Open Droit Foncier Rural en Côte D'ivoire
Open Droit Foncier Rural en Côte D'ivoire
d'Ivoire
Abréviations et sigles
Al. : Alinéa
A.E.F: Afrique Equatoriale Française
A.O.F: Afrique Occidentale Française
Art. : Article
C.A.A.O.F : Cour d'Appel de l'Afrique Occidentale Française
BCEAO : Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest
DPU: Droit de Préemption Urbain
FMI: Fonds Monétaire International
FPI: Front Populaire Ivoirien
J.O.R.C.I.: Journal Officiel de la République de Côte d'Ivoire
J.O.R.F.: Journal Officiel de la République Française
MFA: Mouvement des Forces d'Avenir
PAS: Programmes d'Ajustement Structurel
PCUS: Parti communiste de l'Union soviétique
PDCI-RDA : Parti Démocratique de Côte d'Ivoire-Rassemblement Démocratique
Africain
P.F.R: Plan Foncier Rural
PIT: Parti Ivoirien des Travailleurs
RDR : Rassemblement Des Républicains
RHDP: Rassemblement des Houphoutistes pour la Démocratie et la Paix
SODEFOR: Société de Développement des Forêts
UDPCI : Union pour la Démocratie et la Paix en Côte d'Ivoire
URSS: Union des Républiques Socialistes Soviétiques
USA: Etats Unis d'Amérique
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Paulo COELHO déclare: « Tous les maîtres affirment que le trésor spirituel est une
découverte solitaire. Alors, pourquoi sommes-nous ensemble? demanda un disciple à
son maître. Le maître répondit: Vous êtes ensemble parce que la forêt est toujours plus
forte qu'un arbre isolé. Mais ce qui fait la force de l'arbre, c'est la racine. Et la racine
d'une plante ne peut pas aider une autre plante à pousser »'. Ces propos de COELHO,
mettent en évidence l'importance des racines d'un arbre. La racine permet à la plante,
non seulement de se nourrir en puisant dans le sol l'eau et les minéraux nécessaire à
sa croissance, mais également, de fixer la plante profondément dans le sol pour ne pas
être déracinée par le vent. Si les racines d'une plante sont coupées, cette dernière
s'assèche et meurt absolument. Il faut souligner également que la racine d'une plante
lui appartient exclusivement. Une plante ne peut pas « prêter » sa racine à une autre
plante pour que cette dernière s'en serve pour ses besoins.
Toutefois, la notion de racine, fait appel à celle de sources, d'origines, de fondement. La
racine permet de remonter, de connaître et de comprendre les sources d'une réalité
sociales afin de proposer des solutions durables, La réalité sociale dont-il s'agit ici c'est
la terre, la terre rurale, le support matériel de l'agriculture, des pratiques socioculturelles
et politiques. La terre, « la partie meuble du sol qui supporte les êtres vivants et leurs
ouvrages et où poussent les végétaux. Le réceptacle des activités de la campagne, de
la vie paysanne, cynégétique et qui revêt chez les peuples négro-africains, des
caractères ontologiques »'. En effet, la terre a toujours représenté, pour tous les
peuples du monde et particulièrement pour ceux d'Afrique, « un connecteur sacré, si ce
n'est le sacré lui-même et la sève nourricière des vivants et des choses avec lesquelles
le matériel et l'immatériel ont des relations d'existence. C'est pourquoi, la terre
conjuguant la réalité matérielle et immatérielle ne peut s'appréhender qu'à travers une
double démarche ; la démarche liée au sacré et celle liée à la réalité matérielle »?. La
terre, source et réservoir de vie, est le lien commun des générations passées,
présentes et futures. C'est la raison pour laquelle, les rites agricoles et les cultes des
ancêtres tiennent une place importante dans les cérémonies religieuse en Afrique noire.
« Le paysan ne prend pas seulement à la terre sa subsistance. Il lui emprunte son être
profond et sa vie quotidienne ne s'en laisse pas dissocier »4
En effet, pour les communautés traditionnelles, la terre, non pas la planète terre
appartenant au système solaire, est la richesse des richesses. L'on vit de la terre et l'on
vivra dans la terre. Elle est le commencement de toute vie et en même temps la fin de
toute vie.
Cette dualité est telle que, pour ces communautés, quiconque perd la terre, perd la
double existence. Elle est donc enjeu de multiples débats et de conflits, objet de
multiples reformes législatives et / ou réglementaires; le foncier qui nous intéresse ici
apparait comme un enjeu politique fort et une des données fondamentales de la vie
locales. Une préoccupation de la vie locale parce que l'appropriation de la terre a
toujours été une préoccupation majeure des populations négro-africaines. Car chaque
famille, chaque village, chaque peuple avait ses terres. La terre d'une famille était
placée sous la direction du chef de famille qui en était le gestionnaire. Le chef de famille
était chargé de répartir les terres entre les différents ménages formant la lignée. La
terre avait des caractéristiques propres.
Or, en droit, on appelle coutume un usage si ancien, si généralement pratiqué qu'il est
devenu obligatoire. Œuvre anonyme du consentement populaire, elle puise en lui sa
seule force. C'est du moins la définition de la coutume occidentale donnée par les
occidentaux, car en Afrique, la coutume est rarement anonyme mais souvent d'origine
divine, et c'est cette essence même qui, de nos jours, la rend encore si tenace?
Ainsi, le droit traditionnel ou le droit coutumier régissaient le droit de propriété dans les
rapports de l'homme avec son patrimoine foncier.
Mais les règles régissant les rapports de l'homme avec la terre font subir un profond
changement à partir de 1893 avec l'arrivée du colonisateur français. La
« métamorphose » concernera aussi bien la forme que le fond. En effet, le colonisateur
français, tout comme ses paires anglais, ou belge, va éditer des textes, poser des
principes en matière foncière, qui vont soit « heurter de front » les règles traditionnelles
ou coutumières, soit les méconnaître purement et simplement. Car pour lui, la propriété
se définit selon l'article 544 du code civil comme « le droit de jouir et de disposer des
choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibe
par les lois ou par les règlements »'. Ainsi, en vertu de cette disposition la propriété
confère à son titulaire deux droits primordiaux: la jouissance et la disposition. La
jouissance est pour le propriétaire le droit de faire fructifier son bien ou de le laisser
improductif. La jouissance inclut ainsi un pouvoir de choix. Quant à la disposition, c'est
dans cet attribut que le propriétaire se manifeste,. de façon éclatante, comme une petite
souveraineté. Le droit de disposition, de libre disposition, de disposition pleine et entière
est conçu, comme le droit « d'abuser », matériellement ou juridiquement, d'une chose?
Il ressort de cette définition que le droit de propriété est un droit réel, dans la mesure où
il porte sur un objet, par opposition au droit personnel, qui est un droit attaché à une
personne permettant à cette dernière d'exiger d'une autre l'accomplissement d'une
prestation. Le droit de propriété présente certaines caractéristiques, issues de la
Révolution française, qui l'a proclamé « inviolable et sacré».
La propriété est tout d'abord absolue c'est-à-dire que ses attributs ne varient pas d'une
personne à une autre. Ainsi, toute personne a le droit d'accéder à la propriété, elle est la
même pour tous, riches ou pauvres, personnes physiques ou morales. La propriété ne
varie pas non plus d'un objet à l'autre. Elle peut porter sur un bien corporel ou
incorporel, meuble ou immeuble, indispensable ou futile, somptueux ou sans valeur. Le
droit de propriété s'applique donc de la même manière à tous les objets et à toutes les
personnes.
Mais, quel est donc l'intérêt d'étudier le droit de propriété foncière rurale en Côte
d'Ivoire de 1893 à nos jours ? Qu'est ce qu'une thèse sur ce sujet apportera de
nouveau, étant donné les études récentes sur le foncier ivoirien, notamment la thèse en
2013 de Monsieur AKIAPO Kouadjo sur le régime foncier rural de Côte d'lvoire ?
La réponse à cette importante question se trouve à plusieurs niveaux. D'abord, la
question de la terre rurale en Côte d'Ivoire fait aujourd'hui l'objet de nombreux débats.
En effet, l'agriculture constitue pour la Côte d'Ivoire, depuis son indépendance, le
moteur de son économie. Car l'agriculture est à la fois un patrimoine et l'avenir du pays.
Elle constitue, non seulement, le poids lourd de l'économie ivoirienne, mais elle est très
dynamique parce qu'elle multiplie les « titres » : premier producteur et exportateur de
cacao avec 40% de la production mondiale (la Côte d'Ivoire fait la pluie et le beau
temps sur ce marché), troisième producteur mondial de café, premier producteur
africain d'hévéa, cinquième producteur mondial de palmier à huile, elle s'est récemment
hissé au rang de deuxième producteur et premier exportateur mondial d'anacarde. Et
cette agriculture fait vivre, avec l'agro-industrie, le tiers de la population du pays. C'est
sur elle que s'est fondé le « miracle ivoirien » à l'ère Houphouët-Boigny, et grâce à elle,
notamment, que le pays a continué à vivre pendant plus d'une décennie de grave crise
politique. C'est sur son développement qu'Abidjan compte aujourd'hui pour diffuser des
revenus dans une population dont 50% vit désormais sous le seuil de pauvreté, et
reconstituer une classe moyenne que toutes ces années de crise ont laminée'
L'agriculture permet également de fixer la population dans les campagnes, afin d'éviter
une urbanisation sauvage, sensible en Afrique, et l'hypertrophie d'Abidjan?
Cette agriculture se pratique sur les terres rurales par les populations autochtones
comme étrangères. La possession d'un lopin de terre constitue aujourd'hui encore une
aspiration fondamentale de l'homme en ce que l'agriculture intéresse une très large
majorité de la population ivoirienne. L'agriculture y est plus qu'une occupation, c'est un
mode de vie. Le paysan africain en général et plus particulièrement le paysan ivoirien
est toujours le fidèle d'une véritable religion de la terre. Avec le développement de cette
agriculture la question foncière en général et particulièrement de la propriété foncière,
fait actuellement en Côte d'Ivoire, l'objet d'un nouveau débat. En effet, la Côte d'Ivoire
vient de traverser ces dix ou quinze dernières années, une période très difficile de sa
jeune histoire. Elle a connu une crise militaro-politique qui a durée de 2002 à 2011 avec
comme apothéose, une guerre civile qui a entrainé plus de 3 000 morts.
Les tensions les plus manifestes et les plus politisées portent sur les transferts de droits
entre autochtones et « étrangers », dont certains ont été accueillis de longue date dans
le cadre de l'institution coutumière du «tutorat», sur laquelle nous reviendrons.
On observe de très fortes tensions intercommunautaires entre autochtones et
« étrangers ». Dans certaines régions, plus particulièrement dans l'Ouest , les
associations locales, issus généralement des communautés autochtones, se livrent à
des manœuvres d'intimidation vis-à-vis des planteurs non originaires des communautés
locales surtout, mais pas exclusivement, à l'égard des non-ivoiriens (Burkinabès et
originaires des pays sahéliens voisins). Toutefois, les conflits intercommunautaires
préexistaient de longue date à la situation de guerre civile de 2011. Ils se sont multipliés
et aggravés tout au long des années 1990 dans la zone forestière productrice de
cultures pérennes d'exportation (Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial de
cacao)*.
Pour monsieur Jeannot Ahoussou KOUADIO « La question du foncier, tant dans son
aspect rural que sous sa forme urbaine, est une problématique essentielle au cœur de
l'histoire et de la vie de notre pays et l'enjeu est de taille puisqu'il s'agit de circonscrire
au mieux les conflits récurrents autour de la question foncière »?. Il a souligné que ces
conflits « servent bien souvent de terreaux à des crises majeures » dans différentes
régions de la Côte d'Ivoire.
Jeannot Ahoussou Kouadio a appelé à sortir définitivement de l'insécurité juridique qui
entoure les procédures liées à la gestion du foncier. « J'insiste donc sur la nécessité
urgente pour le gouvernement de prendre résolument et courageusement en charge le
problème du foncier, condition nécessaire, à la fois pour un développement durable et
pour la paix et la cohésion dans notre pays », a-t-il martelé. Il a relevé que « la pratique
sur le terrain laisse apparaître la survivance d'un droit coutumier qui, en certains de ses
aspects, est parfois aux antipodes du droit foncier moderne sans compter certaines
faiblesses graves de l'administration qui font le lit de pratiques malsaines »'
Tous ont essayé de comprendre et décortiquer les relations de l'Africain avec sa terre et
l'influence du droit européen sur le droit africain de la terre. Quant à la l'intérêt pratique
de la question du foncier, il est actuellement à l'ordre du jour en Côte d'Ivoire, car la
terre est au centre des débats politiques, économiques et socioculturelles.
Ensuite, cette étude part de 1893, date marquant la colonisation définitive. de la Côte
d'Ivoire, pour aboutir à nos jours Elle commence donc à l'époque coloniale, où le droit
foncier traditionnel trouvé par le colonisateur va entrer en conflit avec de nouvelles
règles foncières imposées par ce dernier; pour arriver aux temps contemporains, où le
droit foncier ivoirien est d'inspiration européenne car le colonisateur y a laissé ses
marques.
Mais pourquoi revenir sur le passé au moment où l'on parle de village planétaire où
toutes les valeurs vont s'harmoniser, s'unifier même ? « Il est évident que l'Afrique
affaiblie par des siècles de traite esclavagiste, de colonialisme et de mal gouvernance
post coloniale ne peut se replier sur elle-même.. Elle est irréversiblement engagée dans
la globalisation »'. Mais, « c'est dans le passé que l'on trouve sa force, sa cohésion
présente, sa moralité présente. Mais plus encore, l'on trouve dans le passé le stimulant
à travailler pour l'avenir et à maintenir son intégrité. Si on détruit le passé par un
discrédit systématique, par le mépris et le ridicule, ou par une « argumentation »
scientifique compliquée et inhumaine, on n'aboutit qu'à l'écroulement et au chaos
absolu »?. Aussi estimons-nous que « les mutations en cours ne doivent pas inciter à
négliger la richesse et les incidents récurrentes de l'histoire africaine » Nous
considérons également que la construction du « Village planétaire » avec ses atouts et
son arsenal juridique ne peut se faire sans référence au passé; parce qu'il est urgent en
Afrique de connaître l'ancien pour servir le nouveau, de mettre en lumière certaines de
ces matrices culturelles africaines, d'où peuvent sortir demain des façons de vivre, des
intelligences du destin.
L'Afrique doit s'y investir, apporter son originalité dans la mondialisation qui est un
champ de bataille ouvert au choc frontal des cultures, si elle veut exister et se
renouveler au cours de ce troisième millénaire, car le progrès est un fait de coalition,
chaque race doit y apporter sa contribution. Il faut donc aller de l'avant, mais sans pour
autant renier le passé car, comme disait Régis DEBRAY cité par Thierno BAH, « l'oubli
du passé est mortel pour le progrès »*.
Par cette étude, nous voulons retracer. l'évolution du droit de propriété foncière rurale
depuis la période coloniale jusqu'à nos jours. C'est ce qui marque la spécificité de cette
étude par rapport aux autres sur la même question. Car une connaissance conjointe
des systèmes juridiques traditionnels et modernes est indispensable à l'éclairage sur
une question aussi préoccupante que le foncier.
Nous cherchons également à comprendre, les questions fondamentales suivantes:
« Pourquoi, en dépit des efforts du colonisateur français, le droit foncier coutumier
ivoirien n'a pas fondamentalement évolué vers le droit de type occidental ? ». « Le droit
positif ivoirien en matière de foncier rural est-il une réponse adéquate et durable aux
problèmes actuels de la gestion du foncier rural en Côte d'Ivoire ? ».
Comment donc légiférer par écrit pour une population de tradition orale? La troisième
hypothèse pourrait concerner les frais pour l'obtention des titres de propriété qui étaient
hors de portée des populations. Comment faire rentrer dans le commerce un bien qui
participe du divin pour l'Africain ?
Notre étude portera sur l'étude de la propriété foncière concernant le foncier rural de
1893 à nos jours où la dernière loi concernant le foncier rural a été adoptée en 1998.
Toutefois, s'il existe un foncier rural, c'est qu'il existe aussi un foncier urbain. Le foncier
urbain qui pourrait se définir comme l'ensemble des terres du milieu urbain, présente un
intérêt certain quant à son étude, car il y a énormément de conflits et de désordre dans
ce domaine en Côte d'ivoire. Les désordres qui caractérisent la gestion urbaine sont du
fait de la multiplicité des acteurs, de l'insuffisance des infrastructures et équipements de
base dans les quartiers, du manque d'entretien des équipements et infrastructures
existants, de la faiblesse dans la production de logement, de la prolifération des
quartiers précaires et sous-équipés, du déséquilibre de l'armature urbaine et la forte
spéculation foncière dans les grandes villes comme Abidjan. Pour Joachim BEUGRE , «
toutes nos villes connaissent un développement sauvage et incontrôlé, avec son lot de
désordre urbanistique et architecturale, mais aussi son tribut de dysfonctionnements
socioéconomiques et culturels ». Selon lui, la ville qui est au cœur du développement
durable doit être synonyme de progrès, de modernité et de confort. Il a donc déploré
que de nos jours, la Côte d'Ivoire se retrouve dans une urbanisation peu enviable'.
Toutefois, notre étude ne portera pas sur cet aspect de la question foncière qui présente
un intérêt certain.
Le champ de notre étude porte essentiellement sur les droits de la propriété foncière en
milieu rural appelé aussi campagne. Le milieu rural ou la campagne désigne l'ensemble
des espaces cultivés ou habités, il s'oppose aux concepts de ville, d'agglomération ou
de milieu urbain. La campagne est caractérisée par une faible densité par rapport aux
pôles urbains environnant, par un paysage à dominante végétale notamment les
champs, les prairies, les forêts et autres espaces naturels ou semi-naturels, par une
activité agricole dominante, au moins par les surfaces qu'elle occupe et par une
économie structurée plus fortement autour du secteur primaire?
Nous excluons également de notre étude, l'étude du domaine public et des espaces
spécialement aménagés comme les forêts classées, les parcs nationaux et les
réserves. Ces espaces ne font pas, en principe, parties du domaine foncier rural, c'est-
à-dire des espaces susceptibles d'appropriation privée?. Alors que notre travail consiste
à étudier les rapports de l'homme avec les espaces susceptible d'appropriation.
Notre sujet de thèse ne traitera que de la propriété foncière dans le monde rural, aussi
bien de la période coloniale à la période post coloniale des peuples de Côte d'Ivoire. Le
droit de propriété foncière peut être étudié, au sens strict, comme un commentaire de la
coutume et des textes pris pour sa gestion. Dans un sens plus complet, il comporte
toutes les dispositions qui donnent une forme juridique aux pratiques liées directement
ou indirectement à la propriété foncière, c'est-à-dire la possession, la mise à disposition,
l'exploitation et la sécurisation de la terre.
Toutefois, la méthode de travail choisie pour l'étude des rapports de l'ivoirien avec sa
terre depuis la période coloniale à la période post coloniale, est la méthode dialectique,
parce que cette méthode nous semble plus complète, plus riche et la plus achevée des
méthodes pour aboutir à une analyse enrichissante. Elle est d'abord une attitude vis-à-
vis de l'objet: empirique et déductive, elle commande par là une certaine façon de
recueillir des données concrètes. Elle présente ensuite une tentative d'explication des
faits sociaux, c'est-à-dire qu'elle est directement liée à-la notion de totalité. Pour la
réalisation de la présente étude nous avons, dans un premier temps, explorer la
documentation existante sur la question du foncier en Afrique et dans les autres parties
du monde.
Et dans un deuxième temps, nous avons exploité les pratiques foncières des peuples
de Côte d'Ivoire présentées dans des ouvrages spécifiques, qui font la lumière sur les
différentes traditions ou coutumes foncières. Ce qui nous permet de percevoir les
mutations profondes enregistrées dans la gestion du foncier rural ivoirien de la période
coloniale à nos jours.
PREMIÈRE PARTIE
TITRE 1
Mais si le phénomène colonial est divers dans ses modalités et dans ses manifestations
pratiques, il est unique dans son principe. Et, quel que soit le tempérament du
colonisateur et le degré d'évolution du colonisé avant l'impact colonial, la colonisation
ne s'accommode d'autres rapports que de ceux de la subordination ; subordination
dans le domaine politique et économique du peuple colonisé au peuple colonisateur.
Elle repose sur le principe de l« exclusif » ou du pacte colonial. Selon le système de
l'exclusif « la colonie, sans discussion possible, devait se cantonner au double rôle de
déversoir et de réservoir. En tant que déversoir des produits industriels métropolitains,
la colonie devait s'interdire toute transformation industrielle, quelle qu'elle soit. En tant
que réservoir de denrées nécessaires à la métropole, la colonie était souvent exploitée
de façon irrationnelle »
La colonie ainsi conçue comme le complément de la métropole est organisée en
fonction des intérêts de celle-ci. Son économie est orientée selon la métropole, son
ordre social traditionnel modifié dans le sens des principes qui président à l'ordre social
métropolitain, en même temps que la religion du colonisateur offre au colonisé la seule
voie possible du salut. Tout ceci entraîne pour le pays colonisé de profonds
changements dont le bilan est difficile à dresser. Mais l'on peut montrer les influences
que la colonisation a pu exercer sur le système traditionnel et qui ont entraîné des
changements, des bouleversements importants dans l'ordre des rapports entre l'Africain
et la terre. Toutefois, l'une des premières difficultés que le colonisateur devrait affronter,
était de trouver la meilleure manière d'exploiter les terres des colonies. A cet effet, il
laissera penser dans un premier temps qu'il va respecter les coutumes foncières des
peuples colonisés, mais en réalité, il s'affichera comme propriétaire de ces terres.
La première installation de l'Administration française en Côte d'lvoire s'est faite par deux
traités. Celui du 5 février 1843 passé avec le roi Péter de Grand-Bassam et celui du 3
juillet 1843 passé avec le roi Attacla d'Assinie. D'autres traités analogues ont ensuite
été passés de 1844 à 1868 notamment avec les chefs de Tabou et de San Pédro et
avec le roi des Krou. Les deux traités de 1843 ont été négociés par le lieutenant de
vaisseau Fleuriot de Langle après qu'une ordonnance du 29 décembre 1842 du roi
Louis Philippe eut accordé un crédit extraordinaire pour les constructions de forts. Ces
traités stipulaient un respect absolu des coutumes. L'Administration a tout d'abord
respecté scrupuleusement ces dispositions dans la pratique' avant de s'en éloigner:
Par le traité du 5 février 1843, le roi Péter autorise la France à installer un fort à Grand-
Bassam sur un terrain de mille carrés cédés en toute propriété à la France. Le fort
Nemours est inauguré à Grand-Bassam le 28 septembre 1843. Par un traité analogue
du 3 juillet 1843 le roi Attacla accorde une autorisation similaire à Assinie où le fort
Joinville est inauguré le 29 juillet 18431. Le texte presque identique de ces deux traités
stipule que « le roi, les chefs et le peuple... se rappellent l'amitié et l'alliance qui a existé
de tout temps avec la nation française (au XVIle et au XVIlle siècle) amitié qui avait
porté les anciens chefs du pays à faire des concessions de terrains aux français, avec
le droit d'y bâtir des forts, droit dont ils ont déjà usé 2». Fleuriot de Langle déclare à
Grand-Bassam le 19 février 1843 aux chefs réunis : « En venant s'asseoir à vos foyers,
la France n'a d'autre désir que de vous voir partager avec elle le bénéfice d'une
civilisation » et précise dans son rapport au roi Louis-Philippe « Entraînés par la vérité
de l'exposition verbale que je leur fis, ils reconnurent la souveraineté de la France sous
la réserve de s'administrer directement et de conserver leurs coutumes ».
Moyennant ces conditions « les chefs signataires désirent se constituer en protectorat
puissant en se rangeant sous la souveraineté de la France et en concédant à celle-ci la
possession pleine et entière de tout leur territoire avec le droit d'y arborer ses couleur ».
Cette concession du territoire ne peut en aucune façon être considérée comme un
transfert à la France du droit de propriété sur le sol. Il s'agit d'une possession de
territoire au sens du droit international. D'ailleurs même si les traités utilisent
l'expression de transfert de propriété comme dans le traité de Francfort de 1871 en ce
qui concerne l'Alsace-Lorraine, il s'agit d'un transfert de souveraineté et non d'un
transfert de propriété du sol qui reste entre les mains des particuliers à l'exception des
biens du domaine. Il a d'ailleurs été admis, par une instruction ministérielle du 22
décembre 1843 que le transfert de souveraineté ne concerne que la « souveraineté
externe », impliquant une renonciation à conclure des alliances avec d'autres nations, la
souveraineté interne étant conservée par les chefs locaux. L'instruction ministérielle
déduit cette situation juridique du fait que les français, aux termes des traités ne sont
autorisés à construire que sur deux terrains de chacun mille carrés et lesdits terrains
sont cédés « en toute propriété ». On en déduit a contrario que tous les autres terrains
restent soumis au droit coutumier.
Le traité passé le 22 avril 1844 avec le roi Aka par le Commandant supérieur des
établissements de la Côte-d'Or est encore plus explicite. Le roi Aka autorise les français
à circuler librement sur ses terres et promet de leur concéder des terrains à bâtir. Les
autres traités passés ensuite avec les chefs de Bettié, d'Alangoua, de l'Indénié, de
Bondoukou et de Kong comportant des stipulations analogues qui n'autorisent aucun
doute quant à leur interprétation?
En application des dispositions de ces traités, l'Administration française a laissé aux
chefs locaux l'entière liberté de concéder des terres. C'est ainsi qu'Arthur Verdier, un
commerçant de La Rochelle, devenu ultérieurement le premier planteur de café de Côte
d'Ivoire, arrivé à Grand-Bassam en 1862, a traité directement avec les chefs coutumiers
ses acquisitions de terrains. Le 7 avril 1880 le roi Krinjabo Amatifou, lui cède
directement des terrains de culture à Elima. La même année Verdier obtient du roi
Amatifou l'autorisation d'exploiter l'or dans son royaume moyennant le versement au roi
d'une quote-part du métal précieux exporté. Le contrat est enregistré à la Rochelle le 7
janvier 18811. A l'Ouest, près de Tabou et de la frontière du Libéria, la même liberté est
laissée aux chefs coutumiers qui concèdent eux-mêmes des terrains aux commerçants
étrangers, notamment anglais. C'est ainsi, qu'un nommé Williamson, représentant de la
Société Woodin, fait établir sa convention passée avec le roi Mane de Béréby par le
notaire de Freetown le 21 octobre 1891.
Il est important d'analyser les circonstances de fait puis de droit, qui ont amenés
lAdministration française à ne plus respecter, de façon scrupuleuse, les coutumes
foncières alors que les traités qu'elle avait solennellement signés lui en faisaient une
obligation absolue. Deux périodes sont à distinguer, celle de 1843 à 1893 depuis
l'installation de l'administration coloniale jusqu'à la constitution de la Côte d'ivoire en
colonie autonome, puis celle de 1893 au décret du 20 mai 1955.
Devant ces abus, le Sous-Secrétaire d'Etat aux colonies décide que dorénavant il serait
seul compétent pour accorder des concessions rurales et forestières ou pour autoriser
l'installation de factoreries. Mais comme il ne modifie pas les conventions antérieures il
reconnaît la situation de fait privilégiée de Verdier qui avait déjà obtenu de nombreux
droit d'exploitation notamment en matière forestière entre la rivière Tanoé, la rive
gauche et le 7e parallèle.
Si une solution aussi radicale était peut-être justifiée en fait; pour mettre fin à une
situation intolérable, il n'en est pas moins vrai qu'en droit elle marque la fin du respect
absolu des droits fonciers coutumiers tel qu'ils étaient solennellement proclamés dans
les traités de protectorat de 18432. Mais il semble qu'en fait le respect des coutumes
foncières n'ait pas entièrement disparu et que le Gouverneur BINGER ait utilisé avec un
esprit de justice et d'équité les pleins pouvoirs qu'il s'est arrogé par l'arrêté du 10
septembre 1893. Il a toujours respecté les droits coutumiers dans la mesure ou ils
n'étaient pas un obstacle au développement.
L'arrêté BINGER est resté en vigueur jusqu'au décret du 30 août 1900ª qui l'a remplacé
en matière de domaine privé de l'État.
L'article fer dudit décret dispose que « les terres vacantes et sans maître » font partie
du domaine de l'Etat. On peut se demander si cette définition des droits de l'Etat
respecte les coutumes qui affirment comme nous l'avons vu qu'il n'existe pas en Afrique
de « terre vacante et sans maître». Les autochtones ne « peuvent admettre qu'une terre
n'ait aucun rapport avec un groupe humain.
Le coin le plus reculé de la brousse est sous la juridiction d'un chef quelconque »
Malgré cette contradiction formelle du décret du 30 août 1900 avec la coutume, il
semble qu'elle ait été respectée en fait, l'administration n'accordant des concessions
que sur des terrains éloignés des localités en dehors des zones d'extension ou de
jachère ou dans le cas contraire, accordant une indemnité pour les déguerpissements
Le décret du 23 octobre 1904 qui a remplacé celui du 30 août 1900 est plus
respectueux des coutumes. S'il reprend dans son article 10 la revendication par l'État
des « terres vacantes et sans maître », il précise que des terres formant la propriété
collective des autochtones ou que des chefs coutumiers détiennent comme
représentant des collectivités ne peuvent être cédées à des particuliers, sous forme de
vente ou de location qu'après approbation du Gouverneur.
Par ailleurs, l'administration a l'obligation d'accorder des « compensations» pour
l'occupation des terres coutumières nécessaires à la création de centres urbains ou à
des « constructions ou travaux d'utilité publique ». On estime donc que les droits
coutumiers ont une valeur qu'il faut indemniser.
Le décret du 15 novembre 1935 attribue en son article 1er à l'État français, outre les
terres vacantes et sans maître, les terres ne faisant pas l'objet d'un titre régulier et qui
sont « inexploitées ou inoccupées depuis plus de dix (10) ans». A priori, une telle
disposition ne devrait pas gêner ni choquer les détenteurs coutumiers puisque d'après
la plupart des coutumes le maître de la terre a « un droit de reprise, si la terre est
laissée en friche pendant dix (10) ans et plus; si elle est retournée à l'état de brousse,
notamment si les grands arbres ont repoussé »?. On peut donc considérer que l'Etat
français s'est substitué au maître de la terre sans heurter la coutume à ce point de vue.
