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Mémoire Sam Introduction

Le document traite de la technique de la réserve interprétative utilisée par les juridictions constitutionnelles pour éviter la déclaration d'inconstitutionnalité totale des lois, permettant ainsi une modification subtile des textes législatifs. Cette approche positionne le juge comme un co-législateur, capable d'ajuster les normes pour garantir leur conformité à la Constitution tout en préservant leur substance. L'étude se concentre sur l'impact de cette technique dans le cadre du contrôle de constitutionnalité en droit positif congolais.

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Mémoire Sam Introduction

Le document traite de la technique de la réserve interprétative utilisée par les juridictions constitutionnelles pour éviter la déclaration d'inconstitutionnalité totale des lois, permettant ainsi une modification subtile des textes législatifs. Cette approche positionne le juge comme un co-législateur, capable d'ajuster les normes pour garantir leur conformité à la Constitution tout en préservant leur substance. L'étude se concentre sur l'impact de cette technique dans le cadre du contrôle de constitutionnalité en droit positif congolais.

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1

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Depuis une période somme toute récente, les juridictions constitutionnelles se


distinguent par l’élaboration d’une doctrine jurisprudentielle novatrice, subtilement orientée
vers l’évitement d’un affrontement frontal avec l’autorité législative « d’économie de moyens,
de renonciation à la déclaration de nullité »1. Il s'agit de la technique de la réserve
interprétative, un mécanisme subtil, flexible et ancré dans une approche post-moderne, visant à
purifier ou à redéfinir une norme entachée d'inconstitutionnalité.2

Le juge s'érige ainsi en un véritable « co-législateur » lorsqu'il recourt à la technique des


réserves d'interprétation, celles-ci ayant pour effet de modifier le texte législatif par voie
d'adjonction, d'altération ou de retranchement, altérant ainsi l'intention initiale de l'organe
législatif. Il agit là même d'une nouvelle forme de « dictat législatif»3, faisant de l'office du
juge constitutionnel un dispositif post-moderne de « co-rédaction » des textes des lois et, par
de-là un véritable détenteur patenté d'un « pouvoir normatif spécial ». D'aucuns le
qualifient de « législateur positif et complémentaire » et la portion du droit touchée par la

1
Les décisions sur les réserves interprétatives sont de plus en plus nombreuses. La plupart des décisions s'y rapportant sont
disponibles sur le site de l'Association des Cours constitutionnelles ayant en partage l'usage du français (ACCPUF)
([Link]). Les décisions analysées dans cet ouvrage de droit constitutionnel substantiel ont été pour l'essentiel,
consultées directement ou indirectement à travers les liens et renvois numériques opérés sur le site de l'ACCPUF. De même,
de plus en plus, la jurisprudence des juridictions constitutionnelles est vulgarisée grâce aux publications de la doctrine. V: F.
M. Djedjro, Les grands arrêts de la jurisprudence constitutionnelle ivoirienne, [Link]. ; N. Mède, Les grandes décisions de la
Cour constitutionnelle du Bénin, [Link] ; L. Sindjoun, Les grandes décisions de la justice constitutionnelle africaine.
Droit constitutionnel jurisprudentiel et politiques
constitutionnelles au prisme des systèmes politiques africains, Bruxelles, Bruylant, 2009 ; A. Kpodar, Commentaire des
grands avis et décisions de la Cour Constitutionnelle togolaise, Lomé, Presses de l'UL, 2007 ; A. Loada (dir.), Les avis et
décisions commentés de la justice constitutionnelle burkinabé de 1960 à 2007, [Link] ; 1. M. Fall (dir.), Les décisions et avis
du Conseil constitutionnel du Sénégal, Dakar, CREDILA, 2008.

2
Pour d'approfondissement sur la question des réserves interprétatives, lire utilement ROYER, G., « La réserve
d'interprétation constitutionnelle en Droit criminel, in RSC, 01/10/2008, n°11, p.825; VIALA, A., Les réserves
d'interprétation dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel, LGDJ, Bibliothèque constitutionnelle et de science
politique, Tome 92, 1999, p. 21.
3
Voy M. Claire Ponthoreau, « Le pouvoir normatif du juge constitutionnel », Cahiers du Conseil constitutionnel n° 24
(Dossier: Le pouvoir normatif du juge constitutionnel) - juillet
2008 in [Link]
constitutionnel/francais/nouveaux-cahiers-du-conseil/cahier-n-24/reflexions-sur-le
[Link],
consulté le 11 mai novembre 2024.
2

réserve quelle que soit la spécialisation devient le prolongement de la matière constitutionnelle,


en vertu du principe du « constitutionnalisme centrifuge »4.

La réserve d'interprétation constitue un mode particulier d'énonciation, un type d'acte


juridictionnel par lequel le juge constitutionnel reformule, dans ses considérants, la manière
dont un texte doit désormais être compris ou appliqué. S'éloignant progressivement de sa
fonction initiale de simple juridiction de censure, le juge constitutionnel élargit son champ
d'action en ouvrant une troisième voie de déclaration de conformité. En ce sens, la réserve
interprétative se présente comme une technique contemporaine et raffinée d’ajustement des
normes infra-constitutionnelles, visant à renforcer la protection jurisprudentielle anticipative
des droits et libertés fondamentaux.5 Sous l'empire des réserves interprétatives, la censure d'un
texte infra-constitutionnel est parfois qualifiée de “chirurgicale” ou “clinique” lorsque la
juridiction constitutionnelle se contente de retrancher quelques expressions, tout en
sauvegardant le reste de l'article, elle fait prévaloir, avec finesse et stratégie, sa propre
interprétation sur celle initialement prévue par le législateur ordinaire.6

La présente étude vise à analyser le rôle et l’impact de la réserve interprétative dans le cadre du
contrôle de constitutionnalité des actes infra-constitutionnels en droit positif congolais. Pour
mieux appréhender l’objet de cette recherche, cette introduction permettra, d’une part, de
dégager la problématique en fixant l’état de la question et l’objet de l’étude, et, d’autre part, de
présenter les hypothèses, d’effectuer une revue de la littérature, de définir le cadre
méthodologique, d’expliquer l’intérêt du sujet, et enfin, de préciser les limites de l’étude.

