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Laterites Et Bauxites: Bruno Boulangél, Jean-Paul Ambrosi Et Daniel Nahon

Le document traite des bauxites latéritiques, leur formation et leur composition, en mettant l'accent sur les mécanismes d'altération des roches mères sous des conditions climatiques tropicales humides. Il distingue deux types de bauxitisation, directe et indirecte, et décrit les processus de transferts et d'accumulations de minéraux au sein des isaltérites. Les bauxites sont considérées comme des horizons d'accumulation d'aluminium à valeur économique, résultant d'une série de transformations minéralogiques et chimiques.

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Laterites Et Bauxites: Bruno Boulangél, Jean-Paul Ambrosi Et Daniel Nahon

Le document traite des bauxites latéritiques, leur formation et leur composition, en mettant l'accent sur les mécanismes d'altération des roches mères sous des conditions climatiques tropicales humides. Il distingue deux types de bauxitisation, directe et indirecte, et décrit les processus de transferts et d'accumulations de minéraux au sein des isaltérites. Les bauxites sont considérées comme des horizons d'accumulation d'aluminium à valeur économique, résultant d'une série de transformations minéralogiques et chimiques.

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Coll.

"Sédimentologie et Géochimie de la Surface" à la mémoire de Georges MILLOT


p. 41 - 53

,
LATERITES ET BAUXITES
Bruno BOULANGÉl, Jean-Paul AMBROSI 2 et Daniel NAHON 2
1 ORSTOM, UM GECO, Laboratoire de Géosciences de l'Environnement, Faculté des Sciences et Tech-
niques de Saint Jérôme, 13397 Marseille Cedex 20, France.
2 CNRS, URA 132, Laboratoire de Géosciences de l'Environnement, Faculté des Sciences et Techniques de
Saint Jérôme, 13397 Marseille Cedex 20, France.

INTRODUCTION

La bauxite, terme défini par BERTHIER (1821), est considérée comme une roche faisant partie de la famille
des roches latéritiques. Les bauxites latéritiques ont été étudiées par de nombreux auteurs, principalement
géologues miniers, afin d'en préciser les critères de prospection et d'exploitation, mais aussi par des géologues,
des pédologues, des géomorphologues afin d'en préciser les mécanismes de formation et d'évolution. De
nombreuses synthèses ont été réalisées au cours de ce siècle (LACROIX, 1913 ; HARRASOWITCH, 1926 ;
HARRISON, 1933 ; PATTERSON, 1967 ; VALETON, 1972 ; BARDOSSY et ALEVA, 1990). Il est bien connu
maintenant que ces bauxites, comme les latérites en général, ont une origine pédogénétique et résultent
de l'altération supergène de roches variées, sédimentaires, métamorphiques et ignées, sous des conditions
climatiques tropicales humides (BOCQUIER et al., 1984).
Ces bauxites latéritiques, fréquemment indurées, sont constituées d'oxyhydroxydes d'aluminium (gibbsite
Al(OH)J, boehmite AlOOH) et d'oxyhydroxydes de fer (goethite FeOOH et hématite Fe203) formés à partir
de l'altération des roches mères. Celles-ci sont plus ou moins rapidement altérées suivant leurs compositions
chimiques et minéralogiques, le climat et les conditions de drainage. Les éléments alcalins et alc alino-terreux
sont complètement lixiviés. La lixiviation du silicium est totale, l'aluminium restant pour former la gibbsite,
ou partielle, se combinant alors avec l'aluminium pour former de la kaolinite. L'altération conduit donc
à la formation de minéraux dits "secondaires" ou néoformés, pouvant être associés à des minéraux dits
"relictuels", hérités de la roche mère. Les différentes phases minérales montrent des organisations spatiales
(texturales, structurales) qui permettent de définir des ensembles d'altération (horizons, faciès). Le terme de
bauxite est réservé aux horizons d'accumulation de l'aluminium à valeur économique. La formation de ces
ensembles d'altération est en accord avec les mécanismes d'allitisation et de monosiallitisation définis par
PÉDRO (1964). MILLOT (1964) fut le premier à distinguer deux types de bauxitisation des roches mères: la
bauxitisation directe et la bauxitisation indirecte. Ces deux mécanismes conduisent à la formation d'horizons
alumineux appelés "bauxites originelles" (fig. 1). Ultérieurement ces bauxites originelles peuvent être le siège
de transformations structurales, minéralogiques et chimiques aboutissant à la formation de "bauxites déri-
vées" (pseudo-bréchiques, nodulaires, pisolitiques) (BOULANGÉ, 1984 ; BOULANGÉ et MILLOT, 1988). Au
cours de ces transformations, de nouveaux ensembles d'accumulation se forment selon la nature des trans-
ferts chimiques. Par exemple, la migration du fer se traduit par la formation de cuirasse argilo-ferrugineuse.
Par ailleurs, des resilicifications peuvent également intervenir, donnant naissance à de nouveaux faciès kaoli-
nitiques. Ces divers faciès se succèdent en fonction des conditions physico-chirniques des milieux d'altération
qui dépendent des paramètres climatiques (température, humidité, végétation) et topographiques (pente,
drainage).

