Arrêts Clés Droit Administratif
Arrêts Clés Droit Administratif
L'affaire Blanco trouve son origine dans un incident survenu en 1872, où la jeune Agnès Blanco
fut gravement blessée par un wagonnet d'une manufacture de tabacs de l'État à Bordeaux. Son
père, M. Blanco, saisit les tribunaux judiciaires pour engager la responsabilité civile de l'État,
s'appuyant sur les articles 1382 à 1384 du Code civil. Cependant, le préfet de la Gironde
souleva une exception d'incompétence, arguant que les litiges impliquant les services publics
de l'État relevaient d'une juridiction distincte, celle de l'ordre administratif. Ce conflit de
compétence fut alors porté devant le Tribunal des Conflits, l'instance suprême chargée de
trancher les questions de répartition des compétences entre les ordres judiciaire et administratif.
La question juridique centrale était donc de savoir quel ordre de juridiction était compétent pour
statuer sur une action en responsabilité dirigée contre l'État pour des dommages causés par le
fonctionnement d'un service public.
La décision du Tribunal des Conflits du 8 février 1873, connue sous le nom d'arrêt Blanco, fut
révolutionnaire à plusieurs égards :
1. Fin de l'Irresponsabilité de l'État : L'arrêt Blanco mit un terme définitif au principe
d'irresponsabilité absolue de l'État pour les actes relevant de sa puissance publique. Il
affirma sans équivoque que l'État pouvait être tenu responsable des dommages causés
par ses services publics, constituant ainsi un tournant majeur dans la doctrine juridique.
2. Compétence Exclusive du Juge Administratif : Le Tribunal des Conflits déclara la
compétence exclusive de la juridiction administrative pour connaître des actions en
responsabilité contre l'État dans le cadre des services publics. Cette décision délimita
clairement les frontières juridictionnelles, attribuant au juge administratif le monopole de
la connaissance des litiges de cette nature.
3. Spécificité et Autonomie du Droit Administratif : L'arrêt Blanco établit que la
responsabilité de l'État ne saurait être régie par les règles du Code civil, mais par des
"règles spéciales" distinctes et propres au droit administratif. Cette proclamation consacra
l'autonomie du droit administratif en tant que branche autonome du droit public, distincte
du droit privé.
4. Liaison de la Compétence et du Fond : L'arrêt Blanco posa le principe fondamental de
la "liaison de la compétence et du fond", signifiant que la juridiction compétente (le juge
administratif) est intrinsèquement liée à la nature du droit applicable (le droit
administratif). Ce lien renforça la cohérence et la singularité du système juridique
administratif.
5. Nature Prétorienne du Droit Administratif : La décision illustre de manière éloquente le
caractère "prétorien" (élaboré par le juge) du droit administratif français, soulignant le rôle
crucial des décisions de justice, plutôt que des actes législatifs, dans la formation de ses
principes fondamentaux.
6. Critère du Service Public : Bien que ce critère ne soit plus absolu aujourd'hui, l'arrêt
posa également le service public comme le critère principal pour déterminer l'application
du droit administratif et la compétence de la juridiction administrative.
La portée de l'arrêt Blanco va au-delà de la simple résolution d'un conflit de compétence ; il a
fondamentalement structuré le système juridique français en consolidant le dualisme entre le
droit public et le droit privé, et entre les ordres juridictionnels administratif et judiciaire. Cette
décision a créé un ordre juridique distinct pour l'administration, justifié par la nature unique du
service public et les prérogatives inhérentes à la puissance publique. Pour les praticiens du
droit en France, ce dualisme implique la nécessité de maîtriser deux ensembles de règles et
deux hiérarchies judiciaires distinctes lorsqu'ils traitent avec toute entité liée à l'État. Cela
signifie que l'État, lorsqu'il agit en tant que puissance publique, opère selon une logique
juridique différente de celle des entités privées. Ce cadre distinct influence la stratégie juridique,
les recours disponibles et la conceptualisation même des droits et obligations dans les
interactions avec les autorités publiques. Cela explique également l'autorité considérable du
Conseil d'État dans l'élaboration du droit administratif, car il ne se contente pas d'interpréter le
droit, mais crée activement les règles fondamentales d'une branche entière du droit.
