Celine Car On
Celine Car On
Par
Céline Caron
Janvier 2004
L’auteur conserve néanmoins ses droits de propriété intellectuelle, dont son droit d’auteur, sur
cette œuvre. Il est donc interdit de reproduire ou de publier en totalité ou en partie ce
document sans l’autorisation de l’auteur.
Université de Montréal
Faculté des études supérieures
Ce mémoire intitulé :
Séparation et divorce fortement conflictuels et syndrome d'alién ation parentale:
lecture théorique et intervention
Présenté par:
Céline Caron
Lionel Groulx
président-rapporteur
Daniel Thomas
directeur de recherche
Ricardo Zuniga
codirecteur
Justin Lévesque
Membre du jury
Résumé
Summary
Over the past few years, the recognition of the psychological, fmancial and social
impacts of separation and divorce has brought into question the process of redefinition
of the family system and the adjustment of the family members to a new structure. The
most desirable outcome is when cooperation becomes part of the daily life, in the best
interest of the child. However, the evolution of the principles governing child custody
decisions has given rise to a constellation of new issues that weaken co-parental
relationships and aggravate the conflicts between the two divorcing parents. After
many years, sorne parents still find themselves trapped in their relationship. The
purpose of this study aims at three main objectives: to increase our knowledge about
high conflict divorces and separations; to identif:Y a set of criteria in order to provide a
better defmition of high con:flict divorces and separations; and to explore the reasons
why sorne parents maintain high conflict relationships after divorce. This exploratory
study is based on a qualitative approach, and builds on the data that was collected
through semi-structured interviews. We conducted a content analysis of the statements
of six individuals : one individuel in a follow-up action by the Youth Protection
Branch; two individuals who are part of a support group for separated or divorced
persons in the same region; and three undergoing individual psychotherapy in private
practice in the Montreal region. This study outlines a series of criteria that help define
the concepts of separation and high conflict divorce, and adds to our understanding of
the reasons why sorne parents maintain high conflict relationships after a separation.
Chapitre IV: Analyse des résultats ............... ........... .... ...... ........ .......... 55
5.1 Discussion des résultats selon les trois composantes à l'étude .. ............. ... 75
5.2 Propositions d'intervention ................... .... .... ................ .... .... .... .... 80
Références .......... ..... ....... .... ....... ... .. ...... ........................... ... .......... 83
Le processus de deuil fut long parce qu'il s'agissait de la perte d'un être cher par
suicide suite à une séparation conjugale. Lorsque que le mémoire porte effectivement
sur les difficultés d'adaptation postdivorce, il y a nécessité pour la chercheure de
mettre une distance vis-à-vis la rédaction pour vivre son deuil, ce qui a demandé du
temps et ce que j'ai fait.
À travers son geste, j'ai cherché mais en vain des réponses qui n'appartiennent qu'à lui
seul. Le chagrin et l'incompréhension m'ont longtemps habitée. Du choc à
l'intégration du deuil, j'ai décidé de poursuivre la rédaction en espérant que
l'expérience douloureuse et l'amplitude de cette douleur aient, à tout le moins, nourri
1' écriture.
viii
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier:
Monsieur Daniel Thomas, directeur de la recherche, professeur au département des
sciences sociales à l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. J'envoie à
Daniel une pensée pleine de reconnaissance pour son dévouement, ses
encouragements soutenus et ses judicieux conseils.
Isabelle et Jean-François, mes deux enfants qui sont devenus de beaux adultes. Ils
ont été pour moi un support de tous les instants. Ces mots que j'entends encore, « let's
go mom » de Jean-François, et «vas-y ma p'tite maman, t'es capable» de Isabelle,
vont laisser des traces indélébiles dans ma mémoire.
Claude, mon compagnon de vte, compagnon de tous mes projets. Sans lui, la
réalisation de ce mémoire n'aurait jamais vu le jour. Merci Claude de donner un si
beau sens à ma vie.
Introduction
Depuis quelques années, l'intervention psychosociale familiale s'est vue confier une
mission additionnelle, celle d'offrir à un parent séparé ou divorcé reconnu coupable
d'abus ou de négligence un lieu de rencontre afin de maintenir le contact avec son
enfant. Cette avancée a permis le jumelage de l'expertise socio-légale à celle de
l'intervention communautaire. Les organismes communautaires telles les Maisons de
la Famille et les Maisons des parents ont pour tâche d' offrir à ces parents un territoire
neutre où ils peuvent exercer sous supervision un droit d'accès à leur enfant.
Sans tendre à la généralisation, nous croyons que cette étude sur la séparation et le
divorce fortement conflictuels tombe à point et se révèle essentielle dans le contexte
d'un renouvellement de nos pratiques professionnelles.
Présentation de la problématique
Depuis quelques décennies, la séparation et le divorce sont entrés dans les mœurs de
nos sociétés contemporaines. Les dissolutions matrimoniales de plus en plus
nombreuses s'expliquent par les bouleversements profonds qui agitent la société
industrielle avancée. En 1986, l'adoption d'une législation facilitant la procédure de
divorce a entraîné une augmentation importante du taux de divorce. De 1985 à 1986,
ce taux est passé de 244.4 à 308.8 divorces par 100,000 habitants (Baker, 1988). Au
Canada, 71,783 divorces ont été prononcés en l'an 2001 (Institut de la statistique,
Canada, 2003). Dans l'histoire récente du Québec, 17,090 divorces ont été prononcés
en 2001 (Institut de la Statistique, Québec, 2003)
la perte d'intimité comme étant les éléments les plus souvent mentionnés dans leur
recherche.
Sur le plan physiologique, Cloutier et Bourque, (1988) documentent le fait que les
personnes faisant face à une rupture conjugale subissent des perturbations au niveau
de 1' appétit et du sommeil ; de plus, ils observent une augmentation de la
consommation d'alcool, de cigarettes et de drogue. Pour sa part, Weiss (1977) ajoute
à ce tableau un état général de léthargie et de dysfonctionnement sexuel plus ou
moins important, de la dépression allant du niveau léger à sévère.
Sur le plan affectif, la séparation déclenche chez l'individu des réactions qui font
appel à la constitution des fondations mêmes du système d'attachement primaire
(Bloom-Fleshbach et Bloom-Fleshbach, 1987; Jacobson, 1983; Weiss, 1977). Ces
auteurs soulignent que les réponses en regard des réactions et de l'intensité des
émotions ressenties suite à la rupture sont enracinées dans l'histoire d'attachement de
5
l'individu. Ceci renforce la théorie de Bowlby (1973) à l'effet que les pertes précoces
peuvent sensibiliser un individu et le rendre ainsi plus vulnérable aux expériences
ultérieures, plus particulièrement à la perte ou à la menace de perte, telle la séparation
conjugale.
Bref, chez certains, l'adaptation suivant une séparation ou un divorce peut se faire de
façon relativement aisée. Chez d'autres, on notera des affects dépressifs variables et
intenses en passant par une tristesse prolongée à des sentiments profonds de
désespoir. Baker, (1988) souligne que ces derniers sont souvent surreprésentés panrii
ceux qui se suicident ou qui tentent de le faire. Plus récemment, on observe une
recrudescence de cas de violence conjugale et familiale et une augmentation du taux
d'homicides et d' infanticides reliés directement à une séparation ou à un divorce
(Bala, N. et coll., 1998).
1
Tout au long de l' ouvrage, les expressions séparation et divorce seront employées
indistinctement. Malgré le fait que la séparation relève davantage du Droit de la Famille et
que le divorce relève de la Loi sur le divorce, nous les considérons de façon équivalente dans
notre étude.
6
Un document de référence2 a rendu compte des résultats de 1' étude au Comité mixte
spécial du sénat et de la Chambre des communes. Suite à ces conclusions, un rapport
3
final proposait 48 recommandations concernant les modifications à apporter à la Loi
sur le divorce. À la recommandation 10, le rapport mentionne de porter une attention
particulière à la séparation fortement conflictuelle :
2
Canada, ministère de la justice. Dépistage rapide et orientation des familles vivant une
séparation ou un divorce fortement conflictuel document de référence. Ottawa : Ministère de
la Justice. 2001-FCY-7F, p.24
3
Canada, ministère de la Justice. Rapport fédéral-provincial-territorial final sur les droits de
garde et de visite et les pensions alimentaires pour enfants. Ottawa: Ministère de la Justice
du Canada. 2002, p.l9
7
(. .. ) Les travailleurs de la santé mentale et les avocats indiquent aussi que les
situations très conflictuelles sont critiques, marquées par la colère et
l'impuissance, la violence familial 4 ainsi que la violence physique, psychologique
ou verbale >/.
Dans la même visée, Paetsch et al (200 1) rendaient public un sondage réalisé auprès
de membres de Médiation familiale Canada et d'intervenants oeuvrant dans le
domaine. Ce sondage visait à recueillir les impressions et expériences de
professionnels en vue d' apporter des changements législatifs qui s' imposent en
matière de garde et de droit de visite et d'élaborer des lignes directrices fédérales sur
les pensions alimentaires.
L'analyse des 157 questionnaires a fait ressortir plusieurs commentaires ayant trait à
la séparation et au divorce fortement conflictuels. Entre autres, la majorité des
répondants affirment que le critère le plus important de la Loi sur le divorce est
toujours celui de « l' intérêt de Penfant ». Par ailleurs, la plupart des répondants
mentionnent la nécessité de mieux définir la notion de relations post conjugales très
conflictuelles et d'élaborer des dispositions législatives spécifiques ou des procédures
spécialisées pour s'attaquer au problème. De plus, les personnes qui participaient au
sondage réaffirment leur appui à la prestation de services auprès de familles divorcées
présentant des relations conflictuelles majeures. Ces services comprennent les
programmes d'éducation parentale et de consultation conjugale et familiale, de
médiation familiale et de mesures visant à départager les responsabilités parentales de
façon juste et équitable.
4
Dans la documentation, les cas très conflictuels peuvent comporter de la violence, mais pas
nécessairement. Les cas hautement conflictuels ne doivent donc pas être toujours considérés
comme des cas de violence familiale. Dans le cadre de notre travail, nous retenons cette
dernière proposition.
5
Ministère de la Justice du Canada, 2001, op.cit, p.6.
8
-effectuer des recherches complémentaires visant à mieux définir ce qu'on entend par
divorce fortement conflictuel ;
-se questionner sur les raisons qui poussent certains couples séparés à entretenir des
relations aiguës de confrontation alors qu'en général, la plupart des couples en
viennent à régler leur différend de façon acceptable pour les deux parties.
C'est sur la pertinence de ces deux recommandations que porte la présente étude.
L'étude vise trois objectifs: augmenter nos connaissances sur la problématique des
séparations et divorces fortement conflictuels ; répertorier les critères qui peuvent
aider à une meilleure définition de la séparation et du divorce fortement conflictuels ;
tenter de comprendre les raisons qui poussent certains parents à entretenir des
relations aiguës de confrontation post conjugale.
Les effets dévastateurs du divorce sur les enfants sont bien connus. Wallerstein,
(1985) a consacré de multiples ouvrages sur ce sujet. Par la suite, la reconnaissance
du « meilleur intérêt de 1' enfant » dans les cas de séparation et de divorce a suscité de
nombreuses études. L'intérêt de proposer de nouveaux angles d'analyse plus
spécifiquement au niveau des parents s'appuie sur les résultats de recherches qui
stipulent que les difficultés d'adaptation de l'enfant suivant la rupture émanent
davantage des conflits entre les parents que des modalités de garde (Otis, 1997,
Lemieux, 1995; Pearson, Galloway, 1998).
En ce sens, nous nous proposons d'explorer trois composantes qui viennent teinter la
qualité des relations coparentales post divorce, soit 1' adaptation, le processus de deuil
et l'attachement pré et post divorce. À notre connaissance, aucune recherche n'a tenté
à ce jour de comprendre la séparation et le divorce fortement conflictuels sous l'angle
de ces trois composantes.
Cinq chapitres structurent cette étude. Dans le premier chapitre, nous présentons
l'adaptation, le processus de deuil et l'attachement suivant une rupture conjugale. Au
deuxième chapitre, nous traitons de la rupture conjugale et des relations conflictuelles,
du syndrome d'aliénation parentale et des théories expliquant la problématique. Nous
expliquons au troisième chapitre la démarche méthodologique et au quatrième
chapitre, nous présentons 1' analyse des résultats. Le cinquième chapitre s'attarde à la
discussion des résultats et présente les propositions d'intervention. Nous terminons
par la conclusion de l'étude.
CHAPITRE!
Les composantes cognitives sont vues comme étant des attributions de responsabilités
et de blâmes adressés à 1' autre partenaire. En général, les attributions sont
représentées comme des inférences causales, faites dans un contexte privé ou public,
de nature spontanée ou délibérée (Harvey et al., 1978). Elles s'appliquent aux sphères
relationnelle et personnelle des partenaires. Ce processus inférentiel donne non
seulement une signification aux comportements des conjoints mais permet également
d' expliquer les conflits au sein de la relation conjugale et après la dissolution de cette
relation (Lutzke et al, 1996).