41
1- FORMATION DES BAUXITES ORIGINELLES

1. L'altération de la roche mère

La bauxitisation directe correspond à une hydrolyse des minéraux parentaux si poussée que la gibbsite
et la goethite sont les seuls minéraux néoformés. A l'exception de l'aluminium et du fer, tous les éléments
constituant la roche mère, y compris le silicium, sont évacués. Al et Fe s'accumulent alors à l'intérieur des
limites du cristal parental, garnissent les fissures, les plans de clivages, et forment un réseau de cloisons rigides
délimitant les vides de dissolution (NAHON, 1991). Ces éléments peuvent aussi être transférés, toujours
à courte distance, en dehors des limites originelles du cristal. De tels transferts sont caractérisés par la
distribution irrégulière de gibbsite dans les vides de dissolution des minéraux ferromagnésiens et par la
présence de gibbsite et de goethite dans les fissures de dissolution des quartz.
Dans le cas de la bauxitisation indirecte, la lixiviation des éléments chimiques produits au cours de
l'hydrolyse des minéraux parentaux est incomplète. Le fer, l'aluminium et une partie du silicium s'accumulent
sur place pour former la goethite et la kaolinite. Cette altération se développe également sans destruction des
textures de la roche mère: la kaolinite, pseudomorphe des minéraux parentaux, et la goethite, en cloisons
soulignant les joints interminéraux. Le fer des cloisons goethitiques est ensuite redistribué et concrétionné
dans les microporosités sous forme d'hématite (TARDY et NAHON, 1985). Cette altérite à kaolinite est
l'ensemble d'altération précurseur de la bauxitisation proprement dite. Cette dernière se manifeste par la
dissolution de la kaolinite et la néoformation de gibbsite. Les textures de la roche mère sont rapidement
masquées au cours de la formation de la bauxite, qui conserve cependant la structure lithologique initiale
(filons, cassures, plis).
Ainsi, l'altération des roches mères par bauxitisation directe ou indirecte se traduit: (i) par une disso-
lution complète ou partielle des minéraux parentaux ; (ii) par une disparition de la cohésion de la roche
mère associée à une forte augmentation de la porosité; (iii) par un maintien de minéraux parentaux relie-
tuels fragmentés, non altérés, et dont les fragments, présentant au microscope polarisant la même direction
d'extinction, indiquent qu'il n'y a aucun déplacement des minéraux parentaux et donc une conservation des
volumes initiaux (NAHON, 1986). Cependant, et en fonction de l'importance de la porosité, des variations
de volume, jusqu'à 20 à 30%, peuvent être enregistrées (COLIN et al., 1992). Ces altérations engendrent la
formation de gibbsite au sein d'horizons dans lesquels la structure, et parfois la texture, de la roche mère
est conservée. Ces horizons, qui ne correspondent pas encore au terme ultime de la bauxite, sont dénommés

r
lithomarge à structure conservée (TARDY, 1969), saprolite grossière (TRE5CA5E5, 1975) ou encore isaltérite

Roche mère

Bauxltlsatlon directe
l
Bauxltlsatlon IndIrecte
(Structure conservée) (Structure non conservée)

BAUXITES ORIGINELLES

1
oërerruçtntsetton

~
fer tess tv ë
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-1'----_------J~
BAUXITES DERI VEES ----- Resl/lclf/cat Ion
pseudobréch1Que

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CUIRASSE
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1
l
KAOLIN/TE 1
A>lGILO-FERRUGINEUSE

Fig.l - Schéma de filiation des faciès résultant de la bauxitisation.

42
·(BoULANGÉ, 1984). Ces altérations formées sous climat humide constituent un profil simple continu depuis la
roche mère jusqu'au sol sur lequel se développe la végétation. L'activité végétale entraîne une désagrégation
de ces altérites, la redistribution des constituants (gibbsite, kaolinite, goethite) et le transfert des éléments
chimiques vers un horizon d'accumulation sous-jacent. Ces accumulations relatives et absolues engendrent
l'augmentation des teneurs en aluminium qui confere à la bauxite sa valeur économique.

