Cet article est disponible en ligne à l’adresse :
[Link]
L’éthique du journaliste : liberté et vérité
par Adam MICHNIK
| Le Seuil | Pouvoirs
2001/2 - n° 97
ISSN 0152-0768 | ISBN 2-02-041961-0 | pages 109 à 127
Pour citer cet article :
— Michnik A., L’éthique du journaliste : liberté et vérité, Pouvoirs 2001/2, n° 97, p. 109-127.
Distribution électronique Cairn pour Le Seuil.
© Le Seuil. Tous droits réservés pour tous pays.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière
que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur
en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 109
ADAM MICHNIK
L’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E :
LIBERTÉ ET VÉRITÉ*
É MILE ZOLA est à l’origine de la Table des lois qui constitua le code
moral des intellectuels au XXe siècle. Écrivains, critiques ou jour-
nalistes ne pouvaient que se référer au défenseur de Dreyfus s’ils souhai-
109
taient que leur activité dépassât le cadre de la simple source de revenus.
Zola défendit trois choses : l’homme persécuté, les vérités objec-
tives, l’idée d’un État tolérant. Ainsi entendait-il protéger la bonne
réputation de sa patrie, la France. Dans son célèbre article « J’accuse ! »,
il n’hésita pas à écrire au président de la République Félix Faure :
« Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre
règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre
vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute
vérité, toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure,
l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a
pu être commis.
« Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai
promis de la dire si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas
pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice.
Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas,
dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis. »
Zola divisa la France ; dans l’opinion publique ce que l’on pensait
de l’affaire Dreyfus devint un signe de ralliement. Il y avait, d’une part,
la France du passé, conservatrice, traditionnelle, monarchique, catho-
lique, qui tournait le dos aux étrangers, et, d’autre part, la France du
futur, démocratique, laïque, républicaine, tolérante, qui prenait la
* Traduit du polonais par Maryla Laurent.
P O U V O I R S – 9 7 , 2 0 0 1
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 110
A D A M M I C H N I K
défense de Dreyfus, un officier de l’armée française, un Français d’ori-
gine juive injustement accusé d’espionnage.
Ce fut Émile Zola qui fit pencher la balance, qui fit que cette
seconde France fut victorieuse de la première. Pendant tout un siècle, à
cause de Zola, le journaliste, l’intellectuel, se sentit obligé de s’engager
d’une manière particulière dans la politique : la politique comprise
comme le souci pour le bien commun et non pas comme une lutte pour
le pouvoir. Néanmoins, la politique posée en devoir moral de celui qui
écrit eut des conséquences tant positives que négatives.
Le succès remporté par Zola dans son combat pour la justice devint
une source de courage pour ceux qui écrivent. Par ailleurs, ce succès
favorisa l’émergence d’un intellectuel défenseur des droits de l’homme,
mais aussi d’un intellectuel se posant en grand prêtre investi du pouvoir
110 de décréter ce qui est bon ou mauvais dans la vie publique. Voilà pour-
quoi, tout au long du siècle qui vient de s’achever, les intellectuels se
retrouvèrent en première ligne des combats contre les systèmes totali-
taires de tous bords, mais aussi parmi ceux qui chantaient les louanges
de ces systèmes. La fierté de l’intellectuel, inspirée par Zola, exigeait du
journaliste qu’il se prêtât exclusivement au rôle de celui qui dénonce le
mensonge, mais la vanité née de cette fierté l’entraîna souvent à sombrer
dans une fascination aveugle pour le fascisme ou le communisme, deux
idéologies qui promettaient d’éradiquer le mal de ce monde.
La démarche généreuse d’Émile Zola se trouve donc à l’origine de
ce qui fit la fierté, mais aussi la honte des intellectuels du XXe siècle. Il
convient donc de rester humble : Érasme de Rotterdam demeure l’intel-
lectuel type de l’histoire moderne. L’auteur de l’Éloge de la folie était un
provocateur qui aimait la paix, un lettré et un moraliste souvent indé-
cis qui s’impliquait dans les principaux conflits de son époque ; il res-
tait prudent et revenait souvent sur ses positions, il était peu enclin à
adopter des positions extrêmes ; il fut l’un des plus grands promoteurs
des réformes de la vie religieuse sans pour autant jamais intégrer l’Église
réformée ; bref, il était un polémiste courtois, un savant et un satiriste.
Aujourd’hui encore, le rôle historique qu’il exerça nous apparaît plein
de contradictions : devons-nous considérer Érasme comme un homme
qui voulait réformer le christianisme ou comme un homme qui voulait
l’anéantir ? Pour répondre à cette question de façon catégorique, il
nous faudrait recourir à des arguments par trop arbitraires. Presque tous
les grands intellectuels, qui participèrent plus ou moins activement à
l’histoire morale et politique de l’Europe, soulèvent des apories simi-
laires quant à leur démarche sans qu’il soit possible de donner à celles-
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 111
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
ci de réponses définitives. En outre, les conflits étaient pratiquement
inévitables entre des intellectuels par excellence comme Melanchthon et
de grands tribuns populaires comme Luther. Et, finalement, lorsque les
intellectuels voulaient devenir des meneurs populaires ou des politiciens
professionnels, les résultats auxquels ils arrivaient n’étaient guère
encourageants. Pour l’intellectuel, la place du marché avec tous ses dan-
gers reste un endroit plus approprié pour prendre la parole que la cour
du prince.
Autrement dit, intellectuel méfie-toi de la cour du prince !
Au moment de la chute du communisme, lorsque la presse libre
renaissait en Pologne, je songeais souvent à Émile Zola. Je réfléchissais
à l’expérience de ces journalistes qui firent de la presse du XXe siècle le
quatrième pouvoir de la démocratie moderne et une composante incon- 111
tournable de la vie publique, comme je réfléchissais à ceux des journa-
listes qui étaient impliqués dans la corruption sévissant au sein de
régimes se voulant eux aussi modernes et démocratiques.
Dans l’histoire polonaise, le mois de juin 1992 connut sa « Nuit des
longs dossiers », paraphrase de la « Nuit des longs couteaux » où Adolf
Hitler régla le compte de ses opposants. Par chance, en Pologne, il n’y
eut pas d’effusion de sang : le gouvernement qui venait de perdre la
majorité au Parlement accusa le président de la République, le président
du Parlement, les ministres des Affaires étrangères et des Finances ainsi
qu’un grand nombre de parlementaires, d’avoir émargé comme agents
de la Sûreté à l’époque de la dictature communiste. L’État polonais
était au seuil de l’implosion. Les médias se voyaient mis à l’épreuve.