Déjà en 1956, Goode définissait l' adaptation à la rupture conjugale comme une
période de déséquilibre qui signifie chez l'individu une perte au niveau des rôles, des
modèles et des relations sociales. Pour leur part, Priee et McKenry (1988)
considèrent la personne bien adaptée au divorce comme étant celle qui cesse tout
contact avec l' ex-conjoint en s'engageant dans une nouvelle union.
12
Kitson et Raschke (1981) soulignent de leur côté qu'une personne bien adaptée à la
séparation a appris à développer une identité indépendante de celle qu'elle avait
antérieurement et qu'elle assume de façon adéquate et fonctionnelle différents rôles
inhérents à ses responsabilités quotidiennes.
Une autre étude élaborée par Spanier et Casto (1979) auprès de 50 personnes séparées
et divorcées rend compte aussi de deux aspects qui se chevauchent et interagissent. Le
premier aspect tient compte de la lutte engagée contre les pertes que représente la
rupture; ces pertes font référence à la perte du mariage, du conjoint, du statut social et
s'il y a lieu, des enfants. Le deuxième aspect réfère à la réorganisation et au
changement de rôle ainsi qu'au gain de nouveaux statuts enclenchés par la séparation.
Selon ces auteurs, la création d'un nouveau mode de vie devient un élément
primordial pour l'adaptation globale de l'individu suite à une rupture conjugale.
Dans son étude portant sur la crise de rupture, Forest (1990) pousse son analyse en
prenant en compte les dimensions de force et de puissance. Elle soulève 1'hypothèse
que les affects reliés à l'impuissance sont susceptibles de générer chez l'individu une
crise personnelle et de représenter un risque potentiel de détresse émotionnelle suivant
une rupture conjugale. Pour mieux faire comprendre cette avancée, l'auteur explique
13
que l'hostilité et l'agressivité générées par la rupture conjugale sont analysées non
seulement comme des réponses à 1'angoisse de séparation mais également comme des
réactions d'impuissance vécues dans une recherche de contrôle et de domination sur
autrui. L'auteur explore le vécu émotionnel d'une rupture conjugale auprès de 14
sujets à partir de cinq types de crise qu'elle reprend sur cinq niveaux de perte en y
Lt::
associant à chacun un affect particulier: le premier niveau, la peur, est associée à la
perte de sécurité; vient ensuite le sentiment d' injustice qui signifie la perte de droit ;
le troisième, le sentiment de dévalorisation tient compte de la perte de valorisation ; le
quatrième niveau correspond à la désillusion dans la perte de l'idéal et enfin, le
sentiment d'impuissance est associé à la perte de pouvoir. >·'Les résultats de l'étude
indiquent la prédominance d'une crise d'impuissance démontrée chez la moitié des
sujets.
Une autre étude faite en 1990 par Kitson et Morgan définit trois aspects importants
pour l'adaptation au divorce. Le premier aspect rend compte de l'état
asymptomatique dans lequel un individu se retrouve concernant les sphères physique
et mentale. Le deuxième aspect fait référence à la capacité de fonctionner de façon
adéquate devant les responsabilités affective (famille), instrumentale (maison, aspects
financiers) et sociale (loisir). Enfin, le troisième aspect examine la capacité de
l'individu de développer une identité indépendante qui n'est pas liée à son statut de
conjoint ou d'ex-conjoint. Pour ces auteurs, après deux ans de séparation ou de
divorce, l'individu devrait normalement arriver à un fonctionnement adéquat.
Weiss (1977) relate deux variables importantes pour rendre compte de 1' adaptation
suite à une rupture conjugale. La première est la capacité de l'individu de retrouver
une identité stable et cohérente. Cette identité peut différer de celle avant la
séparation selon les réaménagements au niveau relationnel et social qu'implique la
rupture. La seconde variable, qui chevauche la première, fait référence à la reprise
d'un mode de vie stable et à la façon dont l'individu peut établir des rapports avec les
. autres de façon adéquate. Les travaux de Weiss ont encouragé par la suite plusieurs
14
chercheurs à tenir compte de ces deux variables dans l'étude de l'adaptation post
divorce.
Bohannon (1970) introduit six expériences distinctes. La première étape rend compte
du divorce émotionnel. Il est davantage centré autour du problème de la détérioration
du mariage et des différents sentiments ressentis suite à la rupture. La deuxième
étape, le divorce légal, signifie que se séparer exige une redéfinition des habitudes de
vie en un ensemble de règlements légaux. Vient ensuite le divorce économique qui
tient compte de la gestion des fonds accumulés au cours de la vie conjugale. La
15
quatrième étape fait référence au divorce coparental. L'auteur tient compte des
différentes conciliations au niveau de la garde et des droits d'accès à l'enfant. A cet
effet, les rôles parentaux doivent être clairement établis. La cinquième étape appelée
le divorce social implique des réajustements au niveau de la sphère sociale comme les
amis et la vie sociale. Enfin, le divorce psychique tient compte d'une autonomie
adéquate et d'une vision positive de soi et du monde en général. En conclusion, les
auteurs affirment que l'ordre et l'intensité des étapes peuvent être différentes selon
chaque individu.
Pour Wiseman (1975), la réalité du divorce se découpe en ..cinq étapes. Ces étapes
font référence à: 1) la négation, 2) la perte et la dépression, 3) la . colère et
l'ambivalence 4) la réorientation de l'identité et du style de vie et 5), l'acceptation et
l'intégration de la perte. Selon l'auteur, cette intégration permettra à l'individu de se
rendre disponible à d'autres engagements amoureux.
De son côté, Kessler (1975) propose un modèle qu'il définit sur sept stades: 1) la
désillusion, 2) l'érosion, 3) le détachement, 4) la séparation physique, 5) le deuil, 6) la
seconde adolescence et enfin 7) la réorganisation. L'auteur conclut que le deuil
suivant une rupture conjugale demeure un travail long et difficile puisqu'il englobe
plusieurs sphères de la vie de l'individu.
Weiss (1977) décrit deux phases nettement distinctes qui se répercutent sur une
période de deux ans. La première, qu'il nomme période de transition, est dominée
par la désorganisation, la dépression, une agitation incontrôlable et le désir d'échapper
à la détresse. Par la suite, l'individu reprend un certain contrôle et apprend à remettre
de l'ordre dans sa vie. La seconde phase que Weiss (1977) appelle la période de
rétablissement en est une où l'individu retrouve un mode de vie relativement
cohérent. Il donne l'impression de mieux vivre mais des périodes d'ambivalence
viendront quelque fois perturber le processus d'intégration de la rupture, plus
particulièrement si l'individu est confronté à des événements stressants.
16
De leur côté, Froiland et Hozman, (1977) adaptent le modèle du deuil élaboré par
Kübler-Ross6 au contexte du divorce. Les deux repères cliniques qu'ils décrivent
relèvent des aspects affectifs et cognitifs. Au niveau affectif, on retrouve divers
sentiments tels la colère, la tristesse et le rejet. Au niveau cognitif, l'individu nie la
rupture et veut revoir l'ex-partenaire. Les auteurs découpent le processus de deuil en
cinq étapes. Chacune de ces étapes est mesurée à 1' aide de sous-échelles incluant
plusieurs indices. La première étape, la sous-échelle «acceptation de la rupture 1 »,
mesure les aspects qui ont trait au refus et à la négation vis-à-vis la séparation. La
sous-échelle, appelée «absence de colère», avec un indice d'agressivité servant
d'indicateur de mesure pour vérifier les éléments de colère, évalue la seconde étape.
Pour la troisième étape, la sous-échelle «acceptation de la rupture II » constitue un
indicateur du marchandage du divorce. La quatrième étape est évaluée à l'aide des
indices de dépression, d'anxiété, de problèmes cognitifs et de réactions émotives et
somatiques. La dernière étape que Froiland et Hozman (1977) nomment
«l'adaptation» est mesurée à partir de plusieurs indices tels la reconstruction de la vie
sociale et la satisfaction face à la vie. Bref, des facteurs de nature affective et
cognitive jouent un rôle majeur dans toutes les étapes du deuil du divorce.
6
Kübler-Ross, E. 1969. On Death and Dying. New York: MacMillan.
17
Les conclusions de 1' étude démontrent que les endeuillés par séparation ne
connaissent pas les mêmes expériences affectives que ceux des endeuillés par décès
du conjoint. L'auteur explique ces résultats par le fait que l'insatisfaction maritale
amène souvent un désinvestissement affectif qui atténue en quelque sorte le travail
d'adaptation au deuil. Il suggère de tenir compte de cette·atténuation puisqu'elle peut
influencer de façon plus ou moins importante le cheminement de la personne en deuil
de séparation. Enfin, pour Germain (1997), le deuil se résume à cinq étapes: la
première débute par l'intégration d'une nouvelle situation de vie; l'individu devra en
effet intégrer la perte d'une relation, d'un équilibre, d'un idéal. Par la suite, l'individu
est appelé à séparer le conflit conjugal des responsabilités parentales. Vient ensuite la
capacité pour la personne de faire face à l'ampleur de la réorganisation post-rupture :
réaménagement matériel, éducatif, affectif, social et fmancier. A cela s'ajoute la
capacité de tolérer les résonances de l'autre avec ses propres résonances personnelles
et d'assumer une coparentalité, pour le« meilleur intérêt de l'enfant».
Bref, la plupart des auteurs concluent que les trajectoires adaptatives chez les
individus faisant face à la séparation sont vécues à travers des étapes qui
s'apparentent à celles du deuil. Nous croyons qu'il est essentiel d'explorer le
processus du deuil suivant la rupture conjugale.
1.3 L'attachement
L'être humain commence sa vie dans un processus total de dépendance. Les œuvres
imposantes de Ainsworth (1978, 1989), Bowlby (1969, 1973, 1980) et Spitz (1958)
ont permis une meilleure compréhension du lien d'attachement. Ces auteurs ont
décrit l'attachement comme un processus sain et homéostatique qui régularise le souci
de proximité et le maintien de contacts avec une figure maternelle 7, procurant ainsi au
nourrisson et à l'enfant une sécurité sur les plans tant physique que psychologique.
7
L'expression «figure maternelle» fait ici référence à la personne significative stable que l'enfant
choisit au départ en fonction des réponses emphatiques données à ses besoins. Ce rôle est souvent
joué par la mère mais peut être joué également par le père, une mère d'accueil ou toute autre personne
significative pour l'enfant.
18
Le modèle nommé « sécure » voit la mère comme étant disponible à son enfant et
sensible aux signaux qui lui sont adressés. Le modèle« anxieux-ambivalent» perçoit
l'incohérence dans les réponses maternelles où on dénote une alternance entre la
disponibilité et le rejet. Enfin, le modèle «anxieux-évitant» fait référence à des
interactions maternelles rejetantes ou intrusives aggravées par une vulnérabilité
émotionnelle manifeste chez 1'enfant.
Dans son étude portant sur le placement d'enfant, Steinhauer (in St.Antoine, 1999)
fait état de plusieurs caractéristiques pouvant suggérer des troubles au niveau de
l'attachement chez l'enfant. Suite à ses observations, il propose une grille de facteurs
pouvant identifier les déterminants d'un attachement pathologique. L'auteur présente
un modèle (tableau 1.1) qu'il décompose en neuf catégories qui touchent les sphères
relationnel et social de l'enfant. Ainsi, l'histoire antérieure, sa relation à l'adulte et
aux pairs et ses difficultés d'apprentissages sont tour à tour examinées en apportant
des exemples qu'il met en perspective avec les différentes difficultés de l'enfant.
19
Hazan et Shaver (1987) ont été les premiers à vérifier les corrélats entre l'amour
adulte et les styles d'attachement. Cette étude reprenait la typologie tripartite de
Ainsworth (1978) pour l'adapter en fonction des liens d'attachement qui se forment à
l'âge adulte à l'intérieur de la relation amoureuse. Les résultats de l'étude confirment
que la fréquence des styles d'attachement chez l'adulte correspond à celle que l'on
observe chez les enfants.
Collins et Read (1990) soulignent aussi que l'attachement d'un individu envers un
partenaire amoureux constitue un processus comparable à celui observé entre l'enfant
et sa figure d'attachement primaire. Les conclusions qu'ils tirent de leurs études sont
les mêmes que celles de Hazan et Shaver (1987) mais démontrent également que les
individus présentent des différences concernant la conception qu'ils se font de la
relation amoureuse et de la perception qu'ils ont d'eux-mêmes et des autres.
21
En reprenant les mêmes variables, des résultats semblables ont été obtenus dans des
études ultérieures (Simpson, 1990; Feeney et Noller, 1991). Les résultats de ces
études renforcent ceux décrits précédemment et démontrent que les styles
d'attachement sont reliés à la qualité de la relation conjugale.
