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Laville 2000

Cet article propose une nouvelle approche de la rationalité limitée en intégrant les théories de la cognition située et de la cognition distribuée. Il démontre que les capacités cognitives des agents sont systématiquement complétées par les ressources cognitives de leur environnement, ce qui élargit l'unité d'analyse à l'interaction entre agents et environnement. En étudiant la répartition cognitive du travail au sein d'un groupe, l'article montre que la résolution de problèmes est souvent le résultat des transactions cognitives entre plusieurs agents.

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Cet article propose une nouvelle approche de la rationalité limitée en intégrant les théories de la cognition située et de la cognition distribuée. Il démontre que les capacités cognitives des agents sont systématiquement complétées par les ressources cognitives de leur environnement, ce qui élargit l'unité d'analyse à l'interaction entre agents et environnement. En étudiant la répartition cognitive du travail au sein d'un groupe, l'article montre que la résolution de problèmes est souvent le résultat des transactions cognitives entre plusieurs agents.

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Revue économique

La cognition située. Une nouvelle approche de la rationalité


limitée
Monsieur Frédéric Laville

Citer ce document / Cite this document :

Laville Frédéric. La cognition située. Une nouvelle approche de la rationalité limitée. In: Revue économique, volume 51,
n°6, 2000. pp. 1301-1331;

doi : [Link]

[Link]

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Résumé
Cet article défend une nouvelle conception de la rationalité limitée. Partant de théories
développées dans les sciences cognitives, il montre comment les ressources cognitives de
l'environnement complètent systématiquement les capacités cognitives des agents. Il procède
ainsi à une double extension de l'unité d'analyse. (1) Étudiant l'interaction cognitive d'un agent
avec son environnement (action située), il montre que la rationalité du comportement ne résulte
plus des seules capacités cognitives d'un agent, mais du système cognitif que cet agent forme
avec son environnement. (2) Étudiant la répartition cognitive du travail à l'intérieur d'un groupe
d'agents (cognition distribuée), il montre comment la résolution d'un problème découle
généralement des opérations cognitives d'un ensemble d'agents.

Abstract
Situated cognition: a new approach to bounded rationality

This paper advocates a new approach towards bounded rationality. Drawing upon cognitive
science, it shows that the cognitive resources of the environment systematically complement the
cognitive abilities of individual agents. Such a result assumes that the unit of analysis has been
extended twice. (1) Studying the cognitive interaction between an agent and its environment
(situated action) shows how the rationality of behavior comes not only from individual cognitive
abilities, but also from the cognitive system formed by an agent and its environment. (2) Studying
the cognitive division of labor inside a group of agents (distributed cognition) shows how collective
problem solving comes from the cognitive transactions between the individual agents.
La cognition située

Une nouvelle approche de la rationalité limitée

Frédéric Laville*

Cet article défend une nouvelle conception de la rationalité limitée Partant de


théories développées dans les sciences cognitives il montre comment les ressour
ces cognitives de environnement complètent systématiquement les capacités co
gnitives des agents Il procède ainsi une double extension de unité analyse
tudiant interaction cognitive un agent avec son environnement action si
tuée) il montre que la rationalité du comportement ne résulte plus des seules
capacités cognitives un agent mais du système cognitif que cet agent forme avec
son environnement tudiant la répartition cognitive du travail intérieur un
groupe agents cognition distribuée) il montre comment la résolution un pro
blème découle généralement des opérations cognitives un ensemble agents

SITUATED COGNITION NEW APPROACH TO BOUNDED


RATIONALITY
This paper advocates new approach towards bounded rationality Drawing
upon cognitive science it shows that the cognitive resources of the environment
systematically complement the cognitive abilities of individual agents Such result
assumes that the unit of analysis has been extended twice Studying the cog
nitive interaction between an agent and its environment situated action shows how
the rationality of behavior comes not only from individual cognitive abilities but also
from the cognitive system formed by an agent and its environment Studying the
cognitive division of labor inside group of agents distributed cognition shows
how collective problem solving comes from the cognitive transactions between the
individual agents
Classification JEL B40 D23

INTRODUCTION

Cet article défend une nouvelle conception de la rationalité limitée en partant


des théones de action située et de la cognition distribuée qui sont actuellement

EHESS et Université de Poitiers 93 avenue du Recteur-Pineau 86022 Poitiers


Cet article reprend certains matériaux de ma thèse de doctorat soutenue en 1999
cole des hautes études en sciences sociales est le produit un séjour au sein du
département de sciences cognitives de Université de Californie San Diego UCSD)
séjour que rendit possible attribution une bourse Fulbright par le Council for Inter
national Exchange of Scholars Je remercie vivement Olivier Favereau Philippe Mongin
Bertrand Munier Laurent Thévenot et Bernard Walliser pour économie) ainsi que
Philip gre Aaron Cicourel Bernard Conein Edwin Hutchins et David Kirsh pour les
sciences cognitives)

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Revue économique

développées dans les sciences cogniti ves Ces approches de la cognition située
renouvellent la conception économique de la rationalité limitée car elles mon
trent comment les ressources cognitives de environnement complètent systé
matiquement les capacités cognitives des agents
En inspirant de travaux menés dans les sciences cognitives le présent
article inscrit dans le cadre de la voie de la cognition qui ouvre hui
pour la théorie économique de la rationalité La science économique toujours
entretenu des rapports privilégiés avec les sciences cognitives En témoignent
les recherches que Herbert Simon conduites aussi bien dans les sciences
sociales que dans les sciences cognitives Mais devant le succès croissant que
rencontre actuellement la révolution cognitive cette question des rapports entre
les sciences sociales et les sciences cognitives revêt une importance cruciale Il
est bien entendu impossible de préjuger du succès que rencontrera le tournant
cogniti dans les sciences sociales Thévenot 1995] Mais de nombreux tra
vaux engagent dans la voie de la cognition non seulement en sociologie avec
le développement de la sociologie cognitive Cicourel 1974]) mais surtout en
économie avec la récente multiplication des travaux relevant une économie
cognitive Walliser 2000])
Toutes ces recherches ont dû affronter la même question de méthode selon
quelle stratégie aborder la voie de la cognition économie depuis longtemps
rencontré ce problème de méthode Malgré un attrait certain le concept de
rationalité limitée toujours souffert de son caractère essentiellement négatif
il met avec justesse accent sur les limites empiriques de la théorie de op
timisation il ne propose pas de solution alternative Ce problème découle de
origine même du concept de rationalité limitée con emblée dans une visée
critique pour souligner irréalisme des capacités cognitives que les modèles
optimisation prêtaient aux agents Fonder un programme de recherche sur
hypothèse de rationalité limitée oblige donc résoudre le problème suivant
comment tirer des conclusions positives de prémisses négatives Dans la voie
de la cognition il semble que deux stratégies puissent être adoptées une
centrée sur les capacités cognitives des agents autre mettant accent sur les
structures cognitives de leur environnement
Limite des agents La première stratégie recommande étudier les propriétés
cognitives des agents et la manière dont elles affectent les comportements
Une théorie de la rationalité limitée est alors une théorie qui intègre les
limites cognitives des agents
Ressources de environnement La seconde stratégie recommande étudier
les propriétés cognitives de environnement et la manière dont elles affec
tent les comportements Une théorie de la rationalité limitée doit alors ex
pliciter les ressources cognitives de environnement

La première de ces deux stratégies longtemps été privilégiée Ainsi en


économie on parle de rationalité limitée est idée de limites cogni
tives qui vient immédiatement esprit Laville 1998] De même en psycho
logie cognitive le paradigme dominant du traitement de information résulte de
la première stratégie Mais la seconde stratégie bénéficie hui un suc
cès croissant Elle fonde en effet les approches de action située et de la co
gnition distribuée qui sont actuellement développées en sociologie en anthro
pologie et en intelligence artificielle Et bien que cette stratégie ait jamais été

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Frédéric Laville

explicitement formulée en économie elle fonde certaines conceptions du mar


ché et des organisations
Dans cet article nous développerons cette seconde stratégie centrée sur les
ressources cogniti ves de environnement Pour la désigner nous parlerons de
cognition située afin de regrouper sous la même expression aussi bien les
théories de action située que les théories de la cognition distribuée Nous
verrons que la poursuite de cette stratégie demande un double élargissement de
unité analyse une première extension conduira de étude un agent isolé
étude de action située une seconde extension de étude de action située
étude de la cognition distribuée flg Nous élargirons une première fois
unité analyse en étudiant interaction cognitive un agent avec son envi
ronnement La rationalité du comportement ne résultera plus des seules capa
cités cognitives de agent elle apparaîtra comme la propnete du système co-
gnitif que forment agent et son environnement Nous élargirons alors une
seconde fois unité analyse en étudiant la répartition cognitive du travail
intérieur un groupe agents Cette nouvelle optique nous montrera com
ment la résolution un problème peut découler des opérations cognitives un
ensemble agents en interaction les uns avec les autres

Figure Double élargissement de unité analyse

hypothèse de rationalité limitée requiert étudier un agent non plus en isolation


choix individuel) mais en interaction avec son environnement action située et plus
généralement en coopération dans une organisation cognition distribuée Non seule
ment les capacités cognitives un agent situé dans son environnement dépassent les
capacités cognitives un agent considéré en isolation mais les capacités cognitives un
groupe agents dépassent les capacités cognitives de ses membres considérés en isola
tion

article procédera en quatre étapes il partira de la rationalité limitée re


joindra action située la distinguera du comportement réactif pour aboutir la
cognition distribuée Dans la deuxième section nous introduirons hypothèse
de rationalité limitée Il apparaîtra nécessaire élargir une première fois unité
analyse élargissement qui nous fera passer de étude un agent isolé
étude de interaction entre un agent et son environnement Dans la troisième
section nous passerons de hypothèse de rationalité limitée au concept action
située est ce point que nous observerons la complementante entre ces deux
éléments si un agent aux capacités limitées peut atteindre ses fins est avant
tout parce il dispose des ressources cognitives que lui fournit son environ
nement Dans la quatrième section nous préciserons la distinction entre action