Les heurts entre l'Administration et les détenteurs coutumiers venaient d'ailleurs, du fait
qu'elle attribuait souvent à des étrangers des terrains inexploités depuis plus de dix (10)
ans sans vérifier s'il s'agit de réserves d'extension des villages ou sans demander
l'accord des chefs coutumiers dans le cadre des tractations librement menées suivant
les directives données par l'article 5 du décret du 15 novembre 1935. En effet, l'article 5
donne des directives en ce qui concerne le respect des droits coutumiers en cas d'octroi
de concessions par l'Administration. La méconnaissance par lAdministration des
directives données par le texte semble avoir été grave dans certaines régions puisqu'en
1948, le décret du 15 novembre 1935 a été très critiqué notamment en Côte d'Ivoire au
cours de la cession du 27 novembre 1948 de l'Assemblée territoriale.
La présomption de propriété de l'État des biens vacants et sans maître est supprimée
par une définition restrictive du Domaine de l'État qui résulte de l'article 1er lequel
dispose que le « Domaine privé immobilier de l'Etat...est constitué par les biens et droits
immobiliers détenus ... dans les formes prévues par le Code civil ou le régime de
l'immatriculation ». Pas de titre, pas de propriété, telle est la règle nouvelle. Notons
toutefois que l'article 713 du Code civil n'est pas abrogé puisqu'il attribue à l'État la
propriété des « biens qui n'ont pas de maître ». L'article 13 du décret du 20 mai 1955
dispose que « demeure applicable l'article 713 du Code civil sous réserve des
dispositions spéciales contenues dans le présent décret ».
En définitive le décret du 20 mai 1955 n'a rien eu à changer dans les principes pour
réaliser sa reforme. Il lui a suffi de renverser la charge de la preuve en revenant au
principe élémentaire du droit commun qui impose la charge de la preuve au demandeur.
On ne voit pas par quelle aberration la jurisprudence a pu estimer que les décrets du 30
août 1900, du 26 octobre 1904 et du 15 novembre 1935 créaient au profit de l'État une
présomption de propriété qu'il appartenait au détenteur coutumier de renverser. Telle
n'est pas l'interprétation de la jurisprudence en France où la charge de la preuve de la
vacance et de l'absence de maître incombe toujours au domaine demandeur. On ne voit
pas pourquoi la jurisprudence a pris une position diamétralement opposée Outre-mer.
Et encore a-t-elle atténué les prétentions de l'Administration qui affirmait qu'un bien est
sans maître dès qu'il ne comporte pas de titre de propriété, sans tenir compte du fait de
la possession et de l'emprise matérielle.
Un arrêt du 29 décembre 1916 de la cour d'appel de l'A. O. F. a tout de même contré
cette prétention en admettant que les détenteurs coutumiers en possession de leurs
biens par des cultures n'avaient pas à justifier de titre, qu'ils étaient défendeurs au
procès et qu'il appartenait à l'État d'apporter la preuve de la propriété. L'Etat n'ayant pu
présenter aucune preuve de ces prétentions a été débouté de ses prétentions?.
CHAPITRE 2:
LA PROCÉDURE D'ACQUISITION DE LA
PROPRIÉTÉ D'UNE TERRE RURALE À L'ÉPOQUE
COLONIALE
Dans le souci de consolider les droits de propriété et permettre ainsi l'installation des
agriculteurs européens dans les colonies, l'Administration coloniales a essayé
successivement plusieurs méthodes avec plus ou moins d'efficacité pour identifier et
constater les droits fonciers coutumiers.
Le colonisateur est parti de la constatation des droits fonciers coutumiers par leur
transformation en concessions domaniales, à la création d'un certificat administratif de
détention coutumière, en passant par la constatation écrite des conventions
coutumières.
Certains auteurs n'admettent pas cette interprétation donnée par le Gouverneur général
Carde dans sa circulaire du 4 décembre 1924. Jean-CHABAS, par exemple, estime que
« la preuve du droit, qui doit accompagner la réquisition d'immatriculation, résulte d’un
certificat administratif délivré après enquête publique ». Pourtant il ne semble pas qu'un
procès-verbal d'enquête puisse constituer la preuve d'un droit foncier dans le régime
foncier de l'immatriculation.
La preuve de l'existence d'un droit ne peut résulter que de l'absence d'opposition au
cours de la procédure, ou du rejet de l'opposition par jugement du Tribunal.
Pour mettre fin à ces malentendus, l'Administration a mis au point une véritable
procédure de constatation des droits fonciers coutumiers par le système du livret
foncier.
S'agissant des motifs et des buts poursuivis par le décret du 8 octobre 1925, c'est le
constat d'échec du régime de l'immatriculation crée par le décret du 20 juillet 1900 et
rendu accessible aux détenteurs coutumiers par le décret du 24 juillet 1906, qui a
justifié la prise du décret du 8 octobre 1925. En effet, le Gouverneur constate que le
régime foncier de l'immatriculation des deux décrets suscités, « n'a pas reçu (de leur
part) tout l'accueil qu'on en escomptait. L'échec est imputé à la « complexité de la
procédure », aux frais qu'elle entraîne et aux « dispositions parfois contraires à leurs
habitudes sociales ». Il en est résulté « une répugnance à rechercher le bénéfice du
régime établi par le décret du 24 juillet 1906 ».
Le but essentiel du décret du 8 octobre 1925 était non seulement, de faire face à cet
échec du régime foncier de l'immatriculation en le remplaçant par un régime foncier plus
accessible aux détenteurs coutumier. Mais aussi, le désir de munir les intéressés d'un
titre plus conforme aux coutumes, obtenu a moindres frais et qui consolide les droits
coutumiers en les protégeant de toute éviction et « spoliation parfois possible d'après la
législation de 1906 ». Le but était également d'une part, de créer une « sorte de
cadastre » général de l'occupation du sol étant donné « l'accroissement de surfaces
cultivées » et la nécessité de prévenir les litiges relatifs aux limites des exploitations
agricoles. Et d'autre part, la délivrance d'un livret foncier coutumier pour attacher les
détenteurs coutumiers « davantage à leur sol » et de les habituer aux procédures
écrites afin de les acheminer progressivement vers le régime de l'immatriculation
destiné un jour à devenir le régime foncier unique. DOUBLIER signale en outre le désir
du législateur de protéger les détenteurs coutumiers contre « les revendications
abusives de l'État sur les terres prétendues vacantes et sans maître ».
S'agissant des moyens et les résultats du décret du 8 octobre 1925, l'article 1er dispose
que les détenteurs coutumiers « ont la faculté de faire constater et affirmer leurs droits
au regard de tous tiers moyennant l'observation des dispositions suivantes». Une
requête verbale ou écrite est adressée par le requérant au représentant de
l'Administration. Une enquête est ensuite effectuée sur place en présence du chef et
des notables afin de révéler l'existence éventuelle de droits opposables à ceux
revendiqués par le demandeur. Il est dressé procès-verbal de cette enquête. A partir de
la date dudit procès-verbal d'enquête un délai de 3 mois est accordé pour recueillir les
oppositions éventuelles. En cas de litige, il est statué par le tribunal coutumier. En cas
d'absence d'opposition ou de mainlevée des oppositions par jugement du tribunal
coutumier, les pièces établies sont « numérotées et réunies en un livret ». Cependant,
le Gouverneur général prévient dans la circulaire d'application du 18 novembre 1925
que « le nouveau titre foncier n'est pas un titre de propriété au sens de notre Code ».
Les renseignements du livret foncier coutumier sont en outre mentionnés sur le
« registre spécial ». D'après l'article 5, le livret foncier « ainsi obtenu par le requérant a
la valeur des actes conclus dans la forme établie par le décret du 2 mai 1906 pour les
conventions » entre détenteur coutumier et « confirme son possesseur dans les droits
qu'il énumère ». Ici réside l'aspect fondamental de la réforme. Les droits constatés sont
ceux de la coutume. Ils ne subissent ni modification ni novation du fait de leur
inscription sur le registre spécial: comme en droit coutumier, le livret foncier coutumier
ne vaut que « tant que dure l'occupation effective du bénéficiaire ou de ses ayants
droits ». En effet, dans la coutume aussi les droits d'usage deviennent caducs par le
non-emploi et sont soumis à une nouvelle distribution de la part du chef de la terre
Après délivrance du livret foncier son titulaire, s'il remplit les conditions de mises en
valeur permanente, ne risque plus aucune dépossession sauf par jugement (article 6).
Les droits ainsi constatés sont ensuite placés dans un circuit juridique de droit écrit.
D'après l'article 7: « Tous faits, conventions ou sentences ayant pour effet de constituer,
transmettre, déclarer, modifier ou éteindre un des droits ainsi constitués, d'en changer
le ou les titulaires ou les conditions et dont les intéressés veulent faire constater
l'existence donnent lieu à une inscription qui est reproduite sur le registre spécial et sur
le titre remis au détenteur ; un feuillet nouveau étant accolé au livret foncier comportant
les pièces justificatives de ces opérations ». L'article 12 prévoit le cas de plusieurs
codétenteurs et exige dans ce cas qu'une convention établie d'après le décret du 2 mai
1906 précise au préalable le mode d'occupation et d'administration qui régit l'immeuble.
Pour toutes les applications du décret du 8 octobre 1925, les tribunaux coutumiers sont
exclusivement compétents.
Relativement aux résultats obtenus par le décret du 8 octobre 1925, il faut souligner
que le décret du 8 octobre 1925, prorogé sans. limitation de durée par le décret du 20
décembre 1933, a été un échec en ce sens qu'il a été très peu utilisé par les détenteurs
coutumiers. Ces derniers ne voyaient pas l'utilité de s'encombrer de procédures
puisque de toute façon leurs droits coutumiers sont reconnus et que le livret foncier
coutumier n'ajoute rien à leurs droits. S'ils commencent des procédures c'est pour
obtenir ce qu'ils appellent un titre foncier « véritable », celui de l'immatriculation obtenu
plus simplement par le certificat administratif.
Du côté de l'Administration, l'indifférence était tout aussi grande. D'une part, l'absence
de plan obligatoire prévue par l'article 4 du décret rendait impossible les vérifications du
Service des Domaines en ce qui concerne la sauvegarde des droits de l'Etat ou de
titulaires de titres fonciers établies d'après le régime de l'immatriculation. La
recommandation de la circulaire du 8 novembre 1925 relative à l'établissement d'un
plan ou tout au moins d'un « croquis très net», en vue de bien individualiser les terres
en prévision de la confection ultérieure du cadastre n'a pas été suivie la
plupart du temps. Il en résulte que les rares livrets fonciers créés sont inutilisables.
D'autre part, les Administrations occupées par ailleurs ne montraient aucun zèle à
bousculer les populations vers des procédures qu'elles ne recherchaient pas. Le
Gouverneur général reconnaissait d'ailleurs que « certaines circonscriptions vont
recevoir ainsi un surcroît de travail » qu'il ne se dissimule pas et qui ne saurait l'arrêter.
Mais, en raison sans doute d'une information insuffisante, d'une faible pénétration de
l'administration dans les milieux ruraux, peut-être aussi d'une certaine réticence à une
clarification foncière, le dispositif du décret du 8 octobre 1925 n'a pas connu un succès
opérationnel. Cet autre échec dans l'organisation d'un régime foncier, après celui du
code civil et celui de l'immatriculation a poussé l'Administration à la discrétion en la
matière. Aucun nouvel essai en la matière n'a été tenté par l'Administration jusqu'à ce
que la loi du 14 août 1954 ait donné au Gouvernement des pouvoirs spéciaux afin de
prendre des « mesures propres à favoriser l'expansion économique », notamment par
des mesures de « réorganisation foncière ». Dans le cadre de ces pouvoirs spéciaux a
été pris le décret n°55-580 du 20 mai 1955 qui s'est substitué à celui du 8 octobre 1925
en créant une nouvelle procédure de constatation des droits fonciers coutumiers.
Après cette enquête et ces constatations sur place, l'article 6 exige que « la demande
de constatation des droits fonciers et un résumé sommaire des constatations soient
publiés par placards et insérés au Journal Officiel ». Pour compter de la date de cette
insertion les oppositions sont encore recevables pendant un mois.
Parallèlement à cette enquête publique les copies des pièces de la procédure sont
transmises à l'Administration des Domaines « pour opposition éventuelle dans l'intérêt
du Domaine ou pour un motif de légalité ». En cas de litige, les jugements rendus en
premier ressort « sont de plein droit communiqués au Procureur de la République qui
peut, dans un délai d'un mois, courant à compter du jour de la réception au Parquet
desdits jugements, interjeter appel dans l'intérêt du Domaine ».
Le livret est établi en triple original, un premier original est conservé au Greffe du
Tribunal du second degré; le deuxième original, qui peut être établi sur timbre, est remis
au titulaire des droits constatés ou au représentant qualifié de la collectivité titulaire; le
troisième original est adressé au Conservateur de la Propriété Foncière pour
transcription. En cas de discordance des divers originaux, celui de la conservation
foncière fera seul foi (article 9, al. 4).
Les titres délivrés après la procédure sus indiquée ont une valeur de « titres
authentiques» alors que ceux du décret du 8 octobre 1925 n'avaient, d'après son article
5, qu'une valeur d'acte sous seing privé suivant l'article 1322 du Code civil. Les droits
ainsi constatés sont en outre opposables aux tiers. Mais il ne s'agit pas d'une
authenticité comparable à celle de titres fonciers du régime de l'immatriculation « parce
que la preuve des droits portés sur le livret foncier n'est pas inattaquable et que les
énonciations qui y sont portées peuvent être contredites, à la différence de celles
portées au titre foncier, qui sont, en principe intangibles »
L'un des avantages du livret foncier coutumier du décret du 20 mai 1955 réside dans les
dispositions relatives à la mise à jour de ce livret. En effet, les modifications dans les
droits doivent être constatés par acte soit authentique, soit établi dans les formes
prévues dans le décret du 2 mai 1906, étant précisé que la forme authentique notariée
est obligatoire pour les personnes de statut civil, sous peine de nullité (article 11du
décret du 10 juillet 1956). Tous les avantages et les progrès réalisés par le décret du 20
mai 1955 n'ont pas empêché son échec. En effet, le décret du 20 mai 1955 n'a pas
connu un début d'application en Côte d'Ivoire pour diverses raisons. D'une part, les
modifications constitutionnelles intervenues avec l'autonomie interne des décrets du 4
avril 1957; avec la création de la République de Côte d'Ivoire dans le cadre de la
constitution française du 4 octobre 1958 et avec la proclamation de l'indépendance du 7
août 1960, n'ont pas permis aux autorités et aux services de disposer de suffisamment
de temps pour se pencher sur ces problèmes fonciers. Dans ces conditions les
règlements locaux d'application n'ont pas été pris. Les. conditions de mise en valeur de
l'article 5, premier alinéa du décret du 10 juillet 1956, n'ont pas fait l'objet d'une
délibération de l'Assemblée territoriale. Les membres de la commission des constats
n'ont pas été désignés. D'autre part, la circulaire ministérielle du 12 septembre 1957 n'a
pas été très encourageante pour les services responsables.. puisque le ministre les
prévenait que « la procédure prévue par le décret du 10 juillet 1956 n'est pas d'une
extrême simplicité » soulignant seulement qu'elle « ne parait pas devoir être plus longue
qu'antérieurement », qu'elle donne aux titres « une force probante absolue» et qu'elle
permet le passage au régime de l'immatriculation. La conclusion de la circulaire n'est
pas plus encourageante puisque le ministre ne se dissimule nullement les difficultés
pratiques de l'application de la réforme foncière et domaniale.
Trois difficultés pratiques ont notamment été repérées à première lecture du décret et
ont retardé puis finalement empêché la mise au point des règlements d'application. Il
s'agit de la nécessité de créer trois originaux des livrets fonciers, de transcrire les livrets
à la Conservation Foncière et d'intégrer les plans dans le plan foncier. En effet,
l'obligation d'établir chaque livret coutumier en trois originaux, l'un pour le titulaire des
droits, l'autre pour le tribunal coutumier, le troisième pour le Conservateur de la
Propriété Foncière, alourdit considérablement le travail matériel dès la
• naissance à la vie juridique écrite du droit coutumier ainsi constaté.
Mais l'obligation de mettre à jour les trois originaux à chaque inscription de droits
nouveaux est encore plus lourde de conséquence. L'expérience du régime foncier de
l'immatriculation le prouve. Il ne comporte qu'un seul titre foncier et une seule copie. Et
pourtant la mise en concordance de la copie avec l'original s'avère souvent impossible
devant la négligence des particuliers à conserver leurs documents fonciers. Il faut alors
engager la procédure de perte et de délivrance d'un duplicata d'après les dispositions
de l'article 124 du décret foncier. Il semble impossible de retrouver facilement trois
originaux. Il est vrai que l'article 9 in fine pourrait donner une solution à ces difficultés
puisqu'il dispose « qu'en cas de discordance des divers originaux celui de la
Conservation Foncière fera seul foi ». La pratique aurait fini par utiliser cette solution de
facilité, toutefois dangereuse pour le crédit public si le titulaire du doit utiliser pour la
rédaction d'actes un livret non mis à jour. Cette hypothèse n'est pas théorique
puisqu'elle s'est déjà rencontrée dans le régime de l'immatriculation, un propriétaire
ayant obtenu une hypothèque de 1er rang au vu d'une copie non mise à jour que
d'après l'original du titre foncier, il s'agissait d'une hypothèque de 2e rang. Dans le
régime foncier de l'immatriculation l'article 153 est pourtant explicite : il est interdit de
modifier l'original sans modifier en même temps la copie, la concordance doit être
absolue, sauf pour quelques actes unilatéraux.
Une troisième difficulté pratique concerne le Service du Cadastre créé en Côte d'Ivoire
par la loi des finances du 17 février 1962; le problème se serait posé dans les mêmes
termes que pour la Conservation Foncière. Les mappes foncière auraient dû recevoir
par report en plus des titres fonciers classiques les terrains objets de livrets fonciers
coutumiers. Il aurait fallu ajouter sur le plan un signe spécial aux numéros des terrains
objets d'un livret foncier coutumier pour le distinguer des titres fonciers immatriculés. Ou
bien, il aurait fallu créer de nouvelles mappes spéciales pour les livrets fonciers
coutumiers. Mais dans ce cas, il aurait été nécessaire de créer une concordance pour
éviter les chevauchements. Et s'il y a chevauchement, il faudrait que le législateur
précise si la préférence doit être donnée au titre foncier ou au livret foncier?
La dualité des régimes fonciers créait déjà un problème. Mais il y avait simplement
coexistence, le Service de Domaines étant compétent pour le titre foncier et
l'Administration générale pour les livrets fonciers. Avec la réforme du décret du 20 mai
1955, la dualité pénètre à l'intérieur même des conservations foncières. C'était peut-être
la complication la plus grave du nouveau système. Toutefois, cette difficulté pratique ne
s'est pas présentée étant donné qu’aucun texte d'application n'a été pris et cette partie
du décret du 20 mai 1955 est en conséquence restée lettre mortel.
Et pourtant cette réforme foncière et domaniale de 1955-1956 constitue une belle
construction juridique sous forme d'essai de résoudre le problème de la stabilisation des
droits fonciers par des méthodes de droit privé en partant de la coutume dont le respect
absolu est solennellement proclamé et en s'efforçant de la faire évoluer vers
l'appropriation individuelle considérée comme source de développement économique.
Ainsi, toujours, dans le souci de protéger les détenteurs coutumiers contre les
entreprises privées d'accaparement et d'assurer une meilleure répartition des terres
pour améliorer la production agricole et surtout de promouvoir le plus rapidement
possible l'évolution de la tenure coutumière vers la propriété privée, le régime de
l'immatriculation a été adopté. C'est ce régime qui a finalement triomphé car apprécié
des détenteurs coutumiers.
L'immatriculation constitue une preuve absolue des droits de la personne qui l'a
requise. Elle correspond à la publication sur les livres fonciers, à un compte ouvert pour
chaque immeuble, des droits de propriété et de tous les autres droits réels qui s’y
rapportent, ainsi, que des modifications de ces mêmes droits.
Le système du livre foncier tel que nous le connaissons aujourd’hui, est le fruit d'un long
et douloureux cheminement. Il a fallu des siècles de recherche du régime foncier idéal
pour aboutir à la fin du XIXe siècle à la création d'un livre foncier dans un pays
francophone, en l'occurrence la Tunisie en 1885. L'expérience Tunisienne s'étant
révélée satisfaisante, elle allait être tentée à Madagascar en 1897, puis au Congo
français en 1899 et enfin en Côte d'ivoire par un décret du 20 juillet 1900. Ce livre
foncier s'inscrit dans le système de livre foncier conçu par Sir Robert TORRENS en
1858 et expérimenté en Australie du Sud.
En effet, Sir Robert TORRENS, ancien Directeur des douanes, devenu Directeur de
l'Enregistrement en Australie du Sud a réussi à faire adopter dans cet état son projet
d'organisation de la publicité foncière devenu le Real Property Act du 2 juillet 1858. Ce
texte porte création d'un système de publicité des droits fonciers par inscription sur un
livre foncier. En résumé, la preuve de la propriété est créée par inscription sur un
registre après une enquête de 3 mois. La propriété se trouve donc consolidée après un
délai de 3 mois alors que le Code civil exige pour la consolidation du droit de propriété
immobilière la prescription trentenaire de l'article 2262 ou au minimum la prescription,
de 10 à 20 ans de l'article 2265 s'il y a acquisitions par « juste titre » et bonne foi de la
part de l'acquéreur. Ce n'est que pour les meubles que l'article 2279 n'exige pas de
délai de prescription. La possession vaut preuve de la propriété sauf en cas de vol
démontré, où la prescription est de trois ans.
TORRENS reconnaît s'être inspiré des principes du droit germanique et notamment des
coutumes traditionnelles des villes hanséatiques. Le système TORRENS est fondé sur
quatre principes, celui de la légalité (the mirror principle), de la publicité absolue (the
curtain principle), de la force probante (the insurance principle), et de la spécialité.
Malgré les préjugés défavorables de CHAMBAUD, malgré son rejet a priori du système
Torrens, l'idée de l'utiliser pour résoudre les litiges insolubles signalés par messieurs
NAUDOT, DOUBLIER et EPINAY, fait son chemin. En 1889, se réunit à Paris le congrès
international de la propriété foncière qui a préconisé dans ses séances du 8 au 14 août
1889, l'introduction en France de la publicité des droits immobiliers par le système des
livres fonciers
Par décret du 30 mai 1891 a été institué en France, où le Code civil ne donne pas plus
de sécurité à la propriété et au crédit qu'Outre-mer, une « commission extra-
parlementaire du Cadastre » composée de 76 membres pour l'étude des questions
soulevés par la réforme du Cadastre et de la publicité foncière. Cette commission,
après avoir siégé de 1891 à 1905 se sépara le 16 mars 1905, « déposant ses
conclusions dans des résolutions, des dispositions réglementaires, des vœux, surtout,
dans trois avant-projets de loi sur la réfection ou la révision et la conservation du
Cadastre, sur les privilèges et hypothèques et sur l'institution des livres fonciers ».
L'ensemble de ces documents forme 9 gros volumes.
Malheureusement les trois projets n'ont jamais été soumis au
Parlement, mais la riche documentation ainsi rassemblée a été utilisée pour introduire
le système du livre foncier en Côte d'ivoire par le décret du 20 juillet 19001.
En Côte d'Ivoire, l'accès aux livres fonciers n'était prévu que pour les immeubles
appartenant à des européens ou descendant d'européens ou à des autochtones
naturalisés français, c'est-à-dire ayant adopté le statut personnel du Code civil; quant
aux autres immeubles détenus par des personnes ayant conservé leur statut personnel
coutumier, ils restent régis d'après l'article 2 « par les coutumes et usages locaux pour
tout ce qui concerne leur acquisition, leur conservation et leur transmission ». Cette
disposition ivoirienne a été vivement critiquée alors que l'article 2. alinéa 2 du décret
sénégalais accorde aux autochtones « qui le désirent la faculté de faire immatriculer
leurs immeubles ». En faite « libéralisme» sénégalais n'était qu'apparent, car pour que
'immatriculation des immeubles des détenteurs coutumiers fut possible, il faillait d'après
ce décret que les droits coutumiers grevant ces immeubles eussent subi une
transformation qui les rendit justiciables du droit civil français. « Seuls auraient pu
bénéficier au nouveau régime les autochtones qui ont obtenu du Gouvernement
français un acte de concession en bonne et due forme ou qui ont valablement interverti
leur titre initial, de sorte que cette disposition, en apparence très libérale, n'aurait pu
recevoir qu'une application excessivement restreinte. Il semble que les possesseurs
autochtones sénégalais n'ont pas demandé d'acte de concession au Gouvernement,
par application de l'arrêté Faidherbe de 1865. Ils ne se sont pas d'avantage conformés
aux prescriptions de l'article 2238 (sur l'interversion des titres). L'on peut donc conclure
qu'à la vérité l'accès des livres fonciers était, d'une part, très difficile aux autochtones
sénégalais, et d'autre part refusé aux ivoiriens
L'accès des détenteurs coutumiers ivoiriens aux livres fonciers sera l'œuvre du décret
24 juillet 1906 qui remplacera le décret du 20 juillet 1900. Toutefois, le décret du 20
juillet 1900 va poser des principes essentiels pour la sécurisation de la propriété
foncière.
A: Création d'un titre de propriété définitif et
inattaquable par l'immatriculation
Le titre foncier créé par l'immatriculation sur le livre foncier est définitif et inattaquable,
formant le point de départ unique de tous les droits réels existant sur l'immeuble au
moment de l'immatriculation (article 36). En d'autres termes tous les droits antérieurs
sont définitivement purgés. À dater de l'immatriculation, aucun droit réel, aucune cause
de résolution du chef des propriétaires antérieurs ne peut être opposée au propriétaire
actuel ou à ses ayants cause (article 36). Le délai pour faire opposition joue en
définitive le rôle de la prescription du Code civil. Après expiration du délai pour faire
opposition, la prescription est acquise au demandeur qui détient alors un titre opposable
à tous. Toutefois, d'après l'article 38, les personnes dont les droits auraient été lésés par
suite d'une immatriculation, s'ils ne peuvent plus se pourvoir par voie d'action réelle,
peuvent néanmoins, en cas de dol, engager une action personnelle en indemnité contre
le responsable du dommage.
La procédure d'immatriculation est donc judiciaire. Mais le décret du 24 juillet 1906 qui
viendra remplacer celui du 20 juillet 1900, ne fera intervenir le juge qu'en cas de litige.
B: Inscription des droits réels nés postérieurement à
l'immatriculation pour les rendre opposables aux tiers
Les droits réels nés postérieurement à l'immatriculation peuvent être publiés (il n'y a
pas d'obligation à ce sujet dans ce premier décret foncier) par le Conservateur au vu
d'un acte soit authentique, soit sous seing privé. Si l'acte est sous seing privé les
signatures doivent être légalisées (article 44). Aucun droit n'est opposable aux tiers de
bonne foi s'il n'est pas inscrit, à l'exception des privilèges généraux de l'article 2101 du
Code civil. Il en est de même des privilèges du Trésor (article 41). Les hypothèques
légales et judiciaires sont supprimées (articles 47). Les inscriptions d'hypothèques
conventionnelles sont valables pour la durée de l'hypothèque (article 45). Contrairement
à la procédure d'immatriculation qui est judiciaire, la procédure d'inscription des droits
réels nés postérieurement à l'immatriculation est purement administrative, de la
compétence exclusive du Conservateur.
Contrairement également à l'immatriculation, qui a un effet définitif et inattaquable, les
inscriptions peuvent faire l'objet d'une demande d'annulation ou de modification.
Toutefois, ces modifications ou annulations ne peuvent en aucun cas préjudicier aux
tiers de bonne foi (article 42).
Ce décret du 20 juillet 1900, malgré la sécurité de la propriété qu'il confère, n'eut aucun
succès et ne fut pratiquement pas utilisé étant facultatif. Sans doute parce que le
préjugé favorable au Code Civil était encore tenace parmi les propriétaires comme il
l'était chez M. CHAMBAUD, Conseiller à la Cour, dans son rapport de juillet
1889. GRACH signale que le Gouvernement général « très mortifié » de l'échec de
1900 et 1901 eut à cœur d'apporter à ces décrets toutes les modifications désirables
pour les faire accepter.
Dans ce but, l'administration se livra à une étude approfondie des coutumes locales,
afin d'obtenir une connaissance suffisante de la propriété foncière autochtone et de
l'application qu'on pourrait lui faire de la législation australienne'. On fit appel à la
collaboration de M. BOUDILLON, alors inspecteur des domaines à Dakar qui rédigea
un avant-projet ainsi qu'un rapport explicatif le 1er mai 1905. Cet avant-projet à peine
modifié devint le décret du 24 juillet 1906 qui se substitue au décret du 20 juillet 1900
qui eut si peu de succès. Mais peu de temps après sa promulgation ce décret est
déclaré inconstitutionnel, donc inopérant par l'arrêt du 21 mai 1909 de la Cour d'Appel
de l'A. O. F. Comme conclut GRACH : « décidément, l'Administration joue de malheur
avec le régime de la propriété foncière »?. Toutefois, l'arrêt du 21 mai 1909 de la Cour
d'Appel de l'A. O. F. a été cassé par la Cour de Cassation par un arrêt du 10 juillet
19123 , de sorte que le décret du 24 juillet 1906 a pu dérouler ses effets bienfaisants en
créant la sécurité de la propriété par l'immatriculation, faisant reculer peu à peu le
champ d'application du régime du Code civil dont l'insécurité dans les origines de la
propriété.
Ainsi le décret du 24 juillet 1906 comporte par rapport au décret du 20 juillet 1900 trois
innovations principales relatives à l'accès des détenteurs coutumiers aux livres fonciers,
à la forme administrative de l'immatriculation en l'absence de litige et au recours
possible en cassation dans certains cas. En effet, aux termes de l'article 4
« l'immatriculation des immeubles est autorisée quel que soit l'état ou le statut des
propriétaires ou détenteurs ».
Cette réforme donne satisfaction aux nombreuses réclamations des détenteurs
coutumiers qui se plaignaient de ne pas pouvoir rendre authentique leur occupation, de
ne pas pouvoir obtenir de prêts hypothécaires et de ne pouvoir vendre leurs terres. La
sécurité est donnée aux détenteurs coutumiers par l'article 58 qui dispose que par
l'immatriculation les droits d'usage sont consolidés et que leur sont conférés « les droits
de disposition reconnus aux propriétaires par la loi française ». Désormais tout Africain
pouvait faire immatriculer sa terre. L'égalité est établie entre Français et Africain
relativement à la terre.
