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Waliyu KARIMU
Sujet de la thèse :
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire.
Analyse de deux décennies de tentatives de
professionnalisation des quotidiens
ivoiriens depuis 1990
Waliyu KARIMU
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Citation
« Qui n’a pas vu route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute
vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance. L’espérance est une
détermination héroïque de l’âme, et sa plus haute forme est le désespoir
surmonté »
Georges Bernanos
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Avertissement
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Dédicace
A mes enfants
A la mémoire de mon ami et frère Lamine Sanogo, repose en paix.
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Remerciements
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Résumé
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Abstract
This thesis presents and questions the various policies aimed at professionalizing
the 1990 Ivorian written press thanks to the "spring of the press". Indeed, from
that date on, many private titles were born and developed over the years. This
multiplication of mainly private newspapers very quickly raises the problem of
compliance with ethics and ethical rules. Poor journalistic practices are
multiplying and are likely to undermine social cohesion, in a deleterious
sociopolitical context.
With the introduction of the first law on the legal regime of the press in Côte
d'Ivoire in 1991, many other measures have been implemented. They all aim to
achieve the main objective mentioned above. Both on the government side and
professional groups of journalists supported by non-governmental organizations,
it became essential to mobilize in order to help journalists to become aware of
their responsibility in society and to perfect their practice according to norms
local.
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Principales Abréviations
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Sommaire
Introduction générale ..................................................... 18
I. Justifications et intérêts du sujet .................................... 18
II. Cadre théorique ........................................................... 27
III. Problématiques et hypothèses ....................................... 34
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Introduction générale
Dans cette étude, nous ne nous attarderons pas sur la contribution de la presse à
l’évolution de la démocratie en Côte d’Ivoire. C’est plutôt leur usage comme
instrument de violence verbale, leur engagement dans les rivalités politiques et les
moyens mis en œuvre aussi bien par l’État que les organisations professionnelles
pour obtenir de ces journaux une production acceptable, qui nous préoccupent.
Depuis 1990, en effet, date à laquelle on a assisté au « printemps de la presse » -
ce phénomène marqué par une profusion impressionnante de journaux privés- les
contenus aux tons particulièrement acerbes sont presque devenus la norme. Dans
sa thèse portant sur « La typologie des médias dans les pays en développement : le
cas de la Côte d'Ivoire », Gilbert Toppe écrit à ce sujet : « En parcourant des
journaux qui paraissent à Abidjan, on est frappé par le ton très partisan de certains
articles qui sont rarement informatifs, relevant plus du commentaire incendiaire
que d’une analyse lucide et objective des faits ».1 Outre ces aspects, il y a aussi le
1
TOPPE, G. (2010). La typologie des médias dans les pays en développement : le cas de la Côte
d'Ivoire, Thèse de doctorat : Sciences de l’Information et de la Communication. Paris : Université
Paris 2, p.375.
18
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fait que la prédominance des sujets politiques fait partie des traits caractéristiques
de cette presse de même que ses accointances avec les politiques. Lori-Anne
Théroux Bénoni et Aghi Bahi le confirment et résument ainsi en quelques mots, la
nature de cette presse ivoirienne : « En Côte d’Ivoire, les médias sont perçus
comme des moyens de conquête du pouvoir et comme des instruments pour s’y
maintenir ».2 Cette orientation éditoriale foncièrement partisane qui constitue une
sorte d’identité discursive assumée par la presse ivoirienne n’a pas échappé à
l’analyse de Claudine Vidal. Elle estime que « durant la décennie 90, les médias
ivoiriens ont devancé la tendance à pratiquer la politique comme une bataille
devant aboutir à la reddition totale de l’adversaire. Certes, il ne s’agissait que de
brutalités verbales, cependant cette presse est influente dans les villes. Les
accusations les plus outrancières, les manchettes les plus violentes étaient reprises
et commentées par les lecteurs ».3
Depuis les années 1990, la vie des médias ivoiriens est rythmée et profondément
marquée par un contexte sociopolitique en perpétuelle bouillonnement. Nous
pouvons scinder la chronologie de cette évolution en quatre grandes périodes. Les
années 1990 à 1995, correspondent à l’aube de l'ère multipartite au cours de
laquelle les journaux sont fortement mobilisés pour relayer les idées des
différentes factions politiques en compétition. A cette époque, Henri Konan Bédié
leader du Parti démocratique de Côte d’Ivoire succède à Félix Houphouët-Boigny,
à la faveur des élections présidentielles d'octobre 1995, après avoir achevé le
mandat de son défunt prédécesseur durant deux années auparavant.4 Le président
Henri Konan Bédié joue la carte de la fermeté pour consolider son pouvoir, face à
une opposition qui se montre aussi menaçante que déterminée. C’est dans cette
période que les méfaits journalistiques s’accentuent. La guerre de succession à
l’intérieur du parti-État, celui du président défunt, le PDCI, et l’organisation des
2
BAHI, A. A. et THEROUX-BENONI, L-A. (2008). « A propos du rôle des médias dans la crise
ivoirienne », in OUEDRAOGO, J-B et SALL, E (s/d). Frontières de la citoyenneté et violence
politique en Côte d’Ivoire [En ligne], Dakar, CODESRIA, p.211.
3
VIDAL, C. (2008). « La brutalisation du champ politique ivoirien, 1990-2003 ». In :
OUEDRAOGO, J.-B. et SALL, E. (s/d). Op. cit., p.173.
4
Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire a régné du 7 août 1960 jusqu’à sa
mort, annoncée officiellement le 7 décembre 1993. Selon les dispositions constitutionnelles, le
président de l’Assemblée nationale (à l’époque Henri Konan Bédié) termine le mandat.
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Quant à la période 1995-2000, elle est celle de troubles politiques, qui entachent
le règne du président Henri Konan Bédié, dont le mandat se termine brutalement
par un coup de force militaire le 24 décembre 1999. Cette brutalité du champ
politique est relatée dans les journaux qui jouent également une partition
remarquée dans l’exacerbation de cette fièvre politique. La presse toutes
tendances confondues rivalise dans les dérapages en tous genres qui suscitent des
inquiétudes et sur lesquels nous allons nous appesantir.
La troisième articulation chronologique est celle qui prend en compte les années
2000 à 2010. La Côte d'Ivoire plonge durant cette période-là dans les tréfonds
d’une crise sociopolitique aigüe. On assiste à une succession d'événements
douloureux et traumatisants pour les populations. L'avènement d'une junte
militaire, une première dans l’histoire contemporaine du pays, puis d’une
alternance démocratique qui se déroule dans un climat sociopolitique délétère
marquent les esprits. En octobre 2000, Laurent Gbagbo le chef de file du FPI
accède au pouvoir, mais doit faire face à une rébellion armée qui se déclenche le
19 septembre 2002. Malgré de multiples tentatives de résolutions de cette crise
militaro-politique inédite, la situation s'enlise au fil des années, jusqu'aux
élections présidentielles d'octobre 2010. La presse, de son côté s’est complètement
déchainée dans la narration et les commentaires de tous ces faits. Elle s’est
5
KONATE, Y. (1996). « Elections générales en Côte-d’Ivoire. Grandeur et misère de
l’opposition », Politique africaine [En ligne], 12 (n°64), pp.122-128.
6
Les leaders de ces deux partis, ainsi que leurs alliés ont longuement exigé, en vain, la mise en
place d’une Commission électorale indépendante (CEI). C’est cet organe sous la tutelle de laquelle
les élections devraient être organisées, en lieu et place du ministère de l’Intérieur, qui en avait
traditionnellement la charge.
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Notre dernière période est celle qui part de l'année 2011 jusqu’à ce jour. Elle
correspond à la fin théorique de la crise militaro-politique et l’élection très
controversée de l'opposant Alassane Ouattara du Rassemblement des républicains
(RDR). Il est soutenu par une coalition politique, le Rassemblement des
Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Cet ancien dirigeant du
Fonds monétaire international qui dirige la Côte d'Ivoire officiellement depuis le
mois d'avril 20117 ainsi que les autres partis politiques alliés peuvent compter sur
des journaux acquis à leur cause, tandis que leurs confrères proches du FPI et des
formations de l'ancienne mouvance présidentielle s'échinent à combattre le
nouveau pouvoir dont ils contestent vivement la légitimité.
Ces quelques détails du contexte sociopolitique étalé sur plus de deux décennies
révèlent un climat politique particulièrement perturbé et aggravé par un excès de
violence physique et verbale dans laquelle est prise comme dans un étau, une
presse partisane qui s'assume en tant que telle. La crise politique dans laquelle la
Côte d’Ivoire s’est retrouvée empêtrée depuis plus de deux décennies se déporte
dangereusement dans les colonnes des journaux, à travers les discours guerriers
des différents acteurs et protagonistes qui y sont relayés et commentés à souhait,
ainsi que des prises de position très virulentes des journalistes engagés.
7
C’est à cette date que Laurent Gbagbo, le président sortant est pris par les forces rebelles aidées
des troupes françaises engagées dans le combat pour la reddition de ce dernier.
21
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L’Observatoire de la liberté de la presse de l’éthique et de la déontologie (OLPED), depuis sa
création en 1995 a, pour sa grille de lecture, identifié dix fautes parmi les plus fréquentes dans les
journaux ivoiriens. Il s’agit de : l’atteinte à la liberté de la presse, les atteintes à la dignité humaine,
aux bonnes mœurs, le déséquilibre dans le traitement de l’information, l’incitation à la révolte, à la
violence et au crime, l’incitation au fanatisme religieux, l’incitation au tribalisme, au racisme et à
la xénophobie, les injures ou irrévérence, le mauvais traitement de l’information et le non-respect
de l’esprit de confraternité
9
ZIO, M. (2012), Les Médias et la Crise Politique en Côte d’Ivoire. Legon: MFWA, p.18.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
qui la dirigent et le fait d’offrir un forum au débat public jouent également leur
rôle ».10
Ainsi, il fallait par cette conjugaison d’actions, faire prendre conscience des
méfaits d’une mauvaise pratique journalistique et éviter que les hommes de presse
se rendent complices du pourrissement de la situation sociopolitique et d’un chaos
qui se profilait à l’horizon. En somme, l’objectif avoué et primordial était de
contribuer à « professionnaliser12 » le secteur de la presse écrite par la
responsabilisation de ses acteurs. Le thème de la professionnalisation du secteur
de la presse en Côte d’Ivoire donne lieu, depuis de nombreuses années, à une
succession de discours qui méritent qu’on s’y attarde. Le mot lui-même paraît
galvaudé, surtout que tous ceux qui ont des griefs à formuler contre les
journalistes ivoiriens (l’État, les membres de la société civile, les hommes
10
KOVACH, B. et ROSENSTIEL, T. (2014). Principes du journalisme. Ce que les journalistes
doivent savoir, ce que le public doit exiger. Paris: Gallimard, Collection Folio actuel, p.171.
11
MARTIN-LAGARDETTE, J.-L. (2009). Le guide de l’écriture journalistique. Paris: Syros (4 ème
édition), p.14.
12
Les termes « professionnaliser », « professionnalisation », « professionnel » sont régulièrement
employés dans les discours des autorités politiques et administratives ainsi que dans ceux des
acteurs de la presse en Côte d’Ivoire.
23
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13
RUELLAN, D. (2007). Le journalisme ou le professionnalisme du flou. Rennes : PUG, p.29.
14
Idem. (1992). « Le professionnalisme du flou », Réseaux [En ligne] 1, volume 10, n°51, p.28.
15
Idem. (2007). Op. cit., p.30.
24
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Sur le plan statutaire, c’est en 2001 que nous avons obtenu notre première carte de
journaliste professionnel, délivrée par la Commission paritaire d’attribution de la
carte d’identité de journaliste professionnel et de professionnel de la
communication mise en place sous l’égide du ministère ivoirien de la
Communication. Nous sommes donc devenu « journaliste professionnel » sans
être passé par une école de journalisme, mais seulement sur la base d’une
expérience professionnelle acquise sur le tas. Notre apprentissage s’est
essentiellement forgé au contact des autres collègues et confrères et s’est amélioré
par de nombreux séminaires et ateliers de formation portant sur les rudiments du
métier de journaliste. La somme de ces expériences de même que des choses vues
et entendues dans le milieu journalistique ivoirien seront, s’il le faut, évoquées
dans cette étude, tout en essayant de nous positionner de l’autre côté de la
barrière, pour éviter d’en produire « une vision enchantée »,21 selon l’expression
utilisée par Erik Neveu.
21
NEVEU, E. (2004). Sociologie du journalisme. Paris: La Découverte, p.5.
26
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Le cadre théorique qui nous semble davantage convenir à notre recherche et sur
lequel nous comptons nous appuyer, est celui convoqué par Marie-Soleil Frère
dans nombre de ses travaux sur les médias d’Afrique. Il est important, avant tout,
de rappeler son préalable auquel nous adhérons logiquement, quant à l’usage de
théories ou modèles régulièrement mobilisés dans les travaux sur les médias du
continent, mais qui peuvent ne pas forcément être transposables à d’autres comme
le nôtre. Ainsi, Marie-Soleil Frère avertit : « Notre approche se veut en rupture
avec les méthodes traditionnelles d’analyse de la presse occidentale que nous
avons jugées inadaptées à notre objet d’études ». 22 En respectant cette logique,
notre souhait est de nous inscrire dans la tradition de recherche sur les médias
d’Afrique que partagent en France, des auteurs comme André-Jean Tudesq et
Annie Lenoble-Bart et en Belgique, Marie-Soleil Frère. En outre, il ne s’agit pas
pour nous de nous positionner sur des axes empruntés par de nombreux travaux
sur les problématiques qui font le lien entre médias et communication, médias et
développement ou médias et démocratisation en Afrique.
Notre recherche a été menée dans une approche sociohistorique chère aux yeux de
Gérard Noiriel et expliquée par ce dernier en ces termes : « Apparu il y a une
quinzaine d’années, le terme "socio-histoire" a surtout été utilisé jusqu’ici comme
un label, pour désigner des travaux qui se placent au carrefour de l’histoire et de la
sociologie ».23 Il précise également que la socio-histoire « s’intéresse
particulièrement à la genèse des phénomènes qu’elle étudie ». 24 En somme, il
s’agit ici de convoquer des méthodes communes aux deux disciplines que sont
l’histoire et la sociologie, ainsi que le professent Joël Guibert et Guy Jumel. Ils
écrivent : « Le traitement des sources nous semble pouvoir faciliter la posture
socio-historique car les sources traditionnelles attribuées à l’historien – archives,
iconographies, données démographiques – peuvent opportunément être associées
22
FRERE, M.-S. (2000). Presse et démocratie en Afrique francophone : les mots et les maux de la
transition au Bénin et au Niger. Paris : Karthala, p.12.
23
NOIRIEL, G. (2006). Introduction à la socio-histoire. Paris : La Découverte, p.3.
24
Ibid., p.4.
27
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Dans ses travaux, Marie-Soleil Frère insiste sur les caractéristiques de ces médias
africains, spécifiquement la presse écrite. Elle postule que cette presse baigne
dans « un environnement médiatique qui a ses particularités et ne peut être
analysée seulement en référence à des réflexions ou à une littérature en grande
partie fondée sur des expériences européennes et nord-américaines ».26 Elle
rejoint explicitement André-Jean Tudesq qui, également, faisait remarquer que
« l’étude de la presse en Afrique Noire ne peut utiliser, au départ, les hypothèses
couramment admises pour les pays occidentaux ».27 En somme, la thèse défendue
par ces chercheurs est qu’il est judicieux de mener des réflexions sur les médias
africains dans une approche dont le socle repose sur une certaine
« désoccidentalisation » théorique. C’est pour cela que Marie-Soleil Frère indique
que « les théories relatives au secteur des médias ont, depuis une soixantaine
d’années qu’elles essayent de se constituer en tant que discipline, été élaborées sur
la base d’études portant sur des situations occidentales. La plupart des théories de
la communication et des travaux de sociologie des médias sont fondées sur des
exemples et des expériences menées aux États-Unis et en Europe. Ces dernières
années, des initiatives ont émergé qui visent à "désoccidentaliser" ce domaine et
qui contestent l’universalité des cadres développés en Occident ».28
Ainsi, dans la première partie de notre thèse, nous évoquons les « racines de la
presse africaine »29 et ivoirienne, qui nous semblent indispensables pour en
dégager leurs principaux traits distinctifs. Pour cela, nous avons consulté quelques
travaux pionniers sur lesquels nous nous appuyons. Au nombre de ceux-ci, les
ouvrages d’André-Jean Tudesq30, de Marie-Soleil Frère31 et la thèse de Raymond
25
GUIBERT, J. et JUMEL, G. (2002). La socio-histoire. Paris : Armand Colin, pp.2-3.
26
FRERE, M-S (2016). Journalismes d’Afrique. Bruxelles : De Boeck Université, p.13.
27
TUDESQ, A.-J. (1995). Feuilles d’Afrique. Etude de la presse de l’Afrique subsaharienne.
Bordeaux : MSHA, p.7.
28
FRERE, M.-S. (2016), Journalismes d’Afrique. Op. cit., p.19.
29
Selon les termes de Marie-Soleil Frère.
30
TUDESQ, A.-J. (1995). Feuilles d’Afrique. Etude de la presse de l’Afrique subsaharienne.
Bordeaux : MSHA et idem. (1999). Les médias en Afrique. Paris : Ellipses Marketing, 156p.
31
FRERE, M.-S. (2000). Presse et démocratie en Afrique francophone : les mots et les maux de la
transition au Bénin et au Niger. Paris : Karthala et idem. (2016). Journalismes d’Afrique.
Bruxelles : De Boeck Université, 386p.
28
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
32
GUILLANEUF, R. (1975). La presse en Côte d’Ivoire, la colonisation, l’aube de la
décolonisation. Thèse de doctorat de 3è cycle : Histoire. Paris : Université de Paris1.
33
FRERE, M.-S. (2000). Op.cit., pp.28-29.
34
Idem. (2016). Op.cit., p.38.
35
GUILLANEUF, R. (1975). Op.cit., p.17.
29
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
économique du pays, sur la société qui l’anime. C’est bien sûr dans le domaine de
la politique qu’elle est la plus riche ». 36
36
GUILLANEUF, R. (1975). Op.cit., p.43.
37
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.54
38
FRERE, M.-S. (2000). Op. cit., pp.28-29.
39
Ibid., pp.33.
40
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.8.
30
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les points de vue de chercheurs africains sur cette problématique des méthodes et
moyens pour rendre professionnels ces médias, nous paraissent importants et
utiles également pour notre recherche. Au nombre de ces travaux, nous citerons
ceux de Francis B. Nyamnjoh et Auguste Aghi Bahi. Le premier est auteur de
plusieurs travaux sur le journalisme africain tandis que le second a produit nombre
de publications notamment sur la presse ivoirienne.
Les théories de Francis B. Nyamnjoh sur les médias africains ne sont pas, dans le
fond, opposées à celles des auteurs cités plus haut. Il critique d’ailleurs sans
41
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.7.
42
Ibid., p.13.
43
FRERE, M.-S. (2000). Op. cit., p.16.
44
TUDESQ, A-J. (1995). Op. cit., p.145.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Si les signes distinctifs de la presse africaine ont fait l’objet de nombreuses études,
les efforts déployés aussi bien par les gouvernants que par les associations de
journalistes ou autres organisations œuvrant dans le secteur des médias restent un
sujet à explorer davantage. Les deuxièmes et troisièmes parties de notre thèse les
abordent largement. Les interprétations divergent au sujet du décryptage de ces
mesures visant à favoriser l’émergence d’une presse responsable sur le continent.
45
NYAMNJOH, B. F. (2005). Africa’s Media : Democracy and the Politics of Belonging. London :
Zed Books, p.81.
46
Idem. (2009). Africas’Media : Between Professional Ethics and Cultural Belonging. Windhoek :
Friedrich-Ebert-Stiftung, p.7.
47
NYAMNJOH, B. F. (2005). Op.cit., p.59.
48
BAHI. A. A. (1998). « Les tambours bâillonnés : Contrôle et mainmise du pouvoir sur les médias
en Côte d’Ivoire », Media Development, vol. XLV, 4, p.38.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Si des chercheurs jugent que tous les dispositifs définis à l’attention de ces médias
et leurs animateurs ont pour but de favoriser leur professionnalisation de sorte
qu’ils accomplissent efficacement leur mission d’information des citoyens,
d’autres pensent qu’elles n’ont d’autres visées que d’assurer de façon explicite ou
implicite leur contrôle dans un objectif pas toujours avoué de les museler.
Quel que soit le cas de figure, il convient de noter que des cadres juridiques ont
ainsi été élaborés pour encadrer l’exercice de la profession journalistique. Ils
visent spécifiquement à réglementer les contenus et à contrôler les innombrables
dérives charriées par les journaux de l’ère multipartite. D’autres institutions tirant
leur légitimité de ces lois sont venues renforcer l’arsenal juridique en escomptant
les mêmes résultats. D’après Francis B. Nyamnjoh, « les cadres juridiques qui
régissent la presse dans de nombreux pays africains sont pour la plupart des États
un moyen de contrôle. Ils laissent peu de doute sur la façon dont les législateurs
considèrent les journalistes comme les fauteurs de troubles potentiels qui doivent
être surveillés »49. Pour sa part, Marie-Soleil Frère ajoute que « les médias doivent
aussi faire preuve de responsabilité dans les contenus qu’ils diffusent, toute liberté
ayant pour corolaire la responsabilité dans le chef de celui qui l’exerce. Dans le
cas des médias, cette responsabilité et ce souci d’équité sont cadrés par des codes
de déontologie qu’adopte la profession, mais aussi des dispositifs légaux ou
réglementaires ».50
49
NYAMNJOH, B. F. (2009). Op. cit., p.11.
50
FRERE, M.-S. (2000). Op. cit., p.11.
51
Idem. (2005). « Médias en mutation : de l'émancipation aux nouvelles contraintes », Politique
africaine, 1 (N° 97), p.9.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
main »52 des États africains, dans le fonctionnement des médias. Elle justifie cela
en affirmant que « les pouvoirs publics, de leur côté, saisissent l’occasion offerte
par la perte de crédibilité des médias privés pour se repositionner dans le
secteur ».53 Pour sa part, Aghi Bahi tient à préciser dans le cas ivoirien : « Dire
que l’autorité et le contrôle des médias par le pouvoir s’exercent lourdement serait
tout aussi inexact. Autorité et contrôle existent et s’exercent bel et bien mais d’une
manière qui peut être subtile »54. Finalement, il aboutit à une requalification de
cette stratégie étatique de contrôle et de mainmise sur la presse en utilisant les
termes « autorité autoritaire relative ».55
52
FRERE, M.-S. (2005). Op. cit., p.9.
53
Ibid.
54
BAHI, A. A. (1998). Op. cit., p.36.
55
Ibid., p.42.
56
NYAMNJOH, B. F. (2005). Op. cit., p.81.
57
Ibid., p.27.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
De nombreux reproches sont formulés sur le contenu des médias ivoiriens et sur
leur fonctionnement. En effet, cette presse est jugée outrancière et excessive dans
les attaques d’adversaires bien ciblés. Elle donne le sentiment d’affectionner les
brutalités verbales sans s’imposer une quelconque limite. Ses animateurs dont la
majorité traîne une insuffisance en termes de formation, sont reconnus dans
l’ensemble, pour multiplier les fautes éthiques et déontologiques. On estime que
leurs écrits sont parfois délibérément mensongers, avec des prises de position
virulente doublée d’une absence volontaire de nuance et de recul. Ce sont là
autant de contradictions pour des journaux dont l’une des attentes principales des
populations est de fournir des informations correctes dans le sens de contribuer à
l’évolution démocratique de la Côte d’Ivoire.
Nous partons ainsi du principe que la presse ivoirienne se retrouve dans les
difficultés mentionnées plus haut pour deux raisons principales : l’insuffisance de
formation de la majorité des journalistes (encartés ou non) et surtout la très grande
proximité des journaux avec les hommes ou les formations politiques. D’ailleurs,
le journaliste Moussa Zio ne cesse de le rappeler dans nombre de ses écrits relatifs
aux médias ivoiriens. Pour lui, « les difficultés de la presse écrite en Côte d’Ivoire
proviennent de ses liens avec les entrepreneurs politiques (dépendance
économique, dépendance idéologique). Double dépendance qui n’est pas sans
influencer le contenu des journaux ».58 Quant à la problématique de la sujétion
économique, elle rejoint l’autre versant de la double dépendance dont parle
Moussa Zio. En fait, les entreprises de presse ont recours à des mécènes pour
assurer leur survie, au nombre desquels les politiques. Les salaires des journalistes
et les charges d’impression et du fonctionnement quotidien pèsent sur ces
entreprises peu prospères. Les témoignages que nous avons recueillis auprès de
patrons de presse ou de gérants des maisons d’édition par procuration indiquent
que seule une poignée de titres parvient à équilibrer leurs comptes. Les autres sont
constamment en difficulté car largement déficitaires. Or, seules de meilleures
ventes des journaux aux numéros et par abonnements, de même que d’importantes
58
ZIO, M. (2012). Op.cit., p.10.
35
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Face à ces constats relatifs aux principaux maux qui handicapent la presse
ivoirienne, plusieurs interrogations nous semblent fondamentales : Par quels
moyens l’État s’implique-t-il dans l’univers des médias dans l’intention avouée de
les réguler et les rendre professionnels, avec une volonté sous-jacente de les
« reprendre en main » ? Dans quelle mesure y a-t-il derrières ces institutions une
volonté d’exercer une mainmise et une influence sur les contenus médiatiques,
ainsi que sur les pratiques des acteurs quand on sait que les entreprises de presse
sont pour la plupart arrimés à des politiques ? Comment les hommes des médias
perçoivent-ils les dispositifs qui leur sont proposés et dans quelles mesures s’en
approprient-ils dans le sens de rendre convenables leurs pratiques ?
59
BAILLY, D. (1995). La restauration du multipartisme en Côte-d'Ivoire, ou, La double mort
d'Houphouët-Boigny. Paris : L’Harmattan, p.228.
60
Dictionnaire Le Robert illustré 2016, p.1400.
61
Ibid.
36
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
journaux privés très caustiques. Il montre surtout l’atmosphère très tendu à cette
époque dans les relations entre le pouvoir et les médias privés.
Pour réaliser notre étude, nous disposons a priori d’une littérature abondante
relative aux médias africains et à la presse ivoirienne en général. Toutefois, celle-
ci ne traite pas toujours certains points spécifiques de notre thème. En effet, rares
sont les travaux qui se proposent de réexaminer la plupart des politiques qui
accompagnent les intentions de favoriser un assainissement des journaux ivoiriens
dans le sens voulu par l’État et les journalistes eux-mêmes. Il n’existe pas à notre
connaissance une œuvre consacrée à une analyse minutieuse des communiqués et
décisions de l’organe de régulation, le CNP sur environ une demi-douzaine
d’années. L’examen des sentences de cette structure constitue un précieux
indicateur sur son impact quant à leur prise en compte dans l’amélioration des
contenus. Nous pouvons citer l’exemple du recensement minutieux des chiffres de
vente qui sont révélateurs d’une santé financière catastrophique des quotidiens.
Quant aux entretiens réalisés avec des journalistes et autres acteurs du milieu de la
presse ivoirienne, ils fournissent des informations quant aux réflexions que
mènent ceux-ci à propos de leur travail en lien avec la politique de
professionnalisation.
37
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les conversations se sont la plupart du temps déroulées, pour ce qui concerne les
journalistes, au sein de leurs rédactions respectives ou dans un lieu choisi par eux.
Quant aux autres acteurs du monde des médias, les rencontres ont eu lieu au siège
de leurs institutions ou à leurs domiciles. La durée de ces interviews n’excédait
pas une heure du temps, compte tenu des contraintes des interviewés. Les
journalistes en activité ont systématiquement souhaité être interrogés sous le
couvert de l’anonymat, afin de ne pas subir des représailles au sein de leurs
rédactions, compte tenu d’un certain nombre d’informations qui peuvent être
confidentielles ou strictement internes à leurs entreprises.
62
Par exemple, lors de conférences de presse, séminaires et autres activités organisées par les
organisations professionnelles auxquelles nous avons pu assister.
38
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
reproches qui leur sont faits, sur les écueils qu’ils rencontrent dans leur pratique
du métier et aussi sur leurs propositions pour une amélioration des contenus des
journaux. Nous avons également voulu par l’entremise de ces interviews, obtenir
leurs analyses à propos des mécanismes mis en place depuis 1990 pour assainir
leur corporation et rendre leur secteur d’activité plus professionnel. Dans
l’ensemble, les personnes contactées ont accepté de répondre à nos questions sans
poser de conditions.
Outre les entretiens semi-directifs, nous avons également bâti ce travail sur les
analyses tirées d’une centaine de communiqués et décisions du Conseil National
de la Presse (CNP) publiés entre 2009-2014 et disponibles sur son site internet.
Nous avons examiné les données de l’organe d’autorégulation, l’Observatoire
pour la liberté de presse de l’éthique et de la déontologie (OLPED) sur une
période comprise entre 1995 et 2005. De façon quotidienne, des membres de ces
deux structures réalisent le monitoring qui consiste à relever dans les articles des
différentes publications ivoiriennes, les fautes et manquements sur la base d’une
grille de lecture connue de tous les acteurs. Leurs délibérations sont ainsi rendues
publiques dans la presse.
39
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
très utiles. Ils nous renseignent particulièrement sur les principaux journaux de
cette époque qui battaient le record en termes de non-respect des règles éthiques et
déontologiques, selon la grille mise en place.
Enfin, pour illustrer certaines parties de notre travail, nous avons sélectionné
quelques articles extraits des principaux quotidiens ivoiriens. Pour les journaux
actuels, précisément les quotidiens nationaux de la période 2010-2016, ils ont été
mis à notre disposition par l’entreprise de presse Nord-Sud Communication où
nous disposons d’un bureau en tant que Directeur de la rédaction 63 du journal
Nord-Sud Quotidien. C’est dire si nous n’avons pas eu du mal à obtenir
gracieusement l’ensemble des quotidiens nationaux. Nous avons essayé dans la
mesure du possible de tous les feuilleter et de n’en retenir, après une lecture
flottante, que ceux qui pouvaient nous permettre d’étayer des points de vue
exposés. Par moments, nous citons aussi, lorsque cela s’avère utile, des
hebdomadaires.
Le nombre exact de ces quotidiens n’est pas définitif : il est variable. Par
moments, de nouveaux titres se créent tandis que d’autres disparaissent, victimes
de leurs méventes record ou de la défection de leurs principaux bailleurs de fonds.
On peut par exemple déterminer une moyenne en prenant en compte les titres qui
totalisent plus de cinq années d’existence, depuis au moins 2010. Dans ce cas,
nous pouvons estimer à quinze le nombre de quotidiens64 à parution régulière.
D’une manière générale, la presse quotidienne nationale, hormis les deux titres
exclusivement dédiés à l’actualité sportive, 65 se présente comme des journaux
d’« informations générales ».66
63
Après avoir été correspondant du journal depuis sa création le 17 mai 2005, nous avons été
nommé directeur de la rédaction par le promoteur. Tout en étant basé à Paris, nous supervisons
selon notre disponibilité, la production de l’équipe rédactionnelle placée directement sous
l’autorité d’un rédacteur en chef et de son adjoint.
64
Ces quotidiens sont : Fraternité Matin, Soir Info, L’Inter, Le Temps, Le Patriote, Notre Voie,
Nord-Sud Quotidien, Le Sport, Super Sport, L’Expression, Aujourd’hui, L’Intelligent d’Abidjan,
Le Mandat, Le Quotidien d’Abidjan et Le Jour Plus.
65
Il s’agit du Sport et de Supersport.
66
La plupart des quotidiens ont même inscrit cette mention à la une, juste après le titre.
40
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
67
La majorité des journaux propose 12 pages aux lecteurs avec 5 à 6 pages consacrées à la rubrique
« Politique ». Seul Fraternité Matin offre 40 pages de lecture avec une bonne dizaine pour les
informations de politique nationale.
68
Le G7 était un regroupement de partis politiques et entités militaires créée quelques mois après le
déclenchement de la rébellion du 19 septembre 2002. Il comprenait quatre partis politiques (le
RDR, le PDCI, l’UDPCI et le MFA) et trois forces militaires, elles-mêmes fondues en une
structure militaro-politique dénommée Forces Nouvelles (le MPCI, le MJP et le MPIGO). Le G7 a
depuis disparu avec la recomposition du paysage politique en Côte d’Ivoire depuis quelques
années. Il a laissé place au RHDP.
69
BAHI, A. A. et THEROUX-BENONI, L.-A. (2008). Op. cit., p.200.
41
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Enfin, pour ce qui concerne la partie relative aux transformations induites par
l’apparition de l’Internet dans la presse ivoirienne et à l’analyse des discussions
sur les forums internet, nous avons effectué un suivi sur une longue période
(chaque jour, depuis l’année 2012), à travers notre compte personnel Facebook.
C’est ainsi que nous avons pu ressortir un aspect des échanges entre les
internautes ivoiriens relatifs au contenu des médias et exprimés dans le groupe
dénommé Observatoire de la démocratie en Côte d’Ivoire (ODCI). Le choix de ce
forum précis s’explique par le fait qu’il est l’un des plus importants sur les
réseaux sociaux ivoiriens et compte plus de 85000 membres inscrits au mois de
janvier 2017. Ils débattent de nombreux sujets, particulièrement des questions
sociales et politiques. Leurs points de vue relatifs au contenu des journaux
ivoiriens nous ont principalement intéressés. Nous illustrons la nature de ce
format participatif par quelques incidents et faits significatifs qui ont suscité
d’innombrables commentaires. Nous avons également visité les sites internet des
journaux et des journaux en ligne pour mieux appréhender leur contenu à
destination des usagers.
V. Plan d’ensemble
42
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
grandes étapes, ses périodes fastes comme ses déchirures ».70 La configuration
actuelle des journaux ivoiriens peut, de plus, comporter quelques traits de
ressemblance avec ceux de l’époque coloniale.
La seconde partie de notre recherche a pour but d’établir un lien entre la crise
sociopolitique en Côte d’Ivoire et les différentes productions des journaux depuis
l’année 1995. Nous essayons de comprendre les raisons pour lesquelles les
journalistes et l’ensemble de la presse sont mis en cause, lorsque le pays s’est
retrouvé pris dans les tourbillons de la violence sociopolitique depuis 1995
jusqu’à la fin de la crise postélectorale de 2011. L’opinion nationale et
internationale n’a eu de cesse, en effet, de les accuser d’avoir joué un rôle néfaste
dans la détérioration du climat sociopolitique en Côte d’Ivoire et d’être
comptables des violences très meurtrières qui se sont produites.
Enfin, notre troisième et dernière partie envisage mettre en relief l’ensemble des
dispositifs récents mis en place pour favoriser l’émergence d’une nouvelle
pratique journalistique en Côte d’Ivoire et permettre à la presse ivoirienne de
renouer avec son lectorat de plus en plus réduit depuis quelques années et
s’extirper de la précarité. Les acteurs du monde médiatique multiplient, en
collaboration avec l’État, de nombreuses initiatives pour rendre cette presse
professionnelle dans le but de lui permettre de jouer un rôle positif dans la
consolidation de la démocratie en Côte d’Ivoire. Mais, de nouveaux défis,
notamment l’essor du numérique, constituent des paramètres à prendre en compte
dans les études actuelles du secteur de la presse ivoirienne.
70
ROBINET, P. et GUERIN, S. (1999). La presse quotidienne. Paris: Flammarion, p.13.
43
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Première Partie
44
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
71
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit., p.33.
45
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
La plupart des sources souligne que c’est d’abord au Sénégal que la presse
africaine de langue française prend son envol. Gil-François Euvrard écrit à ce
sujet qu’« une majorité de titres, 58,16 %, est éditée sur le territoire de 1'actuelle
République du Sénégal, la plus grande partie de ces revues étant éditée à partir de
Dakar et de Saint-Louis ».75 Le premier journal francophone est publié dans cette
colonie en 1856, à l’initiative du polytechnicien Louis Faidherbe qui sera nommé
gouverneur du Sénégal en 1854. Il s’agit du Moniteur du Sénégal et
Dépendances.76 En dehors de cette publication, celles qui vont suivre ont fait
généralement long feu : leur durée de vie n’ayant pas franchi le seuil de deux
années de parution plus ou moins continue. André-Jean Tudesq le confirme : « Il
s’agit de journaux éphémères. Celui qui dure le plus L’Afrique Occidentale (juillet
1896-mai 1898) est un bimensuel de Dakar imprimé en France ».77 Les premiers
acteurs de cette presse sont les colons blancs, à l’origine de la naissance des
premiers journaux. Plus tard, les autochtones vont également se lancer à leur tour
dans la création de titres. Marie-Soleil Frère note que « l’AOF, organe de la SFIO
(Section française de l’Internationale ouvrière), créé à Conakry en 1907, fut le
premier journal animé par des Africains dans l’espace francophone ». 78
72
Le territoire appelé AOF a été créé et défini par décret le 16 juin 1895. Il comprenait au départ
les territoires du Sénégal, du Soudan français, de la Guinée française et de la Côte d’Ivoire. Son
extension se poursuit au fil des conquêtes réalisées par les troupes coloniales de la France.
73
EUVRARD, G.-F. (1982). La presse en Afrique occidentale française des origines aux
indépendances et conservée à la Bibliothèque nationale [En ligne]. Mémoire de fin d’études :
ENSB, Villeurbanne, p.10.
74
Le recensement effectué par Gil-François Euvrard a été réalisé à partir des exemplaires déposés
et conservés dans cette bibliothèque nationale de Paris. Il est donc possible que d’autres
publications aient disparu ou n’aient pas été prises en compte, faute de traces.
75
EUVRARD, G.-F. (1982). Op. cit., p.13.
76
Ibid., p.12.
77
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.30.
78
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit.,p.38.
46
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
79
Gouverneur du Sénégal de 1888 à 1890.
80
PASQUIER, R. (1962). « Les débuts de la presse au Sénégal », Cahiers d'études africaines [En
ligne], vol. 2, n°7, p.478.
81
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit., p.40.
82
Idem. (2000). Op.cit., p.25.
47
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Selon André-Jean Tudesq,84 il semble que le premier journal ait été La Côte
d’Ivoire édité en 1906 à Grand Bassam, ville du Sud du pays, par Charles
Ostench. Très vite, cet organe de presse se positionne comme un journal favorable
aux colons, même s’il s’élevait par moments contre les agissements des forestiers
blancs. La Côte d’Ivoire et ses rédacteurs se faisaient l’écho des difficultés de
l’administration coloniale devant les fréquentes résistances farouches des peuples
autochtones. Jacques Baulin,85 ancien conseiller du président Félix Houphouët-
Boigny, de 1963 à 1969 commentait un aspect du contenu de ce journal dans un
de ses livres à succès en affirmant que « la presse de l’époque, ou plutôt la seule
publication - La Côte d’Ivoire - des premières années de la colonie se fait l’écho
de cet état de rébellion permanent ».86 Il cite par ailleurs un passage de ce journal,
précisément l’édition datée du 10 mars 1909, où il était écrit : « Il est inadmissible
que les indigènes à une journée de marche de Dabou87 refusent de reconnaître
notre autorité. Ils se rappellent que naguère ils massacraient les nôtres et, fiers de
ce succès, entendent garder leur indépendance ».88 C’est dans cette même ville,
Bassam, l’une des premières à accueillir les premiers missionnaires français, que
fut publié à partir de 1913, le journal L’indépendance de Côte d’Ivoire dirigé par
83
Sur l’histoire de la colonisation française en Côte d’Ivoire, lire entre autres ouvrages, ceux de
ATGER, P. (1962). La France en Côte d’Ivoire de 1843 à 1893 (Cinquante ans d’hésitations
politiques et commerciales). Dakar: Université de Dakar, Publication de la section d’Histoire,
N°2, 201p., KIPRE, P. (2012). Histoire de Côte d’Ivoire. Abidjan : édition AMI, 112 pages et
LOUCOU, J.-N. (2012). La Côte d’Ivoire coloniale 1893-1960. Abidjan: Editions FHB-CERAP,
365p.
84
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p34
85
Né en Egypte en 1924, Jacques Baulin fût conseiller d’Houphouët-Boigny de 1963 à 1969 et
également celui du président nigérien Hamani Diori de 1965 à 1974. Mais c’est surtout en sa
qualité de directeur du Centre d’information et de documentation ivoirien qu’il a pu avoir accès à
de nombreux et précieux documents sur la Côte d’Ivoire.
86
BAULIN, J. (1982). La politique intérieure d’Houphouët-Boigny. Paris: Editions Eurafor-Press,
p10.
87
Une localité du Sud de la Côte d’Ivoire
88
BAULIN, J. (1982). Op. cit., p.10.
48
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
89
FRERE, M-S. (2016). Op. cit., p.46.
90
L’UIJPLF a depuis changé de dénomination. Elle se nomme aujourd’hui Union internationale de
la presse francophone (UPF).
91
KRAGBE, J. M. (s/d). (1983). Presse et information en Côte d’Ivoire. Abidjan: UIJPLF Section
ivoirienne, p.7.
49
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Cependant, ce sont surtout les initiatives privées qui vont contribuer énormément
à l’essor de la presse durant cette période coloniale. Aghi Auguste Bahi le
souligne justement et donne des informations complémentaires relatives aux
tirages réalisés. Selon lui, « la presse écrite des temps coloniaux relevait du
secteur privé. Elle avait un très faible tirage (500 à 3000 exemplaires) à
92
KRAGBE, J. M. (s/d). (1983). Op. cit., p.7.
93
Ibid.