1.​ PROBLÉMATIQUE DE L’ÉTUDE

L'étude scientifique soulève de nombreuses questions auxquelles il est essentiel de


répondre avec pertinence pour qu'elle soit véritablement reconnue comme telle. La
problématique, quant à elle, peut être définie comme une démarche qui repose sur
l'identification d'un problème constaté par le chercheur à travers son observation.7
4
MBAU SUKISA DANIEL, Droit constitutionnel : dimension substantielle,
5
Sur cette question, lire utilement DI MANNO, T., « L'influence des réserves d'interprétation », La légitimité de la
jurisprudence du Conseil constitutionnel, Paris, Coll.
« Études juridiques, Economica, 1999, p. 189.
6
Voy Thierry DI MANNO, Préface de L. Favoreu, Economica-PUAM, Avil 1997, 617
7
MAURICE (D.,), institutions politiques et droits constitutionnel, Pars, PUF, 18° éd. 1996.
3

L’article 160 de la constitution dispose que : « La Cour constitutionnelle est chargée du


contrôle de la constitutionnalité des lois et des actes ayant force de loi.
Les lois organiques, avant leur promulgation, et les Règlements Intérieurs des Chambres
parlementaires et du Congrès, de la Commission électorale nationale indépendante ainsi que
du Conseil supérieur de l'audiovisuel et de la communication, avant leur mise en application,
doivent être soumis à la Cour constitutionnelle qui se prononce sur leur conformité à la
Constitution..» 8

Cette disposition attribue à la Cour constitutionnelle le rôle central de veiller à la conformité


des lois et autres actes normatifs à la Constitution, garantissant ainsi la suprématie de la norme
fondamentale dans l’ordre juridique congolais.

Le juge constitutionnel, en sa qualité d’autorité juridictionnelle spécialisée dans le contrôle de


constitutionnalité, se distingue par son indépendance9, pilier essentiel du constitutionnalisme
moderne.10 Lorsqu’il est confronté à une question de constitutionnalité, qu’elle émane d’un recours
direct ou d’une exception incidente, ses options traditionnelles sont limitées à deux : déclarer un texte
conforme ou non conforme à la Constitution. Ce schéma binaire, hérité d’une conception classique du
contentieux constitutionnel, ne laissait que peu de place à la nuance ou à des solutions intermédiaires.

Mais grâce à l’utilisation de la « technique des réserves d’interprétation », le juge constitutionnel


parvient à dépasser ces limites apparentes pour, en définitive, adopter une troisième voie décisionnelle

8
Article 160 de la constitution du 18 février 2006,
9
G. BRAIBANT, « Le contrôle des actes de l'administration», in Le contrôle juridictionnel des actes
administratifs, Strasbourg, Editions du Conseil de l'Europe, 1997, p. 9.
10
L'indépendance du juge constitutionnel fait partie des exigences du constitutionnalisme. En effet, ainsi que l'enseigne la
doctrine, l'expression « exigences du constitutionnalisme » ne renvoie spécifiquement à la question du contrôle de
constitutionnalité des lois; Elle désigne, plutôt, les pouvoirs du juge et les conditions d'exercice du contrôle de
constitutionnalité dont on peut raisonnablement penser qu'ils favorisent le respect de la Constitution entant que texte
suprême. (C.-É. SÉNAC, L'office du juge constitutionnel. Étude du contrôle de constitutionnalité par les juridictions
françaises, Paris, L.G.D.J, coll. « Bibliothèque constitutionnelle et de science politique », 2015, p. 33).
4

dans le traitement des questions de constitutionnalité.11 En recourant à cette technique, il évite de


déclarer l’inconstitutionnalité totale et définitive d’une loi. Si le texte demeure formellement intact, sa
substance normative est néanmoins « ajustée » pour se conformer aux exigences constitutionnelles 12

Pour comprendre ce recours à une telle technique contentieuse, il convient de partir du constat que,
contrairement aux postulats véhiculés par la « doctrine de l’acte clair »13 les lois, tout comme les autres
textes juridiques à portée générale et impersonnelle, présentent une polysémie intrinsèque14. Un travail
législatif de qualité peut certes réduire cette diversité interprétative, mais elle ne saurait jamais être
totalement éliminée15. L’indétermination est donc une caractéristique inhérente aux textes
juridiques16. Cette pluralité d’interprétations possibles pose un défi particulier au juge constitutionnel
lorsque l’une des significations envisageables entre en contradiction avec la Constitution17.

L’emploi de cette technique de jugement suppose, en outre, une parfaite compréhension de l’objet du
contrôle de constitutionnalité. En effet, dans l’exercice de ce contrôle, le juge ne s’attarde pas sur
l’enveloppe textuelle de l’acte, mais sur son contenu normatif. Autrement dit, l’objet du contrôle n’est
pas la « disposition » du texte, qui n’est qu’un énoncé linguistique, mais plutôt la « norme » qu’elle
exprime18.

Comme l’a théoriquement établi la doctrine italienne, il est crucial de distinguer une « disposition »
d’une « norme »19 Bien que ces deux concepts soient souvent considérés comme synonymes, ils
11
A. VIALA, Les réserves d'interprétation dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel, Paris, L.G.D.J., coll. «
Bibliothèque constitutionnelle et de science politique », 1999, pp. 15-17.
12
T. DI MANNO, Le juge constitutionnel et la technique des décisions « interprétatives » en France et en Italie, Paris,
Aix-en-Provence, Economica, P.U.A.M., coll. « Droit public positif», 1997, p. 19.
13
La « doctrine de l'acte clair» considère, à tort, qu'il existe des dispositions suffisamment claires, ne nécessitant ainsi une
interprétation. Elle postule que le sens de la disposition s'impose avec évidence. (M. SIRINELLI et J. SORIN, Questions de
droit public, Paris, Ellipse, coll. « Optimum », 2007, pp. 88-89). En effet, toute règle de droit est susceptible
d'interprétation; celle-ci peut charger au cours du temps alors même que la lettre de la règle ne change pas. (J.-M.
MBOKO D'ANDIMA, Droit congolais des services publics, Louvain-la-Neuve, Academia-L'Harmattan, 2015, p. 25).
Pour une critique de cette théorie du droit, voir, F. HAMON et M. TROPER, Droit constitutionnel, 37° éd, Paris,
L.G.D.J., coll. « Manuel », 2016, p. 67.
14
V. GOESEL-LE BIHAN, Contentieux constitutionnel, 2° éd, Paris, Ellipse, coll. « Cours magistral », 2016, p. 240.
15
Idem
16
F. HAMON et M. TROPER, [Link]., p. 66.
17
V. GOESEL-LE BIHAN, [Link]., 2016, p. 240.
18
C. SEVERINO, La doctrine du droit vivant, Paris, Aix-en-Provence, Economica, P.U.A.M., coll. « Droit public positif
», 2003, p. 29.
19
X. MAGNON, Contrôle de constitutionnalité et droit communautaire devant les juges constitutionnels français et
italien, Université d'Aix-Marseille, Faculté de Droit et de science politique, Thèse de doctorat en droit public, 2002, p. 68.
5

recouvrent en réalité des réalités distinctes20. La disposition, en épistémologie juridique, désigne un


énoncé, une proposition ou une formule linguistique21. La norme, quant à elle, constitue le contenu
interprétatif d’un tel énoncé ou, pour reprendre les termes de Kelsen, « la signification de l’acte »22 In
concreto, la disposition se situe dans « l'avant-interprétation », tandis que la norme se trouve dans «
l'après-interprétation »23. Lorsqu’il exerce son contrôle de constitutionnalité, le juge examine donc la
conformité à la Constitution du sens attribué à une disposition.