Pour nous journalistes, il fut évident que notre responsabilité de
citoyens se trouvait engagée. Aussi est-ce presque avec un consensus
total que nous avons refusé de publier la liste des noms de ces agents
communistes supposés. Elle avait été établie par le ministre des Affaires
intérieures du gouvernement démissionnaire à partir des « dossiers »
montés par les Services spéciaux communistes. Nous étions arrivés à la
conclusion que ces documents ne pouvaient pas constituer une source
d’information crédible : ils avaient été « collectés » en secret au temps
du communisme réel par un pouvoir qui voulait l’anéantissement
moral, et parfois même physique, de ses opposants ; désormais, les
émules de ce pouvoir se proposaient de les rendre publics pour jeter le
discrédit sur l’opposition démocratique. Ce scandale fut pour moi une
première occasion de constater combien un journaliste pouvait facile-
ment devenir un instrument aux mains d’autrui. La dignité de mon
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 112
A D A M M I C H N I K
métier consistait à refuser de céder aux manipulations sournoises. Un
tel refus n’était rien d’autre qu’un souci de nature écologique pour
notre métier, il équivalait à préserver la pureté du cadre naturel des
débats publics.
Je songeai à tout cela en novembre 1995 lorsque, de la tribune du
Parlement, le ministre des Affaires intérieures accusa le Premier
ministre en exercice du crime de haute trahison au bénéfice de l’espion-
nage soviétique. Le Premier ministre était un ancien communiste, un
fonctionnaire de l’appareil du parti communiste au temps de la dictature
du prolétariat en Pologne. Le ministre avait été un membre actif de
« Solidarnosc », cela lui avait valu d’être ensuite un prisonnier politique,
un prisonnier politique courageux, et enfin l’un des chefs des structures
clandestines de l’opposition politique. Qui devais-je croire ? Le Premier
112 ministre postcommuniste en exercice qui assurait n’avoir jamais été un
espion ou bien le ministre que je connaissais depuis l’époque où dans la
clandestinité nous luttions contre la dictature. Ce scandale politique
parmi les plus spectaculaires de ces dernières années divisa les médias
d’une manière caractéristique. Les uns firent aveuglément confiance au
ministre ; les autres donnèrent foi, tout aussi aveuglément, aux dénéga-
tions du Premier ministre. Les « fuites » des Services spéciaux se mul-
tiplièrent. Les médias postcommunistes reçurent des informations
démontrant l’innocence du Premier ministre, les médias postanticom-
munistes répercutèrent des informations confirmant la véracité des
accusations du ministre. Ce scandale, dont heureusement la démocra-
tie polonaise sortit indemne, fut une grande mise à l’épreuve des jour-
nalistes polonais. Depuis cette affaire, je peux affirmer que l’un des plus
grands dangers qui guettent les médias libres est que la conviction idéo-
logique prenne le pas sur l’information intègre. Le manque de discer-
nement est lui aussi un ennemi dangereux de la presse dans la mesure où
il constitue une entrave à toute observation objective. En effet, il n’est
pas nécessaire d’être un espion pour être politiquement responsable de
contacts inadmissibles avec un résident de services secrets étrangers.
Cette affaire devint également une grande leçon de défiance à
l’égard des Services spéciaux lorsque ceux-ci s’engagent dans le combat
politique. En effet, il apparut bientôt que le Premier ministre postcom-
muniste avait été accusé de trahison alors que les documents sur lesquels
cette accusation reposait étaient loin d’être convaincants. Une autre
leçon qu’il nous fallait tirer de ce scandale était que, dans un pays
démocratique, les médias résistaient mal à la tentation d’utiliser des
informations « exclusives » qui avaient pour origine des fuites tandis
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 113
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
que les Services spéciaux ne lâchaient celles-ci que pour essayer de
manipuler l’opinion publique de l’extérieur.
LES DIX COMMANDEMENTS DU JOURNALISTE INTÈGRE
APRÈS LA CHUTE DU COMMUNISME
On me demande : de quel côté es-tu ? Qui soutiens-tu ? Gazeta
Wyborcza soutient-elle une « gauche » qui se situerait au-dessus des
partis pour s’opposer à l’obscurantisme de la « droite » ? Ou bien est-
elle favorable à une alliance avec la Coalition de 1995-1997 qui s’oppose
aux communistes et à leurs alliés ?
Gazeta Wyborcza n’a pas sa place dans ces divisions. À Gazeta nous
sommes pour une Pologne qui soit un État indépendant et souverain
avec une démocratie parlementaire et une économie de marché ; un État 113
en marche pour rejoindre les structures de la civilisation euro-atlantique
tout en restant fidèle à son identité historique. Pour nous, seule une telle
République est en mesure de s’opposer aux extrémistes de tous bords
quel que soit le nom qu’ils seraient susceptibles de se donner, fascisme
« noir » ou « rouge », bolchevisme « rouge » ou « blanc ».
À cause de cela, nous refusons de nous aligner d’emblée sur un parti
politique quel qu’il soit. En revanche, nous sommes toujours prêts à
soutenir celui qui se met au service concret de la démocratie polonaise.
En tant que Gazeta nous voulons participer à la vie de la démocratie
polonaise, être l’une des institutions de celle-ci. C’est ainsi que nous
concevons notre rôle dans la vie publique. À cette fin, nous voulons
nous conformer à des principes que je formulerai comme les dix com-
mandements professionnels et éthiques de notre métier.
1. Dieu prononça alors ces paroles : « Tu n’auras pas d’autres dieux
que Moi. Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce
qui est dans les cieux là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux en
dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces images ni ne les
serviras. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux qui punit
les fils jusqu’à la troisième ou la quatrième génération pour la faute de
leurs pères » (Ex 20,2-5).
Le dieu qui nous fit sortir de la maison de l’esclavage porte deux
noms : Liberté et Vérité. Nous devons nous soumettre inconditionnel-
lement à ce dieu. C’est un dieu jaloux, il exige une loyauté absolue. Si
nous nous prosternons devant d’autres divinités tels l’État, la nation, la
famille, la sécurité publique, au mépris de la liberté et de la vérité, nous
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 114
A D A M M I C H N I K
serons punis. Nous perdrons notre crédibilité ; or, sans elle, exercer
notre métier devient impossible.
