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Lectures Lin Aires

La Peau de Chagrin de Balzac met en scène Raphaël de Valentin, un jeune homme désespéré qui, après avoir perdu tout son argent, découvre un talisman capable d'exaucer ses désirs au prix de son énergie vitale. Le roman explore les thèmes du désir, de la corruption sociale et du pacte diabolique à travers le dialogue entre Raphaël et un antiquaire mystérieux, qui représente une figure tentatrice. Ce premier extrait établit les enjeux philosophiques et moraux du récit, tout en annonçant la tragédie à venir liée aux excès de Raphaël.

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La Peau de Chagrin de Balzac met en scène Raphaël de Valentin, un jeune homme désespéré qui, après avoir perdu tout son argent, découvre un talisman capable d'exaucer ses désirs au prix de son énergie vitale. Le roman explore les thèmes du désir, de la corruption sociale et du pacte diabolique à travers le dialogue entre Raphaël et un antiquaire mystérieux, qui représente une figure tentatrice. Ce premier extrait établit les enjeux philosophiques et moraux du récit, tout en annonçant la tragédie à venir liée aux excès de Raphaël.

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La Peau de Chagrin – Honoré de Balzac

Extrait 1 : « Le Talisman », le pacte scellé

Contextualisation (avant la lecture)


Lorsque Balzac fait paraître La Peau de chagrin en 1831, il est encore peu connu mais devient célèbre grâce à
cette publication qui rencontre un grand succès. Le genre fantastique est alors à la mode ; cependant ce genre
finira par l’embarrasser car il aura du mal à inscrire ce roman dans son vaste projet réaliste, La Comédie
humaine. Ce sera pourtant le cas et le roman trouvera sa place dans les études philosophiques.
Brève introduction (explication linéaire)
• Enjeux
Le roman met en scène un jeune homme nommé Raphaël de Valentin qui découvre dans la boutique d’un
antiquaire, une Peau de chagrin censée exaucer tous ses désirs au prix d’un peu de son énergie vitale. Il est
composé de trois parties décrivant la destinée du héros : le talisman, la femme sans cœur et l’agonie.
Nous sommes dans la première partie, au début du roman : Raphaël a perdu son dernier sou dans une maison
de jeu, il attend le petit matin pour se jeter dans la Seine. Alors qu’il erre dans Paris, il entre dans la boutique
d’un antiquaire qui lui fait découvrir un talisman capable de réaliser tous les désirs. Malgré les avertissements
du vieillard, Raphaël fait le choix de posséder cette peau de chagrin.
La Peau, objet fantastique, permet à Balzac de délivrer au lecteur une leçon philosophique et une critique
sociale.
Pb: En quoi les désirs de Raphaël révèlent-ils un dérèglement social ?
• Mouvements:
l.1 a 5: Le choix de Raphael
l.5 a12: Le desir de Raphael : une societe corrompue
l. 13 a 18: Un antiquaire diabolique

I) Le choix de Raphaël(1 à 5)
Raphaël s’oppose au vieillard de façon péremptoire et passionnée : montrant ainsi qu’il n’a tenu aucun
compte des propos de l’antiquaire

Texte Etude linéaire


L’interjection « Eh »le verbe de modalité « je veux »,
— Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit
l’adverbe « bien », le type exclamatif montrent que
l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.
Raphaël exprime vivement son désir. Cela montre
aussi que le discours du vieillard l’a agacé et qu’il avait
hâte de s’exprimer et de le provoquer. Il se positionne
de façon autoritaire comme seul décideur de son
destin qu’il imagine l’expression « je veux » sera très
présente dans l’extrait.
Le nom commun « l’inconnu » est étonnant ici : sa
réaction devient celle d’un homme incompréhensible,
énigmatique, lointain. (la nouvelle génération de
1830 ? )
-La scène est théâtralisée : le gérondif « en
saisissant » montre encore la détermination du jeune
homme. Le thème de l’excès est lancé qui conduira
Raphaël à sa perte.

-Ces deux répliques jouent sur l’opposition entre la


— Jeune homme, prenez garde, s’écria le
jeunesse et la vieillesse des personnages.
vieillard avec une incroyable vivacité.
Il apostrophe Raphaël en lui rappelant son âge, le met
en garde par un impératif aux tonalités tragiques.
Il tente de le protéger de ses instincts terrestres.
Le complément circonstanciel de manière « avec une
incroyable vivacité » tranche avec son âge vénérable
et annonce la dualité finale du personnage de
l’antiquaire. Cette vivacité peut être lue de deux
manières : la sagesse lui octroie un bon maintien de
ses capacités intellectuelles ou on soupçonne qu’il
soit un être surnaturel.

— J’avais résolu ma vie par l’étude et par la pensée ; Le champ lexical de la connaissance, qui rappelle le
mais elles ne m’ont même pas nourri, répliqua thème du savoir et de la sagesse évoqués par le vieil
l’inconnu. Je ne veux être la dupe ni d’une homme comme la seule solution, est ici désigné
prédication digne de Swedenborg, ni de votre comme vide de sens et d’intérêt. Il rejette, par la
amulette orientale, ni des charitables efforts que conjonction adversative « mais », l’argument de
vous faites, monsieur, pour me retenir dans un monde l’antiquaire comme une expérience révolue : on le voit
où mon existence est désormais impossible. à l’usage du passé composé « ne m’ont même pas
nourri ». Il leur nie tout intérêt car sans procurer de
plaisir, elles n’ont même pas suffi à ses besoins vitaux
et matériels. Ici, on peut voir en Raphaël l’emblème
d’une jeunesse désœuvrée, ne pouvant se faire de
place dans la monarchie de Juillet.
Cette génération se sent flouée comme l’indique
l’adjectif « dupe » et la série de négations totales. Le
verbe « vouloir » est encore répété de façon
catégorique à la forme négative. Cependant, le
raisonnement de Raphaël est illogique ici puisqu’il
accepte de sceller un pacte avec la Peau de Chagrin en
pensant pouvoir être autonome, indépendant « ni de
votre amulette oriental ». Il rejette l’argument de la
spiritualité salvatrice « Swedenborg ») et aussi la pitié
qu’il pense voir dans la tentative de dissuasion du vieil
antiquaire. Le rythme ternaire des négations montre
qu’il n’est prêt à écouter aucun argument qu’il soit
mystique, intellectuel ou émotionnel.
La dernière subordonnée relative rappelle que
Raphaël est totalement désespéré (suicide) et qu’il
voit son choix comme la seule issue possible pour lui.

II) Le désir de Raphaël, une société corrompue (5 à 12)


Après avoir résolument refusé les arguments philosophiques, le jeune homme expose avec fougue et virulence
ses désirs. Cette scène est importante car c’est le premier vœu de Raphaël. La scène va devenir réalité alors que
dans la bouche du jeune homme, elle apparaît pour le moment comme un fantasme assez banal et excessif.

Voyons ! ajouta-t-il en serrant le talisman d’une main -L’exclamation « Voyons » est un défi lancé à la fois à
convulsive et regardant le vieillard. Je veux un dîner l’objet et au vieil homme.
royalement splendide, quelque bacchanale digne du -Le complément circonstanciel de manière = le
siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! Que mes gérondif « en serrant » et l’adjectif convulsive »
convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, indique l’émotion de Raphaël. Ils ont une connotation
joyeux jusqu’à la folie ! Que les vins se succèdent péjorative indiquant une agitation maladive.
toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force Le verbe « Je veux » répété deux fois, suivis d’une
à nous enivrer pour trois jours ! Que la nuit soit parée énumération de complétives complément d’objet
de femmes ardentes ! Je veux que la Débauche en forme une anaphore.
délire et rugissante nous emporte dans son char à Les phrases exclamatives insistent sur l’état
quatre chevaux, par-delà les bornes du monde, pour d’exaltation de Raphaël.
nous verser sur des plages inconnues : On trouve le champ lexical de la débauche et du plaisir
On trouve aussi le lexique de l’excès : « jusqu’à la folie ,
les comparatifs avec « plus » , « délire », « rugissante »
comme une revendication et une provocation allant
jusqu’à la caricature des scènes d’orgie.
L’anaphore de la conjonction « que » suivie du
subjonctif : la soirée imaginée donne une connotation
orientale. Les vœux scellent le pacte avec la Peau de
Chagrin et rappellent l’atmosphère des Mille et une
nuit et de la lampe d’Aladin.
L’adjectif « ardentes » est polysémique évoquant au
premier degré la sensualité des femmes mais aussi
une ambiance infernale
Enfin la débauche devient une allégorie mythologique
et puissante, conducteur quadrige qui peut rappeler
Phaeton. Il représente l’orgueil car ayant emprunté
le char solaire de son père, il en perdit le contrôle et
embrasa le ciel et la terre. Zeus le foudroya.)
Raphaël exprime ici un désir de destruction : il aspire
à un monde sans valeurs et sans retenue.
L’imagination du jeune homme n’a plus de limites
« plages inconnues » « par delà les bornes » et est
dans l’Hybris. Il a l’orgueil de ces héros qui se
prennent pour des dieux.
Le dîner désiré est à l’image du siècle : il en reflète la
corruption. La jeune génération représentée par les
convives a perdu ses valeurs, la spiritualité est
réduite à des scènes d’orgie.
que les âmes montent dans les cieux ou se plongent Raphaël applique à son fantasme les mêmes concepts
dans la boue, je ne sais si alors elles s’élèvent ou manichéens que la religion chrétienne : les antithèses
s’abaissent ; peu m’importe ! Donc je commande à ce créent une forme elliptique qui s’annule. Le Bien et le
pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans Mal se confondent. Il n’a plus d’éthique, de morale.
une joie. L’exclamation desinvolte « peu m’importe » montre
qu’il est devenu cynique par desespoir. l’adjectif
sinistre evoque la main du diable (la main gauche) et
le verbe « je commande » reprend le theme du
personnage demiurge. Il pense que le pouvoir de la
Peau est le sien.

