Problématique: Le droit public économique présente t-il des
particularismes qui le distinguent des autres disciplines juridiques ?
PLAN
I) Un droit d’intervention public axé sur une finalité
économique propre
A) La légitimation de l’intervention de la puissance publique dans la
sphère économique
B) Des mécanismes juridiques spécifiques au droit public économique
II) L’interdisciplinarité du droit public économique
A) Une hybridation entre droit public économique et droit privé
B) Une interaction entre le droit public économique et l’économie
RÉFÉRENCES :
-Jean-Phillipe Colson Pascale Idoux, Droit public économique 9e Édition
-Jean Paul Valette, Droit public économique
-Pierre Delvolve, Droit public économique
-H. G Hubrecht, Droit public économique
-A.S. Mescheriakoff, Droit public économique
Introduction
Longtemps perçu comme un simple prolongement du droit administratif appliqué aux
activités économiques, le droit public économique s’est progressivement affirmé comme une
branche à part entière. Cette évolution s’explique par le rôle croissant de l’État dans
l’organisation et la régulation des marchés, en réponse aux défaillances du système
économique, aux crises successives et aux impératifs de reconstruction ou de
développement. En Afrique francophone, cette dynamique s’est intensifiée après les
indépendances, dans une volonté affirmée de souveraineté économique. Les États ont alors
multiplié les interventions pour contrôler les secteurs stratégiques et orienter les politiques
de développement. Aujourd’hui, le droit public économique se caractérise par une approche
hybride. Il mobilise à la fois les outils traditionnels de l’action publique, des mécanismes
empruntés au droit privé et des notions issues des sciences économiques. Cette approche
hybride reflète la complexité des interventions économiques de l’État, justifiant ainsi la
création d’un cadre juridique spécifique. Cela conduit à réfléchir sur le sujet: « les
particularismes du droit public économique ».
Par définition la notion de particularisme renvoie à un aspect spécifique ou distinctif d’une
règle, d’une norme ou d’une branche du droit, en raison de sa finalité ou de ses mécanismes
juridiques spécifiques. Le droit public économique renvoie à l’ensemble des règles du droit
public applicables aux activités économiques des personnes publiques.
Cependant la question fondamentale qui se pose est celle de savoir: Le droit public
économique présente t-il des particularismes qui le distinguent des autres disciplines
juridiques ?
L’étude du droit public économique présente des intérêts. Sur le plan théorique le droit public
économique se veut un droit spécifique pour certains, alors que d’autres il ne constitue que
la réunion d’éléments associés de matières préexistantes.
Ce sujet revêt d’un intérêt pratique dans la mesure où il nous permet de comprendre que le
droit public économique a progressivement construit sa légitimité autour des enjeux de
développement économique caractérisés par des approches et formules particulières suivant
les ensembles et les États. Ce sujet nous permet également de comprendre que le droit public
économique est un droit fonctionnel et structuré par des outils juridiques originaux et
entretient tout de même des rapports avec le droit privé et l’économie.
Compte tenu de tout ce qui précède, il nous semble alors judicieux de montrer en premier
lieu que le droit public économique est un droit de l’intervention publique axé sur une finalité
propre (I) et en second lieu d’aborder l’interdisciplinarité du droit public économique (II).
I) Un droit d’intervention public axé sur une finalité
économique propre
Issu de l’évolution des rapports entre l’Etat et l’économie, le droit public économique se
définit comme un droit d’intervention construit autour d’une finalité économique propre,
fondé sur la légitimation de l’intervention de la puissance publique dans la sphère
économique(A) et de reposant sur des mécanismes juridiques spécifiques(B).
A) La légitimation de l’intervention de la puissance publique
dans la sphère économique
En rupture avec la tradition libérale qui reposait sur la neutralité ou l’abstention de l’Etat dans
l’intervention sur l’économie. À cette époque l’Etat se cantonnait seulement de ses missions
régaliennes (justice, ordre public, diplomatie). À l’instar de Kesney qui constitue le maître le
plus emblématique de l’école de l’interventionnisme économique public, le droit public
économique s’est imposé progressivement dans le but de rectifier les équilibres du marché.
