Barbara Wood
LA FILLE DU LOUP
Roman
Traduit de l’anglais par Florence Bertrand
Lamj
Juillet 2012
Résumé
Une jeune voyante va prendre son destin en main et braver les
plus grands dangers afin de retrouver son père.
Rome, 54 après sous le règne de Néron. Depuis son enfance,
Ulrika a des visions prémonitoires. Une nuit, elle fait un rêve
étrange dans lequel un loup lui apparaît. Elle l’interprète comme un
présage, «Wulf » étant le prénom que portait son père, mort alors
qu’elle n’était encore qu’une enfant - c’est du moins ce que lui a dit
Sélène, sa mère. Cette dernière révèle enfin la vérité à Ulrika : son
père est toujours vivant et se trouve en Germanie ; il ignore qu’il a
une fille à Rome. Ulrika décide alors d’entreprendre un long voyage
en terres barbares afin de le retrouver...
La puissante histoire de courage, d’amour et de foi d’une jeune fille
dont la vie changera à jamais l’histoire de l’Empire romain.
A Walt, mon époux, avec tout mon amour.
Tables des matières
Résumé
LIVRE I
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
LIVRE II
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
LIVRE III
Chapitre 11
Chapitre 12
LIVRE IV
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
LIVRE V
Chapitre 19
Chapitre 20
LIVRE VI
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
LIVRE VII
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
LIVRE VIII
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
LIVRE IX
Chapitre 40
Chapitre 41
LIVRE I
Rome L'an 54 après J.-C.
Chapitre 1
Ulrika était venue chercher des réponses.
Elle s’était réveillée ce matin-là avec un étrange pressentiment, qui
s’était accentué pendant qu’elle prenait son bain et s’habillait, que
ses esclaves la coiffaient, attachaient ses sandales et lui servaient son
petit déjeuner de gruau de blé et de lait de chèvre. Comme cet
inexplicable malaise persistait, elle avait décidé de se rendre dans la
rue des Diseurs-de-Bonne-Aventure, où devins, prophètes et
astrologues promettaient des solutions aux mystères de la vie.
Tout en traversant les rues bruyantes de Rome dans une chaise à
rideau, elle s’interrogeait sur les raisons de sa contrariété. La veille,
tout allait bien. Elle avait rendu visite à des amis, flâné dans des
librairies, travaillé à son métier à tisser - une journée typique pour
une jeune femme de sa classe et de son éducation. Et puis elle avait
fait un rêve curieux...
Peu après minuit, Ulrika avait rêvé qu’elle quittait son lit,
s’avançait vers sa fenêtre, l’escaladait et atterrissait pieds nus dans la
neige.
Au lieu des arbres fruitiers qui poussaient derrière la villa, de
grands pins se dressaient tout autour d’elle, une forêt avait remplacé
le verger, et des nuages caressaient la face d’une lune hivernale. Des
traces s’enfonçaient dans les bois - de grosses empreintes de pattes.
Ulrika les suivit, le clair de lune effleurant ses épaules dénudées.
Soudain, elle se trouva face à un gros loup hirsute aux yeux dorés.
Elle s’assit dans la neige et il vint se coucher près d’elle, la tête sur ses
genoux. La nuit était limpide, aussi limpide que les yeux de l’animal
levés vers elle, et elle sentait les battements réguliers de son cœur
puissant. Les yeux dorés cillaient et semblaient lui dire : là est la
confiance, là est l’amour, là est ta famille.
Ulrika s’était réveillée désorientée. Pourquoi avait-elle rêvé d’un
loup ? Wulf était le nom de son père. Il était mort des années plus
tôt, très loin de là, en Perse.
Le rêve était-il un signe ? Et de quoi ?
Ses esclaves immobilisèrent la chaise et Ulrika descendit. C’était
une jeune fille de dix-neuf ans, à la taille élancée, vêtue d’une longue
tunique en soie rose pâle et d’une étole assortie qu’elle drapa autour
de sa tête et de ses épaules comme il convenait à une vierge,
dissimulant ses cheveux clairs et son cou gracieux. Sous son
assurance apparente, elle était en proie à une anxiété croissante.
La rue des Diseurs-de-Bonne-Aventure était en réalité une étroite
venelle nichée dans l’ombre de bâtisses étroitement serrées. Les
tentes et étals des devins, augures, voyants et prophètes étaient
attirants, peints de couleurs vives et décorés d’objets étincelants,
tous plus brillants les uns que les autres. Les marchands de porte-
bonheur, de reliques magiques et d’amulettes faisaient des affaires
florissantes.
Comme Ulrika s’engageait dans la ruelle, désespérément curieuse
de connaître le sens de son rêve, des colporteurs l’interpellèrent,
affirmant être de « vrais Chaldéens », qui avaient des liens directs
avec le futur et possédaient le troisième œil. Néanmoins, elle se
dirigea d’abord vers l’haruspice qui gardait des caisses de pigeons
dont il lisait les entrailles pour quelques pièces. Les mains maculées
de sang, il affirma qu’elle trouverait un mari avant la fin de l’année.
Ensuite, elle alla consulter le devin qui interprétait la fumée, lequel
déclara que l’encens lui prédisait cinq beaux enfants.
Elle poursuivit son chemin, jusqu’au moment où, ayant parcouru
les trois quarts de la venelle encombrée, elle remarqua une personne
d’humble apparence, assise en tailleur sur une natte usée, sans étal ni
toile pour s’abriter du soleil. La prophétesse portait une longue
tunique blanche qui avait connu des jours meilleurs, et ses longues
mains osseuses reposaient sur ses genoux tout aussi osseux. Elle
baissait la tête, révélant des cheveux plus noirs que le jais; ils étaient
traversés par une raie en leur milieu et tombaient librement sur son
dos et ses épaules.
Ulrika ne sut pas ce qui la poussait à consulter une voyante si
misérable - peut-être celle-ci s’intéressait-elle plus à la vérité qu’à
l’argent - mais elle s’arrêta devant cette étrange créature, et attendit.
Au bout d’un moment, celle-ci se redressa, et Ulrika fut frappée par
son visage singulier, long et étroit, tout en os et peau jaunie. Sous des
sourcils très arqués, des yeux mélancoliques la regardaient. La
femme ne semblait presque pas humaine et l’on n’aurait pu lui
donner d’âge. Un chat marron et noir était pelotonné à côté d’elle,
endormi. Ulrika reconnut un mot égyptien, censé être la race la plus
ancienne, voire celle dont tous les chats étaient issus.
Ulrika reporta son attention sur les yeux noirs emplis de tristesse
et de sagesse.
—Tu as une question, déclara la femme, calmement, dans un latin
parfait.
Les bruits de la ruelle s’atténuèrent. Ulrika était fascinée par le
regard de l’Égyptienne. De son côté, le chat sommeillait, indifférent à
la scène.
—Tu voulais me parler d’un loup, reprit la prophétesse d’une voix
qui semblait plus vieille que le Nil.
—Il était dans un rêve, ô sage. Était-ce un signe ?
—Un signe de quoi ? Dis-moi ta question.
—J’ignore où est ma place, ô sage. Ma mère est romaine, mon père
germain. Je suis née en Perse et j’ai passé le plus clair de ma vie à
voyager avec ma mère, qui menait une quête spirituelle. Partout où
nous sommes allées, je me suis sentie étrangère. Je suis inquiète, ô
sage, car si j’ignore où est ma place, je ne saurai jamais qui je suis. Le
rêve du loup signifie-t-il que ma place est en Rhénanie avec le peuple
de mon père ? Est-il temps que je quitte Rome ?
—Il y a des signes partout autour de toi, mon enfant. Les dieux
nous guident, à tout moment.
—Vous parlez par énigmes, ô sage. Pouvez-vous au moins me
prédire mon avenir ?
—Un homme t’offrira une clé. Prends-la.
Une clé ? De quoi ?
Tu le sauras le moment venu...