Oui, j’ai besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de La fin de l’extrait prend une valeur prophétique. C’est
la terre dans une dernière étreinte pour en mourir. une prolepse. Raphaël exprime comme un besoin son
désir d’excès qui devient un désir de mort. Le champ
lexical de l’amour physique « embrasser » « dernière
étreinte » et la fusion du matériel et du spirituel
montrent que Raphaël a perdu tout repère et tout
espoir. Cette dernière étreinte rappelle celle avec
Pauline qui lui coutera sa mort.
Il choisit « le vouloir » et cette derniere phrase a
une valeur prophetique. Il se lance a lui-meme
une malediction.

III) Un antiquaire diabolique (13-18)


- Aussi : adverbe de conséquence.
Aussi souhaité-je et des priapées antiques après
Raphaël continue dans son délire à imaginer des
boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples
situations excessives et choquantes « baisers sans
baisers, des baisers sans fin dont le bruit passe sur
fin ». Avec le mot « priapées », on fait écho au terme
Paris comme un craquement d’incendie, y réveille les
bacchanale » car Priape pourrait être le fils de
époux et leur inspire une ardeur cuisante qui
Dionysos et d’Aphrodite. Le terme désigne des fêtes
rajeunisse même les septuagénaires !
en son honneur, donc des orgies. Cette accumulation
est accentuée par l’anaphore de « et ». Il est capable
par son hybris de la communiquer à l’univers entier.
On trouve une antithèse : rajeunisse/ septuagénaire.
Qui file l’opposition jeunesse/vieillesse.
On trouve le champ lexical de l’enfer : incendie,
ardeur cuisante, sans fin qui reprend la
thematique du pacte avec le diable.
Alors que Raphaël est dans l’expression de sa toute
Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard,
retentit dans les oreilles du jeune fou comme un puissance, il est interrompu par le rire du vieillard
bruissement de l’enfer, et l’interdit si despotiquement Le sens de l’ouïe est primordial : éclat de rire, retentit,
qu’il se tut. oreilles, bruissement et ressemble à un coup de
tonnerre. L’expression apposée, parti de la bouche du
petit vieillard, donne l’impression que l’antiquaire
n’est pas maître de ce qu’il fait et qu’il n’est que
l’enveloppe d’une force supérieure diabolique. Là
encore, la jeunesse est opposée à la vieillesse : « petit
vieillard/jeune fou »
L’adverbe et l’intensif « si despotiquement » sont
surprenants et montrent bien que la volonté est
annihilée. Le pouvoir du jeune homme n’est que
fantasme, et le vouloir n’est pas contrôlé.

CONCLUSION :

Balzac, dans ce dialogue tres theatral et solennel, joue avec le theme du pacte diabolique herite de
Goethe. Le vieil antiquaire, a la parole enigmatique et manipulatrice, incarne une figure diabolique et
tentatrice et, par un jeu de symboles, nous ramene a Mephistopheles. Raphael, par sa gestuelle et ses
paroles, scelle un pacte sans croire au reel pouvoir de la peau de chagrin et semble finalement tomber
sous le controle du vieil antiquaire. Le vœu qu’il formule, amoral, egocentre et axe sur les plaisirs,
comporte une forte dimension et destructrice, conformement au theme du pacte diabolique. Balzac
reemploie donc et renouvelle de maniere romanesque le theme faustien du pacte diabolique pour
donner une dimension tragique, theatrale et fantastique a son roman.
• Ouverture : La deuxieme partie du roman constituee d’une longue analepse, nous permettra de
comprendre pourquoi Raphael en est arrive la.
La Peau de Chagrin – Honoré de Balzac
Extrait 2

Contextualisation (avant la lecture)


Balzac est un auteur majeur du XIXème siècle. Il est très prolifique mais il veut montrer la cohérence de son
œuvre et exposer sa philosophie de vie : il décide d’organiser ses textes en une immense fresque romanesque
qu’il appelle La Comédie Humaine en référence à la Divine Comédie de Dante. Elle paraît en 1842 et marque un
tournant dans la littérature réaliste. La Peau de chagrin paraît plus tôt en 1831, et est mise en tête de La
Comédie Humaine dans le premier tome des « études philosophiques ». Elle occupe donc une place essentielle
dans l’entreprise de l’auteur. Pour lui, chacun d’entre nous dispose d’un capital d’énergie que le désir et la
volonté entament.
Brève introduction (explication linéaire).
• Enjeux
Nous sommes dans la deuxième partie du roman, intitulé « une femme sans cœur ». Raphaël raconte à son ami
d’enfance, Emile Blondet son enfance et les évènements qui l’ont poussé à vouloir. A la fin de l’année 1829, il a
rencontré Rastignac qui lui a vanté tous les avantages d’une vie dissipée et lui a présenté la comtesse Foedora
dont Raphaël est immédiatement tombé amoureux. Dans notre extrait, Rastignac a trouvé son ami altéré par sa
passion dévorante pour Foedora et rongé par la misère. Il lui propose de « mourir avec élégance en mettant en
pratique son « système dissipationnel. Tandis que Rastignac va jouer l’argent de Raphaël dans une maison de
jeu, celui-ci patiente dans la chambre de son ami.
Pb: En quoi la chambre de Rastignac révèle son système dissipationnel ?
• Mouvements:
• 1 à 9 : Une chambre de désordres et de plaisirs
• 9 à 17 : la vie contrastée d’un jeune homme dissipé
• 17 à 24 : la perspective d’une vie de débauche

III) Une chambre de désordres et de plaisir (1 à 9)