94
Dans cet ouvrage, 37 titres édités entre 1893 et 1958, en Côte d’Ivoire, sont énumérés. Il s’agit
de : Le bulletin officiel de la CI devenu Journal Officiel de la CI, La Côte d’Ivoire (bimensuel crée
en 1906), L’Indépendance de la Côte d’Ivoire (fondé en 1914 par Julien Vizioz, alors vice-
président de la Chambre de commerce), L’Avenir (M. Lambert), Le Progrès colonial (Charles
Modeste, défenseur de la cause des Noirs de 1924 à 1946), Le Courrier de l’Ouest-Africain (hebdo
économique et politique créé en 1927. Guy de Bellet en était rédacteur en chef), Le Bulletin
mensuel du Groupement agricole de la basse Côte d’Ivoire (fondé en 1931 par Jean Rose pour la
défense des intérêts coloniaux dans le commerce des produits tropicaux), Déci-Delà (Bimensuel
fondé par Zimermann le 7 octobre 1931 prétendait défendre les intérêts des petits indigènes),
L’indépendant colonial, Les vérités (hebdomadaire créé le 15 mai 1932 par Roger Rappet et Jean
Rose dans le but de « défendre les petits et moyens colons, les fonctionnaires et les indigènes
d’AOF »), Trait d’union (Hebdo paru en 1932 se proposait de faire l’union de tous les intérêts
coloniaux), L’Avenir de la Côte d’Ivoire, France-Afrique (parut d’octobre 1933 à fin 1934),
L’Eclaireur de la Côte d’Ivoire (premier journal "spécifiquement" ivoirien. Son premier numéro
parut en mai 1935. Dirigé par Me Kouamé Binzeme puis repris par un Sénégalais Hamet Sow),
L’impartial de la Côte d’Ivoire, La Lumière de l’Ouest africain, Notre Voix, L’Acajou, La Côte
d’Ivoire chrétienne, Le Cri du planteur, La Côte d’Ivoire française (créé le 12 juillet 1940 par le
gouvernement local), La Côte d’Ivoire française libre, Feuille d’avis, Le Bulletin de la Côte
d’Ivoire (1946), Africa, Pachibo (janvier 1946), Le Progressiste (en 1947, organe d’opposition
contre le RDA), La Vérité (un seul numéro en mars 1949 fondé par Etienne Djaument), La Côte
d’Ivoire, Le Démocrate (fondé en 1950 et comme Directeur de la publication Ouezzin Coulibaly) ,
L’Avenir de la Côte d’Ivoire, France-Afrique, Abidjan-Matin, L’essor de l’Afrique française
(hebdomadaire d’opposition créé en 1955 par V. Cadrat), La Concorde, L’Opinion (1er novembre
1957), L’Attoungblan (bulletin quotidien d’opposition du Professeur Boni parut le 25 novembre
1957).
95
KRAGBE, J. M. (s/d). (1983). Op.cit., p.30.
50
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
96
BAHI, A. A. (1998). Op. cit., p.36.
97
ZIO, M. (2012). Op. cit., p.5.
98
BAHI, A. A. (1998). Op. cit., p.36.
99
Ibid.
51
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
1921, un décret concernant les territoires de l’AOF est pris par Albert Sarraut,
ministre des Colonies à l’époque. Pour André-Jean Tudesq, l’objet de ce décret
était d’interdire la diffusion de publications par des Africains ou par des Français
et dont l’initiative pouvait remettre en cause le système colonial. 100 Il ajoute
même que « la publication de tout journal ou écrit périodique rédigé en langue
indigène ou langue étrangère ne pourra avoir lieu sans autorisation préalable du
gouverneur général ».101
Durant cette première phase de l’émergence de la presse dans les colonies, les
populations autochtones n’avaient pas l’autorisation et donc la possibilité de
publier des journaux. Moussa Zio le rappelle : « Posséder un journal était alors
une question de… race : seul un citoyen français avait le droit d’être propriétaire
d’un journal ».102 Jusqu’avant la première Guerre Mondiale, la presse restait une
affaire de colons dans la zone francophone, contrairement à la zone anglophone
où les publications étaient plus abondantes avec une diversité de promoteurs.
100
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.35.
101
Idem, p.35.
102
ZIO, M. (2012). Op. cit., p.4.
52
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
C’est surtout après la seconde Guerre mondiale que les responsables de cette
administration coloniale ont reconsidéré leur position qui consistait à interdire aux
populations colonisées des territoires français de créer des journaux. En effet, ils
semblent désormais plus ou moins favorables et adoptent de nouvelles mesures
pour lever les restrictions qui étaient en vigueur. Nous pouvons citer l’exemple de
l’ordonnance numéro 45-2090 du 13 septembre 1945103 qui modifie l’ancienne loi
du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Son application intervient grâce au
décret numéro 46-2097 du 27 septembre 1946 promulgué et à faire respecter dans
tous les territoires relevant du ministère de la France d’outre-mer autres que
l’Indochine.
La permission de créer des journaux pour les habitants des colonies intervient
dans un contexte de changement politique. Après la seconde guerre mondiale, la
promulgation de la Constitution française de 1946 apporte de nombreux
bouleversements dans les différents territoires colonisés. Concrètement, les
populations dites indigènes furent autorisées à créer des partis politiques et des
syndicats. Cette ouverture politique favorise la liberté d’expression autrefois
étouffée et s’accompagne dans la foulée de l’autorisation de publier des titres.
Ainsi à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, la création des journaux
s’accélère à un rythme très soutenu dans l’ensemble des territoires de l’AOF. Le
recensement des publications effectué par Gil-François Euvrard confirme cette
tendance. En effet, sur les 674 titres qu’il avait répertoriés à la Bibliothèque
nationale de Paris, 497 ont vu le jour dans la période 1945-1960 contre 103
seulement entre 1931 et 1944. Ce qui donne un pourcentage de 73,74% pour la
période d’après-guerre contre 15,28% 104 pour la précédente.
103
Source : http://legitogo.gouv.tg/sommaires/1946/som%2046.pdf.
104
EUVRARD, G-F. (1982). Op. cit., p.16.
53
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Le multipartisme qui est désormais une réalité dans l’espace colonial ivoirien voit
ainsi émerger une presse partisane au service des intérêts politiques totalement
divergents des élites locales. Les rapports entre ces journaux anticoloniaux et
l’administration étaient régulièrement heurtés, comme l’attestent certaines sources
écrites. En 1959, certains organes ont subi les foudres des colons qui s’appuyaient
selon Jean-Noel Loucou, sur « la loi n°59-118 du 27 août 1959, portant
renforcement de la protection de l’ordre public, [qui] ajoutait au Code pénal des
105
KRAGBE, J. M. (s/d). (1983). Op. cit., p.42.
106
KAZEMI, Z. (1989). L’image de la culture dans Fraternité Matin. Une analyse de contenu.
Période : 1973-1983. Thèse de doctorat 3ème cycle : Lettres modernes. Abidjan: Université de
Cocody, p.31.
107
KRAGBE, J. M. (s/d). (1983).Op. cit., p.43.
54
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
articles supplémentaires plus répressifs ».108 Ainsi, il nous apprend que des
journaux comme Attoungblan et Echos d’Afrique furent interdits,
vraisemblablement pour leur ton assez vif, dans un contexte marqué par la
recrudescence des luttes syndicales et politiques qui avaient pour cible principale
l’administration coloniale.
Parmi ces titres en vogue dans la colonie de Côte d’Ivoire, dans les années 50, Le
Démocrate a été déterminant dans le combat politique du PDCI.
En Côte d’Ivoire, l’un des partis politiques de l’époque coloniale qui a compris
très tôt l’importance d’avoir une presse dans son giron, c’est bien le Parti
Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Fondé en avril 1946 par Félix Houphouët-
Boigny, le PDCI demeure de loin, à ce jour, le plus vieux parti politique du pays.
Pour en savoir davantage sur l’idéologie de cette formation politique, on peut
d’abord et avant tout se référer à l’un de ses hagiographes attitrés, l’historien
ivoirien Jean-Noël Loucou. Il nous apprend que « si l’organisation du PDCI est
calquée sur le modèle du Parti communiste, son idéologie, malgré la rhétorique
marxisante des débuts, en diffère grandement. En fait d’idéologie, il s’agit de
quelques idées-forces empruntées de façon éclectique à la tradition africaine et au
marxisme, ou plus exactement à la "vulgate" marxiste ».109 Il ajoute : « Quant aux
objectifs politiques, ils se résument en la formation d’un front démocratique
anticolonialiste… ».110
Pour les leaders de ce parti, posséder un journal était l’un des meilleurs moyens
de mieux faire connaître leur formation politique et surtout véhiculer auprès des
populations autochtones leurs ambitions à court, moyen ou long terme pour la
colonie. Dans cette optique, le PDCI lance en octobre 1950, son organe dénommé
108
LOUCOU, J-N. (1987). « Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire et les partis politiques
ivoiriens de 1946 à 1960 », Colloque international sur l'histoire du RDA, Actes du Colloque
international sur l'histoire du RDA : Yamoussoukro, 18-25 octobre 1986 / Rassemblement
démocratique africain, vol.1, p.131.
109
LOUCOU, J-N. (1987). Op. cit., p.124.
110
Ibid.
55
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Malgré tous les obstacles, les dirigeants du PDCI ont pu concrétiser leur projet. Le
journal une fois lancée, d’après André-Jean Tudesq,112 avait pour rédacteur en
chef un métropolitain dénommé Yves Mathieu. Agé de 26 ans, il était licencié en
Droit et proche du parti communiste. Martial Joseph Ahipeaud, lui, ajoute que la
rubrique politique était animée par quelques hauts responsables du parti, tels
Auguste Denise, Bernard Dadié, Germain Coffi Gadeau113, entre autres. André-
Jean Tudesq fournit également d’autres informations sur ce journal, notamment en
ce qui concerne son personnel rédactionnel et l’organigramme. Il précise : « Yves
Mathieu avait pour adjoint Yapo Kamet, un Abidjanais et permanent du PDCI. Le
directeur politique est un député Onayzin114 Coulibaly ».115
111
AHIPEAUD, M. J. (2003). Elite Ideologies and the Politics of Media. A critical history of
Ivorien Elite ideologies and their Press from the Brazaville conference to the December 24 th 1999
military coup. Thesis submitted for the degree of Doctor of Philosophy: London: University of
London, p.131.
112
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.51.
113
AHIPEAUD, M. J. (2003). Op. cit., p.134.
114
L’orthographe du nom pourrait avoir été écorchée. Les ouvrages d’Histoire d’Afrique ou de
Côte d’Ivoire évoquent unanimement Ouézzin Coulibaly, un pionnier du PDCI-RDA natif de la
Haute Volta, actuel Burkina Faso.
115
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.51.
56
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
6 mai 1950 par exemple, ils apportaient leur soutien au Viêt-Minh116, en écrivant :
« La lutte des peuples indochinois est un exemple pour les peuples africains ».117
Les écrits du journal du PDCI déplaisaient particulièrement au gouverneur
Péchoux. Successeur du gouverneur André Latrille, Laurent Péchoux, en poste
entre 1948 et 1952, était réputé pour sa politique résolument répressive. C’est sous
son mandat que le premier journaliste, connut la prison. En effet, Yves Mathieu
fut condamné à six mois de prison. Il lui était reproché d’avoir traité dans un
article, le gouverneur Péchoux de « métis américain ». Son irrévérence n’a pas été
tolérée par l’administration coloniale qui lui a appliqué une sanction sévère à
même de décourager certainement toute récidive de sa part ou toute tentative de
suivre son exemple. On a peut-être là, une trace d’impertinence, un exemple de
manquement aux règles éthiques et déontologiques.
Cette configuration déjà prédominante dans les années 1950 se perpétuera par la
suite : la création de journaux militants à la solde des partis politiques ou des
personnalités proches des formations politiques est une réalité après
l’indépendance, précisément dans les années 1990, au point de devenir quelque
chose de banal. C’est dans ce sens que Martial Joseph Ahipeaud évoque le rôle
116
Le Viêt-Minh est l’appellation de l’organisation politique et paramilitaire vietnamienne qui a
mené la lutte anticolonialiste contre la France et l’occupation japonaise dans les années 40-50.
117
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.50.
118
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.51.
57
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Dans un discours prononcé en mai 1971 lors d’une rencontre politique, Mathieu
Ekra évoquait également une autre facette des journaux proches du PDCI, comme
Le Démocrate ou Réveil. Ce dernier titre était certes édité à Dakar (Sénégal), mais
des exemplaires étaient acheminés en Côte d’Ivoire et proposés à ses lecteurs.
Pour lui, ces titres avaient au démarrage de leurs activités, une autre vocation, en
dehors de celle qui consiste à défendre un bord politique. Il précisait : « Les
petites feuilles à parution intermittente, à tirage limité, souvent saisies, comme
Réveil ou Le Démocrate, étaient seulement le lieu de rencontre de quelques jeunes
intellectuels courageux qui exprimaient leurs points de vue anticolonialistes, en
direction des adversaires politiques et de l’administration, et non – dans un
premier temps tout au moins – pour endoctriner le gros des militants tous acquis à
notre cause, mais illettrés… ».120 En termes d’audience, Le Démocrate tirait entre
1600 et 3000 exemplaires. Il était lu surtout à Abidjan par les intellectuels, mais le
PDCI organisait des lectures collectives à l’intérieur du pays afin d’en partager le
contenu avec un grand nombre de populations, surtout celles des zones rurales.
119
AHIPEAUD, M. J. (2003). Op. cit., p.117.
120
EKRA Mathieu cité dans KRAGBE, J. M. (s/d). (1983). Op. cit., p30.
58
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ainsi, dès les premiers mois de cette souveraineté obtenue, les nouveaux
dirigeants ivoiriens engagent la réflexion relative à la création d’un quotidien de
stature nationale et qui pourrait être très utile à la promotion des activités de
l’État. En 1962, lors d’un voyage à Paris, le président Houphouët-Boigny expose
à Robert Bine, représentant de l’entreprise dénommée Société nationale des
entreprises de presse (SNEP) ses intentions de fonder une publication très
importante. Pour concrétiser ce projet, Robert Bine se rend en Côte d’Ivoire. Il
raconte :
121
FRERE, M.-S. (2005). Op. cit., p.6
59
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Quelques mois plus tard, le projet est totalement bouclé. Les travaux démarrent.
Deux vagues de journalistes et techniciens sont même envoyées en formation en
France, pour se perfectionner. Le mercredi 9 décembre 1964, le quotidien national
est lancé, trois jours après l’inauguration en grande pompe des locaux. Ainsi naît
Fraternité-Matin. Le témoignage de Robert Bine, acteur-clé dans le processus de
naissance du nouveau quotidien, rapporté ci-dessus, semble contredire certaines
versions répandues qui tendent à faire croire que Fraternité Matin a été bâti sur
les restes d’Abidjan Matin du groupe français de Breteuil ou qu’il a été tout
simplement racheté. C’est d’ailleurs ce que soutient Suzanne Laurent : « Le
gouvernement ressentit très vite le besoin d’avoir un journal à la mesure du
développement de la Côte d’Ivoire. Or, Abidjan-Matin avait des difficultés
financières. Aussi, en l’absence de capitaux privés ivoiriens capables
d’entreprendre la publication d’un autre quotidien, le gouvernement acheta-t-il
Abidjan-Matin qui prit le nom de Fraternité-Matin en décembre 1964 ».123 Quant
à Zekrullah Kazemi, il défend une autre thèse, contraire à celle de Suzanne
Laurent et qui met en avant, une mésentente qui a fait avorter les pourparlers entre
les autorités ivoiriennes et le patron d’Abidjan Matin. Il écrit : « Les discussions
se poursuivirent néanmoins et un accord fut conclu qui prévoyait le départ de de
Breteuil le lendemain de la parution du premier numéro de Fraternité Matin. Mais
un malentendu allait précipiter les choses. Michel de Breteuil allait subitement
fermer son journal et s’en aller ; emportant tout le matériel dont avait besoin le
quotidien naissant. Ainsi, les initiateurs de Fraternité Matin se retrouvèrent du
jour au lendemain entre quatre murs, condamnés à produire touts seuls leur
journal ».124
122
Fraternité Matin, numéro spécial An 25, décembre 1989, p3.
123
LAURENT, S. (1970). « Formation, information et développement en Côte d'Ivoire », Cahiers
d’études africaines [En ligne], vol 10, n°39, pp.425-426.
124
KAZEMI, Z. (1989). Op.cit., p.36.
60
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Il ajoute :
125
Entretien réalisé avec Auguste Sévérin Miremont le 13 août 2015.
126
Ibid.
61
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
prévu pour trois ans, la durée nécessaire pour la formation des ouvriers
typographes) ».127
127
KAZEMI, Z. (1989). Op. cit., p.36.
128
Fraternité-Matin du 9 décembre 1964, p.7.
129
Fraternité-Matin du 9 décembre 1964, Op.cit., p.7.
130
LAURENT, S. (1970). Op. cit., p.441.
62
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
131
LAURENT, S. (1970). Op. cit., p.441.
63
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Outre Fraternité Hebdo, on note la présence dans les kiosques, du titre Ivoire
Dimanche également appelé en abrégé, i.d créé le 14 février 1971. Sa ligne
éditoriale était résumée en quelques mots : « Initialement consacré aux
informations sportives, Ivoire Dimanche évoluera et deviendra rapidement un
hebdomadaire complet traitant de l’actualité sous tous ses angles ». 133 Quant à
Ivoir’Soir, le tout premier quotidien de l’après-midi, il est mis en vente à partir du
11 mai 1987, « avec un tirage de lancement de 30000 exemplaires ».134 Il paraît
chaque jour à partir de 13 heures et avait un contenu essentiellement tourné vers
les faits de société, la culture et le sport. Les informations politiques y sont très
insignifiantes, pour se démarquer totalement de Fraternité Matin et Fraternité
Hebdo qui, eux, consacrent déjà une importante surface rédactionnelle aux sujets
politiques. Enfin, toujours au mois de mai 1987, quelques jours après Ivoir’Soir,
les dirigeants du groupe de presse étatique lancent un magazine consacré à la
gente féminine : Femmes d’Afrique. Plus d’une décennie après l’indépendance, les
journaux du groupe Fraternité Matin rayonnent dans le paysage médiatique
ivoirien. Ils marquent l’ère d’un journalisme dit de développement, symbolisé par
le quotidien étatique.
132
KRAGBE, J. M. (s/d). (1983). Op.cit., p.54.
133
Fraternité Matin, numéro spécial An 25, décembre 1989, p.4.
134
Ibid., p.9.
64
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Sous le règne du parti unique, aussi bien en Côte d’Ivoire, que dans nombre de
pays africains, la presse officielle est indissociable de la gestion des affaires de
l’État. Thierry Perret décrit quelques spécificités de cette presse : « Elle est un
instrument d’État au service du développement et de la consolidation de la nation.
Au sein d’organes de presse officiels, qui tirent toutes leurs ressources de
l’administration, les journalistes sont considérés comme le relais de l’action
publique et se voient confier une mission d’accompagnement des actions
gouvernementales dont il s’agit de faire la promotion ».136 Le développement de
cette presse étatique en Côte d’Ivoire comme ailleurs en Afrique est interprété
comme une volonté des gouvernants de l’époque monopartite de s’accaparer le
secteur de l’information et de le contrôler de façon ferme. Renaud de La Brosse
indique : « Les États ont commencé par se réserver le monopole - de droit ou de
fait - de tout ce qui touche de près ou de loin l’activité d’informer. Les agences de
presse nationales se multiplient au cours des années 1960, laissant éclater la
volonté de contrôle de l’information à sa source, c’est-à-dire sa collecte ». 137
135
ZIO, M. (2012). Op.cit., p.1.
136
PERRET, T. (2001). « Le journaliste africain face à son statut », Les Cahiers du journalisme,
n°9, p.157.
137
DE LA BROSSE, R. (2001). « Le rôle des médias et des nouvelles technologies de la
communication et de l’information dans la démocratisation des sociétés d’Afrique subsaharienne»,
Les Cahiers du journalisme, n°9, p.174.
65
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
ils l’ont pu, le pouvoir en place en apportant les informations et autres analyses
qui permettent de comprendre, d’accepter et de justifier l’action
gouvernementale ».138 La promotion des idéaux véhiculés et par le pouvoir et par
le parti unique font l’objet d’un traitement conséquent dans les colonnes de ces
journaux. En fait, dans l’esprit des gouvernants, les journalistes de cette époque
sont assimilés à des militants du parti au pouvoir et ne devaient se considérer que
comme tels au sein de la rédaction. La thèse d’Hugues Koné fait allusion à cette
ambivalence. Il fait remarquer que « d’une manière générale, le journaliste est
considéré, c’est le cas dans la plupart des pays africains, comme un militant,
comme un agent du développement par le gouvernement ».139 Les propos tenus
par Philippe Yacé à Abidjan en 1976, lors d’un séminaire du PDCI-RDA et cités
par Hugues Koné confirment bien cette double casquette attribuée aux agents de
l’information : « Le journaliste est un militant qui s’adresse à des militants…
Vous êtes des militants qui avez de fortes responsabilités et c’est par vous que les
hommes de ce pays, que le monde entier même peuvent approuver ce que nous
faisons ici… Vos journaux, vos commentaires, la sélection que vous opérez à
partir de l’actualité si diverse doivent refléter, je le répète, les objectifs
fondamentaux de notre développement… (Il faut), grâce à une maîtrise de nos
problèmes, savoir mener un article dans l’optique qui est celle du Parti ». 140
138
N’DA, P. (2000). Le drame démocratique africain sur scène en Côte d'Ivoire. Paris :
L’Harmattan, p.204.
139
KONE, H. (1989). La dynamique des médias dans les sociétés en mutation. Le cas de la Côte
d’Ivoire. Thèse de doctorat d’État : Lettres et Sciences humaines : Strasbourg : Université de
Strasbourg, T1, p.368.
140
Cité in KONE, H. Op. Cit., p.372.
66
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
141
Entretien avec Auguste Sévérin Miremont, déjà cité.
142
DIABI, Y. (2000) « L'information et le pouvoir politique en côte d'ivoire entre 1960 et 1990 »,
Hermès [En ligne], 3 (n°28), p.245.
67
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Pour ce qui concerne leur statut, il semble qu’il n’était pas toujours clairement
défini. On leur attribue par moment celui de fonctionnaire-journaliste ou
journaliste-fonctionnaire. Dans cette catégorie socioprofessionnelle aux contours
flous, le salaire était celui en vigueur dans l’administration, selon Thierry Perret :
« Les journalistes émargent aux diverses catégories de la fonction publique, avec
des perspectives de promotion sociales très régulées. En tant que fonctionnaires,
ils jouissent d’un salaire et de primes qui permettent d’assurer leur subsistance, du
moins tant que les salaires de la fonction publique correspondront à un niveau de
vie acceptable ».146
143
Entretien avec Auguste Sévérin Miremont, déjà cité.
144
DIABI, Y. (2000). Op. cit., p.249.
145
KONE, H. Op. Cit., p.407.
146
PERRET, T. (2001). Op.cit., p.159.
68
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Outre leur rôle cardinal, celui de relayer sans nuances les points de vue du parti-
Etat, ces journalistes sont également mis à rude contribution pendant les périodes
de crise sociopolitique. Ils se doivent de combattre toutes idées contraires à celles
du gouvernement en place et donner la réplique à leurs auteurs. Le constat a pu
être fait particulièrement durant la période qui a précédé l’instauration du
multipartisme, c’est-à-dire avant la date du 30 avril 1990. A cette époque précise
de l’histoire de la Côte d’Ivoire, l’opposition politique s’organise et se mobilise
pour jouer son rôle de contre-pouvoir et engager le combat pour l’instauration
d’une démocratie vraie et totale. Une frange importante de la population
visiblement gagnée à sa cause risquait de désavouer dans les urnes, le régime aux
affaires depuis 1960, aux élections pluralistes de cette année-là. C’est donc le
moment pour les rédacteurs de l’ensemble des médias d’État d’exprimer dans
leurs écrits leur loyauté et leur dévouement à la cause étatique. Combattre par la
plume les partis d’opposition et leurs opinions devient un enjeu majeur et surtout
un devoir.
69
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Chapitre II : La restauration du
multipartisme et le « printemps de la
presse »
147
Nous utilisons par moments les termes « restauration » ou « retour » du multipartisme en Côte
d’Ivoire car avant 1990, le pays avait déjà connu ce système politique, notamment à l’époque
coloniale.
148
GBAGBO, L. (1983). Côte d’Ivoire. Pour une alternative démocratique. Paris: L’Harmattan,
pp.12-13.
149
Parfois on ajoute RDA à l’acronyme PDCI. Le PDCI était la section ivoirienne du RDA.
70
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ainsi, pendant une trentaine d’années, le paysage politique ivoirien est resté
monocolore. En 1990,155 la donne change radicalement. Le multipartisme fait son
retour avec la création de plusieurs dizaines de formations politiques. Plusieurs
facteurs externes et internes contraignent le président Félix Houphouët-Boigny à
accepter, malgré lui, le retour de la Côte d’Ivoire au multipartisme. Au nombre
150
LOUCOU, J.-N. (1987). Op. cit., p.121.
151
GBAGBO, L. (1983). Op. cit., p.122.
152
Dès le mois de mai 1957, le PDCI qui a remporté la majorité des sièges aux élections
législatives exerce désormais le pouvoir
153
GBAGBO, L. (1983). Op. cit., p.122.
154
LOUCOU, J-N. (1987). Op. cit., p.132.
155
Les faits marquants de cette année 1990 sont méthodiquement énumérés et illustrés dans le livre
de KONE, S. S. (1991). Une année pas comme les autres. Abidjan :MICI, 226 pages.
71
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
A propos des facteurs internes, il est à noter que la Côte d’Ivoire baignait, en cette
fin des années 1980, dans un climat de morosité socioéconomique et politique qui
finira par provoquer son implosion. En effet, le pays était confronté à de graves
problèmes économiques et financiers. La chute drastique des cours des matières
premières (le café et le cacao) avait plombé les recettes de l’Etat au point que le
ministre Moïse Koumoué Koffi158 avait envisagé une réduction des salaires des
fonctionnaires. Pourtant, au plan économique, la Côte d’Ivoire était auparavant
citée en exemple dans la sous-région Ouest-africaine. Elle a connu effectivement
une embellie continue de l’indépendance jusqu’aux débuts des années 80. C’était
l’époque du « miracle ivoirien »,159 comme le rappelle si bien Jean-Marie
Chevassu.
Au plan social, il est admis que les grèves à répétition au sein du milieu scolaire et
universitaire, dans un contexte de crise économique, ont été également un élément
catalyseur des soulèvements du début des années 1990. Les syndicats comme le
Syndicat national des enseignants du secondaire de Côte d’Ivoire (SYNESCI), le
Syndicat national de la recherche et de l’enseignement supérieur (SYNARES) et
156
YAO, K. (2003). « La vie politique en Côte d’Ivoire : de l’instauration du multipartisme à
l’Accord de Marcoussis (mai 1990 à janvier) », Revue ivoirienne d’Histoire, p.9.
157
N’DA, P. (2000). Op. cit., p.38.
158
Moïse Koumoué Koffi fut ministre de l’Economie et des finances de 1989 à 1990. Les
protestations des syndicats et les grèves qui ont suivi sa proposition avaient entraîné son limogeage
du gouvernement.
159
CHEVASSU, J.-M. (1997). « Le modèle ivoirien et les obstacles à l’émergence de la petite et
moyenne industrie (PMI) », Le modèle ivoirien en questions : crises, ajustements, recompositions,
Paris : Karthala, Orstom, p.61.
72
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
La relative stabilité sociale observée dans le pays jusque-là vole ainsi en éclats.
Pour Francis Augustin Akindès, le feu couvait déjà au sein de la population
asphyxiée depuis quelques mois par cette crise économique qui entraîna dans son
sillage « la baisse du pouvoir d’achat, le gel des salaires, la réduction de moitié du
prix d’achat aux producteurs des deux principaux produits agricoles d’exportation,
le café et surtout le cacao (dont la Côte d’Ivoire devint le premier producteur
mondial) et le chômage, ainsi que la baisse du revenu national réel par
habitant ».162 La colère des populations ne faiblissait pas et les multiples appels à
la retenue du pouvoir resteront lettres mortes. Paul N’da évoque un changement
des mentalités au sein de ces populations qui ont pu être motivées par ce qui se
160
GRAH MEL, F. (2010). Félix Houphouët-Boigny, la fin et la suite. Paris: Karthala, p.413.
161
KOUASSI, Y. (2003). Op. cit., pp.13-14.
162
AKINDES, F. A. (s/d). (2011). Côte d’Ivoire : la réinvention de soi dans la violence. Dakar:
Codesria, p.98.
73
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
passe dans d’autres pays ou continents. Il pense que « les ouvertures au monde,
offertes par l’instruction plus répandue, la communication, l’urbanisation,
suscitent chez l’Ivoirien de nouvelles manières de percevoir sa propre société, de
la situer et de l’apprécier dans ses références, ses aspirations, ses exigences, dans
ses exaspérations et ses pressions, mais aussi par rapport aux valeurs des autres,
aux théories et expériences venues d’ailleurs, admirées ou adoptées ».163
Finalement, le pouvoir cède devant la pression sans cesse grandissante des
manifestations de rue. Le 30 avril 1990, le bureau politique du PDCI-RDA, le
parti au pouvoir, recommande solennellement au gouvernement l’acceptation du
multipartisme, conformément à l’article 7 de la Constitution ivoirienne en date du
3 novembre 1960.164 La proposition est entérinée par le gouvernement le 3 mai
1990.
163
AKINDES, F. A. (s/d). (2011). Op. cit., p.39.
164
Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et
exercent leurs activités librement sous la condition de respecter les principes de la souveraineté
nationale et de la démocratie, et les lois de la République.
165
N’DA, P. (2000). Op. cit., p.67.
74
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
166
De peur d’être assassiné par le régime d’Houphouët-Boigny, Laurent Gbagbo part
clandestinement de la Côte d’Ivoire en 1982 et s’exile en France jusqu’en 1988.
167
Lire à ce sujet : TESSY, D. B. A. (2000). La démocratie par le haut en Côte d’Ivoire. Paris:
L’Harmattan, 318p.
168
LABONTE, N. (2006). La guerre civile en Côte d’Ivoire : L’influence des facteurs
économiques, politiques et identitaires. [En ligne]. Mémoire présenté à la Faculté des études
supérieures de l’Université Laval, Québec, p.32.
169
KOUI, T. (2007). Multipartisme et idéologie en Côte d'Ivoire. Droite, centre, gauche. Paris :
L'Harmattan, p.14.
75
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
170
BAILLY, D. (1995). Op. cit., p.139.
171
On peut citer entre autres exemples, celui de la journaliste du quotidien catholique La Croix
Julia Ficatier. En mars 1990, elle avait été interpellée par la police ivoirienne et détenue pendant
quelques heures. Il lui était reproché un article relatif aux mécontentements sociaux que les
autorités ivoiriennes n’ont visiblement pas apprécié.
76
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
certain crédit. Diégou Bailly fait d’ailleurs remarquer que la presse d’État
emboitait le pas aux autorités politiques dans leurs critiques dirigées contre la
presse étrangère, notamment française. Il cite fort à propos un éditorial de
l’hebdomadaire du PDCI, Fraternité Hebdo : « Dans cet éditorial daté du 8 mai
1990, la presse internationale est accusée de vouloir pousser les peuples à la
révolte pour détruire le peu qu’ils ont réalisé en suant sang et eau (…). La tactique
est de déstabiliser et de retarder effectivement, le rythme auquel les pays africains
courent (…). Après avoir causé la paupérisation de l’Afrique, on veut abuser les
Africains en leur faisant croire que tous les dirigeants sont des voleurs et des
corrompus, à la solde de l’impérialisme international ». 172 Si la virulente prise de
position de cet éditorialiste ne surprend guère, c’est la teneur de ses écrits qui est
davantage révélatrice de son état d’esprit. Le journaliste épouse la cause des
dirigeants du parti auquel son journal est adossé et essaie de s’acquitter de son
devoir en mettant plus d’entrain voire d’exagération dans son article, afin
d’obtenir l’effet escompté : diaboliser pour espérer décrédibiliser cette presse
internationale impertinente. Il n’attend pas que les tenants du pouvoir portent eux-
mêmes en premier, de telles accusations graves contre les médias étrangers, et leur
emboîter le pas. Il les devance et assume des accusations aussi graves sans le
moindre début de preuves.
Cependant, on ne peut pas passer sous silence le fait que la presse étrangère n’a
pas été toujours exempte de reproches. Elle a, par moments, prêté le flanc à l’ire et
aux intimidations des autorités politiques et administratives ivoiriennes, à travers
des articles à la limite de l’intox. Dans les mois qui ont suivi le retour du
multipartisme en Côte d’Ivoire, les rumeurs les plus folles ont circulé sur le
compte des dirigeants du PDCI et particulièrement sur l’état d’esprit du président
Houphouët-Boigny. On parle de la fuite à l’étranger de plusieurs dignitaires du
parti au pouvoir avec des sommes d’argent considérables, ou encore d’une volonté
du président de rendre le tablier. La tentation était grande pour les journalistes de
relayer ces bruits qui se répandent à grande vitesse dans les rues d’Abidjan et dans
certaines grandes villes du pays. Frédéric Grah Mel revient sur cet épisode. Il fait
cas de « la rumeur d’un éventuel abandon du pouvoir par le président Houphouët.
172
BAILLY, D. (1995). Op. cit. p.79.
77
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Le difficile accès aux médias d’État ainsi que les ambitions qui étaient les leur
exigeaient des nouveaux partis politiques la création d’une presse acquise à leurs
propres causes. Ainsi, à partir de 1990, on assiste à l’essor de nombreuses
publications privées à l’initiative des partis politiques ou de personnalités qui leur
sont proches.
173
Le vendredi 13 avril 1990.
174
GRAH MEL, F. (2010). Op. cit., p.425.
175
CHAMPIN, C. (2001) « La pactole de la communication politique en Afrique francophone »,
Les Cahiers du journalisme n°9, p.210.
78
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
176
BAILLY, D. (1995). Op. cit., p.159.
79
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Diégou Bailly démontre l’impact de ces publications d’avant 1990 sur les
nouveaux journaux. Il indique : « Dans l’ensemble, la presse informelle et
clandestine a contribué à l’émergence des nouveaux journaux. D’abord, elle a
brisé le glacis psychologique qui empêchait, dans la presse officielle, toute
critique à l’encontre des actions du président, du parti et du gouvernement.
Ensuite, la presse informelle et clandestine a influencé, un tant soit peu, la
nouvelle presse ivoirienne par l’usage général des pseudonymes dans les
nouveaux journaux, soit par la reconversion de la plupart des "anciens rédacteurs
de tracts" en journalistes »180. Parmi ses camarades rédacteurs, Pascal Dago
Kokora cite particulièrement Jean-Noël Loucou dont la rubrique, intitulée « Le
Grognon » était la plus lue. Pour lui, « l’orientation générale de chaque numéro
d’Olifant dépendait de la teneur de son « Grognon ». Et il était aisé d’établir une
corrélation nette entre les records de vente et la qualité de fond et de forme de sa
rubrique ».181
Le journaliste Venance Konan nous relate également son expérience en tant que
rédacteur d’un autre journal estudiantin, Campus, au début des années 80. Il
explique :
177
CCEA : Centre catholique des Étudiants d’Abidjan.
178
KOKORA, D.P. (1999). Le Front populaire ivoirien: De la clandestinité à la légalité. Le vécu
d'un fondateur. Paris: L’Harmattan, p.24.
179
Ibid., pp.24-25.
180
Ibid.
181
Ibid., p.25.
80
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Quelques textes de cette publication étaient engagés, selon lui, même si les
animateurs de Campus étaient conscients qu’ils pouvaient subir les foudres des
autorités universitaires et du pouvoir d’Houphouët-Boigny. Finalement, la
fermeture du journal estudiantin fut ordonnée par le président Houphouët-Boigny.
La sanction met un terme à cette aventure journalistique. Il se souvient en effet
que :
Ces publications de faible audience au temps du parti unique font place à l’essor
de journaux bien confectionnés, sous le multipartisme. Ainsi en quelques mois, le
paysage médiatique ivoirien, à l’instar de ceux d’autres pays africains, se
transforme radicalement, comme le note Marie-Soleil Frère : « La libéralisation de
la presse écrite a entrainé de profondes mutations dans le champ médiatique car
elle a transformé à la fois le rôle des médias, leur contenu, mais aussi la forme du
discours journalistique ».184 Des centaines de journaux naissent et sont mis en
vente. Ils connaissent un succès commercial relatif. Ce phénomène est qualifié
dans les milieux de la presse en Côte d’Ivoire de « printemps de la presse ».
Toutefois, le même scénario a été observé dans la même période dans plusieurs
pays africains. C’est ce qui explique l’usage du même terme de « printemps de la
182
Entretien avec Venance Konan réalisé le 18 août 2015.
183
Ibid.
184
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit., p.122.
81
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
presse » pour qualifier un peu partout sur le continent cette extraordinaire éclosion
de journaux privés.
Ces titres nouvellement crées viennent compléter les quatre principaux organes de
presse au service du parti au pouvoir depuis de nombreuses années déjà. Pour
chacun de ces nouveaux partis politiques reconnus dans la foulée de la
restauration du multipartisme, il n’est pas très compliqué d’identifier le journal
auquel il se rattache ou dont il partage une proximité idéologique. Nous citons, en
guise d’exemples, quelques-uns d’entre eux : Le Démocrate et Le Patriote aux
côtés du PDCI, Téré le journal du Parti Ivoirien des Travailleurs (PIT) du
professeur de Droit Francis Wodié, La Tribune du Banco, Le Nouvel Horizon,
Liberté et Notre Voie, des publications à la solde du FPI, Le Jeune Démocrate
affilié à l’Union des Sociaux-Démocrates USD, Côte d’Ivoire Nouvelle, journal
fondé par le Parti Socialiste Ivoirien (PSI) ou encore Soleil d’Or, une publication
du Parti Libéral de Côte d’Ivoire (PLCI) pour ne citer que ceux-là. Dans l’ouvrage
qu’il a consacré à la trajectoire idéologique de ces différents partis ci-dessous
cités, Théophile Koui précise : « En 1990, la coordination des quatre partis –FPI,
USD, PIT, PSI – relevait d’une même posture dans la mesure où ces partis se
situaient effectivement tous à gauche ».185
Il est important de signaler que certains journaux n’ont pas toujours conservé leur
dévouement pour le premier parti politique auquel ils s’étaient affiliés. Le Patriote
par exemple est passé d’un journal proche du PDCI à sa création, à un organe de
presse soutenant le Rassemblement Des Républicains (RDR), parti crée le 27
septembre 1994. Le journal épouse ainsi la trajectoire politique de son fondateur,
Ahmed Bakayoko qui était en désaccord avec certaines orientations idéologiques
du PDCI. C’est pour cette principale raison qu’il a procédé à un changement de la
ligne éditoriale et s’est mis au service de la nouvelle formation politique à laquelle
il adhérait désormais et animée par des dissidents du PDCI. A propos du RDR,
Théophile Koui note que : « le RDR (…) se situe bien à droite et ses principaux
animateurs sont tous des ex "barons" du PDCI ».186
185
KOUI, T. (2007). Op. cit., p.15.
186
Ibid., p.34.
82
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Moussa Zio fait référence à cette pléthore de journaux mis en vente à partir de
l’année 1990. Il constate que « la sévérité répressive de la loi du 31 décembre
83
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
1991187 n’a pas pu venir à bout de ce que nous nous permettons d’appeler la
fécondité médiatique. Six petites années -1990 à 1996- suffirent à l’explosion du
nombre de titres : 178 journaux parurent sur le marché national, un marché
pourtant étriqué. Un taux de natalité digne du Livre Guinness des Records ».188
Quant à Ibrahim Sy Savané, il propose de son côté un autre regard sur cette
création record de journaux. Selon lui : « En quelques mois, la presse ivoirienne a
connu une véritable explosion. Pour spectaculaire qu’il fût, ce phénomène n’a rien
de surprenant. A des variantes près, le même constat s’est fait dans certains pays
de l’Est qui, en se débarrassant du communisme, retrouvaient la pluralité des
opinions et des modes d’expression. (…) Reste que les grandes périodes de
mutations libérales sont toujours favorables à la création de journaux ».189
La frénésie constatée au sujet de la mise en vente des journaux depuis cette année
1990 a fait également l’objet d’une analyse dans un rapport d’activités de la CNP.
L’organe de régulation a effectué un décompte qui montre le caractère éphémère
des publications. En une dizaine d’années, précisément entre 1991 et 2001, sur
près de 1252 déclarations de créations de titres de presse enregistrées, seuls 55
titres (toutes périodicités confondues)190 avaient survécu. Le boom de la création
des journaux a donc fait long feu si l’on s’en tient à ces chiffres concernant la
hausse du taux de mortalité des titres quelques années après le « printemps de la
presse » en Côte d’Ivoire. Ces chiffres cités plus haut démontrent les difficultés
des promoteurs de journaux à assurer la pérennité de leurs entreprises
médiatiques. Ils posent en outre la problématique de la viabilité économique de
ces publications. Ibrahim Sy Savané l’a bien compris en indiquant que « dans la
quasi-totalité des cas, on note que le boom des journaux, après une période
euphorique, se tasse en général et très rapidement. Ce qui, somme toute, est
normal. En effet, ni le spontanéisme, ni le volontarisme ne suffisent à eux seuls
pour faire vivre les journaux. Alors, très vite, le taux de naissance des nouveaux
187
Nous allons revenir sur les raisons de l’adoption de cette loi portant régime juridique de la
presse en Côte d’Ivoire, et en donner quelques détails.
188
ZIO, M. (2012). Op. cit., p.7.
189
Ibrahim Sy Savané, cité dans ZIO, M. (2012). Op. cit., p.7.
190
Rapport d’activités CNP 2001/2002
84
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
titres s’amenuise, tandis que le taux de mortalité croît de façon significative, dès
la deuxième année d’existence ».191
191
Ibrahim Sy Savané, cité dans ZIO, M. (2012). Op. cit., pp.7-8.
192
BAILLY, D. (1995). Op. cit., p.241.
193
TUDESQ, A.-J. (1995). Op. cit., p.90.
85
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Une lecture flottante des journaux de l’époque confirme ces apports, ces
prétentions... Ainsi, l’hebdomadaire du PIT, Téré n°16 du 22 au 29 juillet 1991,
publie à sa page 6, à la rubrique « Politique », un article signé par Bléou Martin
avec la précision « Agrégé de Droit public et Science politique ». L’article, qui
semble être une libre-opinion, même si cela n’est pas expressément indiqué sur la
page, est intitulé : « Suspension des salaires. Le Président de la République,
violateur du Droit ». L’auteur, enseignant de l’université nationale d’Abidjan-
Cocody s’insurge contre la mesure de suspension des salaires des enseignants du
secondaire et du supérieur, à la suite d’une grève. Il écrit : « La décision
gouvernementale a été annoncée par les médias à la date du 28 juin dernier. Elle
est doublement illégale. Elle l’est tout d’abord en tant qu’elle s’appuie sur un
texte (le décret) irrégulier. Mais le décret qui lui sert de fondement eût été illégal
par cela seul qu’elle rétroagit. En effet, en suspendant le salaire du mois de juin,
la décision rétroagit au 1er juin 1991. Ce que ne peut faire aucun acte édicté par
aucune autorité administrative. Ce qui est, par suite, illégal ».195
Le juriste, auteur de cet article utilise des termes très crus dans le but d’attirer
l’attention des destinataires du contenu du message. Plus loin, il martèle : « Que le
viol du Droit soit le système de gouvernement autorise à croire que c’est
volontairement que les pouvoirs publics avec à leur tête le Président de la
République, agissent de la sorte. (…) Et cette situation d’insécurité juridique, de
viol permanent du Droit explique en partie, en grande partie, que les militaires à
leur tour, violent les étudiantes et les élèves.196 Le Président de la République
viole le Droit, les militaires violent la gent féminine ».197
194
FRERE, M.-S. (2001). « Dix ans de pluralisme en Afrique francophone », Les Cahiers du
journalisme, n°9, p.30.
