’argent.

La fausse connexion affect/pensée


Suivent trois séances sur le père, mort lorsqu’il avait vingt et un ans et vis-à-vis duquel il se
reproche d’avoir été négligent. Après sa mort, il est envahi par un sentiment d’incroyance : il
s’imagine sans cesse que son père est vivant. Un an et demi plus tard, à la suite du décès d’une
tante, il se souvient de sa négligence, et celle-ci devient une source intarissable de culpabilité et
de reproches : il se prend pour un criminel. La conséquence en est une très grave inhibition
intellectuelle. Freud fait l’hypothèse d’un fantasme en rapport avec la mort du père qui se

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Esthela Solano-Suarez

prolonge dans l’au-delà, mais il trouve les affects liés aux reproches disproportionnés par rapport
au contenu : ces reproches et cette culpabilité ne collent pas. Il y a un désaccord entre les
représentations et les affects ; l’affect doit correspondre à un autre contenu ; il faut supposer une
fausse connexion affect/pensée. Il ne s’agit donc pas de déculpabiliser mais de chercher la vraie
raison. Dans toute névrose obsessionnelle se produit ce type de mauvaise connexion logique.
Freud recherche alors un souhait infantile : le souhait de la mort du père. L’homme aux rats
s’insurge, se défend, affirme qu’il adore son père, qu’il l’aime par-dessus tout. Freud lui dit que
cet amour si intense est la condition du refoulement de la haine, dont la source réside dans des
désirs sexuels infantiles pour lesquels le père était gênant. En dépit de son refus de l’hypothèse
de Freud, Ernst reconnaît tout de même que depuis la mort de son père, il va très mal. Freud
tente alors de reconstituer la contingence du déclenchement de la névrose. Alors que chez
l’hystérique, la cause occasionnelle est tombée dans l’oubli, chez l’obsessionnel elle est conservée
dans la mémoire, mais dépouillée de sa charge affective. La contingence est venue remuer les
signifiants de son histoire et en particulier, avant sa naissance, ceux relatifs au choix du
partenaire de son père. Celui-ci était amoureux d’une fille de boucher à laquelle il a renoncé
pour épouser la fille d’un industriel dont il est devenu l’employé, ce qui lui a permis de faire
fortune. Cela pose à son fils la question de la cause du désir qui unit un homme à une femme,
des antécédents logiques de l’objet a dans ce qui a fait union entre son père et sa mère. Après la
mort de son père, sa mère un peu marieuse, pense à lui faire épouser une femme riche alors qu’il
aime une femme pauvre, la dame à laquelle son père ne voulait pas qu’il se lie trop étroitement.
S’il persiste dans son amour, Ernst déplaira au père ; il est donc question pour lui de contrarier
ou non la volonté paternelle.

La haine inconsciente pour le père

C’est alors que le transfert vient au secours du déchiffrement : dans l’escalier qui mène chez
Freud, l’homme aux rats croise une jeune fille ; il s’imagine que c’est la fille de Freud et que
celui-ci veut la lui faire épouser. Suit un rêve, dans lequel une jeune fille a deux crottes à la place
des yeux : ce dont il s’agit est donc d’épouser une jeune fille, non pour ses beaux yeux, mais pour
son argent. On a là deux objets cause du désir : le regard et l’argent. La cause du désir du père
est l’argent.
Alors que Freud lui livre cette interprétation, Ernst se met en rage : dans un accès de désespoir
intense, il injurie Freud. Pris d’une épouvantable angoisse, il se protège la tête des coups qu’il
est censé recevoir de Freud. C’est alors qu’il élucide un rituel dont il n’avait jamais parlé. À
l’époque où il passait ses examens, il se plaisait à imaginer son père vivant. Il travaillait très tard
la nuit. Entre minuit et une heure du matin, il ouvrait la porte d’entrée, puis se contemplait
devant la glace, en érection, sous le regard du père mort. Il satisfaisait le père en travaillant tard
à ses examens, mais il se livrait dans le même temps à un acte de subversion phallique devant le
père.
Freud insiste auprès de lui sur le fait qu’il a dû s’adonner à la masturbation lorsqu’il avait environ
six ans et qu’il a dû être très sévèrement châtié par le père.
Ernst retrouve alors le souvenir suivant : très petit, au moment de la mort de sa sœur, il a
commis une chose grave pour laquelle le père l’a battu. Il a fait une terrible colère et injurié son