Ce principe fondamental de l'arrêt Blanco est également lié à la notion de "privilèges de
l'administration" et de "sujétions". Le support de cours décrit le droit administratif comme un
"droit de prérogatives de puissance publique", accordant à l'administration des droits
importants, comme la modification unilatérale des contrats, mais aussi comme un "droit de
sujétions de puissance publique", lui imposant des limites strictes, telles que des procédures
contractuelles rigoureuses. L'établissement de "règles spéciales" pour l'administration par l'arrêt
Blanco reconnaît implicitement ces pouvoirs et contraintes uniques. La nécessité de ces règles
spéciales découle précisément du fait que l'administration détient des pouvoirs que les entités
privées n'ont pas, et qu'en conséquence, elle doit être soumise à des contraintes spécifiques
pour équilibrer ces pouvoirs dans l'intérêt de l'équité et de la légalité. L'arrêt Blanco, en libérant
la responsabilité administrative des contraintes du droit civil, a permis le développement de ces
règles spécifiques, adaptées à la mission unique de l'administration de servir l'intérêt général.
Cette tension inhérente entre les prérogatives administratives et les sujétions est un thème
récurrent et essentiel du droit administratif, où des concepts tels que le "privilège du préalable"
(le pouvoir de prendre des décisions immédiatement exécutoires sans recours judiciaire
préalable) et le "privilège de l'exécution d'office" (le pouvoir d'exécuter directement les décisions
administratives, par la contrainte si nécessaire) sont des manifestations directes de ces
prérogatives, toujours contrebalancées par la possibilité du contrôle juridictionnel et le principe
de responsabilité.
Principe Général
La distinction entre la "faute de service" et la "faute personnelle" est cruciale pour l'engagement
de la responsabilité. La faute de service est imputable à l'administration elle-même, révélant
une défaillance dans le fonctionnement du service public. Elle "révèle un administrateur plus ou
moins sujet à erreur". En revanche, la faute personnelle est attribuée à l'agent individuel,
reflétant ses faiblesses, ses passions ou son imprudence. Une faute personnelle peut être
commise en dehors du service ou "dans le service", auquel cas elle est qualifiée de "faute
détachable". Les critères pour qualifier une faute de détachable incluent la poursuite d'un intérêt
personnel, une mauvaise intention, ou une faute d'une gravité particulière.
Historiquement, la faute de service engageait la responsabilité de l'administration sur le
fondement du droit public, tandis que la faute personnelle de l'agent relevait du droit privé.
Cependant, pour garantir une indemnisation effective des victimes, qui risquaient de se
retrouver face à des agents insolvables, le principe du "cumul de responsabilités" a été
développé. Ce mécanisme permet d'engager la responsabilité de l'administration même lorsque
le dommage résulte d'une faute personnelle, notamment en cas de cumul de fautes (faute de
service et faute personnelle) ou lorsque la faute personnelle a été commise avec les moyens du
service ou dans le service. Ce cumul offre à la victime un "droit d'option", lui permettant de
poursuivre soit l'administration, soit l'agent pour obtenir une réparation intégrale.
L'arrêt Laruelle (CE, Ass., 28 juillet 1951) est une décision emblématique dans ce contexte. Il a
consacré le droit de l'administration à exercer une "action récursoire" contre l'agent ayant
commis la faute personnelle. Cela signifie que si l'administration a indemnisé la victime pour un
dommage causé par la faute personnelle d'un agent, elle peut ensuite se retourner contre cet
agent pour obtenir le remboursement de la part de responsabilité qui lui incombe. Ce
mécanisme assure que l'administration ne supporte pas l'intégralité du fardeau financier lorsque
la faute personnelle d'un agent est en cause.
Ce système de "cumul de responsabilités" et d'"action récursoire" est conçu pour garantir
l'indemnisation des victimes tout en assurant une forme de reddition de comptes interne. Si les
agents savaient que l'administration prendrait toujours en charge l'intégralité du coût financier
de leurs fautes personnelles, l'incitation à agir avec diligence et responsabilité serait moindre.
La possibilité pour l'administration de demander un remboursement à l'agent pour les
dommages causés par sa faute personnelle garantit que la charge financière repose, au moins
en partie, sur la partie directement responsable de la faute. Ce mécanisme favorise la discipline
interne et la conduite responsable au sein de la fonction publique, tout en soulignant la
personnalité juridique complexe de l'État, qui peut à la fois être responsable envers ses citoyens
et exiger des comptes de son personnel, contribuant ainsi à l'équilibre financier du budget
public.
Le droit administratif a connu une évolution significative concernant le degré de faute requis
pour engager la responsabilité de l'administration.
1. Règle Générale : En principe, la responsabilité de l'administration est désormais
généralement engagée sur la base d'une "faute simple", c'est-à-dire un degré de
négligence moins sévère est suffisant. Cette règle s'applique notamment aux activités de
police administrative.