195
Téré n°16 du 22 au 29 juillet 1991, p.6.
196
Il fait ici allusion à la descente musclée des militaires à la cité universitaire dans la nuit du 17 au
18 mai 1991. La presse proche de l’opposition avait alors évoqué des morts et de nombreux cas de
viols commis par les militaires.
197
Téré n°16 du 22 au 29 juillet 1991, op. cit.
86
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
198
C’est le titre de l’article paru en page 7.
199
Le Nouvel Horizon du vendredi 15 janvier 1993, p.7.
200
Le Démocrate n°1 du 4 juillet 1991, p.6.
87
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Quant aux opposants, le portrait que Guy Pierre Nouama rédige concernant ceux-
ci est sans équivoque ; toujours sous le prisme d’une biographie lapidaire d’Adolf
Hitler. On lit dans son article : « Il avait une vision cynique de la nature humaine.
Pour lui, la fin justifie les moyens : on tenait les hommes, on les manœuvrait en
utilisant leurs faibles. Ce morceau choisi d’un portrait du führer ressemble, à s’y
méprendre, à celui qu’on aurait dressé de certains leaders de l’opposition en
Côte d’Ivoire. Ces gens-là ont choisi leur camp. Ils ont recruté des reîtres qui
encadrent des escadrons de la mort Ils menacent tous ceux qui ne pensent pas
comme eux. Ils ne sont pas loin de promouvoir une race d’hommes supérieurs,
des "Aryens" aux yeux rouges de sang, des hommes parfaits et haineux… ». 201
L’exemple de l’ancien chef de l’État, le tout premier qui a dirigé la Côte d’Ivoire
de 1960 à 1993 est significatif. Les journaux proches ou favorables à l’opposition
n’ont pas eu de scrupule à présenter Félix Houphouët-Boigny sous des aspects
bien sombres. Ils ont repris les critiques les plus virulentes des leaders de
l’opposition qui ne cessaient d’évoquer des scandales de détournement de deniers
201
Le Démocrate n°1, op. cit., p.7.
202
FRERE, M.-S. (2001). Op. cit., p.31.
88
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
publics. Dans les rues, les manifestants n’hésitaient plus à couvrir les dirigeants
du parti au pouvoir d’opprobre, comme ce fut le cas en février 1990, avec des
foules qui scandaient : « Houphouët voleur ! Houphouët voleur ». Dans son
analyse relative à ces célèbres phrases symboles d’une colère inédite des
manifestants, David K. N’Goran évoque ici l’idée d’une rupture. Il écrit : «
"Houphouët voleur" est une manifestation de parole libérée à plus d’un titre. Le
pouvoir, dans sa conception, se trouvait ainsi dépouillée de sa mystique
gérontocratique. Le chef de l’Etat perdait son titre de "Dja" ou de "Nanan"
[patriarche] que lui confère la monarchie baoulé. Son pays n’était plus, dès lors,
assimilé à un royaume des temps anciens… ». 203 Il ajoute : « Dans un premier
temps, "Houphouët voleur", alors est une parole de rupture proposée
implicitement par l’université ivoirienne lieu de contre-pouvoir par excellence à
cette époque ».204
C’est dans cet ordre d’idée que Marie-Soleil Frère ajoute que : « les médias
privés ont sans doute contribué à estomper la peur de s’exprimer librement, à
ancrer dans l’esprit de nombreux citoyens qu’il est légitime d’avoir une opinion
propre. Ils ont posé les bases d’un véritable espace public dont on ne peut guère
imaginer qu’il puisse être facilement éradiqué ». 205 Les animateurs de cette presse
privée ont bravé les menaces, la peur liée de la répression, dans leur volonté de
participer à l’émergence de la démocratie en Côte d’Ivoire et de sa consolidation.
Malgré les difficultés qui sont les leurs et surtout l’atmosphère politique parfois
tendue, ils se sont engagés fermement aux côtés des organisations sociales et des
formations politiques qui réclamaient à partir de l’année 1990, un changement
radical en termes de gouvernance et d’alternance politique. Le sociologue Paul
N’da est de cet avis. Il note : « Une chose est certaine : les journalistes ivoiriens
prennent une part active aux luttes politiques et sociales, à l’action de la société
sur elle-même. Les uns et les autres s’engagent pleinement pour développer,
203
N’GORAN, K. D. (2012). Les enfants de la lutte. Chroniques d’une imagination politique à
Abidjan. Paris: Publibook, p.31.
204
N’GORAN, K. D. (2012). Op. cit., p.37.
205
FRERE, M.-S (2001). Op. cit., p.33.
89
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
défendre des points de vue et en combattre, à partir d’angles de vue qui sont
proches de ceux des partis qu’ils soutiennent ».206
Toutefois, cette ambition pour une Côte d’Ivoire plus démocratique portée par les
nouveaux journaux sera fortement atténuée par des écrits trop politiquement
marqués et excessivement partisans.
Dans cette posture, le journaliste fait corps avec le parti qu’il soutient au point
parfois de se substituer totalement à lui. En se positionnant dans cette posture, il
apparaît que les journalistes n’ont pas toujours conscience de s’écarter de plus en
plus des règles fondamentales de leur métier. C’est ce qui fait dire à Moussa Zio
que « ce qu’il est convenu d’appeler le printemps de la presse n’a pas été, loin
s’en faut, le printemps du professionnalisme. Dérives et dérapages se sont
multipliés dans les médias de masse qu’ils soient privés ou de service public ».207
Pour sa part, Diégou Bailly en sa qualité d’ancien journaliste et patron de
plusieurs journaux privés le reconnaît. Il explique : « Peu soucieux de l’exactitude
des faits et de la vérité journalistique, les articles rédigés sur le mode de tract,
rencontrent l’entière adhésion du public ivoirien dans un contexte où tout acte qui
206
N’DA, P. (2000). Op. cit., p.203.
207
ZIO, M. (2007). Etude sur la formation des journalistes ivoiriens de 1990 à 2005. Paris : GRET,
Collection PAMI 2, p.7.
90
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
C’est surtout pendant les périodes de crise marquées par des tensions extrêmes
entre le pouvoir et les partis d’opposition que les journalistes redoublaient
d’ardeur à travers des articles au vitriol et qui n’ont pas manqué de susciter des
inquiétudes au sein de l’opinion nationale et internationale. Diégou Bailly juge
très sévèrement ces journaux. Il estime que « dans la presse de combat,
l’information est utilisée comme arme bactériologique ou chimique pour semer la
terreur dans le camp ennemi. Cocktail de rumeurs, de demi-vérités et de
mensonges, ce "gaz sarin" a pour principal objectif de troubler l’opinion publique
et de tétaniser l’adversaire (politique) ». 209 De son côté, Paul N’da rappelle l’un de
ces épisodes de crise qui a révélé le visage fébrile de cette presse militante. Il
s’agit des troubles survenus le 18 février 1992. Ce jour-là, une gigantesque
marche organisée par plusieurs partis d’opposition et de syndicats dans les rues
d’Abidjan fut sévèrement réprimée. Des leaders syndicaux et des opposants
politiques dont Laurent Gbagbo et sa femme Simone, avaient été arrêtés le même
jour et conduits en prison pour plusieurs mois. Cette manifestation avait été tenue
pour dénoncer les conclusions d’une commission d’enquête diligentée quelques
mois auparavant par le pouvoir PDCI, à la suite de graves violences policières sur
des étudiants de la cité universitaire d’Abidjan-Yopougon. Pour rappel, on se
souvient que le 17 mai 1991, des policiers effectuaient une descente nocturne
punitive dans cette cité, en représailles à différentes manifestations violentes
d’étudiants quelques jours auparavant. Au lendemain de cette répression féroce,
des étudiantes ont révélé avoir subi des viols. Il y a eu également de nombreux
blessés. Le refus du président Houphouët-Boigny de sanctionner les policiers
fautifs, après la publication du rapport d’enquête, a suscité la colère de
l’opposition qui s’est longuement accaparée du sujet. Ainsi, Paul N’da affirme :
« Les événements du 18 février 1992, avec tout ce qui s’en est suivi, ont permis
d’assister à l’ardeur militante des journalistes : on ne savait plus qui des hommes
de la presse du pouvoir ou de l’opposition faisaient de la contre-information avec
208
BAILLY, D. (1995). Op. cit., p.192.
209
Idem. (2001). « Profession : journaliste "en attendant" », Les Cahiers du journalisme, n°9,
p.172.
91
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les journaux ne font pas que s’en prendre à des partis reconnus comme étant
rivaux de ceux qu’ils soutiennent. Il y aussi des cas où même au sein d’un même
parti politique, les guerres de positionnement ou de succession s’intensifient et se
déportent dans les rédactions acquises à la cause de l’un ou l’autre des
protagonistes. Diégou Bailly se remémore l’un de ces moments assez
symptomatiques de l’engagement militant des journaux. Il s’agit de la bataille de
succession qui a fait rage entre 1992 et 1993, au moment de la fin de règne du
président Houphouët-Boigny, au sein du parti au pouvoir. Il raconte : « Ainsi,
commence la phase de la guerre de succession. Elle se déroule à coups de petites
phrases assassines. Dans une autre phase, l’hebdomadaire Le Patriote, très proche
de la Primature, pilonne par intermittences les positions du dauphin
constitutionnel ».211 En fonctionnant dans cette logique, ces journaux sèment le
doute sur leur volonté de se conformer aux règles de base de leur métier, comme
nous le verrons plus loin. C’est d’ailleurs ce qui fait dire à Paul N’da qu’ils sont «
accusés depuis longtemps de pratiquer la désinformation, la falsification et la
rétention de l’information, de s’attaquer à la vie privée, et de s’opposer
systématiquement, de jeter l’opprobre et l’anathème sur le pays et ses
dirigeants… ».212
Il est fréquent de lire des droits de réponse dans lesquels les personnes
injustement mises en cause, émettaient de vives protestations contre des articles
aux informations déséquilibrées. Le 12 août 1993, le député Francis Wodié, leader
du PIT adressait une mise au point cinglante au directeur de publication du journal
L’œil du Peuple. Il réagissait à la suite d’un article paru dans ce journal le 2 août
1993 avec comme titre : « Wodié n’avait-il pas liquidé Kragbé Gnagbé et vendu
210
N’DA, P. (2000). Op. cit., pp.195-196.
211
BAILLY, D. (1995). Op. cit., p.257.
212
N’DA, P. (2000). Op. cit., p.129.
92
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ces points susmentionnés peuvent être mis en relation avec notre expérience
personnelle. En effet, en puisant dans nos souvenirs, nous nous sommes rappelés
d’une mésaventure qui mérite d’être relatée. A nos débuts dans le journalisme,
précisément au cours de l’année 2000, une après-midi le directeur de publication
du Libéral216 appelle à la rédaction pour nous informer d’un fait qui venait de se
produire. Il nous apprend qu’une dame qui avait passé une commande importante
de pagnes à l’effigie du leader politique Alassane Ouattara a vu la totalité de sa
marchandise confisquée par la police économique, au port d’Abidjan. Il nous
propose avec insistance de produire un article pour le journal à paraître le
213
WODIE, F. A l’Assemblée Nationale : A quoi sert un député de l’opposition ? Les cinq
premières années du multipartisme : 1990-1995. Abidjan : SNEPCI, p.95.
214
FRERE, M.-S. (2001), op. cit., p.50.
215
Ibid., p.50.
216
A cette époque, Koné Yoro assurait les fonctions de directeur de publication (DP) de ce
quotidien proche de l’opposant Alassane Ouattara et de sa formation, le RDR.
93
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
217
Rapport d’activité CNP 2001/2002, Annexe 10.
94
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
- Des journalistes
- Des religieux
- Des étudiants
- Des enseignants
- Des sans-emplois.
Il arrive également que des personnes peu scrupuleuses soient autorisées à créer et
diriger des journaux. Nous citerons principalement l’exemple d’un fondateur
d’entreprise de presse bien connu en Côte d’Ivoire : Tapé Koulou Laurent qui
publie en 1993, l’hebdomadaire Le Bélier. Quelques années après, il fonde un
quotidien, Le National très controversé, qui va bouleverser le paysage de la presse
quotidienne nationale par des écrits outranciers, la désinformation systématique,
et des attaques gratuites et sans limite, les atteintes à la vie privée des opposants
politiques et les incitations à la haine et à la violence. Les lignes éditoriales des
deux titres mettent en relief les idées politiques du PDCI. Le journaliste français et
écrivain Stephen Smith relate un aspect de la vie de Tapé Koulou : « Huissier de
justice en province, il est révoqué, en 1990, par le garde des Sceaux de l’époque,
à la suite d’une condamnation à trois mois de prison pour "saisie abusive" au
détriment d’un homme d’affaires libanais. Une fois tombé, Laurent Tapé Koulou
se voit accablé d’une cascade de plaintes d’anciennes victimes. Il ne fait plus que
l’aller-retour entre le prétoire et la prison. Jusqu’à ce que, condamné à quatre mois
pour le détournement de l’équivalent de 2 500 euros, il lui vienne une idée de
génie au fond d’une cellule à la maison d’arrêt de Yopougon, un faubourg
218
SMITH, S. « Le National, la xénophobie ordinaire au quotidien », Libération, op. cit. p.5.
96
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Un autre propriétaire de journal très célèbre de cette époque, était sans emploi au
moment où il prenait la tête de son journal. Il s’agit d’Ahmed Bakayoko, étudiant
âgé de 25 ans au moment où il crée l’un des journaux les plus connus en Côte
d’Ivoire. Etudiant en médecine, il est le fondateur en 1991 de l’hebdomadaire Le
Patriote qui devient quotidien quelques années plus tard. Le journal qui servait les
intérêts du PDCI, dans les premières années de sa création, changera par la suite
de ligne éditoriale pour se ranger aux côtés des dissidents issus de ce parti
politique.
Avant et même après l’adoption de la toute première loi ivoirienne portant régime
juridique de la presse adopté le 31 décembre 1991, toute personne de nationalité
ivoirienne avait le droit de lancer un journal en Côte d’Ivoire. La loi ne spécifiait
pas qu’il fallait provenir du monde des médias ou avoir une qualification
spécifique. La seule condition fixée par les textes exigeait, avant la mise en route
de l’activité du journal, était de faire une déclaration au parquet du procureur de la
République. En effet, l’article 4 de cette loi indique : « Avant la publication de
tout journal ou écrit périodique, il sera fait au Parquet du Procureur de la
République dans le ressort duquel se trouve le siège du journal ou de l’écrit
périodique, une déclaration de publication, en double exemplaire ».220 Ces
postulants, qui devenaient ainsi Directeurs de publication, avaient pour obligation
d’indiquer et de fournir dans leur déclaration écrite et signée les informations
suivantes :
219
SMITH, S. « Le National, la xénophobie ordinaire au quotidien », Libération, op. cit. p.5.
220
Voir en annexe la Loi portant régime juridique de la presse de 1991.
97
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
A ces nouveaux acteurs de la presse privée, la loi exige également d’ « être majeur
et jouir des droits civils ou civiques », selon l’article 9.
« Au début des années 90, tous les journaux qui étaient créés,
l’étaient sous le coup de l’émotion. Chacun avait envie de dire
quelque chose. Ce n’était pas des entreprises de presse qui se
projetaient dans la durée. C’est ce qui explique leurs fermetures
prématurées ».223
Il nous donne une idée précise du parcours laborieux que ses camarades et
lui ont dû emprunter pour réaliser leur projet.
221
Le sigle CNP se rapporte à la Commission nationale de presse, le tout premier organe de
régulation de la presse écrite ivoirienne. A partir de l’année 2004, un deuxième organe de
régulation dénommé Conseil national de presse est créé pour remplacer le premier.
222
Rapport d’activités CNP 2001/2002, p14.
223
Entretien réalisé avec Jean-Louis Péhé le 7 juillet 2013.
98
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
même jour. Ce n’était pas facile, mais nous le faisions parce que
nous aimions ce métier ».224
Certes, il n’existe pas d’étude minutieuse sur les profils des fondateurs de
journaux de la décennie 1990, et même ceux d’après, mais les chiffres produits
par la Commission nationale de la presse donnent un aperçu. Ils indiquent que sur
une soixantaine de Directeurs de publication en activité au cours de l’année 2002,
22 ne sont ni journalistes professionnels, ni bénéficiaires d’une formation de base
dans les domaines de l’information et de la communication.225 Cette statistique
présente donc un pourcentage important de personnes peu familières au milieu de
la presse, mais qui ont fondé des journaux.
Cette situation n’était pas propre seulement à la Côte d’Ivoire. D’autres pays
africains ont connu pareille évolution, comme le note Renaud de La Brosse. Il
affirme : « Presse diverse également par ses promoteurs, parmi lesquels se
côtoient pêle-mêle opposants politiques de toujours, hommes d’affaires intéressés,
journalistes du secteur public reconvertis dans le privé, jeunes diplômés frais
émoulus d’écoles de journalisme, intellectuels engagés, aventuriers de la plume et
autres maîtres-chanteurs, religieux défendant une cause ou simples citoyens
exprimant le besoin de pouvoir enfin s’exprimer… ». 226 Pour leur part,
Mouhamadou Tidiane Kassé et Diana Senghor, tous deux membres de l’Institut
Panos Afrique de l’Ouest (IPAO), analysent le profil de ces nouveaux patrons de
presse. Selon eux, « l’enthousiasme qui déborde de partout ne cache guère
l’évidence : la presse de ces premières années d’un printemps nouveau est loin de
porter l’empreinte du professionnalisme. Les journaux sont souvent le fait de
quelques "francs-tireurs" entrés par effraction dans le journalisme, sans références
professionnelles solides ».227 Quant à Marie-Soleil Frère, elle établit un lien entre
les difficultés des nouvelles publications et leurs promoteurs. Elle note : « Nées
généralement de l’initiative personnelle d’un homme d’affaires, d’un journaliste
professionnel, d’un groupe d’enseignants ou d’un homme politique, beaucoup
d’entre elles continuent, après des années, à fonctionner de manière improvisée et
224
Ibid.
225
Rapport d’activités CNP 2001/2002, p.14.
226
DE LA BROSSE, R. (2001). Op. cit., p.181.
227
KASSE, M. T. et SENGHOR, D. (2001). « Pluralisme médiatique en Afrique de l’Ouest : 10
années pour tout changer », Les cahiers du journalisme, n°9, p.64.
99
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Le grand nombre de promoteurs issus de milieux divers autres que ceux des
médias peut être une des explications plausibles pour justifier les échecs. Ainsi,
les difficultés se multipliaient, au fil des années, pour ces publications qui
enregistrent un succès commercial relatif.
Les rares études disponibles sur le secteur de la presse écrite privée ivoirienne
sont unanimes pour souligner les difficultés qu’elle traverse depuis les années
1990. Mais avant d’aborder cet aspect relatif aux ventes des titres privés à cette
période précise, il est intéressant d’évoquer la santé économique des journaux de
la presse gouvernementale qui, eux, existaient depuis quelques années déjà. On
pourra au besoin établir une comparaison.
Il faut signaler que la rentabilité des journaux étatiques, parmi lesquels le plus
ancien, Fraternité Matin, n’a pas été à notre connaissance réellement abordée
dans les études disponibles. On sait seulement que sur l’ensemble des titres
existants avant le retour du multipartisme, l’hebdomadaire Ivoire Dimanche a été
le tout premier à disparaître en juin 1990 après la parution de son numéro 1009.
Ce magazine culturel et de divertissement proposé en fin de semaine pourrait
avoir connu de gros problèmes de vente qui ont pu précipiter son absence
définitive des kiosques. On a aussi le cas d’Ivoir’Soir, un quotidien vendu l’après-
midi, qui connaît le même destin : son tout dernier numéro date du 8 mai 2002.
Pourtant, rien ne laissait présager cette triste fin pour le quotidien vespéral dont le
succès a fait la fierté du groupe Fraternité Matin. En effet, on note que les
dirigeants du groupe de presse public annonçaient, deux années après sa création,
une hausse de son tirage. Ils indiquaient en décembre 1989 : « Ivoir’Soir justifie
depuis mars 1988 son nom de deuxième quotidien national. (…) Et dans les
différentes villes de vente, il est de notoriété que Ivoir’Soir a conquis les lecteurs :
228
FRERE, M.-S. (2001). Op. cit., p.42.
100
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
229
Fraternité Matin, An 25, op.cit., p.9.
230
Entretien réalisé avec Ibrahim Sy Savané le 19 juillet 2014.
231
Le 11 janvier 1994, les quatorze pays de la zone franc, dont la Côte d’Ivoire, acceptent de
dévaluer leur monnaie commune, le Franc CFA de 50% par rapport au Franc français.
101
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
232
Un des surnoms attribués à l’épouse d’origine française d’Alassane Ouattara.
233
Le Patriote Hors-série des anciens, n°1 du jeudi 12 juin 2014, p.9.
102
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Quelques mois, voire des années plus tard, après les moments d’euphorie, nombre
de ces journaux sont cependant rattrapés par les difficultés économiques et
financières. Pour une grande majorité d’entre eux, les ventes ne suivent plus. Il
devenait quasiment impossible d’assurer correctement le fonctionnement
quotidien d’une rédaction et d’honorer les impayés accumulés chez les
imprimeurs. Face à cette situation, ils sont contraints de cesser toute parution ou
de changer de prestataire, après avoir laissé une dette colossale chez le précédent.
Le témoignage de Jean-Louis Péhé corrobore les idées développées plus haut. Il
affirme :
234
DE LA BROSSE, R. (2001). Op.cit., p.180.
235
PERRET, T. (2001). Op.cit., p.160.
236
Entretien avec Jean-Louis Péhé, déjà cité.
103
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
237
DE LA BROSSE, R. (2001). Op. cit., p.181.
238
BAILLY, D. (1995). Op. cit., pp.227-228.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Parmi ces nouvelles recrues novices dans le domaine du journalisme, nous nous
intéresserons particulièrement à la catégorie des journalistes-étudiants ou des
239
Entretien avec Venance Konan, déjà cité.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
240
FRERE, M.-S. (2000). Op. cit., p.449
241
Ibid.
242
Entretien avec Jean Louis Péhé, déjà cité.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
considéré comme tel, même par ceux qui s’y engagent ? On devient journaliste
"en attendant" (…). En attendant de poursuivre ses études. En attendant de trouver
un "véritable" emploi. En attendant d’être nommé responsable de la
communication dans un cabinet ministériel… ou de devenir ministre soi-même.
En attendant de se mettre au service d’un candidat en quête d’un journaliste
"cireur d’images" pour les prochaines échéances électorales. En attendant,
etc. ».243
Les entretiens recueillis donnent une idée de la part du hasard dans l’entrée en
journalisme et des motivations autres que celles liées à la vocation. Un journaliste
nous raconte :
243
BAILLY, D. (2001). Op. cit., p.170.
244
Entretien avec un journaliste du Patriote réalisé le 23 juillet 2012.
107
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Alassane Ouattara dans son engagement politique au sein de son parti, le RDR.
Au total, il aura servi dans huit journaux245 entre 1990 et 2012.
Une autre journaliste nous apprend avoir commencé dans un premier temps
comme secrétaire. Elle est sollicitée plus tard pour intégrer l’équipe des rédacteurs
au sein de l’entreprise de presse. Elle nous explique :
245
Ce journaliste révèle avoir travaillé aussi bien dans des journaux religieux comme Plume Libre,
et La Chevalerie que dans des publications politiques de différents bords comme Le Républicain
ivoirien, Le relais, La République, Nord-Sud Quotidien et Le Patriote.
246
Entretien avec une journaliste de Mousso d’Afrique réalisé le 20 juillet 2012. Mousso signifie en
langue malinké, femme.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
A partir de la fin de l’année 1991, l’État s’implique dans le secteur des médias en
Côte d’Ivoire en instaurant une loi portant régime juridique de la presse. De leur
côté, les journalistes se regroupent au sein d’une association nationale et
contribuent à mettre en place un organe d’autorégulation.
Avant 1990, le secteur de la presse en Côte d’Ivoire était régi en théorie par la
loi française250 du 29 juillet 1881, en vigueur depuis l’époque coloniale. Nous
n’avons pas trouvé une illustration concrète de son application après
l’indépendance. Il est cependant indiqué au bas de cette première loi ivoirienne
sur la presse, précisément à l’article 68 que « la présente loi abroge toutes les
dispositions antérieures qui lui sont contraires, notamment la loi du 29 juillet 1881
sur la liberté de la presse ».251 Ce passage prouve toutefois que les autorités
ivoiriennes connaissaient l’existence de cette loi française. A propos de ce texte
de 1881, Marie-Soleil Frère utilise le terme « cadre légal restrictif ». Elle ajoute :
« Concernant le cadre légal, les restrictions imposées par la loi étaient
importantes. La loi française sur la presse de 1881 (rendue applicable aux colonies
250
A propos de cette loi du 29 juillet 1881, lire l’ouvrage de BIGOT, C. (2004). Connaître la loi de
1881 sur la presse. Paris: Victoires Edition, 214p.
251
Voir en annexe La loi sur la presse de 1991.
111
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
par son article 69) stipulait que le gérant de toute publication devait être "Français
majeur (et) avoir la jouissance de ses droits civils" (article 6) ».252
252
FRERE, M.-S (2016), Op. cit., p.40.
253
Rapport d’activités du CNP 2001/2002, op. cit., p.6.
254
PERRET, T. (2015). « La fabrique de l’opinion en Afrique », Médias d’Afrique. Vingt-cinq
années de pluralisme de l’information (1990-2015). Paris: Karthala, p.19.
255
ZIO, M. (2012). Op. cit., p.7.
112
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
256
Fraternité Matin n° 8152 du 9 décembre 1991, p.15.
257
Idem.
258
Entretien avec Auguste Sévérin Miremont, déjà cité.
259
Voir en annexe La loi sur la presse de 1991
260
Rapport d’activités CNP 2001/2002, op.cit., p.21.
113
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Outre les sanctions pécuniaires, il est prévu également des cas d’emprisonnement
ferme. Par exemple, selon l’article 33, « est puni d’un emprisonnement de deux
mois à un an et d’une amende de 100.000 (environ 152 Euros) à 1 million de
261
Voir en annexe la Loi sur la presse de 1991.
262
Ibid.
114
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
FCFA (environ 1525 Euros) ou de l’une de ces deux peines »,263 le fait pour un
propriétaire ou un directeur d’un journal ou encore l’un de ses collaborateurs de
« recevoir ou de se faire remettre une somme d’argent, ou tout autre avantage aux
fins de travestir en information une publicité commerciale »,264 comme stipulé
dans l’article 17. Quant aux crimes et délits formellement identifiés au titre VII de
ladite loi, il s’agit des offenses et outrages au Chef de l’Etat, au Premier Ministre
et aux Présidents des institutions. L’article 37 définit l’offense au Président de la
République par « toute expression offensante ou de mépris, par toute imputation,
allégation diffamatoire tant dans sa vie publique que privée et qui sont de nature à
l’atteindre dans son honneur ou dans sa dignité ». 265 Dans ce cas précis, le Parquet
peut s’autosaisir sans même que le Chef d’État concerné n’agisse pour faire valoir
ses droits. En parcourant les termes de cet article 37, on peut souligner le fait
qu’ils restent vagues et offrent surtout des arguments pour réprimer sévèrement
tout écrit qui tenterait d’émettre des critiques impertinentes contre le Chef de
l’État.
263
Voir en annexe la Loi sur la presse.
264
Ibid.
265
Ibid.
115
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
de Francs ou de l’une de ces deux peines seulement ».266 La peine est différente
lorsque la diffamation concerne des particuliers. L’article 46 indique que la
sanction prononcée va d’ « un emprisonnement de dix jours à six mois et d’une
amende de 100000 Francs à 500.000 Francs ».267
C’est probablement à dessein que les concepteurs de la nouvelle loi ont insisté sur
les délits d’injures et outrages aux personnalités politiques de haut rang. Les
journaux d’opposition se sont donnés pour mission de dénoncer les tares du
pouvoir à travers le combat politique engagé par les formations politiques qu’ils
soutiennent. Toutefois, très régulièrement, leurs articles mettaient en cause le
président de la République ou des ministres, à travers des contenus pleins de
diatribes. Nous citerons comme exemple cet article de l’hebdomadaire Téré
proche de l’opposition, le Parti Ivoirien des Travailleurs (PIT), intitulé : « Loi
d’amnistie. Oble268 oublie le Droit », l’auteur Néa-Kipré écrit : « Décidément, rien
ne va pour les hommes du pouvoir. Et le plus curieux, c’est que tout universitaire
qui entre dans un gouvernement PDCI devient abruti à un point tel qu’il met du
sable dans son propre attiéké269. J. Oble, Garde des Sceaux et ministre de la
Justice, vient de confirmer, et de manière éloquente, cette triste réalité ».270
266
Voir en annexe la Loi sur la presse.
267
Ibid.
268
Il s’agit de l’ancienne Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Jacqueline Lohoues-Oble,
membre du gouvernement Alassane Ouattara en 1992.
269
L’attiéké est un plat local très prisé, à base de semoule de manioc
270
Téré n°69 du 4 août 1992.
116
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
représentent des journaux aux tons impertinents et surtout en pointe dans les
dénonciations sans concessions de sa gestion des affaires de l’État. Comme on le
verra plus loin, on note davantage une volonté de faire primer l’aspect répressif
sur celui de la professionnalisation des rédactions inexpérimentées. En effet, une
majorité d’articles semble avoir pour objectifs d’exercer un contrôle strict sur ces
journaux privés et leurs propriétaires (les financiers) et de provoquer l’épouvante
chez les journalistes en brandissant la prison en cas de fautes. Nous relevons
particulièrement une dizaine d’articles qui instituent des amendes et autant de
dispositifs relatifs à des peines de prison. On peut s’interroger sur la nécessité de
révéler dans un journal, et à chacune de ses parutions, « les noms et prénoms du
propriétaire ou du principal copropriétaire »,271 comme l’exige l’article 19. La
même question demeure à propos des intentions de l’article 22 qui impose de
fournir des informations sur « la propriété et le financement de la publication »
ainsi que « la liste des vingt principaux actionnaires ou porteurs de parts avec le
nombre d’actions ou de parts de chacun ». 272 A cette période, il est évident que
toute personne qui osait se présenter comme étant le propriétaire ou le financier
d’un journal critique vis-à-vis du pouvoir PDCI risquait des représailles. Quant au
volet portant sur l’amélioration du contenu des journaux, on peut se rendre à
l’évidence que ce n’était pas le souci majeur du pouvoir qui n’y consacre que
deux articles, en restant très évasif sur le rôle des deux « professionnels » à
intégrer dans la composition d’un quotidien et l’apport de la CNP.
L’État étant à l’initiative de cette loi sur la presse de 1991, les journalistes avaient
compris de leur côté la nécessité de définir un code de déontologie qui fixerait des
règles du jeu acceptables par toute la profession
271
Voir en annexe la Loi sur la presse.
272
Ibid.
117
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
273
CIVARD-RACINAIS, A. (2003). La déontologie des journalistes. Principes et pratiques. Paris:
Ellipses, pp.3-4.
274
Capitale politique de la Côte d’Ivoire située au centre du pays, à environ 200 kilomètres
d’Abidjan.
275
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit., p.216.
276
BERNIER, M.-F. (2014). Ethique et déontologie du journalisme. Laval: PUL, p.87.
118
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Quatorze articles figurent dans la partie relative aux droits des journalistes. Au
nombre de ceux-ci, quelques-uns font directement référence aux mauvaises
pratiques précédemment observées et qui méritent d’être très rapidement
corrigées. L’article 1 invite les rédacteurs à « respecter les faits, quelles qu’en
puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le
public a de connaître la vérité ».280 Le second article, lui, fait obligation aux
journalistes de « ne publier que les informations dont l’origine, la véracité et
l’exactitude sont établies. Dans le cas contraire, les accompagner de réserves
nécessaires ; ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les
propos, les textes et les documents ».281 Ces deux articles en lien avec le
traitement des faits d’actualité ou d’autres sujets encouragent les journalistes à
277
BERNIER, M.-F. (2014). Ethique et déontologie du journalisme. Laval: PUL, p.87.
278
Voir en pages annexes le code de déontologie de 1992.
279
Ibid.
280
Voir en pages annexes le code de déontologie de 1992.
281
Ibid.
119
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
renoncer aux anciennes habitudes prises par certains d’entre eux qui proposent à
leurs lecteurs des articles dénués de tout fondement, à la limite même de la fiction.
282
Voir en pages annexes le code de déontologie de 1992.
283
PANOS. (1996). Ne tirez pas sur les médias. Ethique et déontologie de l’information en Afrique
de l’Ouest, Paris, L’Harmattan, p.53.
284
Voir en annexe le code de déontologie de 1992.
120
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
prendre conscience de leurs responsabilités dans la société. Ces trois articles font
référence à :
L’interdiction du plagiat
Ces sept différents points rappellent sans nul doute les différentes dérives
observées dans la plupart des journaux de l’ère du « printemps de la presse ». Ils
indiquent surtout le contexte sociopolitique tendu dans lequel ces publications
évoluaient, avec l’apprentissage du multipartisme tant réclamé par les opposants.
En voulant porter des coups sévères à l’adversaire politique ou commenter avec
virulence les discours des politiques, des journalistes ne s’abstenaient pas de
produire des articles dans lesquels on pouvait retrouver des traces d’incitations de
toutes sortes, de la calomnie, de la diffamation, des fausses accusations, pour ne
citer que ces quelques exemples.
Pour ce qui concerne la partie relative aux droits des journalistes, sept articles sont
énumérés. Ils concernent la liberté d’accès aux sources de l’information, la clause
de conscience et le traitement salarial, notamment la prise en compte des
conventions collectives. L’article 6 est une réponse aux conditions morales et
matérielles d’un nombre importants de journalistes de la presse privée. Il est
libellé comme suit : « En considération de sa fonction et de ses responsabilités, le
journaliste a droit non seulement aux bénéfices des conventions collectives, mais
aussi à un contrat personnel assurant la sécurité matérielle et morale de son travail
ainsi qu’à une rémunération correspondant au rôle social qui est le sien et
121
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Au total, l’adoption de la nouvelle loi sur la presse et son caractère répressif, sans
oublier le code de déontologie à disposition des journalistes n’ont pas empêché les
journalistes de multiplier les fautes professionnelles. Les pouvoirs publics ont
donc voulu sévir et dissuader toutes nouvelles tentatives en multipliant les
emprisonnements des journalistes spécialistes des manquements aux règles
éthiques et déontologiques.
285
Voir en annexe le code de déontologie de 1992.
286
LEPRETTE, J. et PIGEAT, H. (s/d). (2004). Op. cit., p.23.
122
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Face aux nombreux abus dont s’étaient rendus coupable nombre de journaux
de cette période, c’est devant la justice que leurs délits ont été portés. Un nombre
important de procès et de condamnations fermes ont été enregistrés en Côte
d’Ivoire à partir de 1992. Le journaliste Aboubacar Touré Junior fournit quelques
indications chiffrées : « Selon les statistiques de 1992 et de 1993, quarante-sept
actions ont été entamées par des particuliers. Au cours de la même période à peu
près de 1992 à 1994, environ vingt infractions commises à travers la presse ont été
poursuivies en justice sur introduction du Département du Procureur de la
République ».287 Quant à Marie-Soleil Frère, elle dénombre plus d’une
soixantaine de procès impliquant les journalistes de la presse privée ivoirienne.
Elle propose une réflexion qui met en avant l’intransigeance des pouvoirs publics
face aux délits de presse. Elle écrit : « Cette presse naissante se singularise par sa
ligne critique vis-à-vis des autorités en place ; or celles-ci n’ont ouvert des
espaces de liberté que contraintes et forcées, souvent même mises devant le fait
accompli. La répression est lourde, la loi s’appliquant dans toute sa rigueur en
matière de délit de presse. Entre 1992 et 1993, 67 procès sont intentés contre des
journalistes ivoiriens, dont 20 poursuites engagées par le procureur de la
République et 47 par des particuliers ».288
On peut constater que l’inflation des actions judiciaires concernant les délits de
presse survient dans un contexte de crise politique majeure. La fin du règne du
président Félix Houphouët-Boigny (1960-1993) a été en effet précédée d’une
rivalité intense, d’un côté entre les prétendants au pouvoir issus des rangs même
du PDCI et de l’autre les opposants au régime d’Houphouët. C’est dans cette
atmosphère tendue qu’intervient la prise du pouvoir controversée d’Henri Konan
Bédié, le 7 décembre 1993. Celui-ci prônant la fermeté n’hésite pas à faire
réprimer tous les outrages et autres délits passibles de peine de prison clairement
détaillés dans la loi sur la presse votée en décembre 1991.
287
INSTITUT PANOS. (1996). Ne tirez pas sur les médias. Ethique et déontologie de
l’information en Afrique de l’Ouest, Paris, L’Harmattan, p.46.
288
FRERE, M.-S. (2001). Op. cit., p.48.
123
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Analysant la multiplication des procès intentés contre les journaux à cette époque,
Diégou Bailly les interprète comme une volonté du pouvoir de les
« normaliser »289 par l’adoption de textes juridiques répressifs. En outre, il
semble s’intéresser davantage aux responsabilités qui sont celles de ses confrères.
Contrairement à l’opinion qui s’alarme, lui il estime que « certains journaux ont
donné l’occasion de voir se déchaîner contre eux les foudres du pouvoir ».290 Au
total, rien que pour l’année 1992, sept journalistes 291 issus de trois journaux privés
sont condamnés pour offense au Chef de l’État. Par moments, des journaux aux
contenus jugés outrageants sont saisis ou simplement frappés d’une interdiction de
parution. Comme le note Marie-Soleil Frère, « les nouveaux médias privés ont
bien vite prouvé qu’ils n’étaient pas des enfants de chœur de la démocratie ».292
Parmi ces journaux régulièrement cités à comparaître, on remarque
particulièrement la présence régulière du Patriote et de La Voie.
Comme nous l’avons détaillé plus haut, les délits de presse répertoriés en grande
majorité sont les suivants : diffamation, insultes et offense au Chef de l’État. L’un
des avocats du journal Le Patriote, Me Ahoussou Kouadio Jeannot explique ce
qui pouvait être perçu comme un acharnement judiciaire contre cet organe de
presse très politique : « Dans ma profession, je peux dire que j’étais le premier
avocat du Patriote. Parce que les procédures pour diffamation et injures
pleuvaient sur Le Patriote. J’ai un souvenir fort. Le 18 février 1992, le jour de la
fameuse marche du FPI, je défendais les journalistes du Patriote dont le directeur
de publication était Hamed Bakayoko. Le Patriote avait écrit un article pour dire
que "la maman du président Gbagbo avait volé des pagnes". C’était le titre d’un
289
BAILLY, D. (1995). Op. cit., p.227
290
Ibid., p.244.
291
Il s’agit de George Coffi et Jacques Kacou (Liberté), Ignace Dassohiri, De Lijes et Emmanuel
Koré (Le Jeune Démocrate), Gnahoua Zibrabi et Yao Dinard (L’œil du Peuple).
292
FRERE, M.-S. (2005). Op. cit., p.5.
124
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
293
Selon le droit pénal ivoirien, la comparution à citation directe est une procédure qui permet de
convoquer directement un prévenu devant le tribunal sans instruction préalable de l’affaire pour
laquelle il est incriminé.
294
Le Patriote Hors-série des anciens, op.cit., p.5
295
Fraternité-Matin du 25 février 1994, p.5.
296
Kong est une ville située à l’extrême nord de la Côte d’Ivoire. C’est la ville d’où est originaire
Alassane Ouattara, de par son père.
297
Article paru dans l’hebdomadaire Le Patriote Express du mardi 25 janvier 1994.
298
Article paru dans l’hebdomadaire Le Patriote Express du mardi 25 janvier 1994.
299
Fraternité-Matin, op. cit.
300
Il fait référence à Alassane Ouattara qui a été premier ministre de Côte d’Ivoire de 1990 à 1993.
125
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
301
N’DA, P. (2000). Op. cit., p.129.
302
Il fait allusion ici à Hamed Bakayoko
303
Le Patriote Hors-série des anciens, op. cit., p.5
304
5.244.924,964 Euros
126
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Si les procès de presse impliquant les pouvoirs publics sont très médiatisés en
raison de leur caractère politique, ceux intentés par des particuliers restent
méconnus, car moins médiatisés. Pourtant, de nombreux citoyens injustement mis
en cause ou diffamés dans les journaux n’hésitent plus à saisir les tribunaux pour
obtenir justice ou réparation. Paul N’da note que : « Davantage d’individus se
trouvant soumis à la pression médiatique, le recours aux tribunaux s’intensifia.
(…) Certaines victimes de diffamation commencèrent à s’adresser au juge des
référés plutôt qu’au juge correctionnel, considéré comme trop clément. En second
lieu, les accusations d’irresponsabilités s’accentuant à l’encontre des journalistes,
et le point de vue des "victimes" devenant plus central dans la jurisprudence, les
condamnations se firent, à propos de certains délits, sinon toujours plus sévère, du
305
Jean Baptiste-Akrou, « C’est quoi une insulte », Fraternité-Matin des 16 et 17 avril 1994.
306
Ibid.
307
Ibid.
308
Ibid.
127
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Face aux procès de plus en plus nombreux et se déroulant à une fréquence très
régulière, les journalistes réunis au sein de l’UNJCI se mobilisent.
309
N’DA, P. (2000). Op.cit., pp.203-204.
310
UNJCI. (2001). UNJCI 10 ans, Abidjan, p.12.
128
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Il faut souligner le rôle primordial joué par une poignée de journalistes ivoiriens
bien formés qui vont contribuer à favoriser la prise de conscience pour une
meilleure organisation des acteurs de la presse en Côte d’Ivoire. En effet, la
création de l’UNJCI et bien d’autres structures professionnelles sont le fait de
journalistes chevronnés comme Diégou Bailly, Alfred Dan Moussa, Zio Moussa,
Yao Noël, Kébé Yacouba, Samba Koné, pour ne citer que ces quelques plumes
très célèbres en Côte d’Ivoire. Ces hommes de médias ont tous en commun d’être
diplômés de prestigieuses écoles de journalisme africaines et européennes,
particulièrement des écoles françaises comme l’Ecole Supérieure de Journalisme
(ESJ) de Lille. Ces professionnels très respectés au sein de la corporation et qui
pour la plupart ont dirigé des rédactions ne pouvaient pas rester inactifs face à la
prolifération des journaux bas de gamme dont la production venaient jeter le
discrédit sur l’ensemble de la profession.
311
KRAGBE, J. M. (s/d). (1983). Op. cit., p.45.