De leur côté, Harvey et al, (1978) observent la présence marquée d'un attachement
émotionnel pour l'ex-partenaire. Ils soulignent également que ce sentiment
d'attachement, indépendamment de la qualité de l'union, persiste après la rupture
conjugale, ce qui peut provoquer ou envenimer des situations conflictuelles.
Bowlby (1980) va plus loin et soutient avec force que la perte d'une figure
d'attachement à l'âge adulte provoque une intensité similaire à celle vécue par
1' enfant en bas âge.
D'autres auteurs ont aussi vérifié cette hypothèse et en sont arrivés à la conclusion
que l'interruption de l'attachement est la principale source de perturbation
émotionnelle suivant la rupture conjugale (Kitson et Morgan, 1990; Feeney et Noller,
1995).
8
Gardner, R.A. 1993. Parental Alienation syndrome : a guide for mental health and legal
professionals, Cresshill, N.J., Creative Therapeutics, First Ed.
24
contribuent à rendre encore plus complexe l'étude de ce concept. Par ailleurs, une
confusion apparente s'observe en regard des bases théoriques plus ou moins explicites
sur lesquelles ces recherches s'appuient.
Plus récemment, plusieurs auteurs mentionnent le fait que les nouvelles conditions
relatives à 1' adjudication de la garde de l'enfant à un parent donné et le respect des
droits de visite dans lequel s'inscrit le maintien de la relation avec le parent non-
gardien nécessitent une transcendance des conflits familiaux entre les parents
divorçants (Goldwater, 1991 ; Careauet Cloutier, 1990; Lemieux, 1993 ; Otis, 1997).
D'autres études concluent que cette transcendance est difficile à atteindre chez
plusieurs couples qui se séparent, ce qui contribue à amplifier les rapports d'hostilité
entre les parents (Jacob, 1991).
Bien qu'il existe dans la littérature une grande divergence dans la définition de la
séparation et du divorce fortement conflictuels, nous allons tenter de décrire les
principales typologies du conflit post-divorce.
Emery (1982) a rassemblé les études qui traitent de l'hostilité interparentale suivant
une rupture conjugale. Il arrive à la conclusion qu'il est difficile d'établir une
définition du conflit post-rupture puisque les auteurs de ces études formulent des
critères selon les observations apportées soit par les parents, les intervenants ou des
observateurs indépendants. L'auteur relève de grandes variations concernant plus
spécifiquement les échantillons cliniques retenus puisque les répondants sont déjà
sensibilisés au conflit ce qui, selon l'auteur, apporte un biais dans la définition du
conflit qu'ils sont amenés à décrire. Emery (1994) poursuit son étude et retient les
trois facteurs les plus importants pour catégoriser l'hostilité interparentale, soit la
nature du conflit où on observe de la violence physique et des disputes, le déterminant
des hostilités comme les questions financières et les pratiques parentales et la durée
du conflit. L'auteur conclut que l'hostilité sous-entendue est plus dommageable que
les manifestations indirectes ou l'objet même du conflit.
Johnston et ses collègues (1985) ont élaboré une typologie du conflit postdivorce sur
un échantillon de 80 familles présentant de longues périodes d'hostilité et de conflit.
Les auteurs relèvent des éléments de nature extrinsèque, relationnelle et
intrapsychique qui enveniment le conflit. Au niveau extrinsèque, on retrouve les
alliances et coalitions entre les membres de la famille et les personnes impliquées de
près dans le dossier comme les avocats et les conseilleurs conjugaux ; on dénote la
participation de la famille élargie qui confronte les pratiques parentales du parent
26
Cette étude a également retenu des éléments de nature relationnelle comme le recours
à des confrontations de même nature que les parents utilisaient au cours de l'union:
des disputes qui vont être alimentées par l'héritage d'événements vécus au cours du
mariage; l'attribution d'une identité différente et négative vers l'ex-conjoint, ce qui
va permettre à l'individu de déplacer les motifs de sa souffrance ; enfin, le dernier
élément de nature relationnel a trait à la perte du rêve anéanti et du portrait idéalisé
que l'individu s'était fait du mariage. Par ailleurs, les auteurs ont trouvé des éléments
de nature intrapsychique : des mécanismes de défense inconscients sont utilisés afin
de conserver un semblant de stabilité émotionnelle, de sauver son amour-propre et de
sauvegarder la preuve tangible de réussite des pratiques coparentales inscrite dans le
mariage; l'image idéalisée qu'il projette sur leur enfant devient aussi un point d'appui
incontestable ; les troubles de personnalités et les désprdres caractériels sont souvent
observés chez ces individus.
Nelson (1989) a étudié pendant trois ans les niveaux d'hostilité de 121 familles selon
les mesures de garde conjointe ou exclusive. Nelson retient trois critères de situations
fortement conflictuelles qui sont : des sentiments intenses d'amertume, des litiges de
nature récurrente et des incidents qui relèvent d'agressions verbale et/ou physique.
L'auteure conclut que les mesures de garde conjointe exacerbent très souvent
l'hostilité entre les parents et que les incidents de violence conjugale seraient une
bonne prédiction pour mesurer le degré du conflit postdivorce. Dans la même foulée,
Jonhston et Campbell (1993) proposent une autre typologie originale des conflits
selon la gravité de la violence entre les ex-conjoints. Le but de cette étude visait à
donner aux cliniciens un nouvel outil afin de mieux orienter leurs interventions. Cinq
types de violence ont été retenus : les brutalités du mari faites de façon constante et
épisodiques, les violences physiques amorcées par l'ex-conjointe, les violences de
l'ex-coJtioint en vue de contrôler la relation post-conjugale, les violences rencontrées
dès le début de la séparation ou du divorce et les réactions psychotiques et
27
paranoïaques. L'étude a fait naître chez plusieurs professionnels des critiques sévères
concernant la crainte que l'évaluation du conflit par le degré de violence vienne
banaliser toute forme de violence qui, en principe, devrait justifier une surveillance
des visites et le droit d'accès à l'enfant sans égard à sa gravité.
De leur côté, Garis et Barity (1994) ont élaboré une typologie des conflits post-
rupture afin de bien évaluer et diriger les familles vers les modalités de garde les plus
adéquates pour l'enfant. Ce modèle tient compte du degré de conflit entre les parents
divorçants. Allant du conflit minime au conflit grave ; voici comment ces auteurs
défmissent les conflits post-rupture :
. Le conflit minime fait référence à la coopération des parents; ceux-ci parviennent à
distinguer les besoins des enfants de leurs propres besoins ; ils sont capables de
résoudre de façon rapide et adéquate les conflits et demeurent accessibles à l'autre
parent sans ressentir de colère prolongée ou d'émotions négatives.
. Le conflit léger rend compte de la présence de querelles occasionnelles et de
dénigrement léger de 1' autre parent en présence de l'enfant ; les enfants se font
28
En 94, Johnston poursuit son étude et fait état de trois dimensions qui doivent être
présentes simultanément lors de haut conflit post divorce. La première que Johnston
nomme « domain dimension » tient compte de problèmes qui ont trait au support
financier, à la séparation des biens, à la garde des enfants et à l'éducation des enfants.
La seconde dimension fait référence à la dimension des tactiques ; ceci implique la
difficulté des ex-conjoints à résoudre leurs différents, à la présence de violence
psychologique et verbale, à des menaces ou à des agressions physiques ou à la
nécessité de recourir à un juge ou à un médiateur pour régler les litiges. Enfin, la
troisième dimension appelée la dimension des attitudes réfère au degré de sentiment
négatif ressenti ou à l'hostilité dirigée vers l'ex-conjoint ou l'ex-conjointe. L'auteure
souligne la présence de dysfonctions émotionnelles et de désordres caractériels dans
la problématique des hauts conflits post divorce. D'autres recherches ont tenté
d'expliquer les causes sous-jacentes au conflit chronique postrupture sans pour autant
l'inscrire dans une typologie. Selon ces auteurs, certains stresseurs sévères passés ou
29
9
Tremblay, M. L'adaptation humaine: un processus biopsychosocial à découvrir.
Ed. St-Martin, Montréal, 1992, p.257.
10
Ministère la Justice. 2001, op.cit, p.6.
30
Ces tableaux suggèrent des tâches parentales selon l'intensité des conflits entre les
parents séparés ou divorcés.
Tableau 2.1 Familles faiblement conflictuelles, traits caractéristiques et
plan
1 d' amena~emen t d es t"ac h es pareot a 1es
Signes extérieurs Plan d'aménagement des tâches
parentales
• récurrence des disputes sur • possibilité de partager les décisions ou
divers détails de 1'activité de les prendre en commun
quotidienne • possibilité de répartir le temps passé
• recours d'amis ou de membres auprès de l'un ou l'autre parent
de la famille afin d'atténuer les • le plan d'aménagement des tâches
conflits parentales offre de la souplesse
• recours aux avocats (dernier • les parents sont capables de négocier
recours) sur les autres points
• rareté des comparutions en
justice
• aucun antécédent pénal en
rapport avec le différend relatif
au droit de garde
• aucun antécédent de violence
Caractéristiques individuelles et Recours à des ressources
relationnelles communautaires
• faculté de distinguer les besoins • services de médiation
de 1' enfant de ses propres • consultations médico-sociales et
besoins entraide individuelle ou collective
• faculté d'admettre l'importance • programmes de pédagogie parentale
de l'autre parent
• les conflits sont résolus, les
manifestations de colère rares
• les émotions négatives sont
maîtrisées rapidement
• sagesse de ne pas dire certaines
choses sous l'emprise de la
colère
• habitude de mettre l'enfant à
1' abri des déchaînements de
colère
• le fonctionnement de l'enfant
s'améliore après une période
d'adaptation initiale
• les deux parents sont capables
d'accepter les différences
• capacité à coopérer sur les
questions ayant trait à l'enfant
• résolution des problèmes
personnels
'
D'apres
. . ' la Justice. Dépistage rapide et onentatlon des familles viVant une
Mmistere
séparation ou un divorce fortement conflictuel. 2001-FCY-7F., p.5 1
31
11
DSM lV. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.
33
D'autres auteurs tels Borre et Walsh (1999), soulignent que le diagnostic du syndrome
d'aliénation parentale demeure un terme réservé aux professionnels de la santé
mentale qui vont en Cour en tant que témoins experts et qu'on devrait en restreindre
l'utilisation. En ce sens, Gardner (1982) réplique qu'un nouveau phénomène clinique
exige plusieurs années de recherche et de publications avant d'être reconnu. Falier
(1988) va plus loin dans ses critiques. Il analyse les travaux de Gardner sur le
syndrome d'aliénation parentale en reprenant certaines données plus spécifiquement
en ce qui a trait aux allégations d'abus sexuels d'enfants dans un contexte de
séparation et de divorce. L'auteur conclut que Gardner n'avance aucune donnée pour
confirmer l'existence du syndrome et des caractéristiques qu'il propose pour le
définir.
-l'absence d'ambivalence
-dans les cas les plus sévères, l'enfant devient une copie parfaite du parent aliénant.
Chez le parent aliénant, Gardner (1998) décrit les caractéristiques suivantes :
-ce parent est souvent fanatique et paranoïaque
-l'aliénation n'est qu'un aspect d'un désordre de personnalité important
-la rage ressentie s'exprime par tous les pores de la peau
-l'hostilité exprimée n'a pas de commune mesure avec la gravité des incidents
-il y a une colère persistante et déraisonnable
-l'ex-conjoint devient« une chose»
-le processus est graduel, constant, fait de destruction de l'image de l'autre parent
-il y a une absence complète d'ambivalence
-le parent aliénant ne répond à aucune logique, aucune confrontation avec la réalité
-il voit dans le meilleur intérêt de l'enfant le fait d'éliminer l'autre parent
-il se donne comme mission de faire respecter le choix de l'enfant parce que ce rejet
est une preuve d'inadéquation de ce parent par l'enfant
• Le SAP sévère est moins fréquent mais le plus grave. Pour l'auteur,
l'intervention s'impose. Le parent aliénant est inconscient du tort causé à son
enfant. On découvre souvent plus tard qu'il souffre de troubles psychiatriques
comme de la paranoïa, du fanatisme, de la compulsion. L'enfant participe
activement aux désillusions du parent aliénant.
35
Pour renforcer sa théorie, Gardner (1998) mentionne que certains parents sont plus à
risque que d'autres de développer le SAP. L'auteur décrit des situations comme des
dysfonctions familiales au sein de la famille d'origine, des abus émotifs et physiques,
une histoire d'abus sexuel, des facteurs socioculturels et politiques (mariage
cosmopolite), des intérêts financiers enjeu et de la violence conjugale avant la
séparation. Gardner (1998) présente des pistes d'intervention selon le niveau
d'aliénation et préconise dans les cas légers et modérés, une thérapie familiale, du
renforcement graduel et le maintien des contacts avec le parent aliéné en valorisant
l'importance des deux parents. Dans les cas sévères, il est d'intérêt de renforcer
toutes les parties impliquées afin de poser un jugement éclairé. L'auteur ajoute
également qu'il faut isoler l'enfant du parent aliénant et assurer sa réintégration chez
le parent aliéné par un juge de la Cour tout en assurant un soutien et un suivi serré
afin de protéger 1' enfant.
