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La transparence opaque. La Shoa entre « abus de mémoire » et « idéologie
moderne »
par Shmuel TRIGANO
| Le Seuil | Pouvoirs
2001/2 - n° 97
ISSN 0152-0768 | ISBN 2-02-041961-0 | pages 99 à 108
Pour citer cet article :
— Trigano S., La transparence opaque. La Shoa entre « abus de mémoire » et « idéologie moderne », Pouvoirs 2001/2,
n° 97, p. 99-108.
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SHMUEL TRIGANO
L A T R A N S PA R E N C E O PA Q U E
LA SHOA ENTRE « ABUS DE MÉMOIRE »
ET « IDÉOLOGIE MODERNE »
T OUTE UNE MOUVANCE intellectuelle se reconnaît aujourd’hui
dans un discours sur la Shoa dont le thème cardinal est celui de
l’« abus de mémoire ». Lancée par Tzvetan Todorov dans un petit livre
99
du même nom, cette thématique inspire, souvent très programma-
tiquement, parfois implicitement, toute une série de livres tels que
La Concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, de
Jean-Michel Chaumont, L’Épreuve du désastre. Le XXe siècle et les
camps, d’Alain Brossat, Le Livre noir du communisme, de Stéphane
Courtois et alii, Parler des camps, Penser les génocides, de Catherine
Coquio, etc. Dernièrement, le livre impressionnant de Paul Ricœur, La
Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, lui a donné une assise herméneutique et
philosophique puissante.
LE DISCOURS D E L’ « ABUS DE MÉMOIRE »
Quelle est la thèse centrale de ce courant que nous abordons dans le
prisme de la notion sociologique (et non polémique) d’« idéologie »,
soit un système de représentations attaché à une position dans la réalité
sociale (dans toutes ses dimensions : sociale, économique, politique,
mentale), à travers lequel un groupe social connaît quelque chose de la
réalité ? Elle n’apparaît pas toujours clairement et directement dans les
ouvrages évoqués. Todorov, par exemple, formule de façon très parci-
monieuse ce qui est pourtant l’affirmation centrale de son propos
(reproduisant une conférence prononcée dans le cadre de la Fondation
Auschwitz de Belgique) : l’abus que le « groupe juif » fait de la
mémoire. Opposant une « mémoire exemplaire » à une « mémoire lit-
térale », il fustige « la tentation […] d’exploiter ce passé de souffrances
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comme une source de pouvoirs et de privilèges », comme s’il s’agissait
d’obtenir la « clause […] du groupe le plus favorisé » 1. Or, « le groupe
qui ne parvient pas à s’arracher à la commémoration lancinante du
passé […] mérite moins la sympathie. Cette fois-ci le passé sert à refou-
ler le présent et ce refoulement n’est pas moins dangereux que l’autre 2 ».
Courtois le formule plus explicitement, mais comme le contrepoint
fondateur de sa thèse. Opposant le « génocide de classe » au « génocide
de race », il affirme comme un défi (en le créant artificiellement) que « la
mort de faim d’un enfant de koulak, acculé à la famine par le régime sta-
linien » vaut « la mort de faim d’un enfant juif du ghetto de Varsovie,
acculé à la famine par le régime nazi » 3. Brossat, quant à lui, est le plus
lyrique : « Ce discours […] rencontre le discours religieux de l’élection
[…] la Shoa en arrive, d’une manière aussi insane qu’impensable, à
100 entrer dans le champ du calcul et de l’intérêt […] les jeux d’influence et
de pouvoir des dirigeants […] des communautés juives de la diaspora
[…] les stratèges de l’État d’Israël 4. » Avec Chaumont, « la honte d’être
victime est retournée contre le monde qui l’inflige 5 », « l’objet du
conflit est cette ressource rare et précieuse que la sociologie classique
appelle prestige et qu’elle compte au nombre de trois biens sociaux pri-
maires – les trois célèbres P de la sociologie américaine : Power,
Property, Prestige 6. Un besoin de reconnaissance identitaire très pro-
saïque se jouerait ainsi à travers la vertueuse revendication (par les Juifs)
de la singularité de la Shoa ». Quant à Ricœur, il avance que « la manière
dont le devoir de mémoire est proclamé peut faire figure d’abus de
mémoire à la façon des abus dénoncés un peu plus haut sous le signe de
la mémoire manipulée […] C’est cette captation de la parole muette des
victimes qui fait virer de l’us à l’abus 7 ».
