Lfa 193 0013-2
Lfa 193 0013-2
quel-s genre-s ?
Sigolène Couchot-Schiex
Dans Le français aujourd'hui 2016/2 (N° 193), pages 13 à 24
Éditions Armand Colin
ISSN 0184-7732
ISBN 9782200930486
DOI 10.3917/lfa.193.0013
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quotidiens comme dans nos pensées ordinaires. Il faut alors admettre que © Armand Colin | Téléchargé le 17/01/2024 sur [Link] (IP: [Link])
penser la réalité sociale avec le genre déstabilise, car conduit à trouver une
voie alternative pour comprendre la réalité sociale, en adoptant un autre
point de vue. C’est avec cette perspective qu’est écrite cette tentative de
synthèse des travaux de recherche du champ scientifique français d’études
sur le genre. Ce champ scientifique n’est pas indépendant d’autres champs
préexistants dans d’autres espaces ou hérités d’une structuration scientifique
nationale antérieure et de ses marqueurs théoriques. Le fil de présentation
partira des études sur l’individu, puis donnera à voir leur déploiement
dans l’espace social y compris scolaire et abordera enfin, plus étroitement,
l’acte d’enseignement pour ce qui concerne notamment la transmission des
savoirs.
rticle on line
Le Français aujourd’hui n° 193, « Genre et enseignement »
sexe, les sexualités. En 1955, J. Money s’est saisi le premier du terme de genre
pour dépasser la catégorisation binaire de sexe. Au-delà de la différenciation
des organes génitaux (considérant notamment leur configuration externe),
J. Money propose d’intégrer sous la terminologie de « rôle de genre » les
autres manifestations morphologiques ou comportementales, offrant par
le concept de genre la possibilité théorique de dépasser la catégorisation
des sexes mâle/femelle. Cette terminologie ouvre la possibilité de penser
également le désir sexuel entre personnes de même sexe, en s’écartant de la
déviance ou de l’anormalité s’opposant alors aux courants médicaux et de
santé. C’est dans ce sens que, se saisissant du concept, E. Hooker, forgea
l’« identité de genre » comme la possibilité de s’inscrire soi-même dans l’une
des catégories de sexe, ou même d’envisager une identité plus ambivalente.
En 1974, une application de ces questionnements fondamentaux amène
S.L. Bem (1981) à élaborer une théorie du « schéma de genre » en concevant
un questionnaire visant à mettre en évidence le caractère androgyne de
l’individu remettant en cause la dichotomie habituelle de la bipolarité
féminin/masculin.
Très rapidement, en Amérique du Nord, le concept de genre dépasse la
seule identité individuelle et catégorielle et est utilisé pour montrer les liens
qui relient l’identité individuelle à l’espace social. En 1972, la sociologue
A. Oakley publie un ouvrage considéré comme fondateur1 dans lequel
elle souligne la différence entre le « sexe biologique » et le « sexe social »
élargissant la perspective du naturel au culturel, générant une opposition
entre sexe et genre, et effectuant de manière secondaire une attribution de
chaque notion à l’une des catégories nature/culture. Cette opposition est
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aujourd’hui remise en question par tout un pan de travaux qui interrogent © Armand Colin | Téléchargé le 17/01/2024 sur [Link] (IP: [Link])
les tensions entre ces deux catégories pour tenter de saisir l’entrelacs de leurs
liens et interactions (Cyrino 2014 ; Peyre et Wiels 2015). Ces recherches
montrent comment, à partir de l’assignation à l’une des catégories de sexe,
les corps se transforment et se donnent à voir dans l’espace social de manière
différenciée, donnant à croire que la différence est issue de l’essence de la
catégorie, désignée par des traits qui lui seraient inhérents.