2. Transferts et accumulations au sein des isaltérites

La dissolution des minéraux parentaux génère une importante porosité intra- et intercristalline, relayant
la porosité fissurale de la roche mère. Ces porosités, visitées par les fluides percolants, sont le siège d'une
succession de dépôts, qui tapissent ou remplissent les vides. Ces dépôts résultent de transferts de matière, à
l'état dissous ou particulaire. Ainsi de la base au sommet de l'isaltérite, c'est-à-dire de la porosité fissurale à
la porosité alvéolaire, différents types de dépôts peuvent s'observer (BOCQUIER et al., 1984). Ces transferts
aboutissent à la différenciation d'ensembles d'altération au sein de l'isaltérite.
A la base de l'isaltérite, ces transferts se caractérisent par des dépôts de pràduits amorphes silico-
alumineux et des dépôts d'halloysite dans les fissures transminérales de la roche mère, fissures à partir
desquelles progressera l'altération. Ces apports augmentent le potentiel alumineux de la roche mère. Par
exemple BOULANGÉ (1984) montre une augmentation de ce potentiel de 2 à 5 % par rapport à un granite
originel.
Dans l'isaltérite, au travers des porosités ouvertes par l'altération des minéraux parentaux, des transferts
et des redistributions de matière s'effectuent de haut en bas. Les dépôts résultant de ces transferts chimiques
ou particulaires s'observent sous forme de fonds matriciels sépiques (isotropes), jaune à rouge, constitués
soit de produits amorphes alumino-ferrugineux, soit de produits argilo-ferrugineux. Dans ces accumulations,
la kaolinite, mal cristallisée, est associée à la goethite, sous forme de petits cristallites discoïdes (AMBROSI et
NAHON, 1986). Une fois mis en place, les dépôts associant kaolinite et goethite sont soumis à des phénomènes
de dessiccation-réhumectation. On observe alors une zonation des dépôts par migration et concentration du
fer sous forme d'hématite dans une zone interne rouge kaolinitique de fine porosité. La zone externe jaune
blanchâtre déferrifiée est constituée d'un plasma alumineux où cristallise de la gibbsite en remplacement de
la kaolinite et où se développe une porosité plus grande (BOULANGÉ et al., 1975). Ces différentes ségrégations
au sein des dépôts cutaniques sont principalement liées aux variations de l'activité de l'eau et de la taille
des pores (TARDY et NAHON, 1985 ; TROLARD et TARDY, 1987). Les solutions circulant au sein de ces
dépôts provoquent la dissolution de la goethite et de la kaolinite. Le fer migre à courte distance et précipite
dans les microporosités de la zone interne sous forme d'hématite. La kaolinite, dissoute selon un gradient
décroissant depuis le vide principal vers la zone interne, est remplacée par la gibbsite qui précipite sous
forme de cristallites prismatiques (fig. 2). Dans chaque vide, les dépôts peuvent se succéder et former des
cutanes complexes ayant chacun leur zonation pareillement ordonnée, fer interne associé à la kaolinite et
gibbsite externe, marquant ainsi les alternances sèches et humides du milieu. Ces dépôts dans les pores de
l'isaltérite donnent un très haut degré de cohésion à la formation. Ils contribuent à une forte augmentation
des teneurs en aluminium qui accentuera le caractère bauxitique de l'isaltérite.
Dans ces faciès bauxitiques, les teneurs en fer et en aluminium sont lithodépendantes. Plus la roche
parentale aura des teneurs élevées en aluminium et faibles en fer, plus la bauxite sera riche en aluminium. Des
bilans isovolumétriques, effectués selon la méthode préconisée par MILLOT et BONIFAS (1955), ont montré
pour une bauxite développée sur granite que plus de 50 % du fer et de l'aluminium sont issus de transferts
postérieurs à l'altération proprement dite de la roche mère. De plus, dans tous les cas, l'accumulation d'oxyde
de fer est supérieure à l'accumulation d'alumine (BOULANGÉ, 1984) (tabl. 1). Dans certains cas, lorsque les
variations de volumes sont importantes, un raisonnement isoélément (Zr, Ti) est préférable (COLIN et al.,
1993).
Sous climat tropical humide à saisons contrastées, les bauxites originelles sont progressivement formées
par une série de processus: (i) accumulation absolue de kaolinite (halloysite) dans les fissures de la roche
mère; (ii) dissolution des minéraux parentaux et néoformation de gibbsite ; (iii) accumulations secondaires
de kaolinite et de goethite ; (iv) transformation et altération de ces dépôts argilo-ferrugineux en hématite
et gibbsite (fig. 4). Ainsi, un profil simple d'altération, dans lequel roche mère, isaltérite et sol sont en
continuité, évolue en un profil différencié avec un horizon d'accumulation (bauxite originelle) dans la partie
supérieure de l'isaltérite. Dans la permanence de ces conditions climatiques, le profil bauxitique s'épaissit au

43
o 0 AI
• 00

. . {'·.l \
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Si

Fe
.....

A B

ZONE
ZONE EXTERNE; INTERNE:
AI Fe GIBBSITE
GIBBSITE HEMATITE
Figo2 - Distribution relative de Fe, Si et KAOLINITE
Vide
Al suivant une traversée (microsonde) 2 éme dépôt 1er dépôt
non ISALTERITE
dans un ferrigibbsitane. différencié différencié

Tableau 1 - Estim ation isovolu m étriqu e des gams en Alz 0 3 et Fez 0 3 dans les isaitérites et les bauxites
originelles du Mont Tato.

Horizons Epaisseur (m) A1 2 0 3 (%) Fe 2 0 3 (%)

Bauxite fragmentée 1 130 290


Bauxite supérieure massive 0,5-1 140 80
Bauxite inférieure massive 10-15 120 200
Horizon de transition 0,2-0,5 60 250
Isaltérite supérieure 3-5 60 250
Isaltérite inférieure >2 20 80
Granite 44 g 4,5 g
pour 100 cm? pour 100 cm?

fur et à mesure que l'altération progresse vers le bas aux dépens de la roche mère. Ces profils se développent
sur les reliefs en demi-orange propres au modelé des régions tropicales humides. -

II - L'ÉVOLUTION DES BAUXITES ORIGINELLES


LA FORMATION DES BAUXITES DÉRIVÉES

L~Qa.uxites"originelles formées sous climat humide à saisons contrastées peuvent subir deux types
d'évolution selon que le climat 'se maintient, devient plus humide (équatorial] ou plus sec (sahélien].