Nous pouvons reconstruire à la façon d’un idéal-type les articu-
lations principales de cette idéologie, en privilégiant son discours sur
les Juifs : « l’excès de mémoire de la Shoa, dont est responsable l’iden-
tité juive, occulte toutes les autres souffrances de l’Histoire. Elle lance
un défi aux idéaux de la démocratie car elle privilégie le particulier sur
1. Tzvetan Todorov, Les Abus de la mémoire, Arléa, 1995, p. 27.
2. Ibid., p. 33.
3. Stéphane Courtois et alii, Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997, p. 14.
4. L’Épreuve du désastre. Le XXe siècle et les camps, Albin Michel, 1996, p. 321
5. Jean-Michel Chaumont, La Concurrence des victimes, génocide, identité, reconnais-
sance, La Découverte, 1997, p. 95.
6. Ibid., p. 50.
7. Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Seuil, 2000, p. 109.
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l’universel. La Shoa ne fut qu’une défaillance de la modernité politique,
heureusement réparée par la suite. Il faut cesser d’en parler, car c’est un
danger pour la démocratie ». Tous les auteurs fondent en effet leur pro-
pos dans la défense et illustration de l’universalité des droits de
l’homme qui caractérise la modernité politique et élaborent une théorie
sur ce que doit être la condition juive dans la modernité. Ainsi, l’affir-
mation d’une identité juive – selon Brossat – pourrait bien assigner les
Juifs au lieu dans lequel Hitler les a enfermés : « C’est dans la perspec-
tive exterminatrice des nazis que “les Juifs” sont un “groupe réel”,
c’est-à-dire peuvent être nommés adéquatement et sans reste comme
groupe ethnique ou racial. Les dévots eux nommeront les Juifs comme
groupe communautaire et religieux et les sionistes comme groupe
national 8. » Ce qui est clairement en jeu dans l’abus de la mémoire de la
Shoa, c’est donc la singularité, l’identité collective des Juifs qui, quelle 101
que soit sa forme (l’État d’Israël ou les communautés juives), représen-
tent toujours un danger pour la démocratie et la modernité politique.
Alain Brossat est le plus explicite à ce propos. « Le nazi assassine avec
le Juif le nouveau sujet politique promis par les constructions
modernes 9. » « Élément constituant du récit autocentré de l’histoire
européenne comme histoire universelle restaurée après les effondre-
ments totalitaires, le discours de la singularité de la Shoa trouve sa place
dans la nouvelle théodicée démocratique, à la différence radicale du
rappel des bains de sang qui jusqu’au bout accompagnent l’histoire
coloniale française 10. » Quant à Stéphane Courtois, il estime que
« l’attention exceptionnelle accordée aux crimes hitlériens […] parfai-
tement justifiée [… correspond] à la volonté […] de confirmer les
valeurs démocratiques […], mais la mise en exergue d’une singularité
du génocide des Juifs, en focalisant l’attention sur une atrocité excep-
tionnelle a aussi empêché de percevoir d’autres réalités du même ordre
dans le monde…11».
Ce discours se définit effectivement en s’opposant à une autre idéo-
logie, celle de la « singularité » absolue de la Shoa, instituée comme une
énigme sacrée et transcendante. Le discours proprement théologique ou
philosophique sur la Shoa est considérable, notamment aux États-Unis
(et il ne concerne pas seulement les Juifs). Les variations sur le mystère
8. Alain Brossat, op. cit., p. 284.
9. Ibid., p. 298.
10. Ibid., p. 339.
11. Stéphane Courtois, Politique internationale, été 1998.
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terrifiant qu’elle constitue sont légion. Élie Wiesel considère « l’holo-
causte comme complètement différent de toutes les catastrophes…
toutes les analogies étant sacrilèges 12 ». Georges Steiner situe la Shoa
dans un « royaume symbolique et métaphysico-théologique 13 ».