2. Exigence de la "Faute Lourde" : Historiquement, et encore dans certains domaines
spécifiques et complexes, une "faute lourde" (faute d'une "particulière gravité") était
exigée pour engager la responsabilité. Ce standard plus élevé est toujours appliqué
lorsque les services présentent des "difficultés particulières de fonctionnement". Des
exemples où la faute lourde est encore généralement requise incluent les activités de
contrôle et de tutelle (par exemple, le contrôle de légalité des actes des collectivités
territoriales, la tutelle sur les établissements publics et les collectivités territoriales). Elle
est également généralement exigée pour engager la responsabilité de la juridiction
administrative elle-même.
3. L'Arrêt Époux V (CE, 10 avril 1992) : Cette décision a marqué un tournant majeur dans
l'application de l'exigence de faute. Pour la première fois, le Conseil d'État a jugé qu'une
"faute simple" était suffisante pour engager la responsabilité de l'État dans le secteur
hospitalier. Cet arrêt a considérablement allégé le fardeau de la preuve pour les victimes
d'erreurs médicales dans les hôpitaux publics et a été par la suite étendu à d'autres
domaines.
4. L'Arrêt Magiera (CE, Ass., 28 juin 2002, Ministre de la justice c./ Magiera) : Cet arrêt
a précisé l'exigence de faute pour la responsabilité de la juridiction administrative
elle-même. Alors qu'une faute lourde est généralement requise, l'arrêt Magiera a clarifié
qu'une "faute simple" est suffisante lorsque le préjudice résulte de la "durée excessive
d'une procédure" judiciaire. Cette décision garantit la responsabilité pour les retards de
procédure qui causent un préjudice aux justiciables.
5. Présomption de Faute : Dans certains cas spécifiques, le juge administratif applique une
"présomption de faute". Cela inverse la charge de la preuve, exigeant de l'administration
qu'elle démontre que le dommage subi par la victime ne résulte pas de sa faute. Des
exemples incluent les dommages causés aux usagers des ouvrages publics (où il existe
une présomption de "défaut d'entretien normal de l'ouvrage public") et les dommages
résultant d'actes médicaux courants dans les hôpitaux publics.
L'évolution de la "faute lourde" à la "faute simple", illustrée par des arrêts comme Époux V et
Magiera, ainsi que l'application de la "présomption de faute", révèlent une tendance judiciaire
claire visant à faciliter l'indemnisation des victimes. Cependant, le maintien de l'exigence de la
"faute lourde" dans certains domaines administratifs spécifiques et complexes, tels que les
fonctions de contrôle et de tutelle ou la responsabilité de la juridiction administrative elle-même,
indique une stratégie judiciaire délibérée. Le juge ne réduit pas indistinctement le seuil de
responsabilité. Au contraire, un seuil plus élevé est maintenu lorsque les actions de
l'administration sont intrinsèquement complexes, impliquent des enjeux importants, ou
lorsqu'une facilité excessive à engager la responsabilité pourrait entraver indûment des
fonctions publiques essentielles (par exemple, la supervision d'une collectivité locale par un
préfet ou le bon fonctionnement du système judiciaire). Cette approche révèle une démarche
judiciaire sophistiquée et pragmatique. Le juge administratif cherche à renforcer la protection
des citoyens en allégeant le fardeau de la preuve pour les victimes dans la plupart des
scénarios, en particulier ceux impliquant une interaction directe avec les services publics
(comme les hôpitaux ou les infrastructures publiques). Parallèlement, le pouvoir judiciaire
reconnaît les contraintes opérationnelles uniques et les missions d'intérêt public de certaines
fonctions administratives. Un seuil de faute plus bas dans ces domaines spécifiques pourrait
entraîner des litiges excessifs, paralyser l'action publique nécessaire ou saper l'autorité des
mécanismes de contrôle cruciaux. Cela démontre un affinement continu du régime de
responsabilité pour trouver un équilibre délicat entre les droits individuels et le fonctionnement
efficace et sans entrave de l'État.
Principe Général
La responsabilité de l'administration peut être engagée "sans que celle-ci ait commis de faute".
Ce régime de responsabilité sans faute est particulièrement "favorable aux victimes", car il leur
suffit de prouver un lien de causalité direct entre l'activité administrative et le préjudice subi. Ce
type de responsabilité intervient principalement dans deux grandes hypothèses : lorsqu'un
"risque créé par l'administration" se matérialise, ou lorsqu'il y a "rupture de l'égalité devant les
charges publiques".