1. Evolution des bauxites originelles sous climat humide

Sous climat humide, la bauxite originelle est progressivement affectée par des déferruginisations locales
qui isolent des volumes pseudobréchiques alumine-ferrugineux. Le transfert du fer s'effectue à courte distance
vers le centre de ces volumes qui s'individualisent progressivement enno dules indurés au sein d'une matrice

44
plus claire alumineuse (PARRON et al., 1983). Ces nodules acquièrent une structure concentrique (NAHON,
1976fef il se forme ainsi des structures pisolitiques dont le cortex est principalement formé de goethite qui,
dans certains cas, peut contenir jusqu'à 25 % de moles de AIOOR. L'intensification de la déferruginisation
aboutit à la fonte de ces structures nodulaires et pisolitiques au profit du fond matriciel alumineux.
Au-dessus de la bauxite, l'activité de la végétation (forêt) permet.le maintien d'une couverture argilo-
sableuse formée lors du développement initial de la bauxite originelle. Au sein de cette couverture, le cycle
biogéochimique du silicium lié à la végétation assure la conservation et la formation de kaolinite (LUCAS
et al., 1993). Ce fonctionnement se répercute sur l'ensemble hauxitique sous-jacent dont le fond matriciel
alumineux est soumis à une kaolinitisation plus ou moins intense suivant la teneur en silice résiduelle. Ainsi
sous climat en permanence humide, à mesure que la bauxitisation progresse aux dépens de la roche mère, la
dégradation de l'horizon bauxitique à sa partie supérieure conduit à l'épaississement de la couverture argilo-
sableuse meuble. Celle-ci peut évoluer à son tour selon des processus de migration d'argile, d'accumulation,
d'agrégation et de destruction des agrégats vers des sols de type podzolique (PÉDRO et CHAUVEL, 1978 ;
AMBROSI et NAHON, 1986 ; LUCAS et CHAUVEL, 1992).
A la base du profil bauxitique, des modifications dans les conditions d'altération. de la roche mère liées
à un ralentissement du drainage vertical peuvent entraîner une resilicification de la gibbsite en kaolinite.
Ainsi, les transformations induites par la permanence d'un climat humide effacent les organisations
propres à la bauxite originelle. Cette dernière se transforme en une bauxite dérivée pseudobréchique ou
nodulaire selon l'intensité des déferruginisations. Le développement de kaolinite à la partie supérieure et/ou
à la partie inférieure du profil entraîne la perte du caractère bauxitique. Ces processus peuvent intervenir
selon des intensités variables et même engendrer un terme extrême: celui de la suppression complète de la
bauxite au profit du développement d'un sol de type fersiallitique ou même podzolique.

2. Evolution des bauxites originelles sous climat contrasté

Le climat tropical à saisons contrastées correspond aux conditions de formation et de développement des
bauxites originelles. Au fur et à mesure que les bauxites originelles se forment par progression de l'altération
à. la base des profils et progression des accumulations au sein des altérites, elles vont subir de profondes
transformations minéralogiques et structurales sous l'influence des alternances climatiques, humide et sèche,
et en fonction des variations géomorphologiques.
La première de ces tranformations concerne la gibbsite susceptible d'être remplacée par la boehmite.
En fonction des données thermodynamiques utilisées, deux concepts s'opposent quant à la stabilité de
ces minéraux, la gibbsite étant reconnue soit plus stable que la boehmite (GARRELs et CHRIST, 1965 ;
SARAZIN, 1979), soit moins stable que la boehmite (ROSSINI et al., 1952 ; NAHON, 1976). CHESWORTH
(1972), TROLARD et TARDY (1987) considèrent qu'il faut prendre en compte l'état de l'eau et préciser si
le milieu est saturé ou non saturé. La gibbsite est stable en milieu saturé à 25°C et pour une pression de
1 atmosphère; au contraire, si le système n'est pas saturé en eau, la boehmite devient plus stable que la
gibbsite.
Ces états de désaturation hydrique peuvent s'imposer soit en surface des horizons de bauxite, soit sur
les versants des reliefs en demi-orange soumis à la bauxitisation. Cependant, en raison justement des al-
ternances climatiques, les conditions supergènes sont peu propices à la stabilité de la boehmite. Celle-ci
sera renforcée par une intense ferruginisation qui conduit au développement d'une paragenèse minérale à
boehmite-hématite (TARDY et al., 1988b). Une partie du fer, éliminée des profils sommitaux des reliefs,
migre latéralement et se fixe préférentiellement sur les bauxites originelles de versants où se développe cette
paragenèse à boehmite et hématite. Des alternances marquées de périodes sèches et humides favorisent
donc, lorsque l'horizon argilo-sableux supérieur n'est pas trop épais, l'évolution des paragenèses originelles
à gibbsite-hématite vers des paragenèses à boehmite-hématite. Dans ces dernières les quantités de fer sont
très élevées et représentent jusqu'à 50 % de ce faciès.
C'est dans ces fonds matriciels à boehmite et hématite que les restructurations internes vont aboutir à
la formation de pisolites alumineux (BOULANGÉ et BOCQUIER, 1983). Comme précédemment sous climat
humide, ces cuirasses alumino-ferrugineuses sont découpées en volumes pseudobréchiques puis en nodules. La
dégradation centripète de ces fragments et de ces nodules nourrit un nouveau fond matriciel internodulaire,
dans lequel, sous l'effet de la dessiccation, de nouveaux volumes nodulaires sphériques s'individualisent
par migration du fer à partir d'une zone centrale vers une zone périphérique plus désaturée en eau. Lors

