Mémoire Présenté en Vue de L'obtention Du Diplôme de Master en Littérature Française Intitulé
Mémoire Présenté en Vue de L'obtention Du Diplôme de Master en Littérature Française Intitulé
et Populaire.
وزارة التعليم العالي والبحث العلمي
Ministère de L’enseignement Supérieur
et de la recherche scientifique.
Intitulé :
L’intertextualité dans le roman de Maissa Bey « puisque mon cœur est mort »
et le roman de Yasmina Khadra « les hirondelles de Kaboul».
Présenté par :
MOUMENE Amel.
AYACHE Rabiha.
Membres du jury
Président : Mr. ALIOUI Raouf
Rapporteur : Mr. MAIZI Moncef
Examinateur : Mr. NECIB Marouane
Dédicace
À nos chers parents
Introduction générale
Mots clés
Sans oublier que ces procédés intertextuels se manifestent aussi au niveau de l’écriture
appelée à juste titre par les critiques littéraires : l’écriture de l’urgence.
Master’s paper summary
Key words:
The present paper refers, without any context, to the intertextuality issue, the
intertextuality processes as analysed by numerous critics and theoricians such as Roland
Barthes, Julia Kristeva, Michael Bakhtine, Philippe Sollers, Michael Rifaterre, Gerard
Genette, according towhom the intertext is the perception, by the reader, of relationships
between a work and other work which have preceded or followedit, and precisely, at the level
of the chosen cprpus, in this case, “ puisque mon couer est mort” (1996) by Maissa bey ans “
les hirondelles de Kaboul” ( 2002) by Yasmina Khadra, numerous intertextual signs come to
light, significant enough, and this, at the level of the thematic relating to the religious and
fanatical terrorism of the 90s in Algeria and elsewhere , at the level of the topological and
psychological space, and also at the phonic level of the tree voices that meet in a tacit
polyphony according to M Bakhtine term, the female narrator’s voice, the male narrator’s
voce, and that of the reader.
Without forgetting that these intertextual processes arise, too, at the level of the writing,
rightly called by the literary critics: the writing of urgency.
INTRODUCION GÉNÉRALE
1
De nombreux travaux sur l’intertextualité ont été réalisés par des étudiants ou des
chercheurs, mais le texte et la littérature n’ont pas fini de tout dire c’est pour cette raison
que nous continuons dans cette perspective à savoir une étude intertextuelle.
Dans notre projet de recherche, ce concept sera appliqué à deux romans récents « puisque
mon cœur est mort » de Maissa Bey et « les hirondelles de Kaboul » de Yasmina Khadra,
ces romans font partie de ce que les critiques appellent « l’écriture de l’urgence » des
années 1990 marquées par le terrorisme et le fanatisme religieux. Les deux romanciers,
terriblement stigmatisés par ces évènements horribles où le sang des innocents a coulé,
vont retracer ce drame à travers les deux fictions citées.
Il s’agit alors de retrouver les relations intertextuelles entre le roman de Maissa Bey et
celui de Yasmina Khadra, ces relations portent sur la thématique des deux auteurs, sur les
espaces des deux corpus et sur les deux voix narratives polyphoniques et enfin sur
l’écriture de la violence inhérente à la décennie noire et propre aux deux romanciers.
D’autant plus que la théoricienne, situe le texte dans l’histoire et dans les sociétés
envisagées elles-mêmes comme textes que l’écrivain lit et dans lesquels il s’insère en les
écrivant. Et justement et à plus forte raison, nos deux romans, inscrits dans la décennie
noire en Algérie, répondent en partie à cette dernière observation, à savoir le contexte socio
historique où ils sont apparus, comme si ces deux fictions sont nées du sang des innocentes
assassinés par les fanatiques, comme si les deux plumes ont été trompées dans le sang des
victimes, pour que l’oubli ne soit plus possible.
1
MAOUCHI. Amel, Poétique de l’intertextualité chez Malek Hadad: le quai au fleuve ne répond plus,
[Format PDF], pp. 9-11.
2
Ibid.
2
Bien que le décor des deux fictions soit différent, un village prés d’Alger dans
« puisque mon cœur est mort » et Kaboul en Afghanistan dans « les hirondelles de
Kaboul », il n’en demeure pas moins que la mort, le drame et la tragédie se répercutent et
se font écho dans les deux espaces en question. C’est comme si les deux voix narratives
des deux romans s’écrient et s’écrivent, communiquent et communient dans une
polyphonie tacite que lecteur peut entendre dans sa lecture silencieuse et dans son pacte de
lecture.
Passer de « puisque mon cœur est mort » aux « hirondelles de Kaboul » ou vice
versa, c’est en fait passer d’une horreur à une autre, d’un discours de la violence à la
violence du discours, cependant, cette écriture de la violence dans les deux textes est
atténuée par de nombreux passages qui évoquent l’espoir, l’amour et la liberté,
particulièrement à travers des personnages emblématiques tels qu’Aida dans le roman de
Maissa Bey et Atiq, Moshen et Zunaira dans celui de Yasmina Khadra.
En somme, on peut dire que ces deux romans ne sont pas juste une vraisemblance,
mais ils paraissent une copie du réel car les faits, les espaces et les personnages sont une
véritable incarnation du réel ; un réel que tous les observateurs du monde et surtout les
observateurs algériens ont appelé à juste titre la décennie noire.
Maisa Bey et Yasmina Khadra ayant vécu cette horrible période, ont su, grâce à leurs
plumes trompées dans le sang des innocents, retracer cette atmosphère et ce contexte socio
historique dans une littérature à la fois pathétique et violente. L’intertextualité réside aussi
dans cette écriture appelée par les critiques littéraires « l’écriture de l’urgence » :
témoigner et écrire, écrire et mourir, écrire pour ne pas mourir.
Après la lecture des deux romans, nous nous sommes aperçues que la thématique du
terrorisme religieux, de la violence et du malheur se répètent d’un récit à l’autre. Bien que
les deux romanciers soient différents par leur style, leur écriture et leur narration, et même
par leur sexe, on peut aisément retrouver un certain nombre d’indices et de passages qui
sont redondants dans les deux œuvres et qui tissent un lien intertextuel. Dans le sens où
l’intertextualité est définie par de nombreux théoriciens comme : Michael Riffaterre qui
voit la conception de l’intertextualité comme suit : « l’intertexte est la perception, par le
lecteur, de rapports entre une œuvre et d’autres qui l’ont précédée ou suivie»3. Ou bien
3
Etudes Littéraires. Vocabulaires Littéraires et figures de styles, [en ligne], In : http://www.etudes-
litteraires.com/figures-de-style/intertextualite.php (consulté le : 12/02/2016).
3
comme Roland Barthes qui souligne « L’intertextualité est l’ensemble des relations qu’un
texte entretient avec un ou plusieurs autres textes »4.
Bien sur, cette étude se déroule à plusieurs niveaux : on verra les rapports qui existent entre
les deux titres, on verra aussi les relations entre les thèmes, la polyphonie et le dialogisme
dans le sens de prise de parole par les personnages et par le narrateur.
Il arrive à n’importe quel lecteur, surtout le lecteur averti, d’établir des liens entre
des idées, des thèmes, des styles, des écritures et même des maximes et des aphorismes,
c’est ce qui se passe dans notre cas. Il s’agit donc de faire au moins trois lectures pour
pouvoir retrouver par une démarche de repérage les éléments qui sont reformulés d’un
roman à un autre, autrement dit de retrouver les relations intertextuelles.
Ainsi, cela nous conduit à poser une problématique : faut- il chercher n’ importe quels
éléments intertextuels ou bien identifier les éléments les plus pertinents et porteurs de
sens? Faut-il simplement les repérer ou les analyser et les interpréter ? comment se fait-il
que deux auteurs qui sont séparés par le temps et l’espace retracent les mêmes évènements
et la même thématique ?
Les théories intertextuelles, fondées à Paris en 1960 par le groupe « tel quel » ont répondu
déjà à ces questions. Nous allons donc nous référer à Roland Barthes, Julia Kristeva,
Philipe Sollers, Mikhaïl Bakhtine et d’autres encore pour essayer de répondre à notre
problématique.
Le roman de Maissa Bey « puisque mon cœur est mort » et celui de Yasmina khadra
« les hirondelles de Kaboul » sont deux récits pathétiques, émouvants et vraisemblables, ils
émanent des tréfonds de leurs auteurs respectifs et ils sont aussi vraisemblables. D’un
roman à un autre, le lecteur est emporté dans un univers de terreur, d’angoisse et de mort,
si le roman de Maissa Bey est un cri silencieux de détresse, d’effroi et de courage, celui de
Yasmina Khadra est un cri aussi où la terreur atteint son plus haut degré. Le personnage du
premier roman est stigmatisé par l’horreur du crime, celui du deuxième est aliéné par un
système religieux démoniaque. Donc les deux romans constituent un cri, une plainte, une
souffrance intérieure, une révolte, une vérité amère mais ce cri est celui du cœur, du
silence, de la dignité que seule l’écriture littéraire est en mesure de faire.
4
Etudes Littéraires. Vocabulaires Littéraires et figures de styles, [en ligne], In : http://www.etudes-
litteraires.com/figures-de-style/intertextualite.php (consulté le : 12/02/2016).
4
Il s’agit donc pour nous de retrouver ce cri, cette polyphonie du narrateur et des
personnages, il s’agit aussi de retrouver cette communication tacite entre les deux
écrivains. Comment le faire ? Par quels procédés ? Quel est le sens de cette intertextualité ?
Nous essayerons donc de confirmer ces hypothèses de travail.
Les concepts que nous utiliserons seront empruntés aux théoriciens déjà signalés, on
introduira les notions d’intertextualité, de polyphonie et de dialogisme qui constitueront les
clés pour notre étude.
Pour mener à bien notre travail, nous avons établi un plan ou une feuille de route qui
contient en tout et pour tout trois chapitres cohérents et complémentaires.
Dans le premier chapitre que nous avons intitulé : l’intertextualité au niveau des
titres et de la thématique. On a abordé l’intertextualité au niveau de certains thèmes
redondants, qui apparaissent de bout en bout dans notre corpus, comme le thème de la
terreur, de la mort, de l’amour, de la haine, de l’espoir et de désespoir…
Dans le deuxième chapitre intitulé : l’intertextualité au niveau des espaces
romanesque. Nous essayons de cerner l’intertextualité au niveau des espaces topologiques
et les espaces psychologiques et de retrouver les rapports de complémentarités et les
rapports différentiels. Cependant, ce qui est primordial c’est que notre analyse
intertextuelle est aussi une analyse paradigmatique.