Ce principe s'applique lorsque l'administration, dans l'exercice normal et légal de ses activités,
crée un risque inhérent pour les individus, et que ce risque se réalise, causant un dommage,
même en l'absence de toute faute de sa part. Ce concept a été initialement reconnu pour les
"collaborateurs du service public" et les "dommages des travaux publics", et a depuis été
étendu aux dommages causés par des "choses et activités dangereuses".
L'arrêt Cames est une décision fondatrice en matière de responsabilité sans faute. M. Cames,
ouvrier à l'arsenal de Tarbes, fut gravement blessé à la main par un éclat de métal projeté par
un marteau-pilon. Il est crucial de noter qu'aucune faute ne pouvait être reprochée ni à M.
Cames ni à l'État, son employeur. Malgré l'absence de faute, le Conseil d'État accorda à M.
Cames une indemnité accrue, établissant ainsi le principe de la responsabilité sans faute pour
"risque professionnel". Cette décision pionnière reconnut la responsabilité de l'État lorsque
l'action publique expose un tiers à un "risque spécifique". L'arrêt Cames est considéré comme
l'un des piliers de la responsabilité administrative sans faute, aux côtés du principe de rupture
d'égalité devant les charges publiques.
Le principe établi par Cames fut ensuite étendu à d'autres catégories de risques, notamment les
dommages causés par des "choses dangereuses" (comme les explosifs et les armes à feu
utilisées par les forces de police) et des "activités dangereuses" (telles que certaines méthodes
de rééducation libérales dans les institutions). Il s'applique également aux "dommages de
travaux publics causés aux tiers", où l'entité publique est responsable des préjudices résultant
de la construction ou de la présence d'ouvrages publics, indépendamment de toute faute.
3. L'Arrêt GIE Axa Courtage (CE S., 11 fév. 2005) : Responsabilité pour les Mineurs Sous Garde de l'État
Cet arrêt concerne la responsabilité de l'État pour les dommages causés par des mineurs
placés sous sa "garde", en particulier ceux qui se trouvent dans des institutions éducatives
spécialisées. Le Conseil d'État a établi un régime de responsabilité sans faute pour l'État, fondé
sur la notion de "garde", pour les dommages causés par des mineurs en danger placés dans
des établissements publics. Cette décision a créé une nouvelle catégorie de responsabilité sans
faute, contribuant à l'unification des régimes de responsabilité pour les mineurs pris en charge
par l'État. Cette responsabilité est stricte et ne peut être atténuée ou supprimée qu'en cas de
force majeure ou de faute imputable à la victime. Il est à noter que cette responsabilité
s'applique même si les mesures d'assistance éducative ne créent pas intrinsèquement un
"risque spécial de dommage", leur objectif étant précisément de soustraire le mineur aux
environnements dangereux.
Le concept de "socialisation du risque" est une force motrice sous-jacente à la responsabilité
sans faute fondée sur le risque. Cela implique que lorsque l'action publique, même menée sans
faute, crée un danger spécifique ou impose un fardeau disproportionné à des individus dans
l'intérêt général, le coût de ce risque ne doit pas être supporté uniquement par la victime, mais
par la collectivité (l'État). Cette approche est manifeste dans l'arrêt Cames (risque
professionnel) , Bianchi (aléa thérapeutique) , et GIE Axa Courtage (garde des mineurs
dangereux). Ce passage d'un modèle de responsabilité individuelle fondée sur la faute à une
responsabilité collective pour les dangers inhérents au service public représente une évolution
profonde de la pensée juridique. Cette tendance reflète une compréhension moderne du service
public, où l'État, en entreprenant des activités pour le bien commun, assume implicitement un
certain niveau de responsabilité pour les conséquences négatives inévitables, même en
l'absence de négligence. Cela va au-delà d'un modèle purement punitif de responsabilité pour
adopter une approche plus compensatoire et solidaire, visant à garantir qu'aucun individu ne
soit indûment appauvri par les actions légitimes, mais intrinsèquement risquées, de l'État. Cela
incite également l'administration à améliorer ses stratégies de gestion et de prévention des
risques, car le fardeau financier de ces risques retombe finalement sur les deniers publics,
favorisant une approche plus proactive en matière de sécurité et de bien-être publics.
Cette forme de responsabilité sans faute s'applique lorsqu'un acte administratif, une loi ou une
convention internationale, bien que légalement valable et servant l'intérêt général, cause un
"préjudice spécial et anormal d'une certaine gravité" à un individu. La justification sous-jacente
est qu'un tel fardeau disproportionné sur un individu ou un groupe spécifique rompt le principe
fondamental d'égalité des citoyens devant les charges publiques.