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Revue économique

située et le comportement réactif Si le comportement réactif se définit comme


un comportement dicté par environnement alors seules certains comporte
ments peuvent être réactifs tandis que toute action est située Enfin dans la
cinquième section nous passerons du concept action située au concept de
cognition distribuée Il apparaîtra nécessaire élargir une seconde fois unité
analyse afin de comprendre comment un groupe agents parvient résoudre
des problèmes cognitifs qui demeurent inaccessibles ses différents membres
ils sont considérés en isolation

LA RATIONALITE LIMITEE

Nous commencerons par envisager idée suivante un comportement com


plexe ne résulte pas nécessairement de capacités étendues mais peut très bien
den ver un environnement complexe Pour atteindre ce but nous procéderons
un premier élargissement de unité analyse en abandonnant étude un
agent considéré en isolation pour lui préférer étude du système un agent
forme avec son environnement De ce premier élargissement de unité ana
lyse il apparaîtra que les comportements ne dépendent pas seulement des ca
pacités cognitives des agents mais également de la structure cognitive de en
vironnement La complexité des comportements expliquera donc par la
complexité de environnement Dans la suite de article nous aborderons ar
gument principal en montrant que si un agent dont les capacités sont limitées
rationalité limitée peut atteindre ses fins dans un environnement complexe
est parce il dispose des ressources cognitives contenues dans environne
ment action située et il résout certains problèmes collectivement en inter
action avec autres agents cognition distribuée)

De optimisation la rationalité limitée

De toutes les conceptions de la rationalité humaine est la théorie du choix


rationnel encore appelée théorie de la rationalité optimisatrice qui domine
hui la science économique et plus généralement les sciences sociales
En voici le principe un comportement est rationnel pour autant il peut être
considéré comme le résultat une procédure optimisation est pour criti
quer cette conception de la rationalité économique que Simon con hypo
thèse de rationalité limitée Le principe de cette hypothèse est que les agents
économiques ne possèdent pas les capacités cognitives nécessaires exécution
une procédure optimisation Parce elle assigne aux agents des capacités
cognitives totalement irréalistes la théorie de optimisation ne propose une
mauvaise description des comportements économiques Le principe de rationa
lité limitée re oit donc une formulation négative
Rationalité limitée La rationalité un agent est limitée lorsque ses capacités
cognitives ne lui permettent pas adopter un comportement optimal
Bien que classique cette formulation du principe de rationalité limitée suscite
plus de problèmes elle en résout Dans absolu idée de capacités limitées
guère de sens aucun économiste ne soutiendrait que les agents possèdent

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des capacités cognitives infimes est la raison pour laquelle Simon 1957
proposa une définition plus précise selon laquelle la rationalité est limitée lors
que la complexité de environnement dépasse les capacités cognitives des
agents hypothèse de rationalité limitée se définit alors de manière relative la
rationalité des agents est limitée pour autant que leurs capacités les empêchent
de ajuster parfaitement environnement
La singularité de optimisation ressort alors clairement La théorie de op
timisation donne la possibilité de prédire le comportement des agents sans
porter attention leurs capacités cognitives Pour déterminer les décisions il
suffit de connaître environnement et les objectifs des agents est pourquoi
dans la théorie de optimisation environnement ne possède un statut de
contrainte il est ce quoi ajustent les agents peu importe ici il agisse
une contrainte matérielle ou informationnelle Mais cette singularité de la
théorie de optimisation ne doit pas tromper dans la mesure où elle résulte
une idéalisation cognitive des agents Dans le cas général les agents ne pos
sèdent que des capacités limitées Leurs comportements sont alors conjointe
ment déterminés la fois par leurs objectifs par leur environnement et par leurs
capacités cognitives

existence un problème attribution

Sous hypothèse de rationalité limitée les comportements résultant une


interaction entre les capacités des agents et la structure de leur environnement
économiste doit élargir unité analyse
Le problème est que cet élargissement de unité analyse entraîne m pro
blème attribution origine du comportement devient incertaine puisque la
responsabilité des différents facteurs est ignorée Le comportement ne découle
plus directement des agents il résulte présent de leur interaction avec en
vironnement Con comme un produit joint le comportement est plus di
rectement assignable agent ou environnement Et il en va de même pour
ses différentes propriétés Ainsi la rationalité du comportement devient une
propnete de interaction entre agent et son environnement Si nous élargissons
unité analyse la propnete de rationalité ne caractérise plus seulement les
capacités des agents elle se transforme en une propnete du système que les
agents forment avec leur environnement où la difficulté doit-on attribuer la
propriété de rationalité agent ou bien son environnement Un même
argument applique la complexité du comportement Si nous élargissons
unité analyse il devient possible imputer la complexité potentielle du
comportement aussi bien agent son environnement hypothèse de
rationalité limitée conduit alors privilégier la seconde possibilité des com
portements complexes résulteraient non pas de étendue des capacités mais de
la complexité de environnement Simon 1969] Telle est la signification de la
parabole que propose Simon itinéraire une fourmi peut sembler complexe
mais dicté par les seules irrégularités de environnement il ne suppose que des
capacités primitives et la poursuite un objectif trivial suivre une direction
donnée De manière analogue la complexité des comportements humains loin
de refléter des capacités cognitives complexes ne serait une image de la
complexité des environnements humains

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Revue économique

Le formalisme des systèmes dynamiques nous offre une excellente illustra


tion de cette extension de unité analyse Béer 1995] encadré suivant
reprend les principaux éléments du formalisme

FORMALISME DES SYSTEMES DYNAMIQUES


Systèmes dynamiques Un système dynamique se définit par des variables
état et une loi dynamique qui décrit la manière dont les variables état
évoluent dans le temps une fois connus les paramètres Un système dy
namique est autonome lorsque ses paramètres sont fixes mais non autonome
ils varient dans le temps La trajectoire un système dyna
mique est la suite états engendrée par la loi dynamique partir un état
initial En temps continu est un système équations différentielles

x=F(x
Agent et environnement agent et son environnement sont représen
tés par deux systèmes dynamiques

UA

XE=E([Link]
Interaction comme couplage On formalise interaction entre agent et
son environnement en couplant et Coupler deux systèmes dynamiques
revient supposer ils ne sont plus autonomes et que certains paramètres
de chacun eux sont fonction de certaines variables de autre On introduit
alors une fonction information définie des variables état de environ
nement vers les paramètres de agent ainsi une fonction de comporte
ment définie des variables état de agent vers les paramètres de en
vironnement Notant et Us les paramètres de et de qui ne participent
pas au couplage on obtient

ä=

Comportement adaptatif Le comportement un agent est adapté en


vironnement lorsque la trajectoire du système couplé respecte une
contrainte donnée représentée par un volume dans espace états Un
comportement est adaptatif si les variables état restent dans ce volume

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Mais attention la théone des systèmes ne peut fournir une analogie


suggestive impliquant une hypothèse de rationalité systémique elle ne suffit
pas caractériser les différentes théories de la rationalité que nous examinerons
dans cet article Cela étant elle constitue une bonne illustration des conséquen
ces un élargissement de unité analyse
Unité analyse De même une dynamique globale émerge de interac
tion des deux systèmes dynamiques couplés le comportement un agent est
une propriété emergente de son interaction avec environnement
Problème attribution De même que les propriétés du système couplé ne
peuvent être directement imputées un des systèmes qui le composent les
propriétés du comportement ne peuvent être directement attribuées agent
ou environnement
Complexité des comportements De même que la complexité du système
couplé ne résulte pas nécessairement de la complexité de un des systèmes
qui le composent un comportement complexe ne découle pas nécessaire
ment de capacités étendues
Rationalité des comportements De même que la contrainte adaptation
applique la trajectoire du système couplé la rationalité du comportement
constitue la propriété du système que agent forme avec son environnement

La typologie des stratégies possibles

La mise au jour du problème attribution nous donne voir un intéressant


parallèle entre les évolutions des conceptions de la rationalité et de action
ont respectivement développées économie et intelligence artificielle En
effet les moments de ces évolutions apparaissent rétrospectivement comme
autant de réponses apportées au problème attribution économie et intel
ligence artificielle se prêtent facilement la comparaison car elles respectent
une même exigence elles décrivent les comportements en termes formalisés
De ce point de vue économie discipline formalisée des sciences sociales
apparente intelligence artificielle discipline formalisée des sciences co-
gnitives Le parallèle que nous proposerons part des deux théories classiques
optimisation pour économie la planification pour intelligence artificielle)
se prolonge dans extension de chacune de ces théories des environnements
complexes et conduit une variété de stratégies possibles
Les différentes solutions apportées au problème attribution se distinguent
par le poids elles attribuent respectivement aux capacités des agents et la
structure de environnement dans explication des comportements fig Tan
dis que des capacités limitées suffisent expliquer observation de comporte
ments simples apparition de comportements complexes peut expliquer soit
par augmentation des capacités des agents soit par augmentation de la com
plexité de leur environnement
Ces différentes stratégies ont été successivement adoptées aussi bien en
économie en intelligence artificielle Le parallèle entre les évolutions que ces
disciplines ont connues se révèle particulièrement instructif Confrontées au
même problème attribution elles ont tenté de le résoudre de la même fa on
Ainsi elles ont chacune commencé par étudier le comportement un agent situé
dans un environnement simple première stratégie Puis elles ont étendu leurs

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Figure Typologie des stratégies