5
• Résumé de : « puisque mon cœur est mort »
Lire le roman de Maissa Bey « puisque mon cœur est mort » c’est pénétrer dans les
profondeurs de l’âme blessée et meurtrie de la narratrice, une maman sans mari appelée Aida
et vivant seule avec seulement son fils unique un adolescent de 20 ans. Aida est enseignante
d’anglais à l’université, elle habite dans un appartement simple avec son fils. Mais, un jour
tout va basculer car son fils bien –aimé est assassiné la nuit sur le chemin du retour à la
maison par un fanatique religieux, et au moment où il tombe sur le sol, son dernier mot était :
ya Mma ya Mma ! Le lien ombilical vient de se rompre à tout jamais.
Dans une sorte de monologue, cette maman affligée et inconsolable, va vivre du début
jusqu'à la fin du récit un drame intérieur qui ressemble à un vide puisque son cœur est mort..
Cette expression qui est le titre du roman est une véritable métaphore filée car dans tout le
roman, nous assistons humblement à cette déchirure profonde, à cette nuit noire qui a
pénétré ce cœur sans aucune lueur, sans aucun espoir.
Ce roman qui s’apparente à une lettre épistolaire que la maman a écrit avec son cœur et
toute son âme, est un roman pathétique, émouvant et poétique. Le texte écrit par une
narratrice intradiégétique est composé de plusieurs parties homogènes et cohérentes qui
racontent chacune un thème : thème de la douleur intérieure, du drame intérieur, de la
solitude, de l’amour maternelle infini, de la mort et de la déchéance quasi-totale.
Ce texte est une sorte de cri silencieux d’amour et de haine, un poème dédié à son fils
assassiné, une ode de tristesse et de mélancolie profonde, une extériorisation de frustrations,
de sensations et de révolte tacite qui bousculent les sentiments du lecteur. Ce roman est un
hymne à l’amour maternel ineffable.
6
• Résumé de : « les hirondelles de Kaboul »
Kaboul, capitale de l Afghanistan, hier ville grande et belle, avec toutes ses commodités
sociales: des universités, des administrations, des hôpitaux, des lycées et des écoles, de
grandes artères et des magasins de toutes sortes, est maintenant sous le dictat des Talibans,
fanatiques religieux, véritable machine à tuer d’une manière implacable et sinistre, machine
folle qui élimine tout ce qui ne fait pas partie de son système totalitaire et hégémonique, tous
ceux qui n’obéissent pas à leur idéologie.
C’est cette atmosphère lugubre et morbide que Yasmina Khadra raconte et décrit dans
un récit qui frise l horreur et la folie, en effet, c’est à travers quelques personnages
principaux, victimes de cette épouvantable machination, que nous assistons à des excusions
sommaires, à la dilapidation publique de femmes, à une pression très forte sur les habitants, à
des incarcérations infondées, enfin à une véritable prison du corps et de l’esprit.
Ces personnages principaux, parmi tant d’autres, sont Moshen et Zunaira qui sera par
la suite l’amour, la passion et le rêve d’ Atik, un ancien geôlier chez les talibans, ces
personnages qui étaient hier encore de jeunes citoyens de Kaboul heureux , beaux et
instruits, vont tomber dans la déchéance totale et être réduits à rien par ces fanatiques
démoniaques : : Mussarat la femme de Atik va se sacrifier en se substituant à Zunaira, et Atik
va mourir d’une mort sordide apres la disparition de son amour Zunaira. Il devient fou, il
agonisa dans les rues sous les huées et les coups des habitants imbus et aveuglés eux aussi de
fanatisme religieux. Voici un passage de cette fin tragique d’Atik fou amoureux de Zunaira :
« Les meutes furieuses se précipitent sur lui pour le lyncher.il a juste le temps de
remarquer que sa chemise a disparu, déchiquetée par les doigts dévastateurs que le
sang ruisselle dru sur sa poitrine et sur ses bras, que ses sourcils éclatés l’empêchent
de mesurer la colère irréversible qui ‘assiège. Quelques bribes vociférations se
joignent aux multitudes de coups pour le maintenir au sol. Il faut le pendre ! Il faut le
crucifier ! Il faut le bruler vif ! … »5.
Ce récit est une véritable descente aux enfers où le destin des hommes et des femmes
incarné par les quatre personnages principaux, sont pris entre les mains d’un clan maléfique
5
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p. 148.
7
avec ses hommes et ses groupuscules armés qui surveillent tout, qui contrôlent tout et qui
torturent et tuent sous prétexte d’apostasie ou sous n’importe quel prétexte, ces fanatiques se
sont substitués au dieu du mal lui- même. Cela rappelle le cri lancé par l’écrivain Tahar
Djahout, lâchement assassiné au cours de la décennie noire en Algérie :
Yasmina Khadra, de son véritable nom Mohammed Moulessehoule, est né le10 janvier
1955 à kanadsa qui se trouve à 30 km à l’ouest de Bechar. Il a effectué toutes ses études dans
des écoles militaires.il a choisi décrire sous un pseudonyme (le nom de son épouse) à cause de
sa carrière militaire. Il a démissionné en 2000, pour se consacrer à l‘écriture, et a choisi de
s'exprimer en langue française, après un court passage au Mexique, il vient s'installer en 2001
en France, où il habite encore aujourd'hui. Cet écrivain de renom présente sa personnalité
profonde et ses embarras socio psychologique dans son livre intitulé « l’imposture des mot » (
2012). Ses publications son nombreuses et une grande partie de ses écrits décrivent et
dénoncent les pratiques subversives et inhumaines du terrorisme radico- islamiste parmi
lesquels figure notre corpus : « les hirondelles de Kaboul ».
6
DJAOUT. Tahar, les vigiles, seuil, 1995.
8
adaptée au cinéma en 2012 par le metteur en scène français Alexandre Arcady.
Yasmina khadra a pu à travers ses écritures de mettre un style oui s’appelle : le style
khadra, mais ce qui est frappant ce sont ces thèmes inédits et sa compétence en narration.
Parmi ses œuvres : À quoi rêvent les loups publié en 1999, L’attentat publié en 2005 ,
Cousine k publié en 2003 , Les hirondelles de Kaboul publié en 2002 :ce dernier roman fait
partie de notre corpus.
Mais une autre voix littéraire va faire écho à celle de Yasmina Khadra c’est celle de
Maissa Bey qui n’est que le pseudonyme de l’autrice pour se cacher et se protéger du
terrorisme des années 1990. Son vrai nom c’est Samia Benameur est une grande voix
littéraire algérienne francophone contemporaine.
L’acte d'écrire est pour Maissa bey un besoin et une manière de se rendre compte de la
société, de ses dérives, de ses douleurs. Mais, elle est considérée comme engagée car elle
traite des sujets sociaux et beaucoup plus sur l’injustice subie par les femmes.
Par hommage au FLN, Maissa Bey a écrit un roman intitulé : «entendez-vous dans les
montagnes". Avec "au commencement était la mer"1996, « cette fille-là »2001, ou encore
« sous le jasmin la nuit »2004, elle dénonce, par la fiction, le traitement injuste et opprimant
réservé aux femmes et aux jeunes filles, victimes silencieuses des lois des hommes et de
l'islamisme.
En plus des thèmes de la femme, notre écrivaine traitre d'autres thèmes comme: la
guerre d'Algérie, la guerre civil ou l'islamisme radical. Mais l’un de ses romans les plus
pathétiques reste « puisque mon cœur est mort », un récit qui raconte l’affliction d’Aida le
personnage principal dont le fils a été lâchement assassiné par une main terroriste. Ce
personnage est fortement symbolique, il représente surtout la femme algérienne victime du
terrorisme radico- islamiste des années noires de 1990.
9
Comme d'autres romanciers, les deux auteurs décident de se battre contre le
mensonge, l'hypocrisie, et le terrorisme religieux fanatique. : Leurs écritures incarnent la
dissidence. Dissidence, mais également paradoxe par la possibilité de vie et de mort :
l'écriture est en effet Vie, Création et Espoir. Cependant, les mots sont plus dangereux que les
armes ; ils dévoilent ce que l'on ne doit pas montrer, ils disent ce que l'on veut cacher. Ainsi,
témoigner, dire l'innommable, tel est le but de Maïssa Bey et de Yasmina Khadra dont
l'écriture est à la fois dissidence et paradoxe, courage et défi, expression et catharsis.
Les deux auteurs, Yasmina Khadra et Maissa Bey font partie de ces écrivains appelés
à juste titre par les critiques : « l’écriture de l’urgence » car ces deux plumes sont trempées
dans le sang des victimes innocentes du fanatisme religieux. Il fallait écrire et mourir.
D’ailleurs notre corpus fait partie de cette thématique.
10
CHAPITRE I :
11
1. Intertextualité au niveau des titres et des incipits
Le titre est en quelque sorte le résumé de l œuvre, il permet au lecteur d’anticiper sur
le sens car il peut être suggestif et même avec une forte charge sémantique.
« Puisque mon cœur est mort » ce titre évoque, dès la première lecture le désespoir et
la mort, c’est le pessimisme total, l’énonciateur de ce titre n’a plus de relation avec la vie, il
est devenu rigide comme une pierre : ce cœur est mort et éteint, il est sombre et obscur, il n y
a plus aucune lueur, donc le thème du désespoir est annoncé déjà par le titre qui suscite la
curiosité et incite le lecteur à lire la suite.
Mais d’un autre coté, le titre choisi par Yasmina Khadra : « les hirondelles de
kaboul » : contrairement au titre de Maissa Bey, est porteur d’espoir et de vie à travers ces
oiseaux migrateurs que sont les hirondelles.
En plus, ce titre se présente sous forme antithétique et paradoxal car le mot - hirondelles -
connote l’innocence, le printemps et l’espoir par opposition au nom de la ville de Kaboul,
capitale de l’Afghanistan qui connote, ces derniers temps, sous l’emprise du fanatisme
religieux, des idées noires et lugubres du terrorisme religieux.
En somme, un rapport intertextuel apparait à travers les deux titres qui contiennent tous
les deux cette idée de mort et, dans les deux cas, le lecteur s’attend déjà à des récits où
planent la mort et le désespoir, la nuit et l’obscurité.