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L’Homme aux rats

père, mais ne connaissant pas d’injures il lui a donné tous les noms d’objets qui lui passaient par
la tête : « Toi lampe ! Toi serviette ! Toi assiette ! » Le père déclare : « Ce petit là deviendra ou
un grand homme ou un grand criminel. » À partir de ce moment, son caractère se modifie : il
était coléreux, il devient lâche.
Les injures ordurières adressées à Freud ainsi que le rituel font admettre au sujet sa haine
inconsciente pour le père ; l’énigme de l’obsession des rats s’éclaircit.

Le névrosé obsessionnel veut la destruction du désir de l’Autre


Qu’est cette haine inconsciente ?
Dans le Séminaire V, Les formations de l’inconscient (leçons XXVI, XXVII, XXVIII), Lacan expose
qu’un symptôme obsessionnel consiste dans une formule verbale, ayant pour objet une
destruction qui s’accomplit par l’intermédiaire de l’articulation même de la formule verbale,
c’est-à-dire par la voie du signifiant.
La destruction, chez l’obsessionnel, s’accomplit en effet par la voie de l’annulation.
L’obsessionnel veut annuler le désir de l’Autre. Son désir se trouve en dépendance au désir de
l’Autre et il veut le détruire parce qu’il représente pour lui une volonté de jouissance. Il veut
détruire tout désir autour de lui, et s’y emploie par le biais d’« une sourde attaque, une usure
permanente, qui tend chez l’autre à aboutir à l’abolition, à la dévaluation, à la dépréciation, de
ce qui est son propre désir »6. Détruisant le désir, il s’en garde et le maintient dans un horizon
d’impossibilité. Cette annulation du désir par l’intermédiaire du signifiant suppose une
inscription dans le symbolique, car on ne peut rien annuler qui n’ait été inscrit dans le
symbolique. Elle est prise du signifiant dans une parenthèse, pour dire que ce qui est dans la
parenthèse n’est pas, comme dans la formule de dénégation : « ce n’est pas ma mère ».
C’est toujours de cette façon que l’obsessionnel annule le désir et il annule aussi tout ce qui se
connecte autour, ce qui entoure ce désir. Du coup, il annule la parole elle-même ; cela va jusqu’à
l’annulation de la demande que comporte toute parole.
Pourquoi est-il contraint d’annuler toute parole ?
C’est lié à une singularité d’un rapport à la demande qui comporte toujours à l’horizon une
demande de mort. Un tel rapport à la demande comporte la nécessaire destruction du lieu d’où
toute demande peut être formulée, le lieu de l’Autre. Il s’agit de détruire le lieu où s’articule
toute énonciation possible, mais lui, comme sujet est un effet de ce lieu. Détruisant
l’articulation signifiante, il va effacer le lieu d’où il peut se soutenir comme sujet ; d’où le
sentiment de dépersonnalisation, de désarticulation de la chaîne signifiante qui l’étreint parfois.
Puisqu’il ne saurait se maintenir comme sujet si l’Autre était effectivement annulé, l’obsessionnel
est amené à exercer l’action contraire : protéger l’Autre, le préserver. Le travail intellectuel,
l’exercice de bien dire, témoignent de cette préservation de l’articulation signifiante.
En ce qui concerne le thème du blasphème et de l’injure, Lacan expose qu’il s’agit de faire
déchoir un signifiant éminent au rang d’un objet commun : Dieu, le père, l’analyste. Il s’agit de
s’attaquer à Phi, signe du désir de l’Autre, insigne de l’Autre, de le déprécier, de le ramener au
rang d’objet d’usage et d’échange, de faire virer l’insigne de l’Autre au déchet.

6. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 468.