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Des recherches en éducation, formation, didactique : de quel-s genre-s ?
pouvoir. Les travaux sur le genre se développent sur le territoire français © Armand Colin | Téléchargé le 17/01/2024 sur [Link] (IP: [Link])
pour constituer un champ académique depuis les années 20003 , un champ
qui se structure par des réseaux de recherche institutionnels, associatifs,
des publications, des formations4 . Ils portent en eux des tensions, des
controverses, une pluralité de points de vue. Initié dans certaines disciplines
comme la sociologie du sport (Bandy 2014), le recours au concept de genre
comme catégorie analytique et son épistémologie sont encore à construire et
appellent de futurs travaux et des perspectives qui se renouvèlent. Le genre
entre également dans le vocabulaire médiatique et de la société civile au
moment des polémiques à propos de la loi pour le mariage pour tous en
2. Les Cahiers du Gedisst qui avaient pour vocation de diffuser les travaux du Groupe
d’études sur la division sociale et sexuelle du travail ont pris la dénomination Les Cahiers
du genre en 1992. En 1999, la revue Travail, genre et société est créée par le groupement de
recherche Marché du travail et genre en Europe. En 1995 des historiennes éditent la revue
CLIO. Femmes, genre, histoire.
3. Se reporter à ce propos au rapport Égalité entre les femmes et les hommes. Orientations
stratégiques pour les recherches sur le genre, publié en 2012, ou au livre blanc de l’ANEF, Le
Genre dans l’enseignement supérieur et la recherche, publié en 2014.
4. Par exemple en éducation, depuis la Loi de Refondation de l’école, 2013.
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5. C’est ce que montre par exemple l’étude longitudinale réalisée en Éducation physique et
sportive (EPS) sur l’habillage de la tâche (Couchot-Schiex 2013) ou celle sur les effets de la
lecture d’albums contre-stéréotypés (Morin-Messabel et Ferrière 2013).
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Des recherches en éducation, formation, didactique : de quel-s genre-s ?
2013) : ranger son prénom dans l’une des deux colonnes en arrivant en
classe, passer aux toilettes avec les autres enfants de leur groupe de sexe, à
faire la ronde en alternant une petite fille, un petit garçon... Ce faisant, les
enfants apprennent à rester dans le cadre imparti de leur catégorie sexuée
et à endosser le rôle social en adéquation avec leur identité de sexe, à se
comporter comme de futures femmes ou de futurs hommes. Or, dans
notre culture, comme dans une large part de la culture nord-occidentale, le
masculin l’emporte sur le féminin dans les corps, dans les esprits, dans le
choix des règles régissant notre langue (Viennot 2014).
récurrents, à court ou plus long terme, sur le développement de l’enfant, © Armand Colin | Téléchargé le 17/01/2024 sur [Link] (IP: [Link])
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Le Français aujourd’hui n° 193, « Genre et enseignement »
Les savoirs ne sont pas sexués, mais pour autant ils sont souvent connotés
comme étant davantage appropriés aux filles (langues, français, arts) ou aux
garçons (mathématiques, sciences, EPS). Cette connotation s’appuie sur
les stéréotypes de sexe. Les contenus d’enseignement ne sont pas sexués,
mais ils véhiculent l’empreinte du masculin provenant, pour partie, de leur
construction historique et, pour partie, du point de vue général adopté qui
relève du masculin. En effet, les savoirs ont été historiquement organisés par
des hommes, pour des hommes et ce principe se retrouve dans la sélection
(les programmes) et le traitement des contenus, dans les supports de savoir
(manuels scolaires, ouvrages, énoncés de problèmes ou d’exercice). Dès les
années 1990, des recherches ont questionné les savoirs (Mosconi 1994)
et les modalités de leur transmission sous l’angle du genre en s’attachant
en particulier aux supports utilisés : quel accès, quelle représentation des
savoirs disciplinaires offrent-ils mais aussi quelles conceptions véhiculées
quant à l’individu et à sa place dans la société ? Il est largement admis,
grâce aux résultats de la recherche, que les femmes et les hommes ne sont
pas également représentés dans nombre de supports scolaires : les femmes
sont beaucoup moins visibles que les hommes dans les manuels scolaires
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Des recherches en éducation, formation, didactique : de quel-s genre-s ?
actions à visée didactique qui ont cours pendant la classe jouent un rôle © Armand Colin | Téléchargé le 17/01/2024 sur [Link] (IP: [Link])
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Le Français aujourd’hui n° 193, « Genre et enseignement »
Sigolène COUCHOT-SCHIEX
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Des recherches en éducation, formation, didactique : de quel-s genre-s ?
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