Chapitre 2
En entrant dans le jardin dissimulé par un haut mur d’enceinte,
Ulrika porta une main à sa poitrine et toucha, à travers le tissu
soyeux de sa tunique, la croix d’Odin, une amulette protectrice
qu’elle portait depuis sa plus tendre enfance. Elle sentit sa forme et
sa dureté rassurantes contre son sein, et essaya de se convaincre que
tout irait bien. Cependant, le malaise apparu dès son réveil ce matin-
là ne l’avait pas quittée de toute la journée, au point qu’à présent,
alors qu’un soleil rouge orangé se couchait derrière les monuments
en marbre de Rome, Ulrika avait l’impression de suffoquer. Elle
aurait voulu que tout redevienne normal. Même les choses qui, la
veille encore, l’irritaient auraient été les bienvenues en cette fin
d’après-midi. La question, par exemple, de son mariage avec Drusus
Fidelius, auquel tous s’attendaient.
Ulrika ne voulait pas se montrer désobéissante. Rome élevait ses
filles pour qu’elles soient des épouses et des mères. Toutes ses amies
étaient mariées ou fiancées (sauf cette pauvre Cassia, que son bec-de-
lièvre condamnait à une vie de vieille fille). Aucune autre aspiration
n’était prise en compte. Une jeune femme seule, sans la protection
d’un homme, était une exception. Les veuves elles-mêmes étaient
hébergées par des parents masculins. Lorsque Ulrika avait confié à sa
meilleure amie qu’elle ne désirait pas se marier, ni avec Drusus
Fidelius ni avec un autre, celle-ci s’était écriée :
« Mais aucune fille ne choisit de rester célibataire ! Que ferais-tu
donc ? » Ulrika n’avait pas eu de réponse à lui donner, hormis qu’elle
avait toujours eu la vague impression d’être destinée à autre chose. A
quoi ? elle n’aurait su le dire. Sa mère lui avait enseigné des
rudiments d’anatomie et de médecine ainsi que la préparation et
l’usage des remèdes, mais Ulrika ne voulait pas marcher dans ses
traces, elle ne voulait pas être guérisseuse.
Debout dans le jardin, elle regarda entrer les invités, songeuse. Les
Romains saluaient les femmes de leur famille d’un baiser sur la joue,
non par affection mais afin de détecter une éventuelle odeur d’alcool,
tant ils éprouvaient le besoin de contrôler leurs sœurs ou leurs filles.
Ulrika avait entendu dire qu’en Germanie les femmes étaient traitées
avec plus de respect, presque comme des égales des hommes.
Après ses années d’errance, Ulrika avait grandi parmi les villas de
Rome, ses rues bruyantes et populeuses, et ses temples. Elle avait
connu une vie de luxe dans une belle demeure du mont Esquilin. Que
savait-elle des forêts alpines enveloppées de brume et de mystère ?
Dès le jour où elle avait appris à lire, elle avait dévoré tous les livres
existant sur le peuple de son père, les Germains, avait absorbé leur
culture et leurs coutumes, leurs croyances, leur histoire. Elle avait
même appris à parler leur langue.
Dans quel but ? se demandait-elle à présent, tout en reconnaissant
certains des hôtes de sa tante Paulina, des dames en robes amples,
des messieurs en longues tuniques et toges élégantes. Tout cela avait-
il été en préparation d’un voyage au pays qui était vraiment le sien ?
Son père, Wulf, était mort des années plus tôt, avant sa naissance. Et
s’il avait laissé des parents, Ulrika n’aurait aucun moyen de savoir
qui ils étaient, ni où les trouver. Elle savait seulement qu’il était un
prince, un héros pour son peuple des forêts, issu d’une longue lignée
de chefs et de prophétesses en Rhénanie.
Une brise se leva, agitant les branches et feuilles des arbres, et
faisant frémir la longue robe d’Ulrika en lin finement tissé. Elle
portait une tenue à la mode, une robe en dégradé, un effet obtenu au
moyen d’un surplis arrivant au genou ainsi que de multiples châles,
tous de longueurs et de tons différents, allant du bleu ciel au bleu
pâle. Ses cheveux tressés étaient cachés sous un voile jaune safrané
appelé palla, qui lui recouvrait les bras et tombait plus bas que sa
taille. Des boucles d’oreilles et des bracelets en or complétaient
l’ensemble.
Elle frissonna. Si elle était destinée à partir, quand et comment le
ferait-elle ?
—Te voilà, ma chérie.
Au son de la voix de sa mère, Ulrika se retourna.
A quarante ans, Sélène était sûre d’elle et pleine de grâce, sa mince
silhouette drapée de lin rouge et orange. Ses cheveux châtain foncé
étaient ramenés en un chignon discret sur sa nuque, dissimulés sous
un voile écarlate.
—Paulina m’a dit que je te trouverais ici, ajouta Sélène en
s’approchant, les mains tendues.
Dame Paulina, une veuve de famille noble, fréquentait les cercles
les plus distingués de Rome. Ulrika la considérait comme sa tante car
elle était la meilleure amie de sa mère. Paulina n’invitait à sa table
que l’élite des citoyens, et Sélène, médecin et amie proche de
l’empereur Claude, en faisait partie.
Ulrika glissa son bras sous le sien. Comme elles s’approchaient de
la maison, elles rencontrèrent trois hommes à l’air guindé, occupés à
débattre de stratégie militaire. Ils portaient des tuniques blanches et
des toges à bordure pourpre. En voyant les deux femmes, ils
s’arrêtèrent pour les saluer. L’un d’entre eux, un très bel homme au
visage hâlé et aux dents blanches, se présenta sous le nom de Gaius
Vatinius.
—Le commandant Vatinius ? répéta Sélène, qui s’était raidie. Il me
semble avoir entendu parler de vous, monsieur.
L’un de ses compagnons éclata de rire.
—C’est une bonne chose, ma chère. Sinon, vous auriez gâché sa
journée ! Vatinius serait anéanti d’apprendre qu’il y a une jolie
femme à Rome qui ne sait pas qui il est.
Ayant perçu la tension de sa mère, Ulrika dévisagea avec attention
celui qu’elle avait appelé « commandant ». Grand, âgé d’une
quarantaine d’années, il avait des yeux légèrement enfoncés dans
leurs orbites, un long nez droit. Ses traits sévères, comme sculptés
dans du marbre, étaient empreints d’arrogance, et ses lèvres
ébauchaient l’ombre d’un sourire satisfait.
—Seriez-vous par hasard le Gaius Vatinius qui s’est battu sur le
Rhin autrefois ? demanda Sélène dans un souffle.
Le sourire de l’homme s’accentua.
—Vous avez bel et bien entendu parler de moi.
Son regard s’arrêta sur Ulrika, la détaillant des pieds à la tête, au
point qu’elle se sentit mal à l’aise. L’instant d’après, un esclave vint
annoncer que le repas était servi ; les trois hommes prirent congé et
se dirigèrent vers la maison.
Ulrika se tourna vers sa mère, devenue toute pâle.
—Gaius Vatinius t’a contrariée, maman. Qui est-ce ?
—C’est lui qui commandait les légions du Rhin, répondit Sélène en
détournant les yeux. C’était il y a des années, avant ta naissance.
Entrons.
Quatre tables avaient été dressées pour le repas, chacune flanquée
de trois banquettes. Le placement des invités obéissait à un protocole
très strict, les plus distingués d’entre eux s’allongeant à gauche. Le
quatrième côté était laissé libre, afin de permettre aux esclaves
d’aller et venir avec les plats et les boissons. Des faisans rôtis, ornés
de leurs plumes, trônaient sur les tables, entourés de mets variés
dont les invités se servaient selon leur goût. Les voix de trente-six
personnes en train de prendre leurs places emplissaient la salle à
manger, noyant presque le solo d’un musicien qui jouait de la flûte de
Pan.
Sur le point de s’asseoir à côté d’un avocat nommé Maximus,
Ulrika jeta un coup d’œil en direction de Gaius Vatinius et se figea.