Les deux titres sont donc très suggestifs et annoncent une dramatisation intratextuelle.
12
1.2 Analyse des deux incipits
Quelle relation intertextuelle peut-on déceler dans la première page de chacun des
deux textes ?
La première relation intertextuelle remarquable dans chacune des deux pages, réside au
niveau de certaines isotopies comme la peur, l’angoisse, l’obscurité, la nuit, la mort, le
désespoir et à un certain degré une lueur d’espoir (à travers le mot ‘’hirondelles’’ qui dans
l’imaginaire collectif sont annonciatrices du printemps.). Mais le mot commun et qui est
redondant dans les deux incipits c’est le mot : nuit.
D’ailleurs, dans les deux romans, cette thématique de la nuit morbide et fatale parcoure les
deux récits de bout en bout comme si les deux narrateurs eux-mêmes ne s’en sortaient pas - il
ne faut pas oublier que les deux romanciers ont vécu la décennie noire en Algérie et que cela
va apparaitre dans leurs fictions.
Ces isotopies7 sémantiques sont présentés dans les deux textes sous formes de gradation ou
d’accumulation c’est-à-dire que la thématique du désespoir et de la mort constituent les deux
paradigmes principaux des deux textes.
7
Par isotopie, nous entendons un ensemble redondant de catégories sémantiques qui rend possible la lecture
uniforme du récit : c’est aussi un énoncé qui assure l’homogénéité du sens (A Greimas : du sens). En pratique, il
s’agit en fait de retrouver le champ lexical le plus chargé sémantiquement d’un texte et puis de voir à quel thème
il renvoie c’est-à-dire à quelle isotopie sémantique il renvoie. Le tableau ci-dessous en est une illustration.
13
Isotopie du désespoir et de la mort dans : Isotopie du désespoir et de la mort dans
« puisque mon cœur est mort » (p 11 – 12) « les hirondelles de Kaboul »
14
• Commentaire du tableau
Par contre dans l’incipit de Yasmina Khadra, le narrateur est extradiégétique et emploie un
registre de langage et un champ lexical qui renvoient à une dimension apocalyptique de
l’espace afghan.
En effet, les deux auteurs cherchent à travers l’atmosphère du décor à peindre un univers
singulièrement traversé par le paradigme de la violence, une violence paroxystique, celle du
fanatisme religieux de la décennie noire.
Une atmosphère de peur et d’angoisse traverse tout le récit pathétique de « puisque mon cœur
est mort » et prend de l’ampleur dans le texte de Khadra dans « les hirondelles de Kaboul ».
D ans le premier roman la violence est sourde et la suspicion est omniprésente et dans
le deuxième, la violence du langage atteint son plus haut degré, c’est comme si la voix
pathétique du premier narrateur est suivie d’une voix plus forte et plus violente du deuxième
narrateur : c’est comme si la parole poétique et le drame intérieur de la première voix
narrative est récupérée par une parole plus crue et plus tranchante.
Texte 1 : « j’entends, j’entends des pas. La nuit est profonde et les rues désertes. C’est à
peine si, sur la masse sombre, je peux distinguer la silhouette e bâtiments de la cité
enveloppés de nuit »8.
Texte 2 : « personne ne croit au miracle des pluies, aux fééries du printemps, encore moins
aux aurores d’un lendemain clément. Les hommes sont devenus fous, ils ont tourné le dos au
jour pour faire face à la nuit »9.
8
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 11.
15
A travers ces deux extraits, il y a passage d’un langage prosaïque et d’un drame
intérieur à un langage plus objectif et plus violent et pourtant les deux registres de langue
veulent exprimer la même chose, en l’occurrence la mort qui guette, la mort omnipotente.
Il faut remarquer aussi que la fin des deux récits est englobée par deux mots génériques : la
thématique de la mort et de la désolation finit à chaque fois en apothéose : dans le premier
texte, l’expression« formule sacrificielle » constitue l’hyperonyme de la thématique de la mort
et dans le deuxième texte, l’expression « les prophètes sont morts » constitue à son tour
l’hyperthème de la mort.
Enfin, cette thématique de la désolation, du désespoir et de la mort sera reprise en détails par
la suite.
9
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p. 08.
10
Etudes Littéraires, Vocabulaires Littéraires et figures de styles, [en ligne]. In : http://www.etudes-
litteraires.com/figures-de-style/intertextualite.php (consulté le: 10/01/2016).
11
BEAUDRY. Marie-héléne, Etude Sur L’esthétique du plagiat dans trois œuvres de Normand Chaurette, Sunie
D’une Récriture d’un texte dramatique à l’aide de cinq pièces de la dramaturgie québécoise : Le Caractère
unique du flocon. Université du Québec à Montréal, [Format PDF]. p. 08.
16
2. L’intertextualité au niveau thématique
Il ne s’agit pas, dans ce cas, de faire une analyse thématique mais une étude
intertextuelle, cependant pour plus d’éclaircissement, apparait, juste en filigrane, ce que
signifie la thématique : l’analyse thématique est une méthode d’analyse consistant à repérer
dans des expressions verbales ou textuelles des thèmes généraux ou récurrents qui
apparaissent sous divers contenus plus concrets.
Dans une situation concrète d’application, comme il sera signalé dans la suite, il s’agit d’une
lecture de repérage et d’écrémage en vue de cerner ces champs ou ces isotopies thématiques
et d’établir des relations entre eux : ces réseaux thématiques et sémantiques qui permettent
d’inférer du ou des sens. Ou plutôt comme l‘écrit Rastier au sujet de l’analyse thématique en
littérature : « le cœur de la démarche repose sur le passage du lexical au thématique »12.
Les thèmes ne doivent pas être dégagés d’une manière hasardeuse, mais plutôt à partir
des énoncés textuels et des éléments porteurs de sens et qui renvoient à chaque fois à une
thématique par exemple : le thème de la terreur, de la peur, de la résignation ou du courage,
du désespoir et de la mort etc. qui apparaissent de bout en bout dans le corpus.
Cependant, le repérage de ces thèmes ne doit pas se faire uniquement au niveau des indices
syntagmatiques, encore faudrait-il opter pour une lecture paradigmatique qui permette de
tisser un réseau de sens : par exemple, la résignation de la maman dans « puisque mon cœur
est mort » ou celle d’Atik dans « les hirondelles de Kaboul » n’est pas une simple résignation
au destin, ni une fatalité mais c’est aussi une forme de résistance et de révolte sentis
profondément par les deux personnages qui sont démunis, désarmés et n’ont au fond d’eux
même qu’une foi profonde et un cœur brisé par la mort aveugle et lâche qu’il s’agit de
transcender d’une manière ou d’une autre.
La narratrice de « puisque mon cœur est mort » transcende ce mal par l’amour maternel et par
l’écriture cathartique et aussi par un pardon presque biblique, et le narrateur de « les
hirondelles de Kaboul » par la violence de l’écriture et aussi par un amour transcendantal
symbolisé par les hirondelles.
Le thème pour Michel Collot : « se manifeste dans les textes par une récurrence
assortie de variations ; il s’associe à d’autres thèmes pour structurer l’économie sémantique
12
LANNOY. Pierre., L’analyse thématique, Mars 2012.
17
et formelle d’une œuvre […] »13. Ce qui explique encore une fois cette variation scripturale et
discursive des deux auteurs sur un même thème, en l’occurrence le fanatisme religieux,
sombre et cruel.
Dans le premier roman, celui de Maissa Bey, la terreur prend une forme morbide et
silencieuse (l’assassinat du fils de la narratrice) et dans le deuxième roman, la terreur semble
atteindre son paroxysme et prend alors la forme d’un monstre ou d’un minotaure14.
Par conséquent, ce n’est pas par hasard que dans les deux romans du corpus, la même
thématique se manifeste mais à des degrés divers : en effet que ce soit dans le roman de
Maissa Bey « puisque mon cœur est mort » ou dans celui de Yasmina Khadra « les
hirondelles de Kaboul », le thème de la terreur, de la mort, de la haine et du désespoir
parcourent les deux romans de part en part et constituent de véritables relations
intertextuelles.
Ce n’est pas un hasard car les deux romanciers ont été influencés et même traumatisés
profondément par la décennie noire en Algérie des années 1991/2001 ( voir à ce propos les
interviews et les vidéos d’entretien avec les deux auteurs) , il y’a eu donc des circonstances
socio historiques réelles qui ont été déterminantes dans ce type d’écriture que les critiques
littéraires ont appelé à juste titre l’écriture de l’urgence15.
13
COLLOT, Michel, « Le thème selon la critique thématique », in Communications, nº 47, 1988, Variations sur
le thème. Pour une thématique, pp. 79- 91, [en ligne], In : http://www.persee.fr/doc/comm_0588-
8018_1988_num_47_1_1707 (consulté le : 17/02/2016).
14
Dans « qui se souvient de la mer » de M. Dib, le minotaure, ce monstre mythique, symbolise le colonialisme
français. Il ya donc une analogie entre le colonialisme français et le système totalitaire des talibans figurée par le
minotaure.
15
On peut trouver cette - écriture de la violence - dans l’intervention au département de français /Guelma du
Conférencier : MR. CHARLES. Bonn, professeur émérite, Lyon 2, Thème : « apports et mérites de la théorie
postcoloniale dans le roman maghrébin de langue française ».
18
Il s’agit donc de passer en revue ces thèmes et en même temps repérer les procédés
intertextuels tels que définis par Roland Barthes : « L’intertextualité est l’ensemble des
relations qu’un texte entretient avec un ou plusieurs autres textes »16.
Dans le dictionnaire Larousse, il faut noter quelques définitions du mot terreur : peur
violente qui paralyse, personne ou chose qui inspire une grande peur ou qui effraie, pratique
systématique de violences, de crimes en vue d’imposer un pouvoir. Ces définitions peuvent
être suivis de tout un champ sémantique tel que terroriser, effrayer, semer la terreur, terrifier,
règne de la terreur, terrorisme, terroriste etc.
En tout cas, ce thème est omniprésent dans les deux romans : dans « puisque mon cœur est
mort », Aida la mère de l’enfant assassiné, a été tellement affligée par la mort de son fils bien-
aimé et dans des circonstances où le terrorisme fanatique religieux sévit, que son cœur a fini
par mourir, ce passage en est une illustration : « que m’importent l’opprobre, l’exclusion ? Je
n’ai plus rien à perdre puisque j ai tout perdu, puisque mon cœur est mort »17.