Bateson (1980) et son équipe de Paolo Alto en Californie ont été les premiers à
proposer une théorie écologique d'une psychopathologie connue, la psychose. Leur
prémisse est celle où l'individu trop souvent pris au piège de doubles contraintes finit
par adopter des comportements typiques de psychose. Et voilà que toute la science du
comportement allait ébranler la conception trop réductionniste de la maladie mentale.
Affranchis de la conception unidimentionnelle dans l'analyse psychopathologique, les
chercheurs allaient désormais saisir l'individu et l'environnement simultanément, à
37
Cette définition trouve son origine dans le matériel brut systémique des années 50.
Aujourd'hui, l'approche systémique s'articule autour ·de deux axes d'intervention qui
amènent les thérapeutes familiaux systémiques à définir le symptôme selon qu'ils
adhèrent au modèle homéostatique ou au modèle évolutif. Le premier modèle
reconnaît le symptôme du patient comme relevant d'une fonction homéostatique pour
la famille, c'est-à-dire qu'il permet de maintenir un certain équilibre (Pauzé, 1995).
Le modèle évolutif voit plutôt dans le symptôme du patient l'obligation pour la
famille de modifier son fonctionnement : autrement dit, le symptôme s'articule autour
d'une fonction de mise en crise pour la famille pour provoquer le changement (Pauzé,
1995).
Afin de renforcer sa théorie selon laquelle l'individu peut être perçu comme un
système autonome dans un tout unifié, Arnaud (dans Pauzé, 1995) et Bertalanffy
(1973) décrivent l'organisme humain comme un système ouvert interagissant avec
son environnement. Ce modèle le reconnaît aussi comme un sous-système d'un
ensemble plus vaste, et plus encore, d'un ensemble de sous-systèmes plus restreints.
38
Pour appuyer cette théorie, les auteurs décrivent l'unicité de l'organisme humain en
lui attribuant à la fois les caractéristiques de plasticité, de matérialité, d'énergie, de
structure et de conscience. A partir plus spécifiquement de la notion de structure, ces
éléinents ont permis de construire l'individu à l'intérieur de différents stades. Pour ne
nommer que celui-là, pensons ici aux stades psychoaffectifs d'Erickson. Ce
développement chronologique des stades a contribué à 1' étude de trois aspects
particuliers du comportement: les comportement psychomoteur, intelligent et affectif.
Le quatrième objectif fait ressortir le rationnel qui sous-tend les grands principes
d'intervention en psychothérapie systémique. L'étude de Boilard a enrichi la
compréhension du comportement affectif en appliquant le modèle systémique à une
forme de psychopathologie connue, la symbiose mère/enfant.
Plusieurs auteurs ont appliqué par la suite le modèle systémique aux types de
fonctionnement familial, tels Ausloos et Segond (1986). Avant de définir les trois
types de fonctionnement du système familial proposés par ces auteurs, nous devons
vulgariser ce qu'on entend par homéostasie.
39
Jackson (in Ausloos, et Segond, 1986) fut un des premiers à appliquer la notion
d'homéostasie à la famille. Il percevait le mécanisme comme étant un moyen par
lequel les normes sont délimitées et renforcées. L'auteur ajoute que les
comportements sont là pour délimiter les fluctuations d'autres comportements dans le
domaine particulier où la norme s'applique. Dans des termes plus clairs,
l'homéostasie se caractérise alors comme une résistance au changement. Les travaux
entrepris auprès de familles de schizophrènes ont permis de confirmer l'hypothèse
selon laquelle la famille, vue comme système, est gouvernée par des règles (Onnis,
1987). Cette proposition confirme donc le mécanisme d'homéostasie comme une
tendance au non-changement.
En 1977, Le Moigne s'interroge sur le fait que dans certaines familles dites normales,
il arrive qu'il se produise suffisamment de changements sans pour autant présenter
trop de dommages. L'auteur avance deux questions : comment comprendre que les
familles dites normales, réussissent à résoudre leurs problèmes en utilisant des
solutions nouvelles ? Et comment concevoir que ces solutions nouvelles ne traduisent
pas nécessairement une pathologie ? En poussant plus loin son raisonnement, Le
Moigne (1977) se demande pourquoi, dans certaines situations, des familles changent
au point que disparaissent les symptômes ?
40
Pour confirmer son propos, Le Moigne (1977) expliquera qu'il faut séparer les
notions de stabilité et de tendance au maintien, la première étant un résultat alors que
la seconde est un moyen d'atteindre ce résultat.
12
Lapointe, J.J. L'approche systémique et la technologie de l'éducation. Educatechnologie:
les fondements de la technologie éducative.,voll, nu.l,Fév. 1992, p.IO
http://www .ulaval.ca/fac/ten/revenduc/html/voll /no 1/apsyst.html .
41
Evidemment, ces deux familles auraient pu utiliser des comportements tout à fait
contraires : la famille de paysans étant capable de maintenir les traditions sans
nécessairement sombrer dans la déroute, et la famille appartenant à une minorité
s'adaptant à un contexte culturel ou religieux différent sans sentir son identité
menacée.
Par ces exemples, plusieurs auteurs en arrivent à la conclusion que ce n'est pas tant la
tendance qui prévaut ici mais plutôt la modalité d'équilibration du système qui lui
permet de garder une stabilité adéquate vis-à-vis du temps et des événements
(Ausloos, 1981 ; Haley, 1969; Le Moigne, 1977). Haley (1969) expliquera qu'il
n'existe pas de type de famille qui développe un type de patient, mais il se développe
dans une famille, à un certain moment, un trouble suivi d'une intervention externe qui
provoque un comportement symptomatique chez un ou plusieurs membres de la
famille.
13
Ausloos, G. Segond, P. Marginalité, système et famille: relectures sur l'approche
systémique en travail social. Institut d'études Sociales, Genève. 1986. p.193
42
Le modèle à interactions flexibles est reconnu comme étant une famille normale
puisqu'elle présente la particularité d'activer des mécanismes de tendance au maintien
ou de tendance au changement selon la situation donnée. Ainsi, l'activation
simultanée de ces deux mécanismes (rétroaction positive et rétroaction négative) se
fera par le jeu des essais et erreurs. L'amplification ou la réduction de la déviation
observée (rétroaction positive ou rétroaction négative) pour parvenir au but recherché
sera assurée par la flexibilité de l'organisation, la souplesse des négociations et le
respect des différences. En ce sens, l'homéostasie présente un caractère mouvant et
malléable face à la situation.
l'affluence des informations reçues et par une incohérence à traiter ces informations
de façon à rétablir l'équilibre. Dans ce contexte, l'homéostasie est une suite de
changements sans référence préalable, c'est la désorganisation qui règne.
Par ailleurs, les théories explicatives que nous avons présentées ainsi que les trois
types de fonctionnement familial trouvent leur utilité pour mieux comprendre la
dynamique postdivorce.
Aux termes de cette recension des écrits, 1'utilisation plus ou moins harmonisée des
critères visant à repérer les séparations et divorces fortement conflictuelles contribue
selon nous à renforcer les difficultés dans la proposition d'un modèle admis par les
chercheurs et les intervenants sociaux. C'est à cette lacune que la présente étude
désire répondre.
CHAPITRE III
LA DÉMARCHE MÉTHODOLOGIQUE
(section régionale) d'Amos. Des entretiens ont eu lieu avec deux spécialistes du
domaine des conflits postrupture pour connaître leur expérience professionnelle,
Mesdames Diane Germain et Lorraine Fillion, travailleuses sociales de formation et
intervenantes auprès de parents séparés et divorcés au niveau du droit et de la
médiation familiale dans la grande région de Montréal. Ces entretiens ont été pour
nous révélateurs de la nécessité de poursuivre les recherches en matière de séparation
et de divorce conflictuels.
La coordonnatrice:
« Il faut reconnaître que les interventions se font dans un contexte multidisciplinaire,
où les mêmes intervenants et bénévoles reviennent dans les mêmes dossiers ; c'est la
nécessité de confidentialiser les dossiers pour le meilleur intérêt de l'enfant qui
prévaut ici». Celle-ci ajoute : «ces ex-conjoints se sentent souvent jugés, incompris
et abusés par un système lourd et complexe dans « leur histoire » de conflit post-
conjugal qu'ils jugent personnel et intime. Nous hésitons à vous référer les cas qui
sont présentement en suivi».
46
Ces deux personnes demandent tout de même de leur faire parvenir par écrit les
objectifs de l'étude. La lettre (annexe C) a donc été envoyée et une réponse positive
a été communiquée par entretien téléphonique quelques jours après. Un seul cas a été
référé, soit une famille présentant un contexte sévère d'aliénation. L'étude de cas
unique semblait satisfaire la chercheure. Nous désirions scruter à la loupe le récit de
vie de ce couple séparé depuis plus de deux ans aux prises avec des relations
postcongugales fortement conflictuelles et qui exigeaient des passages répétitifs
devant les tribunaux dans un contexte de droit d'accès aux enfants.
Après quelques entretiens avec notre directeur de recherche, il devenait évident que le
cas unique était un problème à dépasser. Mais l'évidence était que le divorce
fortement conflictuel et/ou le syndrome d'aliénation parentale demeure pour plusieurs
raisons une problématique relativement complexe et difficile d'accès: parce qu'ils
impliquent d'intervenir auprès de personnes qui sont dans la plupart des cas dans un
contexte non volontaire d'intervention; parce qu'il est difficile de trouver des sujets
d'étude puisque cette population demeure restreinte en région; parce qu'il est encore
plus ardu de trouver des sujets acceptant de parler dans le contexte d'une recherche.
Nous avons donc commencé ce mémoire sur les chapeaux de roues, en restant collé
au récit de vie unique.
Nous avions au départ entamé le travail sur le texte des trois premières entrevues en
retenant l'approche de Paillé (1994) pour analyser le contenu des discours. Pour
arriver à construire une théorie ancrée empiriquement, la démarche de Paillé propose
six étapes distinctes allant de la codification à la formulation de la théorie elle-même.
Paillé (1994) la définit comme étant une adaptation emichie de la théorie empirique et
inductive élaborée par Glaser et Strauss (dans Paillé, 1994). Elle constitue une forme
d'analyse qualitative plutôt qu'une analyse de contenu qui amène le chercheur vers un
acte de conceptualisation sur les éléments du monde empirique.
En nous arrimant à la méthode de Charmaz (2003), nous nous ancrons davantage dans
les phénomènes plutôt que dans les données, ce qui permet au chercheur de
s'imprégner des sentiments et expériences des sujets à l'étude tout en rendant
dynamiques les données systématisées.
Nous avons choisi cette méthode puisqu'elle permet non seulement de retirer des
éléments de réflexion nuancée mais également parce qu'elle laisse parler le narrateur
de façon ouverte, dans des mots qui lui sont familiers et dans l'ordre qu'il souhaite
donner à son discours (Charmaz, 2003). Nous croyons que cette technique permet
49
d'atteindre avec plus de profondeur les thèmes abordés tout en respectant le cadre de
référence du sujet.
3.1.4 L'échantillonnage
L'échantillon se compose de six adultes, trois hommes et trois femmes. L'âge moyen
des répondants se situe à 36 ans. La durée moyenne de la séparation chez nos sujets
est de 4 ans et 2 mois. La durée des unions varie de 2 à 15 ans avec une moyenne qui
se situe à 7,6 ans de vie commune. Les sujets d'étude étaient tous mariés ou conjoints
de fait. Ils sont tous parents d'un ou de deux enfants âgés entre 1 et 15 ans. Certains
de ces enfants sont nés d'une autre union. Concernant le statut actuel, 3 sujets sur 6
demeurent avec un autre partenaire. À la question intitulée « qui a pris la décision de
se séparer», 3 sujets sur 6 ont rapporté avoir demandé la séparation, deux autres que
la décision de séparation relève de l'ex et un dernier sujet révèle que la séparation
découle d'un commun accord.
Sur une base volontaire, les six sujets ont été rencontrés individuellement à deux
reprises. Ces rencontres totalisaient environ 3 heures pour chaque sujet. Nous
croyons que le nombre de rencontres et le temps consacré à chaque entrevue étaient
suffisants pour colliger les données pertinentes à l'étude. Afin d'augmenter
1'efficience des données, nous avons privilégié des personnes dont la situation
demeurait fortement conflictuelle après 2 ans et plus de séparation ou de divorce.