Sur le plan historique, l’intervention économique publique s’est imposée progressivement,
notamment à travers : les politiques interventionnistes post-coloniales, où de nombreux États
africains, comme le Sénégal, ont voulu affirmer leur souveraineté économique à travers des
nationalisations, la création d’entreprises publiques, ou des plans de développement ; la
réaction aux crises économiques, comme la Grande Dépression ou les chocs pétroliers, qui
ont mis en évidence les limites du marché libre et justifié l’intervention de l’État pour
stabiliser l’économie, protéger les populations et soutenir les secteurs stratégiques.
En outre le droit public économique trouve sa légitimité constitutionnelle dans l’article
premier alinéa 9 du préambule de la constitution de 1946 qui affirme: « tout bien, ou toute
entreprise dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un
monopole de fait doit devenir la propriété de la collectivité publique». Ce fondement
constitutionnel a permis le développement d’un État entrepreneur à travers des
Nationalisations (Ordonnances 1945-1946 et la loi de 1982) des entreprises publiques (La
Société Nationale des Chemins de Fer de France, l’électricité de France et la Poste) et des
instruments de planification économique.
Ainsi, le mécanisme de Nationalisation consiste à faire passer un bien ou une entreprise du
secteur privé au secteur public. L’Etat intervient directement dans le capital d’une entreprise
voire d’en devenir l’unique propriétaire au nom de l’intérêt général. La Nationalisation
constitue une manifestation forte de la puissance publique. De manière générale c’est à
l’occasion des crises financières que l’Etat fait recours à cette technique qui n’est pas disparue
de l’arsenal juridique.
À titre illustratif, la France a très peu pratiqué cette méthode par comparaison avec les autres
pays qui, touchaient de pleins fouets par la crise des subprimes ont massivement nationalisé
les banques et établissements financiers pour éviter leur faillite et l’effondrement en cascade
de l’ensemble du système financier.
Par ailleurs la constitution sénégalaise affirme par exemple l’attachement à l’intérêt général
et donne à l’Etat une légitimité d’intervenir dans des secteurs vitaux tels que l’énergie, la
santé, l’éducation….
Cette légitimité historique et constitutionnelle fait du droit public économique un droit
particulier.
B) Des mécanismes juridiques spécifiques au droit public
économique
Le droit public économique est régi par un ensemble de règles juridiques spécifiques qui
encadrent les modalités d’intervention des personnes publiques. L’un des grands
particularismes du droit public économique réside dans les instruments juridiques originaux
qu’il mobilise pour permettre à l’État d’intervenir efficacement dans l’économie.
Contrairement à d’autres branches du droit qui se limitent à encadrer les relations entre
particuliers ou entre citoyens et administration, le droit public économique fournit à l’État
des leviers d’action concrets, souvent puissants et dérogatoires au droit commun.
D’abord par les moyens d’action directs, l’État peut agir comme acteur économique à part
entière grâce à des outils comme :
La création d’entreprises publiques ou de sociétés à participation publique dans des secteurs
jugés stratégiques (télécommunications, énergie, transports, etc.) ;
L’octroi de subventions ou d’aides financières aux entreprises privées pour stimuler certains
secteurs ou soutenir des zones en difficulté ;
La mise en œuvre de nationalisations, c’est-à-dire la prise de contrôle public sur certaines
entreprises privées, dans un souci de souveraineté ou de continuité du service public. Ces
actions sont encadrées par le droit public économique, qui en fixe les modalités, les limites et
les objectifs, en général au nom de l’intérêt général.
Au-delà de sa propre participation, il y a les moyens d’encadrement indirects. Ici, l’État peut
aussi imposer des règles contraignantes aux acteurs privés : Il peut réguler les prix, limiter
certaines pratiques commerciales, ou fixer des normes de qualité; il impose parfois des
obligations de service public à des entreprises privées, surtout lorsqu’elles interviennent dans
des secteurs essentiels (eau, électricité, transport public) ;
Il encadre les concentrations économiques ou les situations de monopole à travers des
mécanismes de contrôle concurrentiel.
Par ailleurs le droit public économique se particularise également par deux principes
fondamentaux : le principe de la liberté du commerce et de l’industrie qui découle du décret
d’Allarde des 2 et 17 mars 1791 « il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d’exercer
telle profession ». Ce principe a été confirmé par la loi Le Chapelier des 14 et 17 juin 1791.