Jadis contraint par les limites classiques de son cadre décisionnel, le juge constitutionnel congolais, à
l’instar de certains de ses homologues étrangers, s’en tenait principalement à la censure directe des textes
soumis à son contrôle. Cette approche s’inscrit dans la logique du contrôle de la conformité des lois à la
Constitution, souvent assimilé à un « procès fait à un acte 24'», s'est développé de façon analogue au
contrôle de la légalité qu'exerce le juge administratif dans le cadre du contentieux d'annulation pour
excès de pouvoirs25. La jurisprudence du Conseil d’État français illustre d’ailleurs l’usage de la «
technique d’interprétation », qui a introduit une troisième voie décisionnelle, au-delà des
traditionnelles annulations ou validations des actes. Selon cette technique, lorsque plusieurs
significations sont possibles pour un texte, le juge choisit celle qui garantit le respect des principes
généraux du droit ou de la hiérarchie des normes26.

Sous l’influence des évolutions rapides du contentieux constitutionnel comparé, le juge constitutionnel
congolais a, plus récemment, adopté la technique de la déclaration de conformité sous réserve dans son

20
T. DI MANNO, [Link]., p. 48.
21
Ibid., p. 50.
22
H. KELSEN, Théorie pure du droit, Traduit de l'allemand par Henri Thévenaz, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière,
coll. « Être et penser », 1953, p. 35 et s.
23
T. DI MANNO, [Link]., p. 51.
24
Le contrôle de constitutionnalité, procès fait à un acte, fait ainsi figure de contentieux objectif. Le caractère « objectif »
que l'on reconnaît au contentieux constitutionnel mérite cependant d'être nuancé. Certes, le contrôle de constitutionnalité
se présente comme un « procès fait à un acte ». Mais cette confrontation structurelle du contentieux n'empêche pas les
intérêts purement subjectifs d'y obtenir une représentation et une défense effective. Thierry Santolini fait observer que les
plaideurs ne sont jamais détournés de leur individualité par le caractère objectif du contentieux ; ils conservent leur
motivation originelle sans rien abandonner des mobiles personnels qui les ont fait agir. (Les parties dans le procès
constitutionnel, [Link]., p. 44).
25
1-1985, 1987, р. 145.
30 T. RENOUX, « Techniques juridictionnelles et procédurales », in A.I.J.C., 1-1985, 1987, р. 145.
26
C.E.f., 17 février 1950, Ministère de l'agriculture c. Dame Lamotte ; C.E.f., 3 juillet 1996, Koné. Voir: C.-É. SÉNAC, «
La technique d'interprétation conforme d'un texte de loi. Commentaire sous l'arrêt CE Ass., 14 décembre 2007,
Département de la Charente Maritime, n° 286891 », in Revue générale du droit, en ligne, 2008, n° 1864, revue générale du
droit . eu/?p=1864].
6

contrôle de constitutionnalité27. Cette pratique a donné lieu à des « arrêts manipulatifs » ou «


interprétatifs », qui modifient le contenu normatif des dispositions contestées tout en laissant intacte
leur formulation textuelle28. Indéniablement, l’introduction de cette technique, tout comme celle des «
moyens et conclusions soulevés d’office 29 », enrichir les acquis de l'office du juge30 constitutionnel
congolais. Cependant, plusieurs interrogations subsistent : quel fondement théorique ou juridique
peut justifier, en l’absence d’une consécration textuelle explicite, le recours aux réserves d’interprétation
dans la jurisprudence congolaise ? Quelle est la portée pratique de cette technique dans le cadre du
contrôle de constitutionnalité ? Enfin, quel état des lieux peut-on dresser, à ce jour, de l’application des
déclarations de conformité sous réserve d’interprétation en droit congolais ?

1.1 état de la question

Le contrôle des constitutionnalités des actes infra-constitutionnels a connu dans l'évolution du


Droit constitutionnel, trois tactiques jurisprudentielles. La première tactique est caractérisée
par l'impérialisme constant du contrôle d'annulation -validation, c'est-à-dire au recours à un
procès directement intenté contre un acte infra-constitutionnel renferment des clauses
d'inconstitutionnalité.

La deuxième quant à elle est essentiellement marquée par le recours stratégique à « la théorie
de l'aiguilleur» c'est-à-dire à une pratique jurisprudentielle à vocation pédagogique qui

27
L'arrêt [Link]. 309 du 10 août 2016, intervenu dans le cadre du contrôle préventif de constitutionnalité de la loi
organique portant organisation et fonctionnement des juridictions de l'ordre administratif, a notamment et
particulièrement été riche en réserves d'interprétation. (J.O.R.D.C., n° spec., 18 octobre 2016, col. 97-104).
28
T. DI MANNO, « La question préjudicielle de constitutionnalité en Italie », in A.I.J.C., 23-2007, 2008, p. 38.
29
Par la technique des moyens et conclusions soulevés d'office, en revanche, le juge constitutionnel s'écarte de limites posées
par sa saisine en relevant proprio mutu l'inconstitutionnalité d'une disposition dont la conformité n'a pas été discutée par
les requérants. Voir, T. DI MANNO, Le Conseil constitutionnel et les moyens et conclusions soulevés d'office, Paris,
Economica-P.U.A.M., coll. « Droit public positif », 1994; A.-C. BEZZINA, L'étendue du contrôle du Conseil
constitutionnel sur la loi ordinaire à travers l'étude des moyens et conclusions soulevés d'office, 7e Congrès de l'Association
française des constitutionnalistes, 50e anniversaire de la Constitution de 1958, Atelier n° 5: « Constitution et Justice»,
Pa-ris, 2008; Du même auteur (Anne-Charlène Bezzina), Les questions et moyens soulevés d'office par le Conseil
constitutionnel, Paris, Dalloz, coll. « Bibliothèque parlementaire et constitutionnelle », 2013; T. RENOUX, [Link]., p. 14.
30
Sensu lato, l'expression « office du juge » recouvre les prérogatives procédurales du juge. (C.-É. SÉNAC, L'office du juge
constitutionnel, [Link]., p. 29).
36 La doctrine du droit public fait état d'une distinction théorique entre l'excès de pouvoir administratif et l'excès de
pouvoir législatif dont les juges sont, respectivement, administratif et constitutionnel. Voir, G. VEDEL, « Excès de pouvoir
administratif et excès de pouvoir législatif », in Les Cahiers du Conseil constitutionnel, n° 1, 1996, pp. 57-63 ; F.
VUNDUAWE te PEMAKO et J.-M.
MBOKO D'ANDIMA, Droit constitutionnel du Congo. Textes et documents fon-damentaux, Vol. 2, Louvain-la-Neuve,
Academia-L'Harmattan, 2012, p. 1022.
7