Les entrevues ont été réalisées à trois endroits différents. La première entrevue s'est
effectuée à la résidence du répondant. Il était impossible pour lui de venir à Rouyn-
Noranda dans les locaux de l'UQAT parce qu'il demeurait en région, avait la garde de
ses enfants cette semaine-là et des problèmes financiers majeurs, ce qui l'obligeait à
restreindre ses déplacements. Les deux autres entrevues, soient celles des répondants
du groupe d'entraide, ont été réalisées dans les locaux de l'UQAT. La chercheure
51
Chaque entrevue était enregistrée sur magnétocassette et sur chacune des cassettes
était apposé un numéro de matricule correspondant au nom du participant. Les
données personnelles permettant d'identifier chacun d'eux étaient conservées
indépendamment des informations recueillies sur les enregistrements. Un
pseudonyme était donné à chaque participant afin de faciliter le classement des
données et la rédaction.
Par la suite, nous avons fait une lecture flottante des entrevues pour nous imprégner
du discours de nos répondants. La mise en forme des entrevues a été faite à partir de
la grille du schéma d'entretien. Ainsi, les entrevues étaient analysées et découpées
pour les faire entrer dans la grille thématique.
Plusieurs limites portent à considérer les résultats de cette recherche avec prudence.
Le nombre restreint de participants implique la nécessité de vérifier les données à plus
grande échelle afin de rendre les résultats plus généralisables. Bien que nous
reconnaissons cette lacune, nous pouvons tout de même penser que le nombre de
répondants retenus peut ajouter aux connaissances en matière de divorce fortement
conflictuel.
52
Par ailleurs, le recrutement des sujets pour réaliser la recherche a soulevé un vaste
défi et entraîné beaucoup de complexité sur le plan méthodologique. En ce sens, nous
avons dû répondre à plusieurs impératifs que nous n'avions pas prévus au départ. En
premier lieu, le besoin d'aller rencontrer le premier répondant en milieu naturel a été
une épreuve en soi. L'enregistrement a été une première source de difficulté. En
enregistrant dans un milieu non insonorisé, il a été impossible pour nous de réduire les
bruits de fond tels le passage des voitures, le bruit des enfants à la sortie de l'école, la
sonnerie du téléphone. Cela a provoqué une perte de concentration, un brouillage au
niveau de certaines informations et un ralentissement concernant la procédure
d'enregistrement. Une plus grande uniformité dans les procédures d'enregistrement
pourrait évacuer cette difficulté.
De plus, le fait de rétrécir notre champ d'analyse à l'individu plutôt qu'à toute la
famille se justifiait par la commodité que ce champ impliquait. Puisque nous avons
eu de la difficulté à recruter au niveau individuel, nous ne serions certainement pas
parvenus à dénicher plusieurs familles fortement conflictuelles. Cette approche
requiert la disponibilité de plusieurs répondants d'un même groupe familial, ce qui
accentue, selon nous, la perte de sujets. Une première tentative avait d'ailleurs été
amorcée en ce sens au tout début de la recherche mais nous nous sommes vite ravisé à
cause de la difficulté que cette méthode représentait. En cela, nous avons retenu un
seul répondant du couple référé par la Direction de la protection de la jeunesse.
Nous avons une autre limitation concernant le choix des répondants. La composition
mixte de la population étudiée et 1' étendue des âges limitent 1'homogénéité du groupe.
Ne pouvant affirmer la présence ou non de comorbidité, il demeure que cette lacune,
s'il en est une, peut être dépassée en effectuant des recherches d'analyse comparative
et d'analyse transversale.
De plus, pour rendre notre analyse plus rigoureuse, nous aurions pu faire la lecture de
rapports d'évaluation et de suivis réalisés par les intervenants de la DPJ. Au niveau
53
L'utilisation des institutions juridiques qui gravitent autour des familles fortement
conflictuelles aurait été aussi une façon d'augmenter 1' efficience de cette recherche.
Il aurait été intéressant en effet d'analyser les documents juridiques et faire des
comparaisons avec la recension des écrits. Nous avons tenté de le faire mais sans
succès. Nous espérons que notre recherche pourrait être un prélude à une étude
beaucoup plus élaborée tant sur le plan juridique, social, clinique et communautaire.
Le Rapport intitulé « Dépistage rapide et orientation des familles vivant une
séparation ou un divorce fortement conflictuel» s'en approche à la différence qu'il
traite de la composante de 1' adaptation sans traiter celles du deuil et de la notion
d'attachement.
Enfm, 1' écart entre le premier et le dernier répondant apporte certainement une autre
limitation à l'étude. Il a été difficile en effet d'harmoniser les étapes de la recherche
puisqu'il y a eu une assez longue coupure entre l'enregistrement du premier et du
54
dernier répondant. Des impératifs d'ordre personnel sur lesquels nous n'avions aucun
contrôle expliquent cet écart.
Chapitre IV
La présentation des résultats de 1' analyse des données s'articule autour des grands
thèmes à 1' étude, soit 1' adaptation, le deuil et 1' attachement. Ces thèmes sont abordés
à partir de catégories qui nous sont apparues les plus pertinentes selon les
phénomènes étudiés. Nous regardons en premier lieu l'adaptation postdivorce et les
problèmes de nature interne et externe propre aux données recueillies. Nous
discutons du processus de deuil et de la notion d'attachement. Nous terminons par les
données qui ont trait aux antécédents familiaux et aux événements qui ont marqué
1'histoire familial de nos répondants.
L'adaptation postrupture est reprise ici en tenant compte de plusieurs notions relevées
dans la documentation. Bien qu'il y ait peu de consensus en ce qui a trait aux
catégorisations qui permettent une définition admise par les auteurs, nous retenons la
présence de problèmes de nature interne et externe. Selon nous, ces problèmes
englobent les principales catégorisations repérées dans les écrits. Nous utilisons ces
termes dans le simple but de regrouper les données. Les problèmes de nature interne
sont vus comme étant ceux qui regardent la nature intrinsèque de l'individu. Les
problèmes de nature externe font état de difficultés sur le plan relationnel et social.
Tous les participants soulignent ressentir toujours des sentiments négatifs relatifs à
leur séparation. Ils attribuent leur difficulté d'adaptation au fait qu'ils ne soient pas
capables de passer à autre chose. Souvent, ils se comparent aux autres et s'interrogent
sur leur capacité d'assumer leur séparation. Plusieurs ont décrit des sentiments de
colère, de frustration, de tristesse et de solitude. Des problèmes au niveau de l'estime
de soi et de confiance en soi sont également présents. Certains expliquent leur
56
difficulté à s'adapter comme étant une vraie détresse émotionnelle. D'autres enfm parlent de
sentiment d'impuissance et d'insécurité.
«J'comprends pas pourquoi je ressens tant de colère, y 'en a quis 'en sorte ben plus
facilement mais moi, c'est toujours compliqué, des fois j'suis triste, des fois j'suis en
maudit contre elle. » (Yvan)
« On dirait que j'suis toujours frustrée (. ..) depuis tout ce temps-là, ça travaille toujours
cette séparation là, et y faut que j'travaille sur moi tout le temps, sinon ça passe pas (. ..)
j'comprends pourquoi j'suis toujours angoissée, mal dans ma peau pis que j'fais des
crises de panique .» (Laura)
Certains perçoivent cette colère normale et dans certains cas« naturelle». Deux répondants
ont en effet souligné la tendance à ressentir de la colère peu importe la gravité des
événements.
« On dirait que quand je rencontre des difficultés, je n'ai pas de forces intérieures et je
me fâche. Avec la séparation, c'est pareil. Je suis comme vide. C 'est quelque chose qui
arrive souvent dans la vie, ça fait parti de la vie mais moi, on dirait que tout ça, ça me
désarme, alors }epique des crises, je me mets en colère, on dirait que j'suis toujours
comme ça. » (Yvan)
«Moi, j'suis un peu particulier. Quand} 'suis en colère pour quelque chose, ça dure et
ça dure. Chez nous c'était comme ça, j 'ai grandi là-dans. J 'ai 1'habitude d'extérioriser
mes sentiments, j'suis pas très patient, ça fait que la séparation, c 'est normal dans mon
cas d'être en maudit tout le temps. J'suis aussi un p 'tit boudeur de nature» (Pierre)
57
«J'sens que c 'est moins pire depuis mars dernier. J'ai dû me parler parce que ça
n 'avait pas de bon sens. On peut pas être tout le temps comme ça, c 'est pas vivable. Ça
me vidait mes énergies pis j'étais pu capable de fonctionner comme il faut. J'ai dû
travailler fort sur moi parce que ça se change pas facilement. » (Myriam)
« Depuis que je suis séparée, on dirait que les choses ne sont plus comme avant même si
ça fait déjà longtemps. On dirait que je suis restée triste ou quelque choses comme ça.
Faut dire que la séparation a impliqué un paquet de changements dans ma vie. Quand
on a beaucoup de choses à mener de front, c 'est pas facile. Je peux pas dire que je ne
rn 'en suis pas sortie mais c'est jamais revenu comme avant. J'suis dans une sorte de
peine qui finit plus. » (Claudine)
« On peux pas dire que c'est aussi fort qu'avant. J'réussis maintenant à rn 'amuser, j 'ai
plus envie de rencontrer du monde qu'avant. La tristesse est moins là, des fois elle
revient un peu mais bon, j'imagine que c 'est normal. » (Pierre)
4.1.4 La solitude
Une répondante a fait mention d'un sentiment de solitude et une autre l'a à peine effleuré. La
première attribue sa solitude au fait qu'elle n'a pas refait sa vie. Elle explique son célibat par
la difficulté de rencontrer des gens et son manque d'intérêt. L'autre répondant, bien qu'il
n'ait pas développé longtemps sur ce sujet a tout de même décrit brièvement ce qu'il ressent.
« C'est pas facile d'être toute seule. J'aimerais bien ravoir un homme dans ma vie mais
j'ai pas envie de le rencontrer dans des endroits « so so ». Moi, j'ai une tête et si je
décide de refaire ma vie, il va falloir qu'il soit correct. En attendant, il faut que j'passe
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« On dirait que même si je suis avec du monde, je me sens seul quand même. Des fois, la
solitude, ça rn 'pèse. » (Yvan)
Laura nous confie également son sentiment de solitude. Elle se dit solitaire de nature. Elle a
une tendance à se refermer quand elle vit des choses difficiles et se retranche dans ses
quartiers jusqu'à ce que la poussière soit retombée. Elle se décrit comme étant assez discrète
et que cette attitude l'empêche d'aller chercher de l'aide lorsqu'elle en a besoin.
« Je ne suis pas à l'aise avec le monde. Il y a des fois où je suis pas bien. J'aime mieux
être toute seule dans mon coin. J'ai l 'impression que je dérange. Je n'ai rien à dire,
rien à confier, je me dis que ça va passer, (. ..) c 'est peut-être pour ça que ça avance
pas. »(Laura)
Plusieurs participants (n=4) nous exposent leur manque d'estime de soi et de confiance en soi.
Une participante nous confie le peu d'estime de soi qu'elle disait ressentir durant son enfance
et que son divorce n'a pas amélioré les choses. Elle se décrit comme étant mal dans sa peau et
n'aime pas son physique.
« Quand j'étais jeune, j'étais grande et mince et j'avais l'impression que mes membres
ne suivaient pas ( .. .)j'ai resté avec ça dans la tête et je me suis jamais vraiment aimée. »
(Claudine)
« Ben, j'étais trop blanche pis tout le monde disait tout le temps à l'école« tu as l'air
malade » (. ..) « Tu sais, je me faisais agacer tout le temps pis à un moment donné, je me
suis comme ... rebellée. » (Myriam)
« La confiance en moi, pour ça on repassera. Chaque fois que j'ai besoin de prendre
une décision, c 'est l'enfer ...pas de confiance du tout. Même que y a des situations qui
me font paniquer en masse. C 'est certain que dans des choses que je suis habituée, c'est
plus facile mais si j'ai quelque chose de nouveau àfaire, là c 'est l'enfer. Mon ex disait
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souvent que j'avais un problème. Je pense qu'il avait raison. J'aime mieux des fois rien
faire plutôt que ressentir ces malaises-là. Le fait d'être séparée, je pense que j'ai perdu
confiance parce que j'avais misé beaucoup sur l 'union avec lui, ( .. .) moi une vie de
couple en principe, c'est supposé d'être pour la vie, je vois ça comme un échec pis j'ai
de la misère à rn 'en remettre de ça, je m'aime plus.» (Laura)
L'échec de la relation conjugale entraîne chez Laura une dévalorisation au niveau personnel.
Son sentiment de malaise affecte l'essence même de son estime de soi.
Deux répondants disent avoir ressenti ou ressentent encore une détresse importante. Ils
expliquent cette détresse parce qu'ils se sentent souvent seuls à régler leurs problèmes et que
cela les replonge dans leurs difficultés à gérer la situation. La première répondante présente
un problème au niveau de son affirmation personnelle. Le deuxième répondant présente une
détresse importante et nous confie avoir pensé au suicide. Il dit que rien ne va bien et il a
l'impression qu'il ne peut pas s'en sortir.