Ainsi que le passage suivant qui illustre le plus haut degré de la douleur interne : « une houle
venue de l’intérieur, ensuite une secousse, un tremblement de tout le corps avant que
survienne ce que j’appelle la monte de la douleur… »18.
Cette affliction peut se lire aussi à travers les déboires et les malheurs d’Atik dans « les
hirondelles de Kaboul » où le personnage en question lui aussi, va entrer dans les méandres
du désespoir et de la mort que l’on peut illustrer par ce passage : « les quelques corps se
balançant ça et là au bout d’une corde témoignent que les exécutions publiques ont
commencé »19.
L’exécution du fils d’Aida se fait dans un silence morbide et par une nuit noire et
l’exécution des femmes dans « les hirondelles de Kaboul » se fait dans un climat intenable de
transe et de folie collectives : ces deux situations horribles et sordides n’ont pas la même
forme mais le même sens : tuer sous l’emprise du fanatisme religieux et sous l’emprise de la
haine de l’autre, tuer par la bêtise humaine, tuer des innocents, tuer la liberté. Ainsi, le cri
16
Etudes Littéraires. Vocabulaires Littéraires et figures de styles, [en ligne]. In : http://www.etudes-
litteraires.com/figures-de-style/intertextualite.php (consulté le: 15/02/2016).
17
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p.86.
18
Ibid. p.76.
19
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p. 138.
19
Yamma Yamma du fils d’Aida dans « puisque mon cœur est mort » résonne sourdement dans
le stade des sentences de mort dans « les hirondelles de Kaboul ».
En effet les deux textes se font référence d’une manière non dite( in absentia) et cela se vérifie
à travers l’acte de lecture lui-même, quand le lecteur passe d’un roman à un autre, ses
sentiments et ses sensations vacillent, il a l’impression d’être englouti dans les profondeurs
glauques de la mort, il a l’impression que la vie s’est arrêtée, que la lumière a disparu et que
seule existent les entrailles de l’enfer : dans le roman de Maissa Bey les entrailles de l’enfer
c’est son moi profond, sa blessure et ses stigmates :
« Je cherche comme on chercherait un brin d'espérance parmi les herbes sauvages qui
envahissent les cimetières. Dans le désastre des nuits Dans les tressaillements des
jours Dans le silence grevé de cris étouffés Dans les ruines calcinées qui parsèment
nos campagnes. Mais je n'entends que le bruit sec des armes que l'on recharge et le
crissement acide des couteaux qu'on aiguise »21.
Et dans celui de Yasmina Khadra, les entrailles de l’enfer c’est la ville elle-même, c’est
Kaboul elle-même. Il ya donc un passage de la dimension psychologique à la dimension
topologique mais avec le même thème : celui de la douleur, des remords, de la culpabilité, de
la haine, de la solitude, du malheur et du basculement vers la folie des personnages
principaux.
La seule issue, la seul échappatoire et le seul exutoire restent donc l’écriture, dans le
premier récit, c’est par l’entremise de l’écriture qui joue un rôle essentiellement épuratif et
20
BENCHEHIDA. Mansour., L’incommunication dans « les hirondelles de Kaboul », [Format PDF], université
de Mostaganem, pp. 41-49.
21
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 56.
20
édifiant que la narratrice trace son inconscient sur les pages blanches, Car en écrivant, cette
femme se libère de ses pulsions, de ses émotions, de ses passions, de ses angoisses. En
gravant sa douleur sur les lignes du cahier, elle parvient à une purification émotionnelle. C’est
ainsi que les mots, les verbes et les phrases qu’elle déverse sur le cahier d’écolier ressemblent
à un cri et une délivrance qui lui permettent d’exprimer sa douleur et de rappeler à la
conscience tout ce qu’elle a refoulé.
Et dans le deuxième récit, l’écriture ne constitue pas une catharsis mais une narration et
une description crue, violente et tragique, d’ailleurs, dans une thèse sur ce roman, la citation
suivante est très pertinente :
« Les Hirondelles de Kaboul est un roman fascinant par la relation des personnages.
En effet, pris par la tourmente sociale et la violence prégnante qui construit le texte, le
personnage s’installe dans le monde de la non-communication. Cette manière
d’expression rappelle L’Etranger d’Albert Camus qui semble parler sans être entendu
par les autres. Il est isolé au milieu de tous »22.
Pris à leur insu par un système religieux inquisiteur et omniprésent, les deux
personnages respectifs se retrouvent désarmés devant tant d’injustice et d’hégémonie sociale
au point où ils deviennent comme David et Goliath tels que décrits dans le texte biblique : la
lutte entre ces deux personnages et l’appareil religieux démoniaque23 est quasi impossible, et
pourtant , Aida et Atiq semblent s’accrocher à la vie par l’intermédiaire de l’amour : l’amour
maternel dans le premier cas et l’amour de Zuniara dans le deuxième cas.
L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort ou pour parler comme S Freud l’éros
l’emporte sur le thanatos bien que ce dernier soit puissant et despotique.
22
BENCHEHIDA. Mansour, L’incommunication dans « les hirondelles de Kaboul », [Format PDF], université
de Mostaganem, P. 41.
23
Cette idée d’appareil religieux démoniaque omniprésent et qui contrôle toute la vie sociale a été parfaitement
évoquée dans le roman de Boualam Sansel « 2084 » ou « la fin du monde », Gallimard, 2015. (C’est nous qui
notons).
21
2.2 Thème de l’amour et de la mort
Dans le premier roman, celui de Maissa Bey, la mort prend une forme morbide et
silencieuse (l’assassinat du fils de la narratrice) et les mots sont extirpés de ses entrailles, ils
constituent le seul lien ombilical avec son fils et ils lui permettent de vivre puisque son cœur
est mort : « je t’écris parce que j ai décidé de vivre, de partager avec toi chaque instant de
ma vie »24 dit-elle.
Et dans le deuxième roman, la mort semble atteindre son paroxysme et prend alors la forme
d’un monstre ou d’une hydre. Le lecteur est alors transporté de la douleur interne de la mère
à une vision apocalyptique de Kaboul qui écrase et annihile le personnage principal.
En effet, quand le lecteur passe du roman de Maissa à celui de Khadra, c’est comme s’il
passe par un procédé intertextuel implicite de la mort d’un cœur maternel à la mort de la ville
Kaboul, d’un langage pathétique à un langage violent.
Dans les deux cas, le deuil est de l ordre de l’impossible, l’amour et la lumière se sont éteints
pour toujours : Aida a perdu son fils lâchement assassiné au printemps de sa vie, elle a perdu
la lumière de ses yeux et de son cœur, et Atik a perdu aussi son amour passionné et
passionnel Zunnaira.
Dans les deux romans, se manifeste comme dans une hypotypose, la lutte entre Eros et
Thanatos, entre l’instinct de vie et l’instinct de mort ; apparemment dans les deux cas , c’est
Thanatos qui en sort victorieux, mais au niveau symbolique c’est en fait la victoire de l’éros
car la maman grâce à une force mystérieuse ancrée dans ses tréfonds ( la dignité, l’amour et
l’écriture ont occulté la vengeance aveugle et rancunière et Atik est mort dans l’anonymat
laissant derrière lui l’espoir d’un retour des hirondelles symbolisées par Zunaira qui a disparu
sans que personne , y compris le lecteur, ne sache où.
24
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 19.
22
formulée littéralement, elle est simplement évoquée et symbolisée car le symbole est plus fort
et plus significatif, comme le souligne si bien Mallarmé: « Nommer un objet c’est supprimer
les trois quart de la jouissance d’un poème ou d’un roman qui est faite du bonheur de deviner
peu à peu ; le suggérer : voilà le rêve »25.
Et de son coté, Anatole France remarquait : « non plus s’exprimer mais suggérer, au fond
c’est toute la poétique nouvelle »26.
Mais où est donc l’intertextualité ? Elle réside dans l’idée que les deux auteurs opposent à la
haine et la tuerie l’arme la plus solide et la plus forte : l’amour qui devient alors comme une
sorte d’arc d’Epire, aucune force, aucune arme, aucune haine ne peut le vaincre car au-delà
de la mort l’amour reste immuable. à ce propos, c’est-à-dire l’intertextualité ou plutôt
l’interlocution implicite (entre Maissa Bey et Y Khadra ou mieux encore entre les deux
narrateurs).
Roland Barthes dit : « l’homme parlant parle l’écoute qu’il imagine à sa propre parole ».27
Ces deux citations montrent effectivement cet écho et cette communication tacites et
ininterrompus entre Maissa Bey et Yasmina Khadra qui retracent et figent dans le temps et
l’espace, chacun de son coté, cette horreur du fanatisme religieux des années 1990, pour que
nul n’oublie, car la littérature, selon Roland Barthes, n’est pas seulement sociologique, elle est
aussi ontologique et donc universelle.
25
TSEVAN. Todorov, théories du symbole, seuil, 1985.
26
Ibid.
27
BARTHES. Roland, in la préface à F. Flahault, la parole intermédiaire, seuil, paris, 1978, p. 10.
28
Bakhtine / Volochinov, le marxisme et la philosophie du langage, minuit, paris, 1977, p. 136.
23
Le lecteur ne peut pas sortir de cette situation sombre et sans aucune lueur d’espoir,
de cette atmosphère de dénuement et de malheur, de ce déchirement intérieur dans lesquels
les personnages principaux sont enveloppés. En fait, l’univers crée par les deux narrateurs
est un univers dramatique dans le premier cas et apocalyptique dans le deuxième cas.
C’est comme si les deux personnages des deux romans sont condamnés à être seuls dans cet
enfer de mort et de fin du monde, de délires et de folie, de peur et de détresse. Aucune force
au monde ne peut les arracher à ce mal diffus, implacable et fatal, à ce fantôme qui tue
lâchement, à ce serpent aux sept tètes qu’est le terrorisme aveugle et sourd, à cette maladie
sombre et cruelle qui se gagne comme la petite vérole pour parler comme Voltaire.
Dans ce cas aussi, les procédés intertextuels sont nombreux, on peut en déceler un certain
nombre d’un récit à un autre.
Dans le roman de Maissa Bey : « C’est donc dans mon corps qu’avaient eu lieu
l’effondrement. Outrages de la douleur et non du temps, les stigmates sont là, visibles,
palpables »29.