Environnement
simple

Première
stratégie

Capacités Capacités
limitées étendues

Troisième Deuxième
stratégie stratégie

Environnement
complexe

Les stratégies ordonnent autour de deux dimensions les capacités des agents et la
complexité de environnement Trois stratégies sont envisageables prêter aux
agents des capacités limitées dans un environnement simple prêter aux agents des
capacités étendues dans un environnement complexe prêter aux agents des capa
cités limitées dans un environnement complexe

modèles des environnements de plus en plus complexes Afin de permettre aux


agents de adapter de tels environnements elles ont graduellement accru les
capacités cognitives expliquant ainsi la complexité des comportements par la
complexité des capacités deuxième stratégie Mais cette stratégie dévoila ra
pidement ses limites il est arrivé un moment où le gain en réalisme environ-
nemental plus suffi compenser la perte de réalisme cognitif Une troisième
stratégie restait alors explorer introduire des limites aux capacités en expli
quant la complexité des comportements par la complexité de environnement
troisième stratégie évolution des deux disciplines procéda vers plus de
réalisme abord dans la représentation de environnement puis dans la re
présentation des agents
Le parallèle entre les évolutions ont connues économie et intelligence
artificielle est autant plus intéressant que ces disciplines partagent un même
problème elles abordent avec des exigences identiques et traitent par des
modèles analogues Ainsi chacune étudie le comportement des agents elles
nomment rationalité ou bien action Mais tandis elles partagent cet objet
avec autres disciplines elles ont en commun de aborder sous une même
exigence exigence de formalisation Bien que chacune affronte cette
contrainte différemment économie con oit des modèles mathématiques tan
dis que intelligence artificielle construit des programmes informatiques) le
rapprochement demeure significatif Le parallèle ne arrête ailleurs pas là
Des présupposés identiques commandent la manière dont économie et intel-

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ligence artificielle représentent le comportement chacune le décrit comme


la réponse un problème un choix parmi un ensemble options une
fonction des conséquences futures exécution une décision La théorie de
optimisation économie et la théorie de la planification intelligence artifi
cielle partagent ainsi importants présupposés
Telles sont les grandes étapes de cette évolution Considérons maintenant les
moments particuliers qui ont scandé les développements des conceptions de la
rationalité et de action ont respectivement connues économie et intelli
gence artificielle
Commen ons par évolution des conceptions de la rationalité qui furent
développées en économie Les étapes de cette évolution apparaissent comme
une suite de réponses au problème attribution La microéconomie tradition
nelle commen par laisser évoluer ses agents dans des environnements sim
plifiés au sein desquels hypothèse de concurrence parfaite éliminait toute
forme incertitude asymétrie information ou interaction stratégique
Dans de tels environnements se comporter rationnellement ne demandait aux
agents que des capacités modérées Des comportements offre et de demande
peu sophistiqués répondaient des environnements concurrentiels était le
champ de la théorie classique de la rationalité optimisatrice première stratégie
Mais il fallut étendre la théorie de la rationalité des environnements comple
xes où les agents manifestaient des comportements plus sophistiqués Deux
stratégies furent alors envisagées La première qui fonde la microéconomie
contemporaine dota les agents de capacités étendues leur permettant de maî
triser le surcroît de complexité de leur environnement De nombreux travaux ont
appliqué cette stratégie Hirshieifer et Riley 1979] La théorie de la rationalité
fut étendue des environnements stratégiques où les gains des agents sont
interdépendants) temporels où les décisions présentes entraînent des consé
quences futures) dynamiques où environnement se transforme dans le
temps) incertains où les décisions entraînent des conséquences incertaines)
asymétriques où les informations se répartissent inégalement entre les agents
et coûteux où les informations ont un coût monétaire La théorie contempo
raine de la rationalité optimisatrice est ainsi développée deuxième stratégie
Mais certains ont adopté une stratégie opposée reprochant la stratégie précé
dente attribuer aux agents des capacités cognitives toujours plus grandes
aboutissant finalement un portrait irréaliste de agent économique La solution
fut alors attribuer aux agents des capacités limitées en considérant la com
plexité des comportements comme le reflet de la complexité de environne
ment Ainsi naquit hypothèse de rationalité limitée troisième stratégie et ses
incarnations radicales que sont les modèles évolution fondés sur des routines
La théorie de action que développa intelligence artificielle connut des
évolutions parallèles Agre 1997] intelligence artificielle commen par
étudier le comportement agents situés dans des environnements simplifiés et
confrontés des tâches symboliques Malgré la difficulté des problèmes posés
les capacités supposées restaient modérées Aussi longtemps elle se confina
des tâches abstraites et délimitées la théorie de la cognition symbolique
attribua aux agents que de faibles capacités cognitives première stratégie
Mais la situation se modifia lorsque Miller Galanter et Pribram 1960 trans
formèrent cette théorie de la cognition en une théorie de action On passa une
théorie de la cognition comme recherche une théorie de action comme pla
nification deuxième stratégie Cette extension se révéla difficile formaliser

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Revue économique

Lorsque Fikes et Nilsson 1971 proposèrent le premier modèle de planification


ils accrurent largement les capacités cognitives des agents En outre des pro
blèmes surgirent qui malgré leur apparence technique furent rapprochés de
extension de la théorie des tâches complexes incertaines et temporelles De
nombreux travaux étudièrent alors irruption du temps de incertitude et des
autres agents Ces problèmes poussèrent critiquer la stratégie adoptée Les
difficultés observées furent attribuées la conception de action comme cons
truction puis exécution un plan Agre et Chapman 1987] La complexité de
environnement réel obligerait le théoricien dévoiler inadéquation de la
théorie de la planification Au lieu augmenter les capacités des agents il
faudrait introduire une contrainte de parcimonie architecturale voir dans en
vironnement la source de la complexité des comportements et considérer
autres formes de comportement que la seule action planifiée troisième stra
tégie est ainsi que débuta étude du comportement réactif sur lequel nous
reviendrons dans la quatrième section Le tableau rappelle les grandes lignes
du parallèle que nous venons esquisser

Tableau évolution parallèle de économie et de intelligence artificielle


conomie Intelligence artificielle

Objet Rationalité Action


Formalisme Mathématique Informatique
Modèle Optimisation Planification
Extensions Incertitude temps autres Incertitude temps autres
Critique Limites cognitives Parcimonie architecturale
Alternatives Routines Réaction

ACTION SITUEE

hypothèse de rationalité limitée est finalement réduite exigence sui


vante prêter aux agents des capacités réalistes en rapportant la complexité du
comportement la complexité de environnement Mais une telle explication
suscite importantes difficultés Car comment un agent dont les capacités co
gnitives sont limitées pourrait-il adapter un environnement complexe Si
nous avons soulevé ce problème dans la section précédente il pas encore
trouvé de réponse Cette nouvelle section apportera une solution Tel sera
objectif du concept action située développé simultanément dans les sciences
sociales sociologie et anthropologie et dans les sciences cognitives psycho
logie cognitive et intelligence artificielle Le principe est le suivant si un agent
dont les capacités sont limitées parvient réaliser ses fins dans un environne
ment complexe est parce il dispose des ressources cognitives que lui offre
son environnement Nous allons voir que cette présence de ressources cognitives
dans environnement entraîne une transformation radicale dans la compréhen
sion de la rationalité limitée La rationalité sera toujours décrite comme une
résolution de problèmes mais cette résolution ne découlera plus seulement des
agents elle résultera conjointement des capacités des agents et des ressources
de leur environnement

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Frédéric Laville

De la rationalité limitée action située

Détaillons argument précédent Il est clair que hypothèse de rationalité


limitée ne suffit pas comment un agent aux capacités limitées pourrait-il ajus
ter un environnement complexe La solution apparaît dès lors que nous
élargissons unité analyse Si les agents économiques parviennent adapter
des environnements complexes est parce ils utilisent les ressources co-
gnitives qui sont contenues dans leur environnement Dans la mesure où nous
considérons la rationalité comme une propnete de interaction des agents avec
leur environnement nous pouvons déplacer une partie de la charge de adap
tation vers cet environnement Au lieu attribuer les propriétés de interaction
aux seuls agents la stratégie consiste valoriser les ressources cognitives que
leur offre environnement environnement intervient plus seulement comme
contrainte il fournit également des ressources cognitives qui facilitent action
des agents
Sous une hypothèse de rationalité limitée le théoricien doit expliciter les
ressources cognitives de environnement Le principe de action située admet
par conséquent la formulation suivante
Action située action est située lorsque les ressources de environnement
augmentent les capacités cognitives des agents
Soulignons il est théoriquement impossible de séparer les principes de la
rationalité limitée et de action située est parce que la rationalité est située
que des agents dont les capacités sont limitées peuvent malgré tout ajuster
leur environnement Si des agents possédaient des capacités limitées mais ne
disposaient pas des ressources cognitives que leur offre environnement ils ne
pourraient ajuster et parvenir leurs fins Inversement action de raison
être située que lorsque les capacités cognitives sont limitées Si les agents
possédaient des capacités parfaites ils auraient aucun besoin cognitif des
ressources intégrées dans leur environnement
Mais argument est encore trop abstrait La caractérisation que nous venons
de proposer possède le mérite de couvrir des conceptions de action située qui
apparaissent au premier abord tout au moins fort éloignées les unes des autres
Conein et Jacopin 1994] Mais il ne suffit pas énoncer en quelque sorte
comme un théorème que les ressources cognitives de environnement augmen
tent les capacités cognitives des agents encore faut-il préciser le contenu em
pirique des catégories qui entrent dans la caractérisation générale que nous
avons proposée Au moins deux questions attendent par conséquent une ré
ponse quelles sont les capacités cognitives qui sont ainsi augmentées quelles
sont les ressources cognitives qui sont ainsi visées

extension des capacités des agents

Commen ons par les capacités cognitives Dans quelle mesure une concep
tion située de la cognition modifie-t-elle le fonctionnement des capacités co
gnitives des agents La réponse est claire en situation toutes les capacités que
la psychologie cognitive distingue habituellement perception langage
action raisonnement mémoire fonctionnent une manière différente Par
tant de ce découpage fonctionnel de la cognition nous développerons cette
réponse pour chacune des capacités distinguées