Claude Lanzmann avance que « nul… n’a l’audace obscène de dénier à
l’holocauste sa spécificité, son caractère impie en le diluant, en le noyant
dans le problème du mal universel… Ce crime exorbitant est d’une autre
nature » 14…
LA PERSPECTIVE MORPHOLOGIQUE
Si l’on fait abstraction de toute dimension polémique et éthique, en
tentant de retrouver le point de vue du sociologue de la connaissance,
102 nous sommes ici dans un cas typique de ce que nous qualifierons de
transparence opaque. Le courant idéologique que nous analysons a
l’ambition de clarifier, de rendre transparente une réalité confuse – que
d’autres définissent comme éternellement opaque, rebelle au discours,
tout en produisant – soulignons-le – une mer de discours. Au fond, le
projet de toute idéologie n’est-il pas de clarifier l’opacité, n’est-il pas la
transparence ? Il n’y a de « transparence » que dans l’idéologie, qui a la
prétention de tout expliquer. Elle n’existe pas naturellement, car la réa-
lité est naturellement opaque, non immédiatement compréhensible et
nécessitant une interprétation. L’ambition de la sociologie de la
connaissance est de mesurer de quelle façon tout effort d’explication de
la réalité par l’idéologie (la « transparence ») pourrait constituer un élé-
ment de l’opacité. Il s’agit en effet de se demander si tout discours n’est
pas en rapport étroit avec la situation (ou l’intérêt) de ses locuteurs,
attaché à une situation concrète dans l’historico-politique. Dans la
controverse qui nous préoccupe, si le discours consacrant la singularité
de la Shoa met des mots sur son opacité mystérieuse, c’est-à-dire tente
de l’« expliquer » (en recourant au mystère sacré), le discours pseudo-
universaliste invoque des explications sociologiques (une affirmation
identitaire se cacherait derrière la sacralité de la Shoa), récusant donc
12. Cité par M. Berenbaum et J. K. Roth, « What if the Holocaust is Unique ? »,
Holocaust, Religious and Philosophical Implications, New York, Paragon House, 1989, p. 5.
13. Georges Steiner, « La longue vie de la métaphore. Une approche de la Shoa », L’Écrit
du temps, Minuit, 1987, n° 14-15, été-automne, p. 21.
14. Claude Lanzmann, « De l’Holocauste à Holocauste ou comment s’en débarrasser »,
Les Temps modernes, juin 1989.
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tout « mystère » pour dévoiler le « secret » (le « complot 15 » ?) de la
« théologie de la Shoa ».
Remarquons que du point de vue de l’observateur extérieur, les deux
positions s’accordent sur le fait qu’il y a opacité. Certains la consacrent,
d’autres la profanent en y voyant une entreprise peu glorieuse qu’il faut
stigmatiser. Que les deux discours s’opposent sur un même fait, jugé ini-
tialement obscur, est un signe de la réalité sociale et l’on doit y voir le
symptôme de ce qui reste caché dans les deux modalités de la « trans-
parence » idéologique. Cette opacité est effectivement une donnée
incontestable de la situation et de la mentalité qui lui est attachée. Un
fait (la Shoa) est resté incompris et des idéologies tentent de le rendre
transparent, de l’interpréter.
Nous sommes confrontés ici à un cas d’école que connaît bien la 103
sociologie de la connaissance. Karl Mannheim 16 a souligné combien
toute perception de la réalité est attachée à une perspective qui conduit
chaque acteur social à ne percevoir qu’une partie de la réalité qu’il tient
pourtant pour toute la réalité et, comme le dit à sa suite Bourdieu,
toute connaissance porte avec elle une méconnaissance… Nous avons
dans le cas qui nous préoccupe des indices de la réalité : ce qui se cache-
rait derrière l’opacité de la Shoa ce serait l’identité collective des Juifs,
pour les uns, sa singularité irréductible pour les autres, en tout cas
l’identité collective des Juifs. Il doit y avoir un rapport entre la question
que pose cette identité, le mystère de la Shoa et la nature de la moder-
nité politique. Tous ces éléments se retrouvent dans les deux idéologies.
Nous pouvons à partir de ces indices nous reporter à la réalité mor-
phologique de la situation des Juifs dans la modernité politique en
général, puis dans la Shoa et enfin aujourd’hui. Cette démarche est pro-
posée par Karl Mannheim pour prendre du recul par rapport au point
de vue idéologique et apprécier la nature de son rapport à la réalité.
S’il reconnaît la relativité de chaque perspective, Karl Mannheim ne
renonce pas en effet pour autant à l’idée qu’il y a une réalité. Il ne tombe
pas dans le relativisme éthique. Pour atteindre la réalité – étant bien
entendu qu’il n’y a pas de vision, même celle du sociologue, qui ne soit
15. Ce mythe par lequel les contemporains, confrontés aux crises de la démocratie, ont
cru expliquer ce qu’ils ne comprenaient pas.