Enfin, le décret du 20 juillet 1900 n'autorisait aucun recours en cassation (article 25).
Par contre, l'article 90 du décret du 24 juillet 1906 dispose que les décisions rendues en
matière d'immatriculation sont susceptibles de recours en cassation, mais seulement
sur pourvoir du ministère public, en cas de violation des dispositions légales en la
matière. Toutefois, cette possibilité du recours en cassation est fort limitée, étant donné
qu'elle n'est offerte qu'au ministère public; les détenteurs coutumiers ne peuvent
directement se pourvoir en cassation. Après 20 ans d’application quelques difficultés
ont nécessité la refonte du décret du 24 juillet 1906. Ce fut l'œuvre du décret 26 juillet
1932.
Le décret foncier du 26 juillet 1932 est resté en vigueur jusqu'en 1998. Soit près de 66
ans. Il ne marque par une rupture avec le décret du 24 juillet 1906 qui lui précède. Une
seule innovation mérite d'être soulignée, celle du retour à la purge des hypothèques par
le tiers détenteur sur expropriation forcée. Tous les établissements de crédit foncier en
réclamaient le rétablissement' BOUDILLON, dans son rapport du 1er mai 1905, avait
cru pouvoir supprimer purement et simplement la procédure de purge des hypothèques
du Code civil sous prétexte qu'elle était trop compliquée et inutile. Cette thèse à été
retenue par le législateur du décret du 24 juillet 1906. Il estime que la purge des
hypothèques n'a de valeur que dans un régime qui admet des hypothèques occultes et
générales et non lorsque l'hypothèque est spécialisée et publiée sur un livre foncier et
signale qu'elle n'existe ni dans l'Act Torren ni dans la loi allemande. Il ajoute, en citant le
Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, Noël PARDON, que la purge, si elle est faite en
période de baisse des prix, diminue le gage et donc crée un risque qui nuit au crédit. Et
BOUDILLON conclut que la « la suppression de la purge est une des conditions
essentielles du nouveau régime » Mais les établissements de crédit n'ont pas accepté
cette argumentation et ont demandé pendant 10 ans le rétablissement de la purge des
hypothèques par le tiers détenteur sur expropriation forcée. Ce fut l'œuvre des articles
54 à 81 du décret du 26 juillet 1932. Ce texte constituait, du fait de la sécurité qu'il
donnait à la propriété et donc au crédit, le régime foncier non seulement le mieux
adapté aux besoins de l'A. O. F. mais aussi le meilleur dans l'absolu.
Toutefois, en Afrique noire, l'immatriculation foncière n'a pas connu de succès. Les
cultivateurs africains ont d'une façon générale boudé la procédure qui leur était offerte.
Diverses raisons ont été données pour expliquer cette attitude négative?. D'abord le
taux élevé des droits d'immatriculation et puis l'insuffisance du personnel technique.
Ces causes ont certainement leur part, mais la raison essentielle est ailleurs. Elle réside
dans l'attachement de l'Africain à la tradition et dans la solidarité familiale.
En effet, la coutume négro-africaine ignore l'appropriation du sol; dans l'esprit africain,
le droit de propriété appliqué à un objet quelconque réside dans le travail qui a produit
l'objet ou l'a fait acquérir. La terre ne peut être considérée comme le produit d'un travail
humain. La terre comme le ciel et la mer appartient à des divinités ou à des génies. Les
droits coutumiers sur la terre ont pour origine une sorte de pacte conclu avec la divinité
du sol afin d'en permettre l'usage à la collectivité.
Les droits fonciers sont donc nés et sont conservés sans preuve par écrit, sans titre. Le
cultivateur est un simple usufruitier, il n'a pas la notion de la valeur vénale de la terre et
entend la travailler pour vivre le mieux possible sans aucune idée spéculative. La terre
est donc inaliénable et collective
TITRE 2
CHAPITRE 1:
SECTION I: LA TRANSFORMATION DE LA
FAMILLE
Le maintien de l'individu dans son groupement familial comme condition même de son
existence conserve à la terre son caractère de bien collectif. Et les droits que l'individu
peut y exercer n'existent qu'autant que celui-ci appartient à la communauté familiale qui
la détient. Dans l'ordre social traditionnel, l'usage que l'individu fait de la terre est
subordonné aux intérêts du groupement familial dont il est membre, et c'est cette
soumission de l'individu au collectif qui confère sa légalité à l'usage que les membres
d'une même famille font de leurs terres. Actuellement cet ordre des choses se renverse
et la valeur des actes individuels dépend de l'intérêt qu'ils présentent pour leur auteur.
C'est une conséquence de la désintégration de la famille de type traditionnel. En effet,
la famille traditionnelle africaine, la famille dite élargie, connaît des difficultés dans sa
cohésion du fait de l'arrivée du colonisateur. Ce dernier va introduire la culture des
plantes d'exportation qui va progressivement se substituer à la culture des produits
vivriers, ce qui aura pour conséquence la transformation des droits familiaux sur la
terre.
La terre était un bien collectif. Pour certains auteurs l'inaliénabilité de la terre selon eux,
est une conséquence de la nature collective des droits exercés sur la terre. La nature
collective de ces droits s'oppose à ce qu'un individu puisse en disposer au mépris des
intérêts de la collectivité dont il est membre. La collectivité se retrouverait sans terre si
chaque membre de celle-ci pouvait de son propre chef disposer de la terre ancestrale.
Cela mettrait en péril la survie des générations futures.
Cette théorie explique que les individus titulaires de droits fonciers ne peuvent pas
aliéner ceux-ci. L'attribution de droits particuliers et à titre individuel ne fait pas perdre à
la terre son caractère collectif. Chaque parcelle mise à la disposition d'un membre du
groupement ne devient pas le bien de ce membre. La terre, bien collectif, ne
s'individualise pas malgré les droits individuels qui peuvent s'y exercer. De ce fait,
l'individu ne peut valablement pas aliéner les droits particuliers dont il est titulaire sur la
terre?
Mais par contre, on voit mal ce qui peut empêcher la collectivité entière d'aliéner tout ou
partie de son bien après consentement unanime de tous ses membres. Or justement
l'accomplissement d'actes d'aliénation par la collectivité elle-même est aussi
inconcevable que les actes de disposition qu'un simple membre de cette collectivité
peut accomplir. Dès lors, l'affirmation du caractère collectif des droits portant sur la terre
peut expliquer l'impossibilité pour un simple individu de les aliéner, mais elle est
insuffisante pour rendre compte de l'impossibilité dans laquelle se trouve la collectivité
elle-même d'aliéner son bien'. La théorie du caractère collectif de la terre pour expliquer
son inaliénabilité est donc insuffisante. Il faut donc envisager d'autres théories.
En effet, au Sénégal, avec la culture de l'arachide, les individus ont appris à se déplacer
pour gagner de l'argent. De retour des points de traite, ils manifestent le désir de se
marier en assurant eux-mêmes les frais. Ils ne comptent plus sur l'aide de la famille
pour payer la dot. Plus les moyens nécessaires à l'accomplissement des formalités du
mariage se développent, plus l'individu prend le pas sur le groupe devient indépendant
et s'émancipe de l'emprise du groupe. Le père n'a plus le pouvoir qu'il avait de marier
son fils contre son gré. Non seulement parce que ce dernier ne dépend plus de lui pour
remplir les conditions requises pour la célébration du mariage, dont la dot, mais encore
et surtout, parce que plus la culture de l'arachide se développe, et que l'augmentation
des cours de l'arachide entraîne accroissement des prestations matrimoniales.
Ainsi, la dot pouvait atteindre le chiffre de 30.000 francs CFA. Seuls les jeunes
voyageurs peuvent faire face aux nouvelles conditions de la vie en s'enrichissant par le
commerce de l'arachide. Plus tard, avec l'introduction de l'économie moderne, donc de
la monnaie, l'institution de la dot s'altère et devient un moyen de s'enrichir pour les
parents de l'épouse, qui sont les véritables destinataires de la dot. Petit à petit la famille
traditionnelle se disloque et s'oriente progressivement vers la vie occidentale
considérée comme étant plus civilisée, plus moderne. En un mot, la dislocation de la
famille traditionnelle est le corollaire des transformations économiques de l'organisation
paysanne. Cet exemple sénégalais est parfaitement transposable en Côte d'Ivoire où
c'est la culture du café et du cacao qui a été la source de l'évolution économique du
pays. Tout ceci a été possible parce que la famille traditionnelle a perdu son influence
sur ses membres. Le chef de famille voit sont autorité s'affaiblir et même disparaitre.
En effet, Dans l'ordre social traditionnel, le chef de la famille étendue répartit la terre
entre les différents chefs de foyer qui l'entourent. Le but de cette répartition est de
suppléer à l'insuffisance de la mise en valeur du patrimoine collectif. Ainsi, chaque chef
de famille élémentaire reçoit des terres dont l'exploitation répond aux besoins que la
communauté ne peut satisfaire. Les terres ainsi réparties ne cessent pas d'appartenir à
la communauté tout entière. Elles sont concédées à leurs exploitants à titre viager, et ne
rentrent pas dans leurs patrimoines particuliers. Ils ne peuvent donc les transmettre à
leurs héritiers par voie de dévolution successorale, pas plus qu'ils n'ont le droit de les
aliéner. Ainsi à leur mort, les terres reviennent à la communauté familiale.
Mais, avec les nouvelles données de la vie sociales, les membres de la famille étendue
tendent à considérer les terres qu'ils détiennent comme leurs biens propres. Ils
n'entendent plus que leurs prérogatives soient limitées par les droits de la famille. Ils ne
soumettent plus leurs jugements aux pensées du groupe, et leurs intérêts à ceux de la
communauté familiale. Par ce biais, le droit négro-africain cesse d'être le droit de la
famille et consacre le triomphe de l'individu. La famille ne s'organise plus autour d'un
chef qui domine. Celui-ci, en tant que représentant de l'autorité ancestrale et symbole
de l'unité familiale, perd son autorité au profit du géniteur; « la perte d'efficacité des
réseaux de parenté » que provoque l'émergence de la famille-ménage, entraîne la
disparition du patrimoine collectif. La terre se fractionne au rythme du fractionnement de
la famille elle-même. L'esprit communautaire s'amenuise en même temps que s'affaiblit
la position du chef qui incarnait l'unité de la famille et du patrimoine familial. Chaque
membre se sent responsable de lui-même et du foyer qu'il a fondé. II est désormais
seul devant les difficultés qu'il rencontre dans la vie de tous les jours. Le lignage ne
représente plus rien. « Le droit de créance virtuel » que chaque membre a sur les biens
des autres, expression de la responsabilité collective, est de moins en moins admis.
Cette évolution du droit coutumier vers l'individualisme consacre la notion de
responsabilité personnelle.
Dans les engagements personnels, on ne compte plus sur la solidarité familiale. Avec la
perte du soutien familial qui joue le rôle « d'une assurance sociale» la fortune
s'individualise. Cela ne va pas sans certains conflits d'intérêts opposant l'individu à son
groupement familial. La notion de bien personnel est une influence
du droit européen. Désormais seul l'individu compte. Il est seul à rechercher son bien-
être, ses richesses au détriment du groupe familial.
Dans la société Guéré, l'amenuisement de l'esprit communautaire se traduit par la
dégradation du pouvoir de contrôle des aînés. En effet, l'efficience du système de
production traditionnel découlait en grande partie du pouvoir de contrôle que détenaient
les aînés. Or ce pouvoir était essentiellement fondé sur l'accaparement par ceux-ci des
biens à usage spécifiquement matrimonial. L'introduction de la monnaie qui se substitue
progressivement à ces biens, a sérieusement perturbé le schéma classique. Jadis, les
vieux seuls avaient accès aux biens rares. Aujourd'hui, il suffit de faire une plantation de
café pour accéder à cette nouvelle forme de richesse qu'est la monnaie. Les jeunes ne
rompent cependant pas aussi brutalement avec le modèle ancien.
En fait, il se produit plutôt une sorte de fragmentation de l'autorité du chef de clan,
accompagnée d'une translation de pouvoir aux chefs de lignage « uunu ». C'est le chef
de « uunu » qui assure dorénavant la régulation matrimoniale, mais sans disposer des
moyens de coercition qui permettaient jadis à l'aîné de contrôler si efficacement tout
l'appareil de production. Alors que dans la société traditionnelle la pression s'exerçait du
haut vers le bas, dans la société actuelle elle agit de plus en plus vigoureusement du
bas vers le haut. Un certain nombre de sociétés, à l'Est du Bandama, parmi les
populations lagunaires (Adioukrou, Ebrié...) et celles du groupe Agni-Ashanti, sont
matrilinéaires et patrilocales; à la mort du chef de famille, le patrimoine est hérité par le
frère cadet utérin et, à défaut, par le neveu utérin; l'héritage échappe donc aux enfants
du de cujus. Durant sa vie, le père a travaillé sur sa plantation avec ses enfants et cette
communauté d'intérêts favorise le resserrement des liens entre le père et ses fils, qui
sont incités à rester auprès de lui et à ne pas rejoindre le village maternel : un double
mouvement, déclin du rôle économique du lignage, montée du droit paternel, se
dessine et se manifeste dans la tendance des pères à transmettre une partie de leurs
plantations à leurs fils. Mais il s'en faut que cette évolution se fasse sans résistance :
chez les Agni 2 en particulier, la structure de matrilignage est encore solide et les règles
de succession sont maintenues. Si le don et le testament sont admis en faveur du fils, is
sont soumis à des conditions telles qu'ils ne peuvent nuire au matrilignage. De
nouveaux modes d'exploitations du sol s'efforcent de remédier aux conflits
successoraux, soit sous la forme d'association des frères utérins à parts égales ou de
coopération entre l'héritier et le fils du défunt (à qui une partie des plantations du père
est confiée en gérance, moyennant le partage par moitié des bénéfices), soit enfin par
la création de plantations personnelles, après refus ou abandon des plantations
héritées, qui sont grevées de multiples obligations vis-à-vis des autres membres du
lignage.
Les sociétés patrilinéaires, si elles n'ont pas à réaliser cette mutation de filiation,
subissent, elles aussi, d'importantes transformations du fait du développement des
cultures industrielles ; en effet elles ont généralement en commun avec les sociétés
matrilinéaires le principe que ce n'est pas le propre fils d'un homme qui hérite mais
quelqu'un de la lignée latérale: le conflit des générations se pose également.
En pays Bété, sous l'influence des circonstances nouvelles on commence aussi à
s'opposer au système traditionnel d'héritage. Les jeunes gens ont de plus en plus l'idée
qu'après la mort de leur propre père, ils peuvent faire valoir des droits sur les
plantations de café faites de leurs propres mains, comme en témoigne l'événement
suivant: dans un village un chef de segment raconta qu'un de ses « fils » n'avait pas
seulement vendu à son propre profit les produits de la plantation qu'il avait faite lui-
même, mais aussi les produits de la plantation de son père décédé. C'était là vraiment
un vol, du moins aux yeux du chef de famille; aussi reprocha-t-il à ce « fils » : « qui te
payera une femme et qui te payera les funérailles, si tu ne me cèdes pas les produits de
la plantation de feu mon frère ? ». Le jeune homme cependant n'a pas considéré sa
façon d'agir comme un crime, parce que son père a fait lui-même la plantation de café
et que lui, son fils, étant garçon, a aidé son père. Quant à l'héritage des plantations de
café, il y a donc une différence évidente entre les conceptions des vieux et des jeunes,
différence qui cause à tout moment des conflits. Pourtant en y regardant de près on
constate que chez les gens plus âgés aussi l'idée est admise, que d'une manière ou de
l'autre un fils doit profiter d'une plantation de café faite par son père et cultivée par lui-
même. Déjà, la pratique se répandait que l'héritier faisait cadeau d'une telle plantation
au fils du défunt et cette façon d'agir est près de devenir une tradition. De nos jours,
nombreux sont les pères qui donnent une partie de leurs biens à leur fils; en outre une
pratique nouvelle apparait : si un chef de famille ne s'occupe pas des intérêts des fils de
son frère qui dépendent de lui, ceux-ci peuvent s'approprier les plantations de café que
leurs pères respectifs ont faites de leurs propres mains.
Ainsi un jeune homme raconta cette histoire : « Mon père est mort et le plus vieux de la
famille a hérité ses possessions. Cet homme refusait de payer le prix nuptial pour moi
et pour mon frère cadet, nous avons alors convenu de lui arracher la plantation de café
de notre père.-Alors, après avoir récolté le café mon frère refusa de le lui céder, il l'a
gardé lui-même. Le vieux convoqua alors les notables du village. Mais on lui a posé des
questions: « T'es-tu occupé des intérêts de tes « fils », as-tu payé le prix de leurs
femmes ?» et puisqu'il ne savait que répondre, ils nous ont donné raison »2. A partir du
moment où le chef de famille ne joue plus correctement son rôle, alors son autorité
prend un coup. Il n'est plus désormais le personnage clé de la famille. Celui qui jadis
s'occupait du mariage de « ses fils », des funérailles et de toutes les cérémonies
prévues par les coutumes, n'est plus que l'hombre de lui-même. L'individu prend alors
le pas sur la communauté. Il s'en suit un conflit qui a de graves répercutions sur le droit
foncier traditionnel.
Paragraphe 2 : Conflits entre l'individu et le groupe
En droit coutumier négro-africain, l'individu n'est pas plus un alieni juris au service d'un
pater familias qu'un simple instrument entre les mains du groupe auquel il appartient. a
des droits propres qui tiennent à sa qualité de membre d'une communauté et les
charges qui pèsent sur lui traduisent sa position sociale et ne sont pas des obligations
de nature contractuelle. Ainsi, à l'intérieur-de la communauté dont le statut juridique
détermine le sien, il dispose d'un patrimoine propre. Il a sur les terres de son
groupement familial, comme un droit d'usage dont l'exercice lui fait acquérir des droits
nouveaux. L'individu, en tant que tel, n'est pas le support de droits fonciers. La terre est
un bien collectif, appartenant à des groupements familiaux ou aux communautés
villageoises, suivant l'usage auquel elle est destinée. Par conséquent aucun individu n'a
sur une parcelle donnée, des droits qui lui permettraient de vendre ou d'aliéner
complètement et définitivement cette terre.
Mais ce caractère collectif n'exclut pas l'existence de certaines prérogatives au profit de
l'individu. Ces prérogatives supposent l'appartenance à un groupe à l'intérieur duquel la
place de chacun est bien déterminée. Ainsi, à l'intérieur de sa communauté, l'individu
dispose d'une parcelle du domaine collectif qu'il met en valeur pour son compte
personnel. Cette parcelle ne devient pas en principe sa propriété privée. Elle reste une
partie du domaine collectif, concédée à titre essentiellement viager. Dès lors il ne peut
en disposer et les coutumes reconnaissent à tout autre membre de la communauté
familiale le droit de s'opposer à tout acte de disposition dont cette parcelle peut faire
l'objet: faculté dont le but évident est de sauvegarder l'intégrité du bien familial'.
En pays Gagou , selon le témoignage de HIERNAUX, en principe, c'est le chef de terre
de chaque famille qui est le possesseur. Ce personnage est généralement un vieillard
qui doit descendre de la famille fondatrice de la guiriba. À sa mort son frère cadet prend
en général sa place, c'est un chef religieux surtout et il ne s'identifie pas avec le chef de
village. C'est lui qui partagera les terres entres les différents membres de sa guiriba et
permettra, sur la demande de ceux-ci, de pratiquer telle culture dans tel coin.
L'idée de propriété est avant tout évidemment fixée sur la récolte que donne le champ
pendant l'année ou les deux années où il est mis en culture, beaucoup plus que sur le
champ lui-même. Monsieur Jacques RICHARD-MOLARD écrit très justement:
« Condamnés à ne vivre que de la terre, d'une terre épuisée dès la ou les premières
récoltes, il leur faut constamment changer de terrains de cultures.
En conséquence, il ne saurait être question d'attribuer à tel, telle parcelle en propriété
individuelle définitive parce que le malheureux serait bien vite privé de toute récolte.
Cela mène à la propriété toujours collective du groupe et interdit à tout Noir d'entourer
ses champs d'une clôture et de proclamer : «ce coin est à moi»
Sous ces réserves, tant qu'il occupe la terre qui lui a été attribuée et l'exploite d'une
manière effective, il en reste le seul maitre. La coutume, autant que la cohésion
familiale, lui en garantissent la jouissance paisible. Il peut en interdire l'accès aux
autres, comme il a le droit d'en partager l'usage avec qui il veut.
Rien donc ne vient entraver l'exercice de ses droits. Il traduira ses pouvoirs de maître,
soulignera son titre juridique par certaines manifestations concrètes, certains signes
sensibles qui témoignent de l'exercice de son droit sur la terre qu'il cultive. L'individu va
donc procéder au défrichement de la parcelle à lui attribuée et y faire un champ en
cultivant les cultures de son choix. Toutefois, cette concession en principe faite par le
groupe à un de ses membres est viagère. C'est-à-dire qu'elle est liée à la vie de
l'individu à qui la concession a été faite. La parcelle ne rentre pas dans son patrimoine.
À la mort du bénéficiaire, la terre retourne à la communauté familiale dont le chef peut
l'attribuer à un autre membre. La terre reste donc un bien collectif qui supporte des
concessions faites à chacun des membres du groupement familial à titre viager. Il en va
autrement des produits que supporte le fonds.
Chez les Abé, où il n'y avait pas non plus d'organisation au dessus du village et où
celui-ci, occupé par un lignage paternel, était commandé par són patriarche
hiérarchique, le chef de terre, le « Ngèmè », avait réparti le terroir villageois entre les
familles. La partie de forêt qui s'étendait au-delà du champ cultivé et sur laquelle le
cultivateur avançait progressivement, était considérée comme une réserve pour lui et
ses descendants ; il en était usager exclusif mais ne pouvait l'aliéner. Les secteurs de
forêt villageois, qui n'étaient pas attenants aux cultures individuelles, constituaient une
réserve de chasse, de cueillette et de culture pour la communauté villageoise, mais ces
droits d'usage passaient du village à la famille, des qu'elle devenait usagère d'une
parcelle de forêt. Les droits familiaux se sont donc progressivement accrus par rapport
à la collectivité, en même temps que se superposait l'usage nouveau de l'appropriation
individuelle. Cependant, des causes internes même au système traditionnel constituent
de puissants facteurs d'évolution du droit de propriété coutumier.
En effet, le fait de mettre la terre en valeur à plusieurs significations. D'une part, cela
signifie l'affirmation de son appartenance à une lignée dont-on tire tous les droits que
l'on a sur la terre, et d'autre part, sa volonté de se voir réserver la parcelle de terre que
l'on a mise en valeur. « La propriété n'est donc qu'un droit d'occupation, valide aussi
longtemps que l'occupation effective ». Mais, si l'individu peut perdre son droit, celui de
la collectivité dont il est membre est imprescriptible, tout comme le droit de propriété. La
terre qui ne fait plus l'objet d'un droit d'usage individuel revient à la communauté.
La terre étant un bien collectif, la condition essentielle pour qu'elle puisse faire l'objet de
droit d'usage individuel est l'appartenance du bénéficiaire de ce droit d'usage à la
collectivité.
On ne dispose pas de terre parce qu'on a les moyens de s'en procurer, mais parce
qu'on est membre d'une communauté familiale ou villageoise disposant de domaines. Il
en résulte d'abord que, dans une région donnée, celui qui ne peut se rattacher d'une
manière ou d'une autre à une des collectivités familiales qui y détiennent les terres ne
peut prétendre avoir droits sur celles-ci. En effet, en pays Agni, le défrichement d'une
terre confère à celui qui l'exécute des droits sur elle qui s'apparentent sous certains
aspects au droit de propriété de type européen. Ainsi, tant qu'elle est cultivée, la terre
reste sans contestation possible à celui qui la cultive, les récoltes qui en proviennent lui
appartiennent intégralement et comme il est membre de la communauté Agni, il n'est
tenu de verser aucune redevance sur le produit de ces récoltes. Si le terrain retourne à
la jachère et est envahi de nouveau par la forêt, les palmiers qui ont pu pousser grâce
au défrichement pendant les quelques années qu'ont duré les cultures, appartiennent
en propre à celui qui a défriché. Enfin ce dernier garde une sorte de droit de préemption
sur ce terrain, il peut le remettre en culture lorsqu'il le désire et si quelqu'un d'autre veut
l'utiliser, il ne peut le faire qu'avec son autorisation et sous réserve de révocation. Tous
ces droits qui sont transmissibles aux héritiers suivant les règles habituelles de
dévolution successorale rentrent dans le patrimoine du lignage auquel appartient celui
qui a le premier défriché la terre, l'appartenance au lignage donnant alors plein droit à la
mettre en culture. Inversement celui qui perd la qualité de membres de la communauté,
sanction très grave dans un monde où l'on vit par soi et par les autres, perd de ce fait
même ses droits sur la terre de la communauté. La déchéance intervient même dans
les cas d'usage contraire aux intérêts collectifs. L'émergence de l'individu de son
groupement familial va entraîner la consolidation de ses droits, et la fixation sur les
terres qu'il cultive va faire perdre à celle-ci leur caractère collectif. La terre ne rentrant
pas dans le patrimoine de ceux qui la cultivent, le droit d'usage se perd avec la
disparition de son titulaire. La terre qui n'a jamais cessé d'être le bien de la
communauté familiale tout entière revient sous l'autorité du chef de celle-ci. Ce chef
l'attribue alors à un autre membre de la famille. Mais certaines raisons vont faire que,
dans l'attribution des terres qui ont déjà fait l'objet d'un droit d'usage, certains membres
de la communauté familiale seront préférés aux autres. C'est ce que l'auteur
KOUASSIGAN appelle « les attributions préférentielles », dont il faut préciser la portée
avant de dégager les raisons qui les ont favorisées.
Ainsi, en pays Akyés, selon les règles coutumières, l'héritage revient aux frères de
même père et même mère du défunt ou à ses neveux. Les femmes et les fils du défunt
n'ont aucune part dans l'héritage. Car les femmes du défunt et leurs enfants et aussi les
biens (or, argent, plantation), reviennent à la famille maternelle, c'est-à-dire aux
héritiers. Les femmes et les enfants du défunt étaient certes confiés aux héritiers qui
avaient pour mission de veiller sur eux et de subvenir à leurs besoins avec les biens
hérités. Certains remplissaient avec bonheur cette mission, mais nombreux étaient ceux
qui, abandonnaient veuves et orphelins tout en continuant d'exploiter les plantations du
défunt. Devant ces injustices, les fils qui avaient été dépossédés des biens paternels et
en particuliers des plantations, les réclamèrent. S'ils les obtenaient, c'étaient
essentiellement les biens ayant appartenu en propre à leurs pères. Etaient donc exclus
les biens acquis par héritage, toujours considérés comme biens familiaux.
En pays ANO, la règle de succession en vigueur prévoit qu'en principe le frère de la
mère transmet ses biens au fils de cette dernière, c'est-à-dire à son neveu utérin. Mais
cette règle de succession souffre dans la réalité tant d'exception qu'il est permis de se
demander si elle n'existe pas pour être à plaisir détourné. Ainsi, la transmission des
parcelles exploitées pour les cultures commerciales, se fait presque toujours soit du
père à son fils, soit (un peu plus souvent) de l'oncle maternel au neveu utérin. Ce
dernier mode de transmission étant en principe le plus « normal » chez les ANO. Mais
cette normativité semble souffrir de plus en plus d'exception. Car la plantation sera
remise au fils aîné, suivis des frères. La règle de transmission matrilinéaire ne sera pas
observées.
Les individus n'ont sur les terres de leur famille qu'un droit d'usage, un droit de culture.
Mais tant qu'ils exercent leurs droits, la terre qu'ils exploitent reste soumise à leur seule
maitrise. De ce fait ils peuvent s'opposer à ce que d'autres viennent les troubler dans la
jouissance de leur droit. Et la protection que les coutumes leur accordent sera d'autant
plus forte que la terre qu'ils cultivent continuera de porter les fruits de leur travail. La
continuité dans l'utilisation du bien-fonds transformera leur droit. Du simple droit
d'usage on en vient à considérer l'exploitant comme titulaire d'un droit de propriété sur
la terre qui porte les produits de son travail.
La distinction entre les droits qui s'exercent sur la terre et ceux qui portent sur les
cultures provient de la différence de leurs fondements. Les premiers ne découlent que
de l'appartenance à une communauté familiale, et portent sur un objet qui, en raison de
la nature des liens qui l'unissent aux hommes, ne se prête pas à l'appropriation privée,
mais à la souveraineté d'un groupement humain, on peut donc dire que les individus, en
l'exploitant; exercent une partie de la souveraineté de leur groupe. Les seconds
proviennent d'un travail créateur et supposent que l'objet sur lequel ils portent
n'existerait pas sans ce travail. Mais ce travail s'exécute sur un objet, et la continuité
dans l'utilisation de cet objet transforme les rapports initiaux entre l'utilisateur et l'objet,
si bien que l'on peut dire avec René THERY que l'utilisation conduit à la propriété
individuelle. L'usage des choses devient la condition des droits qu'on exerce sur elles.
C'est autrement dit la création de valeurs nouvelles qui fonde ses prérogatives (de
l'utilisateur) sur la chose. Mais il faut aussi la continuité. On insiste davantage sur la
fonction sociale du droit que sur le droit lui-même. En effet, l'usager direct connaît la
chose dans son originalité concrète, il l'adapte à soi et s'adapte à elle. Il y a une
adaptation réciproque entre la chose et celui qui l'utilise. Il l'entretient et en accroît la
valeur. Il y mêle sa vie, y applique son activité, l'associe à ses projets. C'est entre ses
mains que la chose a toute sa signification humaine.
Il n'en va pas autrement des rapports entre les individus et les terres qu'ils mettent en
valeur, en Afrique occidentale. Le contact direct et continu entre les exploitants et leurs
terrains, par cela même qu'il est créateur de valeurs, transforme le simple droit d'usage
progressivement en droit de propriété individuelle. De simple utilisateur, les individus en
viennent à être considérés comme les propriétaires des terres qu'ils mettent en valeur.
Cette transformation sera d'autant plus facile que la mise en valeur est plus évidente. Et
cette évidence est établie par la présence constante des arbres sur le sol.
En pays ANO, la principale caractéristique des champs de vivriers est qu'ils ne portent
presque jamais un produit unique. Dans les champs où l'igname domine, elle est par
exemple cultivée avec du mais et du gombo, auxquels s'ajoutent quelquefois taro et
banane. L'association maïs-arachide est fréquente, beaucoup plus rare celle du mais et
du riz. Voici les autres produits rencontrés sur les parcelles: manioc, tomate, aubergine,
piment. L'igname n'est jamais cultivée deux ans de suite sur une même parcelle, mais
remplacé généralement par du maïs et de l'arachide, qui pourront être semés deux
années consécutives, de même que le riz.