Texte Etude linéaire


-Narration à la 1ère personne, récit de Raphaël à
La vie de dissipation à laquelle je me vouais Emile : « je me vouais » : subjectivité du personnage et
apparut devant moi bizarrement exprimée par la focalisation interne .
chambre où j’attendais avec une noble -Le mot « dissipation » renvoie au « système
insouciance le retour de Rastignac. dissipationnel » vanté par Rastignac mais le mot est
en lui-même polysémique et révélateur de la destinée
du personnage : La dissipation est à la fois « Vie où
l'on se livre à tous les amusements mais aussi l’action
de dépenser, de faire disparaître. »
-L’expression « noble insouciance » est un oxymore
qui renvoie à l’atmosphère antithétique présente dans
cette chambre.
- Raphaël est en situation d’attente, le personnage
manque de volonté et est soumis ici aux actions de
Rastignac : « j’attendais ».
Cette phrase introduit la description de la chambre et
de nous montrer le lien avec le personnage. Cette
description permet d’épouser la perception de
Raphaël et présente une dimension proleptique en
figurant le futur fantasmé par le personnage « la vie de
dissipation à laquelle je me vouais »
Chez Balzac, la description n’est pas seulement
Au milieu de la cheminée, s’élevait une réaliste, elle vise aussi à mettre en évidence
pendule surmontée d’une Vénus accroupie sur sa l’interdépendance du personnage et du milieu dans
tortue, et qui tenait entre ses bras un cigare à lequel il évolue. Il en va du personnage balzacien et
demi consumé. Des meubles élégants, présents de son environnement comme « de l’huitre et son
de l’amour, étaient épars. De vieilles chaussettes rocher »(Goseck, Balzac, 1830).
traînaient sur un voluptueux divan. Le Dans cette description, les contraires se côtoient et
confortable fauteuil à ressorts dans lequel j’étais l’élégance est confrontée au vulgaire : la sculpture
plongé portait des cicatrices comme un vieux tient un cigare, des chaussettes trainent sur un
soldat, il offrait aux regards ses bras déchirés, et « voluptueux divan ».
montrait incrustées sur son dossier la pommade Le fauteuil est personnifié « portait des cicatrices »/
« ses bras déchirés » et assimilé à un « vieux soldat ».
et l’huile antique apportées par toutes les têtes
La vie de débauche est vue comme un combat et cette
d’amis
chambre porte les marques des différentes batailles.
L’opulence et la misère s’accouplaient L’univers antithétique est formalisé avec les termes
naïvement dans le lit, sur les murs, partout. Vous oxymoriques « opulence et misère ». Le verbe
eussiez dit les palais de Naples bordés de « accoupler » renvoie à l’amour charnel déjà présent
Lazzaroni. C’était une chambre de joueur ou de avec les expressions « présents de l’amour et
« voluptueux divan » qui renvoient à la luxure de
mauvais sujet dont le luxe est tout personnel, qui
Rastignac.
vit de sensations, et des incohérences ne se Cette alliance des contraires rappelle l’esthétique
soucie guère. romantique (grotesque et sublime) et est présente
dans toute la description de la chambre « palais de
Naples bordés de Lazzaroni (mendiants), le terme
italien rappelle la culture de Raphaël (narrateur).
Le mot « incohérences » va être glosé par la suite et
enrichit l’univers antithétique. Rastignac apparaît, à
travers sa chambre, comme un être insouciant épris
de plaisirs.

IV) La vie contrastée d’un jeune homme dissipé (9 à 11)


Ce tableau ne manquait pas d’ailleurs de poésie. -L’expression « ne manquait pas de poésie » nous
La vie s’y dressait avec ses paillettes et ses rappelle que la chambre est vue par les yeux d’un
haillons, soudaine, incomplète comme elle est littéraire : Raphaël ou Balzac.
réellement, mais vive, mais fantasque comme L’alliance des contraires est encore visible avec
l’oxymore « ses paillettes et ses haillons ». Tandis que
dans une halte où le maraudeur a pillé tout ce qui
le terme « maraudeur »(voleur) reprend la
fait sa joie.
thématique du mauvais garçon déjà évoquée avec
« lazzaroni » et « mauvais sujet ». Rastignac est un
être complexe à la fois lumineux et obscure.

Un Byron auquel manquaient des pages avait Une metonymie « un Byron » rend hommage au
allumé la falourde du jeune homme qui risque au romantisme (Byron etait un poete britannique (1788-
jeu cent francs et n’a pas une bûche, qui court en 1824) celebre pour ses contradictions et ses exces) et
tilbury sans posséder une chemise saine et qui peut etre un ouvrage de reference pour Rastignac.
Cependant, tous les objets sont incomplets ce qui
valide. Le lendemain, une comtesse, une actrice
souligne la precarite de jeune homme. Il manque des
ou l’écarté lui donnent un trousseau de roi. Ici la
pages a ce livre qui ont peut-etre servi a se chauffer. Le
bougie était fichée dans le fourreau vert d’un portrait est sans monture. Les negations syntaxiques
briquet phosphorique ; là gisait un portrait de « n’a pas une buche » et lexicale « depouille » sont
femme dépouillé de sa monture d’or ciselé egalement presentes pour evoquer la misere d’un
homme qui vit une vie fastueuse soumis a la
generosite des femmes rencontrees « une comtesse,
une actrice » ou au hasard des jeux d’argent
« l’ecarte ».
Comment un jeune homme naturellement avide La metaphore du combat concernant la vie de
d’émotions renoncerait-il aux attraits d’une vie debauche est reprise ici avec l’expression
aussi riche d’oppositions et qui lui donne les antithetique “les plaisirs de la guerre en temps de
plaisirs de la guerre en temps de paix ? paix”. Ici, question rhetorique

III) La perspective d’une vie de débauche (17-24)


-L’imparfait va laisser la place au passé simple de
J’étais presque assoupi quand, d’un coup de l’indicatif afin de montrer que le texte sort de sa phase
pied, Rastignac enfonça la porte de sa chambre, et descriptive et bascule dans une narration effrénée :
s’écria : — Victoire ! nous pourrons mourir à « enfonça/ il me montra/ nous dansâmes… ». On
notre aise. Il me montra son chapeau plein d’or, le retrouve la présence de la première personne
mit sur la table, et nous dansâmes autour comme « j’étais » afin de montrer que ce n’est plus la chambre
deux Cannibales ayant une proie à manger, qui est au centre.
hurlant, trépignant, sautant, nous donnant des C’est l’arrivée de Rastignac, victorieux (car ayant
coups de poing à tuer un rhinocéros, et chantant gagné une belle somme à la maison de jeux) qui
à l’aspect de tous les plaisirs du monde contenus déclenche ce moment narratif en sortant Raphaël de
pour nous dans ce chapeau. — Vingt-sept mille ses pensées.
Le discours direct va dynamiser la scène et faire
francs, répétait Rastignac en ajoutant quelques
entendre les éclats de voix qui résonnent dans la
billets de banque au tas d’or. chambre jusque-là silencieuse. L’exclamation y
prédomine : « Victoire », le terme file la métaphore de
la guerre (une bataille remportée pour Rastignac).
-Le texte présente une grande animation, perceptible
par l’accumulation des participes présents en relation
avec la danse : « hurlant, trépignant, sautant, nous
donnant…chantant ».
-La notion de plaisir est ici nettement liée à l’argent (il
ne faut pas oublier qu’avant la rencontre avec
Rastignac, Raphaël a vécu une vie pauvre et
studieuse) : la quantité est mise en évidence par les
hyperboles « plein d’or » ou « tas d’or ». La somme de
27000 francs correspond à 120000 euros environ).
La somme est considérable et les met en transe. La
comparaison « comme deux cannibales » souligne
l’ensauvagement des personnages. C’est l’occasion
pour Balzac de montrer que l’argent pervertit les
êtres. Il inaugure avec Rastignac (Le père Goriot,
1835) la première grande figure d’ascension où
pouvoir et fortune sont consubstantiellement mêlés.
Pour réussir dans ce monde, il faut des clefs que le
mystérieux Vautrin confie au jeune Rastignac, dans
un discours fameux qui dévoile l’envers du théâtre
qu’est la Comédie humaine. Tout est crime dans cette
société où l’homme en gants a « commis des
assassinats où l’on ne verse pas de sang » et où « celui
qui revient avec sa gibecière bien garnie est salué, fêté,
reçu dans la bonne société ».
Le chapeau plein d’or est le symbole d’une société
avide d’argent. De plus, le chapeau n’étant pas sur la
tête va accentuer le côté tribal.
D’ailleurs, le motif de la mort contamine le discours
allègre de Rastignac : « nous pourrons mourir à notre
aise ».

-Dans ce dernier passage, la mort est omniprésente


À d’autres cet argent suffirait pour vivre,
et préfigure la destinée de Raphaël qui mourra riche
mais nous suffira-t-il pour mourir ? Oh ! oui, nous d’avoir trop désiré. L’insouciance des deux jeunes
expirerons dans un bain d’or. Houra ! Et nous gens est montrée par les antithèses et le parallélisme
cabriolâmes derechef. entre la vie et la mort et le « houra » qui laisse
entendre leur cri et soupirs d’allégresse. Ils sont tout
entier à leur joie sans se soucier du lendemain.
L’interrogation côtoie les exclamatives qui sont les
réponses d’une jeunesse séduite par une vie dissipée.