45
d'un retour en condition hydromorphique, la déferruginisation des fragments et des nodules se poursuit.
Ainsi peu à peu, sous l'effet d'une déferruginisation très progressive, les fonds matriciels se structurent en
pisolites avec cortex de plus en plus complexes. Lorsque la déferruginisation est complète, soit à l'échelle d'un
microsystème, soit à l'échelle d'un horizon, il ne reste sur place qu'un fond matriciel à boehmite révélant les
structures pisolitiques.
Peu à peu, les bauxites originelles perdent leur structure au profit de bauxites dérivées pouvant présenter
tous les stades d'évolution entre des faciès pseudobréchiques, nodulaires, pisolitiques très ferrugineux ou
strictement alumineux. Le terme ultime de la bauxitisation correspond à une bauxite à boehmite et à
structure pisolitique. Celie~ci à son tour est soumise à une dissolution, l'aluminium remis en solution est
transféré à courte distance, la gibbsite précipite alors dans les porosités, ou vers les horizons sous-jacents où
le plus souvent il se recombine au silicium sous forme de kaolinite.
La pisolitisation apparaît donc comme une étape de la dégradation des bauxites latéritiques. Le fer
d'abord, puis l'aluminium, sont progressivement éliminés et transférés dans les horizons inférieurs et à l'aval
des profils. Dans ces zones, l'accumulation du fer et la combinaison de l'aluminium avec le silicium formeront
des cuirasses argilo-ferrugineuses, termes ultimes de ces transformations.

3. Evolution des bauxites sous climat sahélien

Sous climat sahélien, les périodes sèches sont dominantes, la végétation très réduite n'a plus de rôles
géochimiques ni protecteurs dominants. Bien souvent des reliefs témoins à couverture de bauxites origi-
nelles ou de bauxites dérivées indurées sont dégagés. L'érosion mécanique a pour conséquence une mise à
l'affleurement de la bauxite. A sa partie supérieure, l'activité de l'eau est réduite, la gibbsite est instable,
l'alumine mise en solution est entraînée vers les horizons sous-jacents. Le fer s'accumule sur place de manière
résiduelle. Il se forme, ainsi, en surface des profils bauxitiques, un horizon de cuirasse alumino-ferrugineuse
(BOULANGÉ, 1984). Dans le cas de bauxites dérivées, strictement alumineuse, à boehmite et gibbsite, la
mise à l'affleurement favorisera la stabilité de la boehmite (AMBROSI, 1990).
Suivant l'état de consolidation ou de dégradation des bauxites originelles et des bauxites dérivées, l'érosion
mécanique entraîne le matériel résiduel (nodules, pisolites, argile ...) des bauxites et les altérites jusqu'à
mettre la roche mère à l'affleurement.

III - BILAN GÉOCHIMIQUE DE CES ÉVOLUTIONS

Deux exemples vont nous permettre d'illustrer les bilans géochimiques liés à ces filiations pétrologiques
menant de la roche mère aux altérites, puis aux bauxites originelles et aux bauxites et faciès argilo-ferrugineux
dérivés. Le premier, pris en Côte d'Ivoire (Lakota), correspond à des bauxites développées sur granite; le
second, pris en Amazonie brésilienne (Porto Trombetas), correspond à des bauxites développées sur sédiments
argilo-sableux.

1. Bauxites de Lakota, Côte d'Ivoire

Le gisement de Lakota (700 000 tonnes) est situé au sommet d'une colline (Mont Tato) dont l'altitude
est de 380 m. L~ profil est constitué d'une isaltérite d'environ 5 m d'épaisseur surmontée par une bauxite
originelle massive d'environ 15 m d'épaisseur (fig. 3). Dans cette même région de Lakota, de nombreuses
collines d'altitude inférieure au Mont Tato présentent en surface un horizon de bauxite pisolitique ou de
cuirasse argilo-ferrugineuse.
Sur le Mont Tato, certains minéraux subissent une transformation indirecte en gibbsite (feldspaths al-
bite et orthose, biotite), d'autres subissent une transfor~ation directe en gibbsite (microcline, muscovite)
(fig. 4). Dans tous les cas cette altération est pseudomorphique, la texture et la structure de la roche mère
sont conservées. Il se forme un ensemble de cloisons délimitant de nombreux vides alvéolaires. Ces vides
sont rapidement remplis par des revêtements de gibbsite et d'hématite (ferrigibbsitanes) qui consolident