Ainsi le travail en tant que source de valeurs nouvelles provoque l'évolution du droit. En
respectant le droit du planteur sur ses arbres, on respecte en même temps sa maîtrise
sur la terre qui les porte. Cette simple maîtrise va recevoir une consécration juridique,
du jour où l'on ne considérera plus les plantes comme séparables du fonds. Cette
évolution paraît d'ailleurs logique et inévitable. Car, « le planteur fait valoir ses arbres
pendant toute sa vie. Comment, après un si long temps, ne serait-il pas attaché à la
terre qui les supporte » ? En ne disant plus que la terre appartient à telle famille et les
arbres qu'elle supporte à tel individu, en considérant le fonds et les produits qui s'y
trouvent comme un tout, on consacre par là même les droits exclusifs du paysan sur la
terre.
D'utilisateur, il en devient propriétaire. On peut constater avec Monsieur Pierre VIGUIER
que « dans la mesure où l'exploitation du sol perd son caractère temporaire, la notion
d'appropriation se précise et se rapproche, en fait sinon en droit, de la véritable
propriété. On ne voit pas, en l'occurrence, en quoi diffère un tel régime de celui de la
vraie propriété, sinon qu'elle n'est pas constatée par des actes juridiques ayant valeur
légale ».
CHAPITRE 2:
L'INTRODUCTION D'UNE AGRICULTURE PIONNIÈRE
DANS LES COLONIES
Après la conquête des territoires africains, le colonisateur français, pour les besoins de
son industrie, mettra au point un système d'exploitation agricole des colonies. Cette
exploitation agricole des terres de la colonie aura un impact sur les « droits fonciers
traditionnels ».
Les droits que les diverses collectivités familiales villageoises en Côte d'Ivoire exercent
sur leurs terres sont absolus, exclusifs et perpétuels. Ils sont absolus en ce sens que
les collectivités ont sur leurs terres le pouvoir juridique le plus complet, la plena in re
potestas. Et sous réserve de la règle d'inaliénabilité, qui n'est d'ailleurs pas incompatible
avec la notion de propriété, elles jouissent-de leurs domaines comme elles veulent et
ne sont pas limitées dans les prérogatives que ces collectivités ont sur leurs terres. Ces
droits sont exclusifs par ce fait qu'ils établissent au profit de leurs titulaires un
monopole. Ils sont enfin perpétuels; ainsi, même quand leurs titulaires ont été assujettis
à une autorité étrangère, les rapports de sujétion n'ont aucun effet sur le régime de la
terre, celle-ci continue d'être le bien des premiers occupants et se transmet
intégralement de génération en génération. Ces trois caractères nous ont incités à
qualifier les droits fonciers coutumiers de droits de propriété.
En effet, bien que ce phénomène soit indubitablement lié à la mise en place des
relations de travail entre autochtones et allochtones, on ne peut le réduire au seul
objectif de fixer la main-d'œuvre; cette liaison relève en propre de la stratégie des
allochtones qui se présentent simultanément comme salariés ou métayers et comme
exploitants potentiels. Du coté des autochtones, si l'aliénation enterine souvent une
promesse antérieure (celle faite au « métayer» ou au « salarié » de lui fournir une
portion de forêt), elle traduit également l'intérêt ou l'opportunité de réaliser la valeur
marchande contenue virtuellement dans le patrimoine foncier (à savoir la valeur qui s'y
investit grâce aux plantations) ; il s'agit, en quelque sorte, d'un revenu complémentaire
qui permet à l'occasion de rembourser une dette, de payer une compensation
matrimoniale, de verser le prix d'une accusation (en sorcellerie) ou d'un adultère, de
régler la scolarité d'un enfant, etc. Mais cette réalisation est un véritable passage à
l'acte qui désigne le mouvement même de l'appropriation; la propriété privée n'étant pas
une donnée préexistante, la vente relève du fait accomplit.
C'est pourquoi, l'affirmation de HERSKOVITS que le sol en soi n'a pas de valeur
commerciale pour les peuples négro-africains, n'est plus vraie en toutes circonstances.
Dans le pays Beté par exemple, dans les centres comme Gagnoa et Lakota, mais aussi
dans un certain nombre de gros village du bord des routes de nombreux étrangers se
sont établis : ce sont pour la plupart des Mandé, mais aussi des Wobé et des Guéré.
Ces étrangers en viennent de plus en plus à acquérir des terres des Bété, surtout
depuis 1945, afin d'y aménager des plantations de café et de cacao pour leur usage
personnel. Et il ne s'agit pas de petites sommes d'argent : ainsi, dans un seul village,
les habitants Bété ont cédé en quelques années pour 650 000 francs de terres. La
somme d'argent généralement demandée pour un hectare de forêt secondaire est de
10 000 francs CFA; le fait que l'on se sert dans ces transactions de mesures
européennes est bien une preuve de plus qu'il s'agit ici de formes économiques
nouvelles.
Un autre exemple nous est donné par la situation de Djimini-Koffikro en pays Abouré où
la reconstitution de l'historique de l'ensemble des parcelles foncières révèle en effet que
près de 350 hectares, soit le tiers de la superficie contrôlée en 1984, ont été achetés:
325 hectares sur les terroirs de Djimini-Koffikro et de Kongodjan, 24 ha sur d'autres
terroirs limitrophes. Toutes les ventes peuvent être considérées comme achevées: il n'a
jamais été fait mention, lors des enquêtes, à des palabres consécutifs à une vente de
terre ou à des réclamations postérieurs à la cession. Certaines transactions les plus
anciennes ont concernés des plantations en production donnant également accès au
défrichement de forêt noire limitrophe. À partir des années 60, les ventes ont porté
uniquement sur des plantations moins en moins productives et sur des friches.
Ainsi, si à l'origine l'incidence foncière des transactions n'a pu être qu'un sous produit
de l'acquisition d'un capital végétal en production (« avant, on achetait les plantations,
pas la terre ») très vite c'est bien la terre en tant que telle qui a trouvé une valeur
marchande, avec la vente de jachères et de plantation abandonnées. Les transactions
se sont multipliées à partir de l'après-guerre, lorsque tout l'espace a été socialement
contrôlé et qu'il devenait impossible d'accéder à la terre par un simple droit de culture.
Elles ont été particulièrement nombreuses entre 1965 et 1975, puisque 54 % du
nombre des transactions, représentant 51 % des superficies vendues, ont été réalisées
durant cette décennie.
Dans le nord de la Côte d'Ivoire, en pays Senoufo, on y rencontre des cas de vente de
terre sous seing privé consignés sur des « petits papiers ». Ces conventions foncières
relativement nouvelles sont pratiquées surtout dans les zones à forte densité de
population, notamment dans les centres urbains (Korhogo et Ferkessédougou) et leurs
alentours. Il ne s'agit pas d'un système d'enregistrement ou de conservation formelle.
Mais plutôt de « reçu », de preuve de la vente de terre. Ici le vendeur fait écrire sur un
bout de papier qu'il a vendu son terrain à une tierce personne.
Ce bout de papiers sera présenté en cas de contestation de la propriété de l'acheteur
sur le terrain acheté. Désormais la terre n'est plus un bien inaliénable. La terre se vend;
elle est désormais un bien marchand. Elle se vend aussi bien aux allochtones qu'aux
étrangers, généralement pour la création d'une plantation de café, de cacao, de
palmiers, etc. Et ceci est valable pour tous les peuples en Côte d'Ivoire.
Paragraphe 2: Le développement de l'agriculture coloniale
En ce qui concerne la France, force est de constater que les pouvoirs publics n'ont pas
encore pris conscience de l'importance que pourrait représenter les productions
agricoles dans ses possessions d'Afrique subsaharienne, et de ce fait, n'ont pas
accordé les moyens nécessaires qui auraient permis de valoriser les résultats des
travaux néanmoins entrepris dans les différentes colonies. Des jardins d'essais existent
en effet bel et bien en Afrique française. Certains sont anciens, comme le jardin de
Libreville au Gabon dont la création remonte à 1850, mais la plupart ont vu le jour dans
les dernières années du XIXe siècle, Camayenne en Guinée, Kati et Koulikoro au
Soudan, Porto-Novo au Dahomey, pour n'en citer que quelques-uns. Toutefois, au
début du XXe siècle, pratiquement toutes les colonies d'Afrique occidentale française
disposent de services agricoles.
En Côte d'Ivoire, le premier jardin botanique, créé en 1896, a été le jardin de Dabou. Il a
été abandonné en 1913, au profit de la station agricole centrale de Bingerville. Les
travaux portent sur les cultures de plantations, caféier, cacaoyer et palmier à huile. Trois
petites stations agricoles complètent le dispositif : Assikasso à l'Est, pour les arbres à
caoutchouc, Soubré à l'Ouest pour le colatier, et Bouaké au Centre pour le cotonnier
pluvial.
Mais la première guerre mondiale aura un effet sur la mise en exploitation du potentiel
agricole des colonies. En effet, durant toute la période des hostilités, la France fait
appel à son Empire, pour ui fournir des troupes combattantes, des ouvriers, mais aussi
des matières premières et des fonds. Il y a cependant là une certaine contradiction,
voire un antagonisme dans la mesure où, pour produire dans les colonies, il faut des
bras, et si l'on fait appel aux hommes pour en faire des soldats, la production s'en
ressentira. C'est d'ailleurs sur ce point que le gouverneur général Joost van
Vollenhoven avait marqué sa désapprobation pour de nouveaux recrutements en
Afrique occidentale française, en démissionnant de ses fonctions en 1917. Il estimait à
juste titre qu'il convenait maintenant d'arrêter les recrutements, sous peine de voir
détruire à brève échéance le potentiel économique de l'Afrique de l'Ouest.
La participation importante des colonies à l'effort de guerre a finalement fait comprendre
à la métropole toute l'importance de la France d'outre-mer dans le redressement de son
économie malmenée par quatre années de conflit. L'Office colonial devient
¡Agence générale des colonies, chargée de promouvoir les productions tropicales.
Albert Sarraut, gouverneur général de lindochine durant la guerre, devient ministre des
Colonies en janvier 1920. Il demeurera quatre ans à ce poste et sera le véritable
instigateur d'une politique de développement économique et social du domaine colonial
français. Il soumet en avril 1921, à la chambre des députés, un projet de la loi « portant
fixation d'un programme général de mise en valeur des colonies françaises ». Ce
programme prévoit l'augmentation des capacités portuaires, l'aménagement des voies
navigables, l'extension des réseaux routiers et des chemins de fer. Il prévoit aussi
d'importants chantiers en matière d'hygiène et de santé publique, ainsi qu'en matière
d'enseignement et d'apprentissage.
Les temps ont bien changé. D'un système archaïque d'exploitation des richesses
naturelles fondé sur la cueillette et le troc, l'Afrique subsaharienne va passer au
système des plantations, fonde sur une mise en culture rationnelle des espèces
végétales d'intérêt économique. Le système ne s'adresse pas aux seuls européens
désireux de monter des projets agricoles ambitieux. Il s'adresse également aux
populations indigènes qui, au niveau du village, seront organisées en association de
type coopératives de production. Ces plantations villageoises bénéficient de facilités
d'installation, grâce, notamment, à la fourniture des semences et des plants. Elles
bénéficient aussi d'un programme de formation de personnels d'encadrement
technique, les moniteurs. Enfin, et c'est le plus important, la fourniture des produits n'est
plus rétribuée en objet de traite mais en papier-monnaie. Les membres des
associations peuvent aussi prétendre à des avances sur récoltes, ce qui leur permet
une meilleure gestion du quotidien.
Pour des Nations telles que la France et le Royaume-Uni, il est essentiel de disposer
des matières premières nécessaires pour faire tourner la machine industrielle et
satisfaire les besoins des consommateurs. Les quantités requises, et leur contre-valeur
financière, ont pris de telles proportions que les achats à l'étranger pèsent de plus en
plus lourdement dans la balance commerciale. Ces pays vont donc encourager le
développement de certaines plantes tropicales dans leurs empires coloniaux, afin de
s'assurer la régularité des approvisionnements et d'épargner leurs devises.
Dans certaines régions, et à certaines époques, ces cultures vont jusqu'à avoir un
caractère obligatoire pour les populations. Elles bénéficient également d'un
encadrement technique qui recommande, voire impose, des méthodes de travail
rigoureuses et contraignantes dont l'objectif est de créer les conditions les plus
favorables à leur réussite. Les techniques de culture n'ont cessé d'évoluer, pour
produire plus, pour améliorer la qualité et pour diminuer les coûts de production.
Mais avant cela, les plantes coloniales sont des plantes tropicales qui ont beaucoup
voyagé. En effet, repérées dans leurs contrées, supposées, d'origine, elles ont ensuite
été identifiées et répertoriées par les botanistes. Leurs produits ont été analysés dans
les laboratoires, évalués par l'agro-industrie et soumis à l'appréciation de l'utilisateur ou
du consommateur. Elles ont été très rapidement testées à travers le monde, puis
largement diffusées dans les régions jugées les plus favorables à leur développement:
⁃ le caféier, originaire d'Afrique, fera la fortune de l'Amérique du Sud, avant de
revenir « chez lui » et y gagner une place économique de choix, comme en
Côte d'Ivoire ;
⁃ L'hévéa, natif du continent américain, finira par « renier ses origines » et, lui
aussi, prendre d'assaut l'Asie du Sud-Est en appréciant, malgré tout, les
conditions de vie africaines ;
Pour atteindre ce résultat impressionnant, qui fait la fierté aujourd'hui, des pays comme
la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Cameroun, de grandes plantations de cacao ont été
créées aussi bien par les colons que par les africains depuis la période coloniale.
La colonisation en Afrique va impliquer une transposition de nouvelles valeurs qui
requiert une transformation structurelles des sociétés africaines, une modification de
leurs institutions et de leur mode de régulation, notamment au plan foncier.
Cette occupation prolongée, simple fait, va avoir des conséquences dont le droit se
trouve obligé de tenir compte: elle provoque comme une translation de droit au profit de
celui qui met effectivement la terre en valeur. Ceci est surtout remarquable dans le cas
où l'exploitant n'a aucune attache avec la famille dont il tient la terre qu'il cultive. Ces
cas sont d'autant plus fréquents que les transformations que subit l'ordre social
traditionnel ont provoqué la « destruction des frontières entre groupement ».
Toutefois, il n'y pas que les ressortissants du village qui exploitent la terre, il y a aussi
des personnes venues d'autres pays, surtout de la sous. région ouest africaine qui ont
également des prétentions sur la terre rurale.
Paragraphe 2 : Le travail des étrangers : la naissance des
contrats fonciers
Le pays Bété nous fournit un exemple qui pourrait être étendu à tout l'Ouest de la Côte
d'Ivoire. En effet, l'installation des allochtones semble au départ avoir suivi deux
cheminement; le premier: il s'agit de manœuvres travaillant sur les plantations des
notables et obtenant en contrepartie le droit de cultiver leurs vivriers.
Le second marque l'apparition effective des cessions de terres; en effet, les allochtones,
dès les années 1935, acquièrent des portions de forêt auprès des autochtones
(principalement auprès des aînés de lignages mineurs, soit ceux qui contrôlent la
distribution foncière). On remarque à cette époque, outre la nombreuse colonie Dioula,
la présence de migrants Baoulé : par exemple à Titiékou (Zabia), les premières
plantations allochtones remontent aux années 1935-1940 et ont été précisément
acquises par ces originaires du centre-est ivoirien.
Les premiers foyers allogènes dans la région de Gagnoa constituent donc des zones
attractives pour de nouveaux migrants qui rejoignent ainsi leurs compatriotes ou leurs
parents déjà installés. Cette population « étrangère », prête à travailler pour accéder
d'une manière ou d'une autre à la terre, rencontre une économie de plantation
autochtone embryonnaire; car, outre les exploitations de la « chefferie », il existe, à
partir des années 1930, de petites superficies (la plupart du temps inférieures à 1 ha)
cultivées par des Bété. Ces plantations servent à payer l'impôt, mais ne peuvent se
développer au-delà de quelques milliers d'ares par suite des réquisitions pour le travail
obligatoire et du manque de main-d'œuvre familiale.
Il est difficile d'établir avec précision quelles formes prirent, à leurs débuts, les relations
de travail entre autochtones et allochtones. Quoi qu'il en soit, celle qui s'est largement
répandue avec l'expansion des cultures pérennes est une sorte de métayage nommé
abusuã (ce terme n'est pas d'origine bété, il provient au monde akan et signifie
littéralement « le partage »). Il règlemente un type de faire-valoir où l'allochtone
« métayer », après avoir pris en charge l'essentiel des actes culturaux (désherbage,
récolte) sur une portion donnée de plantation, récupère pour lui-même le tiers du
produit final, tandis que les deux autres tiers vont à l'autochtone « propriétaire » de la
terre. Avec ce type dominant, coexistent d'autres modes de faire-valoir, notamment
celui-ci : l'allogène met en valeur une parcelle d'un planteur bété et en contrepartie
obtient de ce dernier le droit de planter sur une parcelle voisine son café et/ou son
cacao (ainsi que du vivrier) ; en d'autres termes, il lui paye une redevance permanente
sous la forme d'une rente en travail. Ce type de rapport entre autochtones et
allochtones mérite un bref commentaire; à l'instar de la forme originelle où le manœuvre
« étranger », travaillant pour un chef local, se fixe sur le terroir en cultivant ses vivriers,
l'accès à la terre est soumis ici à une relation contractuelle de dépendance personnelle
(si l'allochtone cesse de travailler chez l'autochtone, il perd en principe le droit de
cultiver ses plantations).
Il s'agit, à l'analyse, d'un bail suivi de vente. Le bail dure jusqu'à ce que la plantation
rapporte, le loyer étant le travail fourni par le locataire pour défricher la partie qui revient
au propriétaire.
L'opération suivante est plutôt un acte de vente déguisé, le prix de la partie acquise par
le locataire étant la plus-value subie par celle du bailleur. Ce contrat présente une autre
originalité: il ne dure que tant que le locataire reste dans le pays où se trouve le terrain.
S'il quitte, il est obligé de revendre sa plantation au bailleur qui dispose ainsi d'un droit
de préemption.
DEUXIÈME PARTIE
Après les indépendances, en règle générale, dans les pays de l'Ouest africain, la
problématique foncière s'est résolue par une affirmation, conforme à l'histoire, d'une
domanialité exclusive de l'État sur les terres, ne faisant cependant pas obstacle aux
pratiques coutumières de possession et de gestion de celles-ci. Un certain équilibre
s'est donc avéré viable, la terre ayant de tous les temps, selon la tradition africaine, été
marquée par un concept d'essence divine, reposant dès lors sur un État souverain, et
parallèlement la terre s'offrant à la disposition de la population par l'intermédiaire de la
structure hiérarchique coutumière.
Mais pour les besoins du développement économique, une évolution des pratiques
agricoles a donné matière à une forte demande de terres. Celle-ci s'est trouvée régulée
par des dispositifs inchangés, l'attribution des terres continuant à relever des autorités
traditionnelles (chefs de villages, chefs de terres). Toutefois, les possesseurs ont
ressenti le besoin d'une sécurisation de leur situation nouvelle, indispensable à bien des
égards : tranquillité publique, durabilité, pérennisation de l'investissement. Ce qui a
conduit les autorités politiques à affirmer le précepte de « la terre à celui qui la met en
valeur », sans que cependant cette affirmation soit corrélée par une disposition de
portée juridique. De fait, ce sont toujours les législations coloniales qui sont restées
juridiquement applicables, c'est-à-dire peu ou pas appliquées tant en matières
d'immatriculation que de livret foncier. Ceci sans d'aucun code foncier ou dispositif
similaire ne vienne introduire une législation locale et moderne.
L'époque contemporaine est marquée par des aspects nouveaux, de différentes
natures: D'une part, l'accroissement démographique, cause d'une rareté croissante de
la terre, rompant avec la situation ancienne d'une terre disponible, à la demande pour
chacun. D'autre part, l'individualisme, contrastant avec les pratiques collectives, par
lequel les membres de la famille requièrent une attribution personnelles de terres.
Ensuite, la monétisation constante des échanges, faisant entrer la terre dans les circuits
commerciaux selon la loi de l'offre et de la demande, ceci en rupture avec la tradition
d'une terre hors marché. Ensuite encore, le retour en milieu rural d'une population le
plus souvent nouvellement urbaine, confrontée au chômage. Enfin la perte de la
mémoire collective du fait du renouvellement des générations, l'actuelle étant moins a
même de retracer l'histoire locale du foncier, ceci s'ajoutant à des comportements
persistants d'immigration d'étranger ou d'allogènes en certaines régions.
Il en résulte une situation plus délicate à gérer par les autorités traditionnelles,
lesquelles ne peuvent plus, sous ces différents aspects, jouer toujours leur rôle de
maîtrise, jusqu'alors absolue, du foncier. Le législateur ivoirien adoptera donc une
nouvelle loi en 1998 pour prétendre régler tous les problèmes fonciers.
CHAPITRE 1:
« C'est dans cet esprit que tout en reconnaissant aux citoyens ivoiriens leur droit de
propriété sur la parcelle des terrains qu'ils ont mis en valeur, l'État, par un projet de loi
que le Gouvernement va soumettre à l'Assemblée, sera reconnu par tous comme étant
seul propriétaire des terres incultes (forêts et savanes), du sous-sol, des rivières et des
lagunes. Désormais c'est l'Etat qui répartira à l'ensemble des citoyens les terrains
disponibles en vue d'une meilleure production'». « L'égalité à laquelle nous aspirons par
rapport aux citoyens des autres pays devant d'abord être recherchée par les citoyens
ivoiriens, l'Etat devra veiller à ce que la mise en valeur de nos terres ne se limite pas à
une seule région, mais aux différentes régions du pays, permettant ainsi à tous les
citoyens, aux paysans surtout, de bénéficier d'un égal relèvement du
niveau de vie»
La gestion domaniale des terres a donc été utilisée comme : politique de réforme
foncière. Cette politique a été traduite dans la loi non promulgue de 1963 mais tout de
même appliquée par l'administration. En effet, la loi du 20 mars 1963 constitue un
document de 221 articles répartis en huit titres traitant aussi bien des problèmes
domaniaux que des problèmes fonciers de la Côte d'Ivoire nouvellement indépendante.
SECTION 1 : LE RÉGIME DOMANIAL
Les problèmes domaniaux sont traités dans les articles 1 à 28 de la loi non promulguée
du 20 mars 1963. L'État affirme ses droits domaniaux à travers les articles 3 et 4. En
effet, d'après l'article 3, paragraphe 7, le Domaine comprend notamment : « Les terres
et forêts qui ne sont pas immatriculées à la date d'entrée en vigueur de la présente
loi ». L'Etat affirme ainsi sa propriété sur l'ensemble des terres non immatriculées. Cette
solution constitue une moyenne comme l'avait demandé le Président de la République
entre la revendication absolue de l'État sur toutes les terres et la renonciation totale à
toute revendication.
Toutefois, cette revendication est immédiatement limitée par la suite du texte en ce qui
concerne les terres mises en valeur. En effet, l'article 18 dispose que : « les terres et
forêts visées à l'article 3-7° peuvent être soustraites au Domaine par l'immatriculation
au nom d'un particulier.... dans les conditions prévues par le titre B du présent Code ».
Cette soustraction au Domaine se fait à l'initiative des particuliers sous forme d'une
demande d'immatriculation dans le cadre d'une procédure définie par les articles 37 à
42.
La loi du 20 mars 1963 votée à l'unanimité moins une abstention n'a pas été
promulguée, le Président de la République ayant fait usage du droit que lui confère
l'article 13 de la constitution du 3 novembre 1960. Aux termes de cet article, le
Président de la République peut demander à l'Assemblée Nationale une seconde
délibération de la loi ou de certains de ses articles. Cette délibération ne peut être
refusée. II. peut également demander et obtenir de plein droit, que cette délibération
n'ait lieu que lors de la session ordinaire suivant la session au cours de laquelle le texte
a été adopté en première lecture.
Dans le projet de loi en deuxième lecture, l'Etat réaffirme toujours de façon catégorique
son droit de propriété sur l'ensemble des terres non immatriculées. Son article 1er
dispose en effet que les « terres non immatriculées sont la. propriété de l'Etat », ce qui
correspond presque textuellement à l'article 3-7° de la loi du 20 mars 1963 qui disposait
que font partie du Domaine de l'État les « terres et forêts qui ne sont pas
immatriculées ».
-d'abord, la procédure était trop compliquée pour les particuliers comme pour
l'administration ;
-ensuite, l'opinion publique n'était pas prête à suivre une procédure généralisée
de définition des propriétés. Il convient donc de donner plus d'initiative à l'État
pour lui permettre de jouer son rôle de promoteur du développement ;
-la distinction entre terre mises en valeur et non mises en valeur ressuscitait
l'ancienne querelle entre l'Etat et des détenteurs coutumiers en ce qui concerne
les « terres vacantes et sans maître ». Des défrichements désordonnés étaient
réalisés en hâte pour faire preuve de mise en valeur ;
-en fin, ce Code domanial et foncier était trop ambitieux pour l'époque, car il
abordait trop de problèmes à la fois et voulait les résoudre tous comme « ex
cathedra ». Il légiférait en effet à la fois sur le Domaine, les forêts, les mines,
l'expropriation et le régime foncier. Il semblait plus prudent d'avancer pas à pas
comme le rappelait le Président de la République dans son message à la nation
du 15 janvier 1962 en citant Lyautey « doucement, doucement, je suis pressé ».
Des réformes préalables étaient en effet indispensables en ce qui concerne
notamment l'état civil, le régime matrimonial et la dévolution successorale,
problèmes qui ont fait l'objet des lois du 7 octobre 1964. Avant d'identifier les
terres, il convenait d'identifier avec précision ses utilisateurs.
En attendant que la loi du 20 mars 1963 modifiée en 2° lecture soit promulguée, il fallait
bien vivre et trouver sur le plan administratif des solutions aux problèmes posés dans la
pratique. Le plus grave de ces problème résultait du fait que le décret du 20 mai 1955
constituait une renonciation absolue de l'État à toute revendication sur les terres non
mises en valeur. La Côte d'Ivoire qui a proclamé son indépendance le 7 août 1960 avait
hérité de ce décret en vertu des principes généraux du droit international public en
matière de succession d'Etat, celle-ci s'étant effectuée par la période transitoire de la loi
cadre du 23 juin 1956 et son décret d'application du 4 avril 1957 qui attribuait au
Territoire, à la place de l'État français, les terres vacantes et sans maître. Le principe de
la succession d'Etat a été appliqué explicitement dans l'article 76 de la Constitution du 3
novembre 1960 qui dispose que : « la législation actuellement en vigueur en Côte
d'lvoire reste applicable, sauf l'intervention de textes nouveaux en ce qu'elle n'a rien de
contraire à la présence Constitution ».
Le nouvelle Etat ivoirien pour avoir une main mise sur les terres rurales, non seulement,
ne va pas appliquer les dispositions des décrets du 20 mai 1955 et du 10 juillet 1956 qui
lui sont défavorables; mais également va appliquer par anticipation des dispositions de
la loi non promulguée du 20 mars 1963.
Dans ces conditions affirmer que l'ensemble des terres appartient à l'État revient
seulement à transférer à un chef suprême de la terre les prérogatives détenues
auparavant par des chefs locaux de la terre. Il n'y a pas opposition entre les droits de
l'État et les droits des particuliers, ces derniers se considérant comme dépendant en
toutes choses du chef.
La loi non promulguée de 1963 n'a pas traité seulement des: questions domaniales,
mais elle a également abordé la question foncière.
Avec la maîtrise foncière de l'Etat, la mise en valeur va jouer un double rôle. La mise en
valeur peut précéder la reconnaissance de la sécurité juridique fondée sur
l'établissement d'un titre d'exploitation quelconque. Ainsi dans une espèce opposant un
droit de propriété coutumière sur une parcelle et un droit de jouissance paisible des
fruits des plantations édifiées sur ladite parcelles, la Cour d'Appel a soutenu que « seuls
peuvent prévaloir, sur des parcelles d'un terrain non immatriculé des droits coutumiers
d'usage, droits essentiellement précaires, ceux qui ont défriché et mis en valeur lesdites
parcelles »'. Le rôle dévolu à la mise en valeur résulte d'une décision politique prise en
1970 lors du 5ème congrès du PDCI-RDA. «ll y a suffisamment de terres cultivables
pour tous; ce sont les bras qui manquent. Le Gouvernement et le Parti ont donc décidé,
dans l'intérêt du pays, de reconnaître à tout citoyen d'origine ou d'adoption, qui met une
parcelle de cette terre en valeur, quelle qu'en soit l'étendue, le droit de jouissance à titre
définitif et transmissibles à ses héritiers »
Pour assurer le principe selon lequel la terre appartient à celui qui la met en valeur,
l'État avait accordé des titres fonciers aussi bien dans les zones rurales qu'urbaines,
sans projet de développement d'ensemble, soucieux uniquement de l'augmentation des
tonnages des productions agricoles et de propagation de la propriété privée dans la
pure logique capitaliste. Mais pour ne pas se trouver confronté à la pénurie des terrains
et à la spéculation foncière, l'État ivoirien a dû développer une stratégie visant à
conserver la maîtrise publique des sols. La mise en valeur va créer aussi des devoirs
de continuité et de résultat. Les lois du 12 juillet 1971 vont aménager la possibilité d'un
retrait du titre accordé à qui ne réalise pas la mise en valeur de la terre à laquelle il a
accédé. Si le recours à la technique de la mise en valeur permet d'aboutir à une
utilisation rationnelle des sols, encore faut-il pouvoir cerner la notion de mise en
valeur ? Comment en outre fixer les seuils d'une mise en valeur suffisante ? Il est
regrettable qu'une telle notion n'ait pas été définie par le législateur avec précision pour
éviter les abus. Généralement, l'absence ou l'insuffisance de mise en valeur résulte
pour les terrains ruraux « du défaut de mise en culture ou du mauvais état de
production», pour les terrains urbains « de l’absence de tout investissement immobilier
ou de l'insuffisance de cet investissement eu égard à l'emplacement du terrain ».
Toutefois, la possibilité pour l'Etat de reprendre une terre non mise en valeur, aura pour
conséquence une précarité qui s'avère certaine ou éventuelle selon la nature du titre
foncier.