« C’’est un Atik fantomatique qui échoue au cimetière de la ville. Sans turban et sans
cravache. Le pantalon bas à peine retenue par une ceinture mal ajustée. Il n’avance pas
vraiment. Il se traine, le regard révulsé, le pas accablé […] Son malheur est criard, son
délabrement est avancé »30.
Les personnages principaux dans les deux romans, bien que meurtris dans leur chair et
dans leur sang, sont pourvus d’un stoïcisme tenace et vivent aussi dans le silence et dans la
solitude moribonds mais ils ne baissent pas les bras et se révoltent d’une manière ou d’une
autre.
29
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 41.
30
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, sq. 144 ,145.
24
Aïda par exemple est une femme solitaire et rebelle, fermée à tout ce qui n’alimente
pas son chagrin. Elle ne connait que sa douleur et son amertume, sa vie s’efface
progressivement devant les stigmates de la douleur morale. Aida est un personnage
archétypal, elle incarne à elle seule la souffrance de toutes les femmes qui ont été tuées,
blessées, meurtries ou auxquelles les terroristes religieux et inquisiteurs ont ôté un être cher.
Comme elle, ces femmes sont condamnées au silence et à la pudeur. Même leur douleur se
doit d’être « raisonnable » et intérieure. Emprisonnées dans ce carcan, qui demande une
constante maîtrise de soi, mais aussi une négation des sentiments et du droit à les exprimer,
Aïda par exemple, s’insurge et rompt les amarres avec sa communauté. Elle est la seule
femme à ne pas porter de djellaba et à oser sortir de chez elle la tête découverte: « Il leur faut
des silences et des prières. Des visages fermés, des yeux baissés et des formules
conventionnelles, pense telle »31. Mais malgré cette endurance et ce courage, le cauchemar est
omniprésent.
Il en va de même pour Atiq Shaukat, pour sa femme Mussarat et pour son amante
Zunaira qui eux aussi font preuve d’un courage inébranlable face à ce cauchemar symbolisé
par les Talibans impitoyables et sans scrupules. Tout au long de l’histoire, l’écriture ne cesse
de représenter un cauchemar qui s’impose à la nature et aux hommes. L’histoire commence
par un silence et un mutisme angoissants de la nature et de la vie qui s’accommodent aux
seuls bruits des armes « le cliquetis des culasses ». Ainsi d’emblée s’installe cette absence de
vie, ce néant qui constitue le cadre et enserre les protagonistes du récit. Le roman renvoie
toujours à ce silence fait de terreur et de vacuité. Peur de dire, mais aussi rien à dire tellement
la vie a perdu son sens.
Les deux romans, avec des styles différents, décrivent parfaitement cette atmosphère
qui installe le silence en guise de vie, le non communication en tant que pratique, la mort dans
le banal, le mépris de la vie au quotidien.
Cependant cette situation qui installe l’absurde et le silence ne concerne pas seulement les
personnages principaux des deux romans, c’est à travers ces quelques personnages
archétypiques que la collectivité est décrite dans son désarroi. Le choix des personnages tente
d’intégrer toute une société, il sous entend un phénomène sociétal.
31
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 35.
25
Les extraits suivants peuvent illustrer ce rapport intertextuel qui montrent que les deux
plumes, celle de Maissa Bey et celle de Yasmina Khadra sont trompées dans le sang des
innocents mais aussi dans leur abnégation, leur silence et leur fierté, comme Nedjma de Kateb
Yacine, comme Antigone de Sophocle, Aida, Mussarat et Zunaira sont aussi des
« Antigone ».
Les passages suivants extraits de chaque roman évoquent ce courage singulier des femmes
victimes de la terreur dans « les hirondelles de Kaboul », avec une ardeur très forte, Zunaira
fustige son mari et les terroristes :
« Demande d’abord l’autorisation aux talibans. Vas-y, montre leur ce que tu as dans le
ventre. Vas les trouver, et sommes les de retirer mon voile dan la minute qui suit. Va
trouver le misérable batard qui a osé porter la main sur ta femme et tranche lui le
poignet »32.
Et dans « puisque mon cœur est mort », le courage et la détermination d’Aida vont rejaillir des
profondeurs même de son malheur : « je me sens forte maintenant. Mais aussi étrangement
sereine. Tu dois le savoir. Je me sens traite à affronter tous ceux qui viendraient me parler de
réconciliation et de pardon sans justice »33.
Ce qui est remarquable c’est que l’intertextualité réside dans cette partie du mémoire
dans la thématique des deux auteurs. Ces derniers étant profondément touchés par le
terrorisme de la décennie noire en Algérie, ont chacun de son coté crée deux récit qui
racontent ou décrivent ce mal du siècle qui a affligé de nombreuses personnes figurées dans
le corpus par les deux personnages principaux Aida dans « puisque mon cœur est mort » et
Atik dans « les hirondelles de Kaboul », sans oublier Mussarat et Zunaira , l’une avec son
sacrifice et son abnégation et l’autre avec sa beauté et son courage semblent expier pour
Aida, semblent lui dire à travers un lieu et un temps différents, à travers des voix narratives
différentes : « Aida on comprends ton malheur et ton affliction, on les partage avec toi et
comme dans une rédemption, on va rejoindre ton fils pour l’entourer d’amour et
d’affection »34.
Les deux romanciers, comme s’ils communiquaient entre eux, ont mis au point un décor
et une atmosphère morbide et macabre à travers les thèmes de la solitude, du malheur, du
32
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p. 102.
33
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, sq. 108-109.
34
Ibid. p. 65.
26
désespoir et même de la déchéance cependant dans chacun des deux romans, il existe une
lueur d’espoir, un signe de vie , un rayon de soleil : dans le premier roman le signe de vie se
traduit par l’écriture elle-même qui est pour Aida une forme de catharsis et dans le deuxième
roman l’espoir est symbolisé par les hirondelles qui elles-mêmes symbolisent le printemps et
donc le retour à la vie ceci nous rappelle aussi le mot du personnage principal du romancier
algérien Boualam Sansel dans son roman « 2084 » ou « la fin du monde » : « la vie mérite
qu’on meure pour elle »35.
35
SANSAL. Boulem, la fin du monde, Gallimard, 2015.
36
BARTHES.Roland, La notion de l’intertextualité, [en ligne], In :
http://expositions.bnf.fr/contes/pedago/chaperon/indinter.htm (consulté le: 15/03/2016).
27
CHAPITRE II :
28
1. Analyse des espaces romanesques : rapports et différences
Ce chapitre contient trois parties interdépendantes et qui se recoupent d’une manière ou d’une
autre : dans la première partie, sera étudiée la notion d’espace romanesque, dans la seconde,
l’intertextualité des espaces topologiques et psychologiques dans les deux romans et enfin,
une troisième partie qui se rapporte au procédé d’intertextualité dialogique et polyphonique au
sens où l’entend M. Bakhtine, sans perdre de vue l’influence de l’espace romanesque sur le
discours des protagonistes ou des deux narrateurs.
L’espace romanesque c’est d’abord une mimésis, une sorte de copie du réel que les
narratologues appellent la vraisemblance37: c’est-à-dire que cet espace fictif et provenant de
l’imaginaire de l’écrivain et de l’écriture littéraire comporte un effet du réel ; c’est cet effet du
réel qui rend l’histoire plus captivante et qui accroche le lecteur s’identifiant à ces espaces et
ces décors ( le village près d’Alger et Kaboul avec les deux drames respectifs). L’une des
fonctions de la littérature est donc cette vraisemblance qui fait que le lecteur vive intensément
la scène ou l’histoire. Que ces espaces romanesques soient clos ou ouverts, qu’ils soient
psychologiques ou topologiques, le lecteur a toujours cette impression du vrai, du réel, du
vraisemblable.
L’effet du réel sur lequel repose l’écriture réaliste ou plutôt vraisemblable consiste donc
à rendre les personnages (comme Aida et Atiq et les autres personnages) les plus réels
possibles, à les faire exister, pour ainsi dire, vraiment, au plus proche de nous, lecteurs : effet
du réel produit par la puissance du récit où les personnages principaux et les autres aussi,
37
R. Rapin cité par Gérard Genette fig. 2, « la vérité ne fait les choses que comme elles sont, et la vraisemblance
les fait comme elles doivent être. La vérité est presque toujours défectueuse. Il faut chercher les originaux et les
modèles dans la vraisemblance et dans les principes universels des choses : où il n’entre rien de matériel et de
singulier qui les corrompe », p. 73 .
29
participent grandement à cette vraisemblance -l’extrait textuel dans la fiction de Y Khadra, en
l’occurrence la description des talibans et le stade, lieu de l’exécution des femmes : de la
page 135 à 141, en est une illustration et rappelle certains évènements réels.
Les exemples de cette création spatiotemporelle sont nombreux dans les romans en
général, et seule la littérature est en mesure de faire.
Cette construction ou plutôt cette création de l’espace romanesque vraisemblable est une
construction littéraire qui dépasse tous les autres genres et qui apporte ce que l’Histoire (avec
grand H) même ne peut pas faire. Ceci pour dire que l’espace vraisemblable se confond
parfois, chez certains lecteurs non avertis, pour vrai.
La preuve c’est que les deux écrivains de notre corpus ont vécu dans leur chair et dans leur
sang cette guerre civile de la décennie noire, sauf que Yasmina Khadra, dans ce cas, a choisi
un autre contexte pour exprimer, décrire et raconter cet enfer ineffable. C'est du reste au cœur
de cette guerre fratricide, qui plongea le pays dans une folie meurtrière, que la romancière et
le romancier décidèrent de rompre le silence.
À travers romans ou nouvelles, Maissa Bey ne va cesser de jouer du "je" pour faire
entendre des femmes bafouées, blessées, humiliées, insoumises, qui disent, au bord de la
folie, leur révolte, leurs désirs, leurs déchirures ; et de son coté dans « les hirondelles de
Kaboul », dans « les seigneurs des agneaux » et dans « l’imposture des mots », Yasmina
Khadra a mis à nu le fanatisme religieux en Algérie et ailleurs ( Kaboul dans notre cas).
Il ya donc chez les deux romanciers le même problème, la même déchirure, le même drame
intérieur qu’ils ont transposé de la réalité à la fiction.
D’ailleurs, dans pas mal d’interviews (voir vidéos), les deux écrivains ont exprimé
approximativement la même chose : le désir d’écrire non pas uniquement pour dénoncer le
terrorisme, mais aussi pour eux, c’est une forme de libération et de catharsis qui leur permet
de dire la vérité au monde dans une littérature qui émane de la réalité.
