JEAN KEVIN MBA / MASTER ILMS
SUJET
« Quels sont les challenges menés par la numérisation pour les pratiques
de la diplomatie publique ? Peut-on envisager les pratiques éthiques de la
diplomatie publique à l’ère numérique et de l’IA ? Pourquoi ? »
Ce sujet invite à s’interroger sur la nature des défis que posent les technologies
numériques à la pratique diplomatique, mais aussi sur la possibilité d’en faire un
usage éthique respectueux des valeurs de transparence et de dignité humaine
qui devraient en constituer la matrice. Je prendrai ici le parti d’apporter des
réponses articulées en deux temps, en convoquant quelques exemples tirés de
cas diplomatiques réels. J’examinerai d’abord les principaux challenges induits
par la numérisation pour les pratiques de la diplomatie publique (I), avant
d’ouvrir une réflexion sur la possibilité d’envisager des pratiques éthiques de la
diplomatie publique à l’ère numérique et de l’intelligence artificielle, en
m’appuyant en (II) sur des initiatives et controverses contemporaines qui
illustrent toute la complexité de cette question.
I. Les challenges menés par la numérisation dans la diplomatie publique
Avant tout élément de réponse, éclairer le concept de “diplomatie publique” me
semble indispensable dans le traitement des questions qui nous sont adressées
dans le sujet. Ce terme désigne la manière dont un État essaie d'influencer les
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perceptions des publics étrangers d’un pays pour servir ses propres intérêts
stratégiques, en passant comme l’indique Cull (2019) par la communication, les
échanges culturels ou les actions éducatives. La numérisation, quant à elle,
évoque l'intégration généralisée des technologies numériques à toutes les
dimensions de la vie sociale, économique ou politique (Castells, 2000). À
l'intersection de ces deux réalités, la diplomatie publique numérique surgit
comme une évidence et simultanément comme une zone d'ombre complexe,
traversée de contradictions multiples.
La diplomatie américaine porte par exemple aujourd’hui quelque chose
d’imprévisible. On se souvient comment, en quelques mots à peine lâchés sur
Twitter, des équilibres fragiles s'effondrait comme des jeux de cartes.
Image 1 : Tweet du Président Trump, 22 Nov. 2016
Plus de trois cent cinquante fois après sa victoire électorale, entre novembre et
janvier 2017, Le Président Trump diffusa ses pensées brutes à travers le média
social “X” où vingt millions d’individus suivaient ses mouvements d’humeur à la
lettre près, stipule (Conesa, 2017). Ce ne fut pas certes une diplomatie au sens
traditionnel terme mais plutôt une sorte de mise en scène continue du pouvoir
via un smartphone. Pourtant, on a pu constater les marchés financiers secoués,
des crises diplomatiques soudaines, des responsables politiques poussés vers la
sortie…. Voilà ce que pouvait provoquer un tweet du Président Trump
impromptu, envoyé sans égard particulier. Quand il s’est entretenu avec la
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présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, malgré les décennies d'une politique
américaine subtilement équilibrée envers la Chine, le monde entier retint son
souffle, abasourdi par tant d'audace ou d'insouciance. L’appel téléphonique
semblait anodin aux yeux de Trump qui déclara simplement qu’il ne faisait que
répondre à une politesse élémentaire. Pourtant, ce geste renversa d’un seul coup
presque quarante années d'une prudente diplomatie américaine avec Pékin,
provoquant une colère immense et immédiate du côté chinois. Cet événement
traduisait cette nouvelle forme diplomatique totalement incontrôlée où chaque
décision prise remet en question des décennies entières de construction
stratégique complexe.
Puis surgit la question épineuse de la “concurrence narrative”. Autrefois,
seuls les diplomates professionnels façonnaient l'image d'un pays à l’étranger,
désormais, la parole d'un État cohabite avec celle d'acteurs multiples comme les
citoyens engagés, groupes de pression, activistes numériques, voire groupes
terroristes capables d'inonder les réseaux sociaux de contre-discours percutants
et viraux (Zayani, 2018). Un cas éloquent pour exemple. Lors de la crise
diplomatique du Golfe en 2017, le Qatar fut confronté à une vague massive de
désinformation sur Twitter pilotée par des comptes saoudiens et émiratis,
illustrant parfaitement cette fragilité nouvelle des stratégies de communication
officielle (Haila Al-Mekaimi, 2024). Ajoutez à cela la transparence imposée par le
numérique installe désormais les diplomates dans une situation presque irréelle,
où absolument tout, peut être soudainement exposé au regard public. Ce n'est
pas seulement une fuite occasionnelle ou une maladresse passagère, mais une
véritable fragilité systémique à laquelle les diplomates font désormais face.