Malgré sa maîtrise foncière, l'Etat n'entend pas conserver l'ensemble des terres; il s'agit
d'accaparer le patrimoine foncier pour procéder à une redistribution des sols en vue du
développement. Mais l'Etat, garde le maximum des droits sur le terrain et peut les retirer
à tout moment, si le bénéficiaire n'en fait pas une utilisation conforme à l'objectif visé.
Qu'il s'agisse du permis d'occuper ou du permis d'habiter, l'Etat peut toujours reprendre
le terrain à tout moment. Ces titres sont précaires et révocables. Ils ne confèrent qu'un
simple droit d'usage sur des terrains qui restent la propriété de la collectivité. Les
bénéficiaires ne peuvent ni les vendre, ni les hypothéquer. Ce sont des droits
personnels; en cela ils se distinguent des concessions qui reconnaissent un droit réel
aux bénéficiaires, lorsque les nécessités du développement économique l'exigent, l'État
peut reprendre les terrains acquis par les particuliers en propriété privative. L'État les
dépossède en les expropriant. Pour les terrains objets de droits coutumiers, l'État a
recours au déguerpissement ou à la purge des droits coutumiers.
Mais pour les terrains détenus en propriété, l'Etat dispose de l'expropriation pour
déposséder les propriétaires.
Quant au permis d'habiter, ce sont la loi n°65-248 du 4 aout 1965 relative au permis de
construire, le décret n°67-141du 11 avril 1967 portant réglementation du permis de
construire, abrogé par décret n°77-491 du 29 novembre 1977. Quiconque désire
entreprendre une construction, à usage d'habitation ou non, doit au préalable obtenir un
permis de construire. Le permis vaut autorisation d'entreprendre les travaux pour
lesquels il a été demandé. Ses effets sont limités dans le temps. En effet, le permis de
construire est périmé si les constructions ne sont pas entreprises dans le délai d'un an,
à compter de sa délivrance ou si les travaux sont interrompus pendant au moins 2 ans.
Le permis ne confère pas un titre de propriété, mais simplement un droit d'usage à son
titulaire. C'est une autorisation précaire, l'administration peut reprendre les terrains à
tout moment, sans être obligé d'assigner au déguerpi un nouvel emplacement, elle doit
seulement dédommager autant que possible, lorsqu'il y a mise en valeur. Ainsi « la
vente par un titulaire d'un permis d'habiter du terrain sur lequel il a construit ne peut
valoir qu'en tant que vente des impenses effectuées sur le terrain. Elle ne saurait
concerner les droits d'usage que le vendeur tenait de son permis d'habiter, droits
précaires, personnels et incessibles dont le transfert ne peut être décidé que par
l'administration ». L'intérêt essentiel à terme tient à la possibilité d'accéder à la pleine
propriété pour autant que la mise en valeur ait été bien réalisée. Cette mise en valeur
résulte essentiellement de l'édification de construction d'habitation; on en conclut que le
permis d'habiter fait souvent partie du régime des concessions dans lesquelles la
précarité des titres est seulement éventuelle eu égard à leur finalité socio-économique.
En effet, dans les droits africains en général, et ivoiriens en particulier, le bénéficiaire du
permis d'habiter peut demander qu'il soit converti en concession et accéder par cette
voie à la pleine propriété, si le terrain a fait l'objet d'une mise en valeur dûment
approuvée par l'Administration.
Dans la concession avec transfert de propriété, l'autorité qui octroie la concession est
généralement le Ministre de la Construction et de l'Urbanisme. L'acte de concession est
obligatoirement précédé de l'avis d'une commission ad hoc dont la fonction est d'ouvrir
un débat et de recueillir l'opinion de tous les intéressés sur l’utilisation envisagée du
terrain. Les effets de l'acte de concession résident dans la concession de l'usage à titre
provisoire et onéreux pour une période déterminée dans l'acte. L'arrêté de concession
provisoire est publié au livre foncier. Dès sa publication au livre foncier, le droit de
concession provisoire peut être hypothéqué du fait de la reconnaissance d'un droit de
superficie. Selon l'article 23 du décret de 1932 « le droit de superficie consiste dans le
fait de posséder des construction, ouvrages ou plantations sur un fonds appartenant à
autrui ou d'être autorisé à en établir ». Pour obtenir du crédit, le bénéficiaire va
hypothéquer son droit de superficie.
La concession définitive est publiée après enregistrement au livre foncier. Une fois que
le concessionnaire reçoit son titre foncier des mains du conservateur de la propriété
foncière, le terrain relève dès lors du droit privé. Le rôle de l'administrateur devrait en
principe s'achever par ce transfert de propriété. Le régime de la concession avec bail
emphytéotique se confond avec celui de la concession avec transfert de propriété avec
la différence que la concession avec bail emphytéotique n'aboutit pas à l'acquisition
d'un droit réel de propriété. Elle confère un droit de superficie. En Côte d'Ivoire, les
concessions rurales ne sont plus attribuées en pleine propriété que jusqu'à 12 hectares,
le surplus étant accordé sous forme de bail emphytéotique cessible et hypothécable. Il
en est de même pour les lots industriels. La concession avec bail emphytéotique est
pratiquée de plus en plus pour éviter à l'Etat de perdre son capital foncier par une
multiplication des appropriations privatives. L'État reste donc propriétaire du terrain, le
bail emphytéotique comporte une obligation permanente de mise en valeur, selon les
dispositions du cahier des charges. Tout abandon justifie une reprise par l'État.
2: Les expropriations
Les expropriations, elles visent les terrains détenus en propriété, terrains ayant fait
l'objet d'une immatriculation ou fondés sur un titre foncier légalement reconnu. Pour les
terrains objets de droit coutumiers, l'Etat a recours au déguerpissement ou à la purge
des droits coutumiers. Mais pour les terrains détenus en propriété, l'État dispose de
l'expropriation pour déposséder les propriétaires. L'expropriation met en présent deux
types d'intérêts inégalement considérés: l'intérêt général, qui a vocation à primer tout
intérêt particulier et l'intérêt de la propriété privée qui est néanmoins considéré comme
sacré, conformément à la philosophie de la déclaration des droits de 1789. On distingue
d'une part, l'expropriation pour cause d'intérêts publics et d'autre part, l'expropriation
pour absence ou insuffisance de mise en valeur.
L'expropriation pour cause d'utilité publique est un procédé par lequel, une personne
publique peut forcer un particulier à lui céder un droit de propriété immobilière,
moyennant une juste et préalable indemnité. Toutefois, il en est autrement de
l'expropriation pour absence ou insuffisance de mise en valeur. Elle se présente comme
une sanction exercée contre les mauvais propriétaires. On perçoit mieux ici la portée
fonctionnelle du droit de propriété dans les pays en voie de développement. Il s'agit de
restaurer la finalité du droit de propriété qui ne peut pas être en Afrique, celle du droit
romain, mais qui doit consister en une mise en valeur pour servir au développement de
la communauté nationale. Pareille justification est valable dans l'ensemble des pays
africains qui intègrent la mise en valeur à la notion de propriété. Il s'en suit que
l'absence. ou l'insuffisance de celle-là engendre le retrait de la propriété. Toute
stérilisation des terres ou insuffisance dans leur mise en valeur engendre le retrait de la
propriété. Toute stérilisation des terres ou insuffisance dans la mise en valeur se révèle
néfaste pour le développement.
Cette expropriation sanction, dite aussi, expropriation pour utilité économique, existe
dans l'arsenal législatif de tous les pays africains qui, ce faisant, ne font que reprendre
et perfectionner, les cas échéant, un instrument déjà utilisé par le colonisateur dans les
territoires de l'A.O.F. pour l'illustrer, on pourrait prendre le cas de la Côte d'Ivoire où la
procédure a été organisée par deux lois en date du 12 juillet 1971. Le champ
d'application de cette sanction se limite aux terrains en propriété, aux terrains
immatriculés. Le fait générateur réside dans le défaut ou l'insuffisance de mise en
valeur qui peut-être constaté (5ans pour les terrains urbains, 10 pour les terrains
ruraux), après la délivrance du titre de propriété. Elle résulte, pour les terrains ruraux,
du défaut de mise en culture ou du mauvais état des productions, pour les terrains
urbains, « de l'absence de tout investissement immobilier ou de l'insuffisance de cet
investissement eu égard à l'emplacement du terrain, a sa valeur vénale ».
Ce laconisme des définitions qu'on trouve dans toutes les législations ouvre la voie à
toutes les interprétations et à tous les abus. Quoi qu'il en soit, une fois « l'infraction»
reconnue par une commission présidée par un magistrat et comprenant cinq membres
dont un expert désigné par le propriétaire, celle-ci propose à ce dernier, une indemnité
qui, selon la loi, ne doit correspondre qu'au remboursement du prix versé lors de
l'accession à la propriété du terrain en cause, additionné aux frais d'immatriculation.
Cette commission n'est saisie par le Ministre de l'Economie et des Finances, précise le
décret d'application n°71-341 du 12 juillet 1971, qu'après l'arrangement à l'amiable,
prévu entre l'Administration et le propriétaire. Suite aux propositions de la commission,
le Ministre de l'Économie et des Finances fixe le montant définitif de l'indemnité.
S'ouvre alors, une période de trois mois pendant laquelle les personnes titulaires de
droits sur le terrain peuvent se faire connaître, et au besoin, se faire indemniser.
L'expropriation proprement dite, c'est-à-dire, le transfert de la propriété, est prononcé
par un arrêté conjoint des Ministres des Finances et de l'Urbanisme. La notion de droit
de propriété foncière est vidée de son contenu: un droit conditionnel dans son
acquisition et conditionné dans son exercice, un droit précaire dans sa consistance et
révocable dans son existence. Qu'est-ce donc ce droit de propriété dans un système
d'économie libérale ? Les attributions provisoires ou définitives des terres confirment la
volonté étatique de domination et de monopolisation de l'espace foncier national.
Propriété privée et monopolisation étatique du pouvoir foncier, c'est tout le paradoxe du
droit foncier ivoirien au nom du développement économique et social'. La propriété n'est
nulle par absolue. Cette propriété individuelle absolue sur laquelle révolutionnaires
français avaient fantasmé en 1789, pour faire contrepoids à la royauté absolue, a dû
rapidement composer avec les contraintes de la vie en commun. De nouvelles lois ne
tardèrent pas à réintroduire toute une série de règles limitant d'autant les marges de
liberté du propriétaire. Mais aujourd'hui, bien plus qu'hier, le développement des
techniques a rendu partout nécessaire une limitation de plus en plus rigoureuse des
possibilités d'usage d'un terrain par son propriétaire.
Par ces dispositions est réalisée l'unité du régime foncier, celui de l'immatriculation
étant seul maintenu. L'immatriculation étant devenue obligatoire. Cette exigence a été
réclamée depuis longtemps par la plupart des auteurs et des praticiens.
L'immatriculation permettrait évidemment de fixer rapidement-le statut des terres, mais
se heurte à l'impossibilité matérielle de dégager les crédits nécessaires à une
délimitation rapide de l'ensemble des parcelles foncière. Malgré cette difficulté, la loi du
20 mars 1963 pose le principe de l'immatriculation obligatoire mais prévoit sa réalisation
sur l'ensemble du territoire national au fur et à mesure de l'avancement du cadastre.
La loi non promulguée du 20 mars 1963 va apporter une autre modification, l'obligation
de l'acte notarié. En effet, la création de 24 tribunaux ou section de tribunaux en
application de la loi du 18 mai 1961 sur l'organisation judiciaire a permis d'envisager
l'obligation de la forme notariée pour les actes à publier au livre foncier. Aussi, l'article
51 du Code foncier non promulgué du 20 mars 1963 dispose-t-il que les actes à publier
au livre foncier doivent être établis sous la forme authentique sous peine de nullité'.
Cette disposition reprend celle de l'article 11 du décret du 10 juillet 1956 fixant les
conditions d'application du décret du 20 mai 1955.
La loi du 20 mars 1963 n'ayant pas été promulguée, il fallait* bien vivre et faire face aux
problèmes posés dans la pratique par l'accélération des opérations immobilières
résultant du développement rapide consécutif à l'indépendance. La solution a été
trouvée dans la réforme administrative.
CHAPITRE 2:
En quelques mots l'Empereur a défini le double rôle du cadastre; d'une part, fiscal pour
permettre une assiette précise de l'impôt foncier; d'autre part, juridique pour empêcher
les procès relatifs aux limites des propriétés. Mais le souverain va plus loin dans son
mémorial de Sainte-Hélène du 29 février 1816 où il pense encore au Cadastre qui « eut
pu être considéré à lui seul comme la véritable constitution de l'Empire, c'est-à-dire la
véritable garantie des propriétés et certitude de l'indépendance de chacun ; car, une fois
établi, et la législation ayant fixé l'impôt, chacun faisait aussitôt son propre compte et
n'avait plus à craindre l'arbitraire de l'autorité ou celle des répartisseurs ce qui est le
point le plus sensible.... ». Le double rôle de justice fiscale et de stabilité des limites de
la propriété du cadastre est ainsi rappelé. Toutefois, le cadastre napoléonien sera
presque exclusivement fiscal, son rôle en matière de régime foncier ne sera développé
que par le décret du 4 janvier 1955 sur la réforme de la publicité foncière.
En 1811 tous les textes relatifs au cadastre furent groupés en 1444 article sous forme
d'un « Recueil méthodique » qui servira de base à la législation cadastrale de nombreux
pays étrangers et qui est encore assez souvent consulté de nos jours. Le cadastre
français commencé en 1808 fut achevé en 1850, après 40 années environ. La France
état alors le seul pays au monde à disposer d'un cadastre après des tâtonnements qui
ont dure depuis le moyen âge.
Ce cadastre était essentiellement fiscal car il servait avant tout à déterminer l'assiette
de l'impôt foncier de façon juste et économique.
Toutefois, ce cadastre jouait déjà un rôle foncier très important puisqu'il pouvait servir
de moyen de preuve du droit de propriété. Il s'agit, il est vrai, d'un moyen auxiliaire de
preuve utilisable seulement lorsque les autres moyens font défaut; en fait on y a recours
assez souvent. Le Code civil n'ayant pas organisé de moyen de preuve de la propriété,
la méthode a été dégagée par la doctrine suivie par la jurisprudence. Dans chaque cas
particulier, il faut provoquer un jugement par une action en revendication, alors que
dans le système du livre foncier la copie du titre foncier remplace le jugement comme
moyen de preuve exécutoire. Le juge peut se baser soit sur des titres, soit sur la
possession, soit sur des présomptions dont l'inscription du cadastre. En effet, si le
demandeur produit un titre de propriété de date antérieure à la possession du
défendeur, c'est le titre qui l'emporte. « Si le demandeur ne produit pas des titres de
propriété il peut prouver son droit de propriété par une possession antérieure à celle du
défendeur. Si les deux parties produisent des titres émanant d'un même vendeur c'est
l'acte le premier transcrit qui l'emporte. Lorsque les deux parties produisent des titres de
vendeurs différents, ce n'est pas forcément le titre le plus ancien qui l'emporte. Il
appartient aux tribunaux d'apprécier la valeur des documents et les circonstances de la
cause' et uniquement lorsque la possession du défendeur n'est pas suffisamment
caractérisée. Si la possession du défendeur est certaine, elle l'emporte. On ne tient plus
compte des titres opposés qui se neutralisent. C'est la possession actuelle qui crée une
présomption que le Tribunal retient. Dans les quatre cas classiques le cadastre n'a
aucun rôle à jouer comme moyen de preuve du droit de propriété. Mais, il intervient
dans un cinquième groupe de cas. Lorsque le demandeur a la possession, il l'emporte
suivant les principes rappelés ci-dessus. Mais, si ni le demandeur ni le défendeur ne
sont en possession utile, le tribunal ne peut juger qu'en comparent la valeur respective
des différentes présomptions qui lui sont soumises. C'est alors que le cadastre
intervient car il constitue souvent une présomption qui emporte la conviction du juge.
Par exemple: « Si l'on ne peut attacher aux énonciations du cadastre la valeur d'un titre,
il convient, en l'absence de tout titre et de preuves contraires, de considérer ses
indications comme des renseignements utiles pour établir la preuve de la propriété et,
par suite, d'en faire découler une présomption grave à l'appui de cette preuves ». « Si
les indications du cadastre ne sont pas à elles seules suffisantes pour résoudre les
contestations relatives à la propriété, elles peuvent toutefois être invoquées à titre de
présomption simple à défaut de titres ou de prescription acquisitive». « En l'absence de
tout titre ou possession utile, les juges peuvent admettre comme preuve de propriété,
en faveur de l'une des parties, même de celle qui ne détient pas l'immeuble, les
énonciations du cadastre'». « Le droit de propriété peut être prouvé à l'aide de
présomptions tirées, notamment, d'actes et de faits anciens, ainsi que des énonciations
du cadastre».
La Cour de cassation a confirmé cette jurisprudence dans différents arrêt dont celui du
27 mai 1936: « attendu que dans une action en revendication immobilière, lorsque
aucune des parties n'invoque un titre comportant par lui-même force probante, le
demandeur doit l'emporter, s'il peut se prévaloir des présomptions meilleures et plus
caractérisées que celles dont se réclame le défendeur, que dès lors, en se fondant,
pour faire droit à la demande, sur la valeur et la portée des présomptions tirées des
énonciations du cadastre, comparativement supérieures à celles qu'opposaient à cette
demande les consorts X..., la Cour d'appel a légalement justifié sa décision ».
Parfois, la Cour de Cassation est allée plus loin en attachant à l'inscription sur la
matrice cadastrale une valeur de présomption absolue de propriété, notamment en
matière d'expropriation pour cause d'utilité publique. On cite le cas d'une indemnité
d'expropriation versée au mari inscrit sur la matrice cadastrale alors qu'il s'agissait d'un
bien propre de la femme. Sur réclamation de celle-ci un arrêt du 16 août 1865 de la
Cour de cassation lui donna tort. « Cet arrêt porte textuellement qu'en matière
d'expropriation pour cause d'utilité publique, celui-là est légalement réputé propriétaire
dont le nom est inscrit sur la matrice cadastrale».
Le rôle et l'importance du cadastre est indéniable. C'est un complément indispensable
du livre foncier. La Côte d'Ivoire s'est fortement inspirée de l'histoire cadastrale
française pour créer son cadastre.
B : Le cadastre foncier ivoirien depuis 1900
La Côte d'Ivoire va retenir les leçons tirées des travaux de la commission extra-
parlementaire française du cadastre du 30 mai 1891 pour mettre progressivement en
place son cadastre. En effet, les décrets fonciers des 20 juillet 1900, 24 juillet 1906 et
26 juillet 1932 sont les textes qui vont progressivement créer le cadastre ivoirien.
L'expression cadastre n'est pas employée par le décret foncier du 20 juillet 1900 créant
en Côte d'Ivoire un régime foncier basé sur la publicité réelle. Mais, ce texte crée
indirectement un cadastre foncier partiel puisque l'article 15 dudit décret dispose qu'à
chaque titre foncier doit correspondre un plan de délimitation qui est approuvé par
l'ordonnance d'immatriculation prise lorsqu'il n'y a pas de litige ou par le jugement
d'immatriculation qui intervient lorsqu'il existe des oppositions. L'autorité judiciaire
reconnaît à la fois les droits portant sur un terrain et ses limites définies par le plan qui
sont opposables à tout tiers. L'immatriculation de proche en proche d'un secteur donné
aboutit automatique à la création d'un cadastre foncier complet.
Le décret foncier du 24 juillet 1906, applicable à toute l'A.O.F. n'utilise pas non plus
l'expression de cadastre, ni l'instruction du 26 octobre 1906. Cette instruction rappelle
que l'organisation du régime foncier de l'immatriculation doit avoir un « véritable
caractère de service public » et qu'il convient « de faire disparaître tout ce qui aurait pu
lui donner l'apparence d'un service fiscal »... « L'instruction tend à satisfaire l'intérêt
public et non le Trésor; aussi l'accomplissement des formalités doit-il avoir lieu aux frais
du public et cependant sans bénéfice pour le Trésor ». « Toutes les dispositions
devaient donc tendre à réduire les dépenses au minimum'». L'expression cadastre est
utilisée pour la première fois dans l'arrêté du 26 octobre 1906 portant modalités
d'application du décret foncier du 24 juillet 1906. Son article 37 dispose qu'au fur et à
mesure de l'exécution du bornage et de la vérification des plans fournis à l'appui des
demandes d'immatriculation, il est établi des tableaux d'assemblage destinés à recevoir
le report successif des plans particuliers, rattachés aux points de triangulation, en vue
de la « constitution progressive du cadastrez». La circulaire générale du 23 août 19163
relative aux obligations des géomètres détachés à la Conservation Foncière signale
également que le Service de la Conservation donne l'assiette de la propriété privée et
permet la constitution progressive du cadastre. Le décret du 26 juillet 1932 qui se
substitue au décret du 24 juillet 1906 et qui est resté en vigueur jusqu'en 1998, ne
comporte que peu de modification. Ses modalités d'application sont définies par l'arrêté
du 15 avril 1933 dont l'article 38 reprend l'idée du décret de 1906 de « constitution
progressive du cadastre ».
Ainsi, le cadastre est-il considéré par ces trois décrets fonciers successivement
applicables en Côte d'Ivoire comme le résultat de l'immatriculation de proche en proche
jusqu'à immatriculation de toutes les parcelles d'un secteur donné. Malheureusement
cette immatriculation de toutes les parcelles d'un secteur donné ne pouvait se réaliser
que très lentement étant donné que l'immatriculation était facultative et ne devenait
obligatoire d'après ces trois textes qu'en cas d'octroi de concession définitive ou en cas
de passage d'un terrain du régime du droit coutumier à celui du droit civil. Le caractère
facultatif de l'immatriculation ne permettait pas de réaliser rapidement le cadastre
foncier.
Mais, aujourd'hui des voix se lèvent pour contester l'utilité ou la nécessité de la création
d'un cadastre. En effet, l'expérience historique prouve que la création de la propriété n'a
eu nul besoin d'un cadastre. Dans aucun des vieux pays européens, 'instauration de la
propriété n'a été précédée de l'instauration d'un cadastre. On peut même citer le cas de
l'Angleterre qui, à proprement parler, ne possède toujours pas d'enregistrement
cadastral des propriétés. La majeure partie du territoire d'un pays comme la Grèce ne
possède pas non plus de cadastre sans que cela empêche la propriété d'y exercer tous
ses droits. Un système cadastral n'a évidement de sens que si les droits de propriété y
sont non seulement convenablement consignés mais aussi tenus à jour de façon
régulière et précise.
Ce problème de la forme des actes soit notarié, soit sous seing privé, se situe dans le
cadre plus général du problème de l'encadrement juridique des particuliers.
La forme des actes en France tire sa source du droit romain. dans le droit romain
primitif les transferts se faisaient toujours suivant un cérémonial solennel et public, soit
par « la mancipation » soit par « l'in jure cessio ». Ces modes solennels de transfert ont
été remplacés peu à peu par la forme plus simple de la tradition, remise matérielle de
l'objet vendu. Mais cette « traditio» ne transfère la propriété que s'il y a une « justa
causa traditionis », par exemple une vente ou toute autre convention portant
engagement de transfert. Une vente comporte donc toujours deux éléments, d'une part,
un contrat solennel comportant l'engagement de transférer un bien, d'autre part, la
réalisation de cet engagement par la « traditio ». Dans ce système «la volonté est à elle
seule impuissante à faire passer une chose du patrimoine de l'aliénateur dans le
patrimoine de l'acquéreur, il faut nécessairement que cette volonté se manifeste
extérieurement par un acte solennel ou matériel qui consiste dans l'emploi de l'un des
trois procédés mis à la disposition des intéressés... » (mancipatio, in jure cessio,
traditio). Cette nécessité d'une double solennité pour arriver à un transfert de la
propriété résulte de la théorie juridique du droit romain classique d'après lequel un
contrat ne peut être constitutif d'un droit réel, mais seulement générateur d'une
obligation de transfert, lequel doit intervenir en deuxième étape et constitue l'exécution
de l'engagement de transfert. La traditio se réalise à l'origine dans la conception
matérialiste, par une « appréhension physique de la chose ». Puis, la traditio s'est
dématérialisée en devenant traditio longa manu, puis tradition brevi manu et enfin
species traditionis. Finalement, la traditio a complètement disparu, se confondant avec
la convention de vente suivant la formule « etiam sine traditione nuda voluntas domini
sufficit ad rem transferendum».
Le moyen âge, avec l'influence des coutumes germaniques, marque un retour aux
formes solennelles des transferts par la saisine seigneuriale ou l'insinuation sur un
registre fiscal ou le nantissement sur un registre des greffes de justice ou l'appropriance
par bannies. Ensuite réapparaît une lente dématérialisation de la traditio. Déjà, au début
du XVe siècle, avec la renaissance du droit romain, se retrouve la traditio du Code
justinien, c'est-à-dire la traditio dématérialisée jusqu'à devenir une fiction, une simple
clause de style dans les actes. Finalement, la convention elle-même joue le rôle de
traditio.
Sous la Révolution, une loi du 9 Messidor an Ill, a créé un . système de publicité réelle
inspiré de la loi prussienne du 20 décembre 1783 à laquelle le public et les praticiens
n'étaient pas habitués et où la tradition était constituée par la publicité sur un livre
foncier. Reçu dans l'indifférence, cette loi a vu son application suspendue par la loi du
28 Vendémiaire an V. La loi du 11 Brumaire an VII utilise le système plus connu des
pays de nantissement qu'il étend à l'ensemble du territoire national et qui comporte une
publicité personnelle: « les actes transíatifs doivent être transcrits, d'après l'article 26,
sur les registres du bureau de la Conservation des Hypothèques..., jusque. là ils ne
peuvent étre opposes au tiers... ». Mais, ces deux textes, loi du 9 Messidor an Ill
comme loi du 11 Brumaire an VII, ne comportent aucune disposition relative à la
tradition. Il faut en déduire qu'elle est maintenue et que la transcription sur un registre
n'est qu'une formalité de plus, de sorte que trois formalités sont dorénavant exigées,
convention, tradition et transcription.
En ce qui concerne les contrats de transferts immobiliers, les actes sous seing privé de
l'article 1322 sont admis. D'après l'article 2127, par contre, «l'hypothèque
conventionnelle ne peut être consentie que par acte passé en la forme authentique
devant deux notaires ou un notaire et deux témoins ». La procuration à l'effet de
consentir une hypothèque doit également être donnée en la forme authentique sinon
l'hypothèque constituée est nulle. Les donations, d'après l'article 939, doivent être
passées devant notaire. La réforme de la loi du 23 mars 1855 qui constitue, en matière
de publicité foncière, un retour à la loi du 11 Brumaire an VII n'a rien modifié en ce qui
concerne la liberté des actes sous seing privé pour les transferts de propriété. Il a fallu
attendre un décret-loi du 30 octobre 1935 pour que, sans exiger la forme authentique,
les actes sous seing privé ne soient admis à la transcription qu'après leur dépôt au rang
de minutes d'un notaire. Une réponse ministérielle du 18 mars 1938 a précisé qu'un
dépôt simple, fait par une seule des parties et sans certification d'écriture ou de
signature, suffit pour permettre la transcription d'un acte sous signatures privées. Cette
disposition a été critiquée car « l'acte privé... porte dans ses flans le germe de
l'insécurité. Son admission pure et simple à la formalité est destructive de l'idée même
de publicité » et parce que « la valeur d'une publicité est fonction de la valeur du titre
soumis à la formalité ».
Le décret du 4 janvier 1955 portant réforme de la publicité foncière a mis fin à ces
critiques en exigeant la forme authentique des actes sujets à publicité foncière.
Toutefois, l'article 68 du décret du 14 octobre 1955 admet que des actes sous seing
privé peuvent être authentifiés par un dépôt effectué par toutes les parties, au rang des
minutes d'un notaire avec reconnaissance d'écriture et de signature. Une telle
disposition paraît dangereuse car il est souvent difficile de rattraper les erreurs des
actes sous seing privé.
En Côte d'Ivoire, la même évolution peut être constatée. Car, on est parti de l'absence
totale de formalisme des actes d'après le Code civil pour aboutir à l'exigence des actes
notariés par le décret du 16 avril 1964.
Le décret du 20 juillet 1900 portant création en Côte d'Ivoire d'un régime foncier basé
sur la publicité réelle dans un livre foncier a trouvé une solution intermédiaire de l'acte
sous seing privé auquel est conféré une authenticité partielle. En effet, l'article 44
dispose que les actes sous seing privé présentés à l'appui d'une demande d'inscription
doivent comporter la légalisation des signatures dans la forme ordinaire. En outre, si les
parties ne savent, ou ne peuvent signer, la reconnaissance de l'écrit a lieu devant les
autorités chargées de la légalisation des signatures, en présence de deux témoins
sachant signer et ayant la capacité nécessaire pour contracter. À défaut de légalisation,
le Conservateur refuse l'inscription.
Le décret foncier du 24 juillet 1906 va proposer une autre procédure. En effet, l'article
107 de ce texte dispose que lorsque les actes à publier au livre foncier revêtent la forme
d’actes sous seing privé, ils doivent être « revêtu d'une mention inscrite par le Maire et
le représentant de l'autorité française, assisté, s'il y a lieu, d'un interprète confirmant
l'identité des parties; la liberté de leur consentement et l'authenticité de leurs signatures.
La signature du magistrat ou fonctionnaire est, à son tour, soumise à la légalisation du
Président du Tribunal ou du juge de paix à compétence étendue ». Cette disposition va
moins loin que le décret du 2 mai 1906 qui exigeait en plus la vérification de la
compréhension par les parties des obligations qu'ils souscrivaient. L'instruction
d'application du 26 novembre 1906 a comblé cette lacune en proposant dans la formule
de certification de préciser que les signatures ont été inscrites « en pleine liberté et
connaissance de cause ». L'administration certifie donc par cette formule que les
parties ont une pleine compréhension des dispositions de l'acte. C'est dire que les actes
sous seing privé ne sont pas admis à la publicité foncière en tant que tels comme cela a
été admis en France par la loi du 23 mars1855, puis par le décret-loi du 30 octobre
1935 qui ne prévoit qu'un dépôt simple au rang des minutes d'un notaire. Il faut qu'ils
soient, préalablement à leur publication, revêtus, d'un « caractère d'authenticité
suffisant pour permettre de les déclarer opposables aux tiers ».