L’image de la désolation des deux personnage principaux ( Aida et Atiq) est construite
par la récurrence de métaphores et de figures qui parcourent les deux récits de bout en bout et
donnent également une place centrale à la représentation des sensations psychologiques et
émotionnelles comme le montre cet exemple où Atik se trouvait dans le couloir de la
prisonnière : « il subit, sans en pâtir, une sensation vertigineuse et implacable, une ivresse
extatique qui malmènent ses retranchements au point de lui faire oublier ses ablutions… »38.
Ou comme le montre cet autre exemple où Aida monologuait :
38
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p.141.
30
« Ah oui je suis, je suis folle au point de dire que si l’on m’avait laissé le choix, si je
pouvais croire un seul instant qu’une renonciation lucide et consentie te permettrait de
revenir, je renoncerais à tout, et même au paradis. Très peu pour moi la sanctification
par la douleur, je blasphème ! »39.
I ‘espace romanesque est à la fois indication d’un lieu et création fictive. Il ne faudra
pas restreindre la notion d’espace à celle de lieu. Il existe en fait deux grandes représentations
spatiales : l’espace topologique qui renvoie à des lieux et l’espace mental qui renvoie aux
constructions mentales.
Or, dans les deux romans qui constituent notre corpus, nous pouvons clairement dégager ces
rapports spatiaux et mentaux d’abord dans « puisque mon cœur est mort » et ensuite dans
« les hirondelles de Kaboul », puis on établira les relations intertextuelles entre ces espaces
romanesques.
39
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 45.
31
• Dans « puisque mon cœur est mort » :
En effet l’espace topologique (le village, l’appartement d’Aida, les ruelles, le cimetière) dans
« puisque mon cœur est mort » agit fortement et insidieusement sur la psychologie du
personnage central Aida. Partout où elle se trouve, elle est confrontée à un espace vide et
morne qui lui rappelle à chaque fois son fils bien aimé qu’une main assassine d’un fanatique
religieux a tué froidement la nuit dans un village près d’Alger. Dévastée, le corps ravagé par
la douleur, l'esprit rongé de culpabilité, elle pense un temps le rejoindre dans la mort puis
finalement, elle change d’avis :
« Après m'être dangereusement approchée du vide, je veux donner forme à l'informe, par
le truchement des mots. Je t'écris parce que j'ai décidé de vivre. De partager chaque
instant de ma vie. Je t'écris pour défier l'absence et retenir ce qui en moi demeure présent
au monde »41.
Acculée, désemparée, perdue dans une nuit et un silence morbides, Aida est au bord de
la folie et du désespoir total, il ne lui reste qu’un seul exutoire : c’est l’écriture qui va devenir
pour elle une véritable catharsis.
Son espace libérateur et cathartique va donc être son petit cahier où elle dépeint la douleur qui
annule le temps et les jours devenus sans valeur et sans substance.
Le véritable espace dans ce cas est l’espace scriptural qui permet au personnage principal de
vivre, de s’accrocher à la vie et d’éviter de se soumettre à ce destin fatal, à ce monstre qu’est
le terrorisme religieux aveugle et sans foi ni loi.
Les espaces réels et vraisemblables tels que le village, les ruelles et l’appartement s’annihilent
et s’évaporent devant le seul espace ultime que constituent ces pages blanches où se tracent
les lignes noires de l’écriture cathartique.
Pourtant, il existe aussi un autre espace où Aida se refugie comme un oiseau blessé :
c’est le cimetière, ce lieu sépulcral va devenir son antre et sa demeure, son refuge et son toit,
40
HAMON. Philipe, Introduction à l’analyse du descriptif. P. 71.
41
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 18.
32
c’est comme si ce lieu tombal devient pour elle le lieu de la communion et de la
communication.
Paradoxalement, c’est à travers ce lieu et dans ce lieu qu’elle se maintient en vie et qu’elle
trouve la paix dans l’âme.
Cela nous rappelle étrangement quelques vers sombres et poétiques de Charles Baudelaire qui
parle à la douleur et la personnifie dans ‘’recueillement’’ :
Comme le poète maudit, Aida parle aussi a sa douleur qui habite son âme et qui devient
son amie intime : «Que m'importe l'opprobre, l'exclusion ? Je n'ai plus rien à perdre puisque
j'ai tout perdu. Puisque mon cœur est mort »43.
Les habitants sont fantomatiques et ressemblent à des ombres errantes qui s’enracinent dans
la terre de leur douleur, parmi ces silhouettes perdues dans un décor sinistre, se trouvent les
42
BAUDELAIRE. Charles, les fleurs du mal, recueillement, [en ligne], In : http://fleursdumal.org/poem/321
(consulté le : 12/03/2016).
43
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 86.
44
ROUSEAU. Christine, « puisque mon cœur est mort », de Maissa bey : une douleur qui annule le temps, [en
ligne], In : http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/07/08/puisque-mon-coeur-est-mort-de-maissa-
bey_1385006_3260.html . (Consulté le: 10/02/2016).
33
personnages principaux : Atiq et Zunaira, Mussarat et Mohcen qui se retrouvent forcément
sous l’emprise de la mort et de l’amour, entre le thanatos et l’éros.
Chaque espace où ils évoluent est tronqué de pièges, de surveillance et de terreur, les
personnages sont en enfer épiés par cerbère le serpent à trois tètes, car les fanatiques
démoniaques sont partout et nulle part, ils sèment la terreur du corps et de l’esprit, personne
ne peut échapper à leur joug et leur despotisme aveugles.
Tous les quartiers de Kaboul sont contrôlés par le système despotique, toutes les personnes
sont sous leur hégémonie et leur totalitarisme religieux et fanatique.
Cet extrait parmi tant d’autres illustre parfaitement ce système despotique de contrôle et de
surveillance:
« L’autre jour, un fou criait à tue-tête dans le faubourg que dieu avait failli, ce pauvre
diable, de toute évidence, ignorait ou il était.les talibans n’ont trouvé de circonstances
atténuantes à sa folie et ils l’ont fouetté à mort sur la place publique, les yeux bandés et
la bouche bâillonnée»45.
Ainsi, c’est dans une atmosphère eschatologique que se meuvent ou plutôt se glissent
comme des ombres les personnages principaux : ce décor infernal domine cette ville, l’air est
irrespirable et chargé de poussière. Kaboul étouffe, une chaleur implacable l’écrase et résorbe
la moindre bouffée d’air. Partout ce n’est que ruines et paysages ravagés et dévastés aux
allures d’abysses ténébreuses, destinées au supplice des damnés où règnent le désordre et la
confusion.
Selon, R. Barthes et J. Kristeva, le texte est par définition un intertexte, c’est-dire que
d’autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous formes plus ou moins
reconnaissables, la question que l’on peut encore se poser c’est : où est donc l’intertextualité
des espaces ?
Ce qui est remarquable c’est que les espaces dans les deux récits sont enveloppés de nuit, de
peur, d’angoisse, de terreur et de non vie, en plus la vision apocalyptique de Kaboul se
45
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, sq. 71-72.
34
remarque aussi au niveau de l’esprit d’Aida qui est bouleversé de tragédie, de nuit et
d’apocalypse.
Dans le texte de Y Khadra la fin du monde se vérifie au niveau spatial (la ville) et dans
le texte de M Bey, l’enfer est d’ordre psychologique puisque tout le malheur chez ce
personnage est un drame intérieur. Là aussi, l’intertextualité se vérifie aussi au niveau de la
vraisemblance des espaces : le village, les ruelles, l’appartement, le cimetière (dans « puisque
mon cœur est mort ») sont des espaces inspirés de la réalité. La ville de Kaboul, les maisons,
les rues, la geôle, le cimetière (dans « les hirondelles de Kaboul ») ont aussi cet effet du réel.
Les deux romanciers ont donc construit des espaces vraisemblables, une sorte de copie
de la réalité et justement, à ce propos, Yves Reuter observe : « Les lieux du roman peuvent «
ancrer » le récit dans le réel »46.
Le village près d’Alger où habite Aida et Kaboul où vivotent Atik et Zunaira constituent les
lieux de la dramatisation et de la mort, même si ces espaces sont séparés par la distance et
sont différents, ils sont la scène du drame et de la tragédie : c’est comme si le narrateur de
« les hirondelles de Kaboul » a amplifié la dramatisation qui est racontée dans « puisque mon
cœur est mort » : du point de vue synecdochique, le village près d’Alger peut faire aussi partie
du décor macabre de Kaboul.
Voici à titre d’exemples deux espaces qui se superposent et qui sont intertextuels : « Dans le
ciel livide, les premières zébrures de la nuit s’appliquent à éteindre les ultimes foyers
crépusculaires. Dans le stade, qu’une brise repue de fantômes se préparent à hanter, les
dalles se terrent dans un mutisme sépulcral »47.
« La nuit se fissure et s’émiette dans une seconde d’éternité. Mon horizon se lacère et se
difracte dans l’éclat fulgurant de la lame »48.
Toutes ces relations palimsestuelles feront dire à Roland Bathes : « l’intertextualité est
l’ensemble des relations qu’un texte entretient avec un ou plusieurs autres textes »49.
Nous pouvons multiplier les exemples, nous tomberons à chaque fois sur l’espace
psychologique d’Aida et l’espace topologique et psychologique d’Atiq et de Zunaira or dans
les deux cas, il existe aussi un autre espace psychologique très significatif : c’est l’amour qui
va s’opposer tacitement et continuellement à la mort. Là aussi on peut y voir un procédé
46
YVES. Reteur, introduction à l’analyse du roman, Paris, Bordas, p. 54.
47
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, Paris, 2002, p. 141.
48
Ibid. P. 12.
49
Etudes Littéraires. Vocabulaires Littéraires et figures de styles, [en ligne], In : http://www.etudes-
litteraires.com/figures-de-style/intertextualite.php (consulté le : 12/02/2016).
35
intertextuel qui rappelle la citation de Michael Riffaterre qui y voit la conception de
l’intertextualité comme suit : « l’intertexte est la perception, par le lecteur, de rapports entre
une œuvre et d’autres qui l’ont précédée ou suivie »50. Et qui rappelle aussi une autre citation
de Mikhaïl Bakhtine – de l’intertextualité.
Le critique soviétique définit cette notion ainsi : « tout texte se situe à la jonction de
plusieurs textes dont il est à la fois la relecture, l’accentuation, le déplacement et la
profondeurs »51.
