« 𝐏𝐨𝐮𝐫𝐪𝐮𝐨𝐢 𝐞̂𝐭𝐞𝐬-𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐬𝐢 𝐜𝐫𝐚𝐢𝐧𝐭𝐢𝐟𝐬 ? 𝐍’𝐚𝐯𝐞𝐳-𝐯𝐨𝐮𝐬 𝐩𝐚𝐬 𝐞𝐧𝐜𝐨𝐫𝐞 𝐥𝐚 𝐟𝐨𝐢 ?
» (homélie pour le 12e
dimanche TO, paroisse de Maadi)
Drôle de reproche que fait là Jésus aux disciples. Est-ce une faute, d’avoir peur ? Est-ce un péché, de
craindre la tempête, la guerre, les élections, l’évolution du climat ou le retour en France après de
belles années au Caire ? Est-ce un péché d’avoir peur de l’avenir, du marché de l’emploi, de douter
de sa capacité de trouver l’âme-sœur ou la voie qui nous épanouira, de craindre le cancer ou
Alzheimer pour ceux que j’aime et qui vieillissent, d’avoir des angoisses quand je pense aux défis
auxquels font face mes enfants ? Si c’est un péché d’avoir peur d’une tempête ou de tant d’autres
choses qui méritent d’être craintes, alors c’est certain, nous sommes une assemblée, nous sommes
une humanité de pécheurs – de pécheurs ou d’inconscients, au choix.
Mais sommes-nous bien sûrs qu’il s’agit d’un reproche ? Nous n’avons pas le ton dans l’Évangile, pas
même un smiley, mais est-ce une raison pour supposer que Jésus nous dit cela de l’air grognon
qu’ont la plupart des gens quand on les réveille. « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? » Valait-il mieux
qu’ils le laissent dormir, alors qu’un mot de lui suffit à apaiser la tempête ? Un mot que Jésus n’hésite
d’ailleurs pas un instant à prononcer. Il ne les laisse pas dans la peur, sous la houle, pour leur
apprendre, pour les endurcir. Non, il apaise aussitôt les éléments déchaînés, puis le calme revenu, il
leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? »
Nous l’entendons toujours comme un reproche, mais cela en dit sans doute long sur nous, sur nos
jugements et sur ce que nous croyons de Dieu, dont nous avons tant de peine à accepter la Bonne
Nouvelle, tant de mal à appeler Dieu véritablement notre Père. Oui, cette peur des disciples est
certainement un manquement, une faiblesse, un manque de foi. De nos faiblesses, nous savons très
bien nous en faire des reproches ; nous sommes en général des experts dans le domaine, et Jésus ne
songe certainement pas ajouter d’eau au moulin infatigable de notre culpabilité. Ne l’entendons-
nous pas, au contraire, qui nous encourage, qui nous soutient : « Allons, de quoi as-tu peur ? Ne sais-
tu pas que j’ai vaincu le monde ? »
Je pensais ces jours-ci à ce qui nous rassemble, à ce qui nous fait tenir ensemble, à ce qui nous fait
être une paroisse, de ce qui fait de nous l’Église : cette vie éternelle vers laquelle nous marchons
ensemble, que nous faisons grandir en nous, ensemble. J’ai hâte qu’elle ait pris en nous toute sa
mesure, j’ai hâte que nous y soyons les deux pieds dedans, dans le Royaume de Dieu. Non que je sois
lassé de cette vie, de ses joies, de ses embouteillages, mais oui, alors que nous en sommes aux
semailles d’éternité, j’ai hâte de voir la récolte, en moi, en vous. Tous ces grains de charité qui peu à
peu fleurissent en vie divine. J’ai hâte, parce que ce sera bien, ce sera beau, à l’évidence. J’ai hâte
mais, je vous l’avoue, j’ai aussi une petite inquiétude. Plus exactement, comme un regret, une
nostalgie d’avance de ce que nous n’aurons plus.
Nous ne serons plus sujets au péché, ce qui nous simplifiera singulièrement la vie. Plus de péché, et
plus de faiblesse. Les époux n’auront plus besoin de s’expliquer dix fois les choses pour commencer à
se comprendre, et ils n’oublierons plus jamais les dates d’anniversaire, même les anniversaires de
mariage. Les parents n’auront plus rien à enseigner à leurs enfants de leur sagesse ancestrale, sans
parfois être écoutés, et les enfants n’auront plus rien à expliquer à leurs parents des nouvelles
technologies, sans souvent être compris. Les prêtres n’auront plus à préparer des homélies
interminables pour convaincre les paroissiens que Dieu les aime, parce qu’ils le sauront, parce que
vous le saurez parfaitement, et vous n’aurez plus besoin qu’on vous le dise. On n’aura plus à
supporter ses voisins à la joie expansive et bruyante, on n’aura plus de profs ennuyeux à supporter
au collège, plus d’enfants ingérables ni d’ados incompréhensibles ; on n’aura plus de fans de foot, ou
Kaamelott, ou de Johnny, qui monopolisent la conversation toute une soirée. On n’aura en fait plus
rien à supporter. Eh bien, de tout cela, je vous l’avoue, je me sens déjà un peu nostalgique. Pas de
tout, bien sûr. Il n’y aura plus de bêtise, plus de vulgarité, plus de haine de l’étranger, plus de mépris
du pauvre, plus de violence, plus de calomnie, plus d’arrogance, et il n’y a là-dedans rien à regretter.
Mais il n’y aura plus non plus de patience, plus d’indulgence, plus de rude et si utile correction
fraternelle. Il est vrai que nous n’en aurons plus besoin. Mais je les regrette déjà, ces mille et unes
manières que nous avons ici-bas de savoir prendre soin les uns des autres, des faiblesses des autres,
des ignorances des autres, des manquements les uns envers les autres.
Bien sûr, tout l’amour que nous y mettons ne sera pas perdu, puisque c’est lui, c’est justement cet
amour qui est le Royaume, qui est la vie éternelle. Nous ne nous serons pas supportés en vain.
L’amour, la charité, ne passera jamais. Ce qui passe, c’est tout le reste, ce qui ne sert à rien. Ce qui
passe, c’est notre faiblesse, c’est notre péché. Elle passera aussi, notre peur, cette peur des disciples
face à la tempête, notre peur face à tout le reste, elle passera, la peur, et je ne la regretterai pas,
parce que ce qui passera avec elle, c’est surtout nos raisons d’avoir peur, ces hideuses et terrifiantes
raisons d’avoir peur qui nous entourent. Non, je ne les regretterai jamais, mais ce que je regretterai,
frères et sœurs, pour l’éternité peut-être, c’est le courage que nous savons si bien nous transmettre,
c’est l’encouragement face à l’angoisse, c’est le secours face à la peur, c’est ces consolations que
nous nous procurons, qui paraissent si dérisoires quand on les donne et si nécessaires quand on les
reçoit ; c’est tout cette douceur, frères et sœurs, dont nous aurons su en ce monde, avant d’entrer
dans la lumière, entourer et chérir les faiblesses de ceux que nous aimons.
Pourquoi je vous raconte tout cela ? Pour vous dire une chose très simple : profitons de cette joie-là,
que nous offre notre faiblesse, profitons-en, vivons-la pleinement, ne cessons jamais de prendre soin
les uns des autres, tant qu’il en est encore temps !"