La réforme du régime foncier par le décret du 26 juillet 1932 à lui aussi exigé des actes
sous seing privé un « certain » caractère d'authenticité mais avec beaucoup moins de
rigueur. En effet, l'article 132 de ce décret constitue un net recul par rapport aux
dispositions antérieur. Lorsqu'aucune des parties à l'acte n'est de statut coutumier, il
n'exige qu'une légalisation de signatures par l'autorité administrative, la signature du
fonctionnaire étant à son tour légalisée par le Président du Tribunal. Il n'y a donc aucun
contrôle ni de la liberté du consentement ni de la compréhension de l'acte. Par contre,
lorsqu'une au moins des parties est de statut coutumier, les actes doivent être revêtus
d'une mention inscrite par le Maire ou le représentant de l'autorité française, assisté s'il
y a lieu d'un interprète, certifiant l'identité des parties, la liberté de leur consentement et
l'authenticité de leurs signatures. Or, il a été constaté qu'il y a autant de litiges sur
l'interprétation des actes entre personnes de statut civil, donc lettrées en principe,
qu'entre personnes non lettrées de statut coutumier. L'absence de vérification de la
compréhension de l'acte qu'il s'agisse de parties de statut civil ou de statut coutumier,
n'a pu que créer de graves litiges. La situation c'est aggravée d'autant plus que dans la
pratique les dispositions de l'article 132 ont été interprétées en distinguant entre les
parties suivant qu'elles sont lettrées ou non, au lieu de les distinguer d'après leur statut.
Seules les personnes non lettrées étaient en fait soumises à l'attestation de la liberté de
consentement. Bien plus, on a fini par appliquer à toutes les parties de statut coutumier
la légalisation simple des signatures sans certification de la liberté de leur
consentement. Les litiges d'interprétation des actes se sont alors multipliés. Il fallait
donc trouver une solution d'où l'obligation de la forme notariée des actes soumis a
publicité foncière. Ce fut l'œuvre du décret du 16 avril 1964.
Les actes sous seing privé ont entrainé tellement de litiges que partout en Europe où il
existait un livre foncier, les actes devaient revêtir obligatoirement la forme authentique.
DOUBLIER signalait déjà en 1952, que « cette pratique des actes sous seing privé est
déplorable. Les actes sont parfois mal rédigés, contradictoires ou obscurs. D'autre part,
malgré la légalisation des signatures prévue par l'article 132, le bénéficiaire du contrat
n'a pas de garantie absolue; la responsabilité pécuniaire du législateur n'étant pas
engagée comme le serait celle d'un notaire?. Il apparaît donc préférable de donner aux
notaires, comme en France, le monopole de tout acte entraînant une formalité à la
conservation et des procurations qu’il aura nécessitées. Cette exigence n'était pas
possible jusqu'à maintenant, car beaucoup de contractants auraient dû parcourir des
milliers de kilomètres avant de trouver un notaire. Il n'en est plus de même aujourd'hui
où la multiplication des Justices de Paix à compétence étendue doit permettre à tous de
trouver, à peu de distance, à défaut d'un notaire, un greffier-notaire, dont les
prérogatives sont identiques. Le moment est donc venu d'apporter aux transactions
immobilière, par l'intervention obligatoire d'un notaire, la clarté et la sécurité
indispensable à une vie économique en plein développement ».
L'évolution vers l'obligation des actes notariés s'est faite lentement à partir de 1952.
Mais les questions fondamentales qui se posaient sont: Pourquoi recourir à l'acte
notarié ? Est-ce que c'est une solution définitive aux litiges relatifs aux transactions
foncières ?
En effet, en matière de fonctionnement du régime foncier, l'intervention du notaire
comporte des avantages et pour l'Administration et pour les usagers. Pour
l'Administration et spécialement pour le Service de Conservation Foncière, le notaire
constitue un interlocuteur valable, crédible auquel il est possible d'exposer facilement
les motifs d'acceptation ou de rejet des actes à publier. Auparavant, les agents de la
Conservation Foncière se voyaient obligés de passer des heures à faire aux particuliers
des cours de droit notarial. Cette solution était possible à une époque ou il existait
quelques centaines de dépôts par an. Elle n'est plus possible avec le rythme
économique actuel qui nécessite des milliers de dépôts par an. Les rejets doivent
pouvoir se faire par une simple phrase immédiatement comprise par le spécialiste
qu'est le notaire. Auparavant, les actes sous seing privé étaient souvent rejetés à
plusieurs reprises pour des erreurs multiples. Les particuliers en étaient outrés croyant
voir dans les exigences du Livre Foncier des exigences byzantines assorties d'un
juridisme d'un autre âge qui constitue un obstacle au développement, alors qu'il
s'agissait la plupart du temps d'une méconnaissance des aspects les plus élémentaires
du droit foncier. Le gain de temps par l'économie des discussions avec les particuliers a
permis d'augmenter le nombre de titres fonciers produit par an.
L'intervention du notaire en matière de rédaction des actes relatifs aux transactions
immobilières a également un grand avantage pour les particuliers. Ces derniers sont en
effet débarrassés de tous les problèmes de procédure ce qui leur permet de consacrer
tout le temps, toute leur attention et toute leur énergie aux opérations de
développement économique. L'importance de l'intervention du notaire est résumée
dans les propos d'un Secrétaire d'Etat français lors d'un débat à l'Assemblée Nationale
Française: « l'intervention dans tous les cas, d'un notaire responsable est une garantie
pour les parties et doit permettre que les expéditions et extraits publiés soient complets,
clairs et exacts, qualités indispensables à la constitution dans l'intérêt des usagers
d'une bonne documentation foncière ».
Afin d'éviter l'insécurité foncière engendrée par la prolifération des actes sous seing
privé qui, ne comportant aucune garantie des origines de la propriété, créaient de
multiples litiges les transactions foncières privées vont être l'objet d'une réglementation
progressive.
D'abord, un décret du 16 avril 1964 interdit, en matière immobilière, les actes sous
seing privé et fait obligation de recourir à des notaires ou greffiers. Le défaut de la
forme authentique est sanctionné par l’impossibilité de faire publier aux livres fonciers
les actes passés.
Ensuite, la loi de finance de 1970 a déclaré les actes sous seing privé nuls de nullité
absolue'. Aussi, le décret du 16 février: 1971 relatif aux procédures domaniales et
foncières viendra renforcer cette interdiction des actes sous seing privés en matière
immobilière. En effet, l'article 5 dudit décret dispose que : « Tous faits, conventions et
sentences ayant pour objet de constituer, transmettre, déclarer, modifier où éteindre un
droit réel immobilier, d'en changer le titulaire ou les conditions d'existence; tous
transferts d'impenses, tous baux d'une durée supérieure à trois ans, tous baux
renouvelables par tacite reconduction, de même que tous baux renouvelés au profit du
même bénéficiaire portant le droit d'occupation au-delà de trois ans, toutes procurations
y relatives, toutes quittances ou cessions d'une somme équivalent à plus d'une année
de loyers ou fermages non échus, tous actes sujets à publicité foncière, tous actes
établis en vue de la constitution, de la modification, de la dissolution et de la liquidation
des sociétés civiles de construction ainsi que toutes cessions de parts relatives auxdites
sociétés, doivent être conclus et passés devant notaire ». Les rédacteurs de cet article
ont voulu saisir toutes les situations possibles où l'intervention du notaire est nécessaire
en matière immobilière, pour donner à l'acte concerné son caractère authentique et
sécuriser les transactions. La Cour Suprême de Côte d'Ivoire a largement appliqué
cette disposition. La sanction de nature civile qui consistait à déclarer l'acte sous seing
privé nul et de nullité absolue, sera remplacée par une sanction pénale qui va d'une
amende de 2000 à 72000, à un emprisonnement de 10 jours à 2 mois, car la sanction
civile s'est avérée insuffisante pour dissuader ceux qui recourent aux actes sous seing
privés.
SECTION 2: LA SIMPLIFICATION DES PROCÉDURES DANS
L'ACQUISITION DES TERRES
Une interprétation de l'absence de textes réglementaires d'application du décret du 20
mai 1955 portant réforme foncière et domaniale aura pour effet de supprimer
l'immatriculation foncière au nom des particuliers. Ainsi, l'Etat devient « le maître de la
terre » et qui en assure la distribution aux citoyens. Cette pratique sera formalisée dans
le décret foncier et domanial de 1971.
Il semble que l'Administration n'ait jamais été à son aise dans l'établissement de ce
certificat administratif crée par l'article 65 du décret foncier du 24 juillet 1906. La
difficulté provient du fait que l'Administration a un double rôle à jouer comme l'a rappelé
la circulaire du 24 décembre 1924 du Gouverneur général de l'A.O.F. qui reconnaît
l'existence de « divergences d'interprétation» et de« flottement ». D'une part, « elle
(l'Administration) exerce... vis-à-vis des autochtones une sorte de haute tutelle en vertu
de laquelle elle les protège, les conseille au besoin et intervient dans la plupart des
actes de leur vie civique. C'est à ce titre qu'elle garantit leurs droits par l'exercice de la
justice et qu'elle est, dans l'espèce qui nous occupe, appelée à les constater par la
délivrance du certificat susvisé ». D'autre part, « elle est chargée, en vertu du décret du
23 octobre 1904 de la gestion du Domaine privé de l'État et est susceptible en cette
qualité, d'entrer en conflit avec ceux qu'elle a pour mission de défendre: d'où une
confusion apparente de pouvoirs et d'obligations qui explique certaines incertitude chez
ceux qui cumulent les attributions que je viens de définir. Il est donc nécessaire que
nous avions une ligne de conduite qui démarque les points où cessent nos droits et où
commencent nos devoirs, tant vis-à-vis de l'Etat que nous représentons que vis-à-vis
des autochtones que nous administrons ».
Cette méthode qui laisse l'initiative des immatriculations au Service des Domaines
permet d'établir un programme d'immatriculation systématique au nom de l'État dans
tous les secteurs où des investissements sont engagés dans le cadre du
développement économique, notamment dans l'extension des villes. L'initiative laissée
aux particuliers ne permet pas d'aboutir à un travail aussi systématique. DOUBLIER,-
dans son paragraphe de conclusion relatif à la simplification du régime foncier, constate
que les particuliers « ne feraient pas immatriculer leur domaine, malgré tous les textes
impératifs ». Et lorsqu'ils engagent eux-mêmes la procédure les incidents et les
oppositions retardent le déroulement. « Si l'on demande l'avis d'un avocat ou d'un
notaire », comme le fait DOUBLIER « il s'écrie instantanément avant d'avoir réfléchi à
toute autre critique possible : c'est trop long ».
C'est dans ce sens que la Cour d'Appel de DALOA, dans un arrêt rendu le 14 juillet
1999, a interprété les dispositions de l'article 2 du décret de 1971 dans un litige foncier.
En effet, dans cette espèce, monsieur Yacouba Koné et ses frères exploitaient une
plantation de deux (2) hectares de cacaoyers à Dribouo (Guibéroua) lorsqu'ils se sont
heurtés à l'hostilité de Gogoua Dotché propriétaire terrien qui réclame leur
déguerpissement de la moitié de la plantation soit un hectare et ceci après leur avoir
vainement demandé de lui payer la somme de cent mille francs (100 000 F)
représentant la valeur de cette parcelle. Devant le refus persistant de Yacouba Koné et
consorts non seulement de payer mais aussi de délaisser la parcelle litigieuse, Gogoua
Dotché a assigné le premier cité en déguerpissement devant le Tribunal civil de
Gagnoa.
Cette juridiction, par un jugement, a ordonné le déguerpissement de Yacouba Koné de
la parcelle disputée. Ce dernier interjette appel au motif que son défunt père Méité
Koné avait acheté des mains de Gogoua Dotché propriétaire terrien, deux hectares de
fores qui a mis en valeur en cacao culture. Il ajoute qu'après la mort de l'acheteur,
Gogoua Dotché a fait payer aux fils qu'ils sont, la somme de cent mille francs (100 000
F) comme prix de la parcelle. Il ajoute encore qu'après avoir payé cette somme,
Gogoua Dotché revient à la charge pour leur réclamer encore cent mille francs sous
prétexte que c'était seulement un hectare qu'il avait vendu à leur pere.
L'appelant affirme que Gogoua Dotché a profite de l'ignorance de l'un de ses frères
pour lui faire signer que c'est un hectare de forêt qu'il avait acheté à cent mille francs et
non deux hectares. Gogoua Dotché résiste à ces arguments en soutenant pour sa part
qu'il a effectivement vendu un hectare de forêt au père de Yacouba Koné qui n'en a pas
payé le prix jusqu'à sa mort en 1988. Il ajoute que ces fils qui lui ont succédé ont
augmenté frauduleusement la superficie exploitée en y ajoutant un autre hectare qu'ils
refusent de payer au prix proposé de cent mille francs (100 000 F). Il se dit dès lors
fondé à demander le déguerpissement des occupants illégitimes de la parcelle
litigieuse.
La Cour d'Appel de Daloa tranche le litige selon les motifs suivants: Considérant qu'il
est constant que la parcelle litigeuse est un terrain rural sur lequel Gogoua Dotché
propriétaire terrien exerçait des droits coutumiers; or considérant qu'aux termes de
l'article 2 du décret 71-74 du 16 février 1971 : « les droits portant sur l'usage du sol dits
droits coutumiers sont personnels à ceux qui les exercent et ne peuvent être cédés à
quelque titre que ce soit. Nul ne peut se porter cessionnaire desdits droits sur
l'ensemble du Territoire de la République »; que ces dispositions d'ordre public rendent
nulle la prétendue vente qui aurait eu pour objet la superficie querellée; qu'il s'en infère
que c'est à bon droit que Gogoua Dotché sollicite le déguerpissement de Yacouba
Koné et consorts qui ne peuvent se prévaloir de la vente nulle.
Cet arrêt de la Cour d'Appel de Daloa montre bien que, Yacouba Koné et ses frères
n'ont pas pu hériter d'une terre qui n'avait pas été immatriculée, car les droits
coutumiers que leur défunt père aurait pu revendiquer, ne s'auraient se transmettre à
eux après sa mort. Mais, cette manière de procéder à la redistribution des terres, a un
but précis, c'est non seulement « purger tous droits des tiers », mais également
« garantir l'origine de la propriété ». Ici, l'État veut jouer un rôle de contrôle de la
sécurité des transactions foncières. C'est à l'État de purger les droits des tiers sur un
terrain donné. Ce qui fait que, si un particulier veut faire immatriculer les terres sur
lesquelles il détient des droits coutumiers, il en fait la demande à l'Etat, et c'est l'Etat qui
lui cédera les droits qu'il détient sur cette parcelle. Nous avons indiqué plus haut que
cette procédure a rencontré l'assentiment des populations.
Car elle est conforme à la philosophie africaine selon laquelle, c'est le chef de famille
qui distribue les terres du domaine familial. L'État étant dirigé par le Chef de l'Etat, c'est
donc le chef de tous qui donne la terre après avoir réglé tous les problèmes relatifs à la
parcelle concernée.
Il faut signaler que par cette procédure l'Etat veut garantir l'origine de la propriété. En
effet, l'un des problèmes les plus récurrents dans le domaine de la propriété foncière,
c'est l'origine de la propriété. Par cette nouvelle procédure d'acquisition des terres, l'État
veut être à l'origine de la propriété. L'Etat est désormais la source du droit écrit en
matière foncière. Ainsi, la parcelle concernée entre dans la vie juridique par l'Etat qui en
garantie l'origine. Les terres familiales étant des biens de toute une famille, voir même
d'un clan, plusieurs personnes peuvent donc en réclamer la propriété, ce qui est source
de conflits. Or, l'Etat par cette procédure administrative, va attester de l'origine régulière
des terres attribuées à des particuliers. En effet, plus l'origine d'un bien immeuble est
claire et régulière, plus l'acte juridique y afférent est efficace.
Malgré les efforts qui ont été fait pour simplifier les procédures afin que les particuliers
fassent immatriculer leur terre, très peu de terre ont été effectivement immatriculées.
Les populations ne trouvant pas la nécessité d'établir des papiers pour leurs terres, les
terres de leurs ancêtres, les terres qu'elles ont toujours possédées et cultivées. Mais
l'évolution de la société africaine en générale et la société ivoirienne en particulier, ne
s'aurait s'accommoder d'une gestion toujours traditionnelle du domaine foncier. La
pression économique et le développement du pays répondent à des réalités qui ont
leurs règles. La terre n'est plus selon la conception africaine une chose sacrée et
inaliénable, mais une chose qui a une valeur marchande et qui fait l'objet de
spéculation. La Côte d'Ivoire après l'indépendance devrait élaborer ses propres règles
relatives à son domaine foncier. La première tentative pour trouver une solution au
désordre existant par une loi, a échouée. La loi de 1963 n'ayant pas été promulguée,
elle n'a pu déployer ses effets. Toujours dans la recherche de solution, les autorités
politiques et législatives ivoiriennes vont s'accorder pour élaborer une autre loi. C'est la
loi de 1998 sur le domaine foncier rural.
TITRE 2:
La concession était donc le chemin d'accès à la propriété du domaine foncier rural. Peu
d'agriculteur ont eu recours à cette procédure coûteuse et qui les aurait amenés à
acheter à l'Etat une terre dont ils estimaient être les maîtres, même si le décret n°71-74
du 16 février 1971 relatif aux procédures domaniales et foncières ne leur reconnaissait
pas cette qualité. La majorité des terres était régie pas le droit coutumier, droit portant
sur l'usage du sol, incessible. Mais dans la pratique, les détenteurs des droits
coutumiers les cédaient, les louaient. Cela avait pour conséquence l'instabilité des
exploitations, la précarité de certaines occupations, et, la faible garantie que constitue
une exploitation agricole dont l'auteur n'est pas propriétaire du sol. Il y avait donc,
juxtaposés, deux systèmes juridiques de gestion des terres qui sont contradictoires : le
droit moderne et le droit coutumier instaurant une propriété à deux vitesses. La
propriété au sens moderne du terme que l'on peut qualifier de droit absolu d'utiliser le
bien approprié, de jouir de ses fruits et de le vendre. Elle est soumise au système de
l'immatriculation au Livre Foncier: Une personne physique ou morale peut acheter une
terre immatriculée par un acte authentique conclu devant notaire. Si la terre n'est pas
immatriculée, celui qui veut la mettre en valeur peut obtenir de l'État, la concession
provisoire. En mettant cette terre en valeur et en finançant le dossier d'immatriculation,
le concessionnaire peut accéder à la transformation de sa concession provisoire en
concession définitive.
Les droits fonciers coutumiers, quant à eux, sont reconnus par le décret n°71-74 du 16
février 1971 précité qui les définit comme droits d'usage du sol, personnels à ceux qui
les exercent et incessibles. Ces droits coutumiers confèrent donc « des droits de
propriété » limités, l'État se réservant la possibilité de faire valoir ses droits de
préemption pour assurer une meilleure mise en valeur du domaine rural. En zone
rurale, ces droits sont très largement dominants par rapport aux droits modernes de
propriété.
Certains auteurs n'ont pas hésité à affirmer que la crise militaro-politique qu'a connu la
Côte d'Ivoire avait pour origine principale les conflits fonciers qui éclataient dans
certaines régions : « À la foi une des causes et une conséquence de la guerre en Côte
d'lvoire, la question foncière est une véritable bombe qui menace la cohésion sociale
nationale. En l'état actuel, la loi sur le foncier rural en Côte d'Ivoire est préjudiciable
aussi bien aux nationaux qu'aux migrants ».
Comment une loi, qui était censée régler la question foncière de façon définitive, peut-
elle être considérée comme porteuse de germes de conflit ? Cette loi est-elle la source
des maux dont souffre le foncier rural ivoirien? Pourtant, elle a été qualifiée de loi
consensuelle. Car au moment de son élaboration tous les acteurs politiques de l'époque
s'étaient accordés sur son contenu.
Le but de la réforme foncière est de faire en sorte que les conflits fonciers cessent; que
l'agriculture soit plus rentable, plus diversifiée et plus productive; que le monde rural
connaisse et vive la démocratie et la liberté comme des réalités et que les populations
rurales sortent de leur vie de misère pour être au centre de la prospérité du pays. Dans
une société de liberté, la reconnaissance des droits de la propriété privée des individus
est la base de la cohésion sociale. Ce sont les individus qui s'organisent librement en
collectivité. La collectivité est donc un assemblage harmonieux d'individualités qui par la
mise en cohérence de leurs propriétés construisent la communauté. Être propriétaire
c'est avoir le droit de définir ce qui nous appartient par notre création ou par l'échange
libre, d'être le seul capable de dire qui nous acceptons dans notre propriété et qui nous
excluons de notre association. Être propriétaire c'est avoir un droit matérialisé par un
titre foncier, un titre de propriété qui nous donne la possibilité exclusive d'empêcher que
n'importe qui ne vienne s'accaparer du bien qui fait l'objet de notre propriété. Dans une
société de liberté, les libertés de circuler, de s'enrichir de travailler etc. sont garanties
comme des droits fondamentaux mais ne signifient pas que l'on puisse braquer la
vendeuse de pagnes du marché parce que nous avons plus besoin qu'elle de nous
enrichir. La libre circulation dans une société de liberté ne signifie pas que nous
puissions aller n'importe où, à l'aide de n'importe quel moyen, exercer n'importe quelle
activité sans tenir compte des droits des propriétaires légitimes de ces lieux, de ces
biens, de ces moyens et de ces activités. Dans la société de liberté, chaque membre
propriétaire a la liberté de contrats avec tous les autres qu'il les connaisse ou pas. Le
contrat libre et l'échange libre garantissent l'harmonie et la cohésion sociale. En
absence des droits clairement établis des populations paysannes sur le foncier rural
cette harmonie est rompue et le conflit s'installe. Pour comprendre la loi de 1998, il est,
dans un premier temps, essentiel de chercher à comprendre l'esprit qui animait ses
rédacteurs, et dans un second temps, de jeter un regard critique sur son contenu.
CHAPITRE 1:
Pour régler ces problèmes le législateur va intervenir en 1998 par une loi qui va faire
couler « beaucoup d'ancre et de salives ». En effet, jusqu'à la nouvelle loi nº98-750 du
23 décembre 1998, la législation foncière en vigueur en milieu rural était héritée du droit
colonial, encore renforcé à l'indépendance par l'État ivoirien indépendant au nom de sa
vocation à affecter les ressources foncière selon les impératifs d'une mise en valeur
rationnelle du territoire national. Le régime domanial faisait de l'État le propriétaire des
terres non immatriculées, soit la quasi-totalité des terres à usage agricole et pastoral, et
le dispensateur de la propriété privée (par l'immatriculation) et de l'usage (par la
concession) des terres, selon une procédure complexe, longue et coûteuse. Les droits
coutumiers étaient cependant reconnus à titre personnel et non cessible. Mais, non
« réels », ils maintenaient leurs détenteurs dans le vide juridique que comblent des
conventions, des pratiques et des institutions « informelles », et dans lesquelles
interviennent les agents de l'État eux-mêmes.
A : Le contexte politique
L'émergence des idées, des intellectuels ou élites africains, les différentes crises
économiques, la gestion monolithique, l'unilatéralisme du parti unique va faire souffler le
vent de l'Est sur la Côte d'Ivoire. Ainsi, les revendications de changements se faisant
plus intenable sous une pression constante, le multipartisme fut instauré le 03 mai 1990
par le pouvoir PDCI-RDA . L'avènement du multipartisme a permis indéniablement la
liberté d'association avec notamment la création de plusieurs partis politiques, syndicats
et associations de toute nature. Par ailleurs l'on note la liberté d'expression avec
désormais la parole libérée, la liberté de penser, d'opinion, de manifestation. Il convient
de noter la liberté de la presse qui à favoriser un climat plus ou moins clément à
l'exercice du métier de journaliste avec la naissance d'une presse plurielle et
multiforme. Aussi importe-t-il de souligner que le multipartisme a permis le
développement de l'esprit de Leadership chez l'ivoirien.
Toutefois, le multipartisme porteur d'espoir, de renouveau, a montré son lot de
désillusions. D'abord du fait de son entrée brutale, son improvisation et sa non
structuration. En effet, les décideurs en son temps impatients pour certains ou exténuer
pour d'autres n'ont pas pris le soin de régir de manière plus constructive les modalités
de créations de partis. L'idéologie n'a pas constituée la pièce maitresse de création de
partis et l'on a assisté à un désordre. Le multipartisme apparait comme un facteur de
fragilisation de l'unité nationale, des institutions de l'Etat, un frein à l'édification d'une
nation ivoirienne. Ces nombreux partis politiques qui ont fait leur apparition, n'ayant pas
d'idéologies propres vont diviser le pays en tribalisant, ethnicisant et régionalisant la
politique en Côte d'Ivoire. La religion n'est pas en reste.
Selon maître FAHE TEHE Marcel, président de la commission des Affaires générales et
Institutionnelles de cette époque, le code essaie de définir le concept de domaine
foncier. Il essaie de préciser les conditions dans lesquelles, les propriétés foncières
rurales peuvent être acquises et peuvent être exploitées. Le code précise aussi le
système juridique du domaine concédé et fait une part à la coutume, contrairement aux
autres codes. Tout simplement parce que l'exploitation forestière date de très longtemps
et a lieu sous l'emprise des coutumes.
Cette loi a été jugé très consensuelle, parce que pour la première fois en Côte d'Ivoire
les députés étaient « descendus sur le terrain» pour recueillir des informations et pour
comprendre la volonté des populations relativement à la gestion de leur patrimoine
foncier. La matière en cause nécessitait une telle démarche, une démarche
consensuelle, proche des concernés. Les députés ivoiriens de cette époque avaient
senti la « délicatesse» de la question foncière, et mis en exergues la fonction
essentielle de la loi, qui est de pacifier les rapports humains dans tous les milieux.
Chaque délégation parlementaire avait produit un rapport. Le Président de l'Assemblée
Nation a formé un comité pour faire la synthèse des travaux de ces missions
parlementaires. Après le vote de cette loi le 18 décembre 1998, ses différents décrets
d'application ont été signés le 13 octobre 1999. faut en outre noter que le dispositif
législatif et réglementaire complet inclut un Cahier des charges, établi au moment de la
délivrance des certificats fonciers.
B : Le contexte économique
Une autre des raisons qui a justifié le vote de la loi n°98-750 du 23 décembre 1998 est
de mettre fin aux conflits fonciers récurrents qui naissaient dans un climat économique
difficile. En effet, la fin des années 80 et le début des années 90 seront marqués, du
point de vue économique, par une baisse des prix des matières premières. Cette
détérioration des termes de l’échange aura pour conséquence la baisse des avoirs de
l'État. En effet, au début des années 80, le système Houphouët montre ses limites : les
prix de produits agricoles chutent drastiquement; les sociétés d'Etat flanchent sous le
poids de la mauvaise gestion; le laxisme et la corruption règlent la vie administrative;
les dépenses de prestige et des programmes d'investissement inutilement ambitieux ont
lourdement endetté le pays. La Côte d'ivoire est obligée de se tourner vers le Fonds
Monétaire International (FMI) : elle noue avec les Programmes d'Ajustement Structurel
(PAS), dont on sait que la première conséquence, partout où ils sont appliqués, est
l'exacerbation des tensions sociales. Toute la décennie 80 est rythmée par une
application chaotique des programmes d'ajustement, avec comme corollaires la
mobilisation populaire et la contestation sociale. «Le Vieux», de plus en plus fatigué, n'y
apporte pas les réponses appropriées. Et son régime est d'autant plus mal à l'aise
qu'une nouvelle revendication est posée par les manifestants : le multipartisme. Celui-ci
est finalement décrété en avril 1990, ce qui permet aussitôt la légalisation du Front
Populaire Ivoirien (FPI) de Laurent GBAGBO et du Parti Ivoirien du Travail (PIT) de
Francis WODIE, les premiers d'une série d'une centaine de formations politiques. Le
FPI, dont le leader était contraint à l'exil de 1982 à 1988, et qui a su capitaliser
politiquement les voix des nombreux exclus de la redistribution des fruits de la
croissance, s'impose vite comme le principal parti de l'opposition et prend la direction
des opérations de contestation. Il sera, en octobre 1990, le premier parti ivoirien à
présenter un candidat contre Félix HOUPHOUET-BOIGNY qui, tout de même, bat sans
surprise Laurent GBAGBO en engrangeant 81, 67 des suffrages. C'est dans ce
contexte que le Président HOUPHOUET-BOIGNY, en novembre 1990, nomme
Alassane Dramane OUATTARA au poste de Premier Ministre. Celui qui était jusqu'alors
Gouverneur Adjoint de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), a
pour missions essentielles, de contenir la contestation populaire et de conduire à bien le
PAS. En accélérant les mesures de privatisation, il fait monter d'un cran la tension
sociale deja très alimentée par des mouvements étudiants fortement politisés: la Côte
d'Ivoire s'enfonce davantage dans un cycle de manifestations/répressions, qui
culminera en mai 1991 avec une descente musclée de l'Armée sur le campus de
Yopougon.
Pour le Gouvernement, il n'y aura plus de répit : le peuple est indigné par limpunité dont
jouissent les auteurs des exactions commises à Yopougon, par l'arrestation et la
condamnation des organisateurs de la gigantesque marche de protestation du 18
février 1992, dont Laurent GBAGBO, et par l'apparente insouciance du « Vieux » qui,
au plus fort de la crise, s'envole le même mois pour la France. Il s'aménagera plus tard,
en juillet 1992, une sortie honorable en faisant voter par l'Assemblée Nationale une loi
d'amnistie en faveur des prisonniers. La même Assemblée, présidée par Henri Konan
BEDIE, réserve en mars1993 une mauvaise surprise au Premier Ministre OUATTARA:
avec 157 voix pour, 4 abstentions et 2 voix contre, les Députés PDCI votent un rapport
demandant au Président de la République de « surseoir à l'exécution du programme de
privatisation du Gouvernement, en attendant l'adoption d'une loi d'habilitation
générale ». En sciant la branche sur laquelle OUATTARA est assis, BEDIE ouvre ainsi
la guerre de succession.
Nous n'avons pas la prétention de vouloir faire une étude exhaustive de tous les conflits
fonciers qui ont eu lieu avant l'entrée en vigueur de la loi de 1998, mais d'aborder
quelques aspects de certains conflits qui ont marqué les esprits et qui ont eu un effet
catalyseur sur la nécessité d'une nouvelle réglementation foncière en Côte d'Ivoire. En
effet, depuis les années 1990, la Côte d'ivoire connaît une détérioration de sa situation
économique, politique et sociale. Dans le milieu rural, celle-ci est marquée, entre
autres, par des clivages entre communautés à propos de la terre. Dans les régions de
l'ouest et du sud-ouest, de nombreux conflits ont ainsi éclaté, d'abord entre nationaux,
ensuite entre ces derniers et les étrangers. C'est dans ce contexte qu'éclatent des
affrontements dans les tribus Hompo à Tabou (sud-ouest) qui ont opposé les Kroumen
aux Dagari et aux Lobi burkinabé en 1999.