Conclusion :
La Comédie Humaine n’est pas seulement une œuvre littéraire : elle est clairement empreinte d’une ambition
scientifique. Balzac revendique une filiation avec les travaux de plusieurs savants, notamment Cuvier, selon qui
« l’organisation de l’animal est en harmonie nécessaire avec sa manière de vivre », Buffon, auteur de la
monumentale Histoire Naturelle et Lavater et sa physiognomonie Johann Caspar Lavater (1741-1801), qui
avait une théorie selon laquelle chaque élément du visage, du front au menton, correspondait à un élément
psychologique. A partir de l’observation d’une personne, il était donc théoriquement possible de déterminer
son caractère, ses habitudes, ses goûts, ses origines familiales. Pour Lavater, la physiognomonie ne se limite pas
au visage. Le savant évoque également les vêtements, l’environnement de la personne : « On peut encore juger
du caractère d’un homme par son habillement, sa maison, ses meubles. C’est la nature qui nous forme, mais
nous transformons son ouvrage […].Placé dans ce vaste univers, l’homme s’y ménage un petit monde à part,
qu’il fortifie, retranche, arrange à sa manière, et dans lequel on retrouve toute son image. »* Comme il l’a fait
pour la voix et la démarche, Balzac développe et exploite cette idée encore inédite dans l’histoire du roman,
analysant l’habillement et les moindres détails de l’habitat des personnages. Pour Balzac, l’homme agit sur son
environnement : le lieu de vie du personnage reflète la personnalité de ce dernier, car il y a imprimé son mode
de vie, ses habitudes. La personnalité des héros balzaciens se projette sur les murs. On ne peut comprendre le
personnage sans cette description de son lieu de vie. Environnement et personnage sont même souvent
indissociables, comme l’illustre Gobseck : « sa maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'huître et son
rocher. »

Ainsi, la chambre de Rastignac reflète la personnalité contrastée de celui-ci. Entre opulence et misère, elle
préfigure également la destinée de Raphaël qui se laissera aveuglé par ses désirs.
Comme Vautrin l’a été pour lui, Rastignac est en quelque sorte le mentor de Raphaël, l’initiant d’abord au
fonctionnement de « la comédie qui se joue tous les jours dans le monde » et lui conseillant de vivre en
« dissipateur », pour tirer profit de la société.
La Peau de Chagrin – Honoré de Balzac
Extrait 3

Contextualisation (avant la lecture)


Au XIX° siècle, la notion « d’énergie » se trouve au cœur des théories médicales ; plusieurs savants de l’époque,
de Bichat à Vérat, la présentent comme une force vitale que l’on peut dissiper en vivant de manière excessive.
Balzac semble influencé par cette conception dont on retrouve les grandes lignes dans toutes ses œuvres et en
particulier dans La Peau de chagrin, roman qu’il publie en 1831. Dans ce roman aux tonalités fantastiques, un
jeune homme acquiert une Peau qui exauce tous ses vœux tout en diminuant son espérance de vie.
Brève introduction (explication linéaire).
Il s’agit des dernières lignes du roman, et donc de la dernière partie « l’agonie » avant l’épilogue.
Raphaël qui a pourtant lutté contre lui-même afin de ne plus éprouver le moindre désir et demeurer en
vie, ne parvient plus à réprimer son envie de posséder Pauline. Celle-ci qui vient de découvrir le pouvoir
de la Peau et la voit se rétrécir dangereusement, souhaite mourir afin que Raphaël ne puisse plus la
désirer et qu’il reste en vie.

Projet de lecture : Comment le romancier met en scène l’accomplissement du sombre destin de Raphaël dans
un combat entre le désir et la mort ?
• Mouvements:
• 1 à 12 : Une scène d’épouvante
• 13 à 19 : la puissance incontrôlable du désir
• 20 à 24 : Une fin inévitable

V) Une scène d’épouvante (1 à 12)

Texte Etude linéaire


La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le
-Le texte nous plonge dans une atmosphère
talisman, et alla chercher la lampe. Éclairée par la lueur fantastique et la focalisation interne contribue à celle-
vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur ci. En effet, le romancier utilise le prisme du regard
le talisman, elle examina très-attentivement et le visage médusé de Pauline sur l’homme qu’elle aime et qu’elle
de son amant et la dernière parcelle de la Peau magique. ne reconnaît plus. Elle doute, « crut devenu fou » (le
doute participe au fantastique). La « lueur vacillante »
rappelle la luminosité fantastique de la Peau de
chagrin dans le bazar de l’Antiquaire. Ce jeu de clair-
obscur fait écho au début du roman quand Raphaël
découvre la peau de chagrin et qu’il l’examine (p.50)
car Pauline aussi cherche à comprendre « examina
très attentivement ». Ici le rationnel côtoie le
fantastique mais le mot « magique » associé à la Peau
ne laisse aucun doute. La polysyndète « et le visage de
son amant et la dernière parcelle… » souligne le lien
qui unit fatalement Raphaël et le talisman.
-Balzac joue avec les codes de la littérature
d’épouvante (romans gothiques) de son époque : les
jeux de lumière
-Il y a un côté théâtral dans ce texte tragique (la
En la voyant belle de terreur et d’amour, il ne fut
tragédie doit inspirer terreur et pitié) et
plus maître de sa pensée : les souvenirs des scènes
mélodramatique. Le champ lexical du regard et très
caressantes et des joies délirantes de sa passion
présent, un peu comme des didascalies « en la
triomphèrent dans son âme depuis longtemps
voyant ».
endormie, et s’y réveillèrent comme un foyer mal
Ici, on est toujours en focalisation interne, mais il
éteint.
s’agit du point de vue de Raphaël qui contemple
Pauline. L’expression antithétique « belle de terreur
et d’amour » conjugue le thème de l’amour et de la
folie qui envahit les deux personnages et que l’on
retrouve dans « les souvenirs des scènes caressantes
et des joies délirantes de sa passion » ou « plus
maître de sa pensée ». Raphaël est comme possédé et
le fait que « les scènes caressantes »et « les joies
délirantes de sa passion « soient les sujets du verbe
« triomphèrent » montre que Raphaël n’est plus
maître de lui.
L’expression « foyer mal éteint » reprend l’image
habituelle du feu de la passion et suggère que le désir
ne peut jamais être totalement étouffé, il peut
s’embraser à tout moment. Lutter contre le désir est
donc impossible.
Le cri de Raphaël au discours direct révèle la
— Pauline, viens ! Pauline !
puissance de son désir : « Pauline, viens !Pauline », la
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, répétition de Pauline montre l’obsession du jeune
ses yeux se dilatèrent, ses sourcils violemment tirés homme et son enfermement dans son désir. Ce
par une douleur inouïe, s’écartèrent avec horreur, elle discours direct rejoint le côté théâtral.
lisait dans les yeux de Raphaël un de ces désirs La description qui suit peut se voir comme des
furieux, jadis sa gloire à elle ; et à mesure que didascalies qui traduisent l’expression physique de la
grandissait ce désir, la Peau en se contractant, lui terreur et de la folie : « cri terrible », « ses yeux se
chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le dilatèrent », « sourcils violemment tirés ». Paulina a
salon voisin dont elle ferma la porte. compris que le désir de Raphaël le condamnait à mort
— Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant et elle est terrifiée de le voir fou de désir.
après elle, je t’aime, je t’adore, je te veux ! Je te maudis, L’énumération est hyperbolique « terrible »,
si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir à toi ! « violemment », « inouïe » afin de montrer l’intensité
de la scène.
En même temps, les hurlements correspondent aux
ficelles de la littérature d’épouvante ainsi que la
poursuite ;
Le lien entre la volonté de Raphaël de posséder
Pauline et le rétrécissement de la Peau, donc de sa vie
est explicite avec l’expression « à mesure que » qui fait
le lien entre « grandissait » et « se contractant ». La
personnification de la Peau « chatouillait » met en
lumière l’aspect fantastique de celle-ci. On peut aussi
y voir un aspect grivois qui suggérerait le caractère
phallique de l’objet.
-Reprise du discours direct avec l’apostrophe
répétée : Pauline ! Pauline ». Là encore un jeu de mise
en scène puisque Pauline s’enfuit et Raphaël qui lui
court après. Les nombreuses exclamatives traduisent
l’excessivité du désir de Raphaël. La gradation : je
t’aime, je t’adore, je te veux » montre l’obsession
monomaniaque du jeune homme qui veut posséder
Pauline même s’il est conscient que ce désir
entraînera sa mort « je veux mourir à toi ». Raphaël
est d’ailleurs désigné par le terme de « moribond »
(celui qui va mourir), le personnage perd son identité
avant de perdre sa vie.
La femme aimée est vue comme un objet, elle est COD
dans la phrase : je t’aime/je t’adore/ Je te veux/ Je te
maudis. Le passage se termine par une construction
grammaticale étrange « je veux mourir à toi » qui
souligne que Raphaël veut mourir en lui appartenant,
dans une étreinte charnelle (passion funeste qui lie les
2 amants).
VI) La puissance incontrôlable du désir (13 à 19)
-La détermination de Raphaël à posséder Pauline malgré
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il
son état est mise en valeur par les deux expressions
jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi nue se
« une force singulière » et « dernier éclat de vie »,
roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement
comme une force surnaturelle. Les verbes d’action au
de se déchirer le sein, et pour se donner une prompte
passé simple « jeta » soulignent ce sursaut de vie qui
mort, elle cherchait à s’étrangler avec son châle. — Si
l’anime alors qu’il est aux portes de la mort.
je meurs ; il vivra, disait-elle en tâchant vainement de
-Les actions décrites ici rappellent l’univers du
serrer le nœud. Ses cheveux étaient épars, ses épaules
mélodrame (très populaire en 1830, il se caractérise par
nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte
une intrigue compliquée et par l’accumulation de
avec la mort, les yeux en pleurs, le visage enflammé,
situations violentes et pathétiques). La manière dont
se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait
Raphaël arrache la porte de ses gonds est très
à Raphaël, ivre d’amour, mille beautés qui
spectaculaire « il jeta la porte à terre » et manque de
augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec la
vraisemblance ; donc correspond à cette esthétique.
légèreté d’un oiseau de proie, brisa le châle, et voulut
C’est aussi le cas de la posture de Pauline et le fait qu’elle
la prendre dans ses bras.
soit dénudée « à demi nue ».
-Pauline qui veut se tuer pour ne pas tuer Raphaël offre
un tableau extrêmement sensuel d’elle-même. Les
termes qui la décrivent évoquent davantage une scène
d’amour qu’un suicide. Ils trouvent leur
accomplissement dans l’hyperbole « mille beautés »
dont la proposition subordonnée vient rappeler l’effet
qu’elles produisent sur le mourant. Balzac mêle
Eros(vocabulaire de l’amour) et Thanatos (vocabulaire
de la mort) en sexualisant à outrance cette lutte à mort
entre les 2 amants.
Cette description de Pauline et ces postures excessives
renvoient à la folie : elle nous fait passer aux Furies
antiques par leurs cheveux « épars », le « visage
enflammé »…
-Raphaël, sous l’emprise de la passion « ivre d’amour »,
ne contrôle plus ses actes. Il se jette sur Pauline tel un
animal « oiseau de proie » (prédateur). La légèreté peut
évoquer la vie qui quitte ce corps.
Le désir suscité par la beauté du corps de Pauline anime Raphaël d’une étonnante énergie.