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Esthela Solano-Suarez

L’obsession des rats


Freud souligne la fonction éminente de la contingence dans le déclenchement de la névrose
obsessionnelle.
La cure permet de retrouver la faute du père, un péché de jeunesse alors qu’il était au service
militaire. C’était un joueur, un Spielrat. Il avait perdu au jeu les fonds de son régiment et n’avait dû
son salut qu’à un camarade qui lui avait prêté la somme à rembourser. Une fois devenu riche, il avait
recherché en vain celui qui lui a prêté cette somme et n’avait donc pas pu rembourser sa dette.
Aux deux joueurs, le patient substitue le lieutenant A et le lieutenant B.
La contingence du déclenchement de l’obsession des rats réside dans les paroles du capitaine
cruel, qui constituent une allusion à la dette de jeu impayée du père, à la faute du père.
Le signifiant Rat condense en allemand de nombreuses significations.
Ainsi, joueur en allemand c’est Spielrat. Il y a une homophonie entre Raten (paiement partiel)
et Ratten (rats), à partir de laquelle le patient s’est constitué une véritable devise-rats, un étalon
monétaire en rats : il tient une comptabilité en rats.
La faute du père s’articule à la question de sa sexualité. Les conséquences de la syphilis évoquent
l’action du rat dans le supplice décrit par le capitaine cruel. Ernst pense que son père était
syphilitique.
La part prise par le sujet à la jouissance du père et à sa faute est nommée par l’intermédiaire du rat.
Le père était un homme sociable, agréable mais colérique et très sévère avec les enfants. Il était
également vulgaire et sur ce point très dévalorisé par la mère. Enfant, Ernst était solidaire de la
critique de la mère à l’égard de son mari.
L’équivalence rat-argent est renforcée par le fait que petit, Ernst avait des vers intestinaux. En
outre, la queue du rat désigne le pénis en allemand. Le rat évoque la saleté, la prostitution. De
plus, le rat mord, et il mordait, enfant.
Du fait de ces équivoques signifiantes, le rat vient donner un nom à l’innommable de la
jouissance sexuelle.
Il convient d’évoquer aussi la mort de sa sœur aînée Helga lorsqu’il avait trois ans et demi. Freud
note dans le Journal qu’il avait oublié cette rencontre précoce avec la mort à cause de ses propres
complexes. C’est sur le corps de sa sœur qu’il avait remarqué pour la première fois la différence
des sexes.
Il y a donc un nœud entre la mort d’Helga et le désir de voir une femme sans défense et inerte.
La mort d’Helga fait surgir un reproche fondamental à l’égard du père auquel s’ajoute une
identification au reproche de la mère au père.
La faute du père est d’avoir épousé la mère pour son argent et le reproche s’articule à la mort de
la sœur aînée : « C’est toi qui aurais dû mourir et pas Helga. »
La solution apportée à l’énigme de l’obsession des rats la fait disparaître. Le déchiffrage du
symptôme entraîne la levée de celui-ci.

Théorie de l’obsession

Freud étudie la formation du symptôme obsessionnel. Il faut noter l’importance accordée aux
éléments pulsionnels, parmi lesquels la haine infantile vient au premier plan.

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L’Homme aux rats

Une maladie de la pensée


Lacan donne une définition du symptôme obsessionnel : l’obsession est une pensée, « une
pensée dont l’âme s’embarrasse, ne sait que faire »7.
Le névrosé obsessionnel est un sujet qui est affecté de sa pensée, qui souffre de ses pensées. Dans
la névrose obsessionnelle, contrairement à l’hystérie, le refoulement n’a pas lieu par amnésie et
oubli mais une disjonction du rapport de causalité se produit du fait d’un déplacement de l’affect.
Le symptôme obsessionnel est le résultat de déformations destinées à masquer la pensée qui
provient du reproche primaire. La pensée obsédante devient étrangère au sujet. La technique la
plus fréquente de déformation est l’ellipse : si j’épouse la dame // il arrivera malheur à mon père
dans l’au-delà.
Il s’agit de remettre en place les enchaînements élidés : si mon père vivait, il serait furieux et me
punirait de nouveau ; je me mettrai en rage contre lui et grâce à la toute-puissance de ma pensée,
il en mourrait.
La structure logique est celle de l’implication : cause-conséquence, puis il s’agit d’éloigner le
plus possible la conséquence de la cause par des substitutions et des déplacements
métonymiques, en créant des conséquences de plus en plus absurdes. Si cela ne fonctionne pas,
le sujet peut avoir recours à des formules de défense telles que le aber de l’Homme aux rats,
prononcé de telle sorte que Freud remarque que le e devient sonore, ce qui crée une équivoque
avec Abwehr (défense).
Il y a aussi une autre formule de protection, destinée à le défendre du risque de nuire à une
cousine aimée du fait de la masturbation : Glejisamen (anagramme du nom de sa bien-aimée +
amen), mais grâce à cette formule, dans le même temps, il s’unit avec elle (Samen = semence).