312
Ibid.
129
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
313
CAMPBELL, W. J. (1998). The Emergent Independent Press in Benin and Côte d'Ivoire: From
Voice of the State to Advocate of Democracy. Westport (Connecticut): Praeger Publishers, p.107.
314
FRERE, M.-S. (2001). Op. cit., p.38.
130
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
315
OLPED. (2004). Les cahiers de l’OLPED. L’autorégulation face à la liberté de la presse.
Abidjan: p.19.
131
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
indiqué que « les journalistes, après avoir analysé la situation politique et sociale
en Côte d’Ivoire en cette période électorale, ont mis l’accent sur la nécessité, pour
tous les membres de leur corporation, de contribuer à la préservation de la paix
sociale. Les journalistes s’engagent à se mettre au-dessus des querelles partisanes
et des clivages idéologiques, afin de privilégier les normes et les pratiques
professionnelles définies dans le code de déontologie ».316
316
OLPED. (2004). Op. cit., p.17.
317
DAN, A. M. (2004). « 10 ans de combat pour la liberté de la presse et le professionnalisme »,
Les Cahiers de l’OLPED. L’autorégulation face à la liberté de la presse, op. cit., p.13.
318
DAN, A. M. (2004). Op. cit., p.13.
132
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
L’idée qui sous-tend la création de l’OLPED paraît noble, eu égard à ses objectifs.
Pour les atteindre, il dispose de quelques moyens afin d’inciter, voire obliger les
organes de presse à respecter les règles éthiques et déontologiques. D’après ses
statuts, notamment l’article 28 du titre V relatif à son fonctionnement, ses moyens
d’actions sont :
La médiation
Les correspondances
Ces sanctions sont aussi valables pour les journalistes stagiaires pour lesquels le
plafond pour recevoir un avertissement et un blâme est fixé respectivement à 7 et
319
DUPLAT, D. (2002). Op.cit., p.7.
320
DAN, A. M. (2004). Op. cit., p.13.
321
DAN, A. M. (2004). Op. cit., p.13.
133
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
au-delà de 10 fautes. Dans le cadre des sanctions envisagées, les organes de presse
ne sont pas épargnés. L’article 23 du règlement intérieur de l’OLPED détermine le
sort qui leur est réservé. Il stipule que « tout organe d’information qui publie les
articles d’un stagiaire déjà blâmé ou d’un journaliste dont la carte CIJP a été
suspendue ou retirée de façon définitive est passible de faute lourde et signalé
pour sanctions à la CNP et à la CNCIJP ». Le journal ou le média en cause peut
être suspendu pour une période déterminée, pour avoir contourné ce règlement
intérieur.
322
Les responsables de l’OLPED vont décider, avec les crises à répétition, de cesser de médiatiser
les résultats de leurs délibérations, afin de ne pas exposer à la vindicte populaire, les journalistes et
les organes mis en cause.
134
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
mauvaise publicité pour tous les organes épinglés, ainsi que leurs animateurs, et
pourrait coûter cher en termes de perte d’audience et de lectorat.
Malgré les difficultés qui ont jalonné son existence, L’OLPED a essayé tant bien
que mal de poursuivre sa mission. Son efficacité peut être étudiée en analysant ses
délibérations hebdomadaires. Dans son tout premier communiqué qui a suivi la
première réunion entre ses quinze animateurs, l’instance d’autorégulation a rendu
public son mode de fonctionnement. Elle y affiche son intention de procéder par
des saisines directes et indirectes à travers des séances hebdomadaires. Au départ,
l’examen de la production des différents médias s’est fait autour d’une grille de
lecture composée de six points : « Injure, incitation à la révolte et à la violence,
incitation au tribalisme, incitation au fanatisme religieux et politique, non-respect
de l’équilibre dans le traitement de l’information, le non-respect de l’esprit de
323
DAN, A. M. (2004). Op.cit., p.13.
324
Ibid.
135
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
confraternité ».325 Ce barème a été défini par l’Observatoire sur la base des fautes
récurrentes dans les médias ivoiriens et particulièrement dans la presse écrite
depuis 1990. On a donc ici, une grille de lecture (des fautes) typique aux médias
ivoiriens. Elle représente l’un des socles de la professionnalisation recherchée à
travers les actions de l’OLPED.
En analysant ces fautes et leur fréquence, on fait un premier constate : parmi les
journaux qui sont les plus cités pour leurs manquements, figurent Fraternité
Matin et Le Républicain Ivoirien deux publications dans lesquelles exercent les
principaux membres de l’OLPED. Pourtant, lors du lancement des activités de
cette structure, son président avait prévenu ses confrères en ces termes : « Avant
de demander aux autres d’écrire, de parler et de montrer autrement et proprement,
325
DAN, A. M. (2004). Op.cit., p.13
326
Extrait du communiqué numéro 31 de l’OLPED daté du 9 janvier 1997.
136
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
327
Communiqué de l’OLPED publié dans Fraternité-Matin du 16 octobre 1995.
328
Communiqué de l’OLPED publié dans Fraternité-Matin du 16 octobre 1995.
329
Ibid.
137
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Malgré ses insuffisances, l’OLPED s’est énormément investi pour sensibiliser les
journalistes sur leurs fautes, des plus insignifiantes aux plus graves. En une
vingtaine d’années, ses responsables jugent le bilan satisfaisant. Moussa Zio en
donne quelques détails des réussites : « Nous avons aussi réglé des problèmes qui
ont évité aux journalistes d’aller en prison. Nous avons eu plus de 500 plaintes en
19 ans d’existence. Nous avons entre autres organisé des formations pour les
journalistes et les dernières étaient en 2013, nous avons formé 60 journalistes.
Nous menons une diplomatie de l’ombre c'est-à-dire parfois quand les journalistes
doivent se retrouver devant les tribunaux nous faisons en sorte que ce ne soit pas
le cas ».331
Toutefois, la plupart des critiques formulées contre l’Observatoire ont trait à ses
insuffisances : elle est accusée de ne se limiter qu’à la production de
communiqués et aux interpellations. Ces actions peuvent sembler moins
productives, si l’on s’en tient aux fautes qui montent crescendo au fil des années
dans la presse ivoirienne, d’après ses propres statistiques. Mais Célestin
Gnonzion, lui, propose dans sa thèse une autre piste de réflexion. Il estime que «
la question pourrait être posée dans le sens inverse. Si l’OLPED, n’existait pas,
quel serait le visage des médias ivoiriens ? Il faut mesurer l’impact de l’OLPED
sur le métier, sur la pratique du journalisme. Comme c’est un travail purement
moral d’auto discipline d’autorégulation, il est difficile de mesurer son impact.
330
LEMIEUX, C. (2000). Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail
journalistique et de ses critiques. Paris : Métailié, p.50.
331
Nord-Sud Quotidien du 13 juillet 2013
138
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
C’est un travail sur la conscience et dans la conscience, sur l’esprit et dans l’esprit
des gens. Mais on peut penser que le fait que les journalistes adhèrent déjà à
l’existence de l’OLPED, ont suscité, demandé et exigé la création de l’OLPED,
signifie qu’ils ont pris conscience de leur responsabilité ». 332
Les journalistes que nous avons interrogés au sujet de l’OLPED et ses actions,
eux, expriment plutôt une opinion positive. Dans l’ensemble, ils affirment que les
interpellations de l’instance d’autorégulation sont importantes pour les
journalistes dans leur quête de professionnalisme et doivent se poursuivre. Les
communiqués rendus publics par l’OLPED sont souvent commentés entre
journalistes. L’un d’eux nous le confirme :
332
GNONZION, C. (2008). Les facteurs de décisions éthiques et de construction de l’identité des
journalistes ivoiriens. Le cas de l’influence politique. Thèse : Sciences de l’Information et de la
Communication. Rome : Pontificia Universita Gregoriana, pp.32-33.
333
Nord-Sud Quotidien du 13 juillet 2014, p.10
334
GNONZION, C. (2008). Op. cit., pp.32-33.
139
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
fin ».335
« Cotisations annuelles des entreprises de presse (200 mille F CFA pour les
médias d’Etat et 100 mille F CFA pour la presse privée)
Dons et legs
335
Entretien avec un journaliste de Fraternité Matin, réalisé le 11 juillet 2015.
336
Ibid.
337
Entretien avec un journaliste de Fraternité Matin, déjà cité.
338
OLPED. (2004). Op. cit., p.33.
140
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ainsi, pour assurer le monitoring quotidien des journaux, des bénévoles appelés
assistants, pour la plupart des étudiants, ont été sollicités. Ils ne perçoivent aucune
rémunération. Un de ses bénévoles, qui a vu plusieurs de ses collègues faire
défection témoigne : « L’OLPED, en tant que tribunal moral n’a jamais voulu
tendre la main à qui que ce soit, pour un soutien financier. On comprend là
aisément, que cette galère ne soit pas la volonté de l’Observatoire de punir ses
travailleurs. Loin s’en faut ».339 Ce bénévole dédouane ainsi l’organe
d’autorégulation et se montre compréhensif face aux entraves qui minent le bon
fonctionnement de la structure. Pour lui, les arriérés de salaire ne sont pas du fait
de l’OLPED qui n’a pas les moyens d’honorer ses engagements vis-à-vis des
agents chargés d’assurer le suivi quotidien du contenu des médias. Malgré ses
difficultés, l’OLPED a essayé de jouer sa partition pour inciter les hommes de
presse à être davantage attentifs aux règles qui régissent leur métier et qui sont
rappelées dans ses grilles.
Au total, malgré leur existence, la loi sur la presse, la CNP ou encore l’OLPED
éprouvent de la peine à instaurer une pratique journalistique moins décriée. C’est
dans cette situation de difficultés éditoriales que les journaux abordent les
périodes électorales tourmentées, surtout celles qui débutent à partir de 1995,
marquées par de vives tensions politiques.
339
OLPED. (2004). Op. cit., p.33.
141
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Deuxième Partie :
142
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
La création de la CNP par la loi sur la presse de 1991 était une mesure visant à lui
permettre de jouer un rôle efficace auprès des organes de presse. Elle devait les
aider à tendre vers une pratique vertueuse du journalisme. Mais l’organe de
régulation peine à se montrer efficace et ne peut que constater une hausse
constante des dérives médiatiques.
340
BALLE, F. (s/d). (2006). Lexique d’information communication. Paris : Dalloz, p.373.
341
Voir en annexe la Loi sur la presse de 1991.
143
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Le constat unanime a été établi que la CNP a été totalement impuissante à jouer
véritablement son rôle et à faire face aux attentes placées en elle, dans un contexte
de pluralisme naissant et de dérapages constatés dans les médias. Ses débuts ont
été très laborieux. Pendant les dix premières années de sa création, la CNP n’a
réellement pas mené sa mission comme elle aurait dû. L’organe de régulation a
baigné dans une léthargie par la faute de l’État qui a multiplié volontairement ou
involontairement les entraves à son fonctionnement efficient. La délicatesse de la
situation au niveau du contenu des journaux ivoiriens recommandait pourtant une
accélération de la mise en place de cette structure et le démarrage effectif de ses
travaux.
342
Voir en annexe la Loi sur la presse.
144
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
en l’occurrence Notre Temps.343 Le décret précise que tous les trois ans, les
membres du Conseil sont renouvelés de moitié par tirage au sort, à l’exception de
son président. Son secrétariat est assuré par le ministère chargé de la
Communication. Malgré l’existence de ce décret et de biens d’autres, elle n’a pas
été, jusqu’à la fin des années 1990, en mesure d’assurer ses charges. On ne peut
pas se faire l’économie d’interrogations à propos des obstacles politiques et
administratives qui ont émaillé l’existence de la CNP. Pour quelles raisons les
autorités politiques ont-elles accompagné avec une lenteur indéniable sa mise en
place effective ? Au regard de ses difficultés, l’on ne peut écarter l’hypothèse
d’une manœuvre dilatoire de ces autorités politiques peu soucieuses de réellement
lui donner tous les moyens indispensables à son fonctionnement. D’ailleurs, on
peut émettre des doutes sur le caractère « indépendant » que le texte de loi lui
attribue. En effet, elle se compose en majorité de personnes cooptées par le
pouvoir (le président de la République, le président de l’Assemblée nationale, la
chambre des comptes, le ministère de l’Intérieur et le ministère de la
Communication). On comprend les réserves de certains analystes des médias à
propos du statut juridique des organes de régulations en Afrique. Emmanuel
Adjovi qui a étudié particulièrement les instances de régulation au Benin estime
que « le choix juridique des organes de régulation est rarement neutre. Il peut
renseigner sur les rapports que les pouvoirs politiques entendent entretenir avec
ces instances. La création de ces organismes par voie réglementaire est souvent le
signe de la volonté du pouvoir exécutif de les contrôler ou simplement de les
soumettre à son autorité ».344
Entre 1991 et 1999, la CNP s’est plutôt montrée discrète dans son rôle
d’organe de régulation au service de la presse écrite ivoirienne. Le législateur, qui
343
Ce journal ne paraît plus. Il a disparu des kiosques comme des centaines d’autres.
344
ADJOVI, E. (2003). Les instances de régulation des médias en Afrique de l’Ouest : le cas du
Bénin. Paris: Karthala, p.28.
145
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
345
PROTEAU, L. (2002). « La rhétorique journalistique », Cahiers de la recherche sur l’éducation
et les savoirs [En ligne], 1, p.179.
346
Rapport CNP 2001/2002, op. cit., p7.
146
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
cerner les difficultés de leur secteur d’activité, mieux que des personnes qui en
sont extérieures.
L’avertissement
Le blâme
La radiation.
Un point de cette loi précise : « Ces sanctions sont prononcées, dans les huit jours
de la saisine, sans préjudice des sanctions administratives et pénales encourues ».
De plus, l’article 34 nouveau prévoit la suspension de tout journal ou écrit
périodique pour une durée n’excédant pas quinze jours pour les quotidiens. Le
texte ajoute : « En cas de récidive de l’infraction, la durée de la suspension est de
trois mois maximum pour les quotidiens (…). Tout journal ou périodique
suspendu ne peut être reconstitué sous quelque forme que ce soit durant la
période ».347
Cinq mois après le vote de la nouvelle loi, un événement inattendu vient perturber
le bon fonctionnement de la CNP. Il s’agit du coup d’Etat du 24 décembre 1999
qui voit l’arrivée au pouvoir d’une junte militaire pour la première fois dans
l’Histoire du pays. En effet, après quelques mois de tensions sociopolitiques, un
soulèvement militaire intervient le 24 décembre 1999 et chasse le président élu,
Henri Konan Bédié du pouvoir. Le général Robert Guéi prend les rênes du Comité
national du salut public (CNSP) et se proclame nouveau chef de l’Etat.
L’avènement au pouvoir des militaires est donc la conséquence logique de
l’extrême tension née du bras de fer entre le pouvoir et ses oppositions, comme le
remarquent Richard Banegas et Bruno Losch : « C’est dans ce contexte de tension
347
Voir en annexe la Loi sur la presse.
147
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
identitaire, qui avait connu un premier paroxysme en 1999 avec les préparatifs de
l’élection présidentielle de 2000 (marqués par la dérive répressive d’un régime
Bédié sentant les évènements lui échapper), qu’est survenu le "putsch de velours"
du 24 décembre 1999. En permettant de faire baisser brutalement la pression
interne du pays, le coup d’État a été perçu comme un cadeau donné aux Ivoiriens
par un général Guéi à l’allure débonnaire, vite surnommé le "père Noël en
treillis" ».348
Les militaires au pouvoir héritent entre autres du dossier relatif à la CNP dont le
fonctionnement chaotique perdure depuis sa création. Le ministère de la
Communication qui est la tutelle des journalistes est confié à un militaire, en
l’occurrence Sama Henri César. Pour ce qui concerne le dossier de l’organe de
régulation, une nouvelle ordonnance est prise le 2 août 2000. Elle lui définit de
nouvelles attributions, tout en procédant à un réaménagement de sa composition et
de son organisation. La Commission subit ainsi un bouleversement total
remarquable qui tranche avec ses précédentes attributions. Le fait le plus
marquant dans ce énième changement, c’est qu’elle est dépouillée de tout pouvoir
disciplinaire. L’article 3 de cette ordonnance d’août 2000 mentionne que lorsque
la CNP constate un cas de non-respect des dispositions légales, « elle formule ses
avis qui sont consignés dans un procès-verbal et transmis au Conseil
d’Administration ou à la gérance de l’entreprise de Presse concernée. Elle fixe un
délai à l’intéressé pour se conformer à la mise en demeure ou pour exécuter les
mesures prescrites par la loi. En cas de non-respect de ses avis, elle peut saisir les
tribunaux ».349
348
BANEGAS, R. et LOSCH, B. « La Côte d’Ivoire au bord de l’implosion », Conjoncture [En
ligne], p.148.
349
Rapport CNP 2001/2002, op. cit., p.7.
148
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
La CNP peut être inscrite au nombre des victimes collatérales des hommes en
armes au pouvoir depuis la fin de l’année 1999, avec un ministre de la
communication issu de leur rang. Il faut rappeler que c’est à la faveur du premier
coup d’État militaire de l’histoire de la Côte d’Ivoire, le 24 décembre 1999 que les
militaires prennent le pouvoir. Ils renversent Henri Konan Bédié, élu en 1995 et
dont le mandat devait s’achever en octobre 2000. A cette époque, la Côte d’Ivoire
était en proie à une vive tension militaro-politique marquée par des arrestations de
plusieurs responsables politiques de l’opposition et des mouvements de militaires
réclamant le paiement de primes d’une mission effectuée dans le cadre d’une
opération de maintien de la paix de la Communauté économique des États de
l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Durant les dix mois de règne des hommes en
armes, le pays va traverser une crise sociopolitique sans précédent. En outre, le
chef de la junte, Robert Guéi ne cache plus son ambition de se présenter à
l’élection présidentielle d’octobre 2000 afin de se faire légitimer.
A propos du général Guéi, Bernard Conte dit qu’ « il est sans véritable assise
politique et se retrouve rapidement en situation minoritaire tant au sein du
gouvernement qu’à l’intérieur du Conseil national de salut public (CNSP). Il se
retranche alors derrière l’armée, dont le contrôle lui échappe en grande partie, et
s’attache à satisfaire des revendications que les militaires estiment légitimes
envers celui qu’ils ont porté au pouvoir. Les caisses de l’Etat étant vides, Robert
Guéi tentait de la sorte de rétablir partiellement le système clientéliste sans en
avoir les moyens. Par la suite, l’ivresse du pouvoir, l’avis de conseillers peu
avisés… l’ont amené à adopter un comportement dictatorial qui s’est terminé par
son départ précipité au mois d’octobre 2000 ». 350
350
CONTE, B. (2003). « Côte d'Ivoire : du clientélisme "éclairé" au clientélisme "appauvri" », [En
ligne], Review of African Political Economy (Roape), p.12.
149
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
351
KIEFFER G.-A. « Armée ivoirienne : le refus du déclassement », Politique Africaine, 2002/2,
n°78, p.44.
352
Source : Fraternité Matin du 15 Mai 2002, p.12.
150
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
353
Rapport d’activité CNP 2001/2002, op.cit., p.22.
354
Ibid.
355
Rapport d’activité CNP 2001/2002, op.cit., p.22.
151
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
fournirait les outils pour mieux clarifier son domaine de compétence, à la lumière
des articles 1 et 2 des lois de 1991 et de 1999 portant régime juridique de la
presse. Contre toute attente, le verdict du ministère de la Justice est venu renforcer
toutes les inquiétudes des membres de l’organe de régulation. A la lecture de la
réponse du ministère de la Justice, la CNP a mentionné dans son rapport
d’activités la sentence reçue : « Cette consultation a abouti au résultat suivant : la
CNP n’est pas habilitée à intervenir sur le contenu des journaux ». 356 Cette
décision judiciaire sonne comme un désaveu lourd de conséquences pour la
Commission. Ainsi, la CNP, contrairement à la croyance répandue à propos de
son rôle de gendarme de la presse, n’avait pas encore un réel pouvoir sur le
contrôle du contenu des journaux. Dès lors, elle devait uniquement se contenter
d’enregistrer les plaintes qui lui étaient adressées et aussi de faire des auto-
saisines en adressant quelques rappels à l’ordre aux acteurs de la presse, en termes
de respect des règles de création et de fonctionnement d’un journal. Les
animateurs des médias avaient une sorte de feu vert à commettre toutes sortes de
dérives, à partir du moment où l’organe de régulation n’avait aucune possibilité de
les stopper dans leur élan par des mesures dissuasives.
Malgré quelques couacs, l’organe de régulation a été très actif en ce qui concerne
le contrôle de la régularité des entreprises de presse. A défaut de pouvoir agir sur
le contenu des journaux, la CNP s’est appliquée à mener la mission à elle confiée
à travers l’article 2 de la loi sur la presse, à savoir : « veiller au respect des règles
relatives à la création, aux ressources et au pluralisme de la presse ».357 Au cours
de l’exercice 2001/2002, après avoir analysé la situation de la plupart des
journaux existants, l’organe de régulation était parvenu à la conclusion qu’un
nombre important d’entreprises de presse paraissent en toute illégalité au mépris
total des textes en vigueur. Au décompte final, sur 34 maisons d’édition qui se
sont formellement constituées, 6 ont une existence légale prouvée, 14 n’ont pas
fourni d’indications sur leur statut juridiques tandis que 14 autres sont toujours en
cours de constitution, comme indiqué dans leurs « ours ».358 La parade trouvée par
356
Rapport d’activité CNP 2001/2002, op.cit., p.29.
357
Ibid.
358
Gérard Dhôtel définit l’ours, dans Le dico de l’Info, p37, comme étant le texte publié dans
chaque numéro d’un journal et où figurent les mentions légales, notamment les noms du directeur
de la publication et de l’imprimeur. C’est en quelque sorte la carte d’identité de la publication.
152
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
153
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Sur la question de la divulgation des tirages, une grande majorité des publications
ivoiriennes sont connues pour camoufler leurs chiffres exacts d’impression, voire
de les amplifier pour faire croire à des tirages quotidiens importants. Des journaux
qui impriment cinq mille exemplaires par jour voire moins que cela, mentionnent
pour la plupart du temps un tirage de dix voire quinze mille exemplaires dans leur
ours. En exagérant ces chiffres, l’objectif des entreprises de presse est de se
positionner de manière illégale parmi les journaux à fort tirage et espérer attirer des
annonceurs ; de sorte à capter les maigres insertions publicitaires qui aiguisent les
convoitises de tous les quotidiens. Les imprimeurs qui, eux, savent les vrais chiffres
laissent faire et ne font rien pour dénoncer ce genre de forfaiture.
359
Entretien avec Francis Domo réalisé le 10 juillet 2014.
154
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les injures
Dans une étude qu’il a réalisée sur la corrélation entre les médias ivoiriens et la
crise politique en Côte d’Ivoire, Moussa Zio a consacré un volet important aux
erreurs commises par les journalistes depuis 1995. La méthode utilisée dans son
ouvrage a consisté à faire l’inventaire des fautes professionnelles très fréquentes
dans les médias en général et dans la presse écrite en particulier. Nous allons nous
en inspirer largement pour notre analyse.
Dans la partie de son étude portant sur les manquements des journalistes ivoiriens,
Moussa Zio identifie trois fautes les plus récurrentes en termes de pourcentages,
sur la période 1995-2000. Il s’agit :
360
Voir en annexe le tableau des fautes établi par Moussa Zio d’octobre 1995 au 31 décembre
2003.
361
ZIO, M. (2012). Op. cit., p.18.
156
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
journaux sont proches des formations politiques, plus ils commettent ces
manquements cités plus haut. Il est important de préciser que tous les journaux ne
sont pas logés à la même enseigne. En effet, sur la centaine de journaux mis en
vente, certains s’illustrent davantage que d’autres. Ils détiennent un record dans la
multiplication des fautes journalistiques. Moussa Zio le confirme : « Certains
titres se distinguent par leurs contributions élevées aux fautes : Le Bélier, Le
National, Notre Voie et Tassouman ». A partir de l’année 1999, d’autres journaux
se sont ajoutés à cette liste peu honorable. Il s’agit particulièrement des
quotidiens : Le Patriote et Le Temps. La particularité de ces six titres qui battent
des records de fautes, selon les décomptes de l’OLPED, c’est qu’ils sont affiliés à
des partis politiques. Il s’agit du PDCI soutenu par Le Bélier et Le National, du
RDR dont la cause est âprement défendue par Le Patriote et Tassouman et du FPI,
parvenu au pouvoir en 2000 et qui a pour porte-voix les journaux Notre Voie et Le
Temps.
Dans le premier communiqué réalisé par la CNP après la lecture des articles
des journaux publiés au mois d’octobre 1995, le quotidien La Voie est cité pour
avoir positionné à sa Une, le titre principal : « Ça ne fait que commencer ». Ce
titre ôté de son contexte ne signifie pas grande chose quand on est éloigné du
terrain politique ivoirien. Mais les membres de l’organe d’autorégulation ont pris
en considération le contexte marqué par les tensions sociopolitiques liées à
l’élection présidentielle qui se tient à la fin de ce mois d’octobre 1995. Affirmer
que « ça ne fait que commencer », peut s’interpréter, par connotation, comme une
manière subtile d’inciter les militants et sympathisants du FPI (principal parti
d’opposition) à se tenir prêt, par tous les moyens à aller à l’affrontement. Les
destinataires du message peuvent le décoder aisément. Même après le vote qui a
157
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
vu l’élection d’Henri Konan Bédié, la tension était toujours palpable dans le pays.
Ainsi, en 1996, en comptabilisant ses communiqués, l’OLPED a relevé 18 fois 362
dans les publications, toutes tendances confondues, les manquements relatifs à
l’incitation à la révolte et à la violence.
Au fil des années, les délibérations de l’OLPED ont continué à mettre en exergue
ce type de manquements, sans que leurs nombres ne baissent. Le 76è communiqué
produit le 24 décembre 1998 passe en revue des journaux parus du 3 au 23
décembre 1998. Après lecture des articles des différentes publications de cette
période, neuf journaux (dont deux hebdomadaires) sont signalés. Il s’agit de Reflet
(hebdomadaire), Soir Info, Le National, Argument (Hebdomadaire), L’œil du
Peuple, Le Libéral, Ivoir’Soir, La Nouvelle République et Le Jour. Parmi ces
titres, cinq ont été cités pour avoir incité au tribalisme, à la révolte et à la violence.
362
OLPED. (2004). Op. cit., p.123.
158
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
363
Communiqué publié dans la presse.
159
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Dans leur volonté de jouer un rôle primordial aux côtés des politiques qu’ils
soutiennent sans réserve, certains journaux vont multiplier les outrances au point
d’être affublés de l’appellation « presse poubelle ». Ces titres vont également faire
de la question des étrangers un traitement médiatique particulier, sur fond
d’ « ivoirité ».
364
BAHI, A. A. (2004d). « Les lanternes de la cité. Ethique professionnelle de la presse plurielle
en Côte d’Ivoire », BRUNET, P.J. et DAVID-BLAIS, M. (s/d), dans Valeurs et éthiques dans les
médias. Approche transnationale. Sainte Foy: Les Presses de l’’Université Laval, p.238.
160
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
distance vis-à-vis des règles éthiques et déontologiques. Ils ont pu, par moments,
éclipser la production de leurs autres confrères de la presse nationale au point que
c’est l’ensemble des médias ivoiriens qui se retrouvent dépréciés. Pourtant, des
titres comme Soir Info, Ivoir Soir, Le Jour pour ne citer que ceux-là, essayent de
donner le meilleur d’eux-mêmes en termes de rendement de qualité.
Les productions de ces journaux à scandale ont même dépassé les frontières
ivoiriennes, au point que des sujets leur sont consacrés, notamment dans la presse
hexagonale. Dans un article très critique, l’ancien correspondant en Afrique de
l’Ouest du quotidien français Le Monde, dénonçait de façon prémonitoire, les
productions de ces journaux à scandale qui étaient susceptibles de mettre à mal le
climat sociopolitique déjà tendu à cette époque de rivalité politique exacerbée
entre Henri Konan Bédié et ses adversaires. Thomas Sotinel pointait
particulièrement les articles du quotidien Le National fondé par un ancien huissier
de justice, en l’occurrence Tapé Koulou Laurent. Il écrit : « Ce quotidien ivoirien
vient de consacrer deux pages à l’épouse de l’un des principaux dirigeants de
l’opposition ivoirienne,365 accomplissant chacune des figures imposées de la
presse de caniveau, un article "pornographique" de l’aveu même du directeur
adjoint de la publication. (…) Apparu deux ans avant le scrutin présidentiel de
l’an 2000, Le National est un nouvel avatar de la presse ultra partisane et
parfaitement dépourvue de déontologie qui fleurit en Côte d’Ivoire à l’approche
des échéances électorales ».366
Si le journaliste français s’attarde sur le cas du National, bien qu’il ne soit pas le
seul à s’inscrire dans ce registre, on peut avancer que c’est surtout parce qu’il a
été plus percutant (dans son rôle) que les autres. Ses articles très choquants ont
polarisé l’attention de l’opinion. Nous pouvons citer un extrait du quotidien Le
National en guise d’illustration de cette dérive médiatique permanente : « En Côte
d’Ivoire, certains individus à la moralité douteuse passés maître dans l’art du
dénigrement de notre pays et de ses institutions, sont connus comme des experts
365
Il s’agit de Mme Dominique Nouvian Foleroux l’épouse de l’ancien Premier ministre Alassane
Ouattara.
366
SOTINEL, T. «Le retour de la presse poubelle», Le Monde du 29 avril 1999.
161
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
C’est pour répondre aux attaques répétées et violentes du National contre le RDR
et son mentor Alassane Ouattara, que des proches de ce dernier ont mis en vente
en 2001 le journal Tassouman dont le sous-titre est sans équivoque : « Quand la
vérité brûle ». Ce journal tentera de rivaliser, voire même surpasser son confrère
dans les attaques diffamatoires et portant atteinte à la vie privée des adversaires
politiques du RDR. Dans le numéro 181 du lundi 24 septembre 2001, un
journaliste de Tassouman, en l’occurrence Mireille Beugré,368 accuse le nommé
Abou Cissé, un pourfendeur du RDR, d’avoir cocufié son ami intime. L’article
relate comment il aurait échappé à un assassinat, après une course-poursuite à
travers la ville. La journaliste qui se fonde sur une « source formelle »369 conclut :
« Le sieur Abou Cissé a cette vilaine habitude de draguer ses "bonnes" et les
femmes de ses amis ».370 Dans une autre parution datée du mercredi 7 novembre
2001, ce quotidien inscrit à sa une, plusieurs titres concernant une même
personne : « Mamadou Ben Soumahoro,371 un malade mental ! Il doit être interné
avant de déboulonner totalement. Il a été surpris avec une prostituée de la rue des
jardins aux II-Plateaux ».372 En page intérieure, la journaliste insiste sur la vie
sexuelle de M. Soumahoro. Elle écrit : « Les filles victimes des ébats sexuels du
vieux lapin des II-Plateaux sont nombreuses. Elles sont également nombreuses
celles qui éprouvent une honte à déclarer qu’elles ont été abusées par le vieil
homme errant. (…) A la rue des jardins tout comme en Zone 4, les prostituées
l’appellent le Lapin. Elles déclarent que malgré le poids de son âge, il est très
vicieux et infatigable… ». 373 A travers ces exemples, on perçoit comment, à cette
367
Le Courrier international, « Des médias inspirés par la haine », n°632, du 12 au 18 décembre
2002, p.38
368
Il s’agit d’un pseudonyme
369
Tassouman n°181 du 24 septembre 2001, p.4.
370
Ibid.
371
Journaliste et ancien directeur de la Radiotélévision Ivoirienne (RTI), Mamadou Ben
Soumahoro fut un temps militant du RDR avant de s’ériger en adversaire politique d’Alassane
Ouattara.
372
Tassouman n°208 du mercredi 7 novembre 2001.
373
Tassouman n°208 du mercredi 7 novembre 2001, p.5
162
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Outre les injures et les graves atteintes à la vie privée, ces titres ainsi que d’autres
ont, contexte politique oblige, développé une rhétorique qui place la
problématique de l’étranger au centre de leurs écrits.
374
Entretien avec Samba Koné réalisé le 10 juillet 2016.
375
BOUQUET, C. (2003). « Le poids des étrangers en Côte d'Ivoire / The importance of foreigners
in Ivory Coast », Annales de Géographie [En ligne], t. 112, n°630, pp.116-117.
163
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ainsi, la polémique au sujet des étrangers faisait rage et divisait les Ivoiriens,
surtout que des allusions à peine voilées étaient faites régulièrement dans certains
journaux, assimilant les populations du Nord de la Côte d’Ivoire, d’où est
originaire Alassane Ouattara, à des étrangers. La presse faisait régulièrement cas
de conflits, parfois mortels, entre Ivoiriens et non Ivoiriens, particulièrement pour
des motifs économiques mais traités sous un angle politique. Christian Bouquet
note : « Ce sont surtout les conflits fonciers qui se multiplièrent et furent souvent
meurtriers : de véritables affrontements opposèrent les autochtones krou à des
immigrants lobi du Burkina en octobre 1999 dans les environs de Tabou,380
faisant au moins 4 morts et conduisant au départ précipité de plus de 15000
Burkinabés, qui regagnèrent leur pays sans envie de retour. Malgré cela, la crise
éclata de nouveau en août 2000 près de Grand-Béréby381 faisant 13 morts,
détruisant par le feu plusieurs villages, et donnant lieu à des scènes de barbarie
rarement observées dans la région ».382
378
Nom générique attribué aux personnes originaires du Nord de la Côte d’Ivoire.
379
BOUQUET, C. (2003). Op. cit., p.137.
380
Ville située à l’extrême Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire
381
Ibid.
382
BOUQUET, C. (2003). Op. cit., p.138.
165
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
des populations étrangères et remis subitement en cause leur présence sur le sol
ivoirien. Dans cette logique, les articles étaient multipliés à souhait et donnaient à
constater une banalisation des discours haineux et xénophobes. Le lundi 6 mars
2000, Le journal du FPI, Notre Voie écrivait : « C’est nous qui avons accueilli les
gens sur notre sol. Nous disons qu’ils doivent repartir chez eux. Pourquoi
refusent-ils ? Ils ont quand même un pays. Qu’ils aillent là-bas. Nous ne voulons
pas d’histoire. (…) Ici, les étrangers marchent sur les Ivoiriens. Aujourd’hui, ils
veulent prendre le pays. Il est temps que nos autorités réagissent. Nous voulons
notre pays. Il faut que les étrangers nous laissent tranquilles. Nos autorités sont
responsables de cette situation. Trop, c’est trop. Il faut arrêter ça ». 383
Cette décennie 1990-2000 voit surgir en filigrane une autre question très sensible
pour la cohésion nationale : qui est Ivoirien en Côte d’Ivoire et qui ne l’est pas ?
383
Notre Voie du lundi 6 mars 2000.
384
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit., p.325.
385
Le National, op. cit.
386
Notre Voie, op. cit.
166
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
387
La crise identitaire née d’une mauvaise interprétation du concept d’ « ivoirité » serait, d’après
de nombreux auteurs, la cause de la grave crise militaro-politique qui a plongé la Côte d’Ivoire
dans le chaos depuis la fin décembre 1999. Nous préférons ici retenir l’unique définition de ce
concept, celle énoncée par ses concepteurs.
388
DAVID, P. (2010). La Côte d’Ivoire. Paris: Karthala, p.52.
389
BAHI, A. A. (2013). L’ivoirité mouvementée : Jeunes, Médias et Politique en Côte D’ivoire
[En ligne]. Mankon: Langaa RPCID, p.65.
167
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
De leur côté, les journalistes soucieux de remplir leur cahier de charge en qualité
de serviteurs et porte-voix officieux des entrepreneurs politiques, ne se débinent
pas. Le zèle dans cet engagement se vérifie à travers cet article du National. On y
lit, dans son édition du samedi 11 et dimanche 12 mars 2000 : « Ouattara,
l’homme à la nationalité kilométrique, est le nouvel ennemi de la Côte d’Ivoire…
sa formation politique ne peut prospérer sur les bords de la lagune Ebrié. La
Haute-Volta serait le pays le mieux indiqué pour accueillir ces naufragés
politiques qui, sentant leur mort imminente, s’agrippent à tout. Même aux feuilles
mortes ».391 En réponse, les journaux de l’autre bord, ceux opposés au pouvoir du
président Bédié et qui se reconnaissaient en Alassane Ouattara répliquaient
immédiatement et avec une rare violence. Ils mettaient beaucoup d’entrain à
défendre leur champion politique dépeint en des termes qu’ils désapprouvaient.
Aghi Bahi écrit que « la presse proche du Rassemblement des Républicains
(RDR) d’Alassane Ouattara a fait de la lutte contre l’ivoirité son cheval de bataille
politico-médiatique et s’est donnée pour tâche de la débusquer partout où elle
pouvait se nicher ».392
390
ZORO-BI, E. (2004). Juge en Côte d'Ivoire: désarmer la violence. Paris: Karthala, p.95.
391
Le National du samedi 11 et dimanche 12 mars 2000
392
BAHI, A. A. (2003). Op. cit., p.166.
168
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les crises successives qui ont marqué l’évolution sociopolitique en Côte d’Ivoire
ont fait l’objet de traitements partisans dans les journaux ivoiriens qui eux-mêmes
se retrouvent pris dans la tourmente. Aussi bien en Côte d’Ivoire qu’à l’extérieur
du pays, ces traitements éditoriaux ont fait réagir.
Les médias ivoiriens ont vécu et souffert des périodes de tensions marquées
par des attaques et agressions en tous genres. Ces violences physiques ont souvent
été condamnées par les organisations professionnelles et même au-delà de la Côte
d’Ivoire, par des organisations non gouvernementales (ONG), particulièrement
celles en charge des droits de l’homme et de la liberté de la presse. En raison de
leur régularité, ces actes de brutalité tendent parfois à devenir banals au point de
passer parfois inaperçus. Ils représentent cependant une réelle entrave à la liberté
de la presse. Nous citerons seulement quelques exemples pour corroborer notre
assertion.
L’arrivée des militaires au pouvoir à la fin du mois de décembre 1999 jusqu’à leur
éviction mouvementée,393 en octobre 2000 a été éprouvante pour les hommes de
médias ivoiriens. A de nombreuses reprises, des éléments armés ont fait irruption
dans des rédactions pour s’en prendre aux journalistes dans l’exercice de leur
fonction. Au lieu de saisir les organes de régulation et d’autorégulation pour
dénoncer des articles qu’ils n’appréciaient pas particulièrement, ils ont préféré
393
Le contexte de la fin du règne du général Robert Guéi est détaillé plus loin.
169
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
régler directement les comptes aux acteurs des médias, en faisant usage de la
force. Le 18 mai 2000, une descente musclée de militaires s’est déroulée à la
rédaction du quotidien La Référence, proche du RDR. Quelques journalistes
présents ont été pris à partie, forcés à ramper et à faire des pompes avant d’être
sévèrement bastonnés. Ce jour-là, le journal La Référence avait publié à sa Une,
un portrait très défavorable du chef de la junte, le général Robert Guéi qui avait le
doigt fourré dans son nez. La photo jugée dégradante était accompagnée du titre :
« Guéi, ton pouvoir est faible ».
Si les animateurs des médias paraissaient subir stoïques ces violences, une de
leurs rares réactions a particulièrement marqué l’opinion sous le règne de la junte
militaire. Il s’agit d’une journée presse-morte et d’une marche de protestation des
394
Source : http://www1.rfi.fr/actufr/articles/009/article_3352.asp.
170
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
journalistes contre la « délinquance militaire »,395 dans les rues d’Abidjan le jeudi
21 septembre 2000. Les journalistes se sont ensuite rendus au palais présidentiel
pour remettre une motion de protestation au général Robert Guéi. Cette
manifestation inédite avait été décidée à la suite de la bastonnade du journaliste
Joachim Beugré du quotidien indépendant Le Jour par des membres de la garde
présidentielle formellement identifiés. Le journaliste avait publié le 8 septembre,
un article intitulé : « Des interrogations sur l’état-civil du général Guéi ». Dans cet
article, il mettait en doute le curriculum-vitae du chef de la junte militaire et
affirmait détenir des preuves que le patronyme de son père était différent du sien ;
autrement dit, le géniteur mentionné sur son extrait de naissance n’était pas le
sien. Dans un contexte sociopolitique marqué par des polémiques sur l’identité de
l’opposant d’alors Alassane Ouattara,396 le journaliste relançait, à travers son
article, le débat sur ce sujet. Son article anticipait avec quelques semaines
d’avance, l’épineuse question de la participation du général-président à l’élection
présidentielle du 22 octobre 2000, pour laquelle le concerné laissait planer le
doute.
La parenthèse des militaires renfermée, les actes de brutalité sur les journalistes ne
se sont pas estompés pour autant. Des brimades sont aussi à mettre à l’actif du
nouveau pouvoir, celui de Laurent Gbagbo élu dans des conditions d’extrêmes
tensions, le 22 octobre 2000397. Il faut en effet rappeler que Robert Guéi est
contraint de quitter le pouvoir, quelques jours après l’élection présidentielle. Au
terme de plusieurs jours de soulèvement populaire qui a occasionné la mort de
nombreuses personnes tuées par sa garde prétorienne. En outre, quelques heures
avant l’investiture de Laurent Gbagbo déclaré vainqueur par la commission
électorale, de nombreux partisans de l’opposant Alassane Ouattara descendent à
leur tour dans les rues d’Abidjan et réclament la reprise des élections, en raison de
la non-participation de ce dernier, disqualifié par la Cour suprême. Ils sont
395
L’UNJCI qui était à l’initiative de cette marche avait produit un communiqué appelant
l’ensemble des journalistes à se rassembler pour une marche contre la délinquance militaire de
plus en plus récurrente, à quelques semaines de l’élection présidentielle à laquelle le général était
candidat.
396
Une partie de la classe politique ivoirienne militait pour l’inéligibilité de l’opposant Alassane
Ouattara accusé d’être de nationalité burkinabè, du fait des origines de son père qui serait né à
Sindou, un village situé au Burkina Faso, selon leurs thèses.
397
Laurent Gbagbo lui-même affirmera publiquement qu’il a été élu dans des conditions
« calamiteuses ».
171
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Moins de six mois après cette bastonnade, c’est au tour d’une reporter-
photographe du quotidien Le Nouveau Réveil, proche du PDCI-RDA d’être
brutalisée lors d’un autre reportage le 15 juin 2002. Ce jour-là, des membres du
service de sécurité du Premier Ministre Affi N’Guessan ont tenté d’arracher à la
reporter-photographe son appareil photo après lui avoir intimée l’ordre de détruire
les prises de vue réalisées au moment du passage du cortège du Premier Ministre.