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Revue économique

Perception Gibson 1979 défendu une conception située de la percep


tion objectif est de dépasser opposition du behavionsme et du cogniti-
visme traditionnelle en psychologie Dans cette perspective la fonction de
la perception visuelle est de percevoir les affordances de environne
ment les affordances étant définies comme les possibilités offertes aux
agents par environnement une chaise invite asseoir une poignée de
mande être saisie une boîte aux lettres suggère de poster son courrier Les
affordances ne constituent pas seulement des propriétés de environne
ment elles dépendent la fois des agents et de leur environnement Si les
affordances importent est parce que la perception est supposée directe
les agents ne per oivent pas les propriétés des objets ils per oivent direc
tement les possibilités que leur offrent les objets Le système visuel aurait
pour fonction identifier les aspects de environnement qui seraient perti
nents pour action

Langage Cette théorie écologique de la perception influen les recher


ches qui suivirent En linguistique Banvise et Perry 1983 ont présenté leur
sémantique des situations comme une application au langage de approche
écologique Suivant le principe de action située la charge de la significa
tion est plus attribuée ni agent ni environnement mais interac
tion de agent avec son environnement Ainsi interprétation une ex
pression dépend simultanément de sa signification linguistique et de son
contexte emploi Cette propnete indexicalité serait origine de ef
ficacité du langage humain Habituellement reconnue pour certains termes
comme ici hier ou elle elle applique ici ensemble du
langage humain Une telle conception de la sémantique constitue bien une
théorie située de la cognition pour interpréter une expression les agents
mobilisent la fois leurs capacités linguistiques et le contexte énonciation

Action Suchman 1987 proposé des arguments parallèles en sociologie


Mais au lieu de partir du langage ou de la perception elle est concentrée
sur action Dans une optique située il est impossible identifier action
la planification comme le faisaient la psychologie cognitive et intelli
gence artificielle En raison de apparition continuelle événements im
prévus un plan ne peut jamais contrôler entièrement action Agir ce est
pas construire puis exécuter des plans est avant tout ajuster la situa
tion et répondre aux contingences Ainsi avant de descendre des rapides en
canoë un agent planifie son parcours Mais une fois la descente commen
cée le plan ne détermine pas la trajectoire agent en appelle son savoir-
faire et réagit de manière ad hoc aux contingences qui apparaissent. Such
man forgé expression action située pour désigner cette conception de
action Dans sa version radicale elle signifie que action est un phéno
mène purement indexical image du langage dans la sémantique des
situations) autrement dit elle ne peut recevoir de signification au
regard de la situation

Raisonnement Les raisonnements des agents avèrent leur tour profon


dément situés Partie de anthropologie Lave 1988 procédé une im
portante eduque de la validité des études de laboratoire est parce que le
rôle du contexte est négligé on ne parvient pas expliquer pourquoi les
agents raisonnent mieux dans la vie quotidienne que dans les expériences de

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Frédéric Laville

laboratoire Il agit donc de privilégier les enquêtes de terrain Les obser


vations empiriques montrent alors que les agents emploient des stratégies
totalement différentes au cours une expérience de laboratoire et dans les
tâches de leur vie quotidienne Voici un exemple considérons un agent qui
on demande utiliser les trois quarts des deux tiers une tasse de fromage
Au lieu de simplifier les deux fractions agent remplit la tasse au deux tiers
la verse sur une planche découper dispose le contenu en rond trace une
croix et finit par éliminer un des quadrants Nous retrouvons toujours la
même idée mais appliquée cette fois la capacité de raisonnement en
situation lorsque les agents procèdent un raisonnement ils tentent de
mobiliser les ressources cognitives que renferme leur environnement

Mémoire Dans une perspective analogue Norman 1988 défendu une


conception située de la mémoire son tour il est écarté des expériences de
laboratoire pour étudier le comportement des agents dans leur vie quotidienne
Une conclusion similaire est apparue environnement contient beaucoup
plus informations on ne le reconnaît habituellement Au lieu de se res
treindre aux informations ils conservent en mémoire les agents appuient
sur les informations que renferme leur environnement Si on définit la mé
moire de manière fonctionnelle comme ce qui contient information alors
la mémoire constitue une propriété la fois des agents et de environnement
Voici une illustration afin de penser emporter un livre le lendemain on
dispose de plusieurs stratégies On peut essayer de en souvenir écrire dans
son agenda demander un ami de nous le rappeler ou bien encore placer le
livre côté de la porte entrée hormis la première stratégie toutes sont
situées et mobilisent les ressources de environnement En conséquence la
conception traditionnelle de la mémoire comme capacité strictement interne
agent doit être abandonnée Suivant idée de mémoire située les agents
disposent une variété de procédures allant une mémoire strictement in
terne une mémoire entièrement déposée dans environnement

Tableau Une conception située des capacités cognitives


Capacité Description
Perception La perception est située en ce que les agents per oivent directement
les possibilités action offre environnement
Langage Le langage est situé en ce que interprétation un énoncé dépend
la fois du contexte et des capacités des agents
Action action est située en ce elle ne prend sens au regard de la
situation des agents
Raisonnement Le raisonnement est situé en ce que les procédures des agents tirent
parti des ressources cognitives de environnement
Mémoire La mémoire est située en ce que les agents déposent des informations
dans environnement

Tandis que le tableau résume la discussion précédente il nous reste un point


préciser présent nous avons décrit les ressources de environnement
comme augmentant les capacités des agents Mais cela est pas aussi simple
car idée augmentation ne convient que un certain point de vue Cole et
Griffm 1980] Lorsque nous élargissons unité analyse nous devons obli
gatoirement distinguer deux points de vue une part le point de vue de agent

1313

Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Revue économique

autre part le point de vue du système Selon que nous adopterons un ou


autre point de vue nous décrirons la tâche une manière différente on peut
dire que les ressources de environnement amplifient les capacités du système
mais il faudra dire elles modifient la tâche de agent Si du point de vue du
système la tâche ne se modifie pas en revanche du point de vue de agent elle
est complètement restructurée Considérons la mémoire de court terme
on demande un sujet de retenir une suite de termes ses performances
dépendent étroitement des ressources cognitives qui sont disponibles et varie
ront selon on lui demande apprendre les termes par ur ou on lui
permet utiliser du papier et un crayon si la capacité de mémoire du système
augmente dans le second cas le sujet affronte une tâche différente dans le
premier et dans le deuxième cas

explicitation des ressources de environnement


La manière dont le théoricien décrit environnement dépend du rôle il
choisit de lui attribuer Ainsi lorsque nous avons présenté le parallèle entre
économie et intelligence artificielle nous avons caractérisé environnement
en termes de complexité le décrivant comme dynamique incertain stratégique
ou temporel la lecture une telle liste on peut se demander comment des
agents aux capacités limitées parviennent adapter leur environnement
Mais cette fa on de traiter environnement est pas la seule possible Lorsque
nous adoptons une perspective située nous ne considérons plus seulement en
vironnement comme une source de complexité nous essayons également de
montrer comment il complète les capacités cognitives des agents Mais pour
cela nous devons préciser quelles sont les ressources cognitives que environ
nement fournit aux agents La tâche est difficile car environnement intervient
selon différentes perspectives

Au plan physique Les ressources physiques de environnement expri


ment sous la forme des propriétés mathématiques dont rend compte la théo
rie des systèmes dynamiques Ainsi les possibilités équilibre de conver
gence de périodicité ou bien encore inertie sont autant de ressources pour
des agents aux capacités limitées Agre 1995] De même la localité des
liens causaux simplifie les décisions la plupart des événements étant indé
pendants les agents peuvent résoudre leurs problèmes de manière séquen
tielle Simon 1969])
Au plan artefactuel Les ressources artefactuelles de environnement sont
de plusieurs ordres Il abord les affordances puisque les artefacts
renseignent les agents sur leurs possibilités action Il aussi les infor
mations conservées dans environnement écriture complète la mémoire
de court terme De manière générale environnement remplit de nombreu
ses fonctions computationnelles Norman 1991] Parmi les plus saillantes
les ordinateurs permettent de représenter et de traiter des informations en
vironnement favorise également ajustement des agents Les agents manient
les objets de manière différente selon le type ajustement ils mettent en
uvre les considérant soit en termes de propriétés soit en termes de fonc
tion soit en termes usage Thévenot 1993] Le traitement instrumental
des objets correspondant au concept artefact constitue une des moda
lités une perspective plus générale

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Frédéric Laville

Au plan social Les ressources sociales de environnement résultent de la


communication avec les autres agents et plus généralement de la division
sociale du travail cognitif qui détermine les problèmes que chacun doit
résoudre est dans cette perspective sociale il faut comprendre la di
mension cognitive des organisations Si nous laissons provisoirement de
côté les problèmes de cognition distribuée auxquels nous consacrerons la
dernière section de article il apparaît que les organisations constituent des
environnements cognitifs pour leurs membres autrement dit elles leur
fournissent une part les problèmes et les objectifs définissant leurs tâches
autre part les connaissances et les informations nécessaires exécution
de ces tâches Simon 1947])

Au plan linguistique Les ressources linguistiques de environnement sont


multiples Pour commencer le langage intervient dans certaines formes de
coordination Il permet aux agents de se communiquer leurs intentions de
coordonner leurs plans action et dans une perspective stratégique de ma
nipuler les adversaires Bratman 1987] Ainsi est-il impossible de planifier
une réunion élaborer un consensus de négocier un compromis examiner
une politique ou de transmettre des directives sans recourir au langage Le
langage conditionne également les guides action comme les manuels les
plans et les procédures Dans les enquêtes empiriques de Suchman les
agents appuient sur les instructions dont ils disposent pour comprendre le
fonctionnement un nouvel artefact dans les enquêtes de Lave les agents
utilisent des listes pour faire leurs courses dans les supermarchés