permet au Juge constitutionnel à l'occasion d'un contrôle de constitutionnalité à jeter les balises
pour une reformulation des prétentions législatives en fonction de l'orientation tracée par lui.
Ici, le Juge annule mais en même temps donne des orientations majeures à suivre au législateur
qui du reste les intégrera dans la version corrigée du texte renvoyé.31

La troisième en définitive, fait référence aux techniques jurisprudentielles post-modernes, dites


de réserves interprétatives. Un procédé « soft » qui permet au Juge constitutionnel de déclarer
une disposition conforme à la Constitution, à condition que cette dernière soit interprétée ou
appliquée de la façon qu'il indique. Cette méthode a été utilisée très tôt dès 1959 dans une
décision relative au règlement de l’assemblée nationale 2 DC du 17 juin 1959.32

Cette nouvelle technique de contrôle est magnifiée par la doctrine qui la considère comme
techniquement « une troisième voie juridictionnelle ». Elle permet « de remédier aux
défaillances du législateur », de « renforcer la prévisibilité des lois » d'éviter un bouleversement
de « l'économie générale des lois déférées », « de tracer une ligne de conduite à ceux qui
auront à appliquer la loi » de pallier l'insuffisance des contrôles a posteriori. Ainsi, Franck
Moderne a bien résumé l'idée qui sous-tend la technique de la réserve d'interprétation: « le
texte sort de l'examen blanchi du soupçon d'inconstitutionnalité, mais il ne sort pas, si l'on
peut dire, totalement vierge (...), il y a des conditions à son indulgence »33

La réserve d'interprétation est « l'expression du pouvoir général d'interprétation qui est inclus
dans l'opération de contrôle de constitutionnalité ». Elle constitue un procédé de «sauvetage
», qui permet d'éviter subtilement la censure d'une disposition légale referment de causes
d'inconstitutionnalité.34

31
Troper (M.), La logique de la justification du contrôle de la constitutionnalité des lois, ds. Mélanges Pactet, 2003, p. 911
32
L'arrêt 2 DC du 17 juin 1959 du Conseil constitutionnel Français prévoit à l'Article 2 ce qui suit « Sont déclarés
conformes à la Constitution, sous réserve des observations qui suivent , les articles du règlement de l'Assemblée nationale
ci-apres mentionnés : Article 48-6 : Pour autant que ces dispositions ne prévoient un vote de l'assemblée que sur les
propositions arrêtées par la Conférence des Présidents en complément des affaires inscrites par priorité à l'ordre du jour, sur
décision gouvernementale, conformément aux dispositions de l'article 48 de la Constitution
33
Th. Dimano, « La jurisprudence du conseil constitutionnel,….op cit. », p. 368
34
MBAU Sukisa Daniel, ( Traité de Droit constitutionnel: Dimension substantielle, Tome I ), 2024, p,300
8

En effet, la technique classique de contrôle de constitutionnalité » est bâtie sur l'alternative


classique, « validation-invalidation, » « approbation-Censure ». Une technique qui assomme
l'activité parlementaire dans la lourdeur et dans la sclérose. Elle a à notre avis, l'incommodité de
différer et d'ajourner temporairement l'entrée en vigueur de la norme contrôlée, mais aussi
d'instituer en même temps un système de « valse et de marathons législatifs » dans l'hypothèse
notamment du contrôle « à double détente », et d'entretenir des tensions multiformes et
variées entre les parties litigantes dans un procès constitutionnel.

Louis Favoreu estime que cette technique du juge de « l'excès de pouvoir législatif » limité ce
dernier dans le strict respect des compétences d'attribution que lui assigne la Constitution35.
D'où il y a nécessité d'extrapoler afin d'explorer les nouvelles recettes, c'est-à-dire les réserves
interprétatives afin d'éviter, du moins tant que la censure ne s'impose pas en soi, un choc
frontal entre l'office du Juge constitutionnel et le législateur, auteur de la loi soumise à la
censure. Concrètement, le procédé de réserves d'interprétation, comparativement aux
techniques classiques de contrôle de constitutionnalité n'est en principe ni plus ni moins,
moins violent que les techniques classiques qui permettent à la Cour constitutionnelle, en sa
qualité de « gardienne de la légalité constitutionnelle » d'assurer « la pédagogie » de la purge
des actes infra-constitutionnels.

En outre, l'invalidation brutale d'une loi par le juge constitutionnel, traduit une certaine forme
de « désaveu » en direction de l'organe législatif qui voit ses options fondamentales
systématiquement recalées par l'œuvre jurisprudentielle du Juge Constitutionnel. Par ces
motifs, la juridiction constitutionnelle s'affranchit, de plus en plus, du « carcan binaire
traditionnel, validation-invalidation », en déclarant conforme à la Constitution la loi ainsi,
contrôlée à condition que l'organe législatif respecte scrupuleusement les interprétations qu'il a
émises.

Ainsi, sous ce prisme, les réserves d'interprétation sont des décisions intermédiaires entre la «
censure totale » et « l'approbation totale ». Une troisième voie réconciliatrice entre l'organe
législatif et l'office du Juge constitutionnel.