Également le principe du droit de propriété consacré par la déclaration des droits de l’homme
et du citoyen qui évoque dès l’article 2 que « le droit de propriété est un droit naturel et
imprescriptible » ; et ajoute en son article 17 que :« c’est un droit inviolable et sacré ».
Cependant ces libertés peuvent être restreintes dans le but d’intérêt général notamment en
cas de protection de l’environnement l’aménagement du territoire et la lutte contre les
inégalités économiques. C’est dans ce sens que le conseil d’État français dans son arrêt Société
Million et Marais 3 novembre 1997 a affirmé que les contrats passés par l’administration
devaient respecter le droit de la concurrence, en démontrant ainsi que la logique publique ne
saurait ignorer les impératifs du marché, mais qu’elle peut les encadrer. De même la
jurisprudence Daudignac (CE, 22 juin 1951) rappelle que la liberté du commerce et de
l’industrie doit être conciliée avec la police administrative.
Sous ce rapport le droit public économique réside donc dans sa particularité à arbitrer entre
les logiques de marché parfois antagonistes sans jamais perdre de vue la finalité supérieure
qui est l’intérêt général. Ce qui en constitue un des particularismes essentiels.
II) L’interdisciplinarité du droit public économique
Historiquement, le droit public économique s’est construit au rythme des mutations
économiques et politiques de l’Etat providence à la libération des marchés. Ce cheminement
a façonné un droit marqué pour l’ouverture et à la diversité des sources. Aujourd’hui son
interdisciplinarité se manifeste à travers deux dimensions essentielles : une hybridation entre
droit public économique et droit privé (A) et une interaction entre le droit public économique
et l’économie (B).
A) Une hybridation entre droit public économique et droit privé
L’une des marques les plus nettes du droit public économique moderne est le recours massif
à des instruments juridiques issus du droit privé pour organiser la gestion et le financement
des missions de service public.
Ainsi le droit public des affaires actuellement en plein développement est le pendant du droit
privé qui régit l’entreprise et les relations financières entre personnes privées (droit des
contrats, droit des sociétés, droit pénal des affaires) ou d’exploiter directement des
infrastructures.
Dans ce contexte du droit public économique, cette hybridation fait référence à la fusion
entre les principes et règles provenant du droit public (régit l’action des autorités publiques)
et du droit privé (régit les relations entres les personnes privées, telles que les entreprises).
Cela donne lieu à des mécanismes juridiques intermédiaires qui combinent des éléments de
gestion privée tout en remplissant des missions d’intérêt général économique.
Dès lors, les autorités publiques concluent désormais des concessions ou des partenariats
public-privé (PPP).
S’agissant des concessions , l’État ou la collectivité concède à un opérateur privé l’exploitation
d’un service (routes à péage, aéroports, transports urbains) sous une licence exclusive et pour
une durée déterminée. Le concessionnaire finance, construit et entretient l’ouvrage, en
contrepartie d’une perception de recettes (péages, redevances).
Quant au Partenariat public privé plus globales, ces formules associent plusieurs phases
(conception, construction, exploitation, maintenance) et répartissent les risques entre le
secteur public et l’opérateur privé, souvent via un contrat unique. Elles permettent de lancer
des projets lourds (hôpitaux, infrastructures scolaires ou sportives) sans alourdir
immédiatement le budget de l’État. Parallèlement, le droit public économique a intégré
plusieurs notions fondamentales du droit privé.
L’opérateur économique, c’est toute entité publique ou privée qui intervient sur un marché
pour y offrir des biens ou des services. Cette définition uniformise le traitement juridique des
acteurs, qu’il s’agisse de grandes entreprises privées ou d’un ÉPIC (établissement public
industriel et commercial), de société à économie mixte, de société nationale…
A titre d’illustration les conclusions du commissaire du gouvernement Matter dans la célèbre
affaire du Bac d’Eloka TC,22 janvier 1921 nous précise que: « lorsque l’État quitte les
domaines d’ autorité et de souveraineté dont il est investi par nature, lorsqu’il se comporte
comme un simple entrepreneur, alors qu’il soit soumis au droit privé des entrepreneurs»
Matter décrit ici l’évolution économique entrain de se dérouler.