46
SiOzl SiOZc: AIZOJ FeZOJ TiOZ

bauxite
...
:l fragmentaire
0.60 3.00 55.70 9.61 0.90
Cl)
'C bauxite 0.10 2.40 61.10 4.60 0.56
C 2 massive su érieure
o~
-E
G.--
bauxite
4
massive 1.50 3.10 57.30 7.93 0.89
6
inférieure
8

12
horizon ferrugineux 8.80 5.20 43.40 17.05 1.07

14
isaltérite supérieure 9.00 14.J0 43.20 9.70 0.92

16
a 20.40 16.50 36.50 7.00 0.75

18 21.00 25.10 35.60 2.40 0.25


isaltérite inférieure 25.50 30.00 30.60 1.70 0.15
33.00 37.40 16.90 1.00 0.10

Granite 29.30 39.80 16.60 2.78 O.JI

Fig.3 - Schéma d'un profil bauxitique sur granite (Mont Tato, Côte d'Ivoire) : horizons et analyses chimiques
moyennes.

la formation. La structure étant préservée, un raisonnement isovolumétrique permet une estimation pour
chaque horizon des gains et des pertes en alumine et en fer (tabl. 1). Ces transferts sont très importants et
peuvent représenter dans ces bauxites originelles jusqu'à 50 % du volume de la bauxite. En se basant sur
les résultats obtenus à partir de ces bilans isovolumiques, il est possible, en l'absence d'apports latéraux sur
ce sommet de colline, d'évaluer à 45 m l'épaisseur de granite nécessaire à la formation des 15 m de cette
bauxite originelle (BOULANGÉ, 1984).
Les bauxites dérivées pisolitiques se sont formées aux dépens des bauxites originelles. Durant cette
transformation, certains éléments associés à des minéraux non altérables restent immobiles. C'est le cas du
titane qui, en faible quantité dans les minéraux primaires (biotite, ilménite), se fixe dès les premiers stades de
l'altération sous forme d'anatase, minéral très résistant à l'altération. La relation Fe203/Ti02 (fig. 5) montre
que dans l'isaltérite les teneurs en fer et en titane croissent, dans une même proportion, par accumulation
relative. Dans la bauxite massive originelle, alors que les teneurs en Fe203 varient de 7 à la %, les teneurs
en Ti0 2 restent voisines de 1 %. L'enrichissement en fer et en aluminium (ferrigibbsitanes) se fait donc sans
apport complémentaire de titane. Les faciès pisolitiques ont, au contraire, de très fortes teneurs en Ti0 2
liées au caractère résiduel de l'anatase lors de la déferruginisation qui accompagne la formation des pisolites.
Au contraire, la formation des cuirasses argilo-ferrugineuses s'accompagne d'une accumulation absolue de
fer sans titane. La multiplication par un facteur de 2 à 3 des teneurs en Ti0 2 dans les bauxites pisolitiques
indique que la transformation des bauxites originelles se fait avec une réduction de volume de 50 à 70 %.

47
ALTERATION E T TRANSFERTS

GIBBSrTE· HEMATITE

GIBBSITE

GIBBSrTE· HEMATITE

KAOLll'oln: • GŒI1IrTE 1 •

GIBBSrTE • GŒI1IrTE

t
1
1 I~~' 1 KAOLII'oln: 1 ------------1
1 HALLOYSITI! 1
lB..
t
V.rm.

t r--
1 ~s~c.. t 1 IHALLOYSITE 1 _"- - --'

GRANITE \NOPLAGllASESCO I~OSEIIMICROCWŒ 1


1
1BIOTITE 1 1QUARTZ 1·\fIJscovrn: 1
1

Fig.4 - Schéma d'évolution des minéraux au cours de la formation d'une bauxite originelle par altération
d'un granite.

3 ~
N Fig.5 - Relation Fe2 0 3 -Ti02 dans les
0 bauxites originelles et les faciès déri-
~ 0 vés des bauxites de la région de Lakota
0
2 (Côte d'Ivoire).
o~ Œl granite, • isaltérite, 0 bauxite
originelle, • cuirasse argilo-ferrugineuse,

~$V~.
o bauxite pisolitique
1 • 1 Formation des bauxites originelles, 2 For-
mation des bauxites dérivées pisolitiques,
3 Formation des cuirasses massives ferru-
i •• Fe203 % gineuses dérivées
0
1 10 100

2. Bauxites de Porto Trombetas, Brésil (AM)

Le gisement de Porto Trombetas (1000 Mt), situé en Amazonie, s'est développé sur des sédiments argileux
et argilo-sableux du Crétacé. Le profil est constitué de haut en bas (fig. 6) : -
d'un horizon argilo-sableux à kaolinite (8 à 10 m)
d'une bauxite nodulaire (1 à 3 m)
d'un horizon de nodules ferrugineux (1 m)
d'une bauxite (6 m)
d'un horizon à kaolinite (1 m)
du sédiment de base.