En effet, cette dernière observation de Bakhtine s’applique pertinemment à nos deux corpus
puisque notre expérience de lecture des deux romans nous montre justement cette relecture,
ce déplacement et cette profondeur sentie lors du passage de la lecture de « puisque mon cœur
est mort » à celle de « les hirondelles de Kaboul ».
Lire ces deux romans, c’est plonger dans l’univers du discours de la mort et de
l’amour, de l’obscurité et de la lumière, de la nuit et du jour : face à ce monstre hideux qu’est
le terrorisme aveugle et despotique , se dresse l’amour à travers les principales figures
féminines : Aida et Zunaira et Mussarat qui incarnent, en dépit de leur malheur profond, à
elles seules la vie et la continuité de l’espoir, cela nous rappelle, ce que disait le critique
français Charles Bonn à propos de la femme maghrébine dans les romans : « comme la terre,
elle est nourricière[… ]»52.
Dans les deux romans, apparait donc cette dualité - désespoir/espoir - haine/amour -
nuit/jour - mort /vie que les deux auteurs ont signifié sans le dire, ont évoqué
symboliquement, le premier par le rejet de la haine et de la rancœur et le deuxième par les
hirondelles, oiseaux du bonheur. Ces dichotomies se vérifiant au niveau textuel (les thèmes,
les espaces, les personnages meurtris) et se vérifient aussi au niveau discursif ou
polyphonique
50
RIFFATERRE. Michael, la production du texte, seuil, 1979.
51
TZEVAN. Todorov, Mikhaïl Bakhtine : le principe dialogique, Paris, seuil, 1981.
52
BONN. Charles, la littérature algérienne de langue française et ses lectures, [en ligne], In :
http://www.limag.refer.org/Textes/Bonn/LaLitt/LaLitt1.htm (consulté le : 12/01/2016).
36
CHAPITRE III :
L’INTERTEXTUALITÉ AU NIVEAU DES VOIX
ET DE L’ÉCRITURE.
37
1. Polyphonie entre les deux narrateurs
Dans ce dernier chapitre et dans la première partie, il s’agit d’abord de cerner la notion
de polyphonie dans chaque roman, ensuite voir ce rapport polyphonique au niveau des deux
narrateurs respectifs, et enfin le rapport de ces voix de papier avec le lecteur dont la voix est
silencieuse. Dans la deuxième partie, la question de l’écriture de la violence et de la violence
de l’écriture dans les deux romans du corpus, sera traitée.
Mais cette polyphonie se manifeste aussi au niveau des deux narrateurs respectifs, la
narratrice de « puisque mon cœur est mort » et le narrateur de « les hirondelles de Kaboul » si
leur tons, leurs voix et toute leur prosodie sont différents, il n’en demeure pas moins que leur
53
SUCHET. Meriem, Outils pour une traduction postcoloniale, [en ligne], In :
https://www.google.dz/webhp?sourceid=chrome-instant&ion=1&espv=2&ie=UTF-
8#q=Il+d%C3%A9signe+les+formes+de+la+pr%C3%A9sence+de+l%27autre+dans+le+discours+:+le+discours
+en+effet+n%27%C3%A9merge+que+dans+un+processus+d%27interaction+entre+une+conscience+individuel
le+et+une+autre+qui+l%27inspire+et+%C3%A0+qui+elle+r%C3%A9pond%C2%BB+ (consulté le :
04/04/2016).
54
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, sq. 38-39.
55
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p. 147.
38
cri de désolation, de malheur et leur plainte quotidienne restent les mêmes. Il semble aussi
que leur voix se rencontrent pour dire la douleur et le drame intérieur qui les rongent tous les
deux, enfin chacune des deux instances narratives nous même d’un espace à un autre, dans le
premier cas, il s’agit d’un espace psychologique et dans le deuxième cas, il s’agit d’un espace
topologique, qui renvoie chacun aux abysses de l’enfer du terrorisme et du radicalisme
religieux.
Cependant, une troisième instance entre en jeu dans cette communication tacite et
polyphonique, c’est celle du lecteur 56 ou locuteur second selon Bakhtine.
Dans le roman de Maissa Bey, le lecteur n’est pas emporté par une trame romanesque
comme dans les autres romans psychologiques, au contraire, il est lui-même touché
profondément par le récit pathétique et émouvant de la narratrice, il partage sa douleur et ses
émotions, il s’identifie donc à la narratrice et finit par se révolter contre ces mains assassines.
Dans le deuxième roman, celui de Yasmina khadra, le lecteur est horrifié par ce système
religieux implacable et infernal, par l’aspect apocalyptique de la ville de Kaboul devenue un
enfer sur terre, et par le sort cruel réservé au personnage principal Atiq avec qui le lecteur
partage aussi cet amour qui survit dans cette ville sépulcrale et sacrificielle, dans ce lieu
maudit et dystopique.
« Dans les échos dialogiques, les détournements ne constituent qu’une partie des
procédés linguistiques favorisant, pour un énoncé, l’émergence de sens multiples la
proximité phonique, et l’appui sur des contextes différents déconstruisant une
expression figée, favorisent également cette pluralité de sens et d’associations »57.
56
Selon J. P. Sartre (à propos de la nausée), il y a toujours cette dialectique conscience émettrice/destinataire
parce que tous les ouvrages de l’esprit contiennent en eux-mêmes l’image du lecteur auquel ils sont destinés.
Dans la création littéraire, il y a deux libertés qui se rencontrent, deux consciences, celle de l’écrivain et celle du
lecteur.
57
Grüring. B-N, les mots de la publicité, paris, presses de GNRS, 1990.
39
Et justement, c’est cette association d’idées et cette pluralité sémantique qui
intéressent notre propos, associations d’idées où se mêlent la tragédie, la mort et la nuit,
tragédie et traces indélébiles, telles qu’illustrées à travers de nombreux passages des deux
textes, sinon à travers les deux récits dans leur totalité.
En effet, du début jusqu’ à la fin, le drame des personnages parcoure les textes de bout en
bout, de part en part, du début jusqu’à la fin.
En dépit des différences stylistiques et rhétoriques entre les deux romanciers, à travers
les deux récits, une écriture teintée de désespoir et trempée dans le drame au quotidien,
apparait visiblement et connote les circonstances spatiotemporelles dans lesquelles se trouvent
la narratrice Aida et le personnage central Atiq, voire même les deux romanciers. C’est en
cela que le concept bakhtinien de polyphonie trouve sa place et sa pertinence.
La cause principale de ce phénomène intertextuel reste sans conteste le contexte socio
historique dans lequel ont vécu ces deux écrivains, contexte appelé par tous les observateurs :
la décennie noire.
Par ailleurs, cette polyphonie se passe aussi entre deux autres voix tacites : celle des
deux narrateurs et celle du lecteur lors de la lecture silencieuse. On a l’impression que ces
deux instances (la voix de papier et celle silencieuse du lecteur), bien que séparées par le
temps se confondent en une seule comme dans un pacte de lecture, cela rappelle le mot de
Michael Bakhtine qui parle de : «la pluralité des voix et de consciences autonomes dans la
représentation romanesque»58. Le texte devient alors le lieu de rencontre entre l'auteur et le
lecteur, il est l'espace dialogique en puissance. Il est un lieu d'échange où l'auteur n'a pas fini
de tout dire, où le lecteur n'a pas fini de tout comprendre et où le texte n'a pas fini de tout
produire. Ceci nous fait penser à Umberto Eco, critique littéraire et sémioticien qui, faisant
confiance à tout individu pour déceler l’intertexte, dit : « aucun texte n'est lu indépendamment
de l'expérience que le lecteur a d'autres textes »59.
C’est un peu notre propre expérience lecturiale : les narrateurs se dédoublent par leur
voix polyphoniques, les personnages se ressemblent étrangement : Aida est le double d’Atiq ,
de Mussarat et de Zunaira,, Atiq est le reflet d’Aida, comme si la douleur des protagonistes
principaux est transfuge , et même certains propos des personnages se font écho dans la
mémoire du lecteur : propos émanant de la peur, de la solitude, du désespoir et de
58
BAKHTINE. Michael, la poétique de dostovoieski, paris, seuil, 1970.
59
BELHOCINE. Mounya. Etude de l’intertextualité dans les œuvres de Fatéma Bakhai, [Format PDF], p.15.
40
l’impuissance d’agir face à ce monstre qu’est le terrorisme fanatique et inquisiteur qui tue la
vie. Ces deux extraits nous indiquent cette affliction et cette douleur incommensurable : le
premier intitulé « larmes » est tiré de la partie 9 du livre de Maissa Bey : « les larmes font
perdre toute consistance au réel. Elles altèrent la perception de mon propre corps, jusqu’à
l’extrême vertige »60.
Et le deuxième est extrait du livre de Yasmina Khadra : « soudain, réalisant l’ampleur du
silence, ses mollets cèdent, il tombe à genoux. Son cri de bête foudroyée se déverse sur
l’enceinte, aussi épouvantable que l’effondrement d’un titan »61.
Pour bien cerner ce sujet qui a fait couler beaucoup d’encre, il faut replacer les deux
romanciers dans le contexte de l’écriture de l’urgence : L’actualité algérienne a été marquée
par une décennie de violence due essentiellement au terrorisme durant les années 1990.
Cette violence s’est déteinte sur la littérature de cette époque chez Tahar Djaout, chez Maissa
Bey et chez Yasmina Khadra et d’autres auteurs encore. En effet, les textes parus durant cette
période ont été empreints de violence et de brutalité. Les critiques de tous bords se sont
empressés de la qualifier de littérature ou d’écriture de « l’urgence » pour signaler son
caractère conjoncturel mais dont les traces sont indélébiles.
Dans les années 1990-2000, un « nouveau » genre littéraire va jaillir en Algérie pour
mettre en exergue le quotidien algérien face à un nouveau phénomène qui est le terrorisme.
Beaucoup d’écrivains vont s’engager par leurs écrits afin de dénoncer l’horreur et le
terrorisme imposés par le fanatisme et l’extrémisme, parmi ces auteurs figurent les
romanciers de notre corpus qui fait partie de ce que certains critiques appellent « la graphie
de l’horreur ».
Dans le roman de Maissa Bey, l’horreur apparait avec l’assassinat du fils d’Aida dans le
printemps de son âge, c’est l’innocence assassinée et dans le roman de Yasmina khadra,
l’horreur atteint son paroxysme avec l’hégémonie des Taliban, leur système infernal et leurs
tueries et excusions sommaires.
