Lecture analytique n°4 : René Guy Cadou « Les fusillés de Châteaubriant ».
René Guy Cadou né en 1920 et mort en 1951 est d’abord un écrivain surréaliste, il s’en écarte ensuite
pour écrire une poésie simple avec des thèmes quotidiens ou amoureux. Le poème en vers libres
présenté ici rassemble des textes écrits pendant la guerre et le recueil a pour titre Pleine Poitrine et fait
allusion au buste du soldat touché en plein coeur. Le poème évoque l’exécution de 27 otages lors de la
seconde Guerre Mondiale : les Résistants ont exécuté un lieutenant allemand à Nantes le 20 octobre
1941 et le lendemain, les 27 prisonniers du camp de Châteaubriant sont fusillés, parmi eux le jeune
Guy Môquet de 17 ans. Alors instituteur en Bretagne, le 22 octobre 1941, il croise le convoi funèbre. Il
est bouleversé et écrit ce poème. Comment le poète rend-il hommage aux résistants fusillés ? Nous
verrons d’abord l’évocation des otages pour nous intéresser ensuite à l’éloge des martyrs.
I. L’exécution des otages :
1. Le regard du poète :
Le poète n’était pas présent lors de l’exécution, il imagine la scène toutefois sous une forme
de tableau « regardent » vers 14.
On distingue trois parties : vers 1à 8, le moment de l’exécution, les verbes sont au présent
devant le mur de l’exécution. L’image est ici figée. Vers 8 à 11 : le regard s’attarde sur deux
individus avec un parallélisme de construction « l’un… un autre… », des scènes sont
individuelles et l’imparfait ponctue ce récit « allait ». Vers 12 à la fin : les bourreaux et le
martyre.
2. Les fusillés :
Ils sont désignés par « ils » et présentés dès le vers 1 dans la posture de l’exécution « appuyés
contre le ciel ».
Ils sont anonymes : on note une absence de toute identification et des pronoms indéfinis «
l’un » et « un autre ».
Les otages sont présentés comme un groupe soudé et indéfini « ils » eux » « les », ces
pronoms sont présents 18 fois dans le texte. Le nombre approximatif « une trentaine »
souligne cette dimension collective, unie par le lieu « Châteaubriant ».
Ils sont donc unis dans leur destin, comme le précise l’article indéfini « un » « un rendez-
vous » au vers 7. Ils vont être fusillés ensemble. Au vers 7, le futur « ils ne se quitteront plus »
indique leur solidarité devant la mort. Ils sont identiques par leur foi (communiste).
L’idée de soutien est notée par le mot « épaule » : elle est au singulier pour renforcer leur
unité et le vers 5 avec son enjambement met en valeur leur amour imposant avec le mot
« monument ».Ils ne disparaîtront jamais de la mémoire.
3. L’évocation tragique de l’exécution :
Dès le titre du poème, l’exécution est présentée par le mot « fusillés ». Le participe passé
montre que l’exécution a eu lieu dans le passé. Cependant, l’expression « vont les tuer »
montre un futur proche. Il y a donc ambiguïté dans le titre. Le poète veut évoquer les derniers
instants des disparus.
La mort est présente par un champ lexical fourni (à citer). Ainsi que des périphrases
suggestives « toute la vie derrière eux » « ils ne sont déjà plus » qui est un euphémisme et
« déjà » montre l’imminence de la mort à venir.
La mort est ici vue comme « un rendez-vous » auquel les otages se présentent sans délai.
Les bourreaux sont désignés par une périphrase « ceux qui vont les tuer », ils n’existent que
par leur acte de mise à mort. Ils sont un groupe « ceux » mais une différence importante
apparaît : les bourreaux sont sourds « n’entendent pas », la voix de la liberté ne peut être
entendue par eux.
Le poème raconte l’exécution et la mort des otages mais il célèbre aussi la vie par l’éloge qui est fait
des martyrs.
II. Un éloge des martyrs :
1. Des saints-martyrs :
Au vers 13 qui contient 13 syllabes et qui est le plus long, hommage leur est rendu avec la
préposition « au-dessus » ce que confirme le vers 15 : leur sacrifice produit l’héroïsme.
Etymologiquement, le martyr est « celui qui a vu », celui qui témoigne de sa foi. Et le martyre
est ici comparé à « un baptême sanglant ». celui qui est mort devient un saint : ces hommes
ont élevé la dignité humaine au plus haut, ce que confirme la référence au ciel, la répétition du
participe passé « appuyés » les représente debout pour l’éternité.
2. Un éloge des fusillés :
Le registre épidictique est convoqué : les fusillés sont glorifiés par leurs qualités morales
« au-dessus ». L’éloge naît de la différence entre les otages et les bourreaux renforcée par
l’adverbe « bien ».
Ils sont humbles « ils ne sont pas des apôtres » et la négation montre qu’ils sont des êtres
humains. Au vers 23, l’adjectif « simple » met en valeur leur comportement que renforcent les
phrases courtes indépendantes.
Ils sont généreux : ils ne haïssent pas leurs bourreaux, ils les plaignent, ce sont des héros
magnanimes qui éprouvent de la compassion pour la surdité de leurs bourreaux.
Au vers 18, il est fait allusion au chant : beaucoup de fusillés chantaient la Marseillaise,
l’Internationale ou le chant du départ au moment de mourir.
3. Un témoignage lyrique :
Le poète veut témoigner et rapporte le souvenir de ces innocents morts pour des idéaux, liberté
et fraternité : le poète érige « un monument » au sens étymologique « se remémorer », le
« monument » traduit l’hommage.
Le poète remplit un devoir de mémoire et utilise le lyrisme par une série de contre-rejets
nombreux (aux vers 13 et 14 par exemple).
Le lyrisme est exploité par des souvenirs simples : « école » « village » le présent indique
l’intemporalité qui fixe ces moments dans une forme d’éternité. L’univers du quotidien,
simple, est traduit. C’est la vie qui l’emporte et non la mort.
De plus, le poète évoque avec lyrisme leur solidarité par le mot « épaule » mais aussi par la
plénitude « pleins de vie, d’amour ».
La vie éternelle est évoquée plusieurs fois avec notamment « survit » : les valeurs défendues
par les résistants ne mourront jamais.
Un message universel est produit par le champ lexical de la parole « disent » « paroles » et
« bruit ». les temps (présent, passé et futur) employés indiquent la volonté d’effacer toute
limite temporelle.
Le message est fort avec «bruit énorme » qui est une hyperbole : au-delà de la mort ces
hommes vivent dans nos mémoires, par leur courage. C’est une leçon d’humanité qui nous est
donnée : la liberté et la fraternité sont plus fortes que la barbarie.
Le poème est simple et sa fonction est d’être un hommage aux Résistants. Le sacrifice des hommes
n’est pas vain, ils sont morts pour la liberté et pour une vie simple et belle, sans être à genoux ou
dépendants de la barbarie. Ils ont lutté pour notre liberté. Nous pouvons rapprocher ce poème par
exemple de la lettre de Guy Môquet à ses parents avant de mourir.*
*lettre présente partout sur Internet et à connaître pour le Concours de la Résistance.
* de la même manière, l’exécution de Châteaubriant est présente partout dans les livres d’Histoire et
sur Internet.