Assis par terre près de lui se trouvait un gros chien.
Elle fronça les sourcils. Pourquoi un convive amenait-il son chien à
un dîner ? Autour d’elle, les autres invités se servaient en riant. Était-
elle donc la seule à trouver cette scène étrange ?
Ulrika reporta son attention sur l’animal. Ses lèvres
s’entrouvrirent. Son cœur cessa de battre. Il ne s’agissait pas d’un
chien, mais d’un loup !
Un gros loup gris aux yeux perçants et aux oreilles pointues,
semblable à celui de son rêve. Et il plantait son regard droit dans le
sien tandis que Gaius Vatinius bavardait avec ses voisins de tablée.
Fascinée, Ulrika fixa le magnifique animal.
Peu à peu, ses contours s’estompèrent et il finit par disparaître
entièrement. Elle cilla. Le loup ne s’était pas levé.
N’avait pas quitté la salle à manger. Il s’était tout simplement
évanoui sous ses yeux.
Les jambes flageolantes, Ulrika tendit la main vers la banquette et
s’y laissa tomber, la gorge nouée par la crainte. A présent elle
comprenait pourquoi elle avait été tourmentée toute la journée par le
malaise.
La maladie était revenue.
Chapitre 3
A l’âge de douze ans, Ulrika s’était crue guérie de la maladie secrète
qui avait pesé sur son enfance, et dont elle n’avait jamais parlé à
personne, pas même à sa mère.
Elle ne se souvenait pas de la première fois où elle avait vu une
scène invisible à ses camarades, rêvé d’un événement avant qu’il se
produise, ou effleuré la main de quelqu’un et ressenti son chagrin.
Un jour, âgée de huit ans, elle avait accompagné sa mère à la
boucherie. Alors que le boucher cherchait son fendoir et que les
clients attendaient impatiemment, Ulrika avait dit à voix haute : « Il
est tombé sous une table à l’arrière. » L’homme avait disparu puis
était revenu avec l’ustensile, une curieuse expression sur le visage.
Ulrika avait surpris assez de ces regards étranges pour savoir que les
choses qu’elle voyait ou sentait, dans des rêves ou des visions,
n’étaient pas normales. Comme elle avait déjà l’impression d’être une
étrangère dans chaque ville où sa mère et elle séjournaient
brièvement, Ulrika avait appris à tenir sa langue et à laisser les gens
chercher seuls leurs fendoirs égarés.
Enfin, sept ans auparavant, par une chaude journée d’été, lors d’un
pique-nique à la campagne avec sa mère, parmi le bourdonnement
des abeilles et le parfum entêtant des fleurs, Ulrika avait vu une
jeune femme sortir des bois en courant, ses longs cheveux flottant
derrière elle, la bouche ouverte en un cri silencieux, les bras tachés
de sang.
« Maman, qu’est-ce qui a fait peur à cette femme ? avait demandé
Ulrika, songeant qu’il fallait lui porter secours. Elle semble terrifiée,
et ses mains sont pleines de sang. »
Sélène avait regardé autour d’elle.
« Quelle femme ? »
L’inconnue s’effaça sous les yeux d’Ulrika, qui comprit avec un
choc que ç’avait été une de ses secrètes visions, plus réelle et plus
impressionnante qu’aucune autre jusqu’alors.
« Rien, maman. Elle est partie maintenant. »
Depuis ce jour-là, Ulrika n’avait eu aucune autre hallucination,
aucun rêve prémonitoire, n’avait pas senti les émotions d’autrui, ni
su où se trouvaient les objets perdus. A son entrée dans la puberté,
elle était enfin devenue comme toutes les autres filles, normale et en
bonne santé. Et maintenant, au dîner de tante Paulina, voilà qu’elle
venait d’avoir une vision comme autrefois.
La voix de Gaius Vatinius l’arracha à ses pensées.
—Les Germains doivent être repris en main, disait-il à ses
compagnons.
Ils enfreignent les traités de paix que nous avons signés sous le
règne de Tibère. Je vais mater la rébellion une fois pour toutes.
Les invités de Paulina se prélassaient sur les banquettes, prenant
appui sur leur bras gauche et mangeant avec la main droite. A la
table d’Ulrika, le commandant Vatinius occupait la place d’honneur.
A la gauche de ce dernier, sa mère jouait le rôle d’hôtesse. Ulrika
était en face. Entre eux se trouvaient un couple, Maximus et Juno, un
comptable à la retraite appelé Horatius, et une veuve âgée, dame
Aurélia. Ils dégustaient des champignons frits à l’ail et aux oignons,
des anchois croquants, des courges dodues fourrées aux pignons de
pin.
Surprenant le regard d’Ulrika, le commandant Gaius Vatinius,
célibataire endurci, se tut et la fixa en retour. Il ne pouvait
s’empêcher d’admirer son exceptionnelle beauté - son teint d’ivoire,
ses cheveux couleur de miel. Les yeux bleus aussi étaient rares chez
les Romaines. Un coup d’œil à la main gauche de la jeune femme lui
apprit qu’elle n’était pas mariée, ce qui l’étonna, car il devinait qu’elle
avait dépassé l’âge habituel de convoler.
Il lui adressa un sourire charmeur.
—Je vous ennuie avec ces discussions militaires.
—Pas du tout, commandant, répondit Ulrika. Je me suis toujours
intéressée à la Rhénanie.
Pourquoi ne peuvent-ils s’apaiser et se civiliser ? intervint dame
Aurélia, d’un ton irrité. Regardez ce que nous avons fait pour le reste
du monde. Nos aqueducs, nos routes.
Vatinius se tourna vers elle.
—Ce qui a fâché les Barbares, c’est que, voilà quatre ans,
l’empereur Claude a changé le statut d’une garnison sur le Rhin pour
en faire une colonie qu’il a nommée Colonia Agrippinensis en
hommage à sa femme. C’est à ce moment-là que les attaques ont
commencé. Apparemment, la romanisation de terres ancestrales a
ravivé un patriotisme tribal et une fierté raciale d’une autre époque.
Il agita ses longs doigts couverts de bagues.
—Claude m’a fait l’honneur de me charger de veiller à ce que
Colonia soit défendue à tout prix.
Ulrika tendit la main vers son vin, mais fut incapable de boire.
D’abord le loup... et maintenant on parlait de combats en Germanie.
—Les Barbares sont en paix depuis si longtemps, observa
Maximus, l’avocat bedonnant, tout en levant la main pour que son
esclave personnel vienne essuyer ses doigts graisseux. J’ai entendu
dire que les tribus étaient incitées à la violence par un chef rebelle. Le
connaissez-vous ?
Le visage séduisant de Vatinius s’assombrit.
—Nous ne savons pas encore qui il est. Nous ne l’avons jamais vu.
D’après nos renseignements, il a surgi de nulle part pour mener la
révolte. Ses hommes frappent quand nous nous y attendons le moins,
puis disparaissent dans la forêt.
Vatinius but une gorgée de vin, se tut pendant qu’un esclave lui
essuyait les lèvres, puis ajouta avec assurance :
—Mais je le trouverai et je ferai de lui un exemple. Il sera exécuté
sur la place publique pour dissuader les autres de l’imiter.
—Qu’est-ce qui vous fait croire que vous y parviendrez,
commandant Vatinius ? demanda Ulrika. On dit que les Germains
sont rusés. Comment pouvez-vous être certain de l’emporter ?
—J’ai un plan qui ne peut pas échouer, répondit-il avec un sourire,
sûr de lui. Car il repose sur un élément de surprise.
Le cœur d’Ulrika battait à toute allure. Elle se pencha pour prendre
une olive, la main tremblante.
—Les Germains ne sont-ils pas aujourd’hui au fait de toutes les
stratégies utilisées par les légions, y compris celles qui font appel à la
surprise ?
—Ce plan est différent des autres.
—En quoi ?
Il secoua la tête.
—Vous ne comprendriez pas.
Elle insista.
