« La circulation alternée est-elle une
solution efficace pour lutter contre la
pollution et la congestion, ou un dispositif
contraignant aux effets limités et parfois
contre-productifs ? »
Introduction
Face à l’aggravation de la pollution de l’air, aux embouteillages
chroniques et aux pics de smog — notamment dans les métropoles
comme Paris, Delhi ou Pékin — la circulation alternée (ou à plaques
paires/impaires) s’impose périodiquement comme un outil d’urgence.
Selon ses défenseurs, elle réduit significativement le trafic, les
émissions et améliore la qualité de l’air. Pour ses opposants, elle
contraint injustement les automobilistes, déplace la pollution vers les
zones non concernées et n’aborde pas les causes structurelles de la
congestion. La circulation alternée constitue-t-elle un levier
efficace, ou un pare-feu symbolique aux effets éphémères et aux
impacts sociaux négatifs ? Nous verrons d’abord cinq atouts majeurs,
puis cinq limites et dérives avant de conclure.
✅ I. Les atouts de la circulation alternée
1. Réduction rapide et palpable de la pollution
atmosphérique (santé, environnement)
Sous-argument 1 (sanitaire) : Moins de véhicules en circulation
entraîne une baisse immédiate des émissions de particules fines
(PM₂,₅) et d’oxydes d’azote (NOₓ), facteurs de pathologies
respiratoires et cardiovasculaires.
Sous-argument 2 (environnemental) : Les carburants fossiles
étant les premières sources d’émissions urbaines, tout abaissement
du parc roulant améliore la qualité de l’air, même si temporaire.
Exemple : Lors du pic de pollution de décembre 2016 à Paris, la
mise en place d’une circulation alternée a permis de réduire de 20
% le taux de NO₂ en 48 h, selon Airparif.
2. Conscience collective et signal politique (éducatif,
social)
Sous-argument 1 (pédagogique) : Le caractère visible et
contraignant du dispositif sensibilise les citoyens aux enjeux de la
transition écologique et encourage les comportements vertueux
(covoiturage, vélo).
Sous-argument 2 (relationnel) : C’est un appel à la solidarité
entre automobilistes : on donne le volant à son voisin un jour sur
deux, on repense ses trajets, on partage un véhicule.
Exemple : Après une semaine de circulation alternée à Lyon,
plusieurs entreprises ont mis en place des navettes internes et des
réseaux de covoiturage entre salariés.
3. Désengorgement ponctuel du réseau routier (urbain,
professionnel)
Sous-argument 1 (mobilité professionnelle) : Réduction du
nombre de véhicules dans les heures de pointe améliore la fluidité,
diminue le temps de trajet et les coûts liés aux retards.
Sous-argument 2 (logistique) : Les livraisons urbaines, souvent
retardées par les bouchons, retrouvent une fenêtre d’exploitation
plus constante, bénéficiant au commerce local.
Exemple : À Milan, où la circulation alternée s’applique en cas de
pic, les transporteurs ont constaté 15 % de livraisons
supplémentaires dans la matinée.
4. Impact économique limité et facilement calibrable
(économique, national)
Sous-argument 1 (budget public) : Organiser la circulation
alternée coûte peu par rapport à des investissements lourds (tram,
auto-partage) : c’est un levier rapide à mettre en œuvre.
Sous-argument 2 (régional) : Les préfets peuvent ajuster la zone
et la durée (urbaines seulement, périphérie exclue, jour/nuit) selon
la sévérité des conditions, sans modifier la loi.
Exemple : Lors des pics de pollution de 2017, la Région Île-de-
France a défini des périmètres restreints à la petite couronne pour
minimiser l’impact sur l’économie périphérique.
5. Incitation à l’usage des transports alternatifs
(technologique, sociétal)
Sous-argument 1 (technologique) : En limitant l’accès en
voiture, on stimule la demande pour les vélos en libre-service, les
trottinettes électriques et leur infrastructure (pistes cyclables).
Sous-argument 2 (sociétal) : Les navettes partagées et
l’intermodalité (bus + vélo) deviennent des choix plus attractifs
quand la voiture n’est pas une option quotidienne.
Exemple : À Mexico, un programme de circulation alternée a
coïncidé avec une hausse de 30 % de l’utilisation des « EcoBici »,
boostant les investissements dans les voies cyclables.
❌ II. Les limites et dérives de la circulation
alternée
1. Déplacement et concentration de la pollution
(environnement, social)
Sous-argument 1 (écologique) : Les jours de restriction, les
foyers non concernés, souvent périurbains ou ruraux, subissent un
augmentation temporaire du trafic et de la pollution à leurs portes.