La rédaction de cette reporter-photographe a immédiatement, comme c’est
souvent le cas, saisi l’organe de régulation, le CNP qui à son tour a une nouvelle
fois adressé un courrier d’information à l’autorité incriminée, une dizaine de jours
après cet acte de violence.
398
Rapport CNP 2001/2002, op.cit., p.23.
172
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les périodes de tension, comme les précédentes, voient ces pressions aussi bien
physiques que morales redoubler en intensité. Le constat est fait par Reporters
Sans Frontières : « Menaces, agressions, arrestations de journalistes, médias
saccagés, émetteurs sabotés, dérives xénophobes : à chaque crise, le scénario est
identique… ».399 Si l’objectif inavoué de ces agressions est d’infléchir la ligne
éditoriale des entreprises de presse régulièrement ciblées, dans le sens d’atténuer
les critiques contre le pouvoir en place et ses dirigeants, il est loin d’être atteint.
Malgré les coups reçus, les mêmes journaux ont maintenu leur pratique
journalistique. Tout au plus, la peur de nouvelles agressions peut s’avérer
traumatisante pour ces hommes de médias. Mais, celles-ci, au-delà d’une volonté
de procéder par des intimidations sur les journalistes, ne font qu’écorner l’image
du pouvoir en place qui est aussitôt sévèrement interpelé au plan national et
international et taxé d’être anti-démocratique et contre la liberté de presse et
d’expression.
Certes les journalistes et leurs rédactions subissent des violences, mais ces
acteurs, ne sont pas eux aussi exempts de reproches. Ils sont à leur tour accusés
d’avoir alimenté cette violence dans leurs écrits. Ils sont souvent cités pour avoir
pris une part considérable dans les crises successives qui ont eu d’énormes
conséquences sur l’évolution sociopolitique et économique de la Côte d’Ivoire.
399
Rapport annuel de Reporters Sans Frontières, 2002.
173
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
journalistes ont une part considérable dans le déchirement du tissu social »400. Il
est rejoint dans ce même ordre d’idées par Lori-Anne Theroux Benoni et Aghi
Bahi qui notent pour leur part que « depuis le début de la crise ivoirienne, acteurs
et observateurs nationaux et internationaux ont accusé les médias et les
journalistes ivoiriens d’avoir, au mieux, mis de l’huile sur le feu, au pire, fomenté
le conflit ».401 Le journaliste Diégou Bailly, lui, n’est pas surpris d’entendre des
accusations aussi accablantes formulées contre ses confrères, aussi bien ceux qui
évoluent dans le secteur public que ceux qui exercent dans la presse privée. Dans
une logique d’autocritique, il se montre même plutôt sévère à l’évocation du rôle
néfaste que ces confrères ont pu jouer avant, pendant et après les différentes crises
qui ont endeuillé le pays. Pour lui, à chaque moment de tension, les journalistes
suivent « leur penchant naturel de servilité pour se mettre en ordre de bataille
derrière les belligérants ».402 En fin connaisseur de l’environnement médiatique de
son pays, son analyse met en relief le fait que « les médias ont constitué les
principaux canaux qui ont servi à préparer la guerre dans les esprits des
populations et qui ont contribué à attiser et à propager le feu de la guerre ».403
Cette guerre tant redoutée à laquelle faisait allusion Diégou Bailly, dans son
analyse susmentionnée, va finalement se produire. Elle est déclenchée sous la
forme d’une rébellion armée le 19 septembre 2002. Cette crise de grande ampleur,
inédite en Côte d’Ivoire, replonge le secteur de la presse dans la violence.
400
BLE, R. G. (2009). « La guerre dans les médias, les médias dans la guerre en Côte d’Ivoire »,
Afrique et développement [En ligne], Vol. XXXIV, n°. 2, Codesria, p.180
401
BAHI, A. A. et THEROUX-BENONI, L.-A. (2008). Op.cit., p.199.
402
Fraternité Matin du mercredi 28 janvier 2004.
403
Ibid.
174
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Pour expliquer succinctement cette rébellion de 2002, on peut dire qu’un groupe
d’Ivoiriens s’est soulevé contre le pouvoir en place, celui de Laurent Gbagbo,
dénonçant selon ses propres termes, une série d’« injustices » faites aux
populations originaires du Nord du pays. De leur côté, l’exécutif et ses soutiens,
eux, percevaient cette rébellion comme une agression menée par des fils du pays
qui étaient sûrement téléguidés par des forces extérieures. A propos d’implication
étrangère, les regards étaient surtout tournés vers le Burkina Faso voisin, où des
responsables militaires et politiques des Forces Nouvelles avaient séjourné,
quelques mois avant le déclenchement des attaques du 19 septembre 2002.
Richard Banégas et René Otayek remarquaient en effet que : «Très vite, les
autorités d’Abidjan ont désigné le voisin burkinabè comme le responsable de cette
opération de déstabilisation de la Côte d’Ivoire. Blaise Compaoré lui-même a été
stigmatisé comme le principal soutien et le grand maître d’œuvre d’un
mouvement rebelle dont les principaux dirigeants étaient jusqu’alors réfugiés à
Ouagadougou ».404
L’idée d’une telle initiative paraissait noble à priori, de même que le fait
d’associer les plus hauts responsables des rédactions, ceux-là même qui sont
404
BANEGAS, R. et OTAYEK, R. (2003). « Le Burkina Faso dans la crise ivoirienne. Effets
d'aubaine et incertitudes politiques », Politique africaine, 1 (n° 89), p.72.
405
Ce séminaire s’est déroulé à Grand-Bassam, ville touristique située à une quarantaine de
minutes en voiture d’Abidjan.
175
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
A mesure que les jours et les mois s’écoulaient, la couverture médiatique de cette
guerre ivoiro-ivoirienne a permis de mettre en évidence deux types de presse : les
journaux communément classés pro-rebelles et les journaux dits « patriotes »,
proches du pouvoir. Le terme « patriote »408 prend à ce moment précis, en Côte
d’Ivoire, une connotation très particulière, totalement différente de celle à laquelle
on peut immédiatement penser lorsqu’on l’entend. Dans leur étude, Francis
Akindès, Moussa Fofana et Séverin Yao Kouamé proposent une explication et une
définition, selon le contexte sociopolitique de l’époque, des « acceptions
406
BEN ARROUS, M. (s/d). (2001). Médias et conflits en Afrique. Paris: Karthala, p.22.
407
Ibid.
408
Ce terme est apparu dans les discours politiques, dès le déclenchement de la rébellion du 19
septembre 2002.
176
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
contradictoires de l’idée de patrie », 409 selon que l’on soit dans un camp ou dans
un autre. Mais au-delà de la définition qu’on peut accoler aux termes « patrie »,
« patriotes » ou « patriotiques », les trois universitaires tiennent à souligner que
« La réponse contre-insurrectionnelle du pouvoir en place s’est construite avec les
organisations de la jeunesse patriotique, faute d’avoir pu opposer à la rébellion
une armée efficace. La "galaxie patriotique" en question est en réalité un ensemble
hétérogène d’organisations civiles et paramilitaires, dirigées par de jeunes leaders
politiques ayant des rapports privilégiés avec les tenants du pouvoir ».410
Dans l’autre camp, celui des rebelles et de leurs sympathisants, bien que l’usage
du terme « patriote » ne soit pas aussi fortement usité, il n’en demeure pas moins
qu’on se réclame aussi de la patrie. Les responsables de cette rébellion ont
d’ailleurs donné à l’une de leur chaîne de télévision, le nom : « TV Notre
Patrie ».411 Décrivant dans sa thèse la première catégorie de ces deux types de
journaux, Tahirou Koné les range parmi ceux qui se sont donnés pour mission
l’ «exaltation des faits d’armes de la rébellion ». 412
409
AKINDES, F. FOFANA, M. et KOUAME, S.Y. (2014). « Pourquoi et comment se mobilise-t-
on en Côte d’Ivoire ? », in SYLLA, N.S. (s/d). Les mouvements sociaux en Afrique de l'ouest.
Entre les ravages du libéralisme économique et la promesse du libéralisme politique. Dakar:
L’Harmattan, p.213
410
AKINDES, F. FOFANA, M. et KOUAME, S.Y. (2014). Op. cit., p.218.
411
Dans un de ses communiqués, RSF écrit au sujet de cette chaîne de télévision : « Télévision
Notre Patrie (TVNP, média pirate, proche de l’ex-rébellion des Forces nouvelles). Source :
http://fr.rsf.org/cote-d-ivoire-deux-journalistes-de-television-31-01-2011,39430.html
412
KONE, T. (2009). Médias et démocratie en Côte d’Ivoire : Traitement et analyse de
l’information pluraliste sur le report des échéances électorales (Octobre 2005-Octobre 2006).
Thèse de doctorat : Sciences de l’information et de la communication. Bordeaux : Université
Bordeaux Montaigne, 2 vol., p.117.
177
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Bien qu’on puisse reprocher aux auteurs du rapport d’avoir fondé leur conviction
sur une enquête réalisée en un temps assez court (moins d’une semaine), on ne
peut cependant occulter le fait que les points soulignés dans le document reflètent
plus ou moins la réalité. Sur les 140 points de ce document, quatre sont relatifs à
la situation des médias ivoiriens et à l’exercice de la liberté de presse et d’opinion.
Durant la période du conflit inter-ivoirien, quelques journaux ont fait l’objet
d’interpellation directe. C’est le cas du quotidien Le National « reconnu pour ses
prises de position radicales et ses articles à caractère xénophobes. Ce journal
véhicule des propos racistes contre la communauté musulmane et les
homosexuels ».413 Un autre quotidien, en l’occurrence Notre Voie proche du Front
Populaire Ivoirien (FPI) est aussi cité pour ses articles qui « publient des messages
413
Extrait du point 100 du rapport de l’Onu sur les Droits de l’Homme dans la crise ivoirienne.
178
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Au cours des différents pourparlers de paix inter ivoiriens qui se sont déroulés, à
partir de l’année 2002, tant en Côte d’Ivoire que dans des pays africains (Togo,
Ghana, Afrique du Sud…) ou même hors du continent (France, Etats-Unis) et
placés sous l’égide de l’Union Africaine (UA) et de l’Organisation des Nations
Unies (ONU), le rôle néfaste des médias ivoiriens est revenu constamment dans
les discussions. On retrouvait des points spécifiques portant sur la presse
ivoirienne dans les résolutions, communiqués finaux et autres recommandations
rendus publics. On peut citer l’exemple mentionné dans le communiqué final des
pourparlers entre les protagonistes de la crise ivoirienne en France en 2003. En
effet, du 15 au 24 janvier 2003, au cours de la tenue de « la table ronde des forces
politiques ivoiriennes » réunies à Linas-Marcoussis, en France, le rôle négatif des
médias ivoiriens dans la crise a une fois encore été souligné. A l’issue de cette
importante rencontre fortement médiatisée, et dont les discussions ont été
présidées par le constitutionnaliste français Pierre Mazeaud, les participants ont
unanimement condamné sans appel « les incitations à la haine et à la xénophobie
qui ont été propagés par certains médias ».417
414
Extrait du point 100 du rapport de l’Onu sur les Droits de l’Homme dans la crise ivoirienne.
415
Ibid.
416
Ibid.
417
Extrait des recommandations de la Table ronde de Linas-Marcoussis.
179
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
déjà écrit. Les fondements de ce parallèle entre les médias de la haine au Rwanda
et en Côte d’Ivoire reposent sur des études antérieures qu’il convient de rappeler.
En évoquant la comparaison qui a été souvent faite entre une certaine presse
ivoirienne et rwandaise, Marie-Soleil Frère note avec pertinence : « Le Rwanda et
la Côte d’Ivoire ont des histoires politiques et médiatiques extrêmement
contrastées, mais les scénarios qui s’y sont déroulés présentent quelques
similitudes ».418
Pour mieux apprécier ce rapprochement fait entre la situation dans ces deux pays,
nous rappelons la situation qui a prévalu au Rwanda. La presse de ce pays avait
été accusée d’avoir joué un rôle prépondérant dans les violences inouïes et surtout
les tueries massives dans lesquelles étaient impliqués les deux principaux groupes
ethniques du pays : les Hutu et les Tutsi.419 A cette époque, des médias
extrémistes proches du pouvoir, particulièrement Kangura, publient des articles,
véritables appels à la haine des Hutu contre les Tutsi. Par exemple, l’opinion
nationale et internationale découvre avec stupéfaction la publication du n°6 de
Kangura du mois de décembre 1990 dans lequel sont affichés "les 10
commandements du Hutu" »,420 « véritable bréviaire de la haine ethnique ».421
Dans ce même numéro, les membres de l’ethnie Tutsi sont diabolisés,
« apparaissant comme des bêtes sauvages, et leurs femmes sont décrites comme
des prostituées-espionnes ».422 Les caricatures publiées dans ces médias de la
haine au Rwanda vont dans le même sens et sont aussi violentes que les articles
qu’elles illustrent. Une rhétorique guerrière semble proliférer dans chacune des
parutions de ce journal : « Depuis très longtemps déjà, Kangura utilisait un
vocabulaire qui en kinyarwanda signifie précisément "exterminer" ou
"extermination" ».423 Le paroxysme de ce climat de haine et de violence extrêmes
est atteint entre avril et juillet 1994 : plus d’un millier de personnes ont été
massacrées.
418
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit., pp.325-326.
419
Pour comprendre la genèse du génocide rwandais et notamment l'utilisation du racisme comme
arme de contrôle du pouvoir, lire: CHRETIEN, J.-P. et KABANDA, M. (2013) Rwanda, racisme
et génocide : l'idéologie hamitique. Paris: Belin, 379p ou BRAECKMAN, C. (1994). Rwanda,
Histoire d’un génocide. Paris: Fayard, 343p.
420
CHRETIEN, J.-P. (2000). Rwanda. Les Medias du génocide. Paris: Karthala, p.36.
421
Ibid.
422
CHRETIEN, J.-P. (2000). Op. cit., p.36.
423
Ibid.
180
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Certes les évènements ne sont pas identiques entre les deux pays, mais dans les
deux cas, comme on l’a noté pour des journaux ivoiriens, on a affaire à des
médias extrémistes qui ont usé d’une rhétorique semblable pour soutenir un camp
contre l’autre. Des populations ont été identifiées comme étant responsables de la
situation de crise que vivait le pays et livrées à la vindicte. Jean-Pierre Chrétien et
Marie-Soleil Frère s’accordent sur des « constantes qui apparaissent dans le
discours de haine construit et véhiculé dans les situations de conflit »424 et qu’on
retrouve dans le discours relayé par les « médias de la haine » de ces deux pays. Il
s’agit de :
- Victimisation
Enfin, du 28 janvier au 5 février 2005, les Nations Unies ont une fois encore
diligenté une mission en Côte d’Ivoire confiée à la Commission des droits de
l’homme. Celle-ci conduite par le diplomate Kenyan Ambeyi Ligabo a une
nouvelle fois conclu à la culpabilité des médias ivoiriens dans la crise. On peut
lire, par exemple, dans ce rapport que les journaux très proches des partis
politiques « diffusent souvent de la propagande politique, se font le véhicule de
déclarations incendiaires et de fausses informations, sans apporter au lecteur ni
424
FRERE, M.-S. (2016). Op. cit., pp.326-327.
425
Ibid.
426
Rapport de RSF, 2005.
181
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
En effet, cette rencontre qui s’est tenue en région parisienne a permis de formuler
des propositions concrètes. Elle a expressément recommandé au gouvernement de
transition qui sera mis en place, à partir de janvier 2003, et qui doit être formé par
le premier ministre Seydou Diarra, de « reprendre dans le délai d’un an,
l’économie générale du régime de la presse de manière à renforcer le rôle des
autorités de régulation, à garantir la neutralité et l’impartialité du service public et
à favoriser l’indépendance financière des médias ». 428 Cet accord, il importe de le
souligner, a été entériné en présence de Koffi Annan, Secrétaire général des
427
Rapport de la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies 2005.
428
Ibid.
182
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Cependant, on peut constater que ceux qui ont élaboré les différentes propositions
à l’attention des officiels ivoiriens, en leur recommandant de favoriser
l’indépendance financière de la presse ivoirienne n’ont pas fourni d’amples
précisions quant à son application effective. On ne perçoit pas de détails précis
(quels montants pour quels médias, quelles conditions imposées avant l’octroi des
fonds…) qui auraient pu être une base de travail au cas où le sujet serait rediscuté
une fois les protagonistes retournés en Côte d’Ivoire. On peut également se poser
la question de savoir si les acteurs de la crise ivoirienne, soutenus par leurs
journaux respectifs avaient vraiment à cœur de se pencher sur le problème des
organes de presse, préoccupés qu’ils étaient par leurs ambitions politiques qui se
sont finalement muées en affrontements militaires. Il ne serait pas inexact
d’affirmer que le volet sur la crise de la presse ivoirienne bien qu’il ait été abordé
429
BANQUE MONDIALE. (s/d). (2005). Le droit d'informer: le rôle des médias dans le
développement économique. Louvain-la-Neuve: De Boeck, p.292.
183
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
184
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ce nouvel organe de régulation naît de l’initiative de l’Etat qui fait voter la loi n°
2004-643 du 14 décembre 2004 portant régime juridique de la presse à propos de
laquelle nous reviendrons plus loin. L’article 38 du titre VI relatif à la presse
donne davantage de précision sur le CNP : « Il est créé une instance de régulation
dénommée Conseil National de la Presse en abrégé CNP, autorité administrative
indépendante, qui est chargée de veiller au respect par les entreprises de presse et
les journalistes des obligations prévues par la présente loi. A ce titre, il dispose
d’un pouvoir disciplinaire ».430 On peut se demander pourquoi le pouvoir en place
se décide enfin à créer un nouvel organe de régulation doté de moyens de
coercition. Il est possible que l’administration FPI entende, dans ce contexte
marqué par une énième crise sociopolitique, brider les outrances et autres attaques
430
Voir en annexe la Loi n° 2004-643 du 14 décembre 2004 portant régime juridique de la presse.
185
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
en règle des journaux qui lui sont hostiles. Il s’agit de la presse favorable à
l’opposition au pouvoir de Laurent Gbagbo et qui regroupe des formations
politiques d’envergure telles le RDR et le PDCI, pour ne citer que ces deux-là. Le
CNP dans sa nouvelle version est en de nombreux aspects, différent de la CNP qui
a existé de 1991 à 2004. Francis Domo qui a fait partie de l’ancien organe de
régulation et également membre de la nouvelle structure apporte des précisions
sur ce changement :
Outre le pouvoir disciplinaire qui lui est désormais reconnu, la loi donne toute
latitude au CNP à : « veiller au respect des règles relatives à la création, à la
propriété, aux ressources et à la déontologie de l’entreprise de presse telles que
déterminées aux articles 6 et 13 de la présente loi ainsi qu’au pluralisme de la
presse ».432 La prise en compte du volet « déontologie » constitue ici la nouveauté.
Cette instance de régulation comporte au total 12 membres433 dont une moitié de
journalistes « ayant une expérience professionnelle d’au moins dix ans »,434 ainsi
que l’exige la nouvelle loi. Francis Domo explique l’importance d’avoir la moitié
des effectifs du CNP composée de journalistes professionnels :
431
Entretient réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
432
Voir en annexe le texte de la Loi.
433
De 11 membres au départ, le Conseil passe à 12 membres, grâce à une ordonnance.
434
Voir en annexe le texte de la Loi.
186
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Pour être efficace dans son fonctionnement, la loi en son article 47 octroie au
CNP un pouvoir disciplinaire ainsi détaillé : « En cas de manquement aux règles
relatives à la création, à la propriété, aux ressources, à la déontologie de
l’entreprise de presse et au pluralisme de la presse, ainsi qu’aux règles d’éthique
et de déontologie de la profession de journaliste, le Conseil National de la Presse
peut prononcer les sanctions disciplinaires ».436 Ces mesures punitives concernent
non seulement l’entreprise de presse, mais également le journaliste. Les organes
de presse encourent désormais les sanctions suivantes :
L’avertissement
Le blâme
L’avertissement
Le blâme
La suspension
La radiation.
Ces sanctions sont classées en deux grands groupes : celles du premier et celles du
second degré. Les premières se composent des avertissements et des blâmes tandis
que celles du second degré sont constituées d’amendes et de suspensions.
435
Entretien avec Francis Domo, déjà cité.
436
Voir en annexe le texte de la Loi.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Cependant, le contexte dans lequel naît le CNP lui est très défavorable. En effet,
entre 2005 et 2011, ses activités sont fortement perturbées par les tensions
sociopolitiques qui ont émaillé cette période. L’élection présidentielle qui devait
se tenir en 2005 a été maintes fois reportée. Le pays est également resté coupé en
deux parties et le ministère de la Communication changeait régulièrement de
titulaire. Ces événements ont donc rendu difficile le fonctionnement de l’organe
de régulation. En 2011, au moment où la crise politique atteint son paroxysme,
(deux présidents se sont autoproclamés à la tête du pays au début du mois de
décembre 2010), le CNP est également victime de ces soubresauts politiques.
Certes, l’article 38 de la loi sur la presse stipule clairement que l’instance de
régulation est une « autorité administrative indépendante », mais dans les faits
cette indépendance reste très théorique, comme on l’avait noté pour la toute
première instance de régulation. Le nouvel organe se retrouve ainsi au centre
d’enjeux politiques complexes et fait l’objet de récupération à des fins
politiciennes. C’est ainsi que le 4 février 2011, le gouvernement du président
188
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ce coup de force a été vivement dénoncé dans le monde des médias ivoiriens et
même au-delà. L’organisation Reporters Sans Frontières l’a condamné. Dans un
communiqué rendu public, Jean-François Julliard, secrétaire général de
l’organisation de défense de la liberté de presse dans le monde déclarait : « Le
gouvernement de Laurent Gbagbo vient de procéder à un véritable accaparement
du Conseil national de la presse, un organe pourtant reconnu pour son sérieux et
son impartialité. Il s`agit d`une décision arbitraire et politique destinée à reprendre
la main sur cette institution. Etant donné la couleur politique des personnes qui
viennent d`être cooptées par le camp Gbagbo pour assurer la direction du CNP,
nous pouvons craindre que cette institution soit entièrement détournée de sa
mission de régulation, et qu`à l`avenir elle sanctionne durement les médias et
journalistes d`opposition mais protège en revanche la presse dite bleue, proche de
Laurent Gbagbo ».439 Cette intervention des autorités politiques dans le
fonctionnement du CNP est loin d’être anecdotique. Elle prouve le caractère
437
Voir en annexe le texte de la Loi.
438
Ibid.
439
Extrait du communiqué de RSF du 10 février 2011.
189
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les questions qu’on peut se poser au regard des dispositions de cet article 47 sont
les suivantes : le CNP dans sa nouvelle configuration peut-il améliorer le contenu
éditorial des journaux en prenant davantage de sanctions ? Les journaux qui
totalisent plus de cinq années d’existence pour les plus récents et qui ont pris
l’habitude de proposer des articles défiants toutes normes professionnelles
peuvent-ils, sous la contrainte d’une structure de régulation, revisiter leurs
contenus ? Comment le CNP compte-t-il libérer ces journaux du joug des partis
politiques ou des entrepreneurs politiques, l’un des « péchés originels » de la
presse écrite ivoirienne ? Cette dernière question revient régulièrement au cours
des rencontres entre acteurs de la presse ivoirienne. Elle est au cœur des
problèmes fondamentaux qui minent l’évolution des journaux. S’il est peut-être
possible d’être un bon journaliste et militant d’un parti politique, l’expérience en
Côte d’Ivoire a montré que les hommes de presse dans leur grande majorité n’ont
pas réussi à allier professionnalisme et militantisme. C’est justement en voulant
défendre les intérêts des formations politiques dont ils sont proches que les écrits
des journalistes dérapent et choquent l’opinion.
440
Extrait du communiqué de RSF du 10 février 2011.
190
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
objectif noble, il est évident qu’il avait l’obligation de faire preuve de fermeté,
surtout que les mauvaises pratiques journalistiques perdurent. Avant de passer à la
phase des sanctions, l’organe de régulation avait habitué les journalistes et les
patrons de presse à produire de simples communiqués assortis de menaces qui
n’étaient jamais mises à exécution.
441
Le Patriote du 29 mai 2013, op. cit.
442
Ces précisions sont contenues dans le « Rapport de la mission d’évaluation des entreprises de
presse » en date de novembre 2012 que nous avons consulté. C’est un document interne et
confidentiel de 165 pages et produit au terme des contrôles au sein des entreprises de presse. Il est
consultable en annexe.
443
Avant de procéder aux vérifications, 72 entreprises de presse avaient été recensées. Le rapport
mentionne que 13 d’entre elles ont échappé aux contrôles pour diverses raisons au nombre
desquelles : disparition du marché au moment de l’enquête, défaut d’adresse permettant de les
localiser avec précision, refus déclaré de recevoir le Conseil.
444
Cinq quotidiens figurent dans cette liste : ce sont : Le Nouveau Courrier et Aujourd’hui
(proches du FPI), La Matinale et Le Républicain Quotidien (affiliés au RDR), et L’Intelligent
d’Abidjan (journal indépendant).
191
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Les premières ont deux mois pour se régulariser auprès de l’organe de régulation
et les secondes, seulement quinze jours. Il est bon de rappeler que les vérifications
ont porté sur les exigences contenues dans la loi sur la presse. Il s’agit plus
précisément des neuf obligations suivantes :
Au terme des inspections, les équipes du CNP ont découvert plusieurs anomalies
dans nombre d’entreprises de presse. Nous énumérons les plus importantes :
445
CNP. (2012). Rapport de la mission d’évaluation des entreprises de presse. Abidjan, p.8.
192
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Dans son rapport, le CNP fait la synthèse suivante : « Dix-sept rédactions sur les
69 visitées sont composées en majorité de journalistes professionnels. Vingt-deux
entreprises de presse ont présenté au CNP les preuves que leurs journalistes
professionnels sont rémunérés à la convention collective, à tout le moins aux 1400
points requis aux termes des dernières négociations entre les syndicats de la presse
et le patronat. S’agissant de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS),
vingt-trois entreprises ont affirmé que leurs journalistes professionnels y sont
déclarés ».447 Le Conseil a dénombré neuf448 d’entre elles qui remplissent la
totalité des conditions légales.
C’est une décision inédite et courageuse qu’a prise le CNP. Jamais auparavant,
des entreprises de presse n’avaient été contraintes de cesser leurs activités pour se
mettre en règle vis-à-vis de la loi portant régime juridique de la presse en Côte
d’Ivoire. Pour faire appliquer toutes les décisions relatives aux fermetures des
établissements éditant des journaux, l’instance de régulation s'appuie sur ses
partenaires que sont les imprimeurs et les responsables d’Edipresse, la société de
distribution des journaux. Tous ont reçu la liste des entreprises frappées de
sanction. Leurs journaux ne seront donc ni imprimés ni distribués sur toute
l’étendue du territoire ivoirien. Le CNP va même solliciter les services du
446
CNP. (2012). Rapport de la mission d’évaluation des entreprises de presse. Op. cit., p.8.
447
Ibid., p.4.
448
Ces neuf entreprises citées par le CNP sont : Action + Abidjan (Supersport, First élite
magazine), La Refondation (Notre Voie, Bol’kôtch, Alternative), Asec Mimosas Communication
(Asec Mimosas), Gbich Editions (Gbich), Go Média (Go Magazine, Go Mag love, Allo Police),
Les éditions Yassine (L’Expression), Multiconsult Gestion (PME magazine, La Tribune de
l’Economie, Jalo), Nord Sud Communication (Nord Sud Quotidien, Abidjan Sports) et Snepci
(Fraternité Matin).
193
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Au total, l’organe de régulation qui a fait le point des contrôles des entreprises de
presse a établi, le 19 mars 2013,450 le bilan suivant :
449
Communiqué CNP n° 11 du 27 juin 2013.
450
Communiqué CNP n° 4 du 19 mars 2013.
194
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Globalement, les contrôles du CNP ont révélé que plus de la moitié des maisons
de presse en Côte d’Ivoire n’étaient pas en règle vis-à-vis de la loi à cette période
de mars 2013. Si, auparavant, le fonctionnement dans l’informel de ces entreprises
était toléré, la nouvelle loi de 2004 prône davantage de fermeté et place le CNP
face à ses responsabilités. Les promoteurs de presse ont eu près de neuf ans pour
se préparer à exercer dans la légalité, sans en avoir profité. En fin de compte, les
structures concernées avaient obtenu quelques semaines de répit avant la décision
de procéder à leur fermeture qui a été appliquée plusieurs mois après.
Dans le passé, c’est-à-dire bien avant l’année 2004, toute personne pouvait se
permettre de créer un journal en espérant pouvoir remplir, des années plus tard,
toutes les formalités exigées pour se mettre aux normes. Désormais, l’organe de
régulation freine toute tentative allant dans ce sens et oppose son droit de véto
avant même le lancement des activités liées à l’édition. Ceux qui ne sont pas en
règle n’obtiennent pas l’autorisation incontournable du CNP. Francis Domo le
rappelle dans ses propos :
451
Depuis le 1er janvier 2015, le barème de la rémunération des journalistes à la convention
collective est passé à 1900 points.
452
Communiqué CNP n° 4, op. cit.
195
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Il ajoute :
« Tant que le CNP ne donne pas son accord, aucun titre ne peut
désormais paraître. Ils sont en possession du récépissé, ils sont
même prêts à paraître et après, ils se rendent compte qu’ils ne
sont pas passés par les formalités de la Loi contrôlées par le
CNP, alors qu’ils ont déjà pris des engagements auprès du
public, des annonceurs. Ils sont recalés jusqu’à ce qu’ils se
mettent en conformité avec la Loi. Les chances sont très très
minces de l’existence d’entreprises de presse illégales »454.
453
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
454
Ibid.
196
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Les journaux ayant commis des fautes sont informés par courrier des
manquements qui leur sont reprochés ainsi que des sanctions qui leur sont
infligées. L’ensemble des résultats des délibérations du CNP sont également
disponibles sur son site internet www.lecnp.com, dans la rubrique
« Communiqués ». Nous les avons consultés et analysés. Nous avons pris en
compte la période comprise entre 2010 et 2014. L’année 2010 a été marquée par
l’organisation des deux tours de l’élection présidentielle qui a opposé, au second
tour, le président sortant Laurent Gbagbo et son adversaire Alassane Ouattara. La
victoire de ce dernier, selon la Commission électorale indépendante a été
contestée par le premier, qui a été lui, proclamé vainqueur par le Conseil
constitutionnel. Cet imbroglio électoral456 débouche sur une crise qui
occasionnera plus de 3000 morts, selon les estimations officielles. Finalement, le
président sortant sera arrêté le 11 avril 2011 par les soldats acquis à la cause de M.
Ouattara, aidés par les troupes françaises de l’opération « Licorne ». L’année
2014, elle, est une année préélectorale en Côte d’Ivoire, en général, à l’approche
des échéances électorales, les journaux partisans se mettent à fond dans
l’engagement politique aux côtés de leurs commanditaires. Ce sont ainsi cinq
années de communiqués et décisions avec les différentes fautes lourdes
455
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
456
Les deux adversaires se sont autoproclamés Président, à l’issue des votes du second tour.
197
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
sanctionnées (les blâmes et les sanctions) qui font l’objet d’explications dans cette
analyse. Ces délibérations du CNP représentent un instrument pour étudier
l’évolution du contenu des journaux et avoir des estimations. Les tableaux qui
suivent résument sur la période considérée, les fautes et les journaux mis en cause.
Il faut signaler que sur l’ensemble des cinq années que nous avions prises en
compte, le CNP a sanctionné 26 fautes,457sur environ 60 manquements égrenés
dans sa grille de lecture458.
Sur cette période de 2010 à 2014, nous avons recensé également les journaux
concernés par ces sanctions. Ils sont au nombre de 31,459 toutes tendances
éditoriales et périodicité confondues. Certains n’existent plus aujourd’hui tandis
que d’autres connaissent des parutions très irrégulières. Nous avons réalisé un
classement des journaux qui ont obtenu sur cinq années consécutives le plus grand
nombre de sanctions.
457
Injures (INJ), Diffamation (DIF), Accusations graves sans preuves (AGP), Offenses au
Président de la République ou Chefs d’institution (OPR), Manipulation de l’information (MIF),
Atteinte à l’honneur (AHO), Non-respect de la vie privée (NVP), Publication de fausses
informations (PFI), Refus de publier un droit de réponse (RDR), Incitation à la xénophobie (INX),
Incitation à la haine (INH), Incitation à la violence et à la révolte (INR), Apologie du meurtre
(APM), Reproduction de photos soutenues de légendes interdites (RPI), Anti confraternité (ANC),
Irrévérence (IRR), Calomnie (CAL), Déséquilibre dans le traitement de l’information (DES),
Publication de résultats électoraux interdits (PRI), Incitation de militaires à la rébellion (IMR),
Attribution de propos non tenus (APT), Licenciement irrégulier (LIR), Titre à la Une trompeur
(TUT), Plagiat (PLG), Reproduction d’articles de confrères sans précision (RAP), Mauvais
traitement de l’information (MTI), Publication interdite de sondage (PSI), Incitation à la haine
(INH)
458
Voir en annexe la liste des 60 fautes mentionnées dans la grille de lecture du CNP.
459
Fraternité Matin (FM), Le Temps (LT), L’Intelligent d’Abidjan (LIA), L’Inter (LI), Le Jour
Plus (LJP), L’Expression (LE), Notre Voie (NV), Le Mandat (LM), Le Soleil d’Abidjan (LSA), Le
Quotidien d’Abidjan (LQA), Le Patriote (LP), L’œil du Peuple (LDP), Le Devoir (LDV),
Aujourd’hui (AJ), Notre Vision (NVI), L’Alternative (LAT), Bol’Kôtch (BK), Paroles d’Afrique
(PDA), Paparazzi (PP), LG Info (LGI), Prestige Magazine (PM), L’Eléphant Déchaîné (LED),
Echos de Koumassi (EDK), Le Figaro d’Abidjan (LFA), Le Nouveau Courrier (LNC), Le Monde
d’Abidjan (LMA), Soir Info (SIN), Déclic Magazine (DM), Notre Défi (ND), Sud Info (SI), Abidjan
24 (A24)
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Le premier enseignement que nous pouvons tirer en comparant ces chiffres, c’est
qu’en dehors de l’année 2012, la tendance est à la baisse au niveau des journaux
sanctionnés pour des fautes lourdes sur la base de la grille de travail du CNP.
Mais on ne peut pas immédiatement déduire que la politique de coercition adoptée
par l’organe de régulation s’est révélée totalement efficace et que la prise de
conscience s’est installée chez les hommes de médias. Nous avons volontairement
écarté les nombreux avertissements infligés durant cet intervalle. Cependant, on
peut constater qu’une frange parmi toutes les publications ivoiriennes multiplie à
souhait les fautes, malgré les appels réguliers à la retenue du CNP. Ces journaux,
à l’analyse paraissent s’installer dans une sorte de défiance vis-à-vis de l’organe
de régulation dont les sévères sanctions à eux infligées ne semblent pas freiner
leurs dérapages. Ces publications qui totalisent le plus grand nombre de fautes
(supérieur ou égal à 10), à partir d’une addition effectuée sur l’ensemble des
années prises en compte sont :
205
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Sur cette liste de six organes qui figurent dans ce classement, en termes de
nombre de fautes cumulées sur la période choisie, on remarque la prédominance
de cinq journaux (dont quatre quotidiens) partageant une proximité idéologique
avec le FPI. On peut expliquer le nombre important de journaux proches de ce
parti par leur acharnement à le soutenir et à le défendre, après sa perte du pouvoir
suite à la crise postélectorale de 2010 et l’arrestation manu militari de Laurent
Gbagbo (déporté à la Cour pénale internationale en novembre 2011).
Par contre, on peut s’étonner de ne pas voir y figurer des journaux proches de
l’autre bord politique, le Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie
et la Paix (RHDP). Nous pensons particulièrement au Nouveau Réveil, au
Patriote, à L’Expression, à Nord-Sud Quotidien ainsi qu’au journal
gouvernemental Fraternité Matin. Le fait qu’ils totalisent moins de fautes peut
vouloir signifier qu’ils ont été plus regardant en termes de respect des règles
éthiques et déontologies, sur ces années-là, au point d’être absents des tableaux
des journaux cumulant les fautes les plus graves sanctionnées par le CNP. Par
contre, cela peut renforcer la suspicion du côté des entreprises régulièrement
réprimées et dont les responsables accusent le CNP de parti pris manifeste qui
l’amènerait à cibler davantage les journaux proches d’un bord politique. Mais
l’une des explications avancées par Samba Koné peut permettre aussi de
comprendre pourquoi ce sont les journaux proches du FPI qui ont cumulé le plus
grand nombre de fautes, surtout à partir de l’année 2011 qui marque la fin de la
crise et la perte de pouvoir par cette formation politique. Il affirme :
206
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Sur l’ensemble des délits répertoriés durant cette période, nous remarquons que
six d’entre eux excèdent 10. Il s’agit de :
460
Entretien réalisé avec Samba Koné, déjà cité.
461
Notre Voie n° 3686 du mardi 21 septembre 2010.
207
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quelque forme que ce soit, à partir de quelque lieu que ce soit à compter de la
publication de la liste électorale provisoire ».462
Le Temps (LT) et Notre Voie (NV), deux journaux proches du FPI qui
doivent payer 13 millions de F CFA d’amende chacun
Pour ce qui concerne les suspensions de parutions, des journaux ont écopé jusqu’à
96 numéros en termes de sanctions. Ceux qui totalisent plus de dix numéros sont
au nombre de onze regroupés selon leurs lignes éditoriales :
462
Communiqué CNP du 22 septembre 2010.
208
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
463
En réalité, le sigle F.R.C.I signifie Forces Républicaines de Côte d’Ivoire.
464
Deux ethnies du Burkina Faso.
209
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encore en fuite dans la brousse ?».465 Dans un communiqué daté du 1er juillet
2011, le CNP s’indignait, estimant que cet article contenait des « incitations à la
révolte, à la haine tribale, à la haine ethnique et à la xénophobie, qui sont d’une
extrême gravité et sévèrement punis par la loi sur la Presse qui renvoie sur ce
point au Code pénal ».466
465
Aujourd’hui du jeudi 23 juin 2011.
466
Communiqué CNP du 1er juillet 2011.
467
Communiqué CNP du 25 janvier 2013.
210
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
articles, celui du mardi 18 juin 2013, publié en page 12. Le journaliste écrit :
« (…) L'opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) vient de montrer
une autre preuve de son implication dans le vaste complot international ourdi
contre Laurent Gbagbo... L'ONUCI entre en action pour fabriquer de nouvelles
fausses preuves. Et c'est l'Ouest du pays, notamment la ville de Duékoué où les
populations sont encore traumatisées par les nombreux massacres qui a été
choisie pour la sale besogne... Selon l'information véhiculée, ces manœuvres
avaient consisté à rassembler des épaves d'avion en grande quantité, à y mettre le
feu, puis à demander à des individus de s'allonger comme morts près des flammes
et à les filmer en vue de s'en servir comme preuves de crimes commis par les
forces pro-Gbagbo lors de crise postélectorale... Cette opération devant servir à
venir au secours de la procureure de la CPI et d'Alassane Ouattara qui ferait des
crises de nerfs récurrentes... ».468 L’auteur de l’article avance de graves
accusations contre la structure onusienne, sans pouvoir fournir un début de
preuves. Après avoir analysé la série d’articles en cause, le Conseil a sanctionné,
le 6 août 2013, le journal de 26 jours d’interdiction de paraître. 469 Une semaine
après, la direction du journal introduit un recours gracieux. Après instruction du
courrier, le CNP décide d’annuler entièrement sa décision.
Enfin, pour ce qui concerne les peines financières, en dehors des réductions ou
des annulations obtenues après introduction des recours gracieux, la plupart des
journaux qui traînent leur indigence depuis leur création, ne s’exécutent pas. Le
CNP, lui-même, conscient des difficultés financières de la presse écrite ivoirienne,
continue néanmoins de prononcer des sanctions pécuniaires. Francis Domo du
CNP le reconnaît en affirmant que :
« Les amendes qui ont été infligées dans le temps, nous avons du
mal à les encaisser. Pas parce que le CNP n’en a pas les
moyens. On a tous les moyens. On peut se faire assister par un
huissier, on a notre agent comptable qui est sur le dossier. Mais
on se dit que les entreprises aussi n’ont pas une bonne santé
financière. Il ne faut pas trop les fragiliser. Donc on comprend à
468
Le Quotidien d’Abidjan du mardi 18 juin 2013, p.12.
469
Communiqué CNP du 9 août 2013.
211
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
470
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
212
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Si l’on s’en tient aux chiffres divulgués, la saignée date de plusieurs années déjà :
les méventes s’observent pratiquement sur plus d’une dizaine d’années, comme
nous le verrons dans les détails. Pour défendre leurs intérêts et devant les
difficultés sans cesse croissantes dans leur secteur d’activités, les éditeurs se sont
regroupés au sein du Groupement des éditeurs de presse de Côte d’Ivoire (GEPCI)
depuis le mois d’août 2005. Au sein de ce groupement, ils cherchent des solutions
pour pallier les ventes catastrophiques des journaux et mènent depuis lors des
réflexions sur une distribution efficiente des journaux. L’un de leur souci réside
dans le fait qu’ils n’ont jusqu’à présent aucun moyen de contrôler, attester ou
contester les chiffres fournis par Edipresse. Denis Kah Zion, patron du quotidien
Le Nouveau Réveil et ancien président du GEPCI, confirmait ces tendances à la
baisse, dans un communiqué de presse : « La Presse quotidienne et hebdomadaire
est dans un état de déséquilibre structurel et financier sans précédent. Entre 2001
et 2005, la diffusion a connu une baisse de sept millions et demi d’exemplaires,
213
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Aghi Bahi avait déjà fait cas de ces méventes considérables dans une de ses
publications. Il en donne quelques raisons : « Le contenu des journaux très décrié
est de moins en moins attrayant pour ces lecteurs. L’acte d’achat se réduit au fil
des années comme peau de chagrin. De nombreux lecteurs potentiels se contentent
chaque jour de se rendre devant les kiosques à journaux pour simplement
s’imprégner des titres et s’en aller ». 472 Le mauvais contenu publié par les
journaux constitue donc l’une des raisons principales de ces invendus énormes.