16. Karl Mannheim, Ideology and Utopia, New York, 1985.
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attachée à une perspective –, il propose de reconstituer la « genèse signi-
ficative » qui consiste à retrouver ce que les acteurs sociaux auraient
pensé s’ils avaient eu une connaissance exacte de la situation qu’ils
vivaient. Cela suppose que l’on puisse définir au préalable cette situa-
tion, mais comment le sociologue pourra-t-il atteindre le point de vue
de tous les points de vue, étant donné qu’il est lui même engagé ?
Mannheim trouve une méthode acceptable pour le faire, celle de
l’approche « totale » de l’idéologie : en collationnant les différents
points de vue (les idéologies en lice), y compris les plus opposés, il
reconstitue le kaléidoscope de toutes les opinions et idéologies d’une
société donnée d’une époque spécifique, en faisant l’hypothèse que
toutes ces idéologies donnent des versions d’une même et unique situa-
tion tout en étant attachées à des perspectives différentes.
104 Si nous tentons donc de définir ce qui se passe dans la Shoa en ne
prêtant attention qu’à la morphologie du destin des Juifs, on observe
que c’est justement cet enjeu du destin collectif des Juifs qui pose pro-
blème. En effet, dans la Shoa, des Juifs qui étaient les citoyens indivi-
duels de leurs pays respectifs se voient exclus de la citoyenneté indivi-
duelle et indifférenciée des démocraties libérales et rassemblés dans des
camps pour être exterminés. Il se produit ainsi un processus de collec-
tivisation de leur destin et de leur statut dans l’Europe de la modernité
politique. Les Juifs sont alors identifiés à un « peuple étranger » (dans
les termes de Xavier Vallat). Ce passage du statut d’individu citoyen,
semblable aux autres, à celui de collectivité, de peuple, voué de surcroît
à la destruction, est le phénomène objectif le plus marquant de la Shoa.
L’après-guerre en France est, quant à elle, marquée par l’apparition
d’une identité juive – née en fait dans la Résistance avec la fondation du
Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) 17 – tan-
dis que se crée sur le plan international un État d’Israël.
Notre hypothèse est que c’est ce phénomène – nécessairement pro-
duit par la modernité – que la conscience moderne est dans l’incapacité
de comprendre, et même de voir, de distinguer dans la réalité.
17. Cf. notre article « Le concept de communauté comme catégorie de définition du
judaïsme français », Archives européennes de sociologie, XXXV, 1994.
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LA MÉCONNAISSANCE PROPRE
À L’ « I D É O L O G I E M O D E R N E »
En quoi ce phénomène resterait-il incompréhensible ? On se trouve ici
face à une cécité congénitale de la conscience moderne, une conscience
attachée à la structure même de la modernité et notamment à sa dimen-
sion juridico-politique. Cette problématique ouvrirait sur une approche
différente de la nature de l’opacité propre à la réalité. Elle ne pourrait
plus relever du « secret » de la manipulation ou de la fausse conscience
à travers lesquels seraient cachés, consciemment ou pas, une transgres-
sion des normes inavouable (dissimulée, bien sûr, derrière une fausse
transparence). Ici, le « secret » ferait corps avec la réalité, ce qui indi-
querait une situation dans laquelle rien ne serait caché mais où personne 105
ne pourrait voir le « secret » (même pas les pseudo « comploteurs »). La
ligne-frontière du caché et du visible ne dépend pas seulement de
l’intention de « tenir au secret », du maître du secret mais aussi du spec-
tateur potentiel du secret, attaché structurellement à une situation où
« toute connaissance s’accompagne d’une méconnaissance ». L’anthro-
pologue Louis Dumont nous aide à comprendre une telle probléma-
tique avec son concept d’« idéologie moderne 18 ». Nous serions telle-
ment attachés à notre perspective d’hommes modernes que la structure
même de notre conscience serait modelée par la structure de la société
moderne, au point que nous ne pourrions rien voir de ce qui se situe en
dehors de cette perspective qui échappe à ses catégories. Ainsi a-t-il
entrepris dans son œuvre d’étudier la société moderne (et notamment
son discours antihiérarchique et égalitaire) à travers un décentrement
épistémologique (en étudiant la société de castes de l’Inde).