Que signifient pour nous les notions globales de Liberté et de
Vérité ?
Par Liberté, il faut entendre « liberté pour tous » ; pas juste pour
nous, mais aussi pour nos adversaires, pour toutes les personnes qui
pensent différemment. Cette « liberté pour tous », nous devons la
défendre, car c’est elle qui donne un sens au métier de journaliste et à la
vocation de celui-ci.
Notre liberté ne se voit limitée que par la Vérité. Cela veut dire que
nous pouvons publier tout ce que nous écrivons, mais que nous n’avons
pas le droit de mentir. Le mensonge journalistique n’est pas simplement
un péché à l’encontre de nos principes professionnels, il est un sacrilège
114 contre notre dieu. Le mensonge mène à l’assujettissement, seule la vérité
est libératrice.
Cela ne veut pas dire pour autant que nous pouvons nous considé-
rer comme les dépositaires de la Vérité unique et définitive ou que, au
nom de cette Vérité, il nous est permis de bâillonner les autres. Nous
n’avons pas le droit de mentir, pas même lorsque le mensonge pourrait
faciliter notre vie ou celle de nos amis.
Autrement dit, mentir c’est pisser contre le vent !
2. « Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu à faux car
le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui prononcera Son nom à
faux » (Dt 5,11).
Liberté et Vérité, avons-nous dit. Ces deux valeurs sont la référence
de notre acte de foi fondamental comme des devoirs que nous nous
imposons. Elles ne doivent pourtant pas justifier chez nous quelque sen-
timent de supériorité qui nous autoriserait à interdire toute prise de
parole à autrui. Vérité et Liberté sont des mots importants et précieux.
Il convient de s’en servir avec circonspection et sérieux, utilisés à tout
propos, ils finissent par être d’une grande banalité et leur portée s’en
trouve diminuée.
Nous observons en permanence combien des termes, au sens initial
grave, sont galvaudés. Ainsi en est-il par exemple en Pologne de « Dieu-
Honneur-Patrie » devenu un slogan qui sert à tel parti politique lors des
élections, aux grévistes qui réclament une augmentation de salaire
comme aux agriculteurs qui bloquent les routes pour revendiquer un
allégement de leurs impôts. L’usage abusif de pareils mots, historique-
ment signifiants, déprécie ceux-ci, les ridiculise, insulte les valeurs dont
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 115
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
ils témoignent. Lorsque nous les entendons utilisés comme fer de lance
des joutes politiques lors des luttes électorales ou des harcèlements
politiques, nous ressentons d’une manière presque physique que « la
langue ment à la voix tandis que la voix ment aux pensées ». Nous
mesurons alors également la déperdition de sens que subit notre voca-
bulaire. Le corollaire en est que notre langue cesse d’être un moyen de
communication entre les hommes pour devenir un moyen de chantage,
un bâillon, un bâton servant à fustiger ceux qui pensent différemment.
Lorsque la servilité peut être nommée courage, le conformisme sagesse,
le fanatisme fidélité aux principes, la tolérance nihilisme moral, la parole
devient alors un instrument servant à falsifier la réalité. Ainsi naît la nov-
langue. Utiliser cette langue de bois équivaut à payer avec de la fausse
monnaie. Nous n’avons pas le droit de faire cela.
Autrement dit, ne prends pas des vessies pour des lanternes ! 115
3. « Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours
tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est un
sabbat pour le Seigneur ton Dieu. Tu n’y feras aucun ouvrage. Ce jour-
là, tu ne dois effectuer aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton
esclave, ni ton bétail, ni l’étranger qui habite chez toi. Le Seigneur a fait
le ciel, la terre, les mers, en six jours ; au septième, il se reposa. C’est pour-
quoi le Seigneur a béni le septième jour qu’il déclara saint » (Ex 20, 8-10).
Ton travail est une course sans fin dans la hâte et le bruit. Tu sais que
le journal doit être en vente au matin, tu es pris par l’information, tu dois
rédiger un commentaire, un article, choisir les photographies, veiller à
ce que tout cela s’inscrive correctement dans les colonnes. Tu le fais au
pas de course, dans une tension extrême, mais souvent avec routine
aussi, mécaniquement. Le sens de ton travail t’échappe fréquemment, tu
oublies l’utilité de toute l’activité que tu déploies. Sert-elle une cause
supérieure ? S’inscrit-elle dans quelque visée plus vaste ? Dans ton jour-
nal, décris-tu le monde avec sincérité et honnêteté, lui rends-tu justice ?
Il te faut te souvenir du jour du sabbat. Ce jour-là tu auras le temps
de réfléchir. Prends de la distance avec toi-même et avec le monde.
Libère-toi des contingences et réfléchis à ce qui est essentiel. Pense que
si tous nous sommes pécheurs, il convient d’avoir plus de retenue en
tirant sur les pécheurs. Dis-toi que les arguments de tes adversaires méri-
tent peut-être de se voir accorder quelque crédit. Ils expriment peut-être
des raisons, des émotions et des intérêts que tu ne comprends pas.
Une chose encore ! Prends quelque distance avec ta pratique pro-
fessionnelle. Tu n’es pas juste un journaliste, tu es également l’enfant de
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 116
A D A M M I C H N I K
tes parents, le père de tes enfants, l’ami de tes amis, le voisin de tes voi-
sins. Jette un autre regard sur le monde – par le bas, le haut, de côté – un
regard différent. Regarde-toi ensuite, intéresse-toi à tes propres préjugés,
à tes phobies, aux schémas superficiels auxquels tu adhères, à tes conflits
secrets. Si tu ne le fais pas, tu ne parviendras pas à faire un examen de
conscience honnête. Or, un tel examen de conscience est nécessaire.
Autrement dit, ne sois pas épris de toi-même… avec réciprocité !
4. « Honore ton père et ta mère afin d’avoir longue vie sur la terre
que le Seigneur ton Dieu te donne » (Ex 20,12).
Respecte ton héritage. Tu n’œuvres pas sur une terre vierge ou
infertile. D’autres y ont travaillé avant toi et tu es leur héritier, leur des-
cendant, leur élève, leur continuateur, leur contestataire.