35
L. Favoreu, « La décision de constitutionnalité », RIDC, 1986, p. 623.
9

Par ce procédé, le juge constitutionnel tente d'aplanir les tensions potentielles, en conciliant des
positions antinomiques, tout en sauvegardant la suprématie de la Constitution. La loi est
déclarée conforme à la Constitution sous la « réserve » ou « à condition » laquelle est
interprétée dans le sens formulé par le juge constitutionnel. Ce dernier « sauve la
constitutionnalité de la loi »
Lorsqu'il est confronté à une disposition ambiguë ou défectueuse, le juge constitutionnel
vérifie si la mise en œuvre de certains moyens lui permet de la sauver. Il faut naturellement que
ces moyens soient solides, faute de quoi la disposition est immanquablement censurée. Il s'agit,
selon les cas : - des techniques classiques d'interprétation (a contrario, analogie, etc.), de la
combinaison des dispositions critiquées avec le reste du droit positif (principes
constitutionnels).

1.2. Objet de la recherche

La présente réflexion sur le contrôle de constitutionnalité des actes infra-constitutionnels à


l’aune de la réserve interprétative s’inscrit dans une vision analytique de l’usage de cette
technique par le juge constitutionnel congolais. Elle vise à examiner comment la Cour
constitutionnelle mobilise la réserve interprétative pour assurer la conformité des actes
infra-constitutionnels à la Constitution, tout en préservant les droits fondamentaux et
l’équilibre institutionnel.

Il en découle, comme nous pouvons le constater, que la présente recherche est résolument orientée vers
l’étude de l’interaction entre le contrôle de constitutionnalité des actes infra-constitutionnels et l’usage
de la réserve interprétative dans l’office du juge constitutionnel congolais. Cependant, avant
d’approfondir cette problématique, il convient de s’interroger sur ce que l’on entend véritablement et
intrinsèquement par réserve interprétative ?

La réserve interprétative est une technique jurisprudentielle qui participe de la sophistication


des énoncés de la loi par une interprétation chirurgicale du Juge constitutionnel, se situant
entre le rejet et la validation de la loi. Celle-ci n'est pas censurée, mais le juge constitutionnel
10

impose une interprétation, la seule à même de la rendre conforme à la Constitution mais aussi
respectueuse des droits et libertés garantis.36

La technique des réserves d'interprétation n'est pas en effet prévue et codifiée dans les textes
relatifs au contentieux constitutionnel. Elle est une création prétorienne avec effet direct sur
l'énoncé de la disposition visée par l'émission d'une réserve interprétative.

L'étude de la jurisprudence en Droit comparé permet de constater que la réception des


décisions de juridictions constitutionnelles s'est progressivement affirmée avec le temps, y
compris par les Cours de cassation et les Conseils d'État. Il en va de même de la réception des
réserves qui accompagnent ces décisions.

Sur le plan strictement jurisprudentiel, les réserves interprétatives ont désormais une portée
significative sur le texte soumis à interprétation et induisent systématiquement des effets
jurisprudentiels sur les dispositions législatives, objet de réserves. Ainsi, il a mise en œuvre des
réserves dans l'ordre juridique interne provoque une triple incidence dans l'univers du Droit. Il
s'agit notamment de l'effet épistémologique des réserves interprétatives sur l'évolution du Droit
comme discipline scientifique. Ensuite, un effet induit des réserves sur le sens et la portée de la
loi interprétée. Enfin un effet réducteur des réserves interprétatives sur le principe de la
séparation des pouvoirs.

2.​ HYPOTHÈSES

L'hypothèse du travail est une réponse provisoire aux questions de la problématique. Elle
servira de fil conducteur, car elle est une proposition de réponses aux questions posées dans la
problématique.

QUIVY et CAMPENHOUDT définissent l'hypothèse comme une proposition qui anticipe


une relation entre deux termes qui, selon le cas, peuvent être des concepts ou des phénomènes.

36
Pour plus d'approfondissement sur la définition de cette expression, lire utilement CAPELLO, A., La
constitutionnalisation du Droit pénal. Pour une étude du Droit pénal, [Link]., pp.32 et ss ; X. Samuel, « Les réserves
d'interprétation émises par le Conseil constitutionnel ». Accueil des nouveaux membres de la Cour de cassation au Conseil
constitutionnel le 26 janvier 2007 in:
[Link] consulté le 20
avril 2014, p. 16
11

La réserve interprétative, en tant que technique jurisprudentielle, modifie profondément la


nature et l’évolution du droit constitutionnel en introduisant un paradigme post-moderne37.
Ce mécanisme influe sur l’unité épistémologique du droit et participe activement à la
constitutionnalisation de toutes les branches du droit. En ce sens, le juge constitutionnel
devient un acteur central dans la définition des normes juridiques, influençant non seulement
les principes constitutionnels, mais aussi l’application des droits fondamentaux dans différentes
branches du droit. Ce rôle grandissant du juge constitutionnel déstabilise les présuppositions
classiques des théories juridiques traditionnelles, en offrant une lecture plus active et
dynamique des textes législatifs. Cela soulève la question de l'uniformité de l’application du
droit, où le juge constitutionnel, par ses décisions, impose une forme de régulation qui dépasse
les seules limites de la loi.

Bien que la réserve interprétative ne soit pas formellement prévue dans l’ordre juridique congolais,
certaines décisions de la Cour constitutionnelle montrent une approche similaire, consistant à
subordonner l’application des lois à une interprétation conforme aux exigences constitutionnelles.
Cette observation permet d’explorer comment la technique pourrait être interprétée implicitement ou
introduite de manière plus explicite dans la pratique juridique congolaise.

La réserve interprétative impose que la loi, une fois interprétée, soit appliquée strictement dans
le respect des réserves définies par le juge constitutionnel. Par cette intervention, le juge
constitutionnel conditionne l’application des lois interprétées à la conformité avec les exigences
constitutionnelles, limitant ainsi les marges d'interprétation des autorités chargées de
l'exécution de la loi38. Cette technique permet non seulement de maintenir l'intégrité du texte
législatif, mais aussi d'assurer sa conformité aux principes constitutionnels, conférant ainsi à la
réserve une dimension essentielle dans l’application de la norme. Dès lors, la loi interprétée
devient non seulement un texte formel, mais un instrument qui doit être appliqué suivant les
critères définis par la réserve, donnant ainsi au juge constitutionnel un pouvoir significatif dans
l'orientation de l'application des lois et renforçant la sécurité juridique dans les actes
législatifs39.
37
1' ROBERT, J.H., « Fiction : le Droit pénal sans la jurisprudence constitutionnel 19,9.
La légitimité de la jurisprudence du Conseil constitutionnel, Paris, Economica, 1999,
pp.181 et ss.
38
BEKALE- MEVIAIVE, B, « De 'autorité des décisions de la Cour constitutionnelle »,Hebdo informations, n° 443. 11
août 2001, p. 121.
39
criminelles de Poitiers, 2000-2001, sous la direction du Professeur PRADEL, J., Paris, Ed. Cujas, p. 24. 348 [Link].,
16 juin 1999.
12

Par ailleurs, l’introduction (ou l’utilisation implicite) de la réserve interprétative dans le droit
positif congolais pourrait contribuer à résoudre plusieurs défis spécifiques, tels que :

1.​ Les contradictions fréquentes entre les lois et la Constitution.