III) Une fin inévitable (20-24)


- En réponse à la description sensuelle de Pauline, la
Le moribond chercha des paroles pour exprimer
description de Raphaël conjugue aussi amour et mort
le désir qui dévorait toutes ses forces ; mais il ne
et rappelle l’étreinte et la jouissance amoureuse. Son
trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine,
« râle », « la respiration », son attitude « il mordit
dont chaque respiration creusée plus avant, semblait
Pauline au sein » sont à la fois signes de désirs et
partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus
d’agonie ».
former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se
-2 explications sont données pour justifier la mort du
présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et
héros : une réaliste (il meurt de la Tuberculose) avec
tenta d’arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel
les mots « poitrine », « respiration creusée », une
elle s’était accroupie dans un coin.
fantastique liée au pouvoir mortifère de la Peau de
— Que demandez-vous ? dit-elle. Il est à moi, je chagrin lorsqu’on décrit « le désir qui dévorait toutes
l’ai tué, ne l’avais-je pas prédit ? ses forces ».
-La scène n’a pas perdu de sa violence en relation
encore avec la littérature d’épouvante car le désir et la
mort qui s’emparent de Raphaël lui fait perdre toute
humanité. La perte du langage est perceptible par une
gradation décroissante car on passe des « les sons
étranglés du râle » à « ne pouvant plus former de
sons ». Sa voix est donc celle d’un mourant, la négation
restrictive « il ne trouva que… » confirme cette voix
qui s’éteint. L’allitération en [r] restitue son râle : « il
ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa
poitrine, dont chaque respiration creusée plus avant,
semblait partir de ses entrailles ». Ne pouvant plus
exprimé son désir par des mots, il agit en animal en
« mordant Pauline au sein ». Le mot « cadavre »
montre bien que Raphaël n’a plus de nom, ni de
prénom. Il n’existe plus.
-C’est une fin ouverte, se terminant par Pauline
accroupie a cote du cadavre (qui peut rappeler un
tableau religieux reresentant le Christ mort dans les
bras de la Vierge Marie), dans un etat de stupeur et de
sideration et s’exprimant de façon mysterieuse: “je l’ai
tue, ne l’avais-je pas predit?”. Cette question
rhetorique renvoie a un episode de la partie centrale
dans lequel elle mettait Raphael en garde a propos de
Foedora: “la femme que vous aimerez vous tuera”
(p.177). Elle ne savait pas alors qu’elle serait elle-
meme cette femme riche, cause de la mort de Raphael.
Conclusion :
Ce dénouement, aux tonalités fantastiques autant que réaliste, frappe le lecteur par sa dimension théâtrale : la
scène, pleine de cris et de fureur, mêle le désir à la mort, Eros et Thanatos, et s’achève sur une lutte violente des
héros contre eux-mêmes. La mort de Raphaël est le point d’aboutissement de la thèse philosophique
développée dans le roman : les désirs excessifs épuisent l’énergie vitale et détruisent les hommes.
La fin est cependant ouverte en montrant Pauline tenant le cadavre de son amant et permet au romancier
d’ajouter l’épilogue, qui commence par ces mots : « Et que devint Pauline ?... »
Le Père Goriot, Balzac

Contextualisation (avant la lecture)


Lorsque Balzac achève en janvier 1935, l’écriture du Père Goriot, il a déjà connu le succès avec la Peau de
Chagrin (1831) puis Eugénie Grandet (1833). L’histoire aurait été inspirée d’un fait divers dont il résume ainsi
l’intrigue : « Un brave homme ; pension bourgeoise ; 600 francs de rente ; s’étant dépouillé pour ses filles, qui
toutes deux ont 50’000 francs de rentes, mourant comme un chien.” Le roman évoquera donc la destinée du
personnage éponyme vivant à la pension Vauquer désargenté et seul. Mais c’est aussi un roman de formation
puisque nous suivons Eugène de Rastignac, héros encore naïf et plein d’idéaux qui va découvrir l’Enfer parisien
et les lois cyniques du beau monde.

Brève introduction (explication linéaire)


• Enjeux
Ici, il s’agit de l’excipit du Père Goriot. Cette dernière page du roman raconte la brève cérémonie funèbre du
malheureux Père Goriot qui vient de mourir lors d’une crise d’apoplexie provoquée par ces filles venant lui
soutirer ses derniers sous. Le cadre de cet enterrement est macabre et pitoyable puisque seulement Rastignac,
l’étudiant arriviste, et Christophe le domestique de la pension Vauquer, lui rendront un ultime hommage. Cette
fin fournit les derniers éléments nécessaires au dénouement : les thèmes essentiels de l’œuvre, abandon du
père et ambition exacerbée de Rastignac, s’y trouvent liés l’un a l’autre dans ce dénouement à la fois fermé et
ouvert.
Pb: Comment la mort physique du Père Goriot provoque-t-elle la mort morale de Rastignac puis sa
renaissance ?
• Mouvements:
l.1 a 14: Les funerailles du Pere Goriot
l.15 a 25: La renaissance de Rastignac

VII) Les funérailles du Père Goriot (1 à 14 )