Clinique différentielle névrose/psychose


L’obsédé est solidement installé dans le signifiant. Il n’est jamais à craindre, nous dit Lacan,
qu’une névrose obsessionnelle puisse glisser vers une psychose8. Le symptôme obsessionnel offre
en effet une assise très solide au sujet.
Les formules d’annulation ne doivent pas être confondues avec la forclusion. L’obsessionnel,
aussi confus et égaré qu’il se présente, n’est pas hors discours. Les formules de défense ne sont
pas erratiques, c’est à dire qu’elles ne proviennent pas d’un réel sans loi. Elles sont liées au fait
que « cela veut dire quelque chose », donc elles ne sont pas hors lien, même si elles sont hors
sens.
La formule verbale, sous transfert, est soumise à l’articulation S1-S2. L’obsessionnel en analyse
peut rétablir le texte de la formule absurde. Les formules s’historisent et sont déchiffrables à
partir des signifiants de l’histoire du sujet. L’inconscient chez l’obsessionnel est donc un
inconscient transférentiel, si l’on prend en compte la distinction établie par Jacques-Alain
Miller9 Les formules sont des débris de lalangue – qui se sert de la langue comme étant de
l’entendu, là où le langage comporte un ordonnancement.
L’obsessionnel se sert de lalangue pour introduire une embrouille dans le langage. Ainsi d’un
enfant de sept ans qui présentait un trouble du langage important, puisqu’il n’introduisait

7. Lacan J., « Télévision », Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 512.


8. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 472.
9. Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « Le Tout Dernier Lacan » (2006-2007), enseignement prononcé dans le
cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII, inédit.

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Esthela Solano-Suarez

aucune coupure entre les phonèmes et les mots. Il était difficile à comprendre et on le prenait
pour un fou. Un jour il a fini par me dire qu’il ne fallait pas qu’il y ait de trou entre les mots,
sinon les balles pouvaient entrer et on pouvait mourir…

Une tentative de réduction du trou


L’obsessionnel s’applique à penser la paternité, la durée de la vie, la mort, c’est-à-dire
l’impensable tel que Lacan le définit dans le Séminaire Le sinthome : « La pulsion de mort c’est
le réel en tant qu’il ne peut être pensé que comme impossible. C’est-à-dire que chaque fois qu’il
montre le bout de son nez, il est impensable. Aborder cet impossible ne saurait constituer un
espoir, puisque cet impensable c’est la mort, dont c’est le fondement du réel qu’elle ne puisse
être pensée. »10 Il s’agit donc d’un combat de pensée avec l’impossible. L’obsessionnel prétend
maîtriser le réel par la pensée, d’où son impuissance. Il est assujetti à un fantasme selon lequel,
s’il arrive à penser l’impensable, il lui sera possible de s’en évader, de s’en échapper.
Pour l’obsessionnel, la mort est l’un des noms de la castration. Il sait qu’elle est introduite dans
le langage par le S1, qui convoque l’autre signifiant, le S2. Dès lors qu’il y a S1 puis S2, il y a
l’intervalle, la béance. Ce trou n’est rien d’autre que S(A/ ), l’inconsistance de l’Autre,
l’impossibilité de dire le vrai sur le vrai, avec un effet de perte de jouissance en tant que a.
L’obsessionnel prétend réduire l’intervalle S1-S2 à l’Un-tout-seul, réduire le trou de S(A/) à l’Un,
afin de combler l’intervalle par des formules hors sens ; ainsi l’Homme aux rats compte dans
l’intervalle entre éclair et tonnerre. Il s’agit de défenses contre l’inconsistance de l’Autre, contre
le réel comme impossible. Questionner l’Autre sans cesse et le fait répéter, pour tenter de saisir,
dans l’équivoque, le sens du sens… c’est cela réduire S(A/) à l’Un.
Cette compulsion à tout comprendre, à chercher derrière l’équivoque le sens du sens, le vrai du
vrai, témoigne d’une volonté d’annuler le x énigmatique du désir de l’Autre. Pour ce faire,
l’obsessionnel va donner avant qu’on ne le lui demande. Par des réponses anticipant toute
demande, il opère l’écrasement du désir de l’Autre, vécu comme un commandement : il croit qu’il
doit se vouer à satisfaire toute demande et y sacrifier son corps et son être, d’où son oblativité. Il
procède à l’annulation et à la mortification du désir en tant que tourbillon qui risque de l’aspirer.
Il lutte sans cesse pour échapper à l’aspiration dans le trou tourbillonnant de S(A/).