116 Cela ne signifie pas que tu ne dois avoir aucun sens critique, mais
cela t’oblige au respect et à la connaissance du sujet. Telle est la condi-
tion nécessaire pour juger avec intégrité l’histoire de ta nation, de ta
ville, de ton milieu, de ta famille. Comment était cette histoire ? Noble
et roublarde, conciliante et révolutionnaire, héroïque et banale, ortho-
doxe et hérétique, tragique et pleine d’espoir, avec des conspirateurs et
des collaborateurs. Tu élabores ta propre tradition à partir de cet héri-
tage, tu choisis des éléments particuliers, une suite de personnages,
d’idées, d’actions dont tu veux être le continuateur. Mais tu dois pour-
tant tenir compte de la globalité de ton héritage ; il ne t’est pas permis
de la nier, d’en oublier tous les intervenants, leurs idées et leurs actions,
si tu ne veux pas devenir la victime d’une idéalisation de toi-même par
toi-même. Tes adversaires polonais, russes, allemands, ukrainiens ou
juifs, sont dans le même cas que toi, eux aussi se doivent de respecter
leurs pères. Essaie de les comprendre.
L’idéalisation de soi est le meilleur moyen de se berner soi-même,
de s’abrutir. Elle conduit à un manque total de tolérance idéologique,
ethnique ou religieuse. La mémoire et le respect des mères et des pères,
les nôtres comme ceux des autres, de leur foi, de leurs amours et de leurs
espoirs, demeure le fondement de la communauté humaine. Lorsqu’il
en est autrement, la pensée humaine se voit prise au piège du mensonge,
de l’amour narcissique ou d’une amnésie qui assimile le passé à un
texte, à un système de signes qui ne mérite aucune appréciation morale.
Quel sens pareille approche accorde-t-elle dès lors à ta vie, à ton travail ?
Czeslaw Milosz évoque un monde où rien n’existe vraiment et où rien
n’est vrai, rien n’est définitif, rien n’est digne d’amour ou de colère :
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 117
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
Dans la quasi-vérité
Et le quasi-art
Et le quasi-droit.
Sous le quasi-ciel
Sur la quasi-terre
Les quasi-innocents
Les quasi-bafoués.
Autrement dit, veille à ce qu’un jour on ne te dise : il a oublié d’où
il vient !
5. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Cela veut dire que tu dois t’aimer. Tu dois respecter ta propre
dignité, veiller sur elle, y prendre garde. Que signifie « veiller à sa 117
propre dignité » ? Cela signifie, je pense, veiller à sa propre conscience,
se poser des questions difficiles et y répondre honnêtement. Cela sup-
pose également que l’on se considère comme un sujet et non pas comme
un objet, que l’on mesure la responsabilité que l’on a envers son pro-
chain. Ce prochain peut être un étranger venu d’un autre lignage, d’une
autre nation. Et pourtant, il convient de le traiter comme s’il était un
autre toi-même.
En d’autres termes, cela implique que tu dois rejeter tout nationa-
lisme. Orwell écrivait : « Par nationalisme, j’entends avant tout la
possibilité de classer les hommes, des groupes entiers de millions ou
de dizaines de millions d’hommes, comme des insectes, en leur attri-
buant avec certitude l’étiquette « bon » ou « mauvais ». Il y a en outre
cet usage qui veut que tu t’identifies à une nation donnée ou à un
groupe quelconque que tu places au-dessus du bien ou du mal et tu
considères que ton devoir primordial est de soutenir ses intérêts. Il ne
faut pas confondre nationalisme et patriotisme […] Par nature, le
patriotisme a un caractère défensif tant d’un point de vue militaire que
culturel. Le nationalisme, en revanche, est indissociable d’un désir de
puissance. Le but constant de tout nationaliste est de conquérir plus
de pouvoir et plus de prestige, non pas tant pour lui-même que pour
sa nation ou pour tout autre groupe qu’il aura choisi pour y fondre sa
personnalité. »
George Orwell était intelligent. Le père Janusz Pasierb l’était non
moins lorsque, en parlant de l’amour du prochain, il expliquait à ce
dernier : « C’est bien que tu sois », avant d’ajouter : « C’est bien que tu
sois différent. »
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 118
A D A M M I C H N I K
Parce que notre prochain est différent de nous, il est un autre. Il a
une biographie, une nationalité, une religion différentes. À maintes
reprises, sa biographie fut source de conflit avec la tienne. Et pourtant
tu te dois de l’aimer comme toi-même. Cela signifie que tu dois respecter
son droit à la différence, à une autre culture, à une autre mémoire. Même
s’il est ton ennemi. Autrement dit, ne généralise pas, mais instaure une
distinction entre le péché et le pécheur. Il te faut combattre le péché de
toutes tes forces, mais essaie de comprendre le pécheur, efforce-toi de
voir dans ton adversaire un partenaire avec lequel il te sera possible de
t’entendre et non pas un ennemi qu’il te faut anéantir.
Si tu en veux aux autres parce qu’ils recourent à cette arme qu’est la
haine, repousse d’abord cette arme toi-même.
Autrement dit : ne réponds pas à celui qui te critique qu’il sent
118 mauvais.
6. « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20,13).
Tu peux tuer par la parole. La parole peut porter la mort. La parole
c’est plus que du sang, rappelait Victor Klemperer. Le charme empoi-
sonné du travail des journalistes y souscrit. Mais la parole peut égale-
ment être source de bien : elle peut priver le totalitarisme de ses envoû-
tements, elle peut enseigner la tolérance, elle peut témoigner de la vérité
et de la liberté. La parole se laisse observer, les auteurs classiques du jour-
nalisme polonais tels Michal Glowinski et Stanislaw Baranczak, Jakub
Karpinski et Teresa Bogucka, s’y exerçaient. Ils furent parmi les premiers
à effectuer des analyses pertinentes de la langue de bois, de la langue des
assassins de la parole, de la langue de haine. Un dominicain français
disait : « Si la haine s’empare de ton cœur et le dirige, fais silence, sauve-
toi, disparais, agis comme si tu n’étais pas là ; ou accepte à temps de faire
abnégation de tout ce qui t’est cher et, avant tout, de ton honneur. »
Il faut comprendre : lutte avec ta plume, mais bats-toi honnêtement,
sans haine. Ne frappe pas celui qui est à terre. Ne porte pas un seul coup
inutile. Ne pense pas que tu possèdes la recette du « je suis juste ». Ne
t’imagine pas non plus que tu es « le bras de Dieu » lorsque tu portes un
coup mortel à ton adversaire. Mortel veut dire qui blesse, qui frappe au
bas ventre, qui anéantit. Lorsque tu accuses quelqu’un de manquer de
patriotisme, d’être corrompu, d’avoir trahi, dis-toi toujours que tu es en
train de le tuer. La vérité finira par voir le jour et si tu l’as accusé à tort,
alors tu auras à répondre de ton ignominie. Même si ce n’est que devant
ta propre conscience.