Ces funerailles se deroulent sous le triple signe de l’abandon, de la precipitation et de la contrainte
d’argent.
Texte Etude linéaire
-Nous pouvons noter un registre réaliste : l’extrait
Les deux prêtres, l’enfant de chœur et le retrace de manière fidèle l’enterrement du père
bedeau vinrent et donnèrent tout ce qu’on peut Goriot : les repères spatio-temporels sont importants
avoir pour soixante-dix francs dans une époque et on peut noter un certain nombre de précisions.
où la religion n’est pas assez riche pour prier Ici, un champ lexical important de la religion
gratis. Les gens du clergé chantèrent un psaume, (prêtres, enfant de chœur, bedeau, clergé..) indique de
le Libera, le De profundis. Le service dura vingt la présence légitime de l’église dans cette cérémonie
minutes. Il n’y avait qu’une seule voiture de deuil mais sans s’y consacrer pleinement car leur service
pour un prêtre et un enfant de chœur, qui semble soumis à un intérêt financier. Critique de
consentirent à recevoir avec eux Eugène et l’église et de son manque de charité avec la présence
Christophe. d’un champ lexical de l’argent : soixante-dix francs,
gratis. Le présent de vérité générale « la religion n’est
— Il n’y a point de suite, dit le prêtre, nous
pas assez riche » montre que la relation
pourrons aller vite, afin de ne pas nous attarder, argent/religion n’est pas exceptionnelle. Il y a donc
il est cinq heures et demie. une subversion du sacré car le caractère sacré de la
cérémonie est miné par le thème de l’argent, associé à
celui du temps, tout aussi envahissant. L’heure n’est
plus aux épanchements lyriques ou pathétiques mais
au calcul, et les prières sont à la mesure de leur tarif
La précipitation, la hâte d’en finir sont manifestes et
liées au manque d’argent à travers un lexique
temporel qui souligne de façon réitérée le caractère
expéditif de ces funérailles de pauvre. Toutes les
interventions du clergé sont parcimonieusement
chronométrées : « Le service dura vingt minutes…
Nous pouvons aller vite… il est cinq heures et demie…
-On peut noter un côté théâtral dans cet extrait : il
s’agit d’une cérémonie funèbre mais la cérémonie est
minutée, expédiée par des figurants du clergé pressés
de rentrer en coulisses après avoir joué leur petit rôle
(chanter des psaumes, dire une « courte prière »).
Cependant, au moment où le corps fut placé -L’effet de réel est donné aussi par un abondant
dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais lexique lié aux obsèques : « corps, corbillards,
vides, celle du comte de Restaud et celle du fosse… »
baron de Nucingen, se présentèrent et suivirent -L’abandon du père par les filles sa solitude près la
mort comme dans l’agonie, sont perceptibles à
le convoi jusqu’au Père-Lachaise. À six heures, le
travers plusieurs expressions : « Il n’y avait qu’une
corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, seule voiture de deuil… Il n’y a point de suite… deux
autour de laquelle étaient les gens de ses filles, voitures armoriées mais vides ». On remarquera
qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut l’alliance de ces deux termes, « armoriées mais
dite la courte prière due au bonhomme pour vides », qui marque la noblesse du titre alliée à
l’argent de l’étudiant. Quand les deux fossoyeurs l’absence de sentiments : le cœur des filles est vide
eurent jeté quelques pelletées de terre sur la comme les voitures. Socialement, les apparences sont
bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l’un sauves, les filles sont représentées aussi par leurs
d’eux, s’adressant à Rastignac, lui demanda leur domestiques désignés par la périphrase « les gens de
pourboire. ses filles ». Leur absence porte la triste confirmation
d’un abandon perpétré dès longtemps pour les
raisons de prestige social, le père ancien
commerçant, et de surcroît ruiné, étant une
compagnie peu distinguée.
-La précipitation est encore présente à travers
quelques termes comme « disparurent, courte.. » et la
notation dépouillée des faits, qui sont dits brièvement,
dans leur nudité, sans commentaire. Toute une série
de verbes au passé simple établit la succession des
évènements : « Le corps fut placé,… deux voitures
armoriées mais vides se présentèrent et suivirent… le
corps du Père Goriot fut descendu… ».
-La structure de la phrase suggère même un
escamotage de la descente dans la fosse, cet acte
essentiel traité en quelques mots étant aussitôt
supplanté par la débandade de tous : « A six heures, le
corps du Père Goriot fut descendu dans sa fosse,
autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui
disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la
courte prière due au bonhomme pour l’argent de
l’étudiant ». Dans cette période, il y a disproportion
entre la partie très brève consacrée au défunt, oublié
sitôt après le mot « fosse », et la fuite des assistants
longuement évoquée.
-Petit à petit, le théâtre de la comédie se vide : avec
le prêtre et l’enfant de chœur disparaît le maigre
public (les serviteurs des Restaud et des Nucingen).
Nous avons une fin qui semble fermée quant à la
destinée du personnage éponyme.
-L’argent est toujours important, Au cimetière, le
clergé mesure son temps sur « l’argent de
l’étudiant ». Dans la fosse même, « l’un des
fossoyeurs lui demanda un pourboire ».
VIII) La renaissance de Rastignac (15 à 25)
Cette derniere page du roman est le point de rencontre des themes importants : une vie s’acheve, une autre
commence.
Eugène fouilla dans sa poche et n’y trouva rien, il -Dans Le Père Goriot, l’enterrement du personnage
fut forcé d’emprunter vingt sous à Christophe. Ce éponyme marque la naissance de l’ambitieux sans
fait, si léger en lui-même, détermina chez scrupules, parfaite antithèse du vieillard dont le
Rastignac un accès horrible de tristesse. Le jour roman s’achève. Ce qui est présenté par le narrateur
comme un « fait, si léger en lui-même » – l’absence
tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs,
d’argent et l’impossibilité de régler un infime
il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière pourboire – est en fait un événement capital, un
larme de jeune homme, cette larme arrachée par point de bascule dans La Comédie humaine :
les saintes émotions d’un cœur pur, une de ces l’avènement de Rastignac tel qu’il restera dans la
larmes qui, de la terre où elles tombent, mémoire littéraire. L’« accès horrible de tristesse »
rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les qu’éprouve le jeune homme est moins dû à la mort
bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, du père Goriot et au constat de l’ingratitude de ses
Christophe le quitta. filles, qu’à la prise de conscience douloureuse de son
propre dénuement.
-L’auteur rend également visible la transformation
de Rastignac en adoptant son point de vue. Les
verbes de perception « regarda, contempla »
soulignent la focalisation interne. De plus, le mot
« tombe », repris trois fois dans la même phrase
(comme le mot « larme »), sous forme de polyptote
(« tombait », « la tombe », « tombent ») rend sonore
la chute des derniers scrupules de Rastignac au fond
du trou où repose le père Goriot, effet renforcé par
l’allitération en [t]. Rastignac enterre ici Eugène et
son idéalisme présent avec les mots « saintes
émotions, cœur pur ». Ici, Eugène pleure sur un mort
qui est aussi l’adolescent d’hier, un garçon honnête et
pauvre, auquel il dit adieu. même si Rastignac lève
les yeux vers les cieux, il n’y cherche aucune
transcendance mais plutôt un avenir, une deuxième
naissance et cette attitude rappelle celle des héros
romantiques. La pénombre crépusculaire est en
accord avec la cérémonie funèbre et les états d’âme
du jeune homme.
Le passage du passé à l’avenir est instantané chez
Rastignac. Il ne reste pas longtemps prisonnier de sa
tristesse, il trouve vite en lui une détermination
nouvelle : « Il se croisa les bras.

Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le . Apres le depart de Christophe, Eugene, « reste seul »
haut du cimetière et vit Paris tortueusement peut enfin revetir son grand role et tenir le devant de
couché le long des deux rives de la Seine où la scene, dont l’« eclairage » s’est modifie. On retrouve
commençaient à briller les lumières. Ses yeux la metaphore theatrale avec Rastignac, pret a entrer
sous les feux de la rampe, a « Paris […] ou
s’attachèrent presque avidement entre la
commençaient a briller des lumieres ». Le modeste
colonne de la place Vendôme et le dôme des
theatre du Père Goriot vient de fermer ses portes et le
Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel brillant theatre du « beau monde » est pret a les
il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche ouvrir. Rastignac peut sortir de son silence. Lui qui a
bourdonnante un regard qui semblait par avance vecu la lamentable ceremonie funebre « sans pouvoir
en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : « prononcer une parole », declame alors la premiere
À nous deux maintenant ! » magistrale replique de son nouveau personnage : « A
Et pour premier acte du défi qu’il portait à la nous deux maintenant ! ».
Société, Rastignac alla dîner chez madame de -Pour l’heure, la capitale est « tortueusement
Nucingen. couchee » le long des deux rives de la Seine, tel un
serpent, symbole de tentation. La description,
poetique, associe la ville et le personnage a travers le
jeu des metaphores et des alliterations en [s]. Le mot
« lumieres », immediatement suivi par la mention des
« yeux » de Rastignac, fait briller ce regard d’un eclat
singulier, celui d’un serpent tente par les richesses du
beau monde qu’il contemple « presque avidement ».
De « la place Vendome » au « dome des Invalides », les
sonorites, rebondissant d’un mot a l’autre, semblent
figurer le saut du heros dans la « ruche
bourdonnante ». Entre colonne et dome, l’evocation
des lieux parisiens associe virilite et courbes
feminines, apportant a la fin du roman une
connotation discretement erotique qui annonce la
strategie de conquete du heros.
Paris apparaît alors comme objet de
désir. L’esperance retrouvee, c’est la fascination du
Paris elegant, perçu comme ne proie desirable.. La
sensualite de Paris est dans « tortueusement couche »,
qui peut rappeler aussi une pose de courtisane. L’eclat
des fetes est celui d’une ville ou « commençaient a
briller les lumieres », qui annoncent les dîners, les
bals de la nuit. La richesse fascine Rastignac, il voit les
seuls beaux quartiers, « la ou vivait ce beau monde ».
Enfin, comme prolongement de tout ce spectacle
significatif, emerge le desir reaffirme de participer au
festin, de jouir des douceurs offertes, « un regard qui
semblait par avance en pomper le miel » (metaphore
filee de la ruche) qui dit l’appetit sensuel de savourer,
d’avaler a longs traits.
La volonté exacerbée de la conquête s’enonce
de façon concentre dans la fameuse apostrophe a la
capitale : « A nous deux maintenant ! ». Par la,
l’ambitieux affirme sa volonte de prendre possession
de tout ce qui s’offre et se deploie sous son regard.
Par ce langage de conquerant un peu theatral et
emphatique, en harmonie avec la pose physique, il
marque l’assurance de la jeunesse, sa determination,
aussi.
Rastignac ne reste jamais longtemps au stade du
desir, chez lui le passage a l’acte est immediat :
« Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen »,
un dîner d’ambitieux plus que d’amoureux, il n’est
plus designe par son prenom Eugene, il est Rastignac,
qui va dîner chez une femme designee du nom de son
mari banquier, et pas son nom d’amante, Delphine.
Dîner chez elle des ce soir-la, , c’est donc traiter en
instrument d’un ambition. Et peut-etre venger Le
Pere goriot puisqu’elle est sa fille. Parvenir en
exploitant l’amour a des fins mercantiles : voila
Rastignac qui met en pratique les conseils exposes
autrefois a Eugene par Vautrin.
La fin du roman reste ouverte et Paris offre une
multitude de possible quant au devenir de Rastignac
Conclusion :
Fin fermée :mort du Père Goriot abandonné par ses filles
Fin ouverte : Rastignac :La mort pathétique de père marque la fin de son éducation. Le voilà seul désormais face
à la vie, en position d’adulte ; ses maîtres, ou ses inspirateurs, l’ont quitté : Mme de Beauséant retirée, Vautrin
arrêté, Goriot mort. A lui de vivre en assumant un choix déjà largement engagé et renforcé par l’épisode final.
Bel Ami– Guy de Maupassant

Contextualisation (avant la lecture)


La IIIe République (XIXe siècle) est marquée par la montée du capitalisme et de l'ambition sociale, et
les romanciers se font l'écho de l'arrivisme qui agite l'époque. Le roman naturaliste Bel-Ami (1885)
raconte l'ascension d'un « grain de gredin » dans le milieu de la presse, alors en pleine expansion, et
dresse un tableau satirique de la société parisienne.
Dans son roman Bel-Ami, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu
social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit.
Brève introduction (explication linéaire)
• Enjeux
Depuis le début du roman, Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche , surnommé Bel
Ami, a connu une ascension foudroyante. Il a d’abord épousé Madeleine Forestier à la mort de son mari mais ne
veut pas s’arrêter là et envisage un mariage avec Suzanne, la fille du Directeur du journal La Vie française.
L’adultère de Madeleine, qu’il prend en flagrant délit, lui offre le moyen de divorcer, et il séduit la jeune fille en
plaçant les parents devant un enlèvement qui la compromet, passe une semaine en sa compagnie à Bougival ;
leur fille déshonorée, les parents n’ont plus d’autre alternative que d’accepter la proposition de mariage. Rien
n’empêchera donc ce mariage, pas même la violente colère de Mme. Marelle, sa maîtresse, avec laquelle la
rupture est violente. Cet extrait constitue l’épilogue du roman, un peu à la façon d’un dénouement de théâtre
puisque le Tout Paris se retrouve à l’église de la Madeleine pour assister à ce riche mariage entre George Duroy
qui s'est anobli en Georges Du Roy du Cantel, et Suzanne Walter.
Pb: Quelle image Maupassant donne-t-il de Georges Duroy et de la société à travers cet excipit?

• Mouvements:
l.1 a 5: Les retrouvailles avec Mme de Marelle (1 a 12)
l.5 a12: Le triomphe de Georges Du Roy (13 a27)

IX) Les retrouvailles avec Mme de Marelle (1 à 12)

Texte Etude linéaire


L’adverbe « soudain » marque un changement.
Soudain il aperçut Mme de Marelle ; et le Il y a d’ailleurs un côté théâtral car la rencontre avec
souvenir de tous les baisers qu’il lui avait Mme de Marelle, son ancienne maîtresse, est encadrée
donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de par une entrée et une sortie.
toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son Champ lexical des sens et de l’amour : sensualité avec
de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer des mots comme baisers, caresses, désir…
dans le sang le désir brusque de la reprendre. Focalisation interne : La scène est vue par le regard
Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses de Bel Ami qui traduit son désir pour cette femme.
yeux vifs. Georges pensait : « Quelle charmante Elle était jolie...maîtresse tout de même" =>on est
maîtresse, tout de même. » dans l'intimité du héros. Dans cette évocation, ce sont
Elle s’approcha un peu timide, un peu inquiète, bien les sensations qui priment, façon de rappeler
que l’homme est d’abord un animal et donc que
et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et
l’amour est d’abord une pulsion naturelle : sa vue
la garda. Alors il sentit l’appel discret de ses « lui fit passer dans le sang un désir brusque de la
doigts de femme, la douce pression qui reprendre ».
pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, Le discours intérieur, rapporté directement ce qui le
cette petite main, comme pour dire : « Je t’aime met en valeur, va dans le même sens : « Quelle
toujours, je suis à toi ! » charmante maîtresse, tout de même. » Comment
comprendre cette restriction ? Fait-il allusion à la
dispute qui les a séparés, avec alors une forme de
regret ? Ou bien, faut-il l’interpréter en relation avec
son mariage, obstacle sur le plan de la morale, avec
l’adjectif « charmante » pour justifier, en quelque
sorte, l’adultère ? En fait, cette rencontre constitue
une autre forme de victoire pour Bel-Ami, car
Clotilde de Marelle, humiliée et frappée lors de leur
dernière rencontre, avait toutes les raisons de ne pas
assister à ce mariage. Or, non seulement elle y vient,
mais elle se présente à lui « un peu timide, un peu
inquiète »(17), en femme par avance soumise.
-Ses désirs sont matérialisés par son regard .Le
regard est lié à la fois aux souvenirs de Mme de
Marelle à ce qu'il imagine de l'avenir. C'est un grand
enfant : il veut ce qu'il voit et ce immédiatement.
-Le champ lexical du désir est en contradiction avec
les valeurs religieuses qui devraient être présentes
au mariage dans l'église. La notion de « pardon » est
ici profanée car il s’agit du pardon de Mme de
Marelle et il est détourné de sa fonction religieuse.
Critique du sacré car alors qu’il s’agit de sn mariage
avec Suzanne, Georges pense déjà à tromper celle
qu’il épouse religieusement (alors qu’il est lui-même
divorcé, ce qui est déjà une entorse aux principes de
l’Eglise).

Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, - Référence malicieuse à L’Education sentimentale de


pleins d’amour. Elle murmura de sa voix Flaubert: « Leurs yeux se rencontrèrent ». (scène de
gracieuse : rencontre dans l’éducation sentimentale entre
« A bientôt, monsieur. » Frédéric Moreau et Mme Arnoux) évoque le coup de
foudre (alors qu’ils se connaissent déjà).
Il répondit gaiement : « A bientôt, madame. »
-« A bientôt » : L’échange de ces quelques mots,
Et elle s’éloigna. avec la précision de « sa voix gracieuse » à laquelle
fait écho l’adverbe « gaiement » pour la réponse de
Du Roy annonce bien un futur rendez-vous, donc
un futur adultère
-« elle s’éloigna » renvoie au côté théâtral (fin de
la scène. . Le dialogue succinct au discours direct "A
bientôt, monsieur" (21) renforce cette impression.