2.​ La fragmentation des interprétations juridiques au sein des institutions administratives
et judiciaires.
3.​ La consolidation de l'État de droit par une meilleure cohérence dans l’application des
normes.

Le mécanisme de la réserve interprétative, en subordonnant la validité de l’application des lois à


une interprétation stricte dictée par le juge constitutionnel, tend à réduire l’autonomie du
législateur et à empiéter sur ses compétences traditionnelles. En imposant des conditions
d’application des lois, le juge constitutionnel prend une place significative dans le processus
législatif, définissant de fait les modalités d’application des normes et limitant ainsi la
souveraineté du législateur.40 Ce phénomène soulève des interrogations sur la validité du
principe de séparation des pouvoirs, traditionnellement vu comme une structure étanche entre
les différents pouvoirs de l'État.

Plutôt que de déstabiliser la séparation des pouvoirs, la réserve interprétative pourrait être vue comme
une reconfiguration des rapports entre le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire. Cette
reconfiguration ne doit pas être perçue uniquement comme une menace, mais aussi comme une
opportunité pour assurer une meilleure articulation entre la production normative et le respect des
principes constitutionnels.

En droit positif congolais, la réserve interprétative s’impose comme un mécanisme essentiel de


régulation du contrôle de constitutionnalité des actes infra-constitutionnels41. En ajustant les
textes législatifs et réglementaires aux exigences constitutionnelles, la réserve interprétative
garantit la conformité des actes législatifs aux principes constitutionnels tout en évitant leur
annulation.

418 Voir les commentaires de CC du 14 décembre 2002 DC.


40
ROBERT, J.H., « Fiction : le Droit pénal sans la jurisprudence constitutionnel 19,9. La légitimité de la jurisprudence du
Conseil constitutionnel, Paris, Economica, 1999, pp.181 et ss.
41
ESAMBO KANGASHE J.-L., La Constitution congolaise du 18 février 2006 à l'épreuve du constitutionnalisme.
Contraintes pratiques et perspectives, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, Coll.
Bibliothèque de droit africain 7, 2010, p. 289.
13

Le juge constitutionnel intervient non seulement dans l’interprétation de la loi, mais joue un
rôle majeur dans l’implémentation de la norme juridique, en limitant l’influence
d’interprétations divergentes des autorités administratives et judiciaires. Cette approche
renforce la stabilité du système juridique congolais en assurant que les lois et règlements
respectent les valeurs fondamentales définies par la Constitution. En ce sens, la réserve
interprétative devient un outil indispensable pour maintenir une cohérence dans l’application
du droit tout en garantissant la préservation des droits et libertés fondamentaux, contribuant
ainsi à la consolidation de l'État de droit en République Démocratique du Congo.

3.​ REVUE DE LA LITTÉRATURE

Il sied de noter qu'il y a eu plusieurs auteurs, tant classiques que contemporains, qui ont
traité de la notion d'interprétation juridique et de réserve interprétative, notamment dans le
cadre du contrôle de constitutionnalité.

Pour sa part, Hans Kelsen, estime que l’interprétation désigne l'opération par laquelle les «
organes juridiques devant appliquer le droit » établissent « le sens des normes 42» Il met en
lumière l’importance de l’interprète dans la définition et la portée de la norme juridique.

Michel Troper, affirme que « toute interprétation est un acte de volonté », insistant
sur le rôle actif de l’interprète dans la création normative43. Cette vision met en avant la
subjectivité inhérente à l’interprétation des textes juridiques.

Yann Aguila, soutient que « la signification d'un énoncé ne préexiste pas à l'acte
d'interprétation ; elle est l'œuvre de l’interprète ». Cela démontre que le juge constitutionnel,
en utilisant des réserves interprétatives, joue un rôle déterminant dans la construction juridique
et la limitation de l’arbitraire législatif.
42
KELSEN , H,. Théorie pure du droit, traduit de l'allemand par Henri The Névez, éditions de la Baconnière- Neuchâtel,
1953, p.137.
43
Michel Troper, Pour une théorie juridique de l’État, Paris. PUF, 2011, p. 198
14

Louis Favoreu, quant à lui, souligne que « le travail du juriste est principalement un
travail d'interprétation et d'argumentation », illustrant la complexité des décisions
constitutionnelles et le rôle central du juge44.

Guillaume Drago, aborde spécifiquement et affirme que loin de limiter l’action du


législateur, ces réserves permettent de corriger les lacunes législatives tout en respectant
l’intention initiale des auteurs de la loi.45

Jacques Djoli Eseng’Ekeli, soutient que l’interprétation vise à dégager le sens exact
et le contenu réel d’une règle de droit face à une situation donnée46. Interpréter est également,
selon ce même auteur, l'action d'expliquer, de donner une signification claire, c'est chercher à
savoir l'intention du législateur, d'interroger et d'analyser le texte47. Selon lui, la réserve
interprétative est un outil qui renforce l’effectivité du contrôle de constitutionnalité.

Jean-Louis Esambo, affirme que l’efficacité des juges constitutionnels réside dans leur capacité
à interpréter les textes en tenant compte des réalités locales et de l’intention des constituants48.
Il considère la réserve interprétative comme un outil majeur pour harmoniser le droit positif
congolais avec les standards internationaux.

Léon Odimula, soutient que la réserve interprétative permet de prévenir les abus
de pouvoir tout en consolidant la stabilité institutionnelle.49

Enfin, André Mbata, estime que la réserve interprétative est un outil de protection
des droits fondamentaux. Il considère que le juge constitutionnel, en s’appuyant sur cet
instrument, peut concilier les exigences de l’État de droit avec les réalités politiques
congolaises.50

44
Louis Favoreu, Les grandes décisions du conseil constitutionnel, Paris , Dalloz, 2020, p. 210
45
Guillaume Drago, Les réserves d’interprétation dans Le juge constitutionnel et la loi, Paris, LGDJ, 2018, p. 187
46
Djoli Eseng'Ekeli Jacques, Droit constitutionnel. l'expérience congolaise (RDC), Paris, L'Harmattan, 2013, p. 18.