Autrement dit : ne fais pas à autrui ce qui t’est désagréable !
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 119
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
7. « Tu ne commettras pas l’adultère » (Ex 20,14).
Sois fidèle ne serait-ce qu’à ces rares principes que tu considères
comme précieux, et à ces rares personnes auxquelles tu te dois d’être
loyal. Ne sois pas un homme dont on peut louer les services. Ne pros-
titue pas ton métier pour avoir du pouvoir, de l’argent, pour avoir la
paix. Sois fidèle, car ta liberté n’existe qu’à cette condition et tu ne peux
être fidèle que si tu es libre. Qui plus est, être capable de fidélité, que ce
soit à l’égard de principes, de valeurs ou de personnes, est une preuve
de notre capacité à rester libres. La trahison et la haine sont les signes
extérieurs d’un vide intérieur annonciateur de capitulation et de dépen-
dance. Il n’y a rien de plus abject que la trahison.
Autrement dit, ne te pare pas de trop belles plumes !
119
8. « Tu ne commettras pas de vol » (Ex 20,15).
Telle est l’injonction de la grande éthique professionnelle. Rien
n’est plus compromettant pour un journaliste que le vol du travail
d’autrui, le plagiat. Le plagiat n’est pas seulement un coup porté à
l’autre, il est une agression contre l’esprit universel de justice et de pro-
bité. Il est un acte qui autorise la corruption de la vie publique, la mal-
honnêteté instituée en règle. Plagier équivaut à annihiler l’éthique jour-
nalistique, à autoriser la forfaiture. Qu’est-ce que la médisance sinon le
vol de la bonne réputation d’autrui ? Qu’est-ce que le mensonge sinon
le vol du sentiment que l’on peut vivre dans la vérité ? Généralisons : le
vol est un moyen de posséder le bien d’autrui d’une façon malhonnête,
mais tout ne s’achète pas avec de l’argent volé. Il est possible d’obtenir
la soumission d’autrui, mais il est impossible de gagner son respect. La
manipulation de la vérité, la tromperie sont autant de signes particuliers
du vol et de la corruption dans le métier de journaliste. Nous lisons de
grands mots tels Dieu-Honneur-Patrie, mais sous la plume d’un jour-
naliste corrompu, c’est comme s’ils avaient été volés pour se voir privés
de leur sens premier. Les valeurs transformées en slogans dépérissent.
Tadeusz Zychiewicz, le plus grand écrivain religieux polonais, réflé-
chissait aux vols de notre siècle, à l’imposante et subtile astuce des vols
matériels et non matériels de notre siècle. Il écrivait : « Il est des dizaines
de choses qui restent bonnes comme la paix et la sérénité du cœur
humain, la normalité d’une conscience réfléchie et sage, la joie, la vérité,
le discernement, la justice, la discipline de l’imagination, les réflexes
sains, le courage de réagir. Le monde est pourtant victime du bruit. Si
nous réussissions à nous y aménager une heure de silence paisible, nous
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 120
A D A M M I C H N I K
nous sentirions tous honteusement volés. Mais les voleurs sont insai-
sissables ou immatériels ou protégés par des remparts de slogans, de
convenances, d’habitudes, de modes, d’autorités, de terreur littéraire ou
cinématographique, autant de centaines de divinités intouchables. »
Le journaliste se doit de se dire : je ne vole pas.
Autrement dit, ne triche pas plus que nécessaire !
9. « Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain »
(Ex 20,16).
Le conflit fait partie de la réalité normale d’une société et d’un État
démocratiques. C’est pourquoi le style, la langue, le fair play dans les-
quels ce conflit s’exprime sont si importants. C’est dans une large
mesure nous, les professionnels du journalisme, qui sommes respon-
120 sables de ce style. Il est donc important de prendre conscience une nou-
velle fois de quelques évidences.
L’obligation de rejeter le mensonge (« le faux témoignage ») ne
signifie pas que tu dois être un parangon de vérité. Toute vérité ne doit
pas nécessairement être proclamée immédiatement, chaque jour, quel
que soit le prétexte. Adam Mickiewicz n’écrivait-il pas :
Il est des vérités que le sage dit à tous les hommes,
Il en est qu’il murmure à sa nation,
Il en est qu’il confie aux amis de son foyer
Il en est qu’il ne peut dévoiler à personne.
Quelles sont ces vérités impossibles à dire ? Ce sont des vérités qui
concernent les secrets les plus intimes de la conscience, des vérités
confiées au confessionnal, accessibles à Dieu et au confesseur et non pas
à un public de lecteurs ; il est des vérités sur l’intimité des personnes qui
dévoilées au grand jour laissent d’horribles meurtrissures. Par ailleurs,
ne dévoiler qu’une part de vérité sur autrui peut constituer un mensonge
particulièrement perfide. C’est comme si l’on écrivait la biographie de
saint Paul du temps où, serviteur de César, il persécutait les chrétiens ;
ou la biographie de Jacek Soplica1 en oubliant ce qu’il fit en devenant le
père Robak ; ou la biographie de Kmicic2 en omettant sa rupture avec
Radziwill et sa participation à la défense de Czestochowa.