2. L'Arrêt Société « La Fleurette » (CE, 14 janvier 1938) : Responsabilité de l'État du Fait des Lois
3. L'Arrêt Mme Saleh (CE, Sect., 14 octobre 2011) : Responsabilité de l'État du Fait de la Coutume
Internationale
L'affaire Mme Saleh concerne une employée de l'ambassade du Koweït en France, licenciée
sans paiement intégral de ses heures travaillées ni indemnités de licenciement. Malgré une
décision de justice française favorable à l'employée, l'exécution fut impossible en raison de
l'immunité d'exécution de l'ambassade, un principe découlant du droit international coutumier.
Dans l'arrêt Mme Saleh, le Conseil d'État a étendu le principe de la responsabilité sans faute
fondée sur la rupture d'égalité devant les charges publiques aux dommages causés par
l'application du droit international coutumier. Cette décision s'inscrit dans la continuité de la
jurisprudence établie pour les lois (La Fleurette) et les conventions internationales. Cette
décision est significative car elle confirme la volonté croissante du juge administratif de prendre
en compte et d'appliquer le droit international, y compris le droit coutumier, en matière de
responsabilité de l'État. Le préjudice doit être "certain". Elle reflète une tendance plus large
d'intégration des normes juridiques internationales dans l'ordre juridique interne et de
responsabilisation de l'État pour leurs conséquences.
Le principe de "l'égalité devant les charges publiques" constitue une sauvegarde de niveau
quasi-constitutionnel contre les fardeaux disproportionnés. Ce principe s'applique même lorsque
l'acte administratif (Couitéas) , la loi (La Fleurette) , ou la coutume internationale (Mme Saleh)
est parfaitement légal et entrepris dans l'intérêt public. L'élément critique est que le dommage
causé est "spécial et anormal" , ce qui signifie qu'il affecte de manière disproportionnée un
individu ou un groupe spécifique, violant ainsi le principe fondamental selon lequel tous les
citoyens doivent supporter les charges publiques de manière égale. Cela élève le principe
d'égalité au rang de principe fondamental de la responsabilité administrative, agissant comme
un contrôle crucial sur le pouvoir autrement absolu des branches législative et exécutive. Cette
protection constitutionnelle empêche l'État d'atteindre le bien public au détriment d'un fardeau
injuste pour quelques individus. Cela signifie que même des actions gouvernementales
légitimes et nécessaires (comme le refus du concours de la force publique pour des raisons
d'ordre public, ou l'adoption d'une loi pour la santé publique) peuvent entraîner une
indemnisation si leurs conséquences sont trop graves et concentrées sur un nombre limité de
citoyens. Cela renforce le concept d'un "État de droit" où même la souveraineté législative est
tempérée par des principes fondamentaux d'équité et d'égalité, garantissant que l'intérêt
collectif ne l'emporte pas complètement sur les droits individuels sans compensation
appropriée.
L'évolution jurisprudentielle, de l'arrêt Couitéas (concernant une décision administrative
individuelle) à La Fleurette (abordant les conséquences des lois) et ensuite à Mme Saleh
(étendant la responsabilité à la coutume internationale) , révèle une tendance claire et
constante. Le juge administratif est de plus en plus enclin à tenir l'État responsable non
seulement de ses actions exécutives mais aussi des conséquences imprévues ou
disproportionnées de ses actes normatifs, y compris ceux qui proviennent des sphères
législative et même internationale. Cela est particulièrement frappant compte tenu de la doctrine
historique de l'immunité législative. L'affaire La Fleurette était "révolutionnaire" précisément
parce qu'elle a percé cette immunité de longue date. L'affaire Mme Saleh a ensuite étendu ce
principe à une source de droit encore plus abstraite, la coutume internationale, que le Conseil
d'État avait historiquement montré une réticence à privilégier par rapport au droit interne. Cela
signifie une évolution profonde du concept de responsabilité de l'État. Cela suggère un
mouvement vers une vision plus holistique de la responsabilité de l'État, où l'État est considéré
comme une entité singulière dont les diverses manifestations (exécutive, législative et
engagement international) peuvent toutes générer une responsabilité si elles causent un
préjudice disproportionné aux individus. Cela met également en évidence l'influence croissante
du droit international et des principes des droits de l'homme sur le droit administratif interne,
obligeant l'État à indemniser les dommages collatéraux de ses engagements juridiques et
politiques plus larges. Cette expansion renforce davantage la protection des droits individuels
contre la force potentiellement écrasante de l'intérêt collectif, renforçant l'engagement de la
France envers les principes d'un "État de droit" dans un paysage juridique de plus en plus
interconnecté.