47
Idem
48
ESAMBO Kangashe Jean-Louis, Le droit constitutionnel, Louvain-la-Neuve, Academia-L'Harmattan, 2013, p.176.
49
Odimula Lofunguso Ko's Ongenyi, L., La justice constitutionnelle et la juridicisation de la vie politique en droit positif
congolais, Paris, L'Harmattan-RD Congo, 2016, pp.20 ; 270-284.
50
Mbata Betukumesu Mangu, A., Abolition de la peine de mort el constitutionnalisme en Afrique, Paris, L'harmattan,
2011, p.90.
15

Selon nous, la réserve d’interprétation doit être appréhendée comme une arme à double
tranchant : si elle offre des réponses nuancées aux conflits normatifs, elle exige du juge une rigueur
méthodologique, chirurgicale et une transparence argumentative pour ne pas compromettre la sécurité
juridique.

Après cette mise en perspective à travers la revue de la littérature, quel serait alors l’intérêt de la
présente étude.

4.​ INTÉRÊT DU SUJET

Pour garantir la conformité des actes infra-constitutionnels à la Constitution et


répondre aux grands enjeux sociétaux qui lui sont soumis, le juge constitutionnel congolais
mobilise fréquemment la technique de la réserve interprétative. Cette méthode, qui
conditionne la validité des actes à une interprétation conforme à la norme fondamentale,
permet au juge de préserver l’équilibre institutionnel et de protéger les droits fondamentaux.
Les décisions rendues dans ce cadre ont un impact significatif sur la société, influençant non
seulement son organisation juridique mais aussi les conditions de vie des citoyens.

Cette étude, sur la déclaration de conformité sous réserve, comporte un triple intérêt, à la fois
théorique, pragmatique et prospectif.

D’un point de vue strictement théorique, la présente recherche présente l'intérêt de s'engager, à
travers une réflexion autonome et approfondie, dans une exploration approfondie d'une
technique juridictionnelle qui s'inscrit désormais au cœur du contentieux constitutionnel
congolais.

Dans une perspective pragmatique , la réalisation d’une telle investigation sur les réserves
d’interprétation revêt une importance capitale, en ce qu’elle permet à la communauté scientifique de
mieux saisir les dynamiques opérationnelles et les fondements conceptuels de cette technique
51
juridictionnelle, telle qu’elle s’illustre dans les « décisions interprétatives » jusque-là
prononcées par la Haute Cour. Par ailleurs, cette étude offre l’opportunité de mettre en lumière, à
travers une analyse critique et rigoureuse, l’état actuel de la pratique des réserves, lesquelles tendent à se

51
Il est utile de noter que l'expression « décision interprétative » ici employée est empruntée du vocabulaire du contentieux
constitutionnel italien, précisément d'un grand maître du droit constitutionnel italien, Vezio Crisafulli. (V.
CRISAFULLI, « Le sentenze "interpretative" della Corte costituzionale », in Rev. trim. dir. e proc. civ, 1967, I, p. 1 et s.,
cité par T. DI MANNO, Le juge constitutionnel et la technique des décisions « interprétatives» en France et en Italie,
[Link]., p. 18).
16

normaliser dans les arrêts régissant le contentieux de constitutionnalité, notamment lorsqu’il est engagé
par voie d’action.

D’un point de vue prospectif, la présente recherche vise à dégager, à la lumière des mérites et
des limites identifiés, une orientation doctrinale rigoureuse en vue d’une exploitation plus
judicieuse et efficiente de la technique contentieuse des réserves d’interprétation. Réalité
modernes52, considérée comme la vérification de conformité à la Constitution d'un «
phénomène juridique»

intégrant la hiérarchie des normes, le contrôle de constitutionnalité n'a pas fini de mettre à
l'épreuve la structure, la pensée et la technique judiciaire53La réception des réserves
d'interprétation dans la jurisprudence de la Cour constitutionnelle est non sans risque
d'entraîner la Haute Cour à des prises de positions de nature à entretenir, non sans raison, le
spectre d'un gouvernement des juges54. Non prévue par les textes, la technique de
l'interprétation conforme inquiète d'emblée. Construction prétorienne, elle trouble les
évidences, les schémas simples dans lesquels on avait tenté d'enfermer, naïvement, le juge
constitutionnel55. Une meilleure appréhension des contours de cette issue procédurale s'impose
donc.

5.​ IDENTIFICATION MÉTHODOLOGIE

Une méthode est un moyen, pas une fin. C'est un instrument devant permettre à
l'esprit de s'épanouir, à la réflexion de s'élargir, à l'expression de s'éclaircir56.

52
R. DEBBASCH, Droit constitutionnel, 10° éd, Paris, LexisNexis, coll. « Objectif Droit - cours », 2016, p. 34.
53
Dans le même sens, A.-C. FUNGA LUFE MOTEMA, « État de droit et protection juridictionnelle des droits
fondamentaux. Une lecture de l'arrêt [Link].
356 de la Cour constitutionnelle de la République démocratique du Congo », in
Annuaire Congolais de Justice Constitutionnelle, Vol. 2, 2017, p. 496.
54
Aux Etats-Unis d'Amérique, Edouard Lambert a magistralement observé ce phénomène de renversement d'équilibre au
profit du pouvoir judiciaire, qui a soumis les deux autres à son contrôle et établi, par-là, un régime de gouverne-1921, rééd.
Dalloz, coll. « La bibliothèque Dalloz. », 2005).
55
DI MANNO, Le juge constitutionnel et la technique des décisions « interprétatives » en France et en Italie, [Link]., p.
11.
56
(M.,) DJ'ANDIMA MBOKO; Principes et usages en matière d'un travail universitaire, Kinshasa,
cadicec-Uniapac/Congo, 2004.
17

Par ailleurs, la technique, à l’instar de la méthode, constitue une réponse à la question


du « comment ». Elle représente un moyen pratique permettant d’atteindre un objectif déterminé,
mais s’inscrit davantage dans la mise en œuvre concrète, au niveau des faits ou des étapes
opérationnelles. Les techniques se présentent comme des outils au service de la recherche, structurés et
orientés par la méthode pour accomplir un but précis. Leur diversité reste restreinte, et elles sont
souvent partagées par un large éventail de disciplines des sciences sociales.