Au plan culturel est anthropologie cognitive qui mis en évidence les


ressources culturelles de environnement Les ressources culturelles se ré
partissent en deux classes selon elles correspondent des connaissances
déclaratives ou bien des connaissances procédurales Dans une optique
déclarative la culture est considérée comme un ensemble de connaissances
qui viennent compléter les capacités cogniti ves des agents Andrade
1981] Il faut alors interroger sur le nombre la repartition la représen
tation et les formes de transmission des connaissances Dans une optique
procédurale en revanche la culture est envisagée comme un ensemble de
solutions répondant des problèmes fréquemment rencontrés Ainsi les
diverses techniques de navigation occidentales aussi bien indigènes
permettent de résoudre les mêmes types de problèmes Hutchins 1995])

environnement relève de plusieurs échelles temporelles Suivant que nous


le considérerons dans une perspective physique artefactuelle sociale linguis
tique ou culturelle il possédera une stabilité temporelle différente Les ressour
ces physiques sont le plus souvent invariantes Les ressources linguistiques et
culturelles évoluent graduellement Les ressources sociales sont moins stables
elle relèvent partiellement du contrôle des agents On le voit bien dans le cas des
ressources organisationnelles dont occupent dans une orientation normative
la gestion et la théorie des organisations Les ressources artefactuelles relèvent
plus encore des agents dans la mesure où les propriétés cogniti ves un artefact
dépendent en grande partie de son design Norman 1988] Reste une dernière
option la possibilité ont les agents de préparer leur environnement avant
agir voire de le réorganiser pendant le cours de action Kirsh 1995])

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Revue économique vol 51 novembre 2000 p- 1301-1331


Revue économique

LE COMPORTEMENT ACTIF

Arrivés ce point il nous faut dissiper une confusion possible Dans les
sciences cognitives comme dans les sciences sociales il est fréquent assimiler
le concept action située au concept de comportement réactif Une telle assi
milation dénote le plus souvent une intention critique dans la mesure où en
vironnement ne contrôle bien évidemment pas tous les comportements tandis
que le principe action située revendique une validité universelle Cette assi
milation est inacceptable action située ne se réduit pas au comportement
réactif et si le comportement réactif correspond bien une forme action
située tous les comportements ne peuvent être considérés comme réactifs Nous
consacrerons cette quatrième section clarifier ce point ainsi traiter cer
taines des questions qui accompagnent Cela nous demandera de tracer les
limites du comportement réactif problème que économie et intelligence
artificielle ont chacune rencontré puisque économie depuis longtemps
opposé optimisation évolution tandis que intelligence artificielle ré
cemment distingué la planification de la réaction

environnement ressource ou déterminant

Commen ons par distinguer action située du comportement réactif ob


jectif est de répondre la critique que Vera et Simon 1983 ont adressée au
concept action située En voici le contenu pour autant que une part le
comportement réactif et action située sont assimilés et que autre part un
comportement est considéré comme réactif il est déterminé par envi
ronnement dire que action est située signifie que environnement contrôle
directement tous les comportements or il est évident que de nombreux com
portements ne sont pas déterminés par environnement il est donc inadmissi
ble de considérer que toute action est située Que vaut cet argument Plutôt que
de rejeter le concept action située il nous faut récuser son assimilation au
comportement réactif Si la critique ne tient pas est que les deux concepts sont
logiquement indépendants Si tous deux attirent attention sur environnement
ce dernier ne joue pas le même rôle on dit que action est située et
on dit que le comportement est réactif
environnement comme ressource Défendre le concept action située de
mande de préciser les ressources cognitives de environnement Selon cette
caractérisation toute action est située les agents recourent systématique
ment aux ressources de environnement action située ne caractérise pas
une modalité action elle fonde une conception globale du rapport entre
agent et son environnement
environnement comme déterminant Défendre le concept de comporte
ment réactif demande attribuer environnement le contrôle des com
portements Tout comportement est donc évidemment pas réactif Les
plans les représentations et les anticipations interviennent dans explication
des comportements Le comportement réactif est un type de compor
tement parmi autres
Il est donc impossible de ramener action située au seul comportement réac
tif Les deux concepts ne possèdent le même statut méthodologique la

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Frédéric Laville

même extension empinque tandis que un fonde une méthodologie autre ne


désigne une forme action Si toute action peut être envisagée comme si
tuée seuls certains comportements sont réactifs
Cette distinction entre action située et le comportement réactif suscite au
moins deux difficultés si seuls certains comportements sont réactifs nous de
vons préciser une part les éléments de la distinction entre le comportement
réactif et action planifiée autre part la place de chacun des termes de op
position intérieur une théorie de la rationalité Pour résoudre ces difficultés
nous prolongerons le parallèle entre économie et intelligence artificielle
existence de ce parallèle est pas le fruit du hasard en tant que disciplines
formalisées économie et intelligence artificielle partagent un même présup
posé de rationalité calculatrice qui produit chaque fois les mêmes difficultés
Rappelons que deux approches du comportement divisent économie et in
telligence artificielle optimisation et évolution pour économie la planifi
cation et la réaction pour intelligence artificielle
Afin de résoudre la première difficulté celle qui concerne la distinction entre
ces deux conceptions du comportement nous reviendrons sur évolution des
représentations économiques de la rationalité
Tandis que le tableau confronte systématiquement les éléments du clivage
entre optimisation et évolution nous en retracerons brièvement la genèse
est Alchian 1950 qui opposa le plus explicitement ces deux conceptions du
comportement Son objectif était de justifier les outils développés par la théorie
néoclassique mais au lieu de les analyser en termes optimisation il proposa
de les interpréter en termes évolution Délaisser la décision consciente en
faveur de évolution tacite revient expliquer les comportements une manière
diamétralement opposée cela implique de passer du niveau de agent au ni
veau du système Au lieu étudier les décisions des agents il agit étudier
évolution du système que ces agents forment Cela demande ensuite insister
non plus sur les conséquences futures une action mais sur les conséquences
passées un comportement Les comportements ne dépendent plus des antici
pations des agents mais de expérience du système Cela oblige en outre
défendre une vision des comportements qui ne soit plus globale mais locale
puisque si les décisions peuvent correspondre des solutions globales évo
lution atteint que des solutions locales Cela incite enfin privilégier les
problèmes récurrents et non les problèmes nouveaux

Tableau Le clivage entre Optimisation et évolution


Optimisation Evolution
Optique Agent Système
Problème Nouveau Récurrent
Résultat Plan Routines
Déterminant Anticipation Expérience
Onentation Future Passée
Optimum Global Local

Mais Alchian ne est placé au niveau du système Seul lui importait de


contraster deux formes ajustement optimisation et évolution donc

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Revue économique

pas cherché préciser le comportement des agents une fois ces derniers plongés
dans un contexte évolution argument était supposé demeurer valide de
quelque nature que soient les comportements ils résultent une imitation
un apprentissage ou un processus aléatoire Prolongeant cette perspective
Nelson et Winter 1982 ont précisé la forme des comportements Loin de
construire des plans les agents exécuteraient des routines Ils traiteraient des
problèmes familiers en répondant de manière automatique innovation
comportementale se réduirait ainsi la modification des routines induirait
émergence un problème nouveau

Les limites du comportement réactif


Voilà pour la première difficulté celle qui concernait la distinction entre
action planifiée et le comportement réactif Nous passons maintenant la
seconde difficulté celle qui concerne le partage entre le comportement réactif et
action planifiée en commen ant par le comportement reactif
image de optimisation et de évolution la planification et la réaction
sont fréquemment présentées comme deux conceptions alternatives du compor
tement Mais une telle opposition est insatisfaisante dans la mesure où chacune
de ces conceptions possède une part de validité un côté il est difficile de
contester que certaines activités comme le travail la chaîne ou la conduite
une voiture impliquent des comportements reactifs De autre il est évident
que plusieurs activités comme les échecs achat une maison ou la compo
sition un livre demandent une longue réflexion et peuvent obliger concevoir
des plans action March et Simon 1958 avaient déjà remarqué ensemble
des activités forme un continuum un extrême les agents suivent des routines
autre extrême ils procèdent des délibérations
Le comportement adopté dépend de la nature du problème Au lieu envi
sager le plan et la réaction comme deux représentations antagoniques du com
portement Kirsh 1991 proposé une synthèse le plan et la réaction ne
constituent pas deux théories opposées du comportement ils répondent des
problèmes différents est en fonction des propriétés de environnement que
agent se comportera de manière reactive ou bien de manière planifiée Mais
une question surgit alors où tracer la frontière entre la réaction et la planifi
cation Répondre cette question demande de construire une typologie des
activités humaines La limite des comportements réactifs est alors atteinte lors
que activité possède au moins une des caractéristiques suivantes
Stratégique Lorsque activité est de caractère stratégique agent doit an
ticiper le comportement de ses adversaires Jouer aux échecs demande
envisager les réponses possibles de adversaire.
Temporelle Lorsque activité entraîne des conséquences futures agent
doit assurer elles ne sont pas négatives Prendre des précautions oblige
anticiper les contingences futures.
Objective Lorsque activité demande du recul agent doit adopter un point
de vue objectif Pour suivre un mode emploi il est nécessaire de inter
préter en fonction de la situation.
Problématique Lorsque activité est combinatoire agent doit étudier les
différentes options avant atteindre une solution Ranger le contenu un
réfrigérateur oblige essayer différentes configurations.