Les chiffres excellents des premiers mois du « printemps de la presse » relèvent
ainsi d’un vieux souvenir. Les informations peu crédibles et portant la marque
d’une propagande tous azimuts ont été érigées en modèle éditorial, au point que
les lecteurs ont fini par ne plus accorder le moindre crédit à ces journaux. Aghi
Bahi confirme cette déception des lecteurs. Il note que « dans les débuts du
multipartisme, les gens ont beaucoup acheté les journaux. Mais, après quelques
temps, ils se seraient rendu compte que ces journaux ne répondaient pas à leurs
attentes. Les articles étaient soit des pamphlets ou des réquisitoires contre le
gouvernement ou contre l’opposition, soit au contraire des apologies du
gouvernement ou des opposants ».473 Le journaliste Alfred Dan Moussa donne
également son avis sur l’érosion spectaculaire des ventes et du lectorat. Il
remarque qu’ « à force de faire le tour des journaux ou presque, le public
commence alors par se perdre dans les différents comptes rendus d’un seul et
même événement et par s’interroger sur la différence, non pas de forme, mais de
fond. Il a le sentiment de revivre plusieurs faits, bien différents les uns des autres,
à tout point de vue. Une logique : doute et méfiance vis-à-vis de la diversité des
versions, parfois contradictoires, d’un même événement ».474
471
Communiqué publié dans Nord-Sud Quotidien n°351 du 14 Juillet 2006, à la page 4.
472
BAHI, A. A. (2001). « L’effet ‘titrologues. Une étude exploratoire dans les espaces de
discussion de rues d’Abidjan », En Quête, n°8, pp.129-167.
473
BAHI, A. A. (2001). Op. cit., p130.
474
DAN, A. M. et BERTHOD, F. (2007). Le printemps des lecteurs, Paris : GRET, p.17.
214
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
S’il est attesté que les populations ivoiriennes achètent de moins en moins les
journaux, signe d’un désintérêt, en revanche, il est paradoxal de constater que tous
les matins, d’importants attroupements se forment devant les kiosques et autres
points de vente. Cela peut paraître étonnant de remarquer que ces potentiels
lecteurs se massent chaque jour, comme par réflexe, devant les étals pour
s’imprégner des titres figurant sur la première page de chaque titre. On les
surnomme en Côte d’Ivoire les « titrologues », c’est-à-dire de simples
consommateurs gratuits de titres des Unes des journaux affichés dans les
multiples points de vente. Ces « titrologues » ont une particularité : ils
affectionnent les commentaires sur les contenus sans les avoir lus. En effet, non
satisfaits de lire seulement les titres des journaux figurant sur les premières pages,
ceux-ci passeront quelques minutes, voire davantage de temps au même endroit
pour décortiquer ces titres, sans avoir au préalable pris connaissance des articles
développés en pages intérieures. Une chanson en vogue au début des années 2000
215
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
475
La chanson est d’un groupe de musique ivoirien appelé « Les garagistes ». On peut écouter et
visionner la vidéo de cette chanson sur le site youtube.com, en cliquant sur le lien :
http://www.youtube.com/watch?v=W9vOwfhjszU
476
DAN, A. M. et BERTHOD, F. (2007). Op. cit., p.95.
477
Ibid.
478
BAHI, A. A. (2001). Op. cit., p.152.
216
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
principale société de distribution. Dans le « contrat de distribution »479 qui lie les
entreprises de presse à Edipresse, il est mentionné : « Edipresse dispose d’un
réseau de distribution sur toute l’étendue du territoire de la Côte d’Ivoire ». 480 En
outre, il y est rappelé aux parties signataires qu’une clause d’exclusivité encadre
la prestation. En effet, en ses articles 2 et 3 portant « Objet du contrat » et « Durée
et étendue de l’exclusivité », il est précisé : « L’Editeur confie au Distributeur qui
l’accepte la distribution en exclusivité du Quotidien (…). Cette exclusivité est
conférée au Distributeur pour une durée illimitée à compter de la signature du
présent contrat ».481 Pour sa rémunération, Edipresse prélève 37% (hors taxes) de
commission sur le prix de vente officiel des journaux et par exemplaire vendu. Or,
dans les faits, les éditeurs remarquent que la société de distribution ne couvre que
25 à 30% du territoire ivoirien. Il est donc largement en deçà de ses propres
engagements, en termes de couverture intégrale du territoire ivoirien. Lamine
Cissé, gérant de l’entreprise Nord-Sud Communication exprime son désarroi face
à ce qui constitue une violation flagrante des termes du contrat :
On peut supposer que si les journaux étaient correctement ventilés sur l’ensemble
du territoire, de nouveaux lecteurs auraient pu s’intéresser aux publications. Les
chiffres de vente, dans ce cas, auraient pu connaître une hausse. En ne couvrant
que 30% du territoire, Edipresse pénalise durement ses clients que sont les
entreprises de presse. L’argument de la société de distribution réside dans
l’impossibilité d’avoir des revendeurs fiables partout en Côte d’Ivoire : nombreux
479
Nous nous sommes procuré un exemplaire de ce contrat pour connaître les termes exacts qui y
sont mentionnés concernant les relations commerciales entre Edipress et les entreprises de presse.
480
Voir en annexe un exemple du contrat entre Edipresse et les entreprises de presse.
481
Ibid.
482
Entretien réalisé avec Lamine Cissé, le 2 septembre 2016.
217
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
sont ceux qui ont dû se voir retirer l’agrément de vente des journaux en raison des
dettes importantes accumulées par eux. Une dépêche de l’AIP donne des
informations relatives à ce problème de distribution de journaux : « Agboville483
est privée de journaux à cause d’un différend financier opposant la société
nationale de distribution de presse (Edipresse) et le grossiste local, qui détient le
monopole de la redistribution dans la ville ».484 L’article indique encore que : « le
kiosque demeure fermé à l’aide d’une chaine depuis plus de deux semaines
maintenant. Il en est de même des sites de la dizaine de revendeurs repartie à
travers la ville. Quelque rares personnes s’approvisionnent en quotidiens
d’information de manière informelle, via les chauffeurs des compagnies de
transport qui relient Abidjan à Agboville ».485 Edipresse préfère composer avec
des revendeurs sûrs furent-ils moins nombreux. Cette stratégie commerciale
quoique guidée par la prudence, s’avère néanmoins désastreuse pour les organes
de presse qui peinent à accroître leur lectorat. Gilbert Toppe note d’ailleurs
qu’ « en raison de la non efficacité du système de distribution dans l’ensemble du
pays et d’un niveau d’analphabétisme dans les zones rurales, les journaux sont lus
ou achetés essentiellement dans certaines zones urbaines par des leaders d’opinion
ou par une partie de la classe moyenne ».486 Nous pouvons ajouter également le
fait que les journaux ne soient pas disponibles le même jour sur toute l’étendue du
territoire ivoirien. On oublie très souvent cette autre insuffisance. En effet, en
raison de la distance et des conditions d’acheminement, les villes les plus
éloignées d’Abidjan (où se regroupent toutes les imprimeries de la presse)
reçoivent les journaux seulement le lendemain. Il n’est donc pas pratique de lire le
journal un jour après sa parution, les informations étant rapidement périssables.
483
Agboville est une ville située à 80 kilomètres au Nord d’Abidjan, la capitale administrative.
484
Dépêche AIP du 20 juillet 2014.
485
Ibid.
486
TOPPE, G. Op. cit., pp.63-64.
218
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ainsi, évoquer les méventes des publications ivoiriennes exige de procéder à une
analyse de quelques statistiques pour mieux apprécier la question.
Les ventes des journaux ivoiriens constituent des indicateurs fiables temoins
de cette mauvaise santé dans son ensemble. De nombreuses entreprises du secteur
sont aujourd’hui à la recherche d’une vitalité économique improbable depuis leurs
premières années d’existence. Ces journaux peinent à atteindre ne serait-ce que
l’équilibre ; il n’est même pas question de penser à un quelconque bénéfice.
La publication des tirages exacts et des statistiques de vente des journaux est
désormais officielle et s’est structurée. Aucune entreprise de presse ne peut
dorénavant camoufler ses résultats ou les grossir à souhait, comme cela se voyait
auparavant, pour leurrer les annonceurs et les lecteurs. En effet, parlant de ces
chiffres des journaux parfois biaisés, Lori-Anne Theroux-Benoni et Aghi Bahi
signalaient que « ces derniers sont conservés comme de véritables secrets d’État
que nous perpétuerons en disant simplement qu’en divisant par deux le tirage
annoncé, on obtient souvent le tirage réel, et que les taux d’invendus oscillent
entre 30 et 70%. Dans un tel contexte, on comprend que divulguer les chiffres
réels des tirages et des risques de freiner l’enthousiasme des annonceurs… ».487
Avec la nouvelle loi sur la presse, seul le CNP est habilité à communiquer aux
entreprises de presse tous les chiffres de vente qu’il reçoit de la société de
distribution Edipresse. Les annonceurs, en prenant connaissance de ces résultats
ont une nette idée des journaux qui se vendent plus ou moins bien et ceux qui
n’ont aucune audience. Patrick Le Floch et Nathalie Sonnac précisent, à ce
niveau, que « du point de vue des annonceurs, soucieux d’accroître leur clientèle,
leurs dépenses publicitaires dans les titres seront d’autant plus importantes que le
487
BAHI, A. A. et THEROUX-BENONI, L.-A. (2008). Op. cit., p.204.
219
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
En général, les patrons de presse reçoivent la totalité des résultats des ventes de
toutes les publications après chaque trimestre, mais un peu tardivement. Prenons
un exemple : pour le troisième trimestre (juillet, août, septembre) de l’année 2014,
les statistiques n’ont été communiquées que le mercredi 7 janvier 2015. Cet
intervalle assez important permet sans doute à Edipresse de réaliser tous ses
recouvrements et d’établir sa comptabilité avec une nette précision. Cependant,
cela ne signifie pas que les éditeurs ne sont pas informés régulièrement des
chiffres d’affaires qu’ils réalisent. Ils ont connaissance des ventes journalières,
hebdomadaires ou mensuelles à travers des documents qui leur parviennent au fur
et à mesure de la société de distribution. Ils ont également des collaborateurs
spécialement désignés qui suivent les transactions au sein d’Edipresse. Ils sont
appelés « contrôleurs contradictoires ». Ces derniers sont chargés de vérifier
chaque jour le nombre d’exemplaires sortis des rotatives et livrés à Edipresse.
Quant à la société de distribution, elle fait un point deux fois par semaine pour
informer ses clients sur les « ventes à la criée », c’est-à-dire les exemplaires
écoulés par les commerçants ambulants et les petits détaillants. Pour ce qui
concerne le bilan des « ventes en réseau », c’est-à-dire celles des grandes surfaces
et des villes de l’intérieur du pays, il est fait une fois dans le mois. Il s’agit d’un
point complet appelé « compte rendu de distribution » (CRD).
488
LE FLOCH, P. et SONNAC, N. (2005). Economie de la presse. Paris: La Découverte, p.27.
489
Voir en annexe le texte de Loi.
490
Voir en annexe quelques exemples de tableaux des chiffres de vente des journaux.
220
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
divisé en quatre grandes parties comprenant dans les détails : le volume de ventes
des quotidiens, celui des périodiques (hebdomadaires, bihebdomadaires,
trihebdomadaires, mensuels et bimensuels) et des spéciaux et hors-séries, ainsi
que les chiffres de ventes (selon le tarif à l’unité) pour chaque type de presse.
491
Il s’agit de : Aujourd’hui, L’Alternative, Boigny Express, Le Démocrate, Beauté, Le Telegram,
Fanion, Le Pardon, Notre Heure.
492
Au premier trimestre de l’année 2013, deux nouveaux journaux ont fait leur apparition dans le
paysage médiatique ivoirien. Il s’agit du Républicain et de Dernière Heure Info.
221
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
La prise en compte des ventes des exemplaires livrés et écoulés par chaque
entreprise de presse de 2013 à 2015 révèle effectivement une baisse importante au
fil des mois. Le déclin est beaucoup plus accentué à partir du troisième trimestre
de l’année 2014 qui correspond à la période de l’augmentation des prix des
journaux en Côte d’Ivoire. Depuis ce changement des tarifs, le recul est net sans
discontinuer, excepté le dernier trimestre de l’année 2015 qui enregistre une
légère hausse. Une remarque s’impose également, si l’on considère les quotidiens
individuellement : le nombre de ceux qui parvenaient à vendre la moitié et plus de
leurs livraisons plonge dans cette même période. En dehors de l’excellent résultat
enregistré au troisième trimestre de l’année 2013 au cours duquel dix quotidiens
ont obtenu plus de 50% de ventes, le reste du temps, surtout à partir de 2014, seuls
deux journaux ont pu maintenir cette cadence : Fraternité Matin, le journal d’État
et Le Temps le quotidien proche du FPI.
Le CNP a aussi remarqué la baisse de l’audience des journaux ivoiriens dans leur
ensemble. Dans son rapport d’activités en date de l’année 2014 et publié en 2015,
l’organe de régulation analyse les « volumes et chiffres de ventes de 2005 à
222
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les gérants des entreprises de presse sont conscients qu’ils sont empêtrés dans
une situation très délicate et qu’à tout moment, ils peuvent être contraints de
cesser toute activité. Seydou Sangaré, gérant des éditions Yassine, société éditrice
du quotidien L’Expression nous révèle :
493
Rapport d’activités CNP, 2014, p.26.
223
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Le patron de Nord-Sud Communication, Lamine Cissé, est du même avis que son
collègue des Editions Yassine. Il affirme :
« Il faut savoir qu’ici, rares sont les entreprises qui sont créées
sur un modèle de business. La plupart a été créé parce qu’il y
avait quelqu’un derrière et qui était prêt à financer le journal
pour ses intérêts personnels, pour ses sentiments politiques.
Etant donné que ces personnes-là manquent de sous, ces
entreprises n’arrivaient pas à s’en sortir. C’est un homme
politique qui est derrière et qui attend des résultats, et dès que
ce résultat ne vient pas vite, il commence à se lasser et il vous
laisse dans la situation de business pure que vous n’avez pas
préparé au départ. C’est à mon avis ce qui explique les
difficultés des entreprises de presse ».495
Si les ventes ne suivent pas la production, l’idéal pour les entreprises de presse,
c’est d’escompter des recettes publicitaires substantielles. En Côte d’Ivoire, le
secteur est très règlementé, afin d’éviter l’anarchie. En outre, c’est le Service de la
communication publicitaire (SCP)496 anciennement baptisé Conseil supérieur de la
publicité (CSP) qui contrôle ce secteur.
494
Entretien réalisé avec Seydou Sangaré le 27 août 2016.
495
Entretien avec Lamine Cissé, déjà cité.
496
Le CSP est devenu, depuis le premier trimestre de l’année 2014, le SCP.
224
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
497
Source :http://www.strategies.fr/actualites/agences/139871W/boom-publicitaire-en-afrique-de-l-
ouest.html.
498
FRIEDRICH-EBERT STIFTUNG. (2012). Baromètre des médias africains. Côte d’Ivoire 2012,
Windhoek: Fesmedia Africa, p.32.
499
ADHEPEAU, J. L. (2014). « Tendances et pratiques de la publicité dans les quotidiens
ivoiriens. Une analyse des journaux Fraternité matin, Le Temps et Soir Info », Communication en
Question [En ligne], numéro spécial, p.106.
500
Détails obtenu à partir des tableaux statistiques du premier trimestre 2015. Voir en annexe.
225
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
L’érosion des ventes au fil des années, obligent les éditeurs à réfléchir pour définir
des actions efficientes susceptibles de faire remonter leurs chiffres d’affaires.
501
ADHEPEAU, J. L. Op. cit., p.111.
502
MARHUENDA, J.-P. (1994) « L’évolution des comportements de lecture », Quaderni [En
ligne], n°24, Crise et presse écrite, p.114.
226
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
déboucher que sur des résultats assez partiels. Elle ne pouvait pas permettre à
chacun des journaux concernés d’en savoir davantage sur ses propres lecteurs, ses
déceptions et ses attentes. Or, c’est la finesse de l’étude qui aurait pu être
profitable à chacun des organes cités pour connaître les causes du désintérêt de
leurs lecteurs respectifs et prendre en compte leurs souhaits.
Sonder les lecteurs peut permettre à n’importe quel journal de recueillir des
critiques mais aussi des suggestions indispensables à une nette amélioration du
contenu et de la présentation. On se rend compte ici de l’importance de l’aspect
marketing. Fraternité Matin, l’un des plus anciens quotidiens ivoiriens et surtout
celui qui a une assise financière indiscutable, en raison d’un soutien financier et
matériel constant de l’Etat, ne s’est pas donné les moyens de réaliser une véritable
étude de lectorat. Cela peut paraître surprenant et prêter à interprétation. Soit ses
responsables n’en voyaient pas la nécessité, soit ils ont pu prendre en compte la
cherté du coût dissuasif d’une vraie étude de lecteurs. La préférence a été
accordée à un panel de lecteurs facile à réunir et à interroger. Ibrahim Sy Savané
qui déplore la rareté de ces enquêtes pourtant indispensables en donnent les
raisons. Son expérience d’ancien directeur général de Fraternité Matin lui permet
d’établir le constat suivant : « En Afrique comme en Côte d’Ivoire, il y a une
résistance culturelle voire psychologique des éditeurs pour qui le marché est
connu ; point besoin donc d’aller à la limite en profondeur ». 503 Selon lui, la
503
DAN, A. M. et BERTHOD, F. (2007). Op. cit., p.25.
227
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Plusieurs années après ces tentatives de cerner les préférences du lectorat ivoirien,
il est difficile d’affirmer que les quelques maigres solutions proposées lors des
différentes rencontres, entre ce panel de lecteurs et les éditeurs, aient débouché sur
des résultats probants. La courbe des invendus par organe de presse continue de
grimper dangereusement au point de menacer la survie des entreprises de presse.
A l’analyse des informations proposées chaque jour en manchette, on peut
avancer que les journaux sont comme prisonniers de leurs propres pratiques
rétrogrades. Les chiffres catastrophiques, ajoutés à une manne publicitaire
inaccessible contribuent à accentuer les finances en détresse de l’ensemble des
journaux ivoiriens. L’instauration d’un Fonds de soutien à la presse a été
envisagée pour soulager financièrement les entreprises de presse.
228
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
504
Extrait de la Loi portant régime juridique de la presse de 2004.
505
FRERE, M.-S. (2016). Op.cit., p.194.
229
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
506
KASSE, M.T. et SENGHOR, D. (2001). Op. cit., p.66.
507
http://www.communication.gouv.ci.
230
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
auprès des établissements bancaires pour les emprunts au bénéfice des entreprises
de presse. D’après son directeur exécutif, Mme N’Guessan Bernise, « l’enjeu est
de permettre aux entreprises de presse et de communication audiovisuelle de
vivre, de se développer et se professionnaliser et aux organisations
professionnelles du secteur, de réaliser des projets d’intérêt collectif au profit de
leurs membres ».508
La subvention des frais d’imprimerie demeure l’une des doléances majeures des
éditeurs. En décembre 2013 après une assemblée générale, le GEPCI, avait encore
lancé un appel à l’aide au président de la République abondamment relayé dans
508
Extrait de La Lettre du FSDP n°4 Janvier-Février-Mars 2013.
231
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
509
Le Jour Plus du 20 décembre 2013, p11.
510
Ibid.
511
Nous l’avons rencontré en avril 2013, lors d’une visite dans une rédaction à Abidjan. En raison
de la confidentialité des informations qu’il nous a communiquées, nous nous abstenons de le citer
nommément.
232
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
233
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Seydou Sangaré des Editions Yassine avance pour sa part quelques propositions
en vue de rendre le soutien du Fonds davantage plus tangible pour les entreprises
de presse :
512
Entretien réalisé avec Lamine Cissé, déjà cité.
513
Ibid.
234
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
514
Entretien réalisé avec Seydou Sangaré, déjà cité.
235
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Troisième Partie :
236
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
A partir de l’année 2004, plusieurs textes et dispositifs juridiques ont été élaborés
pour favoriser une meilleure pratique de l’activité journalistique. Il s’agit de la loi
portant régime juridique de la presse, du nouveau code de déontologie et des
modalités inédites pour accéder aux informations publiques.
Le 14 décembre 2004, une nouvelle législation sur la presse est adoptée. Il s’agit
de la loi n°2004-643 portant régime juridique de la presse. Son vote intervient
treize ans après l’adoption de la toute première loi encadrant l’environnement des
médias ivoiriens. Revisiter le précédent texte était devenu une nécessité
impérieuse en raison des nombreux bouleversements qui ont émaillé l’évolution
sociopolitique de la nation ivoirienne depuis quelques années et qui ont eu aussi
des répercussions sur le fonctionnement des médias. Il est également bon de
rappeler que cette loi votée dans un contexte de crise sociopolitique aigüe, peut
masquer une volonté évidente du pouvoir de se protéger contre une presse qui ne
lui est pas favorable.
Koné Dogbemin dont l’ouvrage515 reste à ce jour le seul consacré aux « avancées
et reculs » de ce texte. Au nombre des points positifs qui s’y trouvent on peut
retenir ceux-ci :
Parmi ces points énumérés, quelques-uns retiennent notre attention, car ils sont
susceptibles d’influer positivement sur l’assainissement des entreprises de presse,
d’enrichir le contenu des journaux et donc de renforcer la professionnalisation des
médias ivoiriens.
Avec la nouvelle loi, toute personne désireuse de créer un journal devait remplir
pas moins de sept conditions. La première oblige le futur promoteur à constituer
avant le démarrage de son activité, « une société ayant un capital social d’au
515
DOGBEMIN, G. K. (2011). La nouvelle loi sur la presse ivoirienne. Avancée ou recul ?. Paris:
L’Harmattan,169p.
238
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
moins cinq millions de Francs CFA »,516 selon l’article 12, titre II intitulé « De
l’entreprise de presse ». La précédente loi n’avait pas fixé ce montant minimal. En
exigeant des futurs promoteurs de presse un capital social d’un montant minimum
de cinq millions de F CFA, il est indéniable que cette condition réduira
sensiblement les innombrables tentatives de créer des journaux, comme ce fut le
cas par le passé. Le législateur, en encadrant le processus de création d’un journal
espère ainsi éviter que des entrepreneurs médiatiques peu scrupuleux se livrent à
des abus, en exerçant une activité sans avoir de véritables moyens financiers, ce
qui pourrait exposer d’éventuels employés, notamment des journalistes, à des
risques d’exploitation abusive et à la précarité.
La rémunération des journalistes est également l’un des points importants de cette
loi de 2004. Elle exige désormais, en son article 6, au directeur de publication, la
signature d’une lettre d’engagement écrite, datée et signée l’obligeant à
« respecter et à appliquer la convention collective interprofessionnelle régissant le
secteur de la presse ».517 Cette application de la convention collective figurait
depuis plusieurs années au nombre des revendications majeures des syndicats de
la presse privée en Côte d’Ivoire. Elle a fait l’objet d’un interminable bras de fer
entre les représentants des journalistes et leurs patrons.
516
Voir texte de Loi en annexe.
517
Ibid.
518
Ibid.
519
Ibid.
239
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
outillé pour fournir aux lecteurs un journal plus élaboré en termes de contenu. Le
rédacteur en chef et son adjoint, ainsi que le secrétaire général, tous bien formés et
expérimentés, en théorie, sont à même d’influer positivement sur la production
des autres journalistes peu formés et inexpérimentés et de corriger d’éventuelles
lacunes dans les écrits. L’avocat Gérard Koné Dogbemin abonde dans ce sens. Il
indique que « l’équipe de rédaction, le cerveau de la gestion de l’information a
une importance qu’il n’est pas permis d’ignorer. Le professionnalisme de la presse
et sa maturité sont tributaires de la composition de l’équipe de rédaction et des
qualifications de ses membres ».520 Cependant, il importe de faire preuve de
circonspection dans l’argumentation qui fait le lien entre hausse du nombre de
journalistes professionnels et renforcement du professionnalisme : avoir en sa
possession une carte de journaliste professionnel ne signifie pas forcément être
respectueux des règles éthiques et déontologiques. Pour sa part, Moussa Zio
indique que la nouvelle loi « consacre quelques avancées significatives : les
innovations en faveur d’une presse de qualité, avec l’impératif pour les journaux
ou écrits périodiques de se constituer sous la forme de sociétés commerciales ; les
exigences sur la composition de l’équipe rédactionnelle ; la situation du
journaliste professionnel ; la haute qualification du journaliste ; le droit de réponse
et de rectification ».521
En dehors de ces points importants déjà cités, nous ajouterons également le volet
relatif à la suppression des peines privatives de liberté pour délits commis par voie
de presse. Cet aspect de la loi relative à la dépénalisation des délits de presse est
l’un de ceux qui ont d’emblée retenu l’attention des journalistes. Au cours de leurs
fréquentes rencontres avec les autorités gouvernementales, les responsables des
organisations professionnelles de journalistes ivoiriens ont réclamé la fin des
emprisonnements des journalistes pour délit de presse, comme ce fut le cas
particulièrement entre les années 1990 et 2000 au cours desquelles plusieurs
dizaines de journalistes et directeurs de publications ont été arrêtés, jugés puis
incarcérés principalement pour offense au Chef de l’État, injures et diffamations.
Selon Jacques-Henri Robert, le terme de dépénalisation est teinté d’un certain
flou : tantôt il désigne la disparition de toute sanction juridique attachée à une
520
DOGBEMIN, G. K. (2011). Op. cit, pp.101-102.
521
ZIO, M. (2005). L’Observatoire. Revue trimestrielle de l’OLPED. Abidjan, n°1, p.8.
240
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Si cette loi de 2004 contient des aspects jugés salutaires pour une pratique
journalistique acceptable, il n’en demeure pas moins que certaines de ces
dispositions sont contestées.
522
Cité par CHATEIN, C. (2011). Pour une dépénalisation du droit de la presse? [En ligne].
Mémoire Master 2 recherche : Droit pénal et sciences pénales. Paris: Université Paris 2 Panthéon-
Assas.
523
Lexique des termes juridiques. Dalloz : 12ème édition, Dalloz, 1998, p.346.
524
Frère, M.-S. (2016). Op. cit., p.171.
525
La journée mondiale de la liberté de la presse est célébrée dans le monde le 3 mai de chaque
année.
526
PERRET,T. (2005). Op.cit. , pp.49-50.
241
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
527
DOGBEMIN, G. K. (2011). Op. cit., p.119.
242
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
mains pensant avoir obtenu gain de cause. Sans décourager personne, il est à noter
que la dépénalisation n’est pas encore effective ». 528 Selon lui, dépénaliser les
délits de presse signifie que les actes liés à l’exercice professionnel du journaliste
sont soustraits à la prescription pénale pour ne relever que de la responsabilité
civile et/ou disciplinaire, ou plus simplement de la responsabilité pénale ordinaire.
Il justifie son assertion par cette argumentation : « La loi nouvelle qui a supprimé
la peine principale d’emprisonnement n’a pas tenu toutes ses promesses
puisqu’elle maintient les peines d’amende dont on sait qu’elles peuvent être
exécutées par l’emprisonnement du condamné ».529 L’article 72 fait référence par
exemple à l’« offense ou outrage au Président de la République, outrage au
Premier Ministre et aux Présidents des Institutions, offense aux Chefs d’États et
de Gouvernements étrangers ». Ces délits sont réprimés comme suit, selon
l’article 77 : « En matière d’outrage, d’offense ou d’injure, l’amende est de dix
millions de Francs à vingt millions de Francs ; dans les autres cas, l’amende est de
cinq millions de Francs à quinze millions de Francs ».530
Toutefois, il est important de préciser que certains délits de presse restent toujours
passibles de peine d’emprisonnement. Selon l’article 69, ces infractions sont au
nombre de cinq :
528
DOGBEMIN, G. K. (2011). Op. cit., p.108.
529
Ibid., p.107.
530
Voir texte de Loi en annexe.
531
Ibid.
243
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
surtout l’article 174 qui mentionne la peine de prison. Il y est écrit : « Quiconque
par geste, propos ou menace, par écrit, image, dessin, imprimé, document, placard
ou affiche ou tout autre moyen sonore ou visuel, soit dans un lieu public ou ouvert
au public, soit par un moyen permettant le contact visuel ou auditif du public,
provoque directement soit au vol, soit aux crimes de meurtre, pillage, incendie ou
destruction d’édifices, soit à l’une des infractions prévues par le présent chapitre
est puni :
1° dans le cas où cette provocation est suivie d’effet de la même peine que les
auteurs de l’infraction ;
532
Voir le texte de Loi en annexe.
533
Ibid.
244
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
En dehors de cette loi de 2004, un autre texte important pour les journalistes est
venu s’ajouter à ceux déjà en vigueur. Il s’agit du code de déontologie, le
deuxième du genre dans l’histoire de la presse ivoirienne.
534
Voir le texte de Loi en annexe.
535
C’est cette précision qui figure sur le document contenant le nouveau code de déontologie que
nous avons reçu. Il faut entendre par "représentants", des journalistes et patrons de presse ainsi que
des responsables d’organisations professionnelles qui avaient été sollicités pour participer aux
réflexions en vue d’élaborer ce nouveau code de déontologie.
245
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
536
Voir en annexe le code de déontologie.
246
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
537
Voir en annexe le code de déontologie.
538
Communiqué de presse du 11 mars 2013.
539
Voir en annexe le code de déontologie.
247
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
C’est aussi le cas pour l’article 12 qui enjoint les journalistes de « refuser tout
avantage en numéraire ou en nature quelles qu’en soient la valeur et la provenance
pour services rendus ou attendus ».541 Le vendredi 6 septembre 2013, nous nous
rendons au siège d’un quotidien proche du gouvernement pour répondre à
l’invitation du Directeur général. Dans l’enceinte de ce quotidien, à proximité du
parking, un diplomate gare un véhicule du type fourgonnette. Il accoste un
journaliste avec qui nous échangeons des civilités. Sans se gêner, il lui tend deux
grosses bouteilles, des Magnums. Le journaliste le remercie chaleureusement pour
ce geste. Il nous explique, l’air heureux et tenant les cadeaux dans ses mains :
« C’est un diplomate russe. Il a apprécié un article que j’ai écrit récemment et
s’est déplacé spécialement pour venu me dire merci ». Des journaux comme
Fraternité Matin défendent très clairement à leurs rédacteurs d’accepter les per
diems ou autres rémunérations dans l’exercice de leur métier. Un code de bonne
conduite a même été défini par la direction du journal, affiché dans la salle de
rédaction et clairement visible par tous les journalistes. Dans la pratique, les
organisateurs de cérémonies diverses continuent de « payer le transport » aux
journalistes qui se déplacent pour les reportages. Ne pas payer ces frais, c’est
courir le risque d’être boycotté par les rédacteurs. Nous nous sommes procuré, à
Nord-Sud Quotidien, une demande de couverture au bas de laquelle figurait la
mention suivante : « les frais de transports sont pris en charge ».542 Il s’agit d’une
manière très explicite de motiver le journaliste à venir assurer la couverture
médiatique de cet événement.
540
Voir en annexe le code de déontologie.
541
Ibid.
542
Voir en annexe cette demande de couverture indiquant la prise en charge des frais de transports.
248
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Finalement, le constat que nous faisons, c’est que de nombreux journalistes n’ont
pas toujours le réflexe, au moment de rédiger leurs articles, de prendre la
précaution de solliciter les autorités gouvernementales pour effectuer des
vérifications et assurer un équilibre du texte à publier. Un jeune journaliste
spécialisé dans les faits divers nous a rapporté avoir subi des menaces de la part
d’un haut magistrat lors de la réalisation d’une enquête relative à la remise en
liberté de dangereux criminels à la faveur d’une grâce présidentielle. Dans son
article, il écrivait que moyennant des pots-de-vin, des prisonniers condamnés pour
des délits majeurs ont été libérés alors que la mesure présidentielle ne concernait
que des prisonniers condamnés pour des faits moins graves. Après plusieurs
tentatives infructueuses d’obtenir la version des autorités judiciaires, il a fait
publier son enquête en révélant les noms des prisonniers concernés, mais sans la
contribution pourtant nécessaire et indispensable du haut magistrat en charge des
libertés. Dans son article, il rappelle au magistrat les dispositions conférées par les
textes dans l’exercice de la fonction du journaliste, à savoir le libre accès à toutes
les sources d’information publique et le droit d’enquêter librement et en toute
responsabilité sur tous les faits qui rythment la vie publique.
543
Voir en annexe le code de déontologie.
249
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Mais l’un des gros défis qui reste à relever reste la question de la formation. Les
principaux responsables des organisations professionnelles des médias le
soulignent régulièrement : la majorité des journalistes ivoiriens n’ont pas reçu la
formation adéquate pour exercer efficacement. L’article 4 relatif aux droits vient
corriger cette lacune. Il réaffirme ce droit à « l’acquisition d’une solide formation
et d’une toute aussi solide compétence dans son métier et dans son domaine de
spécialisation ».544 Le code ajoute même, en son article 5, qu’il est en droit de
bénéficier de « dispositions de conventions collectives, de formations régulières et
d’un plan de carrière, d’un contrat personnel assurant la sécurité matérielle et
morale de son travail ».545
Les patrons de presse sont visés par l’article 6 qui exige sans ambiguïté que leurs
employés ont le droit d’obtenir « un contrat de travail aux termes précis et clairs
définissant son statut et ses engagements professionnels ».546 Les contrôles
effectués par le CNP depuis l’année 2012 ont révélé que les journalistes exercent
dans de nombreuses entreprises de presse sans contrat de travail. Ils sont recrutés
dans un flou total et sont mis directement à disposition de la rédaction.
S’il est évident que l’adoption de ces différents textes est indispensable, leur
appropriation par l’ensemble des acteurs du secteur représentent un enjeu
544
Voir en annexe le code de déontologie.
545
Ibid.
546
Ibid.
547
Ibid.
250
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Dans un communiqué daté du 23 mai 2012, le CNP s’étonnait que des journaux
continuaient de se passer du nouveau code de déontologie adopté deux mois plus
tôt : « Le Conseil National de la Presse observe que deux mois après l'adoption du
nouveau Code de Déontologie du journaliste en Côte d'Ivoire, nombre de journaux
ne se conforment toujours pas aux prescriptions dudit code, notamment celles de
l'article 3 alinéa b, au titre des Devoirs. Cette disposition déontologique fait
obligation aux journaux de donner toutes les informations qui permettent de
référencer avec précision les articles des confrères qui sont reproduits ».548
548
Communiqué du CNP du 23 mai 2012.
549
Préface d’Alfred Dan Moussa, in DOGBEMIN, G. K. (2011). Op. cit., p.11.
550
Préface d’Alfred Dan Moussa, in DOGBEMIN, G. K. (2011). Op. cit., p.11.
251
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
La promotion des différentes lois et codes utilisés pour l’analyse des contenus des
journaux ivoiriens incombe en principe à la tutelle, le Ministère de la
Communication, et par extension à l’organe de régulation. C’est d’ailleurs cette
dernière structure qui met en œuvre en amont, tous les mécanismes en vue de
soumettre ces textes à adoption. Mais le CNP, à travers l’un de ses responsables,
refuse d’assumer sa part de responsabilité en matière de vulgarisation des textes
de loi. Francis Domo affirme :
551
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
252
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Au cours des entretiens que nous avons réalisés avec les journalistes, un point
concernait la connaissance de ces lois et codes et les raisons de leur non-respect.
Nous leur avons posé les questions suivantes : « Avez-vous une parfaite
connaissance des lois sur la presse et du nouveau code de déontologie ivoirien ?
Les avez-vous en votre possession ou est-ce qu’ils sont affichés à la Rédaction » ?
Sur la vingtaine de journalistes, les avis sont partagés entre ceux qui déclarent très
franchement ne pas du tout connaître ces textes ou de les connaître très
vaguement, avec pour seul argument de les avoir dans leurs documentations et
ceux qui affirment bien les connaître. Très précisément, nous avons 8 journalistes
dans la première catégorie et 12 dans la deuxième.
Ce journaliste interrogé entre dans le lot de ceux qui affirment avoir connaissance
de ces textes à travers les réunions au sein de la rédaction :
552
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
553
Entretien réalisé avec un journaliste du Sursaut, le 13 juillet 2015.
253
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Conscient de l’importance de bien connaître les lois sur la presse ainsi que le code
de déontologie, il propose :
Dans cette même catégorie, un journaliste nous révèle ne pas connaître les textes
de base de son métier, mais confirme en avoir entendu parler à travers les propos
d’un de ses responsables de la rédaction. Il nous dit ceci :
554
Entretien réalisé avec un journaliste du Sursaut, déjà cité.
555
Ibid.
556
Entretien réalisé avec un journaliste de Nord-Sud Quotidien, le 27 juillet 2012.
254
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ceux qui déclarent avoir une parfaite connaissance des textes évoquent diverses
voies d’apprentissage et de familiarisation. C’est le cas de cette journaliste qui
affirme :
Un autre journaliste nous donne également les méthodes qui lui ont permis de
connaître les lois et codes de son métier. Il nous révèle :
Certes, selon l’adage, nul n’est censé ignoré la loi. Dans la forme, cela sous-
entend que les textes concernant les hommes de médias doivent être sus par eux.
Expliquant cet axiome, Bruno Karsenti nous précise qu’ « il ne signifie pas que le
citoyen se promène avec un code en poche, ni même qu’on le suppose
fictivement, mais il indique simplement que le code des règles obligatoires, ici,
n’est pas premier. En toute rigueur, on suppose que personne n’est ignorant des
557
Entretien réalisé avec un journaliste de La Matinale, le 28 juillet 2012.
558
Entretien réalisé avec une journaliste du Nouveau Courrier, le 30 juillet 2012.
559
Entretien réalisé avec un journaliste de Nord-Sud Quotidien, le 27 juillet 2012.
255
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ces différents textes sur lesquels les journalistes doivent en principe se référer
pour ne pas commettre de délits, méritent une meilleure vulgarisation. On
comprend l’appel lancé par le secrétaire général du Syndicat national de la presse
privée de Côte d’Ivoire (SYNAPPCI) Guillaume Gbato, au moment d’adopter une
loi pour faciliter l’accès des journalistes aux sources publiques : « Le principe
d’adopter une loi pour avoir accès aux informations d’intérêt public est une
bonne chose. Au niveau du syndicat, nous saluons la loi. Ce que nous demandons,
c’est d’entreprendre une vraie campagne de vulgarisation. Car au moment où je
vous parle, je n’ai pas encore vu le texte. Il est souhaitable qu’on la vulgarise
pour que les usagers, les premiers usagers que sont les professionnels des médias,
en connaissent le contenu. Mais aussi, que ceux qui sont chargés de l’appliquer,
c'est-à-dire les services de l’Etat, la connaissent et s’y soumettent ». 561
Obtenir des informations publiques est devenu un enjeu capital pour la presse
ivoirienne dans sa quête d’une pratique journalistique de qualité. Désormais, une
loi instaure la mise en place de la Commission d’accès à l’information d’intérêt
public et aux documents publics (CAIDP).
560
KARSENTI, B. (2004). « Nul n'est censé ignorer la loi. Le droit pénal, de Durkheim à
Fauconnet», Archives de Philosophie [En ligne] 4 (Tome 67), p.563.
561
Nord-Sud Quotidien jeudi 30 janvier 2014.
256
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
« Dispositions générales
Recours
562
Voir en annexe le texte relatif à la création de la CAIDP.
257
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Quelques-uns des sept chapitres peuvent faire l’objet d’une analyse. Le chapitre
IV précise quelques formalités à remplir avant d’avoir accès à ces documents et
informations publics. Son article 11 précise : « Toute personne qui souhaite
accéder aux informations et aux documents publics présente une requête écrite à
l’organisme concerné dans laquelle elle décline son identité et sa qualité. La
requête est rédigée en langue française et comporte des données permettant
raisonnablement d’identifier l’information recherchée ». 564 Toutefois, certains
documents et informations ne sont pas concernés. Ils sont détaillés par l’article 9
du chapitre III. Il y est précisé : « Ne peuvent être communiqués et consultés les
informations ou documents publics dont la divulgation porterait atteinte au secret.
Il s’agit des délibérations du Gouvernement et des autorités relevant du pouvoir
exécutif, de la défense nationale, à la conduite de la politique extérieure de l’Etat,
à la sûreté de l’Etat, à la sécurité publique des personnes, à la politique monétaire
et de change de l’Etat, au déroulement des procédures engagées devant les
juridictions ou enquêtes préliminaires à de telles procédures ».565
563
Entretien avec un journaliste de Nord-Sud Quotidien, déjà cité.
564
Voir en annexe le texte relatif à la création de la CAIDP.
565
Ibid.
258
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
566
Voir en annexe le texte relatif à la création de la CAIDP
567
FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG, Baromètres des médias africains, op. cit., p.18.
568
Les membres de la CAIDP sont : Masséré Touré (Présidence de la République), Boubacar Koné
(Assemblée Nationale), Enoh Désiré Ehouan (Primature), Yacouba Kébé (Ministère de la
Communication), Colonel Mian Békouan (Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité), Adama Sall
(Ministère de l’Economie et des Finances), Lieutenant-Colonel Koffi Jean-Claude Abina,
(Ministère la Défense), Nina Claude-Michèle Amoatta-Kamagaté (Conseil Supérieur de la
Magistrature), Me Ange Olivier Houphouët (Le Barreau), Brou Apkoué, (Universités publiques),
Adjoumani Pierre Kouamé (Organisations de Défense des Droits de l’Homme), et Hué Bi Gooré
(Organismes Professionnels des Médias).
259
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
569
Voir en annexe le texte relatif à la CAIDP.
570
Ibid.
571
Interview de Yacouba Kébé publiée dans le quotidien L’Expression du samedi 13 et dimanche
14 juin 2015, p.11.
260
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
croulerait sous les demandes des hommes de presse. Comme nous l’avons déjà
rappelé, ceux-ci butent souvent sur le refus des officiels de leur fournir des
informations capitales. Les responsables de la CAIDP devaient s’attendre
effectivement à recevoir de nombreuses sollicitations de plusieurs catégories de
requérants, au nombre desquels les médias.
Pour nous faire une idée des actions de cet organe, nous avons procédé à une
analyse des saisines qui lui sont adressées et des décisions qui en ont résulté.
Celles-ci peuvent être consultées sur son site internet www.caidp.ci. Après
environ deux années de fonctionnement effectif,572 elle n’a été sollicitée que très
peu de fois.573 La première délibération fait suite à une requête en date du 28
octobre 2016. Elle est celle d’un citoyen qui a essuyé les refus d’un établissement
public, l’Agence de gestion et de développement des infrastructures (AGEDI),
dans sa demande d’obtenir un rapport. La CAIDP a statué sur ce dossier le 29
décembre 2016 et a donné gain de cause au requérant. On peut remarquer que les
membres de la Commission ont mis près de deux mois pour analyser et fournir
une réponse à cette demande. Nous notons que la société AGEDI avait, de son
côté, contesté la compétence de la CAIDP à lui exiger un rapport produit en
interne. Ce refus a donné lieu à un réexamen du dossier. L’organe a finalement
tranché une fois encore en faveur du requérant, le 30 mars 2017.
572
Le décret de nomination de ses membres n’a été signé que le 11 décembre 2014, une année
après sa création.