1. Personnage créé par Adam Mickiewicz dans Messire Thaddée. (NdT)
2. Personnage créé par Henryk Sienkiewicz dans Le Déluge. (NdT)
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 121
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
Une dimension fondamentale de notre mentalité professionnelle et
humaine doit consister à porter un témoignage authentique sur notre
prochain, surtout s’il est un adversaire. Le philosophe espagnol
Fernando Savater écrivait : « Le principe au nom duquel nous avons
tous le droit d’être traités à l’identique indépendamment de notre sexe,
de la couleur de notre peau, de nos opinions, de nos goûts, s’appelle la
dignité […] tout être humain a sa dignité et non pas un prix ; ce qui veut
dire que cette dignité ne peut pas se voir remplacée ou bafouée au béné-
fice d’un autre individu. »
Un faux témoignage porté à autrui est toujours un signe de faiblesse,
de manque de foi dans nos propres arguments : celui qui craint
d’affronter la vérité et la liberté recourt aux falsifications. Si la liberté est
une conséquence de la vérité, la violence est une conséquence de la fal-
sification. Les insultes sont un signe de violence ; là où il devrait y avoir 121
une confrontation de points de vue, la censure empêche un libre
échange d’opinions. Un faux témoignage a sa logique assassine, il nous
éloigne du débat démocratique et mène à une guerre civile froide ; il
transforme un partenaire en adversaire, un adversaire en ennemi mor-
tel. La langue du faux témoignage est un moyen de déshumaniser
l’adversaire : si tu es contre la criminalisation de l’avortement, tu
deviens l’égal des criminels d’Auschwitz ou du Goulag ; si tu es pour la
séparation de l’Église et de l’État, tu deviens l’ennemi de Dieu, du bien
et des vérités évangéliques ; si tu refuses la discrimination des hommes
qui ont des biographies différentes, tu deviens un ennemi de ta nation,
un complice du crime. Ce faux témoignage peut faire du mal à la vic-
time, la blesser ou la tuer, mais le faussaire ne s’en tire pas à bon compte,
il en est pour le moins égratigné. L’Ecclésiaste dit : « Qu’on ne t’appelle
pas calomniateur, ne te laisse pas piéger par ta langue, qu’elle ne te
plonge pas dans la honte. Pour un voleur, il n’y a que honte et regrets
et pour un homme à la langue double vient la pire des condamnations
et le calomniateur recevra la haine et l’inimitié et la honte. »
Le faux témoignage est un péché contre le prochain et un blasphème
envers Dieu ; il est aussi un péché majeur contre les règles de notre pro-
fession de journaliste.
Autrement dit, évite de noircir le tableau !
10. « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne
convoiteras pas la femme de ton prochain » (Ex 20,17).
Tu ne convoiteras aucune chose, ni le respect, ni la popularité, ni la
reconnaissance générale. Si tu as de l’ambition, réalise-la par ton propre
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 122
A D A M M I C H N I K
travail, ton talent, ton courage et non pas en détruisant ton prochain.
L’ambition est une merveilleuse qualité, elle nous enrichit, mais envier
le respect qu’un autre que nous s’est acquis nous mène à notre perte,
suscite en nous frustration, colère, mesquinerie. La convoitise rend
idiot et abject : elle tue la noblesse d’âme et la capacité à ressentir des
sentiments positifs. Tadeusz Zychiewicz rappelle : « Un décompte
méticuleux des péchés qui découlent de la convoitise nous est livré
dans l’Ancien Testament : fausser les poids et les mesures, tirer des
profits matériels à tout prix et en toute situation, rançonner, sou-
doyer, refuser de payer ce qui est dû, réduire une juste récompense,
enfreindre la loi, faire violence, utiliser le pouvoir abusivement, mentir,
rabaisser son prochain, bafouer la justice, sombrer dans la vanité, semer
la haine… »
122 Convoiter le bien d’autrui mène à la couardise, à la flatterie des puis-
sants et au mépris des faibles, à se rallier aux foules pour persécuter
l’homme solitaire. Autrement dit, la convoitise porte atteinte aux
canons de la simple honnêteté professionnelle, de la simple loyauté
envers les autres. Fernando Savater note : « Que veut dire traiter
quelqu’un comme une personne humaine ? C’est essayer de se mettre
à sa place. Considérer une personne comme notre prochain veut avant
tout dire essayer de la comprendre de l’intérieur, adopter un instant son
point de vue […] chaque fois que nous parlons avec quelqu’un, nous cir-
conscrivons un secteur où le “je” deviendra “tu” et réciproquement. Si
nous ne partons pas du principe qu’il existe quelque chose qui nous rend
fondamentalement égaux (la possibilité d’être pour l’autre ce que lui est
pour moi), l’échange de la moindre parole devient impossible. […] Se
mettre à la place de l’autre est une sorte de préliminaire à toute com-
munication symbolique avec lui : il s’agit de prendre en ligne de compte
ses vérités. Et lorsque les vérités sont absentes, il faut comprendre les
raisons de ses actes. C’est une chose à laquelle tout homme a droit,
serait-il le pire de tous : il a droit, un droit humain, à ce que quelqu’un
tente de se mettre à sa place pour comprendre ses actes et ses senti-
ments. » Même si la finalité doit en être une condamnation au nom des
lois reconnues par la société. Les individus qui ne respectent pas cela,
qui réalisent leurs désirs et leurs ambitions comme si tous les autres
hommes n’étaient que des objets inertes entre leurs mains, les êtres
dont Savater dit qu’ils n’ont pas fait le moindre effort pour se mettre à
la place d’autrui, pour relativiser leur propre intérêt et prendre en consi-
dération celui d’autrui, courent à une triste fin, inévitable pour ces
cyniques qui ne croient qu’à l’argent et à la force.
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 123
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
Autrement dit, comme écrivait Jakub Teodor Trembecki (1643-
1719) : Nul ne faisait plus confiance à son épouse qu’Adam, il ne la
trompa pas.
11. « Ne mélange pas les genres. »
Ce onzième commandement que j’ajoute, je l’ai souvent entendu chez
des individus qui avaient un goût (pas nécessairement immodéré) pour
l’alcool. Ils disaient : ne mélange pas. Ne mélange pas le vin à la vodka,
le cognac à la bière, la slivovits au champagne. Ne mélange pas, car cela
donne une gueule de bois terrible. La confusion et le mal de crâne.
Je me suis efforcé de ne pas mélanger les genres. Le journalisme n’est
ni la politique, ni la pastorale, ni la vente des fleurs, ni l’enseignement
universitaire, ni la rédaction d’un Bottin, ni un match de football. Et
pourtant, le journalisme entre pour une toute petite part dans chacune 123
de ces activités. Chaque secteur de la vie possède sa propre spécificité,
ses propres règles du jeu, son propre code moral. Le politicien ne doit
pas jouer au curé, le journaliste au politicien ; l’homme d’affaires
s’inquiète des bénéfices, le journaliste se préoccupe de la vérité et de la
liberté. L’honnêteté est une obligation pour tous, mais elle se conforme
à des modèles, des règles, des mesures et des poids différents. C’est
comme quand il y a « faute » dans un sport d’équipe, ce que l’on entend
par là diffère selon que l’on joue au basket, au volley ou au football.