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Frédéric Laville

Créative Lorsque activité exige de la créativité agent ne peut compter


sur environnement Composer de la musique demande une invention et ne
peut dépendre de environnement.
Bien elle paraisse éclectique cette typologie résulte en fait un principe
unique pour autoriser un comportement réactif une activité ne doit nécessiter
aucune recherche de la part de agent
Quelle est la fréquence des activités imposant une recherche autrement dit
qui imposent étudier différentes possibilités Il en aurait finalement très
peu la plupart des activités exigeant aucune recherche Norman 1988]
Mais alors comment expliquer un tel déséquilibre entre la théorie et la réalité
Pourquoi les activités traditionnellement étudiées par le paradigme du traitement
de information seraient-elles si peu représentatives Il ne suffit pas envisa
ger les propriétés des activités pour répondre cette question il faut abandon
ner la vision statique en faveur une vision dynamique On peut alors distin
guer deux manières dont les agents passent un mode activité autre Kirsh
1995] Ou bien ils augmentent leurs capacités par un apprentissage ou bien ils
modifient leur environnement par une préparation augmentation des capaci
tés et la préparation de environnement sont les deux manières de transformer
les actions planifiées en comportements réactifs
March et Simon 1958 pla aient déjà apprentissage origine de la tran
sition une action planifiée un comportement réactif Le passage se dérou
lerait de la manière suivante confrontés un problème nouveau les agents
exploreraient ensemble des possibilités et construiraient un programme de
comportement adéquat lorsque le problème reviendrait par la suite ils se
contenteraient exécuter le programme conservé en mémoire Telle est ex
plication classique de la transformation un novice en expert Mais appren
tissage possède également une explication située Hutchins 1995 étudié la
manière dont les navigateurs apprennent faire le point tandis ils commen
cent par suivre une procédure écrite ils intériorisent ensuite progressivement
automatisation du comportement Mais expertise se traduira égale
ment par la préparation de environnement Lorsque les agents ont déposé
suffisamment de contraintes et informations dans leur environnement ils
ont plus besoin de planifier leurs actions et peuvent alors se laisser guider par
leur environnement Une telle préparation sera individuelle mais également
collective préparer environnement demande de concevoir des artefacts qui
permettront un comportement réactif est parce que les artefacts ont précisé
ment cette fonction que les agents ont pas construire de plans Norman
1988] absence de planification dans la plupart des activités résulte une
action collective de long terme elle provient de la structuration artefactuelle de
environnement

Les formes de action planifiée

Maintenant que nous connaissons la place des comportements réactifs dans


ensemble des comportements il nous reste un travail symétrique effectuer
concernant action planifiée Mais une remarque préalable impose Parmi
leurs critiques Vera et Simon 1993 ont reproché aux théories de action située
enlever toute pertinence aux concepts de plan de représentation et de sym
bole La portée de cette critique est inégale Il est vrai que Brooks 1991 défend

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Revue économique

une position de ce type il exige que les comportements soient expliqués


sans aide des concepts de plan de représentation et de symbole Mais il ne faut
pas oublier que Brooks étudie les fonctions élémentaires de intelligence
comme le déplacement) fonctions que les humains partagent avec ensemble
des vivants objectif est ailleurs clairement affiché modéliser intelligence
un insecte Seulement ce programme ne reflète un usage parmi autres du
concept action située Conformément une stratégie intégration Agre
1996 développé une conception située des représentations Hutchins 1995]
des symboles et Suchman 1987] des plans enjeu une théorie de action
située est pas de refuser toute pertinence aux concepts de représentation de
plan et de symbole mais de montrer ils accomplissent des fonctions diffé
rentes lorsque la place de environnement est reconnue Seule est critiquée la
vision traditionnelle des représentations des symboles et des plans
Mais reprenons le fil de la discussion quel peut être le rôle de la planification
sous le principe de action située qui admet en son fonds des comportements
réactifs Tout dépend de la conception du plan que nous retenons Avant en
visager leur possible articulation nous examinerons quatre conceptions du plan
et de sa fonction une part la conception classique du plan comme pro
gramme et la conception située du plan comme ressource autre part
deux interprétations possibles du plan comme ressource la conception du
plan comme cadre et la conception du plan comme communication fig 3)

Figure Les conceptions du plan


Plan

Plan Plan
comme programme comme ressource

Plan Plan
comme cadre comme communication

Les plans peuvent être considérés soit comme des programmes qui contrôlent action
soit comme des ressources de action Si les plans sont considérés comme des ressour
ces ils peuvent être envisagés soit comme des cadres limitatifs soit comme des instruc
tions communiquées

Le plan comme programme La théorie classique de la planification se


passe entièrement du comportement réactif Miller Galanter et bram I960]
Elle repose sur une réduction totale de action la planification et con oit le
plan comme un programme contrôlant le comportement des agents Suivant
cette conception les agents qui visent un objectif procèdent en deux temps ils
construisent un plan phase de construction) puis exécutent phase exécu-

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Frédéric Laville

tion Si environnement se modifie avant exécution complète du plan la


constmction un nouveau plan est entrepnse La théone de la planification se
transforme donc en théone générale du comportement la théone est abord
générale au sens où importe quelle action se réduit la construction puis
exécution un plan mais la théone est également générale au sens où les
plans spécifient action tous les niveaux des intentions les plus globales aux
mouvements les plus élémentaires Aucune place est laissée au comportement
réactif le plan contrôle toutes les actions généralité horizontale tous les
niveaux généralité verticale)

Le plan comme ressource est une telle conception du plan que visent les
critiques de Suchman 1987 Dans le monde réel les agents ne construisent pas
de plans suffisamment détaillés pour contrôler leurs actions car les circonstan
ces dans lesquelles ils se trouvent changent continuellement argument est
similaire celui qui justifie en économie émergence de contrats incomplets en
situation incertitude Mais les plans conservent une fonction Ce est pas
parce ils ne déterminent pas action ils ne jouent aucun rôle comme le
suggèrent pourtant Vera et Simon 1993 la conception du plan comme
déterminant succède la conception du plan comme ressource action est dé
crite comme intrinsèquement située comme inséparable des circonstances Les
plans ne jouent alors un rôle secondaire intervenant comme ressources dans
action des agents Que faut-il entendre par là Nous distinguerons deux ma
nières envisager cette conception
Le plan comme cadre Une première interprétation possible est la concep
tion du plan comme cadre après laquelle les plans contraignent action sans
pour autant la déterminer Cette conception du plan ajuste un des exemples
de Suchman un agent sur le point de descendre une série de rapides en canoë
planifiera son parcours avec soin mais le plan ainsi formé ne déterminera pas
les détails du comportement dans le cours de action car les contingences qui
apparaîtront demeurent imprévisibles. Le plan sert de cadre intérieur duquel
se déclencheront les routines dont les agents sont équipés Les plans et la réac
tion opèrent des niveaux différents les plans imposent des cadres action
mais ils en déterminent pas la forme exacte est au niveau inférieur des
routines que se déterminent les détails de action Bratman 1988 développé
cette conception du plan comme cadre Le problème est le suivant pourquoi les
agents planifieraient-ils leurs actions avance Pourquoi attendraient-ils
pas le dernier moment pour déterminer leurs comportements Parce que leurs
capacités cognitives sont limitées Sous une hypothèse de rationalité limitée les
agents ne peuvent remettre en cause leurs décisions chaque instant ils cons
truisent donc des plans de manière encadrer leurs décisions futures De tels
plans seront partiels mais ils restreindront ensemble des possibilités Au mo
ment agir le plan retenu spécifiera la structure globale de action sans en
déterminer toutefois les détails qui dépendront de la situation et demeureront
contingents
Le plan comme communication Une seconde interprétation possible du
plan comme ressource est la conception du plan comme communication après
laquelle les plans pourraient être entendus comme des instructions communi
quées aux agents Cette dernière conception du plan fonde étude empirique de
Suchman deux agents tentent utiliser un photocopieur qui leur fournit au fur
et mesure des instructions correspondant aux opérations effectuer impor-

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Revue économique

tant est que ces instructions ne suffisent pas déterminer les comportements
tout un travail interprétation sépare les instructions de action les agents
devant rapprocher chaque instruction des particularités de la situation Les plans
interviennent alors non pas comme des programmes qui détermineraient ac
tion mais comme des instructions formulées en langage naturel il faut
interpréter de manière les rattacher au contexte Agre et Chapman 1990 ont
approfondi cette conception du plan en soutenant que les agents utilisent les
plans ils construisent de la même manière ils utilisent les plans on leur
communique Appliquer un plan nécessite alors toujours une phase interpré
tation Les plans généraux ne peuvent être directement appliqués la situation
particulière afin de les rattacher au contexte agent doit procéder leur
interprétation

Mais avec cette typologie le travail est pas terminé car si on les accom
pagne une articulation ces différentes conceptions possèdent chacune leur
part de venté Plutôt que opposer les conceptions de la planification il agit
de produire une articulation pragmatique des conceptions du plan La poursuite
une telle stratégie conduit distinguer différents formats de plan Conein et
Jacopin 1993] Les plans ne jouent alors pas toujours le même rôle dans le
cours de action dans certains cas les plans contrôlent action et ne laissent
aucune marge interprétation conception dans autres cas les plans ser
vent de cadre définissant objectif qui doit être atteint et laissant initiative
des agents le choix des moyens conception Loin de opposer les différentes
conceptions du plan délimitent donc autant de formes pragmatiques de la pla
nification La sélection du format dépend de la liberté laissée par le cadre
conception d) ainsi que de la marge interprétation laissée par les instructions
conception b)

LA COGNITION DISTRIBU

Dans cette dernière section nous envisagerons une seconde extension de


unité analyse celle qui correspond au passage de action située la cogni
tion distribuée Revendiquer le concept de cognition distribuée ne demande pas
seulement expliciter les ressources de environnement cela demande de
soutenir que la cognition même est distribuée et ce non seulement entre un
agent et des artefacts mais encore et surtout entre une pluralité agents que
on parle de groupes comme en sociologie ou bien équipés et organisations
comme en économie tudier la cognition distribuée demande donc élargir
une nouvelle fois unité analyse de interaction un agent avec son envi
ronnement nous passons interaction entre les membres un groupe ou
une organisation Mais cette extension soulève plusieurs difficultés Elle
oblige abord construire un cadre analyse qui permette envisager la
cognition au niveau un groupe ou une organisation dans son ensemble
Elle oblige autre part développer une théorie des modalités de la distribution
autrement dit distinguer les différentes formes centralisées et décentralisées
de la cognition distribuée