« J'me sens toujours fragile, très fragile. Si j'me fais taper sur la tête, je dis rien. On
dirait que j'ai appris à être comme ça depuis que je suis toute jeune, pas d'affirmation,
pas du tout. » (Laura)
« J'ai fait deux tentatives de suicide au cours des deux dernières années, j'voulais en
finir, souvent, on dirait qu 'suis aussi poigné qu'avant dans mes affaires, y a rien qui
avance. » (Martin)
Les écrits portant sur les familles fortement conflictuelles postdivorce mentionnent des
problèmes de nature psychologique ou psychiatrique. Ces problèmes font référence à la
dépression, une tendance à la victimisation et au repliement sur soi, à des difficultés au niveau
des relations sociales, à des manifestations de trouble de personnalité et à l'inaptitude à gérer
la colère et la frustration. Un répondant souligne avoir un problème de compulsion
concernant l'argent. Dans ses propos, nous retenons qu'il a déjà consulté pour ce genre de
problème sans préciser toutefois la nature de l'aide apportée. Yvan parle de sa problématique
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au présent, ce qui laisse sous-entendre que son problème n'est toujours pas réglé. Ille met en
lien avec la précocité de son développement et semble attribuer la problématique à sa
personnalité.
« Moi, j'ai toujours eu un problème (. ..) le psy avait dit que c'est un problème
d'obsession- compulsion. J'suis pas capable de me garder d'argent dans les poches, je
dépense tout, j'suis toujours à la dernière cent. Quandj'suis en maudit,j'passe ma rage
là-dans. Ça m'fait du bien. Le plus loin que j'me rappelle, j'suis comme ça.» (Yvan)
Une répondante décrit également un problème psychologique majeur. Elle signale faire des
crises de panique et que ces crises durent depuis de nombreuses années. Un sentiment de
peur de la mort se dégage de ses propos. Laura ajoute que ces crises ont commencé peu avant
la naissance de sa fille. On ne peut mettre en relation cette information avec la peur des
responsabilités inhérentes à la naissance d'un enfant et à son éducation. Toutefois, il semble y
avoir une transmission générationnelle du trouble de panique puisque Laura nous confie la
présence du même trouble chez son père. Selon ce qu'elle dit, des tests ont été effectués afm
de confirmer ou non la présence de problème de nature cardiaque.
« J'ai un passé de ... Je fais des crises de panique, j'ai vraiment peur de mourir. J'ai
peur de faire une crise de cœur. Ils ont beau me dire que j'ai rien. Ça fait 17 ou 18 ans
que j'en fais tout comme mon père en fait (. ..)pas longtemps avant que ma fille vienne
au monde, c'est là que ça commencé. » (Laura)
Nous incluons dans cette section un aspect important à considérer et le mettons en lien avec
un problème au niveau de la maturité et/ou de problèmes affectifs. Il est apparu en effet très
surprenant d'apprendre que les trois répondantes relatent leur grossesse non planifiée à un
jeune âge. Dans les trois cas, nos répondantes ont tout de même décidé de garder l'enfant.
La première répondante n'était pas prête à devenir mère. Elle n'avait pas planifié la grossesse
mais dit avec un certain détachement qu'elle désirait garder l'enfant.
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« Des enfants, j'en voulais pas vraiment, J'sentais qu'ons 'aimait pas beaucoup mais
j'pensais que ça s'passait comme ça pour tout 1'monde. Ça été une surprise mais bon,
j'avais pas de méthode, (. .. )j'me suis dit .. .j'vais l'garder.» (Myriam)
De son côté, Claudine avoue avoir eu un comportement impulsif. Elle confie avoir eu une
relation sexuelle non-protégée avec un gars qu'elle connaissait très peu. Elle décide tout de
même de garder l'enfant. Dans le même ordre d'idée, Laura tombe enceinte de façon précoce
mais contrairement à Claudine, elle explique avoir utilisé une méthode contraceptive pour
éviter une grossesse. Toutefois, des problèmes de nature physiologique l'oblige à arrêter la
pilule et elle se retrouve enceinte sans avoirplanifié cette grossesse.
«J'ai connu un gars et nous sommes allés au lit le même soir. J'suis tombée enceinte de
lui. Alors, Chantale est née de père inconnu. » (Claudine)
« ... pis j'suis tombée enceinte, j'voulais pas non plus. C'est arrivé comme ça. J'avais
arrêté de prendre la pilule parce que j'avais des problèmes. Ça c'était pas voulu.
Quand je 1'ai appris, je pleurais au téléphone ( ...)j'ai eu une grossesse à reculons pis
j'ai eu un accouchement de fou.» (Laura)
Un répondant mentionne aussi que sa petite amie est devenue enceinte alors que tous deux
n'avaient pas planifié la grossesse. Il considère toutefois que leur cohabitation n'est pas
imputable à la grossesse mais bien à la relation profonde qui existait entre-eux.
« (. ..)faut dire que j'aimais tellement cette fille. On n'a pas vraiment fait attention, elle
est devenue enceinte, on a paniqué au début, après on était content parce que nos
parents étaient aussi contents que nous. C'est parce qu'ils se sont rendus compte que
moi et elle c'étaitfort, qu'on se laisserait pas et qu'onferait des bons parents pour le
bébé même si on était assez jeunes. » (Yvan)
Cette présentation couvre deux sections : les relations au niveau des rôles parentaux, les
attributions de responsabilité et de blâme.
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Les difficultés au niveau des rôles parentaux sont exprimées par cinq de nos répondants.
Trois participants ont signifié que les enfants n'aident pas à leur adaptation. L'échange des
enfants durant le weekend et/ou les achats à faire pour respecter les ententes« d'entretien»
de l'enfant amènent une difficulté supplémentaire.
« J'ai pas le choix, y faut qu 'ons 'parle, les enfants sont pas encore très vieux, on
doits 'parler le vendredi soir pis s 'ils ont besoin de quelque chose comme des vêtements
pis que moi j'suis pas d 'accord, je dois 1'appeler, négocier avec lui(. ..) ça nous fait
retomber dans toutes sortes d'autres affaires pis ça m'aide pas.» (Claudine)
Un participant signifie que ce sont les enfants qui écopent parce que les parents ne sont pas
capables de s'entendre à l'amiable et que les difficultés d'adaptation après plusieurs années le
rendent encore plus déprimé et incapable de remplir pleinement son rôle parental.
«Les enfants mangent ça dur(. ..) c 'est eux qui doivent constamment s'habituer à nos
difficultés, des fois, j'suis pas toute là, j 'imagine qu'ils s'en ressentent, des fois, y sont
pas des cadeaux (. ..) quand c 'est compliqué avec mon ex, y sont plus dérangés, j'ai
remarqué ça et moi, j 'ai de la misère à suivre » (Martin)
(( n avait dit que ce serait facile. yfait exprès pour que je ne l 'oublie pas. n abuse de
la situation. » (Myriam)
« Ça me surprend pas avec elle, elle était comme ça avant, elle a pas changé, toujours
pour venir te chercher(...) si c'est pas elle qui a le dernier mot, ça marche pas, comment
veux-tu que je m'en sorte avec elle.» (Pierre)
Deux personnes nuancent toutefois leurs propos et s' attribuent une part de responsabilité
concernant leur difficulté à mettre leur limite. Cette nuance est primordiale puisqu'elle
implique d'une part un sentiment de responsabilité et d'autre part un sentiment de
victimisation. Claudine se réfère à son incapacité de mettre ses limites ce qui 1' empêche de
régler ses problèmes et de passer à autres choses. Pour sa part, Yvan fait mention d'une
certaine responsabilité quant à sa difficulté de s'affirmer face à son ex.
« Y sait que j 'suis pas capable de lui dire non, j'aurais dû apprendre mais j'ai cette
faiblesse (. ..)j'imagine que si j'étais capable, je me serais déjà adaptée pis j'aurais pas
tous ces problèmes. »(Claudine)
« Moi, j 'suis pas comme ma cousine qui a divorcé l'année passée, elle, elle a mis ses
limites pis maintenant, elle a tout réglé même avec trois enfants ( ...) moi,
si j'ai d'là misère, c 'est un peu de mafaute, j 'm 'affirme pas, ça fait que j 'cours après. »
(Yvan)
«Si elle faisait ce qu 'il fallait aussi, on n 'eri serait pas rendu là. Elle prend son rôle de
mère à la légère, sort souvent, dépense beaucoup. Elle a des amis qui l'entraînent. Elle
a toujours un sale caractère, elle est enragée tout le temps avec moi mais moi, il me
semble que j fais ce qui faut pour que ça aille bien. On peut jamais régler avec elle, (. ..)
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on est allé consulter avant, oui on se chicanait pour des niaiseries, ( .. .) Il y a des matins
où elle reste couché, les enfants s'organisent tout seul, moij 'aime pas ça. Par contre,
j'y donne aucune chance. Toute ce qu 'elle fait de pas correct, j y rentre dedans. Je
l'engueule au boute, je veux la faire payer. » (Martin)
«Elle voulait avoir son chèque au mois de septembre plutôt que d'attendre en octobre,
elle savait très bien que le mois d'octobre était pour moi la période idéale puisque mes
ajustements de payes étaient accumulés et tout bien arrangés. Mais non, elle était pas
capable d'attendre, elle voulait me faire« chier» tout est de sa faute si ça marché tout
croche. » (Martin)
Deux répondants présentent un sentiment de méfian,ce envers leur ex-conjoint. Ils attribuent
ce sentiment au fait que l'autre ait mis peu d'effort afin de faciliter leur relation postconjugale.
« Maintenant, je 1'a truste pu. J'ai fait tout ce que je pouvais, et maintenant, des fois,
elle essaye de me dire qu'elle va faire attention, de lui faire confiance, y 'en ai pas
question, (. ..)j'ai bien essayé mais trop tard, j'laisse rien passer. » (Pierre)
«Moi, j 'suis le genre ou j'me fie à personne, c 'est mieux comme ça et je fais pareil pour
lui. J'suis méfiant avec lui, je peux pas me fier à lui pour rien rien. » (Claudine)
Une notion est revenue en lien avec les attributions de blâme adressées à l'ex-partenaire.
Deux répondants ont signifié l'infidélité de la part de leur ex au cours de l'union. Ils
considèrent que ce comportement a largement détérioré la relation et qu'il peut être la source
de leurs conflits postconjugaux.
«J'ai compris qu'il se passait quelque chose de bizarre, je sentais quelque chose. A
un moment donné, il y avait une voiture bleue qui se promenait souvent en avant de la
maison pis elle ralentissait, (. ..)je l 'ai mis au pied du mur, je lui ai demandé « écoute
don, as-tu une blonde toi, oui ou non ? ». Il répond en hésitant, « ben, heu heu, ben ça
se peut, y va falloir qu'on s'parle maintenant. »Après, ça été l'enfer,je te dis, l'enfer.»
(Myriam)
« Madame sortait pis sortait, Je me demandais ben qu'est-ce qu'a faisait. Un soir,
c'était l'été, y faisait beau, les enfants dormaient comme des bûches, ( .. .)j'en ai profité
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pour aller voir ou elle se tenait, elle me disait qu'elle allait chez des amies, (. ..) on
restait dans une petite ville, c'était facile, (. ..) mais non, ça sortait toutes ensemble dans
les bars, pas étonnant qu'elle s'est essayé avec un autre, qu'elle a couché avec, quand tu
cours après, (. ..) Ses amies, elle avait des amies qui se tenaient avec elle, des mauvaises
personnes qui l'influençaient, qui lui rentraient des mauvaises idées dans la tête. »
(Martin)
Cette déclaration amène Martin à rationaliser l'infidélité de sa conjointe. Il déclare qu'il peut
y avoir deux façons d'interpréter l'infidélité d'une personne, selon le physique et le mental.
«Pour moi, la fidélité dans le couple, c'était super important. Surtout du côté de
l 'esprit, c 'est important d'être honnête avec l'autre, c 'est ce qui est le plus important,
(. ..)tu peux avoir un trip d'un soir avec quelqu'un, c'est pas si grave au fond, ça veut
pas dire que tu veux passer ta vie avec elle. Tu peux faire l'amour avec elle et penser en
même temps à un autre. Ça, j'appelle ça être vraiment infidèle du côté de l 'esprit, (. ..)je
pense qu'il y a une différence entre l'amour physique et l 'amour del 'esprit, on pourrait
presque appeler ça de l 'amour spirituel, je parle pas de la dimension de l'église mais
plutôt de la dimension du cœur, de l'âme, enfin, tout ce qui est profond, ( ...)le physique,
c 'est pas si important que ça. »
À la suite de cet exposé, nous avons voulu comprendre les raisons qui poussaient Martin à
rationaliser cet événement. Au cours de 1' entretien, nous avons tenté de faire clarifier ce
point de vue et avons demandé si le fait de prendre pour acquis que l'infidélité de son ex au
cours de leur union n'est pas si grave parce que c'est de l'infidélité physique et par
conséquent, qu'il accepte cette infidélité selon sa propre philosophie, voici ce qu'il nous
répond:
« Ben, j'veux dire, qu 'en principe c 'est pas si grave, moi aussi j'ai sauté une autre
femme, c 'était pas si grave, la preuve, je suis revenu avec elle pour un bout de temps.