La concurrence loyale, originaire du droit de la concurrence et de la régulation privée, ce
principe s’applique désormais aux entités publiques opérant en situation de quasi-monopole
ou de privilèges exclusifs, afin d’éviter les distorsions de marché.
La liberté contractuelle, si elle demeure encadrée par l’intérêt général, elle s’est enrichie de
mécanismes de négociation, de performance et de sanctions inspirés du droit privé,
notamment dans les clauses de pénalité, de révision des tarifs ou de résiliation anticipée.
Cette hybridation juridique modifie en profondeur la relation entre l’administration et ses
cocontractants, imposant aux services publics de raisonner en termes d’objectifs de
rentabilité et de gestion de projet, tout en conservant un ultime contrôle de l’intérêt général.
B) Une interaction entre le droit public économique et l’économie
Le droit public économique repose sur des règles juridiques hybrides mêlant ses propres
règles et celles de l’économie. De nombreuses facettes de l’économie sont maîtrisées,
normées, régulées par le droit, tout comme celui-ci s’ajoute à des effets économiques induits
par l’évolution des choses. Le droit sert de soubassement en même temps qu’il offre à
l’économie un cadre objectif de déploiement.
Sans doute des considérations grammaticales entre droit public économique et l’économie
pourraient être conduites à délaisser l’appellation qui utilise l’adjectif «économique» pour
qualifier certaines règles, pour lui préférer une formulation conduisant plus simplement a
désigné le droit applicable à un objet donné en l‘occurrence les activités économiques ou les
interventions économiques. Les deux expressions ne renvoient pas exactement aux mêmes
règles même si les deux champs disciplinaires se regroupent largement. Cette proximité a été
rendue probable par l’action économique de l’Etat qui fatalement chevauche les deux
disciplines.
Ainsi dans l’univers français les approches dégagées par les auteurs pour décrire le croisement
du droit public économique à travers l’économie paressent parfois complexes et
contradictoires. En effet si pour des auteurs comme Gérard Farjat et Didier TRUCHET le droit
public économique n’ est que « la branche publique d’un droit nouveau : le droit
économique».
D’autres par contre, comme le doyen René Savy admettent pour leur part que le droit public
économique ne peut traduire que «la branche économique d’un droit ancien : le droit public
économique ».
Toutefois au-delà de cette querelle doctrinale une chose semble au moins sûre, c’est les
enjeux du débats exposent le droit public économique plus dans sa ligne de démarcation de
l’économie que son rapprochement au droit public. Reprenant une distinction utilisée par
Pierre Delvolve, il est possible d’estimer qu’alors que le droit public économique concerne
avant tout l’encadrement des actions publiques sur l’économie (c’est-à-dire, pour l’orienter),
le droit public de l’économie peut s’étendre aux actions publiques dans l’économie, ce qui
pourrait logiquement conduire à y intégrer l’ensemble des interférences entre droit public et
économie par exemple, les interférences entre la protection de l’ensemble des droits de
l’homme et les activités économiques.
Aujourd’hui le droit public économique s’appuie sur des méthodes et outils issus de
l’économie pour fonder les interventions de l’Etat. Avant tout investissement public
(construction d’un hôpital, création de routes, tarification de l’eau ), l’administration
commande des outils de marché pour mesurer les prévisions macroéconomiques ( taux de
croissance, évolution de l’emploi, inflation).
Par exemple une étude peut révéler qu’une nouvelle ligne de bus ne sera rentable que si la
fréquentation atteint un certain seuil. Cette ouverture entre droit public économique et
l’économie se décline en des volets complémentaires. Consernant les bilans coûts-avantages
et études d’impacts, le droit public économique intègre des données de l’économie pour fixer
des tarifs sociaux ou calibrés des incidences financières.
A ces bilans s’ajoutent également des études d’impact: environnement social ou territorial.
Celles-ci évaluent les effets secondaires notamment la pollution sonore et proposent des
mesures correctives.
Il est donc évident de nuancer car le droit public économique revendique tout de même un
certain particularisme. Il paraîtrait quelque peut excessif de l’ériger en une compossante
d’une supposée branche du savoir juridique. Le droit public économique transcende
certaines matières du droit mais ne saurait nourrir la prétention de constituer un corps de
règle à part entière.