—Les affaires militaires ne m’ennuient pas, commandant. J’ai lu
les Mémoires de Jules César. Par exemple, avez-vous l’intention
d’utiliser des engins dans votre campagne ?
Il la considéra un instant, admirant ses cheveux fauve, l’ovale
délicat de son visage, son expression franche - cette jeune fille n’était
ni coquette ni timide ! Flatté par l’intérêt qu’elle lui portait, et
impressionné par son intelligence, Vatinius ne put résister à la
tentation de s’expliquer :
—C’est précisément ce qu’attendront les Barbares. De sorte que j’ai
à l’esprit un plan différent. Cette fois, je combattrai le feu par le feu.
Elle lui lança un regard perplexe.
—L’empereur Claude m’a donné toute liberté pour cette campagne.
Je peux recruter autant de légionnaires qu’il m’en faudra, autant de
machines de siège que nécessaire. Et c’est ce que verront les
Barbares. Les catapultes et les tours mobiles, les troupes à cheval et
les unités d’infanterie. Le tout très organisé et très romain. Ce qu’ils
ne verront pas, en revanche...
Il marqua une pause pour boire une gorgée de vin et retenir un
instant de plus l’attention de la délicieuse jeune fille.
—... ce sont les troupes de guerriers entraînées et conduites par des
Barbares eux-mêmes, déployées dans les forêts derrière eux.
Ulrika fixa Gaius Vatinius et sentit un poing glacial se resserrer
autour de son cœur. Il allait utiliser la tactique des Barbares contre
eux.
Elle baissa les yeux sur ses mains. Le sang palpitait au bout de ses
doigts. Ce sera un massacre, songea-t-elle.
Chapitre 4
Incapable de trouver le sommeil, Ulrika enfila sa cape en lainage
par-dessus sa chemise de nuit et quitta la chambre.
La maison était obscure et silencieuse, mais elle savait que sa mère
ne dormait pas. Sélène profitait du calme pour tenir son journal,
étudier des textes médicaux, préparer des remèdes. Et quand Ulrika
frappa à sa porte, elle ne parut pas le moins du monde surprise par
sa visite.
Je me demandais si tu viendrais, dit-elle en refermant la porte
derrière sa fille.
Des charbons brûlaient dans une chaufferette, deux chaises
accompagnées de repose-pied placées tout près.
Ulrika, qui avait été anxieuse et troublée toute la soirée, se sentit
un peu réconfortée dans cette petite pièce où sa mère mélangeait
potions, élixirs, poudres et onguents. L’endroit regorgeait de livres et
de parchemins, de textes anciens, de feuilles de papyrus - tous
renfermant sortilèges, prières, incantations et formules magiques
pour soigner les malades. Car telle était la profession de sa mère -
elle guérissait les gens.
Pour la première fois, Ulrika éprouvait le besoin de lui révéler les
visions, rêves et prémonitions de son enfance, de lui parler de la
vision du loup à la table du dîner, de lui en demander le sens, et quel
remède pourrait soulager ses maux.
Au lieu de quoi, elle dit, en prenant un siège :
Maman, tu as à peine mangé ce soir. Tu étais pâle et n’as presque
rien dit. J’ai vu la façon dont tu regardais le commandant Vatinius -
pourquoi te bouleverse-t-il à ce point?
Sélène s’assit en face d’elle et, s’emparant d’un long tisonnier,
remua les boulets de charbon.
—C’est le commandant Vatinius qui a réduit en cendres le village
de ton père autrefois. Durant les années que Wulf et moi avons
passées ensemble, il parlait de retourner en Germanie pour se venger
de Gaius Vatinius.
Elle lâcha un soupir las. Elle savait que ce jour viendrait, l’avait
redouté. Et maintenant que le moment était venu, elle sentait le
courage l’abandonner. Elle se souvint du jour où Ulrika, âgée de neuf
ans, était rentrée en larmes à la maison parce qu’un petit tyran du
voisinage l’avait traitée de bâtarde.
« Il a dit que les bâtards n’ont pas de père, et moi je n’ai pas de
père ! »
Sélène l’avait consolée.
« N’écoute pas les autres. Ils parlent par ignorance. Tu as un père,
mais il est mort, et se trouve avec la déesse à présent. »
Ulrika lui avait posé des questions, et Sélène lui avait appris ce
qu’elle savait du peuple de Wulf, lui avait parlé de l’Arbre Monde, du
pays des géants de glace et de la terre du Milieu, où vivait Odin.
Ulrika avait découvert qu’elle avait été appelée ainsi en hommage à
sa grand-mère, la prophétesse de la tribu, dont le nom signifiait :
« la force du loup ». Sélène avait ajouté que Wulf était un
prince, le fils du héros Arminius. (En revanche, Sélène s’était
abstenue de mentionner que Wulf avait été un enfant de l’amour, un
fils secret d’Arminius, car à quoi cela aurait-il servi ?)
Ulrika s’était créé un père imaginaire. Dans le jardin où elle jouait,
le fossé, rempli d’eau, devenait le Rhin, tandis que des cuillers en
bois représentaient les sapins. Elle se racontait des histoires du
prince Wulf, qui, après force aventures, batailles et romances,
finissait toujours par triompher. « Dis-moi encore, maman,
comment était mon père ? » Et Sélène lui décrivait le guerrier aux
longs cheveux blonds, au superbe corps musclé. A douze ans,
lorsqu’elle avait cessé de s’intéresser aux poupées et aux jeux
imaginaires, elle s’était tournée vers les livres, dévorant tous les
textes sur la Germanie afin d’apprendre la vérité concernant le
peuple et le pays de son père.
Elle étudia le visage de sa mère, baigné de la lueur ambrée du feu.
Il y a autre chose, n’est-ce pas ? Quelque chose que tu ne me dis
pas.
Sélène regarda sa fille dans les yeux, contemplant longuement
cette enfant qui avait été entourée de magie et de mystère dès
l’instant où elle avait été conçue, très loin de là, en Perse. Sélène
songea au don qu’elle soupçonnait Ulrika d’avoir hérité de sa lignée
germanique - une forme de voyance qu’elle avait observée chez elle,
enfant. La fillette savait où trouver des objets disparus, se préparait à
des événements surprenants comme si elle les avait prévus, évoquait
la tristesse d’une connaissance alors que Sélène elle-même ne l’avait
pas perçue. Sélène savait aussi qu’Ulrika croyait lui avoir caché ce
don et elle avait respecté le silence de sa fille, s’attendant à ce qu’elle
vienne un jour lui demander des explications sur ces intuitions
étranges. Elle avait cru ce jour venu sept ans auparavant, lors d’un
pique-nique à la campagne où Ulrika avait déclaré avoir vu une
femme effrayée courir devant elle. Il n’y avait pas de femme et Sélène
avait compris qu’il s’agissait d’une vision. Par la suite, curieusement,
le don ne s’était plus manifesté, comme si l’entrée dans l’âge adulte
avait triomphé de cette tendre sensibilité.
Sélène soupira.
—J’aurais dû t’en parler il y a bien longtemps. J’en avais
l’intention. Je ne croyais pas être capable de le faire quand tu étais
petite, alors je me disais toujours : attends qu’elle soit plus grande.
Mais le bon moment n’est jamais venu. Ulrika, je t’ai dit que ton père
avait été tué lors d’un accident de chasse avant ta naissance, à
l’époque où nous vivions en Perse. C'était un mensonge. Il a quitté la
Perse. Wulf est retourné en Germanie.
Ulrika fixa sa mère, vaguement consciente de sons éloignés le
grincement de roues dans la ruelle qui longeait le haut mur
d’enceinte de la villa, le claquement des sabots d’un cheval sur les
pavés, le cri solitaire d’un oiseau de nuit.
—Je l’ai encouragé à partir, reprit Sélène doucement. Nous étions
en Perse depuis peu de temps lorsque nous avons appris que Gaius
Vatinius était passé là avant nous. On nous a dit qu’il se dirigeait vers
la Rhénanie. J’ai poussé ton père à partir, à se hâter de le suivre
pendant que je restais en Perse.