573
La CAIDP n’a été sollicitée que deux fois en 2016. Voir en annexe, l’une de ses délibérations.
261
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les textes seuls ne semblent pas suffisants pour obtenir un rendement efficient
chez les journalistes. Il est également admis que l’insuffisance ou l’absence de
formation chez nombre d’entre eux justifie leur mauvaise pratique du métier.
262
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Chapitre II : La problématique de la
formation et le statut des journalistes
ivoiriens
Certes l’apprentissage sur le tas a toujours existé d’après des témoignages que
nous avons recueillis, mais il faut reconnaître qu’à l’époque du parti unique, des
bourses d’études étaient régulièrement octroyées aux jeunes ivoiriens qui
574
LETEINTURIER, C. (2010). « La formation des journalistes français : quelles évolutions ?
Quels atouts à l’embauche ? Le cas des nouveaux titulaires de la carte de presse 2008 », Les
Cahiers du journalisme n°21, p.110.
575
DUPLAT, D. (2002). Op.cit., p.26.
263
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Journalisme
Production audiovisuelle
Publicité Marketing
576
ZIO, M. (2007). Op. cit., p10.
577
http://www.istc-ci.net/.
264
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Journaliste Télé-Radio
Journaliste presse-écrite
Assistant en communication.
579
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
580
TEHE, M. (2007). Etude du système national de formation des journalistes. Rapport final.
Abidjan, p.7
581
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.11.
582
Ibid.
266
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
583
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.24.
267
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
et anciens dans le métier) ont été constitués pour apprendre et assimiler les
notions de base du métier, selon l’intitulé du module I. Pendant quatre semaines,
les apprenants ont alterné formation théorique en matinée et retour dans leurs
rédactions respectives l’après-midi, afin d’appliquer ce qu’ils apprennent le matin.
Les semaines suivantes, le module II a regroupé les meilleurs stagiaires du
module I et des journalistes spécialisés pour suivre quatre programmes de cours
dont deux dans le domaine de la politique et deux autres dans le domaine
économique.584 Hormis les journalistes-rédacteurs, des modules ont également été
élaborés au profit des différents responsables des rédactions et les gestionnaires
des entreprises de presse. Cette formation spécifique comprenait quatre séminaires
et portaient sur des thèmes comme la gestion des entreprises pour les rédacteurs
en chef et les directeurs de journaux privés, et le marketing pour les éditeurs et
responsables des services commerciaux qui eux aussi se devaient d’avoir des
notions utiles dans leurs secteurs d’activités.
Cependant, ce projet inédit et vital dans la formation des journalistes n’a pas été
exécuté dans son intégralité. La seconde phase a finalement été interrompue en
raison du désistement de l’organisme qui l’a financée, à savoir la délégation de
l’Union Européenne en Côte d’Ivoire. Il était initialement programmé quatorze
cours d’une durée de deux semaines chacun portant sur les divers domaines
suivants :
L’économie
L’environnement
584
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.24.
268
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
appliqueraient les principes journalistiques de base qui leur avaient été enseignés
dans l’objectif d’améliorer leurs pratiques au quotidien. Mais le constat est que les
atteintes aux règles éthiques et déontologiques se multipliaient ; ce qui a fait
penser que les formations ne servaient à pas grand-chose. C’est d’ailleurs dans ce
sens que semble abonder Michel Téhé qui écrit : « Certes ces formations ont
apporté des connaissances théoriques aux participants et à la presse en général,
mais elles sont loin de répondre aux besoins réels d’une information de qualité.
L’écriture rédactionnelle est éclairée par l’éthique et la déontologie
professionnelle. Sur ce point, les différentes formations sont restées muettes ».585
Afin de donner un caractère sérieux et solennel à ces séminaires de formation et
stages pratiques, des journalistes professionnels ivoiriens formés dans les écoles
françaises de journalismes étaient cooptés pour les animer. Ils étaient épaulés par
leurs confrères français sollicités par les bailleurs de fonds, les organismes
internationaux et les chancelleries européennes en Côte d’Ivoire. Ces formateurs
étaient soit des journalistes encore en fonction dans des rédactions françaises ou
partis faire valoir leur droit à la retraite et crédités de longues années de solides
expériences. Au plan national, ce sont presque toujours les mêmes journalistes qui
étaient sollicités, en l’occurrence Zio Moussa, Alfred Dan Moussa, Kébé
Yacouba, Samba Koné, Jérôme Diégou Bailly pour ne citer que ces quelques
noms. Ces professionnels célèbres en Côte d’Ivoire étaient en général des
responsables à de très hauts niveaux dans leurs rédactions respectives.
585
TEHE, M. (2007). Op. cit., pp.62-63.
269
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Certes les thèmes proposés pour ces formations étaient dignes d’intérêt, mais on
peut tout de même émettre quelques remarques. Ces professionnels des médias
venus de France débarquaient avec un handicap : ils ne disposaient pas d’un
temps suffisant pour se familiariser avec la presse ivoirienne et mieux
appréhender ses spécificités, de sorte à mettre l’accent sur ses difficultés réelles.
Le court laps de temps à eux accordé pour leurs délicates missions ne facilite pas
aussi leur tâche. Ce facteur qui pourrait constituer une sorte d’inconvénient ne
l’est pas forcément aux yeux de Moussa Zio qui met en avant leurs précédentes
expériences africaines. Il écrit : « Parmi les intervenants non nationaux, quelques-
uns avaient déjà encadré des formations dans d’autres pays africains. Ils avaient
donc acquis quelques connaissances sur le fonctionnement, les difficultés et les
faiblesses des journalistes et des journaux africains, et certainement leurs besoins
en formation ».586 Toutefois, on peut opposer au journaliste Moussa Zio que s’il
est vrai qu’il peut exister des similitudes dans les pratiques journalistiques dans
nombre de pays africains, particulièrement en Afrique de l’Ouest, une meilleure
prise en compte des spécificités ivoiriennes auraient pu aiguillonner les
formateurs venus d’Europe dans leur approche pédagogique à appliquer à leurs
jeunes confrères ivoiriens.
586
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.57.
270
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
pour lutter contre la pauvreté et les inégalités. Ses professionnels interviennent sur
une palette de thématiques afin d’apporter des réponses durables et innovantes
pour le développement solidaire. Ses professionnels interviennent sur une palette
de sept thématiques dans une trentaine de pays notamment dans les pays du
Sud ».587 Pendant trois ans environ, le GRET a mis en place le Programme
d’appui aux médias ivoiriens (PAMI) qui consiste à proposer une formation en
plusieurs modules et sur plusieurs semaines aux journalistes ivoiriens. Les experts
désignés par le GRET sous la houlette du chef du projet PAMI, Franck Berthod,
consultant international, ont mis plusieurs mois à sillonner les différentes
entreprises de presse et surtout à répertorier les besoins de la cible, avant de
mettre en place la formation à proprement dite. Il nous explique comment ce
projet a pris forme, dans un contexte marqué par la rébellion du 19 septembre
2002 et les multiples processus de paix envisagés quelques mois après :
Concrètement, les deux projets se déroulent sur trois ans, soit de février 2004 à
février 2007. 15 modules pédagogiques ont été définis à l’attention d’une
soixantaine de stagiaires en salle et in situ, pour ceux provenant de l’Agence
Ivoirienne de Presse (AIP), de la Radiotélévision ivoirienne (RTI) et de Radio
Agnéby à Agboville. Ce programme a été réalisé in situ par une équipe de dix
formateurs nationaux et internationaux. Franck Berthod, détaille cette formule in
situ :
587
Source : http://www.gret.org/decouvrir-le-gret/qui-sommes-nous/
588
Entretien réalisé avec Franck Berthod le 12 août 2016.
271
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
589
Entretien réalisé avec Franck Berthod, déjà cité.
590
Ibid.
272
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
591
Entretien réalisé avec Franck Berthod, déjà cité.
592
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.31.
273
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Cependant, une réflexion approfondie sur l’organisation de ces stages permet d’en
tirer quelques leçons. Regrouper des journalistes de divers profils totalisant
différentes années de pratiques du métier pose forcément problème. Comment
définir un contenu d’enseignement à ce type de tronc commun sans réellement
prendre en compte la spécificité de chaque groupe bien précis ? Moussa Zio a bien
perçu le dilemme des organisateurs de ces programmes de formations qui
réunissent des journalistes au profil hétéroclite. Il s’interroge à juste titre : « Faut-
il adapter le contenu de l’initiation aux néophytes ? Ce qui pourrait donner le
sentiment aux initiés de faire du sur-place, soit de croire qu’ils boxent dans une
catégorie inférieure et donc de ne rien apprendre qu’ils n’aient déjà appris à
l’école ou éprouvé sur le tas ».593
Il est probable que ceux qui reçoivent les fonds pour l’organisation des séminaires
ne sont pas forcément des spécialistes en conception de formations pour
journalistes. Mais on se rend compte aussi que les responsables de rédaction
sollicités pour autoriser un ou plusieurs de leurs rédacteurs à prendre part à des
cours d’initiation en journalisme, dépêchent à la hâte un collaborateur disponible.
C’est pour toutes ces raisons évoquées plus haut que Thierry Perret s’insurge
contre cette qualification attribuée aux innombrables séminaires de formations
concoctés à l’attention des journalistes. Il estime qu’ « on a investi le secteur de la
593
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.31.
274
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Sur la base de l’analyse des sanctions prononcées par le CNP entre 2010 et 2014
et qui ont fait l’objet de décryptage dans cette étude, nous pouvons affirmer que
594
PERRET, T. (2005).Op. cit., p.267.
595
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
275
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
les fautes journalistes des plus élémentaires aux plus graves persistent dans les
productions, même si elles semblent avoir sensiblement diminué. Cette continuité
dans les fautes journalistiques, preuves d’une mauvaise production peut
s’expliquer par une mauvaise assimilation des cours reçus par les journalistes ou
encore par une mauvaise volonté des journalistes à mettre en application les
quelques notions apprises en séminaires ou lors des stages. On peut ajouter à ces
deux écueils, les contraintes internes ou externes aux rédactions qui pèsent sur la
volonté des journalistes de produire de très bons articles.
Si l’on considère que l’un des problèmes majeurs de la presse ivoirienne se trouve
dans l’insuffisance de formation d’une majorité de journalistes ivoiriens, repenser
596
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.56.
276
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
les séminaires et stages devient donc une nécessité. Dans ses travaux sur la
question de la formation des journalistes en Côte d’Ivoire, Moussa Zio a d’entrée
déploré les « déperditions ».597 A travers ses propos, il évoque les nombreux
journalistes formés par le biais des séminaires et des stages onéreux et qui sortent
de la profession en raison de la disparition des journaux qui les employaient ou
qui se tournent vers d’autres secteurs d’activités plus rémunérateurs. Quelle est
donc l’utilité et la finalité de former des personnes qui ne profiteront pas de leurs
connaissances dans leurs secteurs d’activités ? Il ne faut pas s’étonner de ces
départs successifs du fait que les journalistes présents en grand nombre dans le
secteur de la presse privée sont très mal rémunérés. Ils ne peuvent donc pas
s’empêcher de chercher un mieux-être dans un autre secteur d’activité. Nombre
d’entre eux sont le plus souvent cooptés dans les services communication des
ministères ou des entreprises.
597
ZIO, M. (2007). Op. cit., p.57.
598
PERRET, T. (2007). Op. cit., p.262.
599
Nous nous sommes procurés ces cours à Abidjan, auprès de quelques-uns de ces journalistes
formés à Lille.
277
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A travers ces thèmes, l’accent est mis sur les tâches d’un responsable d’équipe.
Les journalistes ivoiriens se sont ainsi familiarisés avec le processus de
management en quatre étapes gigognes : la planification, l’organisation, la
motivation et le contrôle. Ils sont invités, une fois de retour dans leurs rédactions
respectives, à alterner les réunions et les entretiens, à concevoir une fiche de suivi
pour chacun de leurs collaborateurs en y notant les dates d’entretien et les propos
échangés.
D’avril à mai 2012, la formation a été davantage axée sur le « Management des
rédactions ». Dans ce module, les apprenants ont suivi un cours magistral portant
sur les « Caractéristiques d’un objectif : "SMART" », à savoir : Spécifique (il est
précisément destiné à la personne qu’on a en face), Mesurable (expliquer et
formaliser les résultats concrets attendus et à évaluer), Ambitieux et atteignable,
Relié aux priorités et Temps défini et traçable. En clair, on leur demande d’être
vigilants afin d’identifier très rapidement les signes de démotivation de leurs
collaborateurs, au nombre desquels le caractère agressif, le désengagement, la
fatigue, l’absentéisme, pour ne citer que ceux-là.
Durant cette formation, les participants ont été initiés également à la réalisation
d’un entretien annuel. C’est un acte de management qui consiste entre autres à
faire un bilan de l’activité du collaborateur, d’exprimer ce qu’il pense de son
travail actuel, d’identifier ses points forts afin de rechercher ses points
d’amélioration et les solutions. L’entretien annuel qui n’est pas courant en Côte
d’Ivoire, dans les entreprises de presse, à notre connaissance, pourrait être une
opportunité pour le collaborateur. Ce dernier pourrait profiter de l’occasion pour
278
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
600
LARRIERE, S. (2012). Techniques de créativité. Management des rédactions. Lille, ESJ-Lille,
p.3.
601
Le FSDP avait envoyé un courrier aux rédactions pour les prévenir d’une mission d’évaluation
des rédacteurs en chef formés à Lille. Jusqu’en juin 2017, cette mission n’a jamais réalisé
l’évaluation programmée. Voir en annexe le courrier adressé le 17 avril 2013 à l’un des
participants.
279
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Dans les études sur la formation des journalistes ivoiriens, il est rarement fait
mention de la catégorie des journalistes-stagiaires. Ces apprentis-journalistes
proviennent des universités publiques ou privées et également des grandes écoles.
Ils y ont suivi un cursus qui débouche sur le diplôme de Brevet de techniciens
supérieurs en Communication, pour la plupart, ou encore la Licence et la Maîtrise.
Ces étudiants sollicitent les rédactions pour y effectuer des stages en journalisme
ou pour valider leurs diplômes de fin d’études, pour ce qui concerne ceux qui ont
été inscrits en BTS Communication. Ils se retrouvent ainsi dans les rédactions à
apprendre les rudiments du métier de journalistes aux côtés de leurs aînés. Or,
comme on l’a déjà évoqué plus haut, nombre de ces journalistes confirmés
traînent eux-mêmes d’importantes lacunes et ont une pratique du métier qui pose
parfois problème. C’est paradoxalement à ces « anciens » que la formation des
« stagiaires » est confiée. On peut déjà exprimer quelques doutes quant à la
réussite de ce temps d’apprentissage obligatoire. Venance Konan a été lui-même
ancien stagiaire au groupe Fraternité Matin. Lui qui a gravi les échelons jusqu’à
devenir le patron du journal gouvernemental, s’inquiète de la perpétuation de
générations de journalistes mal formés, à travers ces stagiaires pris en charge par
les plus anciens dans la profession. Il affirme :
280
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
602
Entretien réalisé avec Venance Konan, déjà cité.
603
BAHI, A. A. (2008a). « De la salle de cours à la salle de rédaction : les jeunes diplômés dans le
champ journalistique ivoirien. Approche préliminaire », Prisma.com [En ligne], n°6, p.204.
281
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Dans les rédactions, ces étudiants au bout de quelques jours de « formation », sont
envoyés sur des reportages variés. Ils viennent alors combler les déficits en
rédacteurs de certains organes de presse. On a donc là une probabilité de
répétition des lacunes qui sont observables chez les titulaires et qui seraient
copiées par les jeunes. C’est ce qui fait dire à Aghi Bahi que « c’est dans ce
contexte d’un journalisme en manque de repères que se fait la socialisation
journalistique des jeunes diplômés, l’enfance même du journalisme ». 604 Certains
parmi ces étudiants auraient pu s’orienter, dès la fin de leurs études, dans un autre
secteur d’activités, en lien avec leurs formations initiales. Mais ils ont choisi le
journalisme, soit pour ne pas rester chez eux à se tourner les pouces, soit parce
qu’ils aiment le métier. Ce stagiaire nous explique :
« Au fait… (Il cherche les mots) comme je l’ai dit, quand vous
sortez de l’école, vous avez des amis et tout le monde ne gagne
pas un premier emploi au même moment. Donc c’est vrai que
moi-même j’aimais la chose. C’est pourquoi je voulais faire la
communication. Mais au-delà, un ami m’a également dit
puisqu’il a commencé à effectuer le métier avant moi, il dit ah
Barro605, je te connais, si vraiment tu sens la chose, tu peux
essayer. Donc c’est lui qui m’a encouragé. Je me suis dit, c’est
vrai, je peux essayer, parce que c’est quelque chose que
j’apprécie beaucoup. J’ai essayé et j’ai eu le goût de la
chose ».606
Que ce soit pour ces stagiaires comme pour les rédacteurs confirmés, la formation
des journalistes africains demeure un sujet préoccupant. Les responsables de
l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture
(UNESCO) en sont convaincus ; eux qui ont même consacré, ces dernières
années, de nombreuses réflexions sur des modèles de cursus pour la formation au
journalisme dans les pays en voie de développement. En effet, en décembre 2005
à Paris, l’UNESCO a organisé une réunion de formateurs au journalisme avec
604
BAHI, A. A. (2008a). Op. cit., p.208.
605
Le stagiaire en question se nomme Lassana Barro.
606
Entretien réalisé le 20 juillet 2015 avec ce stagiaire qui a été successivement formé à L’Inter, à
L’Intelligent d’Abidjan et à Nord-Sud Quotidien, entre 2013 et 2015.
282
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
pour but de « mettre au point les grands traits d’un programme d’études de
formation au journalisme destiné au pays en voie de développement et aux
démocraties émergentes ».607 L’organisation a sollicité l’expertise de vingt
formateurs au journalisme « seniors »608 très expérimentés « issus de ces pays en
voie de développement ou des démocraties émergentes afin de définir des
programmes d’études ; sous la supervision du réseau Théophraste609. Ces
programmes de formations ont été élaborés particulièrement à destination des
universités ou des écoles de type universitaire, à un niveau de premier ou de
deuxième cycle. Elles sont proposées à partir de modèles de programmes d’études
pour trois niveaux :610
Une formation de maîtrise (Master) de deux ans pour les étudiants ayant
déjà ou non un acquis journalistique
607
UNESCO. (2009). Modèles de cursus pour la formation au journalisme. Paris: Unesco, p.8.
608
Ibid., p.4.
609
Selon le site internet www.theophraste.org, le réseau Théophraste, créé en 1994, est un réseau
qui regroupe 18 centres francophones de formation au journalisme. Pour y adhérer, il faut remplir
les critères suivants : Etre une institution de formation au journalisme, distincte d’une formation
générale à la communication, enseigner en français, totalement ou partiellement, et/ou mener des
actions de coopération avec des centres de journalisme de la francophonie, adhérer aux termes de
la charte du Réseau et payer sa cotisation annuelle.
610
UNESCO. (2009). Op. cit., p19.
611
Ibid., pp.12-13.
283
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les réflexions sur une vraie politique de formation à destination des journalistes
ivoiriens donc sont loin d’être achevées, surtout que leur nombre ne cesse de
croître de façon considérable. Dans le même temps, se pose la question de leur
traitement salarial.
612
Il s’agit de la Tunisie, du Sénégal, du Cameroun, de Madagascar, du Maroc et de la Côte
d’Ivoire.
613
Entre 2006 et 2007, à l’issue d’un congrès, les journalistes ivoiriens ont décidé d’opérer une
nette distinction entre les journalistes-rédacteurs et ceux qualifiés d’ « assimilés » au sein d’une
rédaction, c’est-à-dire qui ne sont pas journalistes, bien qu’ils participent à la réalisation du
journal. Ils sont également appelés professionnels de la communication.
284
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
614
Voir en annexe, la Loi de 2004.
615
Ibid.
285
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Combien sont-ils ces journalistes travaillant sans cartes de presse ? Aucun chiffre
officiel ne donne des précisions sur leur effectif. Toutefois, le président de la
commission paritaire, Abdoulaye Villard Sanogo616 rappelle les risques à exercer
sans carte CIJP. Il déclare : « Le journaliste ou le professionnel de communication
qui n’a pas la CIJP est assuré de ne point figurer sur la liste de ceux qui doivent
être payés selon la convention collective. Ce n’est pas tout. (…). Autre chose et
pas des moindres, s’il est poursuivi devant les tribunaux pour délit de presse
parce qu’il a publié un dessin provocateur ou mis mal à l’aise l’autorité à travers
un papier, ses avocats et lui ne pourront pas prévaloir de la qualité de journaliste
professionnel qui est protégé par la loi contre l’emprisonnement ». 617
616
Abdoulaye Villard Sanogo est journaliste, directeur général du journal Notre Voie, proche du
FPI, le principal parti d’opposition au pouvoir du président Alassane Ouattara.
617
Soir Info du mardi 19 novembre 2013.
286
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Pour avoir ces précisions, nous avons sollicité les responsables de la Commission
Paritaire d’Attribution de la Carte d’Identité de Journaliste Professionnel et de
Professionnel de la Communication. Ceux-ci ont argué le caractère confidentiel
des dossiers pour ne pas donner de suite à notre demande. Il faut souligner que la
littérature portant sur une sociologie des journalistes professionnels ivoiriens
demeure rarissime. L’une des rares monographies sur le sujet reste celle de
618
Voir en annexe un exemple de fiche de renouvellement.
287
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Moussa Zio619 qui met davantage l’accent sur les enseignements dispensés aux
journalistes depuis une quinzaine d’années, au titre de la formation continue.
Etudier ce groupe sociologique dans les moindres détails s’avère impossible : la
Commission paritaire n’autorise personne « en dehors des membres
statutaires »620 à accéder aux dossiers des journalistes, anciens comme nouveaux,
afin d’affiner cette étude. Finalement, pour mieux appréhender la tendance
évolutive du nombre de journalistes professionnels ivoiriens, notre étude a été
réalisée à partir des statistiques générales issues des bases de données internes
rendues publiques.
619
ZIO, M. (2007). Op. cit.,85p.
620
Ce sont les termes d’un journaliste membre de la commission à qui nous nous sommes adressé.
288
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
forme d’illégalité pas toujours supportable. En effet, si la carte CIJP est moins
exigée sur les lieux de reportage, elle fait néanmoins partie des pièces exigées
dans certaines démarches administratives, par exemple lors des dépôts de dossier
d’obtention d’un visa pour se rendre en mission à l’étranger. En outre, la
participation au prix Ebony qui récompense chaque année les meilleures
productions est aussi conditionnée par la possession de cette carte. De son côté, le
président de la commission paritaire, Abdoulaye Villard Sanogo expose aussi
quelques raisons de cette croissance des demandes d’attribution. Il affirme dans
une interview que : « C’est le résultat d’une politique de communication agressive
mise sur pied par nous pour mieux informer les confrères et les amener à
s’approprier le travail que nous faisons pour eux, pour nous. (...). C’est enfin le
résultat de la prise de conscience exceptionnelle d’une corporation qui veut
travailler désormais selon la nouvelle règle des trois ‘ité’ : tranquillité, dignité et
responsabilité ».621
621
Soir Info, mardi 19 novembre 2013, op. cit.
289
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
622
2,59 Euros.
623
259,16 Euros.
624
327,76 Euros.
290
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
inhérentes à son emploi. Mais en réalité, très peu de journaux, pour ne pas dire un
nombre très minime d’entreprises de presse avaient adopté cette convention. La
majorité des rédactions disposant de ressources financières maigres, en raison des
ventes insignifiantes, ont carrément remis son application aux calendes grecques.
Dans les rédactions, les salaires étaient dérisoires, pour ceux qui en versaient à
leurs employés. En l’absence d’écrits sur le sujet, il est difficile de connaître les
montants exacts, tant les concernés eux-mêmes en faisaient mystère, préférant la
dérision à travers l’expression en vogue à l’époque : « salaires payés au lance-
pierre ».
Comme nous l’avons déjà souligné, pour survivre dans de telles conditions, des
journalistes préfèrent recourir aux « gombos »625 et dans des cas extrêmes aux
rackets. Ces pratiques perdurent. Les reportages, surtout les conférences de presse
sont des moments propices pour espérer recevoir à la fin des enveloppes (le
transport, comme l’appellent les organisateurs). La course aux reportages
quotidiens pour obtenir des per diem consistants est devenue la panacée, pour
espérer récolter un peu d’argent de poche et mieux aborder les besoins quotidiens
les plus élémentaires. En discutant avec des journalistes, on peut entendre
quelques confidences se rapportant à certains reporters qui, en une journée, se
donnent les moyens de pouvoir sillonner plusieurs lieux de reportages afin de
glaner davantage de pots-de-vin. Au sein des rédactions, ceux qui ne sont pas
journalistes-rédacteurs et photojournalistes (correcteurs, infographistes…) ont
tendance à se plaindre d’être dans l’impossibilité d’aller en reportage et percevoir
ces per diems.
625
Dans le jargon argotique ivoirien, le « gombo », en réalité le nom d’une plante comestible,
signifie se faire de l’argent en effectuant des travaux supplémentaires, non déclarés.
291
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Devant ce qui peut être interprété comme une forme de réticence des patrons de
presse, les journalistes ont pu désormais compter sur un soutien de poids : le
Conseil National de la Presse. En effet, l’organe de régulation a pour mission,
entre autres, de veiller à l’application d’une disposition de la nouvelle loi portant
régime juridique de la presse. Celle-ci conditionne l’existence des entreprises de
presse au paiement des salaires sur la base de la Convention. Certes, la loi fait
obligation au CNP de faire respecter cette clause liée à l’application du salaire
conventionnel. Cependant, il s’agit en majorité d’entreprises de presse existant
bien avant cette date et qui ne peuvent être immédiatement contraintes à appliquer
cette mesure, selon le principe de la non-rétroactivité626. Le réalisme impose au
Conseil de procéder par la concertation avec les patrons concernés qui eux
évoquent de nombreux obstacles à surmonter avant de se mettre en conformité
vis-à-vis de la loi.
626
Le principe de la non rétroactivité de la loi pénale permet d’empêcher l'application d'une
nouvelle loi à une infraction non encore jugée qui a été commise avant l'entrée en vigueur de cette
loi.
627
Propos extrait d’une interview accordée par M. Amédée Assi, président du GEPCI, au journal
Le Nouveau Réveil n° 3442 daté des 20 et 21 juillet 2013, p.11.
292
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
628
Propos extrait d’une interview accordée par M. Amédée Assi, président du GEPCI, au journal
Le Nouveau Réveil n° 3442 daté des 20 et 21 juillet 2013, p.11.
629
L’accord de Florence date du 17 juin 1950. Les Etats signataires de cet accord s’engagent à ne
pas appliquer de droits de douane et autres impositions ou à l’occasion de l’importation des
produits suivants : livres, publications et documents, objets de caractère éducatif, scientifique ou
culturel. Son protocole annexe, dit « Protocole de Nairobi » a été signé le 26 novembre 1976 au
Kenya.
630
Propos extrait d’une interview accordée par M. Amédée Assi, président du GEPCI, au journal
Le Patriote n°4099 du 22 juillet 2013, p.12.
293
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
caractère utopique de cette convention : des journaux qui vendent à peine 30% de
leurs tirages, par jour, peuvent-ils raisonnablement payer ces salaires qui passent
presque du simple au double, dans certaines entreprises ? Elle pourrait donner lieu
à des réductions drastiques d’effectifs, en vue d’aligner la masse salariale sur la
nouvelle grille consensuelle. Avec la fermeté affichée par le CNP, l’observation
de ces nouveaux salaires pourrait devenir une réalité dans la majorité des organes
de presse. Par contre, certaines parmi celles des entreprises qui ne pourront pas
s’y conformer seront obligées de cesser définitivement leurs activités.
294
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
En août 2012, pour la première fois en Côte d’Ivoire, des états généraux de la
presse sont organisés. Ils ont pour but de mener de profondes réflexions sur les
difficultés du secteur de la presse écrite ivoirienne et d’aboutir à des solutions
idoines formulées par ses propres acteurs.
295
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
631
Capitale politique située à 200 kilomètres d’Abidjan.
296
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Au terme des deux journées de travaux, les participants ont élaboré plusieurs
recommandations censées favoriser l’atteinte des objectifs initiaux.
Pour chacune des failles relevées, des propositions ont été formulées dans le but
de les corriger. La commission estime qu’il est indispensable d’encadrer le
pouvoir de refus de délivrer un récépissé de déclaration par le procureur de la
République. Elle estime qu’il existe une possibilité de porter un coup au principe
de la liberté d’imprimer. En outre, elle souhaite voir mentionner dans la prochaine
loi sur la presse que le refus de délivrer le récépissé de création d’un journal par le
procureur de la République doit être motivé uniquement par le non-respect des
formalités prévues par la loi. Cette précaution vise certainement à réduire les avis
défavorables arbitraires susceptibles d’être émis par un magistrat zélé.
632
Rapport du comité scientifique des états généraux de la presse. Op. cit., p19.
297
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Enfin, concernant le volet relatif à la répression des délits de presse, les montants
des peines d’amende sont jugés excessifs : ils doivent être révisés à la baisse. La
commission justifie ses remarques en estimant que « les montants peuvent nuire
gravement aux finances des entreprises de presse déjà éprouvées par un contexte
économique difficile ».635 Elle note qu’ « en définitive, les peines d’amendes dans
leurs montants actuels pourraient constituer un frein à la liberté de la presse ».636
Elle propose ainsi de fixer les amendes à un montant compris entre 1 et 15
millions de F CFA. En effectuant une comparaison, on observe que cette
proposition ne semble pas différente des sommes fixées par la loi sur la presse,
comprises entre 3 et 20 millions. Les membres de cette commission, au vu de
l’extrême dénuement financier des journaux, auraient pu proposer un montant
assez faible, à défaut de réclamer purement et simplement la suppression de ces
amendes.
633
Source : Ordonnance n°2012-292 du 21 mars 2012 modifiant la loi n°2004-643 du 14 décembre
2004 portant régime juridique de la presse. Ce texte apporte d’importantes précisions sur le CNP.
634
Rapport du comité scientifique des états généraux de la presse. Op. cit., p.18.
635
Ibid.
636
Ibid.
298
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Elle met également l’accent sur les moyens pour parvenir à une réelle
professionnalisation du journalisme en Côte d’Ivoire, condition sine qua non
d’obtention d’un contenu éditorial respectant les règles de base de la profession. Il
s’agit notamment :
637
Rapport du comité scientifique des états généraux de la presse. Op. cit., p.18.
638
Ibid
639
Ibid., p.38.
640
Ibid.
299
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
« De la formation
641
Rapport du comité scientifique des états généraux de la presse. Op. cit., p.38
642
Ibid., p.45.
300
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
301
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Toutes ces analyses et recommandations issues des travaux des états généraux sur
la presse en Côte d’Ivoire, pourraient constituer une excellente base pour une
professionnalisation de la presse ivoirienne. Elles doivent être mises en
application et ne pas être abandonnées dans les tiroirs. C’est pour cette raison qu’à
l’issue des séances plénières d’août 2012, les participants avaient émis le vœu de
voir les propositions être suivies d’actes concrets, afin qu’elles ne soient pas de
simples vœux pieu. Un an après ces états généraux, le ministère ivoirien de la
Communication a mis en place un comité de suivi des recommandations.
Certes, ces différentes ébauches de solutions issues des travaux visent
concrètement à promouvoir une bonne pratique journalistique. Mais, plus de cinq
années après, leur mise en œuvre est loin d’être effectives. On peut finalement
estimer que les effets de ces états généraux, sont aujourd’hui moins visibles en
termes de résultats concrets. La majorité des réflexions émises par l’une des
commissions phares, celle ayant travaillé sur la pratique éditoriale, les conditions
d’exercice et la formation, sont restées sans suite. Nous pouvons citer celles
relatives à la formation et à la sensibilisation des journalistes sur leurs fautes
644
Rapport du comité scientifique des états généraux de la presse. Op. cit., p.48
645
Ibid.
302
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
régulières qui sont parfois lourdement sanctionnées par le CNP. En outre, au cours
de ces états généraux, les discussions ont mis en exergue les insuffisances de la loi
sur la presse de 2004. Celles-ci n’ont pas encore été revues et corrigées. Un projet
de loi portant régime juridique de la presse ivoirienne est en cours d’élaboration.
Mais la mouture qui devait être discutée à l’assemblée nationale au mois de mai
2017 a été vivement retoquée par les organisations des journalistes qui rejettent le
maintien de la peine de prison au titre des sanctions des délits de presse. Le projet
a été retiré in-extremis pour tenir compte de la protestation des hommes de presse.
Les prix Ebony et CNP figurent au nombre des distinctions majeures du secteur
de la presse écrite ivoirienne dont les objectifs visent une plus grande
professionnalisation de ces médias.
303
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Pour faire acte de candidature, les participants au prix Ebony ont l’obligation de
proposer un ensemble de neuf articles comprenant 3 enquêtes ou dossiers, 3
reportages et 3 interviews. Chacun des genres présentés pour le concours est
récompensé au cours d’une cérémonie très médiatisée. En outre, le journaliste qui
totalise le plus de points sur l’ensemble des productions primées c’est-à-dire les
trois genres présentés remporte le prestigieux prix dénommé « Super prix Ebony »
doté d’une maison et d’une voiture, sans compter les dons en espèces. Comme
conditions de participation, les journalistes doivent remplir deux critères essentiels
tels que définis dans le règlement intérieur du prix : être détenteur de la carte
d’identité de journaliste professionnel (CIJP) et avoir réalisé au moins 3
productions dans chacun des grands genres journalistiques. L’institution de ce
prix constitue pour ses organisateurs un moyen d’inciter les hommes de média à
une quête permanente du journalisme d’excellence. C’est d’ailleurs la raison pour
646
http://bamanet.net/actualite/les-echos/soroke-dor-les-meilleurs-journalistes-primes.html
647
http://www.journalducameroun.com/article.php?aid=16879.
304
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
laquelle se sont essentiellement les grands genres journalistiques qui sont soumis
à l’appréciation d’un jury composé de journalistes d’expériences, d’enseignants et
de chercheurs ivoiriens de renom. Ebony en tant que distinction et récompense
constitue, ici, une source de motivation pour les animateurs du champ
journalistique ivoirien. Ce concours peut donc constituer en tant que tel une sorte
de baromètre pour évaluer la production de l’ensemble des acteurs médiatiques.
648
La 15ème édition s’est déroulée le 28 décembre 2013.
305
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
649
Les propos du président du jury Antoine Kacou ont été recueillis lors de la cérémonie du prix
Ebony de 2012.
306
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
La proclamation des résultats lors de l’édition 2013 vient corroborer ces propos.
Cette édition, en effet, a été suivie d’une indignation générale et de vives
critiques. Le samedi 28 décembre 2013, au cours de la nuit de la communication,
650
Extrait du discours d’Antoine Kacou, lors de la nuit des Ebony de 2012.
651
BAHI, A. A. (2008a). Op. cit., p.203.
307
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
les membres du jury présidé par le journaliste Yacouba Kébé ont décidé à
l’unanimité de ne pas décerner le super prix, celui qui récompense le meilleur
journaliste parmi les meilleurs de l’année. Devant un public composé de
nombreux hommes de média, d’annonceurs, ainsi que de quelques personnalités
triées sur le volet, tous stupéfaits par cette annonce, le jury a estimé, cette nuit-là
qu’aucun des postulants ne méritait d’obtenir ce prestigieux prix. Au nom des
membres du jury, Moussa Zio a largement expliqué les raisons de ce qui sonne
comme un camouflet pour l’ensemble de la corporation, la cérémonie ayant été
largement médiatisée et retransmise en direct sur la première chaîne de la
télévision ivoirienne. Selon lui, le jury a analysé 180 productions. Il s’explique :
« le prix Ebony est donc la mesure, l’une des bonnes mesures possibles de notre
professionnalisme. Le jury observe que les productions évaluées sont dans
l’ensemble moins que moyennes. C’est là une tendance qui date déjà de quelques
éditions avant la 15ème. En clair, le niveau baisse d’une édition à une autre. Et ce
niveau ne semble pas se relever ».652 Sur l’ensemble des articles proposés, le jury
a seulement récompensé la meilleure enquête et le meilleur reportage. Aucune
interview n’a été jugée apte à être primée. Au total, le jury a tranché, en avançant
quelques explications : « Nous avons travaillé en toute indépendance. Le prix
Ebony, qui se veut un prix d’excellence, doit refléter sa vraie valeur. Le jury à
l’unanimité de ses membres a décidé de ne pas décerner le super prix Ebony ; les
notes obtenues par les candidats ne dépassant pas 6,5/10 ».653
652
Extrait du discours de Moussa Zio, membre du jury, lors de la cérémonie de remise du prix
Ebony 2013.
653
Extrait du discours de Yacouba Kébé, président du jury, lors de la cérémonie de remise du prix
Ebony édition 2013.
654
Le terme « wouya-wouya » en argot local est relatif à du faux, de la pacotille, à une chose de
peu de valeur.
308
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
jury qui ont mis fin au laxisme. Un laxisme de longue date ».655 D’après ce
journal, la sanction des membres du jury est « une interpellation de toute la presse
ivoirienne à sortir des sentiers battus et à regarder dans son propre miroir. (…)
L’UNJCI et les rédactions sont interpellées à l’éclosion d’une meilleure presse
ivoirienne et non à un journalisme wouya-wouya ».656 Le Patriote, pour sa part
juge : « Ce cinglant revers, pour d’aucuns, loin de jeter l’opprobre sur la
corporation, s’apparente à une interpellation ».657
Pour sa part, Fraternité Matin, le quotidien gouvernemental titre : « Presse
ivoirienne. La gifle ! ». En page intérieure, le journal qui avait dépêché des
envoyés spéciaux pour la couverture de la cérémonie consacre naturellement
plusieurs articles au sujet y compris un éditorial signé du directeur général.
Fraternité Matin pense que « ce choix doit inviter les uns et les autres à se
surpasser, à carburer au super, pour mériter la villa, le lot le plus onéreux de ce
concours ».658 L’éditorial est plus explicite sur la récompense non attribuée. Son
auteur, Venance Konan, lui-même ancien lauréat du prix Ebony écrit : « Nous ne
pouvons qu’applaudir une telle décision qui, du reste, ne nous surprend guère,
venant de Kébé Yacouba et Zio Moussa, deux grands noms de la presse
ivoirienne, reconnus pour leur rigueur ».659 Pour lui, « le vrai problème que le
jury des Ebony a osé toucher du doigt dans la nuit du 28 décembre est que nos
journaux sont mal faits, que la qualité de nos écrits laisse à désirer. Et le public
qui n’est pas dupe nous le fait payer en ne les achetant plus ».660
En somme, le prix Ebony est perçu comme un baromètre pour juger les
productions journalistiques en Côte d’Ivoire et distinguer les meilleurs. L’autre
prix, celui du CNP rencontre une adhésion massive des entreprises, mais diffère
quelque peu du prix Ebony.
655
L’Intelligent d’Abidjan du lundi 30 décembre 2013, p.7.
656
Ibid.
657
Le Patriote du lundi 30 décembre 2013, p.11.
658
Fraternité Matin du lundi 30 décembre 2013, p.28.
659
Ibid.
660
Ibid.
309
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
661
http://www.lecnp.com/actualite/index2.php?n=TEVTIENSSVTIUkVTIERVIFBSSVggQ05QIE
QnRVhDRUxMRU5DRQ==&Id=NTA=
310
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ainsi, les prix ont été décernés de 2006 à 2010, puis interrompues cinq années
durant, avant d’être reprises en 2015. En effet, la cessation de cette activité
annuelle a coïncidé avec la crise électorale et postélectorale en Côte d’Ivoire à
partir de la fin de l’année 2010. Les élections présidentielles de cette période ont
été suivies de plusieurs mois de violences meurtrières qui ont ralenti les activités
dans le pays. Cet environnement sociopolitique malsain a eu ainsi des
répercussions négatives sur le fonctionnement de l’organe de régulation, paralysé
par un bicéphalisme.662 C’est donc une fois l’accalmie revenue, que les
responsables de l’organe de régulation ont annoncé avoir revisité le prix afin de
lui donner une nouvelle dimension.
L’édition 2015 s’est donc finalement déroulée le 9 avril 2015 avec l’attribution
des nouveaux prix rebaptisés "Prix CNP d’excellence" au quotidien sportif
Supersport et à l’hebdomadaire à vocation culturelle Go Magazine. Chacun des
lauréats a reçu un trophée, un diplôme et un lot composé d’ordinateurs Macintosh
et des appareils photos. Ces deux titres se sont distingués parmi les 25 autres
présélectionnés. On peut remarquer l’absence, dans ce nouveau palmarès, de
quotidiens d’informations générales qui privilégient dans leur grande majorité les
informations politiques présentées de manière partisane. Si ces distinctions du
CNP peuvent avoir la prétention de contribuer au respect de la législation en
vigueur, l’initiative en elle-même n’échappe pas à quelques observations.
L’organisation d’un prix ne figure pas explicitement dans ses attributions. Des
entreprises de presse peuvent le lui contester. Il aurait été sans doute souhaitable
que l’organisation de ces récompenses soit confiée à une autre structure, par
exemple à l’instance d’autorégulation, l’OLPED.
662
Les deux candidats à l’élection présidentielle, ont nommé chacun de leur côté, au terme du
scrutin très controversé, un président du Conseil national de la presse.
311
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les médias ivoiriens essaient tant bien que mal de s’adapter à l’avènement
planétaire du numérique qui s’est imposé à eux.
663
Selon le Lexique d’information communication (p 434), les technologies de l’information et de
la communication constituent un ensemble de réseaux et de services liés à l’échange et à la gestion
numérique des communications électroniques.
664
INSTITUT PANOS AFRIQUE DE L’OUEST. (2004). Les médias et Internet en Afrique de
l’Ouest. Dakar: IPAO, p.14.
312
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Deux décennies après, les journaux ivoiriens se sont tous familiarisés à l’univers
de l’informatique et de l’internet qui a littéralement transformé la chaîne de
fabrication de l’information, sa diffusion et sa réception. Les rédactions sont
désormais de plus en plus équipées d’ordinateurs de bureau et d’ordinateurs
portables. Grâce à la généralisation de la bureautique, les journalistes ne rédigent
plus sur des feuillets,665 comme cela se faisait dans les années antérieures à
l’introduction de l’informatique dans les rédactions, à l’aube des années 2000.
Désormais, ils saisissent eux-mêmes leurs articles, alors que par le passé, cette
tâche incombait à des opératrices de saisie dont le métier a aujourd’hui
complètement disparu dans le secteur de la presse écrite.