Quels sont les cadres de la conscience moderne dans lesquels les
Juifs « apparaissent » ? Ils ne sont connus par elle qu’en tant qu’ils sont
devenus des citoyens comme les autres, et ont cessé d’être une collecti-
vité. L’émancipation des Juifs a concerné les individus, semblables aux
autres, et pas les Juifs, et encore moins un peuple juif. Le discours de la
Révolution française est significatif à cet égard. Le mot du comte de
Clermont Tonnerre à l’Assemblée constituante est fameux : « Il faut
refuser tout aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme
individus », mais ce sont tous les émancipateurs qui tiennent ce dis-
18. Louis Dumont, Homo hierarchicus, Gallimard, 1967, et Homo aequalis, Gallimard, 1977.
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cours 19. L’identité juive autant que sa dimension collective sont en
somme restées en dehors de l’Émancipation, du regard que la moder-
nité a posé sur la condition juive. En quoi y aurait-il ici « idéologie » et
donc cécité structurelle au « fait » juif ? C’est la mesure de la réalité qui
nous permet de l’apprécier. En effet, les choses ne se passèrent point
comme le discours de l’Émancipation le prévoyait. On repère à ce
niveau le hiatus du discours et de la réalité. En France, d’abord, le
moment napoléonien les consacra (régressivement, donc, par rapport à
la logique de l’Émancipation) comme communauté confessionnelle
obligatoire (le Consistoire), tandis que, dans toute l’Europe, dès les
révolutions de 1848, ils continuèrent à être tenus pour un « peuple »
d’autant plus nocif qu’il était secret (puisqu’il n’était pas reconnu
comme tel ni vécu comme tel par les Juifs en voie d’assimilation). Nous
106 touchons ici au prisme fondamental de l’antisémitisme qui naît alors :
le « complot juif mondial », un thème qui fait référence à une collecti-
vité juive secrète et manipulatrice et qui est une version déformée et dia-
bolisée du peuple juif impensé. L’affaire Dreyfus marqua un haut
moment de cet antisémitisme. Enfin, dans les contrecoups de l’Affaire,
la naissance du sionisme luttant pour la création d’un État juif acheva
de manifester ce retour du refoulé de la modernisation émancipatrice
des Juifs puisqu’il projetait la création d’un État-nation juif.
Ce qui se produit dans la Shoa, c’est la destruction de cette réalité
impensable (et donc « officiellement » et consciemment « inexistante »)
par la modernité (qui pourtant la suscite dialectiquement) : le peuple
juif, ainsi massifié au cœur de l’Europe 20. Signalons que l’impensable de
la Shoa concerne tout autant les Juifs eux-mêmes : le sionisme par
exemple entreprit d’assumer ce que l’Europe moderne rejetait, le peuple
juif, c’est-à-dire qu’il s’inscrivit absolument dans le cadre de la moder-
nité politique, au point que la Shoa puisse constituer aussi pour lui, tout
comme pour les communautés juives, une « énigme ».
On découvre ainsi, à la lumière de la problématique que nous
construisons, que l’impensé de la condition collective des Juifs (un fait
patent de la modernité politique et que la Shoa a matérialisé comme une
énigme en son cœur) a été intériorisé dans les deux idéologies dont nous
avons reconstitué la perspective mais en même temps écarté et défiguré.
19. Cf. nos travaux, La République et les Juifs, Les Presses d’aujourd’hui, 1982.
20. Cet « impensable » est dévoyé par le négationisme qui justifie le « mesonge d’Ausch-
witz » : puisqu’un peuple juif n’existe pas, son extermination en masse ne peut être qu’impos-
sible et donc mensongère.
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L’idéologie de dénonciation de l’« abus de mémoire », comme celle de
la célébration de la singularité de la Shoa, butent sur les limites de
l’idéologie moderne et ne peuvent s’en libérer. La première refoule avec
violence le phénomène morphologique central de la Shoa : la singulari-
sation et la collectivisation des Juifs dans la citoyenneté démocratique.