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Frédéric Laville

De action située la cognition distribuée

expression cognition distribuée renferme une ambiguïté car elle peut


entendre selon trois significations différentes On qualifie en effet de distri
buée la cognition qui se répartit entre un agent et un artefact la cognition un
même agent qui étale dans le temps enfin la cognition qui se divise inté
rieur une organisation
Artefacts cognitifs La cognition peut être distribuée entre un agent et des
artefacts Norman 1991 introduit le concept artefact cognitif pour dé
signer les artefacts qui peuvent contenir et dans certains cas transformer des
représentations Les livres les ordinateurs les équipements de mesure les
agendas les montres les tableaux de contrôle appartiendraient cette pre
mière classe.
Précomputation temporelle La cognition peut être distribuée dans le temps
Hutchins 1995 proposé le concept de précomputation pour désigner les
calculs accomplis avance de fa on diminuer la charge cognitive au
moment agir Les plans les manuels les cartes les procédures offrent
autant exemples de précomputations qui sont réalisées soit par agent
lui-même soit par autres agents.
Distribution sociale La cognition peut être distribuée entre les agents En
parlant de cognition distribuée mais cette fois dans un sens strict Hutchins
1995 voulu désigner ces activités où des groupes agents manipulent des
représentations Les réseaux ordinateurs les ponts de navire les ateliers
usine les salles de marchés délimitent autant activités où la cognition est
divisée entre les agents.
Nous restreindrons expression cognition distribuée ce dernier sens car
est lui qui correspond la forme de distribution la plus originale tandis que
nous avions déjà rencontré les prémisses des concepts artefact cognitif et de
précomputation temporelle dans la section consacrée action située idée que
la cognition peut être socialement distribuée intérieur un groupe agents
caractérise proprement cette dernière section
Ce passage la cognition distribuée suppose une nouvelle extension de
unité analyse Pour étudier action située nous avions dû élargir une pre
mière fois unité analyse en passant de étude des propriétés cogniti ves un
agent isolé étude de interaction cognitive entre un agent et son environne
ment Cet élargissement de unité analyse se justifiait car il permettait ana
lyser comment les agents utilisaient les ressources cognitives de environne
ment pour atteindre leurs fins étude de la cognition distribuée demande une
extension similaire de unité analyse Cette nouvelle extension se justifie car
elle nous permettra étudier comment des problèmes cognitifs peuvent être
résolus par des groupes agents Mais ce passage de action située la cogni
tion distribuée conserve une même problématique ce que nous devons exami
ner est toujours le lien entre les capacités cognitives de agent et les capacités
cognitives du système
Les conséquences de cette nouvelle extension prolongeront les conséquences
que nous avions déjà établies Pour commencer tandis que dans le cas de
action située les propriétés cognitives un agent en interaction avec son en
vironnement dépassaient les propriétés cognitives un agent considéré en iso-

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Revue économique vol 51 novembre 2000 1301-1331


Revue économique

ladon dans le cas de la cognition distribuée les capacités cogniti ves une
organisation outrepassent les capacités cognitives de ses membres ils
sont considérés en isolation Dans le prolongement des caractérisations de la
rationalité limitée et de action située le principe de la cognition distribuée
re oit donc la formulation suivante
Cognition distribuée La cognition est distribuée lorsque les capacités cognitives
une organisation dépassent les capacités cognitives de ses membres
Deux autres conséquences ajoutent ce principe il apparaît un nouveau
problème attribution dans la mesure où le comportement un groupe résul
tant de interaction des agents qui le composent il ne peut être spécifiquement
attribué aucun des agents pris en isolation adaptation autrement dit la
résolution de problèmes doit être con ue comme une propnete emergente du
système que forme organisation

Les éléments de la cognition distribuée

Avant analyser plus avant le principe de la cognition distribuée nous en


présenterons une illustration empirique tudiant équipage un navire
Hutchins 1995 pris comme objet un des problèmes cognitifs auxquels était
confronté tout équipage faire le point Archétype une tâche collective la
résolution de ce problème nous permet illustrer tous les éléments du concept
de cognition distribuée Premier élément la rationalité est limitée Faire le point
rapidement est une tâche qui dépasse les capacités individuelles des membres de
équipage Si les charges cognitives individuelles demeurent limitées est
parce que chacun ne résout un segment du problème Deuxième élément la
solution est emergente Faire le point est une activité collective Cela pas de
sens étudier le comportement un seul membre de équipage car est
équipage tout entier qui doit constituer unité analyse Troisième élément
la cognition est symbolique Faire le point est un problème computationnel Pour
obtenir la position du navire équipage produit échange et transforme des
représentations symboliques Quatrième élément les représentations sont ex
ternes Faire le point est une activité publiquement observable Chacun peut
observer la formation la propagation et la transformation des représentations
intérieur de équipage
Ces différentes idées trouvent leurs origines dans des disciplines différentes
Les premières sont apparues avec la sociologie et anthropologie autres
furent développées par la théorie des organisations enfin certaines proviennent
des sciences cognitives La spécificité du concept de cognition distribuée pro
vient donc de sa composition non de ses éléments Grâce exemple précédent
nous avons montre la nouveauté de objet mais sa décomposition analytique
nous présenté des éléments que nous connaissions déjà

Rationalité limitée une hypothèse de rationalité limitée appelle une


conception de organisation cela est connu depuis Simon 1947] qui était
placé au niveau de agent afin étudier les ressources cognitives une
organisation fournissait ses membres Mais le passage du niveau de agent
action située au niveau du système cognition distribuée ne vint que plus
tard organisation fut alors considéré non plus seulement comme un en
vironnement cogniti/ mais également comme un système cogniti March et

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Frédéric Laville

Simon 1958] Dans les deux cas importance de hypothèse de rationalité


limitée ressort clairement au niveau de agent organisation relâche les
limitations cognitives en fournissant aux agents diverses ressources cogni
ti ves au niveau du système organisation dissout la complexité des pro
blèmes en divisant leur résolution conformément aux capacités cognitives de
ses membres

Propriétés emergentes idée que la cognition puisse être collective au


moins un certain point de vue est au fondement de la sociologie classique
Pour Durkheim 1898] en effet un groupe social possède des propriétés
cognitives qui lui appartiennent en propre et qui sont irréductibles aux pro
priétés cognitives de un ou autre des individus qui le composent Afin de
séparer nettement la sociologie de la psychologie deux types de représen
tations étaient distingués obéissant chacun des lois propres les représen
tations collectives objet de la sociologie et les représentations individuelles
objet de la psychologie Avec cette reconnaissance des phénomènes co-
gnitifs collectifs le concept de cognition distribuée était largement esquissé
Mais une barrière infranchis sable était simultanément érigée interdisant
toute forme explication des représentations collectives par les représen
tations individuelles Telle était la signification de une des principales
règles de la méthode sociologique enjoignant expliquer les faits sociaux
par des faits sociaux

Cognition symbolique Hutchins est écarté de cette tradition précisément


sur cette question si les propriétés cognitives un groupe social constituent
bien des propriétés emergentes il doit être possible en retracer origine
jusque dans les capacités cognitives des agents et organisation sociale du
groupe est là que réside toute originalité du concept de cognition dis
tribuée pour réaliser son programme Hutchins repris le paradigme du
traitement de information Seulement tandis que ce paradigme décrivait
les agents individuels comme des systèmes de traitement de information
Newell et Simon 1972]) Hutchins étendu des groupes agents Tel
est le ressort du principe de la cognition distribuée les organisations doi
vent être considérées comme des systèmes de traitement de information
part entière systèmes qui créent propagent et transforment des représen
tations Deux éléments caractérisent donc ce principe accent sur les re
présentations et accent sur les problèmes accent sur les représentations
est pas nouveau Sperber 1985 avait par exemple défini anthropologie
comme une épidémiologie des représentations Mais le concept de co
gnition distribuée ne vise pas seulement la propagation des représentations
objet une épidémiologie il désigne également les transformations que
subissent les représentations transformations qui participent de la résolution
un problème cognitif

Représentations observables March et Simon 1958 avaient déjà con


la possibilité étudier les organisations comme des systèmes de traitement
de information et ils ne avaient pas approfondie ils avaient néanmoins
anticipé un de ses grands avantages Retenir agent comme unité analyse
demande inférer ses processus internes partir de son comportement ex
terne puisque les processus mentaux ne peuvent être observés En revanche
adoption du groupe agents comme unité analyse conduit la dispari-

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tion de cette difficulté car les représentations que les agents forment pro
pagent et transforment intérieur une organisation sont directement ob
servables est une des principales forces du concept de cognition
distribuée si les représentations sont intérieur du groupe elles demeu
rent extérieur des agents Bien que dans une perspective distincte Latour
1985 avait également souligné ce point propos des inscriptions scienti
fiques

Soulignons que cette attention aux représentations que manipulent les agents
été rendue possible par évolution des techniques analyse Les travaux
concernant la cognition distribuée dépassent les intuitions de Durkheim non
seulement parce ils inscrivent dans un cadre de traitement de information
mais également parce ils admettent pour condition de possibilité de nouvel
les méthodes empiriques comme analyse vidéo ou la simulation informatique
La remarque est importante le développement de nouveaux outils de collecte
et de traitement des données favorise examen de la cognition distribuée Cole
et Engeström 1993] Mais cela ne permet pas expliquer étendue des pro
grès réalisés originalité du concept de cognition distribuée résulte avant tout
du fait il accompagne une extension du paradigme du traitement de
information des organisations dans leur ensemble