Lors des états généraux de la presse en Côte d’Ivoire, les hommes de médias
avaient exprimé des inquiétudes quant à l’avenir de la presse écrite devant l’essor
du numérique. Dans les discussions, quelques exemples d’échecs dans le passage
de la presse dans sa version papier à une version numérique étaient largement
commentés pour étayer leurs appréhensions. Dans le rapport produit à l’issue des
travaux relatifs au chapitre sur « la presse écrite à l’ère du numérique », il est
665
Par le passé, ils rédigeaient sur des feuillets et le traitement sur des ordinateurs était assuré par
des opératrices de saisie qui devaient à leur tour transmettre les textes à l’infographe.
666
INSTITUT PANOS AFRIQUE DE L’OUEST. (2004). Op. cit., p.19.
313
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les éditeurs ivoiriens ont néanmoins perçu l’intérêt de composer avec les progrès
technologiques. Ainsi, pour épouser l’air du temps, l’une de leurs stratégies réside
dans la vente de leurs journaux au format PDF.668 Ils utilisent à cet effet une plate-
forme du site portail www.abidjan.net qui permet aux internautes et au public de
se procurer des titres qui sont affichés chaque jour dans la rubrique « titrologie ».
En outre, d’autres nouvelles possibilités de commercialisation des journaux
dématérialisés aux usagers se multiplient. Au nombre des innovations proposées
aux entreprises médiatiques ivoiriennes, on retrouve l’application dénommée e-
kiosque mobile, développée aussi bien en Côte d’Ivoire que dans d’autres pays
africains. Sur leur site internet, les concepteurs de cette application expliquent son
efficacité avec un sens du marketing très pointu : « Ekiosk mobile offre une
option originale de feuilletage qui répond aux nouvelles manières de lire la presse
en transposant la réalité physique au monde numérique. Vous avez ainsi, la
sensation du papier à la surface d'un écran tactile. Ekiosk est avant tout un service
mobile innovant, qui s’appuie sur une plateforme technologique centrée sur une
expérience utilisateur simple et intuitive, notamment en permettant : la lecture
hors ligne grâce au téléchargement, la constitution d’une bibliothèque virtuelle, le
667
Rapport des états généraux. Op. cit., p.75.
668
Portable Document Format ou PDF, est, selon Le Dictionnaire de l’information (p.180), un
format de représentation universelle d’un document créé par la société Adobe. Ce format permet
de lire ou d’imprimer n’importe quel document sur n’importe quel ordinateur ou smartphone.
314
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
L’ampleur que prennent ces formes d’usage de la presse font dire à Annie
Lenoble-Bart et Annie Chéneau-Loquay que : « L’extraordinaire déploiement du
téléphone portable sur le continent ne pouvait pas manquer de bouleverser les
méthodes journalistiques ».670 On peut néanmoins s’interroger sur la rentabilité
pour les entreprises de presse. Les éditeurs ne communiquent pas réellement sur
les ventes de nouvelles à travers ces canaux autre que les moyens traditionnels.
Nous ne disposons pas de chiffres ni de témoignages qui pourraient indiquer que
les journaux réalisent des gains substantiels en adoptant ces innovations. A
l’évidence, il y a encore toute une réflexion à mûrir dans ce sens pour développer
les ventes de journaux sur le Web. En effet, comment proposer des offres de
médias ou d’articles à la carte via internet aujourd’hui quand les moyens de
payement par carte bancaire ou autres services de payement en ligne comme
Paypal sont peu utilisés par une grande majorité de la population ivoirienne
habituée à manipuler les espèces ?
La presse ivoirienne, dans sa volonté d’épouser cette ère du numérique, a fait son
apparition sur les réseaux sociaux principalement Facebook. Quelques quotidiens
comme L’Intelligent d’Abidjan, L’Expression, Nord-Sud Quotidien, Le Mandat,
Soir Info, L’Inter et autres périodiques, à l’instar de La Synthèse, profitent déjà de
669
http://www.ekioskmobile.net/index.php?m=about&s=slide&a=fct1.
670
LENOBLE-BART, A. et CHENEAU-LOQUAY, A. (s/d). (2010). Les médias africains à
l’heure du numérique. Paris: L’Harmattan, p.7.
315
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
ce canal. Ils affichent dès la veille la une de leurs éditions à paraître le lendemain
et annoncent quelques titres alléchants susceptibles d’attirer la curiosité du
consommateur et susciter l’acte d’achat. A travers ces réseaux sociaux, ils ont
également la possibilité de recueillir quelques remarques, suggestions ou critiques
d’internautes qu’on peut lire immédiatement en dessous des unes publiées. Dans
le secteur ivoirien des Télécoms en plein boom, le nombre d’opérateurs s’est
accru, même si une part considérable du marché est détenue par trois d’entre eux.
Selon les chiffres de l’Autorité de régulation des télécommunications/TIC de Côte
d’Ivoire (ARTCI),671 ces entreprises téléphoniques totalisaient au mois de juin
2016 plus de vingt-cinq millions d’abonnés.672 En outre, l’usage de l’Internet qui
était peu répandu au début des années 2000, s’est largement démocratisé une
décennie plus tard, grâce à la baisse significative des tarifs de la connexion673. Les
cybercafés674 se sont également multipliés dans les grandes villes du pays où
l’ARTCI en dénombrait officiellement 1345, à la date du 11/07/2015. La
connexion d’un nombre considérable de personnes au sein de la population grâce
notamment aux téléphones portables et aux tablettes, représente une aubaine pour
les entreprises médiatiques. Celles-ci pourraient être intéressées par les
propositions de Philippe Jallon pour la rentabilisation de leurs sites internet : « Le
média en ligne devra choisir entre trois options : primo un financement par la
publicité ; secundo la vente de services payants ; tertio un financement hybride
avec, à la fois, de la publicité et des services payants. L’accès au site variera, lui
aussi, selon trois modalités au choix : entièrement gratuit, entièrement payant, en
partie gratuit et en partie payant ».675 En Côte d’Ivoire, la troisième option semble
davantage privilégiée pour le moment, comme on l’a noté pour Fraternité Matin,
par exemple.
671
Selon un cadre d’Orange Côte d’Ivoire que nous avons interrogé à cette période, concernant ces
chiffres, il nous informe que les données ont été collectées et validées par les opérateurs
téléphoniques qui les communiquent à l’ARTCI. C’est donc cette structure qui après vérification
les transmet à l’Union internationale des télécommunications (UIT).
672
Source : http://www.artci.ci/index.php/Telephonie-mobile/abonnes-service-mobile.html
673
Les entreprises téléphoniques développent plusieurs stratégies commerciales. Elles proposent
des pass Internet mobile à l’heure, à la journée, à la semaine, au mois ou pour seulement la soirée.
674
Source : http://www.artci.ci/images/stories/pdf/publication/liste_au_11juillet2015.pdf
675
INSTITUT PANOS AFRIQUE DE L’OUEST. (2004). Op. cit., p.58.
316
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Pendant que le secteur de la presse écrite cherche une meilleure voie pour mieux
aborder cette révolution du numérique, de plus en plus d’entreprises médiatiques
et de particuliers se lancent dans la création de sites d’informations en ligne qui
pourraient concurrencer les journaux papiers.
676
SECK-SARR, S.F. (2017). La presse en ligne en Afrique francophone. Dynamiques et défis
d’une filière en construction. Paris : L’Harmattan, p.49.
317
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
En dehors de ces deux groupes de presse mentionnés plus haut, les autres organes
de presse écrite ivoirienne n’ont pas de rédactions web à proprement dit. Ils se
contentent uniquement de reproduire sur leurs sites internet l’intégralité ou
quelques articles de l’édition papier et consultables gratuitement. C’est ce qu’avait
d’ailleurs remarqué Philippe Jallon qui conclue que « la plupart des journaux en
ligne se contentent de recopier sur le Web tout ou partie de leur version papier,
sans le moindre travail d’adaptation ou de réécriture. Quant aux quelques
rubriques et articles spécialement rédigés pour la version Web, ils sont écrits
exactement comme s’il s’agissait d’un journal papier à diffusion locale ou
nationale, donc inadaptés à la mise en ligne ».678 Dans la même veine, Cyriaque
Paré qui avait effectué une enquête en 2010, à propos de la présence sur le web de
47 journaux de sept pays africains dont la Côte d’Ivoire a également fait le constat
de « simple reproduction de la version papier »679 sur la Toile, en lieu et place
d’une véritable offre informationnelle en ligne. Cette politique de la gratuité des
contenus sur Internet n’est pas sans conséquence pour les éditeurs. Effectivement,
les états généraux de la presse d’août 2012 avaient établi le constat selon lequel
677
SECK-SARR, S.F. (2017). Op.cit., p.49.
678
INSTITUT PANOS AFRIQUE DE L’OUEST. (2004). Op. cit., pp.20-21.
679
PARE, C. (2010). « Médias et société de l’information en Afrique. La difficile révolution du
multimédia dans les médias ouest-africains », LENOBLE-BART, A. et CHENEAU-LOQUAY, A.
(s/d). Les médias africains à l’heure du numérique. Op.cit., p.16.
318
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
680
Rapport du comité scientifique des états généraux de la presse, op. cit., p.76.
681
SECK-SARR, S.F. (2017). Op.cit., p.119.
319
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
en Côte d’Ivoire évolue dans l’informel total. C’est-à-dire qu’en majorité, elles
n’ont pas de bureau, n’ont pas de journalistes en tant que tels. Elles sont animées
souvent par une seule personne, ou bien à partir d’un cyber café. Et en majorité,
elles n’ont pas de charge. Et il n’y a même pas de personne morale derrière ces
www qu’on voit sur la toile ».682 A travers la préoccupation du président du
REPRELCI, se profile toute la difficulté de définir ce que c’est qu’une presse en
ligne. En Côte d’Ivoire, ce secteur n’a pas encore de statut normatif clair et
échappe pour le moment au contrôle du CNP. Ce vide juridique fait dire à
Moustapha Samb que « la question qui se pose aujourd’hui, c’est la capacité des
instances africaines à relever le défi de la mondialisation de l’information
provoquée par la révolution numérique. Internet par exemple doit être contrôlé de
la même manière que les autres médias classiques. Mais il se pose la question de
savoir comment réguler Internet ? Ce réseau où circulent aujourd’hui les
informations dans un cadre mondial, avec les problèmes de censure et de contrôle
de l’information qui sont un enjeu pour les démocraties contemporaines ».683 On
peut se référer à l’exemple français, à travers la définition suivante, mentionnée
dans la loi du 12 juin 2009 relatif à l’éditeur en ligne : « Est considéré comme site
de presse en ligne le site qui se donne une "mission d’information
professionnelle", qui emploie au moins un journaliste professionnel et qui publie
des "contenus originaux et renouvelés" en lien avec l’actualité et faisant l’objet
d’un "traitement à caractère journalistique" ».684
Le témoignage d’un acteur de cette nouvelle presse en ligne peut être utile pour
comprendre l’évolution de ce secteur d’activités. Guy Tressia, directeur du site
5minutesinfos.net explique son parcours :
682
L’Inter du 28 mai 2013, p.10.
683
SAMB, M. (2001). « Médias, pluralisme et organes de régulation en Afrique de l’Ouest », Les
Cahiers du journalisme, n°20, p.220.
684
DAGIRAL, E. et PARASIE, S. (2010). « Presse en ligne : où en est la recherche ? », Réseaux, 2
(n°160-161), p.14.
320
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
« Nous sommes deux, mon associé et moi, qui l’avons créé. En fait,
c’est mon associé qui est venu vers moi pour me proposer sa création.
Il est expert en TIC, il construit des sites et moi, je suis journaliste
avec une expérience de près de 20 ans, dans plus de 15 journaux avec
presque tous les postes de responsabilités occupés. Nous avons donc
mis nos compétences en commun pour créer ce journal. Donc, je suis
le seul garant du contenu du journal, lui s’occupe du côté technique
web ».686
685
Source : www.ivoireactu.net
686
Source : www.ivoireactu.net
321
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Pour ne pas laisser le désordre perdurer dans ce secteur qui attire de plus en plus,
les promoteurs ont compris la nécessité de s’organiser. Le REPPRELCI, pour
répondre à un besoin d’assainissement du secteur, a procédé à son propre
recensement des sites web d’information. L’objectif est de « les identifier, de les
structurer et de constituer une base de données sur ce secteur en Côte
d’Ivoire ».688
La consultation régulière des sites ivoiriens dits d’information et une veille sur
les réseaux sociaux, à travers notre propre profil Facebook, depuis près de cinq
années, nous ont permis d’établir quelques constatations. Au nombre de celles-ci,
nous choisissons d’évoquer l’utilisation parfois avec imprudence des ressources
issues du Web par la presse ivoirienne et également les réactions des internautes
sur la production journalistique. Jean Gabszewicz et Nathalie Sonnac nous
rappellent fort à propos que : « Internet bouleverse les pratiques et les usages des
consommateurs ».689 Nous sommes ici dans une configuration qui convoque les
687
Source : www.ivoireactu.net
688
Source : Dépêche AIP du mardi 5 mai 2015.
689
GABSZEWIC, J. et SONNAC, N. (2010). L’industrie des médias à l’ère numérique. Paris: La
Découverte, p.38.
322
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
- Gatewatching est basé sur une veille constante aux portes et ces portes sont
les plus susceptibles d'ouvrir sur des sources utiles
- Les sources sont rendues transparentes et accessibles aux utilisateurs. En
conséquence, la désinformation et le biais dans les sources d'origine seront
transmis aux lecteurs
- Le public est un lecteur actif en prenant certains des rôles des gardiens
traditionnels, tels que l'évaluation des sources et le biais de désinformation
modéré par les commentaires des veilleurs
- Le processus de veille tend à imposer peu ou pas de limites à la capacité
des utilisateurs à devenir contributeurs au stade de la réponse.691
Comme nous l’avons écrit plus haut, des millions d’usagers sont connectés à
Internet, via les services proposés par les entreprises de téléphonies mobiles. Ils
parcourent chaque jour les articles des journaux ivoiriens sur la Toile, réagissent
et interagissent entre eux sur les sujets majeurs de l’actualité ivoirienne. Ils ne se
690
STANOEVSKA-SLABEVA, K., SACCO, V. et GIARDINA, M. (2012). Content Curation: a
new form of gatewatching for social media?, Proceedings of the International Symposium on
Online Journalism. Austin, TX [En ligne]. Academic Press, p.8.
691
STANOEVSKA-SLABEVA, K., SACCO, V. et GIARDINA, M. (2012). Op. cit., pp.10-11.
323
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
692
PARE, C. (2010). Op. cit., p.17.
324
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Dans la même journée du mardi 15 octobre 2013, des sites d’information en ligne
et les réseaux sociaux, surtout Facebook, avaient promptement relayé sans
précautions cette information parue sur Abidjan.net. Certains internautes vigilants
ont immédiatement réagi après sa publication. Ils ont exprimé dans leur majorité
un doute à propos de cette nouvelle. D’autres ont judicieusement rappelé qu’elle
693
La société Weblogy est un groupe média digitale indépendant créé en 1998, offrant un mélange
unique de créativité et d’expertise marketing dans les médias internet, mobile, et réseaux sociaux.
C’est à cette entreprise qu’appartient le portail Abidjan.net. Source :
http://www.weblogy.com/fr/qui-sommes-nous/notre-entreprise
694
Cette explication nous a été donnée en octobre 2013 par un responsable de la rédaction du site
internet.
695
Ibid.
325
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
datait d’il y a deux ans. Les journalistes ivoiriens qui sont pourtant massivement
présents sur Facebook auraient pu se méfier de l’information en prenant
connaissance du flot de commentaires qu’elle a suscités sur les réseaux sociaux.
Si les journalistes qui ont reproduit la dépêche ont fait preuve de légèreté
manifeste, leurs responsables hiérarchiques ne sont pas en reste. Ceux-ci auraient
pu exiger à leurs collaborateurs de joindre par téléphone ou par d’autres moyens,
les responsables de l’aviation civile à Abidjan ou ceux de la ville concernée pour
obtenir confirmation. Ils avaient également la possibilité de solliciter les
témoignages d’habitants de Daloa pour en savoir davantage sur ce crash. En
parcourant la presse ce jour-là, nous avons remarqué que le journal Nord-Sud
Quotidien a effectué cette démarche journalistique en sollicitant des responsables
de l’aviation civile ivoirienne. Naturellement, elles se sont inscrites en faux contre
cette actualité.
Contrairement au journal Le Patriote, les quotidiens L’Inter et Notre Voie ont fait
cas de cette affaire de crash à leurs unes du jeudi 17 octobre 2013. L’inter a écrit :
« Rectificatif : La vérité sur le crash d’avion » tandis que Notre Voie a publié une
696
Le Patriote n° 4170 du jeudi 17 octobre 2013, p.11.
697
Ici, la masse des « titrologues » dont nous avons déjà parlé.
326
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Cette affaire de crash est un cas parmi d’autres de cette négligence ou encore
lacunes que traînent certains journaux ivoiriens. L’impression qui se dégage en
lisant la « mésaventure » de ces organes de presse, c’est le peu d’attention accordé
à l’analyse des sources sur le net. L’avertissement de Tristan Mattelart, qui donne
son avis sur le rôle des nouveaux médias, prend ici tout son sens. Pour lui, « à
travers le web, à travers certains réseaux comme Facebook, à travers certaines
plates-formes comme Youtube, des informations peuvent être diffusées, mais la
première question à se poser est : quelle est la source de ces informations ? ».700
Ces journaux ne prennent plus de précautions indispensables pour relayer des
informations publiées sur les réseaux sociaux, des blogs ou sur des sites
698
L’Inter n°4612 du jeudi 17 octobre 2013, p.3.
699
Notre Voie n°4546 du jeudi 17 octobre 2013.
700
MATTELART, T. (2015). « L’Afrique dans la circulation mondiale de l’information : pratiques
et interrogations au XXIème siècle », Médias d’Afrique. Vingt-cinq années de pluralisme de
l’information (1990-2015). Paris : Karthala, p.246.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Notre constat est que de nombreux internautes semblent jouer désormais la vigie à
propos du contenu des journaux ivoiriens. Ils n’hésitent pas à signaler ceux qui ne
reculent pas devant le plagiat sur Internet ; ou qui se servent de Facebook comme
source principale de leurs articles sans le signaler expressément et sans ajouts
d’informations complémentaires. Effectivement, des publications diffusées sur
701
DAGIRAL, E. et PARASIE, S. (2010). Op. cit., p.17.
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Lorsqu’il ne s’agit pas de photos, ce sont des textes entiers qui sont récupérés sur
le Web et insérés dans les colonnes des journaux sans en indiquer la provenance.
Ces pratiques sont souvent révélées et dénoncées sur la Toile par les internautes
désabusés. Mais les journalistes, eux, ne se privent pas de continuer ces
agissements qui les discréditent totalement auprès du public.
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L’internaute Medy Fran qui a posté cette une du Quotidien d’Abidjan sur
Facebook, l’a partagée sur le forum de discussion, l’Observatoire démocratique en
Côte d’Ivoire (ODCI). Le titre de son post est sans équivoque : « Le journalisme
en Côte d’Ivoire : un sérieux problème ». Son intention est double : il veut
d’abord relever le caractère invraisemblable des affirmations de ce journal.
Effectivement, il n’y a eu aucune confirmation d’une rencontre entre les deux
présidents à cette date, a fortiori des échanges entre eux. Il essaie également de
702
Selon le Lexique d’information communication (p318), un post est un commentaire quotidien
« posté » sur un blog.
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recueillir à partir de son post, les réactions des autres internautes membres de ce
groupe. De nombreux commentaires ont, en effet, suivi son post. La majorité des
propos condamne les journalistes dans leur ensemble et déplore un manque de
professionnalisme. Adams Bamba Tiemoko réagit en écrivant : « Le problème de
nos journalistes soi-disant professionnels c’est comment vendre. Et les meilleurs
produits sur le marché sont le PRADO703 et OPAH704 ». Aequo Animo Dixi
ajoute : « Tant que les journalistes ivoiriens réfléchiront en Pro-Gbagbo, Pro-
Alassane, Pro-RHDP ou Pro-LMP, ils ne pourront pas faire des articles Pro-
fessionnels ! Bon on viendra me dire que chacun voit midi devant sa porte ».
Quant à Traoré Fousseni, il juge sévèrement les hommes de médias. Il écrit :
« Des vrais menteurs ces journalistes ». Enfin, Elisabeth Beugré ironise : « Les
journaux bleus et verts vont me tuer. Mais les bleus battent tous les records de la
paranoïa ».
Pour ce qui concerne les critiques relatives aux fautes et coquilles, l’hebdomadaire
Déclic Magazine n° 710 du 19 mai 2005 nous offre une illustration. L’un des
titres au bas de la première page, mentionne : « A’salfo705 : Il ne faut pas attendre
que les gens meurent pour les rendent hommage ». Les lecteurs et les internautes
relèvent l’erreur. Le journal aurait dû écrire « leur rendre hommage » au lieu de
« les rendent hommage ». La une de ce magazine culturel fait le tour du web en
quelques heures. Quelques commentaires d’internautes ont retenu notre attention.
Ankon Justin Miessan conseille : « Ces journalistes gagneraient à assister à des
cours de grammaire. Un super journaliste-présentateur du 20h sur RTI 1 est
toujours en train d’accorder les adjectifs numéraux cardinaux… ». Valentin
Doho, lui, affirme : « C’est écœurant qu’un magazine lu et partagé par tant de
jeunes publie de telles fautes… Cela nous déchire le cœur nous autres
enseignants ».
703
PRADO est un surnom du président Alassane Ouattara. « PR » pour président et « ADO » pour
Alassane Dramane Ouattara.
704
OPAH est un surnom de l’ancien président Laurent Gbagbo. OPAH signifie papa ou père en
langue bété, une ethnie de l’Ouest de la Côte d’Ivoire.
705
A’Salfo est le lead vocal du célèbre groupe musical ivoirien Magic System composé de quatre
personnes.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ces différents types de coquilles et autres maladresses tournées en dérision par les
internautes, peuvent s’expliquer par un manque de vigilance de la part de tous les
acteurs qui participent à la réalisation du journal jusqu’au tirage des exemplaires à
l’imprimerie. En général, dans la presse écrite ivoirienne, les journaux sont
confectionnés et bouclés entre 18 heures et 23 heures, avant d’être acheminés vers
l’une des trois grandes imprimeries d’Abidjan.706 A ces heures, il est possible que
les membres de la chaîne de fabrication n’aient pas remarqué certaines bévues.
Les employés de l’imprimerie n’ont aucune possibilité de porter des corrections
sur les films transparents stabiphanes qu’ils reçoivent pour le tirage des journaux.
Il faut cependant souligner que les fautes et coquilles figurant à la une du journal
sont facilement repérables, de par leur positionnement en première page, par les
lecteurs et autres adeptes de la « titrologie » qui ont la possibilité de les consulter
sur internet707 ou directement en kiosque. Mais l’absence de vigilance n’explique
pas toujours les incorrections à la une. Un enseignant de Lettres habitué à traquer
les fautes répétées des journalistes, publie souvent des analyses qui se veulent
706
Les imprimeries du groupe Fraternité Matin, du groupe Olympe et Sud’Imprim.
707
Le site Abidjan.net propose chaque jour au public, la une de tous les quotidiens et autres
périodiques vendus en Côte d’Ivoire.
334
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instructives pour les hommes de médias ivoiriens. Dans son édition N° 288 du
mardi 07 Octobre 2014, le journal Le Point d’Abidjan écrit en première page sur
le côté droit : « Audience de l’ex-leader de la galaxie patriotique. Ce qui va coulé
Blé Goudé ». Evidemment, l’erreur est frappante. Il fallait écrire « couler » au lieu
de « coulé ». Soilé Cheick Amidou, enseignant de lycée réagit le lendemain sur
les réseaux sociaux, dès la parution du journal.
708
Il est notamment l’auteur du recueil de poème intitulé Envoûtement, paru en 2012 chez dhArt-
Editions.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Les fautes récurrentes dans un journal peuvent rebuter les lecteurs, en raison de
l’inconfort qu’elles entraînent dans la lecture. Elles peuvent aussi décourager le
public et contribuer ainsi à une baisse du lectorat. L’universitaire Bernard Zadi
Zaourou, ancien ministre ivoirien de la Culture avait également attiré l’attention
des journalistes sur le sujet. Lors d’un séminaire de relance éditoriale organisé par
le quotidien Fraternité Matin en 2002, il avait exprimé son dégoût du fait de la
mauvaise qualité de la presse. « J’ai lu certains journaux que je ne nommerai pas
ici. Où on a relevé dans une seule parution une cinquantaine de fautes d’usage. Ce
sont des choses absolument terrifiantes et qui atteignent un taux tel que le discours
se trouve totalement dénaturé et ne correspond plus à rien du tout ».709 C’est
certainement pour pallier ces insuffisances dans l’écriture de la langue française
qu’une initiative de la section ivoirienne de l’Organisation internationale de la
Francophonie (OIF) a initié depuis mars 2015, des cours de Français à l’attention
des journalistes ivoiriens. Ces enseignements qui se déroulent chaque mercredi à
la Maison de la presse d’Abidjan-Plateau (MPA), pourraient éventuellement
contribuer à une prise de conscience des hommes de presse et réduire les
imperfections de la langue dans les productions journalistiques.
Toutefois, on peut souligner les cas où les reproches formulés par ces internautes-
commentateurs-contributeurs ne soient pas totalement fondés. En effet, Il arrive
709
DOCUMENT DE SYNTHESE. (2002). Abidjan, SII, p.19.
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que, sans avoir pris connaissance du contenu réel de la presse, des internautes
émettent des critiques désagréables. C’est le cas, d’un post qui met en cause trois
journaux qui ont rapporté différemment un même fait. L’auteur, Magellan Concret
écrit : « la Presse en Côte d’Ivoire ; on pourra mettre comme titre : Analyse
comparative de la Une de 3 supports media en Côte d'ivoire sur le cas position
des Etats Unis sur la CEI. Sérieusement, ce pays à besoin d'un vrai coup de
chasse pour vider les escrements car ce n'est simplement pas -PLUS possible ».710
710
Nous avons choisi de ne pas corriger les fautes contenues dans ce post en le proposant à
l’identique, comme on peut le voir sur la capture d’écran.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
journaux cités, pour apprécier la justesse de ton post et de ta colère contre les
journalistes. Juste pour enrichir les contributions, il faut savoir qu'un même
événement peut être rapporté sous des ANGLES différents, selon la ligne
éditoriale d'un journal, sans trahir les faits. Est-ce le cas ici ? ». Signalons que
dès qu’il a mis en ligne son observation, quelques internautes ont promptement
réagi. De façon unanime, les commentaires ont mis en avant un dédain de la
production journalistique en Côte d’Ivoire. Leurs propos ne sont pas nuancés.
Derk Diarras écrit : « Lool. Vaut mieux en rire. Les journalistes sont les premiers
ennemis des ivoiriens... ». Bertin Konan enchaîne : « La presse ivoirienne est à
l'image de la mentalité des ivoiriens : clivage et mensonge ». Magellan Concret
renchérit : « Pourtant que de séminaires faits, que de millions engloutis dans la
formation continue, que de subventions données par l'Etat ou des associations
internationales, hélas, mille fois mille milliards de mille sabords hélas!! ».
Répondant à notre remarque, l’internaute Magellan Concret précise : « On ne
parle pas d'angles différents quand les faits sont uniques, ce n'est pas un
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
reportage, c'est un compte rendu d'information, sur un même fait. Re: conf de
presse et position des Etats Unis sur le dossier CEI, vous avez 3 niveaux de
"bruits journalistiques", 2 tirant une couverture très claire et nette en fonction de
leur appartenance politique (RDHP & Opposition), l'autre qui a mis la balle au
milieu ».
Pour vérifier l’exactitude de la critique de cet internaute, nous avons analysé les
articles des trois journaux nommément cités. Le premier constat est que les propos
de Mme Bisa Williams, Sous-secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires africaines,
rapportés par les trois organes de presse n’ont pas été recueillis dans les mêmes
contextes. Le journaliste de Notre Voie a proposé à ses lecteurs, un compte-rendu
d’une conférence publique prononcée par la diplomate américaine, à l’Ecole
nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée (ENSEA), devant des
étudiants et leurs professeurs. Pour sa part, Nord-Sud Quotidien a mentionné à sa
une : « Bisa Williams, émissaire d’Obama : Les Usa n’ont pas de directives à
donner à Ouattara ». L’article qui évoque cette prise de position est en page 3. Le
journaliste informe que Mme Williams s’exprimait « au cours d’une conférence
de presse, hier, à Cocody, à l’issue d’une conférence publique qu’elle a animée
sur l’importance des élections inclusives, transparentes et apaisées ». 711 Dans le
reste de l’article, la phrase indiquée à la une du journal n’est pas mis entre
guillemets par le journaliste. Il est écrit : « Cependant, la diplomate a tenu à
préciser que les Etats-Unis ne sont pas en Côte d’Ivoire pour donner une
quelconque feuille de route à Alassane Ouattara ».712 A ce niveau, le journal
entretien une certaine confusion dans l’esprit du public. On peut s’interroger si
Mme Bisa Williams a tenu exactement ces propos ou si c’est le journaliste qui a
voulu résumer la pensée de l’oratrice.
711
Extrait de Nord-Sud Quotidien du 8 juillet 2015, p.3.
712
Nord-Sud Quotidien du 8 juillet 2015, op. cit., p.3.
339
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
713
Extrait du Nouveau Réveil du 8 juillet 2015, p.2.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Durant nos échanges avec Magellan Concret, nous avons espéré que les
journalistes de la presse ivoirienne, pourtant massivement présents sur Facebook,
réagiraient pour apporter des éclairages. Nous n’avons noté aucune contribution
de leur part. Antoine de Tarlé n’avait pas tort, lui qui se posait cette question
fondamentale et incontournable aujourd’hui : « Internet va-t-il tuer les
journaux ? ».714 En considérant les quelques exemples détaillés ci-dessus, il est
indéniable que l’avènement de l’Internet bouscule les pratiques journalistiques en
Côte d’Ivoire et oblige les organes de presse a davantage de vigilance dans le
traitement de l’information, et donc à être plus professionnels.
714
DE TARLE, A. (2012). « Internet va-t-il tuer les journaux ? », Etudes, [En ligne], n°4161.
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Conclusion
715
Rapport du comité scientifique des Etats généraux de la presse. Op. cit., p.29.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
En analysant cette panoplie de démarches sur plus d’une vingtaine d’années après,
une question revient à l’esprit : quels résultats ces dispositifs ont-ils produit
concrètement ? La plupart des acteurs de la presse en Côte d’Ivoire prétendent
qu’il y a eu dans l’ensemble quelques changements notables dans les productions
journalistiques et dans les comportements professionnels des acteurs. Francis
Domo, responsable de la presse au CNP livre son appréciation :
716
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Il ajoute :
A travers ces deux points de vue, on mesure à quel point du travail reste encore à
accomplir dans le sens de l’amélioration du contenu des journaux. Les remarques
de plusieurs de nos interlocuteurs rappellent surtout quelques faiblesses à corriger.
Il s’agit notamment :
717
Entretien réalisé avec Franck Berthod, déjà cité.
718
Ibid.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Injures et irrévérences
719
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
720
Rapport d’activités CNP 2014, p.54.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
à travers ces journaux dont l’audience restreinte, du fait de son caractère partisans,
ne permet pas d’atteindre cet objectif initial. On peut remarquer surtout que ces
entrepreneurs politiques entretiennent malgré tout, un imaginaire tenace de
l’influence de leurs journaux sur les populations. Pour ce faire, ils peuvent
toujours les financer à perte. Dans ce cas précis, nous avons affaire à une autre
logique, bien loin du « statut de la presse comme activité entrepreneuriale ».721
C’est surtout l’archétype même de cette presse, qui ne fait plus recette, qui
pourrait disparaître dans les prochaines années, en raison de l’érosion des ventes.
La plupart des journaux, notamment les quotidiens proches des partis politiques se
maintiennent de plus en plus difficilement, du moment où leurs financiers, les
donneurs d’ordres de l’ombre semblent montrer par moments des réticences à
engager d’énormes moyens financiers indispensables à la survie de ces organes.
Mais ce « miracle comptable »723 (selon les termes de Reporters Sans Frontières)
pourrait s’estomper. Comme nous l’avons montré, en analysant leurs chiffres de
vente, la plupart des quotidiens ivoiriens sont en déficit chronique, au point qu’ils
auraient dû fermer depuis de longues années. Cependant, les appuis financiers de
721
NEVEU, E. (2004). Op. cit., p.11.
722
ROBINET, P. et GUERIN, S. (1998). Op. cit., pp.73-74.
723
REPORTERS SANS FRONTIERES. (2005). « Côte d’Ivoire. Il est temps de "désarmer les
esprits, les plumes et les micros" ». Paris, p.7.
348
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
« Il faut savoir qu’ici, rares sont les entreprises qui sont créées
sur un modèle de business. La plupart a été créé parce qu’il y
avait quelqu’un derrière et qui était prêt à financer le journal
pour ses intérêts personnels, pour ses sentiments politiques.
Etant donné que ces personnes-là manquent de sous, ces
entreprises n’arrivaient pas à s’en sortir. C’est un homme
politique qui est derrière et qui attend des résultats, et dès que
ce résultat ne vient pas vite, il commence à se lasser et il vous
laisse dans la situation de business pure que vous n’avez pas
préparé au départ. C’est à mon avis ce qui explique les
difficultés des entreprises de presse ».724
En tenant compte du passé de ces journaux ultra politisés, il est peut-être possible
d’envisager un autre schéma : celui du renforcement de ce standard qui
consacrerait l’avènement de journaux entièrement dédiés aux hommes et partis
politiques, sans ambiguïté et de façon officielle. Cela impliquerait un financement
total et franc de ces acteurs politiques qui ne sont pas forcément guidés par un
souci de rentabilité de ces publications. Pour eux, le plus important réside dans le
soutien de leurs actions. Cette option éditoriale clairement définie doit être
accompagnée d’une volonté de permettre aux journalistes à leurs soldes de faire
correctement leur métier de manière décomplexée et de leur fournir un traitement
salarial décent et régulier. Ibrahim Sy Savané semble ne pas épouser cette
perspective. Il soutient :
724
Entretien réalisé avec Cissé Lamine, déjà cité.
725
Interview réalisée avec Ibrahim Sy Savané, déjà cité.
349
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Ce point de vue de Samba Koné rejoint celui émis par de nombreux acteurs dans
un passé récent. Les disparitions en cascade d’un nombre important de
publications, seulement quelques mois après le « printemps de la presse », a fait
dire à certains analystes ivoiriens des médias que les journaux dits de combats
étaient voués à une mort irrémédiable. Mais, c’était sans compter la volonté sans
cesse renouveler d’entrepreneurs, aux ambitions constamment réaffirmées,
d’avoir des journaux à leur solde. Depuis ces premières prédictions alarmistes, tel
un effet domino, on observe une sorte de maintien et de perpétuel renouvellement
de ce modèle avec des créations chaque année de nouveaux journaux proches de
personnalités politiques et des fermetures de quelques-uns d’entre eux.
A l’instar des observations faites par Bernard Poulet dans son ouvrage, on reste
persuadé que c’est « l’avenir de l’information »727 qui est ici en jeu. Pour sortir de
cette tradition journalistique ivoirienne dont le modèle éditorial paraît dépassé, la
volonté des patrons de presse par procuration pourrait être déterminante. Ceux-ci
pourraient, par exemple, revoir leurs stratégies marketing, œuvrer à promouvoir
des journaux économiquement rentables. L’idée peut sembler utopique, vu
l’enracinement des anciennes pratiques. Pour sa part, Lamine Cissé de Nord-Sud
Communication, n’y songe pas. A la question de savoir s’il était possible
d’envisager un autre modèle différent de celui en vigueur actuellement, il répond :
« Pour l’heure non. Tant qu’il n’y aura pas une autre stratégie
pour permettre à ces journaux d’être indépendants. Sinon, pour
l’instant ça sera difficile à ces journaux d’arriver à subvenir à
leurs besoins. Sans ces appuis financiers, je ne pense pas que ça
soit facile pour l’instant ».728
726
KONE, S. S. (2015). Information et désinformation. La presse ivoirienne aux élections de 2010.
Abidjan: Editions Samgraphic, p.337.
727
POULET, B. (2009). La fin des journaux et l’avenir de l’information. Paris: Gallimard, 218p.
728
Entretien réalisé avec Lamine Cissé, déjà cité.
350
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
729
Entretien réalisé avec Seydou Sangaré, déjà cité.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
plusieurs années, en vue de les réorienter le cas échéant. Nous l’avons déjà
indiqué, se contenter simplement de dénoncer les articles incriminés et prendre
des sanctions à l’avenant ne paraissent pas toujours d’une grande efficacité. Si
l’idée est d’obtenir des journalistes une pratique répondant aux normes définies
par les instances de régulation et d’autorégulation, une réelle interaction entre les
deux parties pourrait s’avérer fructueuse. Cela suppose une rencontre entre le
journaliste fautif et l’organe de régulation, dans le but de lui présenter le ou les
passages de son article qui violent les règles éthiques et déontologiques, et si
possible, lui suggérer comment son texte pouvait être réécrit pour être jugé
acceptable. Le CNP étant un organe sous la tutelle du ministère de la
Communication, les journaux d’opposition ont tendance à le considérer comme un
instrument du pouvoir visant à les empêcher de soutenir leurs formations
politiques et à exposer au grand jour les insuffisances gouvernementales. Les
suspensions en cascade de ces publications défavorables au pouvoir en place
peuvent être perçues comme une atteinte à la liberté de la presse. La nécessité de
l’existence de ces publications peut se justifier si l’on se réfère à la pensée de
Michael Schudson. Pour lui, un journalisme « rebutant » ou « détestable »730 peut
être profitable pour la démocratie. Francis Domo du CNP admet que la
multiplicité des sanctions peut être mal comprise par les concernés. Il affirme :
730
SCHUDSON, M. (2009). « Pourquoi les démocraties ont-elles besoin d'un journalisme
détestable?», [En ligne], Réseaux, n° 157-158, p. 213-232.
352
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
731
Entretien réalisé avec Francis Domo, déjà cité.
732
Ibid.
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les moyens de hisser leur profession vers le plus haut niveau d’exigence en termes
de qualité de l’information, pour eux-mêmes d’abord, et les citoyens ensuite ». 733
Cette prise de conscience pour une meilleure pratique du métier ne peut se révéler
profitable que si la question de la formation de chacun des journalistes est
correctement abordée et repensée. S’il est couramment admis qu’on peut être
journaliste sans passer par une école de formation, mais uniquement en se
contentant de connaissances empiriques, il est tout aussi évident que sans une
certaine maîtrise des règles de base de la profession, sa pratique efficace s’avère
compliquée. Jean-François Bège fait remarquer que « le métier de journaliste ne
s’improvise pas. Toute personne cultivée (…) peut rédiger un article ou apporter
un témoignage vivant sur un sujet qu’elle connaît bien. Mais, c’est une toute
affaire que de livrer chaque jour (…) une copie de lecture facile sur des thèmes
dont on ignorait parfois tout avant d’en faire le tour ».734
733
BARBEY, F. et ZIO, M. (2015). Du journalisme en Côte d’Ivoire. Paris: L’Harmattan, p.14.
734
BEGE, J.-F.M (2012). Manuel de la rédaction. Les techniques journalistiques de base. Paris:
CFPJ-Editions, p.11.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Enfin, l’Etat de son côté devrait continuer à apporter une contribution plus accrue
à la professionnalisation de la presse en Côte d’Ivoire en octroyant d’importants
moyens financiers aux entreprises de presse. C’est ainsi dans tout système
démocratique, comme le souligne Nadine Toussaint-Desmoulins : « Pour assurer
la survie de journaux en difficulté et garantir le pluralisme de la pensée, les États
qui se veulent garants du droit de l’information et de la liberté de la presse ont
souvent créé des systèmes d’aide à la presse ». 736 Les patrons de presse, eux, ne
manquent pas d’occasion de rappeler que les appuis du Fonds de soutien mis à
leur disposition ne parviennent pas à les sortir de la précarité. Or, l’un des facteurs
de cette pratique journalistique décriée, c’est le manque de moyens financiers qui
placent les entreprises de presse et leurs employés dans une position d’indigence
permanente. L’engagement financier massif de l’Etat devient finalement une
absolue nécessité, ainsi que l’avait déjà préconisé RSF en 2005. L’ONG indiquait
que : « Pour la presse écrite, dont le modèle économique existant n’est pas viable,
Reporters sans frontières préconise une concertation étroite avec l’OLPED pour
trouver, dans la transparence et le meilleur respect des normes professionnelles,
les aides publiques appropriées (régime fiscal, tarifs postaux, subventions du
papier journal ou de la distribution, abonnements institutionnels, etc.) afin de
relativiser l’actuelle inféodation aux "donneurs d’ordres" ». 737
735
PERRET, T. (2015). Op. cit, p.26.
736
TOUSSAINT-DESMOULINS, N. (2011). L’économie des médias. Paris: PUF, (8è édition),
p.92
737
REPORTERS SANS FRONTIERES. (2005). Op. cit., p.9.
355
Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Le thème que nous avons développé dans ce travail peut susciter d’autres
approches ou perspectives. Il semble en effet utile de mener de nouvelles
réflexions, dans la continuité des initiatives visant la professionnalisation de la
presse écrite en Côte d’Ivoire. A titre d’exemple, on peut prolonger au moment
opportun, les analyses sur la loi portant régime juridique de la presse attendue
depuis les états généraux d’août 2012. Celle-ci est en préparation et devait en
principe être présentée aux députés ivoiriens au second trimestre de l’année 2017.
Elle est censée prendre en compte les différents changements intervenus dans
l’évolution des médias ivoiriens. Il s’agit entre autres de :
738
DAUBERT, P. (2009). La presse écrite d’Afrique francophone en question. Essai nourri par
l’analyse de l’essor de la presse française. Paris: L’Harmattan, pp.166-167.
739
Entretien réalisé avec Sy Savané, déjà cité.
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
- Les défis liés à l’usage de plus en plus important de l’Internet par le public
ivoirien
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Pacifier la presse écrite en Côte d’Ivoire. Analyse de deux décennies de tentatives de professionnalisation des quotidiens ivoiriens depuis 1990 | Waliyu Karimu
Bibliographie
I. Ouvrages généraux
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s-enfonce-dans-la-crise_1801986_3236.html
Cf. http://legitogo.gouv.tg/sommaires/1946/som%2046.pdf
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www.lecnp.com
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questions/
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ionID=1039
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continent
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www.ivoireactu.net
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SVggQ05QIEQnRVhDRUxMRU5DRQ==&Id=NTA=
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primes.html
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17f1a3b2198814b71d.
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Tableau 6 : Tableau récapitulatif des fautes et sanctions au cours des années 2010
à 2014.
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