48
HORIZONS

KAOLINITE

BAUXITE matrice 43,35 8,30 . 2,25 1400


NODULAIRE nod. AI 61,20 2,20 1,10 640
NODULES matrice 29,00 31,10 2,20 1240
FERRUGINEUX nod.Fe 22,70 47,95 0,89 710

1,37 53,80 15,25 0,80 430


,j,l,
1 1

'!:,~~hl!
BAUXITE ii~
1 1 :1111 3,89 57,90 6,60 1,36 553
"l"Iljll'
l'II
1 i!I':III,
111,.,;,1
.'1,
,', 1
KAOLINITE ,/ 28,63 40,37 10,23 2,57 1033

SEDIMENT 39,87 36,65 7,92 0,70 215

Fig.6 - Schéma d'un profil bauxitique formé sur sédiments (Porto Trombetas, Amazonie, Brésil) : horizons
et analyses chimiques moyennes.

Les études de ce gisement (BOULANGÉ et CARVALHO, 1989) et du gisement similaire de Juruti (LUCAS,
1989) montrent que cette succession d'horizons ne peut pas résulter d'un processus sédimentaire, mais est le
reflet d'une longue histoire géochimique, développée sous conditions climatiques équatoriales ou tropicales
humides. Soumis à une intense altération, le sédiment argileux est transformé en une bauxite originelle. La
végétation joue un rôle prédominant dans la dynamique de cette bauxite, notamment en ce qui concerne
le rôle du silicium. Par son système racinaire, la végétation prélève la silice résiduelle toujours présente
(4 à 6%) au sein même des bauxites originelles (quartz résiduel, kaolinite non gibbsitisée). Cette silice est
ensuite restituée au sol par la litière et participe à la resilicification de la gibbsite. Cette bauxite originelle est
donc successivement soumise à des déferruginisations et des resilicifications. Ainsi interviennent d'une part
l'accumulation de fer dans une couche sédimentaire sous-jacente riche en quartz, actuel horizon de nodules
ferrugineux, et d'autre part l'épais horizon argilo-sableux supérieur. Des quantités importantes d'aluminium
en excès se concentrent à la base de cet horizon argilo-sableux dans la bauxite nodulaire.
Cuirasse et nodules ferrugineux, kaolinite supérieure, apparaissent bien comme des faciès dérivés de la
dégradation d'une bauxite originelle, soulignés par les variations du fer et du titane (fig. 7 a). Les teneurs en
Ti0 2 et en Zr (fig. 7 b) élevées dans la kaolinite supérieure, faibles dans les nodules ferrugineux, confirment
cette filiation. De même, l'augmentation des teneurs en ces éléments dans la kaolinite inférieure, sous-jacente
aux bauxites, accompagne la perte des structures et la réduction de volume, liées à la resilicification, qui
entraînent une concentration relative des minéraux résiduels (anatase et zircon).

49
Un raisonnement à zircon constant permet d'estimer que dans l'horizon argilo-sableux supérieur la ré-
duction de volume serait dans un rapport de 1 m pour 9 m de sédiments. La formation de ces dix mètres de
couverture argilo-sableuse supérieure requiert donc une épaisseur de 90 m de sédiments (BOULANGÉ et CAR-
VALHO, 1989). Dans un tel contexte de réduction de volume, les pertes en silice sont énormes et représentent
plus de 90 % de la masse totale contenue dans le sédiment. La silice résiduelle dans les bauxites originelles
est donc suffisante pour permettre la formation de la couverture superficielle. Il n'est donc pas nécessaire
d'invoquer en Amazonie brésilienne les apports sédimentaires ou les apports éoliens suggérés respectivement
par KOTSCHOUBEY et TRUCKENBRODT (1981) dans le Paragominas et par LUCAS (1989) à Juruti.

5 ~
...
0 a 2000
4 ~
a S c

3
at
.
Cl.
Cl.

N
c
...
2 c •c c • 1000
c c

1

0
~
• •
0 • •
Fe203 %
0
cfJi
00 0

•o
• •
Ti02%
0 10 20 30 40 so 0 2 3 4 s
• sédiment, 0 bauxite originelle, 6 bauxite nodulaire, 0 kaolinite inférieure, • cuirasse ferrugineuse, Â kaolinite
supérieure

Fig.7 - (a) Relation Fe203-Ti02, (b) relation Ti0 2-Zr dans les bauxites originelles et les faciès dérivés du
gisement de Porlo Trombetas (Brésil) formés sur sédiments.