—Et il l’a fait ? En sachant que tu étais enceinte ?
—Il ignorait que je portais un enfant. Je ne le lui avais pas dit. Je
savais qu’il serait resté avec moi, car ton père était un homme
d’honneur. Et après ta naissance, il ne serait pas plus parti. Je n’avais
pas le droit de m’immiscer dans sa vie, Ulrika.
—Pas le droit ! Tu étais sa femme !
Sélène secoua la tête.
—Non. Nous n’avons jamais été mariés.
Ulrika la dévisagea, stupéfaite.
—Wulf avait déjà une épouse, ajouta Sélène tout bas, évitant le
regard de sa fille. Oh, Ulrika, ton père et moi n’étions pas destinés à
passer le reste de notre existence ensemble. Il avait sa vie en
Rhénanie, et tu sais que je menais ma propre quête spirituelle. Il
fallait que nous nous séparions.
—Il a quitté la Perse, dit Ulrika lentement, sans savoir que tu étais
enceinte. Il ne savait pas que j’allais naître.
—Non.
—Et il ne sait toujours pas que j’existe ! s’exclama-t-elle,
abasourdie. Il ne sait rien de moi !
—Il n’est plus de ce monde, Ulrika.
—Comment peux-tu le savoir ?
—Parce que, s’il avait atteint la Germanie, ton père aurait trouvé
Gaius Vatinius et se serait vengé de lui.
Ulrika lui adressa un regard horrifié.
—Et Gaius Vatinius est en vie. Ce qui ne peut signifier qu’une chose
: mon père est mort.
Sélène tendit la main vers sa fille, mais Ulrika se dégagea.
—Tu n’avais pas le droit de me cacher cela, gémit-elle. Toutes ces
années ont été un mensonge.
—Je l’ai fait pour ton bien, Ulrika. Enfant, tu n’aurais pas pu
comprendre. Tu n’aurais pas compris pourquoi j’ai laissé ton père
s’en aller.
—Il y a longtemps que je ne suis plus une enfant, mère, répliqua
Ulrika d’une voix crispée. Tu aurais dû me le dire, au lieu de me
laisser le découvrir ainsi.
Elle se leva.
Tu m’as volé mon père. Et ce soir, tu m’as laissée partager mon
pain avec ce monstre.
—Ulrika...
Mais la jeune fille était déjà partie.
Chapitre 5
Indifférente à la rumeur nocturne de la cité, Ulrika fixait le
plafond. Elle avait pleuré, puis s’était mise à réfléchir, et souffrait à
présent d’un mal de tête lancinant. Étendue sur le dos, les yeux
ouverts sur l’obscurité, elle s’efforça de mettre de l’ordre dans ses
émotions. Elle se sentait coupable d’avoir traité sa mère d’une aussi
épouvantable manière, de lui avoir manqué de respect.
Elle résolut de s’excuser dès le lendemain matin. Et peut-être
pourraient-elles parler de son père, peut-être cela les aiderait-il à
combler ce fossé qui n’aurait pas dû s’ouvrir entre elles.
Son père...
Comment sa mère pouvait-elle être si sûre qu’il était réellement
mort ? Gaius Vatinius en était-il la preuve ? Le fait qu’il soit encore
vivant ne signifiait rien.
Ulrika se leva et s’approcha de la fenêtre, respirant l’air embaumé
par les senteurs du printemps. Le flanc de la colline semblait
recouvert d’un tapis de neige - les pétales des arbres fruitiers en fleur
voltigeaient tels des flocons, blanchis par le clair de lune.
Elle songea à la Rhénanie sous la neige, à ce père que sa mère lui
avait décrit tant de fois - grand, musclé, le front farouche et fier. S’il
avait quitté la Perse vingt ans plus tôt, ainsi que l’affirmait sa mère, il
était arrivé en Germanie après la signature des traités de paix. La
région était stable, la guerre avec Rome était finie. Wulf s’était sans
doute vu contraint de reprendre des activités civiles, comme tant de
ses compatriotes, de cultiver la terre, peut-être. C’était seulement à
cause du récent décret de Claude exigeant que Colonia change de
statut et que les forêts alentour soient abattues pour permettre de
nouvelles installations que les vieilles plaies s’étaient rouvertes, les
haines enfouies réveillées, et que les combats avaient recommencé.
É
Était-ce possible ? Son père pouvait-il se trouver parmi ces
combattants ? Était-il le nouveau héros qui menait son peuple dans
la rébellion ?
Elle comprenait désormais le sens de son rêve. Le loup était un
signe, il lui disait d’aller en Rhénanie.
Quand Ulrika était plus jeune et résolue à s’instruire le plus
possible sur le peuple de son père, sa mère était allée dans une des
nombreuses librairies de Rome et lui avait acheté la dernière carte
publiée de la Germanie. Ensemble, mère et fille avaient analysé la
topographie du pays, et, en se basant sur la description que Wulf
avait faite de son foyer à Sélène, jusqu’à la courbe précise de
l’affluent du Rhin, elles avaient pu déterminer l’endroit où vivait son
clan. Là, avait déclaré Wulf, sa mère était la gardienne d’un site
ancien et sacré.
Sélène avait marqué l’endroit à l’encre : la chênaie sacrée de la
déesse aux larmes d’or rouge, expliquant à sa fille : « On dit que
Freyja aimait tant son mari que, lorsqu’il partait pour de longs
voyages, elle versait des larmes d’or rouge. »
Ulrika se dirigea vers le coffre en acajou au pied de son lit, se laissa
tomber à genoux et souleva le lourd couvercle, fouillant parmi les
linges, vêtements d’enfant et précieux souvenirs rassemblés au cours
de sa vie de nomade. Elle trouva la carte et la déroula d’une main
tremblante. La croix était là, l’encre encore visible malgré les années.
Elle serra la carte contre sa poitrine, le courage déferlant soudain
dans ses veines tandis qu’elle se découvrait un but. Le temps
pressait. Gaius Vatinius devait être en ce moment même en train de
rassembler ses légions. Il comptait entamer dès le lendemain sa
marche vers le nord.
Elle Lendit la main vers sa robe de chambre. Elle allait parler à sa
mère. S’excuser pour son comportement égoïste, demander pardon
de lui avoir manqué de respect, et puis la prier de l’aider à préparer
son voyage.
Mais l’appartement de sa mère était noir et silencieux, et Ulrika ne
voulut pas la réveiller. Sélène travaillait sans relâche pour aider les
autres, et ses journées étaient longues.
Elle reviendrait le lendemain matin.
Chapitre 6
Ulrika fut réveillée par ses esclaves, qui lui apportèrent son petit
déjeuner et de l’eau chaude pour son bain. Cependant, elle avait hâte
de se réconcilier avec sa mère et de lui confier la merveilleuse
nouvelle.
Je vais avoir besoin d’argent, songea-t-elle en approchant de la
porte fermée. Je n’emmènerai que quelques esclaves, de façon à
voyager rapidement. Mère saura quelle route est la meilleure et la
plus rapide. Gaius Vatinius quitte Rome aujourd’hui à la tête d’une
légion de soixante centuries, six mille hommes. Je dois atteindre la
Germanie avant eux. Je dois trouver le camp secret de mon père,
l’avertir...
—Je suis désolé, maîtresse, dit le vieil Erasmus, le chef des
serviteurs, en ouvrant la porte de la chambre de Sélène. Votre mère
n’est pas là. Elle a été appelée avant l’aube pour une naissance
difficile... elle risque d’être absente pendant deux jours.
Deux jours ! Ulrika se tordit les mains. Elle ne voulait pas
s’attarder, ne fût-ce qu’une journée de plus.
—Savez-vous où elle est allée, chez qui ?
Malheureusement, le vieillard l’ignorait.