Les modalités de la cognition distribuée


En considérant les groupes agents comme des systèmes de traitement de
information une propriété fondamentale apparaît la structure sociale des
organisations recoupe leur architecture cognitive Avec cette nouvelle idée
nous retrouvons une dernière fois la convergence théorique que nous avons
observée entre intelligence artificielle et la théorie économique mais tandis
que intelligence artificielle développe explicitement cette idée la théorie éco
nomique en contient les prémisses implicitement travers certaines
conceptions du marché et de organisation
En intelligence artificielle Chandrasekaran 1981 est le premier avoir
développé ce parallèle entre organisation sociale un groupe et son architec
ture cognitive Comme pour importe quel système de traitement de infor
mation architecture un système distribué identique organisation so
ciale du groupe conditionne le traitement de information De cette propriété
découle une conséquence importante déterminer la meilleure architecture co
gnitive équivaut déterminer organisation sociale qui permettra la meilleure
résolution du problème Cette conséquence peut être formulée comme un choix
entre deux types organisation organisation centralisée ou organisation dé
centralisée types auxquels correspondent deux structures information la
transnussion hiérarchique et la transnussion horizontale Attention dans chaque
cas la cognition est distribuée intérieur du groupe agents elle est seule
ment distribuée une manière différente dans le cas de organisation centrali
sée et dans le cas de organisation décentralisée Quels sont les coûts et les
avantages de ces deux modalités Chandrasekaran procédé une analyse
comparative des deux types organisation organisation décentralisée permet
un contrôle de la complexité des problèmes abordés une dégradation progres
sive des performances une adaptation facile aux modifications de environne
ment et une exploitation systématique des parallelismes organisation centra-

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Usée pour sa part avantage de permettre la mise en uvre de solutions


globales Le tableau rapproche les avantages et les inconvénients de orga
nisation décentralisée
Tableau Bilan de organisation décentralisée
Avantages Inconvénients
Complexité limitée Si la tâche du groupe Solution locale un nouveau
est complexe la tâche des agents reste une problème surgit la solution obtenue ne sera au
complexité limitée mieux un optimum local
Dégradation progressive Si les Filtrage des informations Des biais
informations se dégradent ou si les agents se peuvent résulter du filtrage opéré par les
trompent la performance reste acceptable agents en contact avec information
Adaptation modulaire Lorsque
environnement se transforme le groupe
adapte par des ajustements locaux
Parallélisme possible En cas opérations
identiques sur des données différentes le
groupe peut travailler en parallèle

idée que la structure sociale une organisation puisse en déterminer les


propriétés cognitives déjà connu plusieurs antécédents en économie plus
précisément dans la théorie du marché et de organisation Hayek 1945 avait
situé cette idée au ur de sa conception du marché Le problème est classique
quelle modalité allocation des ressources est la plus efficace le plan ou le
marché La particularité de Hayek est il aborde ce problème dans une
optique cognitive persuadé que la division des connaissances et non du travail
constitue le problème fondamental de économie Hayek 1937] Dans ces
conditions le plan et le marché confrontés chacun au même problème com
ment répartir les ressources une économie forment en quelque sorte deux
systèmes diamétralement opposés de cognition distribuée Ces deux systèmes
constituent des modes opposés allocation des ressources dans la mesure où le
plan est centralisé tandis que le marché est décentralisé Le problème est alors
de comparer le calcul centralisé des quantités dans un plan avec la formation
décentralisée des prix sur un marché Deux arguments militent en faveur du
marché et de organisation décentralisée Le premier argument est ordre
informationnel contrairement au plan qui repose sur des données agrégées le
marché demeure sensible aux circonstances particulières des agents et parvient
intégrer les informations locales dont ils sont les seuls disposer Le second
argument est ordre computationnel contrairement au marché qui fonctionne
de manière décentralisée le plan exige des calculs une complexité qui dépasse
les capacités cognitives de importe quel agent En défendant allocation mar
chande des ressources par des arguments cognitifs Hayek revendique donc
implicitement une hypothèse de rationalité limitée est parce que les agents
disposent une rationalité limitée que le système marchand fonctionne de ma
nière plus efficace que le système planifié
Des arguments similaires ont été proposés au niveau des organisations et non
plus du système économique dans son ensemble Dans la tradition de Hayek la
théorie des équipes privilégié la dimension cognitive de organisation sociale
Marschak et Radner 1972] Construit dans le but étudier la seule dimension
cognitive le concept équipe désigne des organisations où les agents possèdent
des préférences identiques Cette hypothèse permet de neutraliser la dimension

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stratégique pour se concentrer sur les différences information et assimiler la


structure organisationnelle la structure informationnelle La théorie des équi
pes soulève une question analogue celle de Hayek quelle est la structure
information optimale pour une équipe donnée la centralisation ou la décen
tralisation De manière générale objectif est de déterminer comment la struc
ture une équipe influe sur ses performances Mais les arguments de la théorie
des équipes diffèrent des arguments de Hayek au lieu de mettre en avant le
caractère local de information ils supposent existence de coûts de commu
nication et observation de information tout en conservant hypothèse op
timisation dans la tradition des modèles de coûts Stigler 1962] En fonction
de importance respective de ces coûts organisation gagne posséder une
structure centralisée ou décentralisée

CONCLUSION

Nous sommes parti de hypothèse de rationalité limitée Un problème est


alors apparu comment fonder une théorie de la rationalité sur une hypothèse
négative Nous avons distingué deux stratégies une qui se concentrait sur les
capacités cogniti ves des agents autre qui privilégiait les ressources cogniti ves
de environnement article exploré la seconde de ces stratégies en tirant
parti des théories de action située et de la cognition distribuée qui sont actuel
lement développées dans certaines sciences sociales sociologie et anthropolo
gie) ainsi que dans les sciences cognitives psychologie cognitive et intelligence
artificielle Cela nous conduit soutenir la thèse suivante loin être la
propriété un agent considéré en isolation la rationalité découle au contraire de
interaction un agent avec son environnement action située) ainsi que des
interactions entre les membres un groupe cognition distribuée Cette thèse
nous permis expliquer comment des agents aux capacités cognitives limitées
pouvaient grâce aux ressources cognitives de environnement et la distribu
tion sociale de la cognition résoudre des problèmes cognitifs qui autrement
auraient pas été leur portée
exposition de cette nouvelle approche de la rationalité limitée nous
conduit plusieurs reprises hors des frontières de la théorie économique Mais
cela ne doit pas nous inquiéter pour autant car les problèmes qui sont en jeu
relèvent assurément de économie il agisse de théorie de la rationalité ou
de théorie des organisations Tandis que économie cognitive se développe
grand train les théories de la cognition située ont avantage offrir éco
nomiste une nouvelle conception de la rationalité limitée centrée non plus sur
les limites cognitives des agents mais sur les ressources cognitives de envi
ronnement elles abordent des questions propres économie les théo
ries de la cognition située ne doivent pas être écartées sous le prétexte elles
renfermeraient des concepts provenant soit des sciences cognitives soit des
sciences sociales autres que économie Il en va de même que pour de nom
breuses théories de la rationalité hui plus traditionnelles qui ont ma
nifesté une pertinence indéniable dans la description des phénomènes écono
miques alors même elles provenaient de champs fort éloignés de
économie Que on pense aux formalisations logiques du savoir sur lesquels
reposent certaines justifications de équilibre stratégique en théorie des jeux ou
bien encore mais cette fois en dehors de économie cognitive la théorie

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biologique de évolution qui inspire les modèles de sélection en théorie de la


production La théorie économique trouve une importante source de renouvel
lement dans les emprunts elle effectue auprès autres disciplines il
agisse emprunts formels ou conceptuels
Mais il reste encore beaucoup faire Nous avons présenté une nouvelle
conception de la rationalité limitée conception qui nous semble prometteuse
Seulement exposition de nouvelles catégories analyse ce qui est la tâche
spécifique un article synthétique ne constituera jamais une fin en soi Ce
sont les réalisations théoriques et empiriques que ces nouveaux outils rendront
possibles qui seules importeront finalement Aux yeux un économiste cela
signifie deux voies de recherche une part la formalisation mathématique des
concepts autre part application économique des théories
Concernant la formalisation des concepts il semble que les théories de la
cognition située rencontrent des problèmes différents de ceux qui touchaient les
modèles de rationalité limitée centrés sur les capacités cogniti ves des agents
Ces modèles étaient victimes de leur variété tandis que optimisation proposait
une description naturelle de la rationalité parfaite la rationalité limitée se laissait
caractériser de plusieurs manières les comportements des agents pouvant être
décrits en termes de satisfaction de coût de fiabilité apprentissage auto
mates ou évolution Laville 1998] Les théories de la cognition située sem
blent éviter cette difficulté les concepts fondamentaux sont clairement spé
cifiés seuls diffèrent leurs champs application La difficulté est une nature
différente Si on excepte le formalisme englobant que représente la théorie des
systèmes dynamiques les approches de la cognition située ne disposent
aucune formalisation naturelle Il ajoute cela que dans les sciences co-
gnitives la formalisation mathématique ne constitue un mode de validation
théorique parmi autres aux côtés de la simulation informatique des axioma-
tisations logiques des enquêtes empiriques ou des études expérimentales Pour
approprier les théories de la cognition située économiste devra donc soit
concevoir un formalisme qui lui permette de traduire en termes formels les
concepts action située et de cognition distribuée soit reconnaître la variété des
modes de validation scientifique
Concernant application des théories de la cognition située aux objets éco
nomiques malheureusement tout reste faire Mais avenir est prometteur car
de nombreux champs application offrent aux conceptions de action située
et de la cognition distribuée image de la théorie du marché et surtout de la
théorie des organisations Laville 1999] En outre les théories de la cognition
située apportent des fondements cognitifs de nombreuses théories économi
ques déjà existantes est en effet une conception située de la cognition qui
fonde implicitement les règles de coordination pour la théorie des organisations
Favereau 1989]) la critique de la planification pour la théorie du marché
Hayek 1945]) incomplétude des contrats pour la théorie des salaires Kreps
1990]) ainsi que les équilibres de convention pour la théorie des jeux Dupuy
1989] Inutile de prolonger cette enumeration il est clair que les conceptions
de la rationalité qui fondent aussi bien les développements récents de la théorie
des jeux que les recherches développées par économie des conventions
appellent tacitement une conception située de la cognition Mais cela ne peut
être un début Les outils proposés dans cet article ont pas pour but de
réinterpréter des travaux déjà existants ils ont pour but ouvrir une nouvelle
perspective dans la voie de économie cognitive

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