Une voix qui commande


Ce symptôme n’est pas sans Autre. L’obsessionnel est dans un rapport permanent à l’Autre de
l’amour et de l’idéal, qui s’impose à lui par l’intermédiaire d’un commandement, d’un impératif,
d’un ordre : il est soumis à l’action d’une voix, mais ce n’est pas une voix extérieure. Il n’y a pas,
comme dans la psychose, d’autonomie de la fonction du commandement. C’est en lui que ça
parle, avec un effet de division subjective, de doute.
Le commandement est voilé : il n’apparaît pas massivement mais sous forme de fragments. Il est
lié à la culpabilité, à la pudeur, à la honte, au reproche qui peut se transformer en angoisse
sociale. Ce sont des affects du sujet divisé.
La crainte permanente d’un châtiment social peut être proche d’un délire d’observation, mais
sans aucun élément de certitude. Ainsi, l’Homme aux rats a cru voir des rats deux fois, mais pour
Freud, c’est une illusion et pas une hallucination.

10. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 125.

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L’Homme aux rats

En défense, se mettent en place des rituels, voire l’alcoolisme, pour s’alléger de la pensée. Il faut
chercher toujours la pensée refoulée qui se rapporte à la sexualité infantile (ce qu’on ne retrouve
jamais chez un sujet schizophrène).

Jouir d’une pensée secrétée par le corps


Toute pensée obsessionnelle, qui donne lieu à quelque construction, si loufoque soit-elle, sera
toujours liée à la sexualité. La névrose obsessionnelle comporte une érotisation de la pensée.
La formule chez l’obsessionnel comporte toujours une équivalence qui introduit une valeur
phallique. Le phallus imaginaire est la véritable unité de mesure.
L’obsessionnel démontre que la pensée est un parasite, un placage, un cancer dont l’humain est
affligé ; la parole parasite le corps à titre de pensée, la pensée affecte le corps. C’est ce que dit
Lacan dans le Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse : « La pensée n’est pas une catégorie. Je
dirai presque que c’est un affect. Encore ne serait-ce pas pour dire que c’est le plus fondamental
sous l’angle de l’affect. »11
Les pensées dans la névrose obsessionnelle sont l’effet d’affects sur le corps, liés à la prise du
corps dans le discours. Les pensées qui affectent le corps font souffrir l’obsessionnel. Elles ne
sont pas hors discours, elles viennent condenser un sens joui : la pensée est érotisée,
l’obsessionnel jouit de sa pensée en tant qu’elle est sécrétion du corps. Il faut donc traiter le
symptôme obsessionnel comme un événement de corps, ce qui implique de le prendre sur son
versant signifiant et sur le versant de la jouissance qui se satisfait dans la pensée obsessionnelle,
que Lacan appelle « la tripe causale »12.
Il faut opérer dans le texte de l’obsessionnel des coupures afin d’isoler, par l’équivoque, l’usage
de jouissance condensé dans son symptôme. C’est ainsi que l’obsessionnel peut sortir du pathos
de sa pensée et faire de ses formules un Witz. Il peut parvenir à déchiffrer ce que sa pensée
articule de sens joui et on peut l’entendre rire de ses pensées à la fin d’une séance où le pathos
a été levé.

Le traitement du symptôme obsessionnel comporte une dimension éthique, là où une thérapie


cognitivo-comportementaliste aurait exercé sur l’homme aux rats une volonté de jouissance en
réalisant le fantasme du capitaine cruel. On aurait fait consister le symptôme en amenant le sujet
à compter le nombre de fois où l’obsession se présentait. Et sur le volet cognitif, voulant
redresser les représentations du sujet, on lui aurait expliqué que le père ne pouvait pas subir le
supplice puisqu’il était mort et que les rats ne sont que des petits rongeurs qui ne vont jamais
au paradis !

11. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, p. 176.
12. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 250.

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