La discordance résultant des actes d'application des textes par les dirigeants politiques
par rapport à leur véritable signification sera plus aisément appréhendée, comme le suggère le
professeur Francis DELPÉRÉE, grâce à l'apport des sciences sociales telles que la sociologie, l'histoire,
etc., sans lesquelles nos recherches ne sauraient rendre compte de la réalité complexe et éphémère. En ce
qui concerne notre étude, nous avons opté pour une approche pluridisciplinaire, combinant :

La méthode juridique

La méthode juridique, consistant à analyser les textes de lois, la jurisprudence et les divers
documents relatifs au contrôle de constitutionnalité, s’est avérée fondamentale. Elle a permis
d’identifier le droit applicable aux actes infra-constitutionnels et d’examiner les modalités d’usage de la
réserve interprétative par le juge constitutionnel congolais. En se basant sur des sources primaires
(Constitution, lois organiques, arrêts de la Cour constitutionnelle) et secondaires (ouvrages
doctrinaux, articles académiques), cette méthode offre une analyse rigoureuse et structurée des cadres
législatif et jurisprudentiel.

La méthode exégétique

La méthode exégétique, fondée sur une interprétation approfondie des textes légaux, a été
mobilisée pour éclairer les intentions du législateur et comprendre les dispositions constitutionnelles et
infra-constitutionnelles. Elle a permis d’interroger le texte de la Constitution congolaise pour
déterminer les fondements juridiques de l’usage des réserves interprétatives, tout en analysant les
commentaires doctrinaux y afférents.
18

La méthode sociologique

Cette méthode complète la précédente en s’intéressant non seulement à la localisation et à


l’identité de la règle juridique, mais aussi à son but et à sa finalité sociale. Appliquée à notre sujet, elle
cherche à comprendre pourquoi le juge constitutionnel fait usage de réserves interprétatives et quel
impact elles produisent sur l’ordre juridique et sur les rapports entre le législateur et le juge.

La méthode diachronique

La méthode diachronique, axée sur l’évolution historique, a permis de retracer le


développement du contrôle de constitutionnalité en droit congolais. Elle a notamment mis en lumière
l’introduction et l’évolution de la technique des réserves interprétatives dans la pratique
jurisprudentielle de la Cour constitutionnelle congolaise. Cette analyse a aussi examiné comment cette
technique a influencé l’interprétation des actes infra-constitutionnels au fil du temps.

La méthode comparative

Elle est celle qui suggère le recours aux recettes fournies par d'autres systèmes juridiques
confrontés aux mêmes problèmes. C'est une méthode qui consiste «.... à apprécier et, le cas échéant, à
améliorer son propre système normatif à l'aune du repérer tirés de l'analyse d'un ou de plusieurs autres
systèmes normatifs, jugés comparable »57 C'est une méthode qui se fonde sur la comparaison.

La méthode fonctionnaliste

La méthode fonctionnaliste, orientée sur le rôle pratique des institutions, s’est intéressée à
la fonction normative du juge constitutionnel congolais dans le cadre du contrôle des actes
infra-constitutionnels. Elle a mis en exergue la manière dont la réserve interprétative, en tant qu’outil
d’adaptation normative, permet de maintenir l'équilibre entre les impératifs constitutionnels et la
stabilité législative.

La méthode anthropologique

57
VERDUSSEN (M.,), « le droit constitutionnel sera comparé ou ne le sera plus », Bruxelles, Bruylant, 1995, p.1644
19

La méthode anthropologique, enfin, a exploré les implications culturelles et politiques du


contrôle de constitutionnalité en République Démocratique du Congo. Cette approche a permis
d’évaluer comment la réserve interprétative reflète ou influence les conceptions locales de la justice, de la
souveraineté parlementaire et de l’autorité du juge constitutionnel.

L’ensemble de ces approches revêtira une importance capitale et s’avérera éminemment bénéfique
pour l'approfondissement de notre analyse.

6.​ DÉLIMITATION DU TRAVAIL

Tout travail scientifique doit être limité, tant dans le temps que dans l’espace, pour garantir une
analyse approfondie et ciblée. Ainsi, il convient de préciser les bornes dans lesquelles s'inscrit
cette recherche.

Limitation thématique

La présente recherche, dont l'originalité repose sur une approche jurisprudentielle et


contentieuse, se concentre sur l’utilisation des réserves d’interprétation par le juge
constitutionnel congolais dans le cadre du contrôle de constitutionnalité des actes
infra-constitutionnels. Cette étude s’inscrit dans l’analyse de la fonction normative du juge
constitutionnel et de ses implications pour la séparation des pouvoirs et la garantie des droits
fondamentaux.

Limitation spatiale

Cette recherche est strictement limitée à la République Démocratique du Congo.


Ce choix permet d’explorer en profondeur le cadre constitutionnel, les pratiques judiciaires et
les interactions institutionnelles dans un contexte africain particulier. En se focalisant sur la
RDC, l’étude met en lumière les spécificités des décisions de la Cour constitutionnelle
congolaise et leur impact sur l’ordre juridique national.58

58
63 C.-É. SÉNAC, L'office du juge constitutionnel, [Link]., p. 26.
64 D. KALUBA DIBWA, « Réflexion sur les fondements du contentieux constitutionnel en République démocratique du
Congo », in Revue du Barreau de Kinshasa/Gombe, n° 3/ 2009, p. 4.
20

Limitation temporelle

Sur le plan temporel, cette recherche couvre la période allant de l'adoption de la


Constitution du 18 février 2006 à ce jour. Cette période est pertinente pour analyser :
L’évolution de la pratique judiciaire en matière de réserves d’interprétation, les décisions
majeures de la Cour constitutionnelle dans le cadre du contentieux infra-constitutionnel, les
réformes législatives et leurs effets sur les pratiques juridictionnelles.

7.​ PLAN SOMMAIRE

Dans cette étude, il s’agit de développer, dans le premier des deux chapitres qui la composent, « Le
cadre épistémologique de la déclaration de conformité subordonnée à la réserve d’interprétation par le
juge constitutionnel ». Le second et dernier chapitre aborde « Les implications systémiques de la
réserve interprétative dans l’édifice du contrôle de constitutionnalité en RDC ». L’introduction étant
désormais terminée, il convient de préciser que l’étude se conclura par un propos conclusif.

CHAPITRE 1. LE CADRE ÉPISTÉMOLOGIQUE DE LA DÉCLARATION DE


CONFORMITÉ SUBORDONNÉE À LA RÉSERVE D’INTERPRÉTATION PAR LE
JUGE CONSTITUTIONNEL

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