À ses yeux, toute identité juive devient donc une production de l’anti-
sémitisme, qui doit être combattue comme l’antisémitisme qui n’est
qu’un dérapage de la modernité. La seconde reconduit, aussi, la moder-
nité comme valeur mais, en sortant le phénomène de la Shoa et de
l’antisémitisme hors de la rationalité et tout spécialement de la rationa-
lité moderne : il devient un mystère (finalement lié à la condition juive)
qui ne concerne pas la modernité dans son essence. Toutes deux s’accor-
dent pour poser hors la modernité un phénomène qui est de facto tota-
lement et historiquement son produit. L’antisémitisme tout comme le 107
totalitarisme ne sont point en effet hors la modernité mais dans la
modernité qui doit donc être « comprise » sociologiquement (éthique-
ment, c’est une autre question) comme produisant les droits de
l’homme et le totalitarisme, l’émancipation des Juifs et la Shoa. Je dis-
tingue ainsi entre la modernité considérée comme une réalité achevée
(dont les deux derniers siècles nous ont donné le spectacle) de la moder-
nité comme valeur ultime. Récusant cette éventualité, qui entraînerait
une réforme de l’entendement moderne, les deux idéologies relégitiment
ainsi en fait la modernité qui pourtant est ressortie en ruine des expé-
riences totalitaires. Les tenants de l’« abus de mémoire », sous prétexte
d’universel, occultent le plus grand scandale de la modernité politique
que l’on pourrait formuler ainsi : l’Homme (dont on proclame les
droits) a pu y effacer les hommes, l’Émancipation a pu amputer l’éman-
cipé de sa condition existentielle, qui s’est vue alors réduite à l’infrara-
tionnel (le biologique, le corporel, le « racial ») parce qu’elle avait été
sortie de la rationalité moderne. Ils écartent tout examen critique des
défaillances de la modernité politique et reconduisent ainsi idéologi-
quement et très « moralement » la même violence qui fut faite aux Juifs
modernes. Quant aux tenants de la singularité, ils entérinent cette
condition, en (s’)interdisant de la penser, c’est-à-dire en la maintenant
encore et toujours dans l’irrationnel, non plus biologique cette fois, mais
métaphysique et quasi religieux. La sacralisation à laquelle ils se livrent
noue à jamais le « mystère » de la Shoa au lieu de le percer. C’est comme
si rien ne s’était passé, en fait. La vie peut continuer comme avant.
Nous sortons ici du débat sociologique pour entrer davantage dans
un débat idéologique et éthique. Quoique la question de savoir pourquoi
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une telle polémique est apparue aujourd’hui soit une question d’ordre
sociologique (car ce qui est en jeu dans ce débat à fleurets mouchetés, c’est
le destin concret des Juifs français). Ce phénomène est en rapport avec
les avatars de l’ethos démocratique qui est le cadre dans lequel s’est pro-
duit l’excès récent de la commémoration de la Shoa qui est – on l’a com-
pris – une réalité objective 21. Nous pourrions y répondre en disant que
la conscience moderne, en se confrontant à la Shoa, se confronte à sa fin,
car elle se confronte alors à son inconscient, à son impensé. Le fait même
que cette discussion puisse avoir lieu est le signe que nous sommes déjà
entrés dans une ère au-delà de la modernité, une période intermédiaire
qui augure d’une nouvelle ère, encore incertaine et dont les structures poli-
tiques et mentales seront radicalement différentes. Je dois préciser ici que
ma position n’est en aucune façon « postmoderniste », même si je recon-
108 nais que cette conception est un symptôme de la fin de la modernité.
Cette nouvelle ère commence, comme on le constate à la lumière des
débats philosophico-politiques actuels dans les démocraties, avec la
question majeure à l’ordre du jour de la pensée démocratique : celle de
la place et de la condition des identités collectives dans leur rapport à la
condition de la citoyenneté individuelle. Ce qui est en jeu dans la sin-
gularité des Juifs dans la Shoa, c’est avant tout cette question, qui se pose
à toutes les démocraties, tout comme hier « les défaites catastrophiques
des peuples d’Europe commencèrent par la catastrophe qui frappa le
peuple juif », comme l’écrit Hannah Arendt dans De l’antisémitisme. Il
ne faudrait surtout pas la bannir ni la mythifier pour sortir enfin de
l’horrible XXe siècle.
21. Cf. notre livre, L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, Odile Jacob, 1999, où
nous montrons que la commémoration est aussi un besoin de la société française et de l’éthos
démocratique en crise.
R É S U M É
Tout un courant idéologique critique aujourd’hui l’« abus de mémoire » et
s’oppose au discours et à la politique de la « singularité » de la Shoa. L’iden-
tité des Juifs comme collectivité et la normalité moderne sont au centre du
débat. En se recommandant de la problématique de la sociologie de la
connaissance, l’auteur tente de montrer comment l’impensé de la modernité,
l’« idéologie moderne » est le cadre même de l’opacité de la Shoa pour la
conscience moderne et explique ainsi les impasses du discours contemporain.