Ulrika s’efforça de réfléchir. Rome était vaste, sa population
énorme. Sa mère pouvait se trouver n’importe où dans l’interminable
dédale de rues et de passages.
Elle regagna sa chambre, révisant ses projets : elle pouvait se
débrouiller seule, après tout. Sa mère comprendrait. Combien de fois
avaient-elles quitté une ville ou un village subitement, profitant de
l’obscurité ? Combien de fois avaient-elles continué leur périple à
cause de la quête spirituelle entreprise par sa mère ?
Elle sortit une feuille de papyrus de son écritoire, dilua un petit tas
d’encre qu’elle ramollit à l’aide d’une tige de roseau, et réfléchit un
instant avant d’écrire : Mère, je quitte Rome. Je crois que mon père
est encore en vie et je dois l’avertir du plan que Gaius Vatinius a
échafaudé pour tendre un piège à ses guerriers. Je veux l’aider dans
cette lutte. Et je veux en savoir davantage sur son peuple, mon
peuple.
Ulrika marqua une pause, écoutant la maison qui prenait vie,
tandis que les esclaves vaquaient à leurs tâches, s’interpellaient, la
voix éraillée du vieil Erasmus aboyant des ordres. Les rideaux de ses
fenêtres frémissaient au gré de la brise printanière, et elle frissonna
d’excitation et de fierté à la pensée de la mission qu’elle venait de se
donner. Elle songea aux gens qu’elle allait rencontrer dans ces forêts
magiques dont elle avait si souvent rêvé.
Et elle comprit, avec surprise, que cette quête avait aussi un autre
but, que ce voyage dans la patrie de son père concernait aussi sa
maladie secrète, les visions et les rêves qui l’avaient effrayée autrefois
et qui semblaient être de retour. Peut-être était-ce pour cette raison
qu’elle avait eu la vision du loup la veille au soir, peut-être trouverait-
elle la solution à son affliction - et la guérison - au sein du peuple
guerrier de son père, dans les forêts brumeuses du lointain Nord.
Elle recommença à écrire. J’ai été sans père durant dix-neuf ans.
Je veux rattraper le temps perdu. Et je veux rendre quelque chose à
l’homme qui m’a donné la vie. Je t’aime, mère. Tu m’as protégée
quand j’étais orpheline et que mon nid était fragile. Tu as dit que
j’étais un don de la déesse, l’enfant miraculeuse qui t’était venue
dans ton exil solitaire, et qu’en tant que telle je n’étais pas
complètement tienne, que tu savais que la déesse m’appellerait un
jour pour accomplir une tâche spéciale. Je crois ce jour venu. Je vais
bientôt découvrir où est ma place, et ainsi je comprendrai qui je
suis.
Chère mère, je t’aimerai et t’honorerai toujours, et je prie pour
que nous soyons réunies un jour. Où que mon chemin m’entraîne,
mère, quel que soit mon destin, je te garderai dans mon cœur.
Elle saupoudra l’encre de poussière afin de la sécher. Comme elle
roulait le papyrus et scellait le rouleau à l’aide de cire rouge, une
larme tomba de son œil sur le parchemin. Elle regarda la petite tache
d’eau s’étendre puis se figer, formant un étrange motif en forme
d’étoile.
Elle trouva Erasmus dans l’atrium, en train de superviser le
nettoyage des baignoires à oiseaux en marbre. Ulrika n’avait
confiance qu’en lui pour remettre la lettre à sa mère.
—Oui, oui, maîtresse, dit-il en hochant son crâne chauve tout en
glissant le parchemin dans l’une des nombreuses poches secrètes de
sa tunique colorée. Je le lui donnerai dès son retour.
Ulrika alla préparer ses bagages, les pensées se bousculant dans
son esprit. Comment parvenir jusque dans le lointain Nord ? Colonia
était presque au sommet du monde. Devait-elle emmener des
esclaves ou partir seule ? Elle envisagea brièvement de solliciter les
conseils de tante Paulina ou ceux de sa meilleure amie, mais rejeta
cette idée, sachant qu’elles tenteraient de la dissuader de se lancer
dans une telle aventure.
Elle emporta ses vêtements les plus confortables, des articles de
toilette, de l’argent, une paire de sandales et une cape de rechange.
Puis elle ajouta quelques objets pris dans les réserves de sa mère :
des pots de remèdes, des sachets d’herbes, de la moisissure de pain,
des bandages, un scalpel et du fil à recoudre les blessures.
Elle quitta la villa sans dire au revoir à personne, et partit d’un pas
déterminé vers le Forum, où elle acheta des provisions et une gourde
d’eau sur le marché. Cela fait, elle se dirigea vers l’artère principale
qui traversait les remparts de la ville en direction du nord et de la
campagne, marchant vite et priant pour que la déesse-mère soit avec
elle et lui donne la force de tourner le dos à la seule famille et au seul
monde qu’elle ait jamais connus - et d’affronter avec courage et
détermination un destin incertain.
Chapitre 7
Sebastianus Gallus faisait les cent pas, attendant avec anxiété un
message de son astrologue personnel. Ils
devaient impérativement quitter Rome aujourd’hui.
Le prospère conducteur de caravanes, un jeune homme aux
épaules larges, aux cheveux couleur bronze et à la barbe taillée de
près, s’arrêta devant sa tente et observa son vieil ami.
Le Grec bedonnant était assis devant une table basse, au soleil
matinal, penché sur des horoscopes et des cartes du ciel, les
instruments de son métier d’astrologue entre ses mains dodues.
Timonidès avait servi la famille Gallus toute sa vie durant, d’aussi
loin que Sebastianus s’en souvienne, et le riche négociant ne se
déplaçait jamais sans le consulter d’abord. Ce matin, cependant,
quelque chose n’allait pas et Sebastianus s’inquiétait.
Timonidès était une force de la nature, un homme robuste, qui
n’était jamais malade. Récemment, cependant, il avait été frappé par
un mal qui altérait sa capacité à donner des horoscopes exacts.
Sebastianus l’avait emmené consulter les meilleurs médecins de
Rome, mais tous avaient secoué la tête et dit qu’il n’y avait rien à
faire, que Timonidès était condamné à vivre dans la douleur jusqu’à
la fin de ses jours.
Le malheureux Timonidès, le visage de cendre tant il souffrait,
tardait à lui donner l’horoscope du jour, et Sebastianus triturait
l’épais bracelet en or qu’il portait au poignet droit, scrutant le
paysage à travers la fumée de cent campements. Le lieu de
rassemblement des caravanes se trouvait au-delà des murs de la cité,
le long de la via Flaminia.
Le terminus nord, où il avait temporairement établi son siège, ses
marchandises et ses travailleurs, dans une petite enclave de tentes,
était le cadre d’une activité intense, fréquenté par des caravanes
arrivant des quatre coins du monde ou se préparant à partir pour des
destinations lointaines. Sa propre caravane, composée de chariots,
carrioles, chevaux, mulets et esclaves, devait se rendre en Germanie
inférieure, aux confins nord du Rhin, où des colonies attendaient des
livraisons de vin espagnol, de céréales égyptiennes, de textiles
italiens et divers produits de luxe que Sebastianus avait obtenus de
commerçants venus d’Égypte, d’Afrique et d’Inde.
Ils avaient déjà deux jours de retard, mais il n’osait pas donner le
signal du départ avant que Timonidès ait déclaré que les étoiles lui
étaient favorables. Sebastianus croyait avec ferveur que les dieux
révélaient leurs volontés dans les cieux et qu’un homme n’avait qu’à
observer les écrits célestes dans les étoiles, les planètes, la lune et les
comètes, pour connaître le chemin à suivre.
Cependant, il n’avait pas prévu que son astrologue serait
handicapé par une mystérieuse affliction, et le laisserait impuissant
tandis que les autres marchands et négociants ordonnaient à leurs
hommes de lever le camp pour prendre la route du nord, de l’est ou
de l’ouest.
Par ici, mademoiselle ! Cet homme va vous voler alors que je moi,
je suis un honnête homme ! Je vous emmènerai là où il vous plaira !