On se souvient il y a quelques années, selon Spiegel (2011), Wikileaks avait
brutalement révélé des milliers de câbles diplomatiques jusque-là
soigneusement tenus secrets. Une avalanche inattendue d'informations
confidentielles se déversa alors sans contrôle sur la scène publique mondiale
(Dartois, 2020). Depuis ce moment-là, la sécurité et la confidentialité des
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échanges diplomatiques sont devenues une bataille permanente, imprévisible,
jamais totalement gagnée.
Image 2 : Article web de l’INA, 23 Juil. 2016
Donc, on voit bien qu’un simple email échangé dans la précipitation, un message
officiel envoyé sans précaution particulière ou même une remarque anodine
peuvent aujourd'hui déclencher une tempête médiatique imprévisible ou devenir
la source d'une mauvaise interprétation diplomatique grave. Ce climat de
vulnérabilité permanente oblige désormais la diplomatie contemporaine actuelle
à se réinventer entièrement. D’où les interrogations suivantes : “ Comment
préserver la discrétion nécessaire à une négociation complexe tout en répondant
aux attentes nouvelles d'une transparence imposée par les réseaux ? “ Voilà une
tension quotidienne que vit le diplomate d’aujourd’hui. Et puis, s'ajoute encore
une complication plus profonde, plus dérangeante aussi, c’est l’arrivée des
technologies d’intelligence artificielle dans les pratiques diplomatiques
officielles.
En 2019, le ministère des affaires étrangères israëlien lança un chatbot
chargé de répondre automatiquement à diverses interrogations internationales.
Imaginer confier le discours diplomatique fait d’allusions, de nuances, de
non-dits, à une intelligence artificielle froide et mécanique semble presque
impensable. Ce choix pose une série de problèmes éthiques majeurs. Les risques
sont concrets, il peut y avoir des erreurs d'interprétation graves, une diffusion
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involontaire de messages biaisés ou avoir une partialité algorithmique
insoupçonnée. Ces préoccupations touchent au cœur même les principes de
responsabilité et d’éthique qui doivent animer toute représentation diplomatique
internationale. La diplomatie numérique se heurte aussi aux questions de la
surveillance et de la protection des données. L’affaire Pegasus en est une
illustration frappante. Selon Leloup et Untersinger (202), l’espionnage généralisé
de journalistes, d’activistes et même de diplomates par des logiciels espions pose
frontalement le problème éthique de la diplomatie numérique.
Image 3 : Article web de Le Monde, 18 Juil. 2021
Chacun de ces défis, qu'il s'agisse de temporalité, de perte de contrôle, de
transparence radicale, d'automatisation algorithmique ou d'intrusion numérique,
bouleverse profondément les pratiques diplomatiques traditionnelles. Ils
obligent les États à repenser intégralement leur stratégie et leur éthique de
communication internationale. Pourtant, malgré toutes ces perturbations, la
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diplomatie publique numérique reste un levier précieux, à condition qu’elle se
dote d’un cadre normatif clair et transparent, fondé sur des principes éthiques
solides, ce que l’Union européenne commence à entreprendre avec ses nouvelles
réglementations sur l’IA (European Commission, 2021). Cette numérisation, loin
d'être seulement technique, s'inscrit dans une dynamique sociétale profonde,
engageant notre rapport à l'information et à la vérité. Et c’est précisément parce
qu'elle interroge ces dimensions fondamentales que sa maîtrise devient
aujourd'hui un enjeu central pour l'avenir de la diplomatie.
II. La diplomatie publique à l’heure numérique : une éthique possible ou une
utopie fragile ?
Traditionnellement, la diplomatie publique cherchait à gagner le cœur des
populations étrangères, non par la force, mais par la persuasion douce, le
dialogue culturel, l’écoute attentive (Cull, 2019). Aujourd'hui, pourtant, cette
notion s'est complexifiée sous l'effet brutal des réseaux sociaux, des flux
d'informations incontrôlables, des algorithmes capables de biaiser subtilement
les perceptions collectives.
Le numérique a bouleversé les modalités de cette diplomatie douce, avec
Twitter par exemple, la frontière entre déclaration officielle et pensée spontanée
est devenue incroyablement floue. Manor (2019) dans “The Digitalization of
Public Diplomacy“ explique bien comment l'ère numérique a fait de la diplomatie
une pratique presque instantanée, imprévisible et émotionnelle. Son travail
éclaire remarquablement comment un simple message diffusé sans précaution
sur une plateforme sociale peut en quelques minutes déclencher une crise
diplomatique. Il nous rappelle que cette immédiateté fragilise considérablement
les fondements traditionnels de la diplomatie : le dialogue discret, la négociation
lente et prudente, la préservation subtile des intérêts stratégiques. A ce moment
précis, on voit bien que la diplomatie publique doit impérativement réinventer
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ses propres règles éthiques pour survivre au numérique. Pour autant, envisager
une éthique diplomatique à l’ère numérique n’est pas impossible. Au contraire,
c’est même une urgence évidente. Mais pour qu’elle devienne réalité, il faut
d'abord une prise de conscience forte des États et des acteurs diplomatiques
eux-mêmes.