En 1998, la Côte d'Ivoire comptait 15 366 672 habitants dont 4 000 047 non nationaux,
dont le taux de présence semble avoir connu une progression linéaire. En effet de 17 %
en 1965, le taux d'étrangers dans le pays est passé successivement à 22 % en 1975
(RGP, 1975), 25 % en 1993 pour atteindre 26% de la population totale en 1998 (RGPH,
1998). La Côte d'Ivoire se présente donc comme une terre d'accueil pour les
ressortissants des pays de l'Afrique de l'Ouest. Dans les années 1970, période du
« miracle économique» de la Côte d'ivoire, de nombreux étrangers burkinabés, maliens,
ghanéens, etc. se sont établis durablement dans le sud-ouest pour exploiter les vastes
massifs forestiers de la régions. L'institution du « tutorat» a permis à ces étrangers de
s'installer dans cette région tout en jouissant de l'appui de l'État.
Dans le cadre de cette convention agraire, les kroumen de Tabou comme les autres
peuples forestiers de l'ouest et du centre-ouest, ont attribué aux planteurs immigrés des
droits fonciers étendus. A l'instar de certaines sociétés ouest-africaines, les terrains
étaient parfois alloués pour une durée indéterminée sur les bases d'un « contrat moral »
aux contours flous dans le cadre de la théorie de la frontière de Kopytoff, fondée sur
l'appel à l'étranger. La boucle du cacao s'étant résolument déplacée du centre et de
l'est vers l'ouest et le sud-ouest, la région de Tabou est devenue un nouveau front
pionnier au début des années 1970 pour les centaines de milliers de producteurs venus
de toutes les régions de Côte d'Ivoire et de presque tous les pays de l'Afrique de
l'Ouest?. Dans les villages, l'installation de l'étranger est réalisée par « son » tuteur
autochtone.
Ce dernier pouvait l'accueillir sous son toit ou dans sa cour, lui « donner » une femme,
lui céder une parcelle de terre familiale ou lignagère pour son alimentation. Le chef de
terre faisait « don » de la terre aux migrants sur la base d'une reconnaissance morale
implicite. En acceptant ces « dons », l'étranger accepte par la même occasion d'intégrer
la famille, le lignage et la communauté d'accueil autant que les génies de ces entités.
Généralement le bénéficiaire gratifiait son donateur de quelques boissons pour sceller
l'alliance. Le modèle traditionnel d'intégration sociale des kroumen porte donc des
symboles formalisés par le respect de la tradition et des coutumes locales, et aussi par
la « parenté» qui se nouait, notamment autour de la cession de terre.
C'est dans ce schéma de fraternité qu'à Tabou, les allogènes dagari et lobi se sont
installés progressivement dans la tribu Hompo au début des années 1970. Ils
s'installent précisément dans les villages de Bésseréké, Ouédjéré et Dihié. Leur intérêt
pour la culture du cacao s'est développé rapidement dans la mesure où les kroumen
étaient plus portés sur les activités maritimes. Les immigrés ouest-africains ont ainsi
imprimé un rythme accéléré dans l'occupation et la mise en valeur des terres acquises.
C'est dans cette atmosphère de travail et de quiétude que, le 16 novemore 1999, le
quotidien Fraternité Matin écrit que plus rien ne va entre les populations autochtones de
Tabou ainsi que Grabo et les planteurs d'origine burkinabé. Depuis le 3 novembre 1999
de violents conflits les opposent. Tout a commencé par le projet de lancement d'une
opération agricole « plantation clé en main» qu'une importante fraction des habitants du
village de Besséréké, Situé à 25 km de Tabou avait décidé d'initier sur une parcelle de
120 ha. La portion de forêt choisie à cet effet avait été occupée par un groupe de
planteurs Dagari d'origine burkinabé. Les auteurs de projet qui tenaient tant à cette
portion de forêt, enverront une délégation sur les lieux, sous la conduite de leur porte-
parole monsieur Youla Yédé Martin pour négocier avec les occupants des lieux. À
l'issue de ces négociations une bagarre éclatera. Youla Yédé s'en sortira avec des
blessures à la tête. Cette situation va entrainer un conflit entre les deux parties. C'est
alors que ces affrontements vont se généraliser et atteindre les ressortissants
burkinabés de la localité et les populations autochtones kroumen. Un jeune planteur du
nom de Takouo Hiné Cyrille trouve la mort. Cette mort est considérée comme un
sacrilège par les Krou. Car, selon leurs coutumes, il est interdit, de verser le sang d'un
des leurs surtout en parelle circonstance. Tous les villages du département, du fait de
cette mort, rentrent dans le conflit, ce qui va entraîner une escalade de la violence. Un
ressortissant burkinabé d'ethnie Dagari, est tué dans un campement. Fuyant les
attaques des populations villageoises du département, d'importantes colonies de
planteurs et de manœuvres agricoles burkinabés, toutes ethnies confondues, viennent
se réfugier dans la ville de Tabou, ou la mission catholique organise leur accueil. Plus
de 2000 personnes sont accueillies dans cette structure. Un comité de crise est crée
pour gérer cette situation. La Croix Rouge apporte son aide aux réfugiés. Des voyages
sont organisés à destination du Burkina Faso et de certaines villes de la Côte d'Ivoire.
Le Gouvernement ivoirien va y dépêcher une délégation pour calmer les esprits et
renforcer la capacité de dialogue entamée par les autorités administratives locales et
les élus
Toutefois, la délégation gouvernementale partie pour s'enquérir de la situation
conflictuelle qui prévalait depuis le 3 novembre 1999 à Tabou et calmé les esprits, va se
heurter à une décision prise par les autorités coutumières kroumen. En effet, le porte
parole des chefs coutumiers du département, Irika Tahé Joseph, va donner un
ultimatum aux agriculteurs Lobi et Dagari pour quitter leur région pour avoir violé
l'interdit selon lequel, aucune goutte de sang d'un fils de la région ne doit couler par la
faute de qui que ce soit. Tous ces « étrangers » sont chassés de Tabou. Toutes les
tentatives de la délégation gouvernementale conduite par le ministre Emile Constant
Bombet, pour faire revenir ces autorités coutumières sur leur décision seront vaines.
Mais, la délégation obtiendra la cessation des affrontements et la levée des barrages
routiers.
Cette crise foncière de Tabou marquera les esprits. En effet, elle a certes éclaté juste
après l'entrée en vigueur de la loi du 18 décembre 1998, mais elle permet de donner
quelques éléments pour expliquer la nécessité d'élaborer une loi foncière qui prennent
en compte tous les paramètres de la société ivoirienne dans son ensemble. Cette crise
foncière couvait depuis longtemps. Il n'y avait pas que les crises entre ivoiriens et
etrangers que la loi nouvelle devrait empêcher. En effet, les ivoiriens, autochtones ou
allogenes s'affrontaient à propos de la terre. Toutes les régions de Côte
d'Ivoire étaient concernées.
Mais pourquoi, subitement la Côte d'Ivoire qui était réputée une terre d'accueil des
étrangers et qui a reçu effectivement des milliers d'étranger sur son sol, manifeste le
désir de n'accorder la terre qu'aux seuls ivoiriens ? Est-ce parce que le législateur
ivoirien ou même le politique ivoirien, craint que ce pays ne soit envahi par des
étrangers, qui non seulement, sont présents dans tous les secteurs d'activités, mais
également, deviennent de grands propriétaires terriens? Pourquoi ce repli identitaire
des ivoiriens. L'autochtonie, dont-il est question ici va transparaître, d'une part, dans la
reconnaissance du droit coutumier, et d'autre part, par l'exclusion des non ivoiriens de
l'accès à la propriété foncière rurale.
À la suite du colonisateur français dont les prétentions vont être radicalisées, l'Etat
ivoirien a entendu faire du régime foncier un instrument du développement économique
et social dont il est le grand ordonnateur. Le statut juridique de la terre déterminant les
modes d'occupation et d'exploitation, il est apparu à l'État que la tenure coutumière
devenait un obstacle au processus du développement. Pour l'Etat, la mise en valeur
des terres, l'aménagement des espaces urbains, ne pourraient êtres stimulés que par
l'individualisation des droits fonciers au service de la libre entreprise. L'entrée de la terre
dans un processus de production capitaliste passait par la substitution au droit
coutumier d'un droit moderne reposant sur la propriété individuelle ou privée.
L'immatriculation en serait l'instrument. En lieu et place des droits traditionnels
condamnés à disparaitre, elle devait imposer la conception individualiste de la propriété.
Il était reproché au droit coutumier, sa forme collective ou lignagère et son caractère
inaliénable qui en faisaient « des droits obscurs, impossibles pour le crédit et
incompatibles avec le développement ».
L'État ivoirien indépendant se montrera dans un premier temps plus sévère que le
colonisateur français puisqu'il abolit les coutumes foncières avant de les reconnaitre du
fait de leur résistance acharnée. Il va y procédé dès 1960, par la reconduction
constitutionnelle du décret colonial de 26 juillet 1932 organisant l'immatriculation; pour
asseoir celle-ci comme unique mode de garantie et d'acquisition de la propriété
foncière, les textes coloniaux de 1955 qui renversaient la charge de la preuve et qui
conduisaient l'État à établir l'absence des droits coutumiers sur un terrain avant de
pouvoir s'en accaparer, seront purement mis à l'écart sous le motif contestable qu'ils
n'ont pas été rendus applicables. Mais c'est surtout avec la loi non-promulguée, mais
pourtant appliquée du 20 mars 1963 que l'Etat abolira les droits coutumiers.
Ce texte, en effet, incorporait au domaine privé de l'Etat, les terres et forêts non
immatriculées. Cette intégration emportait de plano l'extinction des droits traditionnels
qui grèvent les terres. Cette abolition sera confirmée par une circulaire du ministre de
l'intérieur datée du 17 décembre 1968, rappelant les principes de la politique foncière
ivoirienne'. Toutefois, il faut noter que dès 1971, par le décret n°71-74 du 16 février
1971, l'État va accorder une reconnaissance de jure avec une portée juridique limitée
en ce que les droits coutumiers sont définis « comme de simples droits d'usages sur les
terrains domaniaux, personnels à ceux qui les exercent ». Mais dans la pratique, peu de
personnes tiennent compte de cette minoration de leur portée. Bien souvent, les droits
coutumiers sont assimilés à des droits de propriété de conception romaine. Même les
tribunaux modernes en arrivent à oublier la loi foncière moderne et à opérer cette
identification, voire à donner la primauté aux revendications fondée sur le droit
coutumier sur les inscriptions, d'ordre public, des livres fonciers de l'immatriculation.
C'est cette position initiale que vient d'atténué la nouvelle loi du 23 décembre 1998. A
côté des droits individuels, les nouvelles dispositions introduisent des droits collectifs.
L'État restitue ainsi la terre aux propriétaires ruraux. Les droits fonciers coutumiers
fondés sur le pacte sacré scellé avec les esprits de la terre, la terre-mère, la terre
nourricière, sont réhabilités. Désormais, la coutume foncière a force de « loi ».
En somme, les droits coutumiers n'ont pu disparaître malgré toutes les tentatives de les
abolir. Ils sont profondément enracinés dans l'esprit des négro-africains. Les
populations y tirent la légitimité de leur « droit de propriété » sur les terres de leurs
ancêtres.
En ce qui concerne, les nouveaux besoins socio-économiques, il faut savoir que les
soucis financiers, les nécessités scolaires et médicales en termes monétaires, sont
autant d'éléments qui n'existaient pas à l'époque du règne de la coutume. Le chef de
famille ne pouvait pas vendre la terre parce qu'elle était sacrée et parce qu'il n'en
éprouvait pas le besoin. Il ne pouvait pas la vendre parce qu'il se serait discrédité aux
yeux de sa famille et de toute la communauté villageoise, coupable d'avoir vendu ce qui
ne lui appartenant pas'. Coupable d'avoir méconnu la volonté des ancêtres qui lui ont
confié la gestion de ce patrimoine. Coupable encore d'avoir rompu le pacte sacré, liant
les membres de la famille aux divinités de la terre.
Pour finir, en faisant de la coutume, la principale source des droits fonciers en zone
rurale, la loi nie tout droit aux descendants d'immigrés, allochtones ou non, que la
coutume, dans sa fidélité aux droits ancestraux sur la terre, considère toujours comme
étrangers.
Ceux-ci dont les parents et même les grands-parents sont peut-être nés dans le village,
restent dans la logique coutumière, des « invités » de la communauté originelle, sans
droit réel sur la terre.
L'enquête menée auprès de cette dernière par l'administration, en se fondant sur la
coutume, ne pourra donc que leur être préjudiciable, alors que l'ancienne loi leur
permettait d'espérer la propriété définitive des terres qu'ils cultivaient. En effet, les
autochtones vont toujours se déclarer propriétaires des terres cédées conformément à
la coutume aux étrangers.
Toutefois, bien que le législateur, conscient des abus que pourrait entrainer la seule
reconnaissance des droits d'autochtonie, souhaite visiblement encourager la
reconnaissance des ces droits acquis antérieurement par les transactions coutumières,
il est inévitable que le niveau de sécurisation des droits acquis par les non autochtones
soit affaibli, selon les rapports de force entre les tuteurs et les détenteurs de droits
acquis antérieurement à la loi. L'affaiblissement des droits acquis antérieurement par
des non-autochtones provient également du souci de l'État de promouvoir effectivement
l'immatriculation la plus large possible de terres à des personnes ivoiriennes, en
particulier aux ayant droits autochtones. L'ampleur de l'affaiblissement des droits des
non-autochtones va dépendre en réalité de la réactivation et de la renégociation
éventuelle de la relation de tutorat entre « l'étranger» et son « tuteur » lors de l'enquête
foncière, qui vise a formaliser les droits d'occupation a été généralement effectué sous
forme de « vente », fonciers coutumiers. En effet, le transfert antérieur de droit de
« don» ou de « prêt.» à durée indéterminée. Or on sait que ces différents termes,
utilisés localement, ne désignent pas forcément des formes spécifiques de transaction,
auxquelles ces termes sont associés dans le droit européen. Pour toutes ces raisons,
les enquêtes foncières diligentées par les Commissions d'enquête seront
immanquablement l'occasion de réexaminer et de renégocier les termes du contrat de
cession antérieur, du fait notamment des cédants autochtones, soumis à de fortes
pressions de la part de certaines catégories sociales (les jeunes, ressortissants
citadins, cadres ressortissants, politiciens locaux) pour récupérer certains droits cédés
aux « étrangers », sinon la terre elle-même.
En somme, la loi après avoir passer les coutumes dans l'illégalité, et avoir contribué à
leur survivance puis à leur dénaturation, par son inadaptation et son silence coupable
face aux changements socio-économiques, espère en les légalisant, obtenir un résultat
positif. Mais cela n'est pas simple, et le législateur risque de plonger le citoyen dans une
grande confusion. La coutume est-elle légale ou pas ? Faut-il croire en la loi ou pas ? Et
d'ailleurs qu'est ce que la vraie coutume, comment la différencier des pratiques
fonctionnelles de survie qui se sont imposées au fil des années. Les sociétés rurales
ont évoluée et les mentalités avec, notamment dans le sud de la Côte d'Ivoire, principal
espace agricole. Officialiser la propriété collective coutumière en vue de
l'immatriculation individuelle peut provoquer de nombreux abus, d'autant plus que la loi
se caractérise par son absence de précision sur certains points essentiels.
Paragraphe 2 : Le principe de l'autochtonie
La loi de 1998 sur le foncier rural dispose en son article premier que: « Le domaine
foncier rurale est constitué par l'ensemble des terres mises en valeur ou non et quelle
que soit la nature de la mise en valeur. Il constitue un patrimoine national auquel toute
personne physique ou morale peut accéder. Toutefois, seuls l'État, les collectivités
publiques et les personnes physiques ivoiriennes sont admis à en être propriétaires ».
La loi nouvelle n'accorde, donc, la propriété foncière qu'à l'Etat et aux seules personnes
physiques ou morales ivoiriennes. La nationalité devient un facteur limitant dans
l'obtention du titre foncier. C'est le premier élément qui alimente les interprétations de la
nouvelle loi foncière.
On ne peut accéder à l'étape « titre foncier » que si on a la nationalité ivoirienne. Or, la
nationalité ivoirienne n'est obtenue que selon les dispositions des articles 6 et 7
nouveaux de la loi 72-852 du 21/12/72. Désormais, c'est le droit du sang qui prévaut.
Alors que 47,3% parmi les immigrants d'origine burkinabé (ex-voltaïques) sont nés dans
ce pays et estiment bénéficier du droit du sol et des avantages et privilèges qui y sont
rattachés. Les burkinabé constituent le plus important lot (56% selon le recensement
général de la population et de l'habitat de 1998) des ruraux étrangers en Côte d'Ivoire.
Aucun parmi eux ne possède un titre foncier mais pratiquement tous ont acquis des
terres (par achat mais aussi beaucoup de terres acquises « gratuitement ») depuis de
longues années parfois avant même les indépendances, et se considèrent
« propriétaires » Ce lien qui a été fait entre la nationalité et l'accès à la terre va faire
couler beaucoup d'encre et de salive. Certains auteurs vont taxer le législateur et les
politiques ivoiriens de xénophobes, surtout avec le concept de « l'ivoirité » du Président
BEDIE. Mais, Il faut le souligner tout suite, la loi foncière de 1998, n'exclut pas les non
ivoiriens de l'accès à la terre rurale. Elle a prévu pour ces derniers un autre mode
d'accès à la terre.
Ainsi, un Baoulé originaire du Centre, qui s'est installé dans le Sud-ouest, la région de
Soubré, peut valablement être propriétaire de terre dans ladite région. C'est d'ailleurs
l'une des dispositions que retiennent en général les ruraux ivoiriens. En effet, il ressort
clairement de l'enquête menée à Dimarakro, village situé dans le canton Bettié, dans la
région du Moyen-Comoé, par des étudiants dans le cadre de leur mémoire de licence,
que les vieux autochtones, retiennent essentiellement deux choses de la loi.-D'abord, la
loi leur interdit de vendre la terre quel que soit le problème auquel ils sont confrontés.
Ensuite, la loi dit que maintenant ce sont les ivoiriens qui ont le droit à être les
propriétaires fonciers. Ainsi, d'après eux, les étrangers qui sont sur leur terre ne sont
pas les propriétaires. Cependant, eux non plus ne peuvent reprendre les terres parce
qu'ils les ont données aux étrangers. Quant aux jeunes, ils n'ont retenu que: « la loi leur
demande d'établir des titres fonciers pour être les propriétaires de leur terre. Pour eux
aussi, seul les ivoiriens sont autorisés à établir le titre foncier. Pour ce faire, il faut
reconquérir les terres qu'ont vendues leurs parents aux étrangers et reconsidérer ces
terres comme faisant partie du patrimoine foncier familial ».
Ici se présentent les difficultés qui peuvent se poser. Etant donné que c'est l'autochtone
qui a la primauté dans l'acquisition des terres sur tous les autres acteurs, qu'est ce qui
empêcherait l’autochtone de remettre en cause les droits coutumiers qu’il a accordé à
l'allogène ivoirien ? L'autochtones peut demander à l'allogène ivoirien de quitter ses
terres. La situation aurait été dramatique, si l’idée selon laquelle, il fallait privilégier les
populations autochtones, de leur donner la primauté dans l'acquisition de la propriété
des terres sur leurs terroirs traditionnels, évoquée par certains députés lors de la
discussion de la loi, motif pris de ce que « la terre demeure la propriété de la famille, du
lignage, de la tribu ou de la communauté villageoise », avait été admise. Cette idée
avait été naturellement stigmatisée et rejetée par le gouvernement.
Le gouvernement en premier et la loi ensuite, ne pouvaient naturellement accepter une
proposition qui frisait la discrimination, la dérive tribale et identitaire. C'était méconnaitre
les brassages ethniques et culturels qui avaient cours dans le pays.
Il ressort de la loi que les personnes physiques non ivoiriennes, autrement dit, les
étrangers, ne sauraient accéder aux terres du domaine foncier rural. Mais, outre les
non-ivoiriens, se trouvent aussi exclus de l'accès à la propriété les personnes morales
de droit privé, c'est-à-dire les associations et les entreprises qui sont pourtant les
meilleurs investisseurs potentiels. Il s'avère que la crainte de voir les sociétés
multinationales (qui peuvent quelquefois se camoufler dans l'enveloppe d'une société
ou d'un organisme de droit ivoirien) accaparer toutes les terres, a conduit à cette option.
Il est vrai qu'à l'exemple des pays de l'Amérique Latine, en Côte d'ivoire, les situations
de monopole acquises par les grandes sociétés internationales dans la filière café-
cacao, suite à sa libéralisation, pouvaient inciter à une certaine prudence.
B : Les étrangers et le domaine foncier rural
La situation des non-ivoiriens vis-à-vis de la loi foncière de 1998 s'apprécie d'une part,
par leur poids dans le domaine agricole, et d'autre part, par les droits que la loi nouvelle
sur le foncier rural leur accorde. La présence des étrangers dans le secteur agricole est
considérable. Ils occupent effectivement de grandes parcelles de forêt où ils exploitent
les cultures de rente. La loi nouvelle de 1998 a suscité quelques inquiétudes qui ont
même été exprimées par les autorités politiques de leur pays d'origine. En effet, la loi
foncière de 1998 a constitué une pomme de discorde entre la Côte d'Ivoire et le Burkina
Faso. En effet, on se souvient que les problèmes du foncier rural étaient au cœur des
débats et échanges lors de la visite de l'ancien président de l'Assemblée Nationale
burkinabé, monsieur Mélégué TRAORE, en Côte d'Ivoire en mars 2002. Il traduit les
inquiétudes de son pays à travers des propos qui montrent clairement que les autorités
burkinabés ne comprenaient pas pourquoi la Côte d'Ivoire s'est dotée d'une loi foncière
qui semble protéger les intérêts des ivoiriens. Il déclare au cours d'un discours que:
« lorsqu'une législation donne l'impression de malmener les acquis qui datent de
plusieurs décennies, elle crée des problèmes ».
Il renchérit en ces termes « vous pensez qu'aujourd'hui, on peut régler le problème
foncier ivoirien sans tenir compte des Burkinabé ». On se souvient également, que du
perron de l'Elysée, lors d'une visite officielle en France, le Président burkinabe a déclaré
qu'il suivait de près la loi ivoirienne sur le roncier rural.
Ces propos tendent à faire croire que c'est la loi sur le foncier rural qui est à la base des
litiges qui opposent des familles, des communautés. Or, bien avant que cette loi ne soit
votée par le parlement, il y avait de nombreux palabres entre des villageois, des
ivoiriens et des non-ivoiriens. La loi sur le foncier n'est donc pas
responsable des conflits.
Cette loi donne une solution claire à toutes les interrogations sus indiquées. De prime
abord, il faut noter que la nouvelle loi foncière exclut les étrangers dans l'acquisition de
la propriété des terres du domaine foncier rural. Ainsi, un étranger, a quelque titre que
se soit, ne peut être propriétaire de terre rurale en Côte d'Ivoire.
La Cour d'Appel de Daloa dans une affaire opposant un ivoirien et un étranger,
concluait « qu'il ressort de la loi nº98-750 du 23 décembre 1998 portant rural que seule
les populations autochtones rurales riveraines détiennent les droits d'usage; qu'il
convient d'en déduire que lesdits droits ne peuvent aucunement résulter de la simple
mise en valeur, de surcroît par un allogène non ivoirien qui, aux termes de la loi
précitée, n'a pas vocation à devenir propriétaire d'une parcelle de terre rurale». C'est
sans doute cette exclusion de facto qui a suscitée les inquiétudes des autorités et
même des immigrés burkinabés en Côte d'Ivoire. Cette exclusion des étrangers de la
propriété des terres traduit simplement la crainte du législateur ivoirien de voir le
patrimoine foncier ivoirien échappé complètement aux ivoiriens. En effet, si tous les
étrangers (surtout burkinabés, maliens, guinéens) présents dans le domaine agricole
devenaient propriétaires des terres qu'ils cultivent, c'est comme si le territoire du
Burkina Faso, du Mali ou de la Guinée s'était agrandi et que le territoire ivoirien s'était
au contraire réduit. C'est presqu'une conquête territoriale qui serait réalisée par les
ressortissants étrangers en Côte d'Ivoire. Aucun pays au monde ne peut accepter
qu'une partie importante de son territoire national soit dans les mains de personnes
d'une autre nationalité que la tienne. C'est toute sa politique agricole, forestière et
même économique qui lui échapperait. C'est donc une question de souveraineté
nationale et même de survie de la nation ivoirienne qui se pose. En effet, comment un
Etat qui compte plus de 26 % d'étrangers sur son sol peut toujours avoir la main mise
sur son patrimoine foncier, s'il accorde la propriété foncière à une frange aussi
importante de ces immigrés ?
Ainsi, l'étranger peut toujours, selon la procédure coutumière, acquérir des terres
rurales qu'il peut exploiter à sa guise. Ceux qui ont déjà des droits d'usage sur des
terres peuvent toujours en toute quiétude en tirer profit. De ce point de vue, les
inquiétudes manifestées par certaines autorités publiques étrangères ne sont pas
fondées. Les campagnes ivoiriennes ne se sont pas
transformées en champs de batailles, ou les ivoiriens demanderaient aux étrangers de
quitter les terres à eux cédées.
Malgré l'exclusion des étrangers de la propriété foncière par la nouvelle loi sur le foncier
rural, ces derniers continuent d'exploiter en toute quiétude, les terres acquises selon les
procédures coutumières.
Il faut noter qu'en prenant en compte les droits coutumiers, le législateur a entendu
reconnaître, à tous ceux qui exercent des droits coutumiers, le droit de s'en prévaloir.
D'ailleurs, comme pour donner l'exemple, il fait obligation aux titulaires de ces droits de
les consolider par la procédure du certificat foncier. Mais, le législateur fait obligation au
bénéficiaire du certificat foncier, de tenir compte de la présence des occupants de
bonne foi et de préserver les droits de ces derniers. Ainsi, les héritiers de l'étranger, à
qui reviennent naturellement les biens laissés par leurs parents, pourront évoquer, à
leur profit les dispositions de l'article 14 du décret n°99-594 du 13 octobre 1999, fixant
les modalités d'application au Domaine foncier rural coutumier de la loi foncière de 1998
Ces avantages du droit coutumier règlent en partie la situation des étrangers. Le droit
moderne ivoirien ne les exclut pas de tout accès à la terre. lis bénéficient, non
seulement, de la souplesse de la coutume foncière ivoirienne qui leur a toujours été très
favorable, mais également de droit d'accès par d'autres mécanismes dont la location de
terre et le bail emphytéotique. Mieux, la nouvelle loi foncière n'a pas reconduit les
dispositions de l'article 2 du décret n°71-74 du 16 février 1971 suivant lesquelles « les
droits portant sur l'usage du sol, dits droits coutumiers, sont personnels à ceux qui les
exercent et ne peuvent être cédés à quelque titre que ce soit ». Au contraire le
législateur, dans le souci de reconnaitre les droits coutumier, semble n'y voir aucune
objection puisque aussi bien il parle, à propos de la procédure d'obtention du certificat
foncier de « consolidation de droits coutumiers conformes à la tradition exercée de
façon paisible et continue ». Si, pour des raisons tenant à la forte immigration que
connaît la Côte d'Ivoire, les étrangers ont été exclus de la propriété foncière rurale, le
principe de l'exclusion connaît cependant une atténuation avec le respect des droits
acquis et le maintien des situations antérieures.
CHAPITRE 2:
L'idée à la base de cette loi du 23 décembre 1998 est de sécuriser le domaine foncier
rural ivoirien et d'éviter au maximum les conflits fonciers. Pour ces raisons, cette loi vise
à, d'une part, identifier et immatriculer les terres rurales et résoudre par la même
occasion la question des droits coutumiers; fixer et protéger définitivement les droits de
propriété des propriétaires sur les terres rurales. D'autre part, déclarer solennellement
patrimoine national le domaine foncier rural pour en réserver la propriété aux seuls
Ivoiriens tout en permettant aux personnes de nationalité étrangère de cultiver et de
profiter de ces terres rurales. Et enfin, moderniser, clarifier la possession et la gestion
des terres rurales ivoiriennes. Pour l'Etat, la disponibilité des sols et surtout la
clarification droits portant sur la terre devient une exigence développement. Soucieux
de résoudre l'incertitude et l'insécurité qui règnent sur la scène foncière et
singulièrement en milieu rural, et qui provoquent des conflits de plus en plus fréquents
et sanglants, entre ivoiriens, mais aussi entre ces derniers et des étrangers, et qui
trouvent un écho retentissant dans la presse internationale. Pour atteindre ces objectifs,
la loi a prévu des démarches à effectuer pour rentrer en possession des documents
administratifs qui prouvent que l'on est propriétaire terrien en milieu rural. Toutefois, ces
procédures ne sont pas si simples.
Il n'était donc pas question d'une immatriculation au nom des particuliers. Seul l'État
sénégalais est détenteur et gestionnaire des terres. Ainsi, dans la pratique l'on
distinguait dans le domaine national sénégalais, plusieurs « zones » à vocations
différentes, en particuliers les « zones de terroir » dont la gestion est confiées aux
conseils ruraux sous la responsabilité de l'Etat, et les « zones pionnières» dont l'Etat se
réserve la gestion. C’est par exemple le cas des terres irrigables du Delta du fleuve
Sénégal, classées zones pionnières et confiées à un organisme public, la SAED.
Jusqu'en 1987, l'État sénégalais aurait pu intégrer les zones pionnières au domaine de
l'Etat et procéder à leur immatriculation, ce que justifiait la réalisation sur fonds public
des grands aménagements irrigués. Ces terres pouvaient alors faire l'objet de
d'émission de titres fonciers de propriété ou d'emphytéose et être cédées pas l'État à
des individus ou collectivités. Mais en 1987, un décret déclasse les zones pionnières et
les reverse dans les zones de terroir. La SAED n'est donc plus gestionnaire, et leur
administration est confiée aux communautés rurales; il n'y a donc pas immatriculation
ou émission de titres fonciers au profit des communautés rurales qui ne sont que
gestionnaires, habilités à octroyer des droits d'usage aux membres des communautés :
il s'agit de l'acte d'affectation des terres, acte révocable, qui doit recevoir l'accord de
l'Etat (le préfet ou sous-préfet) et qui ne crée pas de « titre foncier » individuel.