Mais de toute façon, après que j'ai su ça, je l'ai harcelée à cause de ça. Elle, elle
voulait pu en entendre parler pis en plus, elle me disait qu 'elle me pardonnait mais moi,
j 'arrêtais pas de penser à ça, après, c 'est là que tout a déboulé. »(Martin)
restons sur notre appétit et avec un certain questionnement, à savoir qu'est-ce qu'il désirait lui
faire payer.
« (. .. )je lui ai donné les plus belles années de ma vie et en retour, elle me sacre là, elle avait
seulement à passer par-dessus mes petits problèmes. J'ai toujours trouvé qu'elle était
impatiente à mon égard, qu 'elle comprenait pas ce que je vivais, (. ..) c 'est pas moi à blâmer
là-dans. » (Yvan)
Ceci entre en contradiction avec les propos tenus précédemment. Yvan soutient que ce n'est
pas lui qui est à blâmer et plus haut il déclare qu'il aurait dû s'affirmer, que c'est un peu de sa
faute.
4.3 Le deuil
Pour bien faire comprendre cette notion, nous avons expliqué à nos répondants que la rupture
conjugale s'apparente au processus du deuil. Cette hypothèse est supportée par plusieurs
ouvrages qui traitent du deuil consécutif à une rupture conjugale. Bien que plusieurs thèmes
du processus de deuil suivant une rupture conjugale s'apparentent à ceux de l'adaptation post
divorce, nous présentons ici les données recueillies. Dans notre discours, nous avons
présenté les étapes du deuil selon cinq phases. Ces cinq phases ramassent en quelque sorte
celles exposées dans la littérature: le choc ou la négation, les sentiments de colère et de peine,
la dépression, la résignation et la reconstruction.
Il y a plusieurs façons de réagir à des émotions de deuil. Plusieurs vont nier avant de se
rendre compte de l'inévitable. Malgré le fait qu'il y ait eu plusieurs problèmes précédant la
séparation ou le divorce, tous ont mentionné l'impression d'un choc, comme si l'événement
avait été imprévu, précipité. Plusieurs répondants décrivent une période de choc et de crise
qui a suivi la décision.
« Je me suis ramassé avec un p 'tif sac de voyage et un sac de couchage. Les affaires
qui n'étaient pas bonnes, elles les a triées. Ce qui n 'était pas pour elle, elle a
jeté ça dehors, les boîtes trempaient dans la boue à côté du garage, dans les trous d'eau.
Tout ce qui trempait était fini, irrécupérable. J'ai dû tout recommencer à zéro, j'ai
acheté de seconde main en seconde main, ça coûtait presque rien, j'avais pas d'argent,
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j'avais pas le choix. Quand on doit tout se racheter parce que l 'autre imbécile a déposé
tes qffaires dans la boue, il faut pas s 'attendre à s 'acheter du neuf Je me rappellerai
toujours de cet après-midi-là. En plus, c 'était la veille de ma fête. »(Martin)
«J'ai décidé que c'était moi qui partirait la première, après je l'ai regretté parce que
j'ai perdu à cause de ça, il a une maîtresse, pis c'est moi qui pars. J'étais en maudit pis
j'ai paniqué. J'ai paqueté cinquante boîtes dans la même journée, (. ..) dans les
émotions t 'as pas le temps de penser. Y fallait que je pense au p 'tit là-dans, il était pas
vieux lep 'tit, sa chambre, ses jouets, sa poussette, (. ..) c'était le bordel, (. ..) mon
émotion a pas monté le soir, c'est le lendemain, ça commencé à monter et à monter. Je
suis rentrée travailler pareil mais à cinq heures, je me suis mise à brailler, pis à brailler,
je n'en revenais pas. » (Myriam)
«Elle m'a dit on se sépare et moi, j'ai pris le truck de mon père et j'suis venu vider mes
affaires, (. ..)j'ai mis mes affaires chez mes parents, dans le garage, mes meubles, tout
ça. J'ai tu fait la bonne qffaire? Je sais pas. »(Pierre)
Plusieurs répondants ont signifié avoir eu beaucoup de peine mais plusieurs nous ont dit que
cette peine s'est rapidement transformée en colère. Ce thème a déjà été traité dans la section
qui traite de la colère et de la frustration.
Dans l'évolution du deuil, un répondant nous confie que son deuil a été difficile au début, que
les choses se sont améliorées un certain temps mais qu'il a l'impression d'être revenu en
arrière.
« C'est comme si je devais m'adapter chaque jour. Y a des jours où j'ail 'impression
que je reviens à la case départ, comme si ça venait tout juste de se passer, ( .. .) Mais cet
hiver, il me semble que c'était plus facile, Il faut dire que j'avais trouvé un peu
d'énergie pour aller faire du ski, me changer les idées, avoir des aventures avec des
femmes. Çafait deux fois que je fais ça. C 'est les moyens que je me donne pour oublier.
Ce sont mes trucs mais je trouve que ça dure pas très longtemps. Je retombe en déprime
et ça recommence, toujours la même histoire. » (Yvan)
Puisqu'il est généralement admis que l'aspect de perte semble plus grand lorsque l'individu
est projeté dans une situation inattendue, la douleur semble prendre une connotation
émotionnelle différente chez deux de nos répondants. Le monde structuré et idéalisé de la vie
familiale avant la séparation nous fait bien comprendre les sentiments d'incrédibilité, de
colère et d'impuissance ressenties à l'annonce de la rupture.
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« C'est elle qui a décidé qu'on se séparait, c 'est elle et ça faisait longtemps que c 'était
décidé dans sa tête, (. ..) lorsque je suis parti pour me trouver une job, elle en a profité
pour tout vider, que vouliez-vous que je fasse, rien à faire, je l 'ai pas cru sur le coup, j'ai
paniqué, je l'ai engueulée, ça rien donné.» (Martin)
« (. ..) c'est lui qui a pris la décision assez radicale de me laisser, j 'en revenais pas,
j'étais en maudit et en même temps impuissante, je pouvais pas l 'attacher. » (Myriam)
Deux répondants soulignent une certaine progression dans le deuil de séparation sans toutefois
décrire de façon explicite les étapes que nous leur avons présentées. Une répondante se décrit
mieux adaptée après six mois de séparation.
«Les premiers six mois, c'est peut-être moins facile parce que c 'est le temps de te
trouver un loyer, te racheter des meubles, vendre la maison. Aller chez l'avocat en plus,
attendre la décision du juge qui vient pas. Tant que tout le côté technique est pas réglé,
c'est difficile. Tu es comme dans un« nowhere », t'es entre deux eaux pis t 'a hâte que
ça finisse pour reprendre un cours de vie normal. » (Myriam)
4.4 L'attachement
Les sujets à l'étude sont appelés à se prononcer sur leur sentiment d'attachement vis-à-vis
leur ex-conjoint ou ex-conjointe. Des révélations surprenantes sont apparues dans le discours
de quelques uns de nos répondants. En leur présentant une échelle graduée de 1 à 10 où 10
signifie qu'ils sont encore très attachés à leur ex et que 1 signifie pas du tout attaché, un
répondant souligne un sentiment persistant d'attachement à l'égard de son ex-conjointe.
La manière dont Yvan avait idéalisé sa conjointe l'a empêché d'exister pour lui-même. En
se référant à la revue de littérature, on peut comprendre ici que Yvan présente un type
d'attachement insécurisant. Karine est devenue pour lui un« lieu de récupération» afin de
combler son vide affectif. L'attachement implique la notion de lien qui répond à celle d'un
possible rejet. Plusieurs années après la rupture conjugale, Yvan démontre encore des
sentiments de rejet et de détresse et semble obsédé par son ex-co~ointe. Il souffre de jalousie
extrême et nous décrit deux événements en rapport avec ce type de comportement qu'il tente
de rationaliser.
«Je me rappelle que Karine m'avait dit à plusieurs reprises qu'elle allait me laisser si je
n'arrêtais pas del 'espionner, (. ..) elle me disait de lui laisser del 'air, d 'arrêter
d'écouter au téléphone, que je l'étouffais, (. ..)mois, je faisais ça seulement pour être
certain qu 'elle ne manquait de rien, (. ..) je voulais tout savoir d'elle, même ce qu'elle
avait vécu dans ses anciennes relations, j'pouvais pas supporter qu y avait eu quelqu 'un
avant moi. » (Yvan)
«Bien sûr, j'ai exagéré etc 'était normal. Karine est une belle femme, quand on était
ensemble, les hommes la regardaient pis moi, je rageais en dedans, (. ..) Quand elle
allait à ses cours de natation, l 'hiver, j'allais changer d'auto pour qu'elle ait une auto
chaude pour revenir. Elle, elle disait que je la « trustais »pas et moi je faisais ça pour
être gentil même si ça me permettait quand même de voir si elle était vraiment là. Un
gars a bien l'droit de vérifier pour être plus certain.» (Yvan)
La nécessité pour lui d'utiliser Karine comme base sécurisante va faire que la rupture
co~ugale devient un enjeu déstabilisant sur tous les plans. Plus loin, Yvan nous confie avoir
encore de la difficulté à accepter que Karine ne soit plus dans sa vie.
«J'imagine que mon burnout vient de là. Je n 'ai jamais vraiment récupéré depuis ma
séparation. J'ai fait une grosse dépression, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps,
f 'ai été en arrêt de travail longtemps, j'ai fait des tentatives de suicide, j'ai pris un
paquet de médicaments pour me g '!er, (. .. ) J 'ai fait une thérapie, ça a bien été mais j 'ai
l'impression que je reste toujours là-dans. Je voudrais oublier mais ça marche pas, ( .. .)
Je retombe en déprime et ça recommence, toujours la même histoire. » (Yvan)
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Trois autres répondants nous parlent de la notion d'attachement lorsqu'ils étaient en couple
avec leur conjoint ou conjointe. Une répondante met en lien l'attachement de son ex avec les
comportements de contrôle qu'il avait envers elle.
« n faut dire que je l'ai connu et ons 'est mis en couple deux semaines après. On
pouvait pas attendre, ça été vite. Ça allait bien, ons 'adorait, on se laissait plus, on
n'était plus capable de vivre l'un sans l'autre, ( .. .) Les gens qui nous regardaient aller
disaient qu'on était fait pour aller ensemble, qu 'on était soudé. Et ça a duré comme ça
assez longtemps, lui encore plus, il était fou de moi, il contrôlait tout. C 'est tout juste
s'il ne me suivait pas chez le gynécologue, il contrôlait tout ce que je faisais, ( .. .) il
s'occupait de moi beaucoup, beaucoup trop. Je pouvais pas bouger sans l'avoir dans
l'dos. Aller faire l'épicerie, il venait avec moi, en dernier, je faisais rien par moi-même.
Si je décidais de laver le plancher, il m'aidait, si j 'allais prendre un café chez mes
amies, il venait avec moi. Si c'était lui qui voulait faire quelque chose et aller ailleurs et
que moi je voulais pas y aller, que je voulais rester à la maison, il se plaignait et disait
que ça allait être plate parce que je serais pas là» (Claudine)
Dans notre étude, nous mettons en lien la notion de l'attachement avec l'histoire sociale des
sujets à l'étude. La revue de littérature rend compte des répercussions traumatiques chez un
enfant d'événements passés qui ont pu avoir un impact négatif sur son développement
affectif.
4.5.1 Alcoolisme
Quant à l'alcoolisme, quatre sujets sur six ont mentionné ce problème dans la famille. Une
personne nous décrit le contexte difficile de son enfance et de son adolescence. Elle présente
sa mère comme étant la pourvoyeure de la famille. Son père alcoolique était absent la plupart
du temps.
« Mon père travaillait dans les hôtels pis y prenait un coup, y' était tout le temps ivre.»
(Claudine)
«Lorsque j'étais jeune, lorsque mes parents vivaient encore ensemble, ma mère n'avait
pas beaucoup d'argent pour nous. Le "bonhomme" buvait toutes ses payes et jouait de la
musique. n sortait à l'hôtel pour voir ses chums et pour boire avec eux. Il se saou/ait
souvent. Comment on peut communiquer avec un homme « paqueté » à la journée ? Les
seules fois où je suis sorti avec lui pour faire une activité, c'était quand il décidait de
nous amener à la taverne mon frère et moi. Lui, y buvait un bon coup pis après y nous
ramenait à la maison .. . c'était note sortie d'la semaine. » (Martin)
« C'est pas juste parce qu y faisait rien, y buvait aussi pas mal.» (Laura)
De même, on note la consommation d'alcool simultanément chez les deux parents. Yvan
décrit sa famille comme étant dysfonctionnelle à plusieurs égards. ll relève la dynamique
suivante:
«Le père c'était l'autorité, on n'avait pas le droit de parler parce qu y voulait pas être
dérangé. Y criait beaucoup, ma mère criait des fois aussi fort .. . elle le suivant dans ses
« brosses », moi, j 'me fermais, j'les regardais boire, c'est devenu naturelle pour moë.)