X) Le triomphe de Georges Du Roy(13 à 27)

D’autres personnes se poussaient. La foule - Maupassant insiste sur la multitude qui l'entoure en
coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle décrivant un personnage collectif : la foule,
s’éclaircit. Les derniers assistants partirent. nombreuse. Elle est désignée par des mots collectifs
Georges reprit le bras de Suzanne pour « la foule » des pluriels « D’autres personnes », « les
retraverser l’église. derniers assistants »Sa présence est soulignée par le
vocabulaire de la multiplicité « pleine [de monde] »
Elle était pleine de monde, car chacun avait
et des images frappantes « comme un fleuve » La
regagné sa place, afin de les voir passer
comparaison 'comme un fleuve" et le verbe de
ensemble. Il allait lentement, d’un pas calme, la mouvement "coulait" s'opposent à la stabilité de Bel-
tête haute, les yeux fixés sur la grande baie Ami.
ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau Cette foule est donc dans l'anonymat alors que
courir de longs frissons, ces frissons froids que Georges du Roy est sorti de cet anonymat. C'est un
donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait être d'exception, un personnage darwinien (sélection
personne. Il ne pensait qu’à lui. naturelle, dans laquelle la survie de l'espèce la plus apte
à vivre dans un environnement donné est favorisée) car
il est celui qui émerge de la foule parisienne. Son
arrivisme l'a propulsé au sommet.
la métaphore « La foule coulait devant lui »(24) crée
l’impression qu’il est totalement envahi de sa propre
réussite, submergé par son bonheur ;
-Présence de Suzanne, personnage secondaire alors
qu’elle est la mariée. Elle est désignée par son
prénom sans notation affective ou physique. Le seul
geste vers elle reprit le bras de Suzanne"(25) a une
valeur sociale. Elle n'est jamais sujet des verbes et
semble suivre mécaniquement son mari. Elle semble
même ne plus exister lors de la rencontre avec Mme
de Marelle qui occupe une place importante dans
cette fin. Tout laisse à penser qu'elle ne sera qu'un
accessoire dans l'existence de Bel-Ami, qui ne
renoncera pas à son rôle de séducteur. Le mariage de
raison est donc une convenance bourgeoise auquel il
satisfait pour assoir son ascension sociale.
présence de Suzanne occultée : elle n’est qu’un bras
qui accompagne Georges à la sortie de la messe l.30 →
il est seul au monde !
-il savoure son bonheur en égoïste : hyperboles
« affolé de joie », « longs frissons », « immenses
bonheurs »(28) → joie égoïste, uniquement tournée
vers sa satisfaction personnelle. La sensualité est liée
à son propre plaisir.
-Image d’un général romain victorieux qui défile le
jour de son triomphe, Georges vient d’atteindre le but
qu’il s’était fixé, parvenir au sommet . Il adopte
ainsi une allure solennelle, dans une phrase dont le
rythme reproduit la démarche avec l’imparfait pour
accentuer la durée de ce défilé : « Il allait lentement,
d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la
grande baie ensoleillée de la porte ». Cette marche
devient d’ailleurs symbolique, telle une apothéose qui
le fait passer de l’ombre de l’église – de ses origines
obscures – à la lumière.
-Mégalomanie grandissante « Il ne voyait personne. Il
ne pensait qu’à lui" parallélisme et alexandrin illustre
un certain lyrisme de la solitude d'un être qui n'aime
que lui. Son comportement devient alors celui du
monarque tout puissant, qui n’accorde guère
d’importance à ses sujets

Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule -Pas de pluriel : BA et Suzanne ne forment pas un
amassée, une foule noire, bruissante, venue là couple → Duroy est toujours désigné par le pronom
pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de personnel « il » : Suzanne disparaît sur le parvis et il
Paris le contemplait et l’enviait. est seul à contempler le Palais Bourbon. Nous
Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, partageons toujours son regard perceptible par les
verbes de perception « aperçut », « découvrit ».
derrière la place de la Concorde, la Chambre des
La megalomanie de Georges est perceptible tout au
députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond long de l’extrait, notamment par la presence de la
du portique de la Madeleine au portique du foule « la foule amassee », « le peuple de Paris »,
Palais-Bourbon. « haies de spectateurs ») et dans les anadiploses (« la
Il descendit avec lenteur les marches du haut foule amassee, une foule noire, bruissante, venue
perron entre deux haies de spectateurs. Mais il la pour lui, pour lui Georges Du Roy »). La presence du
ne les voyait point; sa pensée maintenant mot « peuple » transforme l’evenement prive en
revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis evenement public.
par l’éclatant soleil flottait l’image de Mme de -Parce qu’il a change son nom pour lui donner une
Marelle rajustant en face de la glace les petits consonance noble correspondant mieux au statut qu’il
cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au a atteint (« Du Roy »), Bel-Ami a l’impression d’etre un
sortir du lit. roi : son calme, la solennite de son pas et la hauteur de
son regard l’apparentent a un empereur romain et fait
de son mariage un triomphe a l’antique. Tout aureole
de cet eclat solaire, Bel-Ami ressort par contraste sur
le fond de l’eglise ou de cette « foule noire » qui
l’attend a l’exterieur.
C'est une fin ouverte: la Madeleine(33) et du Palais-
Bourbon sont symboliques. La Madeleine, lieu sacré,
avec son « portique » (rappel de l'architecture
romaine et symbole d'ouverture et de lumière),
représente l'accession à la réussite et à un avenir
brillant. Le Palais-Bourbon (Chambre des députés et
renvoi à la famille royale) préfigure une carrière
politique brillante (il sera député?). Ce mariage n'est
d'ailleurs pas la fin du parcours, l'ambitieux va
continuer son ascension comme le souligne la fin "il
découvrit là-bas, derrière la place de la concorde, la
chambre des députés"(32). Il va connaître une
ascension politique. Il est dans la posture de l'arriviste
insatiable qui ne cesse de franchir les limites, même
celle du roman car son désir est perpétuellement
insatisfait. C’est un personnage qui porte en lui un désir
de puissance.
-Il a progressé socialement mais pas intérieurement. On
peut relever de nombreux verbes qui suggère la
répétition: "relevant », "revenait en arrière". le nom
de l’église renvoie aussi à la première épouse de
Georges. La fin du livre montre que Duroy va
recommencer sa relation avec Clotilde (dernière
image du roman) et de nouveau séduire toutes les
femmes qui pourraient lui servir.
- En effet, l'image de Mme de Marelle termine le
roman + dernier mot « lit » → désir de BA jamais
assouvi, sensualité moteur du personnage. L'image
finale du lit est déplacée dans le contexte de son
mariage; ce qui était déjà annoncé par le geste de
prendre la main de Mme de Marelle(17) dans un lieu
sacré, symbole d'engagement (profanation).
CONCLUSION :
Cet épilogue résume donc bien toute la complexité du roman. D’une part, Georges Duroy ressemble à bien des
héros de « romans d’apprentissage », puisqu’il parvient au sommet après une série de péripéties, grâce à l’aide
de plusieurs initiateurs, au premier rang desquels les femmes, comme ici au bras de Suzanne Walter..
Rappelons ce que lui expliquait Forestier dans le premier chapitre : « Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as
vraiment du succès auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin. [...] C’est encore par elles
qu’on arrive le plus vite. ». Ainsi Maupassant nous le montre ici grandi, vivant un véritable triomphe, sûr de son
pouvoir de séduction, et cette ascension n'est pas finie.
Mais, il se distingue des héros des « romans d’apprentissage » car il porte déjà en lui, dans sa « nature » même
de paysan normand, les composantes qui vont lui permettre l’ascension sociale, complétées par son ancien
métier de « hussard » qui a achevé de lui enlever tout scrupule. Plus qu’un héros, Maupassant a donc mis en
scène un anti-héros, dont l’initiateur devient la société de la IIIème République. C’est cette société, en effet,
avec ses femmes, sa presse, un pouvoir politique corrompu, son avidité de plaisirs, qui permet la réussite d’un
tel personnage, et l’approuve d’ailleurs totalement, toutes les valeurs morales semblant avoir disparu au profit
d’un seul maître, l’argent. Maupassant dresse une peinture très pessimiste de l'âme humaine.

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