Sous-argument 2 (justice sociale) : Les populations
défavorisées, moins mobiles et plus exposées près des grands axes,
peuvent se retrouver plus polluées un jour sur deux.
Exemple : Une étude de l’INERIS a montré qu’à Lille, la pollution
PM₂,₅ diminuait dans le centre mais augmentait de 10 % dans les
quartiers industriels avoisinants lors de l’alternance.
2. Effet mineur sur la qualité de l’air à moyen terme
(sanitaire, historique)
Sous-argument 1 (historique) : Les pics de pollution sont
souvent liés à la météo (inversion de température, anticyclone) : la
circulation alternée sans conditions météorologiques favorables
n’entraîne qu’une amélioration marginale.
Sous-argument 2 (sanitaire) : Les émissions diffuses (chauffage
domestique, industries) demeurent majoritaires ; agir seulement sur
le trafic ne suffit pas à résoudre le problème structurel.
Exemple : À Athènes, malgré des alternances répétées depuis les
JO 2004, les niveaux de NO₂ reviennent systématiquement aux pics
antérieurs à la première mesure, faute de transition énergétique
globale.
3. Contraintes et inégalités d’accès à la mobilité
(familial, professionnel)
Sous-argument 1 (familial) : Les parents amenant leurs enfants à
l’école en voiture un jour sur deux doivent jongler avec les horaires,
parfois contraints par le travail, ce qui crée du stress et du risque de
retard.
Sous-argument 2 (professionnel) : Les travailleurs sans solution
de rechange (ouvriers, soignants de nuit) peuvent se trouver
bloqués, pénalisés financièrement (retards, embauchements
ratés).
Exemple : Un infirmier de banlieue parisienne racontait devoir
dormir dans son service quand son véhicule était interdit un jour
impair, faute de transports de nuit.
4. Contournements et mauvaise adhésion (éducatif,
technologique)
Sous-argument 1 (technologique) : Certains conducteurs
achètent un deuxième véhicule « homologué » (électrique ou
immatriculé différemment) pour échapper à la restriction,
augmentant le parc total.
Sous-argument 2 (social) : Le respect de la mesure varie selon la
sévérité des contrôles ; sans sanction systématique, l’adhésion
reste faible et la pratique facilement contournée.
Exemple : À Mexico City, une enquête a montré que 8 % des
ménages possédaient déjà deux voitures pour échapper à la « Hoy
No Circula », ce qui a gonflé le trafic global.
5. Signal d’urgence plus que mesure durable (juridique,
politique)
Sous-argument 1 (politique) : La circulation alternée est souvent
perçue comme un pansement sur une jambe de bois, soulignant
l’absence de plan climat ou de développement des mobilités
douces.
Sous-argument 2 (juridique) : Parce qu’elle relève d’un simple
arrêté préfectoral, elle peut être mise en place ou levée du jour au
lendemain, créant de l’incertitude pour les citoyens et les
entreprises.
Exemple : À Grenoble, l’annulation tardive d’une alternance prévue
a provoqué une levée de boucliers des commerçants et services de
livraison, illustrant le manque de concertation en amont.
Conclusion et prise de position
La circulation alternée offre un effet rapide sur la réduction du trafic,
la baisse ponctuelle de la pollution et joue un rôle pédagogique en
sensibilisant les usagers. Elle peut également stimuler l’intermodalité et
apporter un signal politique fort. Cependant, ses effets à moyen terme
restent limités, elle génère inégalités sociales, contournements et ne
résout pas les causes structurelles de la pollution et de la congestion.
Position personnelle : La circulation alternée doit être réservée aux
pics aigus de pollution, accompagnée de mesures durables :
1. Renforcement des transports en commun et des liaisons
ferroviaires périurbaines,
2. Développement massif des pistes cyclables protégées et des
services d’autopartage électriques,
3. Tarification différenciée du stationnement selon le niveau de
pollution pour internaliser le coût social,
4. Transition énergétique des bâtiments et de l’industrie pour
traiter les autres sources de pollution,
5. Plan climat-air-énergie à horizon 10 ans engageant entreprises et
citoyens dans une stratégie commune, afin de faire des alternances
ponctuelles un simple sursaut plutôt qu’une panacée illusoire.
Ouverture
Au-delà de la circulation alternée, comment bâtir une mobilité
urbaine résiliente et acceptable ? Faut-il envisager un péage urbain
permanent, un forfait mobilité durable, ou un système de quotas de
kilométrage automobile individuel, pour repenser en profondeur nos
déplacements et garantir un air sain pour tous ?