La corruption peut atteindre tous les domaines de la vie publique.
Certains politiciens s’enrichissent là où ils ne le devraient pas, certains
religieux sèment la haine, certains hommes d’affaires volent et jonglent
avec les dessous de table. Certains journalistes corrompus font de la
propagande et non pas de l’information, de la pseudo-publicité au lieu
de descriptions honnêtes, du harcèlement à grand bruit au lieu de polé-
miques raisonnées. Suis-je donc naïf en rédigeant ces vœux pieux à
mon usage comme à celui de mes confrères journalistes ? Sans doute.
Mais me départir de cette naïveté m’obligerait à changer de métier.
Quel autre choisirais-je ? Je ne le sais pas encore. En octobre dernier,
le jury de Stockholm annonça que le prix Nobel de littérature était
décerné à l’écrivain chinois Gao Xingjian. Des coups de fil furent pas-
sés à tous les journaux chinois pour avoir des commentaires. Il n’y eut
pas de commentaires. Un critique littéraire chinois connu déclara sans
ambages qu’il n’en ferait aucun car il n’avait pas encore reçu de
consignes. Je me suis immédiatement souvenu des réactions soviétiques
par le passé, au moment du prix Nobel de Boris Pasternak, d’Alexandre
Soljenitsyne ou d’Andreï Sakharov. Je me suis souvenu des réactions de
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 124
A D A M M I C H N I K
la presse polonaise à la nouvelle de l’élection du cardinal Wojtyla au
siège pontifical ou au prix Nobel de Lech Walesa. Dans les systèmes
totalitaires, répétons cette banalité, les médias ne sont pas au service de
l’information mais doivent modeler consciemment l’opinion publique.
La logique totalitaire autorise à passer sous silence jusqu’au fait que
l’homme a marché sur la lune !
J’ai été formé dans un système totalitaire de mensonge préconisé par
l’administration et de censure préventive. Comme tant d’autres, j’étais
avide de liberté, j’en rêvais comme un affamé rêve d’une miche de pain.
Désormais, depuis douze ans, je suis le rédacteur en chef d’un quotidien
totalement indépendant et libre de toute censure. Je sais ce que l’on res-
sent lorsque la liberté manque cruellement et je connais la joie de la
liberté retrouvée. Il n’en demeure pas moins qu’il me fut impossible de
124 lire la presse américaine sans ressentir du dégoût au moment de l’affaire
Monika Levinsky. Je pense que ce scandale a mis sous le feu des pro-
jecteurs les paradoxes attenant à la liberté. En l’occurrence, la liberté
sans restriction avait tourné à l’impudence absolue.
Un pouvoir totalitaire part du principe que l’esprit humain est com-
plètement malléable. La foi totalitaire repose sur la conviction qu’un
homme nouveau peut être formé : l’homo sovieticus. À l’époque de la
pression totalitaire la plus forte, lorsque les esprits humains étaient
aliénés sans réserve, les colonnes vertébrales morales brisées, le projet
pouvait sembler réaliste. Les analyses perspicaces du génial George
Orwell ou celles de Czeslaw Milosz dans La Pensée captive nous ont
laissé des traces de la résistance dramatique qui fut livrée à cette entre-
prise. Par la suite, la terreur déclinant, le bon sens revint peu à peu. La
censure continua à limiter la connaissance sur ce qui se passait dans le
monde, mais l’idéologie totalitaire perdit de son agressivité. Les écri-
vains et les journalistes se mirent à se jouer de la censure. Ils apprirent
un code langagier particulier qui leur permit de communiquer avec
leurs lecteurs. À l’époque stalinienne, un célèbre adage disait : « Ne
réfléchis pas. Si tu as réfléchi, ne le dis pas. Si tu l’as dit, ne l’écris pas.
Si tu l’as écrit, ne signe pas. Si tu as déjà signé, ne t’étonne de rien. » À
partir de 1956, les règles du journalisme changèrent, elles devinrent :
« Écris de telle manière que le censeur ne puisse pas réagir, mais que le
lecteur te comprenne. » Celui qui ne connaît pas ce code langagier ne
peut comprendre ni les livres ni les essais qui ont été écrits pendant toute
une époque. Les écrivains qui voulaient décrire la cruauté du commu-
nisme recouraient à des sujets historiques. Ils parlaient d’Ivan le Terrible
et de Pierre le Grand, de l’Inquisition, du dilemme moral des dictateurs.
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 125
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
Et pourtant ce langage codé, ironique, arme classique des hommes pri-
vés de liberté, avait ses limites. Je me souviens très bien de la manière
dont naquirent les premières revues clandestines hors censure.