Sebastianus se retourna, reconnaissant la voix tonitruante de
Hashim el Adnan, un Arabe au teint basané qui gagnait une petite
fortune en livrant du papyrus égyptien aux fabricants de livres dans
le Nord. Il se tenait sous l’auvent rayé de sa tente, et cherchait à
dérober une cliente à un collègue, un Syrien au torse puissant appelé
Kaptah le neuvième (puisqu’il était le neuvième de quinze enfants).
Kaptah, entouré d’amphores pleines d’huile d’olive destinées aux
colonies alpines, adressa à
Hashim un geste obscène avant de s’adresser à la femme en
question.
Cet homme est un porc, ma chère. Il vous dépouillera
et vous laissera dans les montagnes pour que les corbeaux
vous arrachent les yeux. Je suis l’homme le plus honnête par ici,
demandez à n’importe qui.
Les caravanes de marchands acceptaient les voyageurs
indépendants à condition qu’ils paient bien et soient capables de se
défendre. La protection des grandes caravanes offrait le moyen le
plus sûr de voyager, que l’on se déplace pour affaires, pour rendre
visite à des parents ou tout simplement pour voir du pays.
Sebastianus avait le matin même accepté un groupe de frères conviés
à un mariage à Massilia. Ils possédaient leur propre chariot et
payaient une coquette somme pour bénéficier de son escorte.
Sebastianus reporta son attention sur l’objet que se disputaient
l’Arabe et le Syrien - une femme plutôt jeune, à en juger par sa
silhouette mince et son maintien. Et à en juger par le tissu de sa robe
et la palla drapée autour de sa tête, fortunée. Pourtant, elle ne
semblait pas accompagnée d’esclaves, ni de gardes du corps. Plus
curieux encore, elle portait deux baluchons sur ses épaules, ainsi
qu’un sac de provisions et une gourde. Une jeune femme voyageant
seule ? Sans doute n’allait-elle pas très loin, jusqu’au premier village,
peut-être.
Pendant que les deux commerçants s’empressaient autour d’elle
comme deux chiens autour d’un os, Sebastianus retourna à ses
sombres pensées, et à la raison qui exigeait un départ urgent. Elle
n’avait rien à voir avec son commerce habituel le long du Rhin.
Sebastianus Gallus était engagé dans une course pour atteindre les
limites de la terre, où, disait-on, les navires tombaient dans un
précipice et les chevaux disparaissaient à jamais dans des embruns
écumeux.
Sebastianus rêvait d’obtenir le diplôme impérial tant convoité, le
droit de conduire une caravane jusque dans la lointaine Chine. Et ce
qui l’emplissait d’inquiétude en ce matin de printemps empli de
bruit, de fumée et de soleil, c’était qu’il luttait contre quatre autres
marchands, des hommes qu’il connaissait personnellement, de bons
et solides citoyens qui faisaient un commerce honnête et méritaient
la route chinoise tout autant que lui. Cependant, l’empereur Claude
n’accorderait le diplôme qu’à un seul homme.
Chaque marchand devait effectuer son trajet habituel tout en
prouvant son mérite par une entreprise particulière. Sebastianus
savait que ses concurrents réussiraient à se distinguer aux yeux de
Claude. Badru l’Égyptien était parti vers le sud et l’Afrique,
emportant des colifichets et vêtements bon marché qu’il échangerait
contre des carapaces de tortues et de l’ivoire, et il rapporterait au
moins une bête exotique pour l’arène. Sahir l’hindou était en route
pour le sud-est où il pourrait se procurer des parfums, de l’encens,
ainsi que des livres d’une valeur inestimable pour l’empereur. Adon
le Phénicien se dirigeait vers l’Ibérie avec une cargaison de poivre et
de clous de girofle et reviendrait sans doute avec ces grands crus que
Claude affectionnait. Et Gaspar le Perse, dont le trajet le conduirait
dans les montagnes de Zagros, dénicherait probablement une fleur
rare renommée pour ses puissantes propriétés aphrodisiaques (tout
le monde savait combien Claude tenait désespérément à satisfaire sa
jeune épouse, Agrippine). Quant à lui, Sebastianus Gallus le Galicien,
il emprunterait sa route habituelle vers le nord, où il achèterait de
l’ambre, de l’étain, du sel et de la fourrure. Que pourrait-il bien
trouver en Rhénanie qui retiendrait l’attention de Claude et le
persuaderait de lui accorder le diplôme tant désiré ?
Une autre chose le troublait : à en croire la rumeur, des légions
romaines, commandées par Gaius Vatinius, marchaient vers le nord
pour livrer une bataille majeure aux Barbares rebelles. Et si la guerre
était parfois salutaire pour les affaires, elle risquait fort, dans ce cas
précis, de diminuer encore ses chances de succès.
Il jeta un coup d’œil impatient à Timonidès, qui tentait
maladroitement d’appliquer un rapporteur à un horoscope.
Sebastianus se demanda s’il ne devrait pas engager un autre
astrologue. Le temps lui filait entre les doigts !
Il avait hâte de se faire un nom. Son père, son grand-père et ses
oncles s’étaient tous distingués en ouvrant de nouvelles voies
commerciales, ajoutant au prestige de la famille Gallus, déjà
hautement respectée. A présent, c’était à lui de faire ses preuves en
allant en Chine, la dernière contrée inconnue, et en étant le premier
Occidental à atteindre le palais impérial.
—Je vous emmènerai à Colonia ! Cet homme-là ne va pas plus loin
que Lugdunum, il vous abandonnera là-bas !
J’ai un joli chariot, et seulement trois passagers à l’intérieur.
En entendant la voix sonore de Hashim, Sebastianus fit volte-face,
surpris. Cette jeune femme allait jusqu’à Colonia ?
Il observa Kaptah qui s’affairait avec son boulier, un instrument de
calcul portable fait de cuivre et de perles, utilisé par les marchands,
techniciens, banquiers et percepteurs. Le Syrien trapu calculait le
prix du voyage de la jeune fille par mille et quantité de nourriture,
ajoutant quelques frais supplémentaires par-ci par-là pour l’eau,
l’usage d’un âne, et même une place auprès du feu de camp.
—C’est du vol ! cria Hashim, son visage buriné virant au violet.
Chère demoiselle, avec moi vous serez non pas à dos d’âne mais dans
un chariot, et pour cela je vous demanderai une somme à peine plus
élevée.
La jeune fille les regarda tour à tour, perplexe, puis tourna la tête
vers la droite, jetant un coup d’œil à la rangée de tentes rassemblées
sous une enseigne poussiéreuse indiquant GERMANIE
INFÉRIEURE. Hashim et Kaptah se mirent alors à parler tous deux à
la fois, déclarant que les autres marchands en partance pour le nord
allaient lui extorquer jusqu’au dernier sou et la vendre aux Barbares
comme esclave.
Voyant qu’elle était à la merci de ces deux vautours qu’il
connaissait très bien - l’un et l’autre dénués du moindre scrupule -,
Sebastianus intervint.
—Mes frères ! lança-t-il d’un ton amical en s’avançant. J’ai toujours
remarqué que plus vous parlez fort, plus vous dites de gros
mensonges.
Il se tourna vers la jeune fille et, avant d’avoir pu ajouter un autre
mot, eut un choc. Elle tenait un coin de son voile à hauteur du
menton, comme on l’apprenait aux jeunes Romaines, non pour
dissimuler entièrement ses traits, mais pour être prête à se couvrir si
la situation l’exigeait. Sebastianus admira son visage ovale, son
menton délicat, ses sourcils arqués, son nez fin. Mais surtout, il fut
frappé par ses yeux.
Momentanément sans voix, il se souvint du jour où il avait visité la
Grotte Bleue à Capri. Les yeux de la jeune fille étaient de la couleur
exacte de ce lagon.