Mais là s'arrête la comparaison avec le domaine foncier rural ivoirien. Car le Sénégal
est resté fidèle à sa politique foncière depuis les indépendances. Il s'est éloigné
clairement de l'appropriation privée et s'est orienté vers la décentralisation et la
délégation des pouvoirs de l'État au niveau local; mais en fait de pouvoir, la délégation
est mince, car les « droits » octroyés aux communautés sont restreints. Pour l'Etat, le
système est moins contraignant que l'immatriculation, puisqu'il ne l'astreint pas à
procéder à des opérations de bornage, de cadastrage simplifié, d'enregistrement, etc.,
les affectations de terre faisant seulement, en théorie, l'objet d'un enregistrement dans
un registre foncier au niveau des communautés rurales qui ne verra jamais le jour, et
d'une obligation de mise en valeur dont les normes ne seront jamais précisées.
Alors que le « domaine foncier rural » crée par le législateur ivoirien est appropriable
non seulement par l'État, mais aussi, par les personnes physiques et les collectivités
publiques ivoiriennes.
L'appropriation définitive se fait par la procédure de l'immatriculation après celle du
certificat foncier qui consacre la prise en compte du droit foncier coutumier. En Côte
d'ivoire, le citoyen qui a fait immatriculer sa terre, peut dire « c'est ma terre ». Il y a un
droit de propriété définitif et absolu. Alors qu'au Sénégal, ce n'est qu'un droit d'usage
qui est concédé.
Toutefois, la définition que donne le législateur ivoirien du « domaine foncier rural», qui
comme le dit le Professeur Pierre-clavaire KOBO, « s'offre comme un véritable habit
d'arlequin, ne peut que laisser perplexe. La loi amalgame, en effet, dans une démarche
syncrétique propre à provoquer l'égarement, ces critères géographiques, c'est-à-dire
« rural » et « urbain», des éléments juridiques, c'est-à-dire « domaine public» et
« propriété» et fait varier le contenu du domaine foncier entre un domaine transitoire et
permanent! Cette loi peut donner à penser qu'en dehors du traditionnel domaine public
et privé, le domaine foncier rural est une troisième (3°) catégorie domaniale, en
attendant une quatrième (4°) catégorie qui serait le domaine foncier urbain ».
Le code foncier rural dispose que le domaine foncier rural « est l'ensemble des terres
mises en valeur ou non et quelle que soit la nature de la mise en valeur ». C'est dire
que le domaine foncier rural est constitué de toutes les terres cultivées ou non. Il s'agit
donc des plantations, des vergers, les terres bâties ou non et les terres en jachère.
Toutes ces terres mises en sembles forment un patrimoine national au quel peut
accéder tout ivoirien. Mais la définition donnée par l'article 1, est complétée par l'article
2 de la loi foncière de 1998; qui fait une distinction entre la propriété à titre transitoire et
la propriété permanente.
Les propriétés à titre transitoire ont trait à des terres ayant un statut provisoire, donc
susceptibles de changer à tout moment. Ce statut concerne deux types de terre. D'une
part, les terres du domaine coutumier et d'autre part, les terres du domaine foncier rural
concédées par l'État à des collectivités publiques ou à des particuliers.
En effet, le domaine foncier rural coutumier est constitué par l'ensemble des terres sur
lesquelles s'exercent des droits coutumiers conformes aux traditions et des droits
coutumiers cédés à des tiers. En effet, il est essentiel de comprendre que le régime
foncier en Afrique subsaharienne repose sur les relations sociales qu'entretiennent les
individus au sein de la communauté à laquelle ils sont associés ainsi que les liens de
parenté. Rappelons que la terre est un bien collectif et inaliénable car sacré. Lorsqu'on
parle d'accès à la terre, il faut encore aujourd'hui distinguer entre
possession et propriété de la terre. Autrement dit, il faut distinguer entre les droits
limités aux droits d'usage ou d'usufruit et les droits de transferts et d'administration,
c'est-à-dire les droits de définir le droit des autres. On distingue deux groupes
d'individus: le groupe homogène qui occupe la terre en question et qui sans en être
propriétaire en est le gestionnaire, et le groupe hétérogène ou intégré qui inclut tous
ceux qui vivent sur cette terre. La différence entre les deux réside dans le fait que seul
le premier groupe est soumis à un rituel d'appropriation collective de la terre sous le
regard de son chef. Et « ce qui fait la propriété, c'est le rituel » qui est unique et ne peut
se répéter. Le groupe homogène peut cependant décider ultérieurement d'intégrer de
nouveaux venus. Un ensemble d'actes symboliques sont alors associés à l'intégration
sans quoi l'individu ou le groupe d'individus intégrés n'ont de droit que d'usage et non
de propriété sur la terre qu'ils exploitent.
Toutefois, ces coutumes ont bien-sûr évolué au cours des. périodes coloniale et
postcoloniale, le colonisateur et l'État indépendant cherchant chacun à contourner ou à
faire évoluer les droits coutumiers en y associant ou au contraire en marginalisant les
chefs de village et de terre. Cela a conduit à une superposition de droits fonciers
modernes et coutumiers qui rend extrêmement confuse la gestion du foncier rural, d'où
les litiges dès lors qu'il y a saturation foncière. L'exemple type est la situation
particulière des migrants Baoulé dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire.
Mais aujourd'hui, ce système de production est arrivé à saturation. Il n'y a plus de terre
à coloniser car la forêt primaire est épuisée. Les populations autochtones sont
confrontées à la crise de génération. La génération des « pères-fondateurs », ceux qui
étaient considérés comme « chef de terre» est passée. La jeune génération a besoin de
terre pour travailler parce que tous n'ont pas réussi à l'école, ils retournent à la terre.
Or maintenant, la loi désigne seulement l'ivoirien comme celui qui peut être le
« propriétaire» de la terre. Pourquoi ne pas demander à tous les étrangers (migrant
ivoirien et immigrant burkinabé) de partir chez eux. Car selon un adage baoulé, dire « à
quelqu'un de partir chez lui » ce n'est pas une injure. Car chez le baoulé, tout individu à
« un chez soi » où il se sent nécessairement bien. Chaque fois qu'il y aura un litige
entre un allogène ivoirien et un autochtone, ce dernier est privilégié. La coutume est
généralement en sa faveur.
SECTION 2: LA PROPRIETE PERMANENTE
Selon l'article 4 de la loi foncière de 1998: « La propriété d'une terre du Domaine
Foncier Rural est établie à partir de l'immatriculation de cette terre au registre foncier
ouvert à cet effet par lAdministration et en ce qui concerne les terres du domaine
coutumier par le Certificat Foncier. Le détenteur du Certificat Foncier doit requérir
l'immatriculation de la terre correspondante dans un délai de trois ans à compter de la
date d'acquisition du Certificat Foncier». Cette disposition de la loi foncière de 1998
établit clairement que la propriété définitive de la terre se fait soit par l'immatriculation
de cette terre au registre foncier, soit par l'établissement du certificat foncier lorsqu'il
s'agit d'une terre du domaine coutumier. Le titulaire du certificat foncier devra par la
suite demander l'immatriculation de ses terres pour parachever la procédure
d'appropriation définitive.
Après validation des résultats de l'enquête menée par une commission assermentée
appuyée par des opérateurs techniques agréés et sous autorité du Comité Villageois de
Gestion Foncière Rurale (selon une procédure de publicité précisée dans le décret N°
99-594 du 13 octobre 1999), des certificats fonciers individuels ou collectifs sont établis
et publiés par le Préfet au Journal Officiel. Les certificats confèrent à leurs titulaires la
capacité d'ester en justice et de céder ces certificats, en tout ou partie, à des tiers dans
le cas des certificats individuels.
Il est précisé à l'article 17 de la loi, que les certificats collectifs ne sont cessibles que « à
un membre de la collectivité ou du groupement » ou à un « membre de la Collectivité »,
ce qui semble restrictif. On peut alors penser que la « collectivité » désigne la
communauté villageoise autochtone. Mais les dispositions ne sont pas claires, puisque
l'article 21 du décret N° 99-594 du 13 octobre 1999 stipule que « le bien foncier objet
d'un certificat collectif peut être morcelé au profit des membres du groupement ou de
tiers », sans autre précision.
Ces certificats fonciers ne sont toutefois délivrés qu'à titre transitoire. Ils doivent être
convertis, à l'initiative des titulaires de certificats et à brève échéance (trois ans à partir
de la délivrance des certificats) en droits individuels de propriété privée par la procédure
d'immatriculation. Les titres fonciers de propriété sont délivrés par le Conservateur
foncier et les plans des parcelles sont intégrés dans le Cadastre national. La procédure
d'immatriculation diffère selon qu'il s'agit de certificats individuels ou collectifs.
Dans tous les cas précédents d'immatriculation au nom de l'État, pour cause de non-
respect par les ayants droits des délais de procédure, de maintien dans l'indivision ou
d'existence de conflits entre ayants droits, la loi ne précise pas toujours la nature du
droit à location affecté au(x)titulaire(s) ivoirien(s) de l'ancien certificat individuel ou
collectif. Il s'agira probablement d'une location emphytéotique, dans la mesure où un tel
bail est prévu dans certains cas pour les non-ivoiriens; on imagine mal que les Ivoiriens
soient soumis à un régime plus défavorable. Par ailleurs, ce droit de location attribué
aux Ivoiriens sur des terres qu'ils occupaient antérieurement à l'application de la loi
devrait être soumis à de fortes restrictions quant à ses modalités de transfert,
conformément à l'article 15 de la loi (transfert « par l'administration sur demande
expresse du cédant ») qui ne distingue pas entre location d'une terre immatriculée au
nom de l'État à des Ivoiriens et à des non-Ivoiriens. Cette clause paraîtra
particulièrement exorbitante aux intéressés, s'il s'agit d'autochtones n'ayant pas
respecté les conditions prévues de procédure. Toutefois, quelle est la nature des droits
découlant du certificat foncier ?
Le décret n°71-74 du 16 février 1971 relatif aux procédures domaniales et foncières est
explicite sur ce point. Il dispose que les droits portant sur l'usage du sol, dits droits
coutumiers, sont personnels à ceux qui les exercent et ne peuvent être cédés à
quelques titres que ce soit. Il s'infère sans ambages que le droit visé par le décret de
1971 ci-dessus cité est un droit d'usage qui ne peut être cédé et qui cesse au décès de
son titulaire. On note une dichotomie concernant le nature du droit que s'attribue les
détenteurs coutumiers et celui que leur reconnaît les lois foncières.
En effet, la conclusion de contrat de vente portant sur ces parcelles non immatriculées
et les pratiques successorales en la matière montrent clairement que les populations
rurales se considèrent non comme détenteurs mais propriétaire de ces terres. C'est
sans doute pour tenir compte de cette pratique que la loi n°98-750 du 23 décembre
1998 relative au domaine foncier rural a institué le certificat foncier. Les droits découlant
de ce certificat foncier ne sont pas de simples droits personnels puisque « le certificat
foncier peut être cédé, en tout ou partie, par acte authentifié par l'autorité administrative,
à un tiers ou, lorsqu'il est collectif, à un membre de la collectivité ou du groupement ». «
En cas de décès de son titulaire, le certificat individuel tombe dans la succession du de
cujus et est traité comme tel ». À défaut d'être un simple droit d'usage, le droit
découlant du certificat foncier peut-il être assimilé au droit d'usufruit ? L'usufruit est un
droit réel temporaire d'usage et de jouissance d'un bien appartenant à un tiers, le nu-
propriétaire, à charge pour le titulaire de conserver la substance et la destination de ce
bien. L'usufruitier a donc le droit de se servir de la chose à charge de la rendre en la
même quantité et qualité en respectant l'usage auquel la chose est destinée.
L'usufruitier et le détenteur du certificat foncier ont en commun de pouvoir louer ou
céder la chose objet de leur droit. En revanche, alors que le droit de l'usufruitier prend
fin avec la mort de son titulaire, le droit résultant du certificat foncier peut être transmis
aux héritiers. Bien qu'ayant des points communs avec le droit d'usufruit, le droit
résultant du certificat foncier ne peut lui être assimilé.
Toutefois, une difficulté supplémentaire a été ajoutée par la loi foncière de 1998, quant
aux délais d'établissement du certificat foncier et même des délais concernant
l'immatriculation des terres rurales.
L'article 4 nouveau dispose que : « La propriété d'une terre du domaine foncier rural
est établie à partir de l'immatriculation de cette terre au registre foncier ouvert à cet effet
par l'administration.
Dans le domaine foncier rural coutumier, les droits coutumiers sont constatés par
le certificat foncier ».
Le législateur ivoirien met fin aux débats sur la nature juridique du certificat foncier. En
effet, désormais, le certificat foncier ne constate que des droits coutumiers sur une
terre. Il n'est pas un titre de propriété. Il prouve simplement que la personne détenteur
du certificat foncier a des droits coutumiers sur une personne. Ce dernier serait en droit
de requérir l'immatriculation qui pourrait lui conférer la propriété pleine et entière
conformément à la loi.
Il faut souligner également qu'une modification importante a été faite à travers l'article
17 bis. En effet, l'article 17 bis dispose que : « Les terres coutumières dépourvues de
certificat foncier ne peuvent faire l'objet de cession à compter de l'entrée en
vigueur de la présente loi. Les conditions de réalisation de toute autre transaction
sur les terres visées à l'alinéa précédent sont déterminées par décret ».
La loi tout en interdisant les cessant de terre non certifiée, semble laisser penser que
les autres types de transaction à l'exception de la cession, sont autorisés sur les terres
non encore certifiée, c'est-à-dire les terres rurales dont les détenteurs n'ont pas de
certificat foncier. La loi semble prendre en compte les pratiques des populations qui ont
l'habitude de faire louer leur terre ou même de pratiquer des formes de contrat qui ne
mettent pas en cause la propriété, mais qui permettent de mettre la terre en valeur. Les
populations pratiquent très souvent le planter partager de la récolte, le planter partager
de l'exploitation sans partager le sol, etc. Ce sont toutes ces pratiques coutumières qui
n'impliquent nullement le transfert de la propriété du sol que la loi semble désormais
autoriser.
Une critique importante peut être faite sur l'interprétation de cette disposition (article 17
bis). En effet, en autorisant d'autres formes de contrat, (même à l'exception des
cessions), sur des terres non encore certifiées, les paysans pourraient croire que leurs
droits coutumiers sont désormais reconnus et qu'ils n'ont plus besoin de faire certifier
leurs terres, puisse qu'ils peuvent y passer les contrats qu'ils souhaitent. La loi leur
interdisant seulement les ventes, les cessions de terre.
La procédure d'immatriculation des terres du domaine foncier rural est décrite dans le
décret n°99-594 du 13 octobre 1999 fixant les modalités d'application de la loi de 1998.
La requête d'immatriculation formulée par le requérant est remise au Directeur
Départemental de l'agriculture et des ressources animales. Elle est ensuite adressée au
Préfet du département qui le transmet au ministre en charge de l'agriculture pour
contrôle et transmission au conservateur de la propriété foncière. L'immatriculation est
effectuée par le Conservateur dans un délai maximal de trois mois à compter de la
réception de la requête.
D'un point de vue social, les populations habituées à la gestion coutumière des terres
depuis des générations rechignent au changement et hésitent à se tourner vers l'État
pour procéder à une immatriculation dont ils ne voient pas la valeur ajoutée. Cette
hésitation est renforcée par le fait que le passage à un titre de propriété formel suppose
le suivi d'une procédure relativement complexe et la perception de taxes foncières
nécessaires au fonctionnement et à la mise à jour des cadastres fonciers. Le travail
d'information des populations et les moyens institutionnels, humains et financiers
nécessaires à la réforme sont énormes, non seulement à court terme mais aussi dans
la durée afin que les registres soient maintenus à jour.
Cette loi suppose une véritable révolution culturelle en proposant, après une
reconnaissance transitoire, d'éliminer définitivement la gestion coutumière des terres et
donc d'enlever une des prérogatives essentielles des autorités coutumières qui
représentent le ciment des relations sociales au niveau villageois.
Sans intervention vigoureuse de l'Etat au sein de chaque village, il est peu probable que
les autorités coutumières renoncent facilement à leur pouvoir et que les populations se
détournent de celles-ci pour s'adresser à une administration plus lointaine et dont la
légitimité à réguler les rapports villageois est socialement moins acceptée. En effet,
« L'abrogation juridique ne coïncide pas toujours avec l'abrogation sociologique et la loi
que le législateur a voulu supprimer peut très bien continuer à vivre, très vivante dans la
conscience de l’individu». C'est d'ailleurs exactement ce qui s'est passé depuis des
décennies en Côte d'Ivoire où la population a dans son ensemble continué à recourir au
système coutumier pour réguler les transactions foncières en ignorant les lois foncières
qui ne reconnaissaient comme légales que les transactions effectuées devant notaire. Il
faut cependant noter que dans le contexte ivoirien, les migrants, qu'ils soient ivoiriens
ou pas, considèrent les autorités coutumières comme plutôt partisanes des populations
locales et donc souvent contraires à leur intérêt. Pour les migrants, le recours à l'État
est donc perçu comme une protection de leurs droits.
Malheureusement, le constat est que « la logique jacobine de l'État est peu compatible
avec la reconnaissance de la diversité des normes foncières et le rôle des autorités
locales ». Faute de parvenir à retranscrire la réalité et la complexité des modes d'accès
coutumiers à la terre, les programmes de formalisation résultent très fréquemment en
une confiscation et une concentration des droits de propriété au profit d'une élite avertie
des bénéfices qu'elle pourrait en tirer. Au sein des familles, la ou les personne(s)
entreprenant la démarche de formalisation (parfois à l'insu du reste de la famille) est/
sont investie(s) d'un pouvoir excluant les autres membres de la famille ou de la
communauté qui se retrouvent dépossédés des droits d'accès coutumiers à la terre. Les
personnes les plus vulnérables ou moins influentes au sein des familles, qui sont aussi
le plus souvent les moins informées, sont les premières à être
affectées par les programmes de formalisation. C'est particulièrement le cas des
femmes, et dans le contexte de crise qui frappe la Côte d'Ivoire, des personnes
déplacées.
En effet, si la loi permet qu'un certificat foncier soit collectif, ce qui donne la possibilité
d'associer toute la famille au bénéfice de la formalisation du droit coutumier et de
consolider ses droits, la deuxième étape de la formalisation, c'est-à-dire
l'immatriculation, impose que le titre de propriété soit individuel. Ceci met en danger
d'exclusion les femmes et les membres de la famille moins informés des dispositifs de
la loi par exemple parce qu'analphabètes ou de niveau scolaire moins élevé. La loi
prévoit qu'en cas de certificat collectif, un gestionnaire soit désigné. Ce rôle reviendra
vraisemblablement au chef de famille ou au mieux informé de la famille. L'inclusion des
autres membres dépendra de son bon vouloir, à moins que la procédure menant à
l'obtention du certificat foncier n'inclue une interrogation systématique par les Comités
de Gestion Foncière Rurale de l'ensemble des membres de la famille susceptibles de
posséder des intérêts ou des droits sur la terre faisant l'objet de la demande.
Si ces terres sont effectivement immatriculées au nom de l'État, ce dernier peut les
louer ou les vendre au concessionnaire.
Dans tous les cas, il incombe à l'État de gérer au mieux ces terres nouvellement
immatriculées. Le concessionnaire doit demander que l'État assure cette gestion à son
profit. Exceptionnellement, l'autorité chargée de la gestion du domaine foncier rural peut
autoriser l'immatriculation au nom du concessionnaire. Dans tous les cas, le
concessionnaire supporte tous les frais d'immatriculation. Les archives du Ministère de
l'agriculture dénombrent actuellement en tout et pour tout 248 concessions définitives
dont les détenteurs sont concernés par la procédure ci-dessus décrite. À ce jour, 375
contrats de locations sous forme de bail emphytéotique ont été passés et 01 contrats de
vente effectués.
Il faut souligner, qu'au niveau de l'immatriculation des terres concédées, des voix
s'élève pour décrier les éventuelles concessions que l'Etat voudrait accorder à des
sociétés industrielles. En effet, sous la plume de Mohamed SYLLA, analyste à Audace
Institut Afrique, l'on peut lire ceci : « A l'occasion de son séjour en Côte d'Ivoire, la
présidente et principale actionnaire du groupe de négoce de matières premières Louis
Dreyfus a signé le 31 janvier dernier un accord cadre de partenariat public-privé, devant
conduire à la signature d'un partenariat stratégique avec le ministre ivoirien de
l'agriculture, au nom de l'État de Côte d'Ivoire. Ce futur accord portera sur la mise à
disposition d'une grande quantité de terres cultivables dans le nord du pays pour la
production du riz. On ne peut cependant s'empêcher de s'interroger sur la légitimité d'un
tel contrat tant les zones d'ombres sont nombreuses.
De prime abord on pourrait penser que ce projet est une bonne nouvelle, d'autant qu'il
sera concrétisé dans les régions du Poro, de la Bagoué et du Tchologo qui comptent
parmi les plus pauvres de la Côte d'lvoire. Il permettra, aux dires du Ministre de
l'agriculture, «de consolider les acquis des petits planteurs». Pourtant, on peut se
demander de quels acquis il s'agit quand on sait que tous ces paysans n'ont aucune
sécurisation juridique de leurs droits de propriété. Il est, de ce point de vue, curieux de
constater que cet accord soit justement passé entre l'État de Côte d'ivoire et le Groupe
Louis-Dreyfus. A aucun niveau les paysans, qui sont censés être les principaux
bénéficiaires de ce projet, n'ont été associés à sa négociation et sa signature. La
déclaration de Margarita Louis-Dreyfus selon laquelle ces terres appartiennent et
resteront la propriété des paysans dénote que soit elle méconnait la situation foncière
en Côte d'Ivoire soit que cet accord n'est rien d'autre qu'un accaparement des terres du
Nord ivoirien.
En effet et contrairement à ce qu'elle affirme, les terres des régions du Poro, de la
Bagoué et du Tchologo n'appartiennent pas légalement aux paysans, mais bien à l'Etat
qui les en a tout bonnement spolié dès après les indépendances, se substituant ainsi
aux anciennes dérives coloniales d'accaparement des terres. Ces paysans qui
exploitent pourtant ces terres depuis plusieurs générations n'ont aucun titre de propriété
sur elles. L'État semble donc distribuer des droits d'exploitation à de grandes sociétés
étrangères : ce système est l'héritier direct du droit colonial où de Vastes territoires
étaient donnés en concession à des entreprises publiques ou privées, souvent au
détriment des populations concernées. L'accord cadre de partenariat demeure,
toutefois, très mystérieux quant à son contenu, le site du ministère de l'agriculture
mettant simplement en avant le nombre de producteurs potentiellement concernés (50
à 60 000) et d'hypothétiques prévisions de production de riz. Or, il est plus que
discutable, de la part des pouvoirs publics, de taire les modalités de l'accord à venir,
ainsi que les contraintes imposées à la société privée cosignataire.
Ce serait là, pourtant, un moyen commode et efficace pour rassurer les populations
concernées. Le montant des investissements, d'ailleurs, est différent d'une source à
l'autre. La clarté, pourtant, permettrait de mieux saisir la portée de cet accord cadre »
Cette éventuelle concession est semblable à celles qui ont été faites juste après
l'indépendance de la Côte d'Ivoire, ou les concessions des sociétés d'État
(SODEPALM, SAPH, SOGB) sont une forme d'accaparement de terre au détriment des
populations locales. La SOGB a obtenu une concession de 34 772 hectares d'un seul
tenant et a provoqué le déplacement de douze villages autochtones et l'occupation de
leurs terres de cultures. Ces villages déplacés ont été réinstallés dans des villages
ayant eux-mêmes perdus des terres. C'est villages d'accueil sont : Oueoulo, Djihimbo,
Trahé, Kako, Klotou, Héké 19. Entre 1963 et 1973, la SODEPALM disposait de 59670
hectares de plantations industrielles de palmier à huile. Dans le cadre de l'ARSO, l'Etat
a mis en réserve 315 000 hectares en vue de la création d'un périmètre papetier dans le
Sud-ouest ivoirien. Ce projet ayant avorté, ce périmètre a été érigé en forêt dite
aujourd'hui FC des Rapides Grah.
Conclusion de la 2e partie
Après son indépendance la Côte d'Ivoire s'est dotée d'une loi foncière pour mettre de
l'ordre dans le domaine foncier car elle allait s'appuyer sur l'agriculture pour son
développement. Cette loi de 1963 n'a pas ete promulguée. Mais malgré la non
promulgation, les dispositions favorables à l'Etat contenues dans cette loi ont été mises
en application. En effet les particuliers n'avaient plus la possibilité de demander une
immatriculation directe de leurs terres en leur nom, mais de faire immatriculer d'abord le
fond au nom de l'État, ensuite l'État leur rétrocédait ces terres par une concession
provisoire ou définitive. Cette procédure a eu l'adhésion aussi bien de l'Administration
que des populations. Concernant l'administration, cette procédure d'immatriculation
allégeait sa tâche, car l'Administration n'avait plus à passer des heures à contrôler les
documents présentés. S'agissant des populations, cette procédure était conforme à la
coutume foncière dans laquelle le chef de famille procédait à la distribution des terres
aux différents ménages composant la famille, elles étaient donc heureuses de recevoir
leur terre de l'Administration avec à sa tête le chef de l'État. Mais presque tous les titres
de propriété délivrés étaient des titres précaires et révocables.
De sorte que finalement, il était
presqu'impossible de se voir délivrer un titre de propriété définitif malgré l'existence de
la procédure d'immatriculation qui donnait droit à la délivrance d'un titre définitif et
inattaquable.
CONCLUSION GÉNÉRALE
Le droit de propriété foncière rurale en Côte d'Ivoire a une longue histoire. Cette histoire
commence avant la colonisation française et se poursuit aujourd'hui avec des
expériences très variées et enrichissantes. Déjà à l'époque précoloniale, l'époque où
les africains ne savaient ni lire ni écrire, où la tradition et l'oralité réglementaient tous les
aspects de leur vie, la terre était au centre de leurs préoccupations. La terre constituait
l'essentielle de leur existence. Elle leur permettait de nourrir leur famille par la culture
des produits vivriers et par l'alimentation du bétail. Elle était au centre des activités
religieuses, car la terre était considérée comme une déesse ou comme la femme de
dieu, ou même comme la créatrice du monde. Elle n'a pas été créée par une entité. Elle
existe par elle-même. Cette considération divine de la terre a eu pour effet de rendre la
terre inaliénable et elle ne peut appartenir à une seule personne. La terre appartient à la
famille, au clan, à la lignée, ou à la collectivité villageoise. Le chef de famille ou le
maître de la terre en est le gestionnaire chargé de la répartition des parcelles entre les
différentes familles composant le clan ou la lignée. Chaque membre de la famille a un
droit d'usage sur la terre familiale, mais n'a aucun droit de disposition. En effet, le droit
d'usage était le droit de tout membre de la famille d'exploiter à des fins personnelles
une portion de la terre familiale à lui concédée par le chef de la famille. Cette portion
demeurait dans le patrimoine familial, cependant les fruits de
'exploitation de ladite terre appartenaient de façon absolue à l'exploitant. Car il n'y avait
dans la coutume africaine, que de propriété privée individuelle le fruit de son travail. Par
conséquent la terre n'étant pas le fruit du travail individuel, elle était donc insusceptible
d'appropriation.
Pour la réalisation de cet objectif, plusieurs textes seront pris. Mais, de façon générale,
tous les textes juridiques sur le foncier rural (lois, décrets, circulaires) qui ont été pris
pendant la colonisation, ont connus le même sort. Ces textes n'ont pas été appliqués
par les populations. La conséquence logique de cette situation c'est la dualité juridique
qui a prévalue pendant longtemps. La terre rurale étant régie par la coutume et par le
droit positif colonial. Cette dualité juridique sera préjudiciable aux populations elles-
mêmes. Car déjà les conflits fonciers vont commencer à naître.
Mais, les dispositions de la loi de 1998 ont encore retenu l'immatriculation comme
moyen principal d'acquisition de la propriété foncière. À ce titre les populations ont un
délai de dix ans pour faire immatriculer leur terre. Toutes les terres qui n'auraient pas
été immatriculées dans dix ans seraient considérées comme des terres sans maître et
donc propriété de l'Etat.
Toutefois, des difficultés subsistent, qui pourraient rendre ce texte tout aussi inefficace
que tous les textes qui l'ont précédé sur le domaine foncier rural. En effet,
l'immatriculation qui est désignée comme principal mode d'accession à la propriété
pleine et entière à un coût qui est au dessus des moyens de la population rurale. Il faut
donc que l'État immatricule les terres à ses frais pour les populations. Aussi le délai de
dix ans imparti pour l'immatriculation des terres dans tout le pays est largement
insuffisant. Car, ce pays ne dispose pas suffisamment de techniciens pour faire
immatriculer 25 millions d'hectares dans un délai aussi bref. En effet, la Côte d'Ivoire ne
compte qu'une trentaine de géomètres experts agrées' là où la France, qui a un
territoire à peine deux fois plus grand que la Côte d'Ivoire compte environ 1800
géomètres experts?. Il faut donc donner un délai d'au moins 30 ans pour que toutes les
terres rurales soient immatriculées. C'est à ce prix qu'un jour, le droit coutumier, qui est
par essence oral, pourra être transcrit et servir véritablement la cause paysanne, à
travers des documents fiables qui pourraient servir non seulement à la création d'un
marché foncier et mais aussi à permettre l'accès au crédit immobilier.
La Côte d'Ivoire connaît aujourd'hui un autre problème lié au foncier rural qui pourrait
entraîner de graves conséquences si l'on ne prend garde. C'est la dépossession brutale
et violente des terres de certains paysans dans l'ouest du pays, qui du fait des
différentes crises sociopolitiques ont dû quitter le pays pour se réfugier dans les pays
voisins. En leur absence, leurs terres ont été vendues ou occupées par d'autres
personnes qui refusent de les rendre. L'Etat doit prendre toutes les mesures
nécessaires pour garantir, à leur retour, l'accès à leurs terres. Pour régler ces
problèmes de dépossession de terre, il serait souhaitable qu'avec l'aide des sous-
préfets et des préfets des régions concernées, des commissions spéciales de
règlement des litiges fonciers soient crées dans chaque sous-préfecture. La
composition de ces commissions comprendra les chefs de village, les maîtres de la
terre, les chefs de communauté, le sous-préfet et un magistrat. Le règlement apaisé de
ces conflits fonciers post-crises constitue l'un des défis majeurs que la Côte d'Ivoire
devra surmonter après avoir traversé une longue période de crise militaro-politique.