Lorsqu’un auteur décidait de passer dans le cercle magique des presses
parallèles et apportait un article à l’une ou l’autre des rédactions, nous
savions d’emblée qu’il faudrait supprimer les deux premières pages de
son texte car elles seraient une sorte d’expulsion du bâillon symbolique
qu’il portait jusque-là. Les auteurs se sentaient obligés de commencer
par annoncer au monde ce qu’ils pensaient du communisme en Union
soviétique et de la censure. Ces pensées n’étaient plus très originales,
qu’y pouvait-il avoir d’original à constater pour la énième fois que la
dictature communiste n’apportait rien de bien ? Dans ces revues clan-
destines nous apprenions la langue des hommes libres. C’était un
apprentissage très précieux. D’une part, nous écrivions ce que nous pen- 125
sions, d’autre part, nous nous devions d’être particulièrement prudents
lorsque nous répercutions des informations impossibles à vérifier et ce
d’autant plus que la crédibilité de nos textes était notre seule arme. Nous
étions sous la surveillance vigilante de la police politique qui voulait
nous compromettre et nous ridiculiser à tout prix. La Sûreté polonaise
s’intéressait aux aspects les plus intimes de notre vie. Nos mœurs, notre
vie personnelle, notre état de santé étaient surveillés et disséqués. La
conséquence en fut que mes camarades et moi ressentons désormais un
vrai dégoût pour toute utilisation de moyens similaires dans la lutte
politique, des moyens qui n’hésitent pas à s’ingérer dans les couches les
plus intimes de l’existence. Comment s’étonner de ma consternation
lorsque le président de la plus puissante démocratie du monde se vit
contraint de répondre publiquement à des questions des plus person-
nelles ? À maintes reprises, il m’a été demandé ce que je ferais si j’avais
sur mon bureau des informations sur des faits intimes concernant notre
président ou notre Premier ministre. J’ai toujours répondu : « Je met-
trais mon informateur à la porte et son papier à la poubelle. »
La liberté de la presse est une chose merveilleuse. Thomas Jefferson
déclara carrément que s’il avait le choix entre les institutions de l’État
et la presse libre, il choisirait la presse libre. Chaque liberté a pourtant
ses limites culturelles. Si celles-ci n’existent pas, cette liberté fait penser
à un homme en état d’apesanteur. La loi de la pesanteur veut que les
hommes deviennent plus prévisibles qu’ils ne le seraient en état d’ape-
santeur. Les médias doivent également avoir leur loi de la pesanteur
sinon, au lieu du libre débat tellement utile à la démocratie, le chaos et
la cacophonie, le brouhaha des mensonges et des insultes réciproques,
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 126
A D A M M I C H N I K
s’installent. Les relations entre les institutions de l’État et les médias res-
teront toujours compliquées et tendues. Les médias veulent un État
transparent, l’État se protège des médias de diverses manières. Les
médias voudraient une pleine indépendance qui leur garantirait une
sécurité matérielle. Mais les médias financés par le budget de l’État
seront toujours dépendants de cet État, leur sponsor. L’indépendance de
la presse par rapport aux institutions de l’État est une condition de sa
liberté. Une condition nécessaire, mais pas suffisante. Les médias
dépendent toujours de la publicité. Les institutions de l’État peuvent
soutenir la presse qui leur est favorable par des moyens indirects, en fai-
sant passer leurs annonces dans la presse qui a leurs faveurs. Les médias
traitent souvent les institutions de l’État en ennemi qu’il faut démasquer.
Les institutions de l’État se protègent en provoquant des « fuites » dont
126 les nouvelles sont fausses. Il arrive également que la police politique
s’efforce d’avoir ses agents parmi les journalistes, grâce à ces derniers
elle manipule les médias. La corruption et la manipulation existent dans
les institutions de l’État comme dans les médias, c’est pourquoi le plu-
ralisme des journaux, des stations radios et des chaînes de télévision est
indispensable pour le bon fonctionnement de la démocratie. Par expé-
rience, je sais que mes amis sur les bancs ministériels sont plus dange-
reux pour moi que mes ennemis politiques au gouvernement. Il m’est
possible de me protéger d’un ennemi, mais comment le faire d’un ami
qui téléphone pour me dire cordialement : « Ne fais pas passer ce texte,
il nous ferait beaucoup de mal. »
Dès le départ, il était clair que Gazeta Wyborcza – premier journal
publié en Pologne par l’opposition démocratique, par des hommes qui
venaient des revues éditées par les presses parallèles, d’autres qui appar-
tenaient aux structures clandestines de Solidarnosc, d’autres encore
qui sortaient de prison – ne pouvait pas être l’organe de presse de
Solidarnosc. Qu’est-ce que l’organe de presse d’un mouvement poli-
tique ? C’est un instrument entre les mains de la direction de ce mou-
vement. De ce fait, la direction réelle de la rédaction se trouve hors du
journal qui dès lors n’est plus ni une composante de la communauté des
citoyens, ni une composante incontournable de la démocratie. Nous
avions nos sympathies politiques que nous ne cherchions pas à cacher,
mais nous savions aussi que la logique qui prévaut à la rédaction d’un
journal est tout à fait différente de la logique avec laquelle un parti poli-
tique est dirigé. Nous savions donc que Gazeta était quelque chose que
les gens achèteraient. En tant que bien de consommation, nous devions
la rendre attractive pour que le public la préfère aux journaux de nos
BAT-Pouvoirs 97 17/06/08 16:56 Page 127
L ’ É T H I Q U E D U J O U R N A L I S T E : L I B E R T É E T V É R I T É
concurrents. Nous savions que nous ne pouvions pas compter sur une
aide financière extérieure, aussi devions-nous dès le départ créer notre
propre plan d’affaires qui allait nous permettre d’exister sur le marché.
Parallèlement, nous savions que Gazeta était un produit spécifique qui
diffusait des informations et des idées. Nous savions donc que l’éthique
de notre business devait être différente de celle d’un producteur de
lacets, aussi y adjoignîmes-nous un esprit charismatique particulier.
Nous décidâmes que nous deviendrions les missionnaires de la liberté
et de la vérité. Nous nous jurâmes également que ceux qui n’avaient pas
la parole jusque-là, qui étaient privés de tout droit à la parole, pourraient
publier dans nos colonnes.
Afin de rester fidèles à cette mission, nous nous sommes imposé des
limites pour bénéficier de cette loi de la pesanteur qui avait fait défaut
à certains journaux américains lors du scandale suscité par les relations 127
entre Bill Clinton et Monika Levinsky. Cela consistait à montrer du fair
play dans la lutte politique. Dans notre cas, cela équivalait à traiter nos
adversaires comme nous souhaitions être traités par eux. À respecter la
dignité d’autrui comme nous voulions qu’ils respectent la nôtre. À pré-
server l’intimité d’autrui comme nous voulions avoir droit à notre
propre intimité. À ne jamais reculer lorsque nous voulions écrire la
vérité sans pour autant oublier que certains domaines de la vie humaine
ne doivent pas faire l’objet de débats publics.
R É S U M É
« J’accuse » de Zola dans L’Aurore fit prendre conscience au monde de la
presse de l’importance de sa mission, laquelle justifia le meilleur et le pire.
La liberté de la presse impose aux journalistes une réflexion permanente pour
éviter de tomber dans les pièges d’une licence dévastatrice. La transparence
et le secret autorisent un jeu cruel si le journaliste qui se sent investi d’une
mission d’information oublie d’exercer son droit de libre arbitre. Or, cette
liberté, il ne peut l’exercer au bénéfice de la vérité et du bien public que s’il
respecte la dignité de l’homme, sa propre dignité, mais également celle de ses
adversaires.