60
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 39.
61
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p. 137.
41
Par ailleurs, l’intertextualité apparait aussi au niveau de cette écriture de l’urgence dont
les deux romanciers font partie : en effet il est difficile de séparer le contexte politique de
l’actualité littéraire algérienne : l’horreur quotidienne développant nécessairement une
écriture différente. C’est ainsi que dans les années 1990, on assiste à une emprise beaucoup
plus immédiate du réel sur le fait littéraire, qui se caractérise sur le plan formel par ce que les
critiques appellent un retour au référent. Les évènements algériens de cette décennie offre un
éclairage nouveau sur le fait littéraire : « écriture de l’urgence », « parole de l’urgence », les
expressions ne manquent pas pour qualifier ce type d’écriture communes à nos deux
romanciers. Les évènements de ces années noires nourrissent la fiction comme dans notre cas,
ils ont aussi une incidence certaine sur le développement thématique pais également
esthétique de la littérature algérienne contemporaine, il ya donc un lien (intertexte) qui unit
l’actualité et la fiction, lien qui semble d’ailleurs se faire dans la concomitance des faits et de
l’écriture. Il semble bien, comme dans notre corpus, que ces années se lisent comme une
écriture témoignage et que sa principale caractéristique est la vraisemblance (signalé supra).
D’ailleurs cela fera dire au Assai Djebar « rendre compte du sang, rendre compte de la
violence », c’est ce que l’on peut inférer des deux romans de notre étude.
Dans les deux romans, l’écriture émotionnelle de la narratrice qui est une douleur
innommable et qui a la violence d’un enfantement comme dans cet extrait :
« Une houle venue de l’intérieur, ensuite une secousse, un tremblement de tout le corps
avant que survienne ce que j appelle la montée de la douleur. Diffuse d’abord, elle
irradie, rayonne en flèches acérées puis se fragmentent […] o ce gout de larmes dans
mes yeux secs »62 .
Et l’écriture violente du narrateur comme dans cet autre extrait : « les corps se balançaient çà
et là au bout d’une corde témoignent que les exécutions publiques ont commencé […]
Jusqu’aux gourous eux-mêmes » 63 . Ont toutes les deux pour mission de décrire
l’insoutenable. On dirait que leurs plumes sont trompées dans du sang.
62
BEY. Maissa, puisque mon cœur est mort, Barazakh, Alger, 2010, p. 78.
63
KHADRA. Yasmina, les hirondelles de Kaboul, Julliard, paris, 2002, p. 139.
42
Dans les deux romans, cette écriture de la violence émane des profondeurs de l’âme blessée et
stigmatisée des deux narrateurs voire même des deux écrivains, ainsi, on passe de l’écriture de
la violence à la violence de l’écriture.
« L’écriture est un acte de solidarité historique […] l’écriture est une fonction : elle est le
rapport entre la création et la société, elle est langage littéraire transformé par sa
destination sociale, elle est la forme saisie dans son intention humaine et liée aux
grandes crises de l’histoire »64.
Dans le roman de Maissa Bey les mots sont si profonds avec une charge émotionnelle très
forte qu’on a l’impression qu’elle écrit non pas avec sa raison mais avec son cœur, et dans le
roman de Yasmina Khadra, les mots sont d’une violence inouïe qu’on a l’impression qu’il
s’git d’une dramaturgie shakespearienne. Ces rapports scripturaux de l’écriture de la violence
et de la violence de l’écriture qui apparaissent dans les deux romans constituent aussi une
autre forme d’intertextualité dans la mesure où cette dernière aide le lecteur à mieux situer
une œuvre littéraire dans tout son foisonnement culturel, social et idéologique, ce qui fera dire
au groupe tel quel : « Grâce à l'étude de l'intertextualité, il s'avère qu'une œuvre n'est jamais
64
BARTHES. Roland, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1972, p. 18.
43
seule dans le vaste thésaurus de textes qu'est la littérature. Car, en effet, toute œuvre est
influencée par des œuvres antérieures, tout en demeurant spécifique » 65 . Et justement,
chaque roman de notre corpus a sa spécificité mais ils existe une correspondance à travers
ces deux cris et ces deux écrits, à travers cette stigmatisation et cette affliction ineffables qui
touchent aussi bien les deux auteurs que leurs personnages, à travers cette violence des mots
qui racontent la mort et la nuit, qui décrivent un univers maléfique, diabolique et
apocalyptique : celui du fanatisme religieux des années noires ( 1990) – il existe aussi un
rapport entre les deux écrivains qui ont vécu malheureusement et intensément ce pan de
l’histoire nommé la décennie noire du terrorisme intégriste, ils ont partagé les mêmes
émotions, la même terreur, les mêmes impressions à propos de ce drame socio historique
algérien qui se manifeste à travers leurs écritures leurs fictions et surtout leur idéologie , et
c’est en cela que la notion d’intertextualité est également au cœur de la « théorie
sociocritique du texte » d’Edmond Cros, qui considère toute production textuelle comme:
65
Tel Quel est une revue de littérature d'avant-garde, fondée en 1960 à Paris aux Éditions du Seuil par plusieurs
jeunes auteurs réunis autour de Jean- HYPERLINK "https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Edern_Hallier"Edern
HYPERLINK "https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Edern_Hallier" Hallier et Philippe Sollers. Roland Barthes,
Jean Ricardou, Georges Bataille, Jacques Dérida, Julia Kristeva et d’autres intellectuels de gauche.
66
CROSS. Edmond, Théorie sociocritique du texte, 2003, p. 197.
44
CONCLUSION GÉNÉRALE
45
Parcourir et lire une première fois le roman de Massia Bey « puisque mon cœur est
mort » puis celui de Yasmina Khadra « les hirondelles de Kaboul » permet dès la première
lecture de s’apercevoir qu’un lien intertextuel est tissé entre ces deux récits écrits dans les
années 1996 et 2002. Mais lors de la deuxième et de la troisième lecture, le repérage des
indices et des extraits textuels devient de plus en plus pertinent ; en effet, la thématique de la
terreur et du terrorisme fanatique religieux se manifestent de bout en bout dans les deux
textes.
Il faut remarquer que l’intertextualité n’apparait pas uniquement à travers ces thèmes
qui évoquent la mort, la douleur, la souffrance et la terreur, elle est repérable aussi à partir des
espaces vraisemblables des deux récits : un village morne et triste près d’Alger, lieu de
l’assassinat du fils d’Aida et Kaboul lieu de la terreur instaurée par les talibans. Il faut
souligner au passage que d’autres espaces apparaissent aussi, ce sont des espaces
psychologiques à travers lesquels, on peut lire et sentir toutes les réminiscences et tous les
monologues des personnages principaux comme Aida, Atiq, Moshen et Zunaira, tous victimes
du terrorisme. Un troisième espace est évoqué dans les deux romans et qui est fortement
symbolique : c’est le cimetière (dans les deux romans) avec toutes les connotations possibles
auxquelles ce lieu macabre peut envoyer : le désespoir, la nuit, la mort mais c’est aussi un
espace cathartique.
D’autre part, à travers cette double écriture de la violence, des voix narratives se font
entendre lors de la lecture des deux romans : la voix du personnage central de « puisque mon
cœur est mort » se répercute à travers la voix du narrateur des « hirondelles de Kaboul »,
comme si la plainte et la douleur de ces deux voix se faisaient écho dans une polyphonie à
laquelle le lecteur participe dans son protocole de lecture. Ainsi s’établit un triple dialogisme
entre la première voix, celle d’Aida, la deuxième voix celle du narrateur des « hirondelles de
Kaboul » et enfin une troisième voix silencieuse et qui est celle du lecteur.
67
VINANT. Manon, le roman de la lecture : la représentation littéraire du lecteur, [format PDF] , université
Stendhal (Grenoble 3), UFR lettres et civilisations,.
46
En général et c’est notre cas, l intertextualité ne se contente pas de relever les différents
emprunts ou de faire la généalogie de l’œuvre, mais surtout elle propose un mode de lecture
qui cherche à cerner d’autres enjeux comme par exemple dans les deux romans qui nous
concernent : la même thématique et l’écriture de l’urgence ( bien sur avec deux styles
différents) ; d’autant plus que les deux textes de notre corpus se trouvent selon Gérard Genette
dans une même case génétique ou architexte, en l’occurrence l’écriture de l’urgence, en
d’autre terme, dans l’imaginaire des deux romanciers qui partagent le même point de vue et
les mêmes émotions vis à vis du terrorisme religieux, existe un inconscient du texte et de la
culture ambiante (celle des années 1990), ce qui fera dire à Roland Barthes : « tout texte est un
intertexte »68.
Pour conclure ces propos, nous rappelons au lecteur que les procédés intertextuels ont
été appliqués moult fois, mais il serait toujours intéressant et enrichissant de continuer dans
cette perspective et de voir par exemple d’autres procédés intertextuels sur les œuvres de
Maissa Bey ou sur celles de Yasmina Khadra. Ainsi la conclusion reste ouverte à d’autres
itinéraires, à d’autres réflexions et à d’autres recherches intertextuelles.
68
BARTHES. Roland, Théorie du texte, l’encyclopédie universalis, 1973, [en ligne], In :
http://www.universalis.fr/encyclopedie/theorie-du-texte/ (consulté le : 12/05/2016).
47
Les Références Bibliographiques
Corpus
▪ MAISSA. Bey, « puisque mon cœur est mort », Barazakh, Alger, 2010. 183p.
▪ YASMINA. Khadra, « les hirondelles de Kaboul », Julliard, paris, 2002. 148p.
Dictionnaires
48
Thèses et mémoires
▪ AMEL. Maouchi, poétique de l’intertexte chez Malek Hadad dans « le quai aux fleurs
ne répond plus », [Format PDF], magister en littératures de langue française et
interculturalité, Constantine, université Mantouri, 2005/2006, 110p.
49
Sources internet
▪ CHRISTINE. Rouseau, « puisque mon cœur est mort » de Maissa Bey : une douleur
qui annule le temps, [en ligne], In :
http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/07/08/puisque-mon-coeur-est-mort-de-
maissa-bey_1385006_3260.html . (Consulté le: 10/02/2016).
50
▪ ROLAND. Barthes, Théorie du texte, l’encyclopédie universalis, 1973, [en ligne], In :
http://www.universalis.fr/encyclopedie/theorie-du-texte/ (consulté le : 12/05/2016).
51