Bjola et Zaiotti (2020) ont souligné que, paradoxalement, la numérisation
pourrait aussi pousser la diplomatie vers plus de transparence responsable et
d'intégrité. Les auteurs montrent concrètement qu’une éthique diplomatique
claire, encadrée par des normes reconnues, permettrait d'utiliser les outils
numériques non plus comme une menace, mais comme une opportunité pour
renforcer l’authenticité et la crédibilité des messages officiels. L'étude insiste sur
l’importance d’une diplomatie numérique fondée sur l’intégrité et la
responsabilité, à rebours de l’opacité, des manipulations algorithmiques ou des
intrusions numériques abusives. Cette possibilité d’une éthique en diplomatie
publique numérique trouve aussi un exemple particulièrement parlant dans les
récentes régulations européennes.
Le projet de régulation sur l'intelligence artificielle proposé par l'Union
européenne en 2021 vise explicitement à garantir que les outils numériques
utilisés par les gouvernements respectent strictement les droits fondamentaux
des citoyens (European Commission, 2021). La raison profonde de citer cette
réglementation est précisément parce qu’elle matérialise cette vision d’une
diplomatie numérique capable d’éthique et de responsabilité concrètes. Cette
législation, en interdisant certaines pratiques jugées dangereuses ou
manipulatrices, propose des garde-fous précis pour que les États n'abusent pas
des technologies au détriment des libertés individuelles. Elle offre ainsi une base
solide pour que les pratiques diplomatiques puissent se moderniser sans trahir
leurs valeurs éthiques fondamentales.
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CONCLUSION
Finalement, ce que révèle ce sujet, c’est que la diplomatie publique numérique
n’est plus seulement une évolution technologique anodine, mais une véritable
mutation profonde qui bouleverse toutes les pratiques traditionnelles. Comme
on l’a vu, les défis imposés par cette numérisation sont réels et multiples. On
pense notamment à la rapidité de communication imposée par les réseaux
sociaux comme Twitter, capables de transformer un simple message en crise
internationale majeure (confère les tweets du Président Trump), ainsi qu'au défi
posé par la concurrence des narratifs issus d’acteurs non étatiques, difficilement
contrôlables par les gouvernements. Ajoutons à cela la vulnérabilité nouvelle à
laquelle les diplomates sont exposés, la confidentialité traditionnelle des
échanges étant radicalement remise en cause par la transparence numérique
forcée, comme l’a tragiquement illustré l’affaire Wikileaks.
Pourtant, en dépit de ces bouleversements significatifs, il reste tout à fait
envisageable de construire une diplomatie publique numérique profondément
éthique, transparente et responsable. C’est précisément cette prise de
conscience, initiée par des auteurs tels que Bjola et Zaiotti (2020), qui permet de
repenser positivement cette transition numérique. Le cadre normatif proposé
récemment par l’Union européenne (European Commission, 2021) constitue une
étape importante dans cette direction, en établissant des limites précises pour
préserver les droits fondamentaux des citoyens et éviter les abus
algorithmiques. Mais la réflexion ne s'arrête pas là. À l'avenir, une question reste
à explorer plus profondément :
“ Comment préserver l’humanité intrinsèque de la diplomatie face à une
automatisation croissante des échanges et des pratiques ? Autrement dit, dans
quelle mesure les technologies numériques et l'intelligence artificielle
pourraient-elles paradoxalement renforcer les qualités humaines et authentiques
de la diplomatie, au lieu de les affaiblir ? ”
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Cette interrogation, encore insuffisamment traitée, mériterait de futures
recherches et pourrait donner lieu à des expérimentations diplomatiques
originales. Car il ne s’agit plus simplement de limiter les dégâts, mais plutôt de
saisir cette transition technologique comme une opportunité de renouveler en
profondeur la diplomatie publique. Peut-être alors pourrait-elle enfin répondre
aux attentes d’un monde globalisé, numérique et pourtant profondément en
quête d’éthique, de sens et de responsabilité humaine.
SOURCES
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5. Dartois, F. (2020). 27 juillet 2010 : WikiLeaks dévoile des données secrètes
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Révélations sur un système mondial d’espionnage de téléphones.
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