Quatre répondants nous décrivent des situations de violence dans leur famille d'origine. Bien
que plusieurs font état de vio~ence verbale et/ou psychologique, un répondant décrit la
violence physique de la part des deux parents.
«J'ai vu battre ma mère à toutes les fois que mon père rentrait saoul. J 'ai beaucoup
souffert de ca. Ça éclatait entre lui et ma mère. Elle lui rentrait dedans parce qu 'il
arrivait paqueté pis lui ille prenait pas. Alors, il la tabassait. C 'était toujours comme
ça à la maison. Moi, je fermais ma gueule, y avait rien à dire mais j'avais peur de lui, il
nous battait aussi, (. ..) vous auriez dû voir 'ca quand on mangeait à table, une claque
par la tête à un, une claque paria tête à l'autre, pis si on riait, y devenait rouge, on avait
pas le choix, je me dépêchais de m 'en aller dans ma chambre, au moins là, je pouvais
souffler. Je lisais pis je lisais des trucs de Bob Morane, j'entendais rien, (. ..)pis quand y
partait, mes frères et moi on se battait, ma mère venait en maudit, pis des fois elle nous
72
foutait des claques aux fesses, ça faisait mal. Pis mon père, quand j'étais adolescent,
j'osais même pu le regarder, je me rappelle qu'à la table quand y était là, je baissais les
yeux pour manger, des fois, y disait de pas le regarder, que je le faisais chier. » (Yvan)
À la suite de ce long extrait, Yvan pleure beaucoup. Nous devons arrêter l'enregistrement.
On ne peut rester indifférent à toute sa souffrance. Nous prenons le temps de valider toute sa
douleur. La violence est inacceptable et Yvan le sait. Chez Yvan, elle s'imprègne en lui, le
fait régresser dans ses comportements, l'enferme dans une bulle. Nous avons repris
l'enregistrement plus de 10 minutes après cet extrait.
Yvan reprend et fait un lien intelligent entre les comportements de son père et sa difficulté à
gérer sa vie.
« Moi-même, j 'avais peur de battre ma femme. J'ai une tendance à ça. C'est pas
étonnant, avec tout ce que je vous raconte, c'est vraiment pas étonnant d'avoir d'la
misère. » (Yvan)
« J'ai appris très jeune à ne rien demander, à rester tranquille; de toute façon, le père
sautait de rage si on insistait sur des affaires. Il fallait qu'ons 'range, y était pas
patient. » (Martin)
Quatre répondants ont vécu des expériences peu communes. Un répondant nous raconte le
décès accidentel de son frère lorsqu'il avait cinq ans. Il décrit cet événement comme l'ayant
marqué profondément. ·
«Au début, nous étions trois à la maison. Mais lorsque j'avais cinq ans, un de mes
frères s'est fait tuer tout juste à côté de moi. Il s'est fait passer sur le corps par un dix
roues et j'étais juste à côté de lui et ons 'apprêtait à traverser la rue. Je lui ai dit de ne
pas traverser mais il a traversé quand même ; il avait compris le contraire. Cet accident
s'est passé juste en face de chez moi(.. .) je dois ajouter que j'ai fait une dépression
après cet accident mais je me rappelle pas de la dépression, quelqu'un me l'a dit mais
je m'en rappelle plus. Moi, je n'ai aucun souvenir de ma maternelle parce qu'à la suite
de cet accident, tout est devenu noir et je ne me rappelle plus de rien pour une période
73
d'au moins six à neuf mois. Des souvenirs avant l 'âge de cinq ans j'en ai beaucoup mais
après l'accident de mon frère, pendant une période de plusieurs mois, entre cinq ans et
six ans, je me rappelle plus de rien, c 'est tout noir dans ma tête. Je me rappelle pas avec
qui j'étais, comment ça se passait (. .. ) je me suis souvent demandé à quel point j'ai été
prudent pour ne pas que ça se produise. » (Martin)
Une répondante nous décrit la mort tragique de son père. Elle rationalise toutefois
1' événement prétextant avoir été habituée à 1' absence de son père.
« Un jour, en nettoyant un fusil, il avait oublié qu'il restait une balle dedans. Cette
balle l'a attrapé et l'a tué sur le coup ( .. .) j'avais onze ans, alors je comprenais que je
ne le reverrais jamais. Ça été difficile mais je trouve que ça a bien passé. De toute
façon, on était habitué de vivre sans lui. » (Claudine)
À l'âge de l'adolescence, une répondante fréquentait un ami de cœur qui a trouvé la mort dans
un accident de voiture. Elle décrit cette relation comme ayant été importante pour elle.
«C'est mon chum qui est décédé. J'allais au Cegep dans ce temps-là, j'avais pas loin de
dix-huit ans (. ..)puis c'était comme l'amour de ma vie. Ça allait vraiment bien à tous
les côtés. Ons 'entendait super bien. Je suis sortie avec lui presque un an puis il est
mort à la suite d'un accident d'auto le 31 décembre, ça faite des fit es assez pénibles (. ..)
j'ai eu comme un down, j'avais trouvé ça ben difficile, ça m'a pris une année pour m'en
remettre.» (Myriam)
Un répondant a été victime d'abus sexuel au cours de l'enfance. Un ami dela famille venait
souvent à la maison et en a profité pour faire des attouchements à plusieurs reprises. Il dit
avoir été traumatisé par cet événement malgré le fait que son père ait confronté l'agresseur.
« Y a quelqu 'un qui venait à la maison, un ami de mon père, (. ..) un jour, ils 'est mis à
me tripoter etc 'est arrivé plusieurs fois après, (. ..)je l'ai dit à mon père, ill 'a confronté
et il n'a pu jamais recommencé. Mais moi, ça reste encore là, j'y pense encore
souvent. » (Martin)
Chapitre V
La colère et la frustration sont des sentiments bien présents chez tous nos répondants.
Plusieurs ont décrit les rivalités au sein de leur relation. Selon l'analyse que nous en
font, ces rivalités sont 1' apanage autant de traits de personnalité que de problèmes
dans la relation elle-même. Certaines études indiquent la présence de troubles
caractériels ou de personnalité, ce qui va accentuer le conflit entre les ex-conjoints
(Johnston, 1994).
souvent tristes et d'autres que ce sentiment est moins présent. Nous faisons un lien
possible avec la documentation qui spécifie une modulation dans 1' état de tristesse.
Certaines études, plus précisément celles de Berman (1981) et de Brown et al
(1980), rendent compte de cette modulation sans toutefois la mettre en rapport avec
l'adaptation postdivorce.
Cependant, il est intéressant de mentionner que trois répondants sur six étaient en
relation stable avec un conjoint ou une conjointe. Pour certains auteurs, la période de
reconstruction signifie pour l'individu de s'engager dans une nouvelle union, ce qui
est un indicateur valable de l'adaptation et du deuil résolu de leur relation passée
(Wiseman, 1975; Froiland et Hozman, 1977). Ceci contraste avec le fait que nos
répondants sont en couple mais apparemment mal adaptés même après plusieurs
années.
Les données révèlent un autre fait troublant, celui des grossesses précoces. Nous
n'avions évidemment pas retenu cette variable dans nos critères de sélection. En
général, la littérature associe la grossesse précoce à des facteurs de nature
environnementale comme 1' éducation, 1' origine ethnique, les valeurs familiales, la
pauvreté, les problèmes au niveau des compétences des parents envers l'adolescente,
la précocité des jeunes à la vie sexuelle (Grunberg et Lalonde, 1988). De même, des
problèmes de nature affective sont souvent mentionnés dans la documentation. Selon
ces écrits, l'enfant vient combler une blessure affective consécutive à des carences
relationnelles subies dans 1' enfance.
Nous avons également observé des abus physiques chez plusieurs de nos répondants
au cours de leur enfance et adolescence. Les extraits d'entrevue rapportés plus haut
78
• démontrent le paradoxe dans la perception qu'ils ont des effets que cette violence a
sur eux. Certains se sont refermés sur eux-mêmes en prétextant ne pas vouloir
ressentir ces effets. C'est justement par le verrouillage de ses sentiments que l'enfant
va peu à peu se contaminer et se détruire.
Bref, les résonances invalidantes du passé se font sentir avec acuité dans le présent, ce
qm peut expliquer les difficultés rencontrées dans la relation postdivorce. Les
mécanismes approche/retrait bien présents chez nos répondants renforcent certaines
études que nous avons consultées. L'exercice de coparentalité s'exerce ici au
détriment de 1' existence de 1' ex et du bien-être de 1' enfant. Pour bien comprendre,
l'hostilité générée par la perte de l'ex prend des proportions démesurées; l'enfant est
pris en otage et finit par participer de façon inconsciente aux conflits. Chez nos
répondants, on dénote tout autant des carences par absence de figure aimante, stable et
équilibrée que par des carences par distorsions consécutives à un passé de
négligence, de violence et de comportements parentales aliénants (Ajuriaguerra,
1984).
•
plan d'aménagement ressemble davantage à un« copier/coller», une sorte de «prêt-
79
à-porter» qui fait mention très brièvement du problème de dépendance sans élaborer
d'assisses confortables d'intervention.
S'il en est ainsi, nous allons demeurer un pied dans la marge. Si nous ne pouvons
prescrire de programme de médiation aux personnes dont les relations sont fortement
enchevêtrées, tel qu'il est mentionné dans le tableau II, que peut-on leur offrir
d'autres? La médiation peut encore évoluer puisque c'est une approche relativement
Jeune.
• Propositions d'intervention
• Des recherches sur 1' articulation de programmes et sur 1' évaluation de leur
efficacité s'imposent aussi.
• Nous devons également poursuivre les recherches sur les effets de mauvaises
pratiques parentales, principalement lorsque les problèmes sont multiples. Les
antécédents familiaux ainsi que les processus familiaux méritent d'être
examinés plus en profondeur. Ceci pourrait encourager l'élaboration de
programmes visant des pratiques parentales positives et la participation des
parents à des activités d'apprentissage .
•
82
Conclusion
La méthodologie qualitative à laquelle nous avons souscrit a produit ses fruits. Selon
l'approche constructiviste, l'analyse de contenu du discours des répondants nous en
apprend davantage sur la problématique de la séparation et du divorce fortement
conflictuels. Toutefois, vu le nombre restreint de sujets, on ne peut rendre
généralisables les résultats des données.
autour duquel s'est construite une réputation nationale de venir en aide aux familles
très conflictuelles n'est demeuré que conceptuel, du moins pour l'instant. Quoiqu'il
en soit, il devient urgent de cibler des combinaisons optimums d'interventions en
prenant en compte davantage les caractéristiques personnelles et l'histoire sociale de
l'individu. Les recherches manquent à ce sujet.
Suite à notre étude, nous faisons le constat qu'il y a encore beaucoup à faire. En
refermant 1' ouvrage, nous espérons que les travailleuses sociales et les travailleurs
sociaux pourront en prolonger le tracé.
84
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Annexe A
Schéma d'entretien
THÈMES À L'ÉTUDE
Adaptation, deuil, attachement,
LES ÉTAPES
Les antécédents familiaux
La séparation ou le divorce
La situation actuelle
Objectif:
Recueillir le plus de faits possibles sur sa vie, et avant et après la séparation : son
sentiment d'être, ses interactions.
Sentiment d'être :
Ses interactions
FORMULE DE CONSENTEMENT
Par la présente, il est entendu que les informations fournies serviront uniquement
aux fins de la recherche et la chercheure rn' a informé des résultats bénéfiques
possibles de 1' étude.
Je comprends que tous les renseignements que je fournirai sur moi et ma famille
lors de la tenue des entrevues seront gardés de façon confidentielle dans un lieu sûr
et ne pourront être divulgués à qui que ce soit :
-les renseignements ne seront utilisés que par la chercheure
-les vrais noms seront remplacés par des codes au cours de la transcription des
données et des homonymes seront attribués lors de la rédaction du document pour
en faciliter la lecture
-je recevrai, à ma demande, une copie des résultats de la recherche
Je comprends que tous les renseignements que j'aurai transmis seront détruits à la
fin de l'étude.
Madame, Monsieur,
En tant que travailleuse sociale, mon travail m'a amenée à œuvrer dans une Maison de
la Famille de la région. J'ai donc été en contact avec la problématique du SAP et je
compte réaliser mon projet de maîtrise sur ce sujet. L'objectif général de la recherche,
bien que préliminaire, s'articule autour des thèmes de 1' adaptation, du deuil et du
processus de l'attachement consécutif à une séparation ou à un divorce.
Je vous remercie de l'intérêt que vous porterez à ma demande en espérant une réponse
favorable de votre part.
Céline Caron
Étudiante à la maîtrise