IV - VITESSE D'ALTÉRATION ET ÂGE DES BAUXITES

Les vitesses de progression des fronts d'altération sont variables suivant les paramètres pris en compte
par les auteurs. A partir d'un modèle thermodynamique, FRITZ et TARDY (1973) ont calculé pour un granite
une vitesse de bauxitisation de 3 mm/1000 ans. LENEUF (1959) dans la région de Lakota en Côte d'Ivoire
avait estimé la vitesse d'altération du granite en kaolinite entre 5 et 50 mm/1000 ans. GAC (1979) obtient
pour l'ensemble du bassin du Chari (Tchad) une vitesse moyenne d'altération des roches de 13,5 mm/1000
ans.
A partir d1t"calcul isovolumique des gains et des pertes d'éléments, la vitesse de formation des bauxites
originelles sur granite du Mont Tato est estimée à 14 mm/1000 ans (BOULANGÉ, 1984). Compte-tenu de
cette vitesse, la constitution des 15 m de bauxite originelle actuellement observable nécessite une durée
comprise en~re 3 li 5 millions d'années.
On ne possède que peu de données sur les vitesses d'altération de la kaolinite, estimée de manière
expérimentale à 1 mm/IOOO ans (PÉDRO, 1964) ou à partir d'un modèle thermodynamique à 3,5 mm/1000
ans (FRITZ et TARDY, 1973). Le profil actuel de Porto Trombetas, ayant requis environ 100 m de sédiments
originels, nécessite- donc pour sa constitution une période de 30 à 100 Ma. LUCAS (1989) calcule pour
l'altération de 75 m de sédiments une période de 30 Ma.
n s'agit là probablement de deux cas limites. Le gisement de Porto Trombetas montre que la bauxitisation
est très ancienne et s'est développée au cours d'une très longue période durant laquelle ont persisté des
conditions climatiques de type tropical humide. Le gisement du Mont Tato montre qu'actuellement encore
peuvent se former des bauxites originelles dans des conditions de climat tropical à saisons contrastées et que
~!_~e bauxitisation dépend aussi fortement des conditions morphologiques.

. Cependant la présence de faciès dérivés dans la région de Lakota montre qu'en Afrique la bauxitisation
qui a généré ces faciès est aussi très ancienne. Les auteurs s'accordent pour considérer que les gisements de

50
bauxites latéritiques ont été formés au cours d'une période débutant au Crétacé. En fait, depuis cette époque
Îes profils n'ont cessé d'évoluer en fonction des variations climatiques (TARDY et al., 1988 b ; KOBILSEK,
1990) soit vers un épaississement des bauxites originelles, soit vers la formation de faciès dérivés.

v- ÉVOLUTION DES PAYSAGES BAUXITIQUES

En Amazonie, sous climat tropical humide, bauxites originelles et faciès dérivés sont superposés vertica-
lement. Les épaisseurs mises en jeu dans ces formations supergènes indiquent une permanence des conditions
d'évolution durant une longue période. Ces évolutions concourent, par enfoncement géochimique du profil
(NAHON et MILLOT, 1977), à l'aplanissement des reliefs bauxitiques. Ces aplanissements sont orientés et
renforcés par les structures horizontales des roches mères sédimentaires.
En Afrique, sous climat tropical à saison contrastées, les faciès dérivés (bauxite pisolitique et cuirasse
argilo-ferrugineuse), présents de manière générale, montrent que la bauxitisation est aussi très ancienne. A
l'échelle du paysage, ces faciès s'organisent souvent en une séquence altitudinale ; de l'amont à l'aval, on
peut trouver la succession de bauxites originelles, puis de bauxites dérivées, nodulaires ou pisolitiques, et
de cuirasses argilo-ferrugineuses. Cette distribution résulte de l'évolution des reliefs de bauxites originelles.
Au fur et à mesure que les surfaces topographiques des reliefs s'abaissent dans le paysage, par enfoncement
géochimique des profils de bauxites originelles, des domaines de dégradation s'installent sur les versants. Les
soustractions de matière, et en premier lieu du fer puis de l'aluminium, entraînent une forte réduction de
volume des faciès originels. La réduction de volume liée à cette évolution dégage, aux dépens d'un versant,
une surface couverte de bauxite pisolitique puis, après dissolution complète de ces pisolites, une seconde
surface couverte d'une cuirasse argilo-ferrugineuse. Ces dégradations progressent de l'aval vers l'amont des
reliefs, et contribuent à leur aplanissement (BOULANGÉ et MILLOT, 1988). En Afrique, tous ces témoins de
cuirasses pisolitiques et de cuirasses argilo-ferrugineuses témoignent d'une longue histoire géochimique et
climatique.

CONCLUSION

Si les conditions climatiques, équatoriales ou tropicales de bauxitisation conduisent à la formation de


bauxites originelles, de valeur économique, elles conduisent aussi, par simple modification des systèmes
géochimiques liés à l'enfoncement des profils, à la dégradation de ces bauxites et à la formation de faciès
dérivés (bauxite pisolitique, cuirasse ferrugineuse, kaolinite).
En l'absence de toutes variations du niveau de base, ces évolutions vont entraîner, par érosion chimique,
l'effacement des reliefs bauxitiques. Ainsi, à l'échelle d'un profil ou d'Un relief, la distribution verticale ou
latérale des faciès de bauxites originelles et de bauxites dérivées correspond à des évolutions géochimiques
contrôlées principalement par des facteurs climatiques.
Un épaississement et une conservation d'un profil de bauxite originelle ne peuvent se faire que si les
conditions d'un drainage vertical optimal sont conservées, ce qui nécessite un enfoncement du niveau de
base hydrographique. A l'échelle régionale ou continentale (craton), le développement et la conservation
d'un gisement de bauxite nécessite un contrôle tectonique.

51
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