—Ces hommes sont indignes de votre confiance, dit-il avec un
sourire, jetant un regard d’avertissement aux deux marchands qui
s’apprêtaient à riposter. Ce sont des coquins - charmants, certes -
mais des coquins néanmoins. Si vous le désirez, je vous aiderai à
trouver un marchand honnête qui vous emmènera sans encombre à
destination. Où allez-vous ? demanda-t-il, songeant qu’il avait sans
doute mal entendu.
—A Colonia, répondit-elle cependant, d’une voix décidée et pleine
d’assurance.
Il se demanda une fois de plus où étaient ses compagnons. Peut-
être n’étaient-ils pas encore arrivés, sans doute parce qu’ils avaient
trop de bagages à porter pour cette jeune fille riche.
—Combien y a-t-il de voyageurs dans votre groupe ?
Ulrika dévisagea l’inconnu qui était venu à son aide. Il était d’une
tête plus grand qu’elle, et le soleil matinal soulignait des reflets
bronze dans ses cheveux. Il avait un menton résolu, un nez droit et
étroit, une barbe taillée de si près qu’elle n’était qu’une ombre sur
son menton. Il parlait latin avec un léger accent, comme si ce n’était
pas sa langue maternelle. Puis elle remarqua, sur son large torse,
accroché à un cordon en cuir et reposant sur le lin blanc de sa
tunique, un coquillage de la taille de sa main. Elle savait qu’il
appartenait à un mollusque connu pour proliférer le long des côtes
d’Hispanie, et elle avait entendu dire que les Galiciens portaient ces
coquilles pour se souvenir de leur pays, et montrer qu’ils étaient fiers
de leur race et de leur histoire.
Elle s’interrogea brièvement sur cet homme. Il fronçait les sourcils
comme si un problème le tourmentait et qu’il ne parvenait pas à le
résoudre. Il n’était pas en paix avec lui-même, songea-t-elle, ni avec
le monde.
Une foule d’impressions l’assaillirent : il arborait un sourire
tranquille, mais elle sentait qu’il était en colère, sans savoir pourquoi
ou contre qui; son regard était franc, mais il avait l’air sur ses gardes;
et en dépit de sa posture détendue, il paraissait se contrôler en
permanence, comme s’il redoutait de perdre la maîtrise de soi.
Quelque chose - ou quelqu’un - l’avait-il fait souffrir par le passé ?
—Il n’y a que moi.
Elle recula légèrement, désireuse de s’éloigner un peu de lui, et
regarda en direction des tentes. En quittant sa demeure ce matin-là,
si résolue à se rendre en Rhénanie, elle ne s’était pas attendue à
rencontrer tant de difficulté pour trouver un groupe avec qui
voyager. En qui pouvait-elle avoir confiance ?
— Vous allez à Colonia toute seule ? s’étonna le Galicien. Mais c’est
un endroit si hostile pour une jeune femme.
Elle plongea de nouveau son regard dans le sien - se demandant où
elle avait vu des iris d’un vert aussi profond.
—J’ai de la famille là-bas.
Le pli sur son front s’accentua.
—Tout de même, dit-il. Une jeune fille seule.
—J’ai l’habitude de voyager. Je suis née en Perse, et dès l’âge de
trois ans, lorsque j’ai quitté cette cité lointaine, j’ai parcouru le
monde. J’ai vu Jérusalem et Alexandrie. J’ai même traversé la
Grande Verte à bord d’un navire.
—Peut-être, répondit-il, mais les gens ne voient qu’une jeune fille
vulnérable, sans personne pour la protéger. Vous allez devoir trouver
une famille ou un groupe de femmes qui va vers le nord et qui
accepte que vous vous joigniez à eux. Malheureusement, il n’y a que
des hommes dans ma propre caravane, et je ne peux être responsable
de votre sécurité à tout instant.
Il sourit.
—Je m’appelle Sebastianus Gallus ; je vais vous trouver un guide
qui vous emmènera à Colonia. Je connais presque tous les
marchands, les hommes honnêtes comme les voleurs.
—Je m’appelle Ulrika, déclara-t-elle, et j’apprécie votre gentillesse.
Comme Hashim et Kaptah, qui avaient assisté à cet échange avec
curiosité, se mettaient à protester, Sebastianus leur imposa le silence
d’un geste. Il escorta la jeune femme à l’écart tandis que les deux
marchands s’accusaient mutuellement d’avoir perdu un passager
lucratif. Sebastianus jeta un coup d’œil en arrière et vit que
Timonidès l’astrologue gémissait, la tête entre les mains.
Ulrika suivit son regard jusqu’au gros homme au crâne chauve
auréolé d’une couronne de cheveux blancs.
—Qu’est-ce qu’il a ? demanda-t-elle.
—Nous l’ignorons. C’est mon astrologue, et il ne parvient pas à lire
l’horoscope.
Ulrika hésita. Elle avait hâte d’entamer son voyage, mais l’homme
était visiblement souffrant.
—Peut-être puis-je l’aider.
Les étoiles se confondaient dans le regard flou de Timonidès, sur le
point de fondre en larmes. Jamais il n’avait connu un tel désespoir,
une telle désolation. Les étoiles étaient sa vie, son âme, et les
messages qu’elles contenaient lui étaient plus précieux que son
propre sang. Il avait consacré toute son existence aux deux et à
l’interprétation des secrets qui y étaient écrits, et voilà qu’il était
incapable de distinguer le Lion de Cassiopée !
Il leva la tête dans l’espoir vain d’apaiser la douleur, et remarqua
que son maître revenait, accompagné d’une jeune fille. Intrigué, il
oublia momentanément ses maux pour les observer. Sebastianus
s’était chargé des paquets de sa compagne, la laissant libre de
replacer modestement son voile.
Étrange jeune fille, songea Timonidès. Patricienne à en juger par
son habit et sa palla, elle portait cependant ses propres bagages. Sans
doute allait-elle rendre visite à des parents, peut-être assister à une
naissance, car c’était la raison principale qui incitait les femmes à
voyager. A sa grande surprise, elle se détacha de Sebastianus et
s’approcha de lui.
—Avez-vous une rage de dents, monsieur ?
Timonidès vit se poser sur lui des yeux bleus azur encadrés par des
cheveux couleur de faon. Par le grand Zeus, où son maître l’avait-il
trouvée ?
—Des dents qu’il me reste, maîtresse, répondit-il, aucune ne me
cause de souci, j’en remercie les dieux. Ce qui me fait souffrir,
mademoiselle, c’est la mâchoire.
—Je suis Ulrika, dit-elle doucement. Puis-je vous examiner ?
Elle s’assit à côté de lui et tendit la main, lui palpant avec
précaution la mâchoire et le cou du bout des doigts.
—La douleur est-elle plus forte quand vous mangez ?
—En effet, avoua-t-il, atterré.
L’embonpoint de Timonidès n’était pas le fait du hasard.
Si l’astrologie était au centre de sa vie spirituelle et religieuse, la
nourriture était au centre de sa vie mortelle. Timonidès vivait pour
manger. Depuis son déjeuner matinal de gâteaux de céréales et de
miel, jusqu’à sa collation d’après-dîner de porc rissolé à l’huile et
accompagné de champignons, sa journée consistait à mâcher, à
avaler, à remplir son ventre dans un festin continuel de goûts,
textures et sensations. Lorsqu’il ne mangeait pas, il se remémorait
son dernier repas et imaginait le prochain. Timonidès aurait renoncé
aux femmes avant de renoncer à la nourriture. Et voilà qu’il ne
pouvait plus manger ! La vie valait-elle seulement la peine d’être
vécue ?
—Je crois que je peux vous aider, affirma la jeune fille d’une voix
douce mais assurée.
—J’en doute ! gémit-il, au comble de la détresse. Mon maître m’a
emmené voir un docteur en ville qui m’a mis le cou et la mâchoire
dans un cataplasme de moutarde chaude qui m’a causé d’affreuses
démangeaisons. Le deuxième docteur a prescrit du vin de coquelicot
qui m’a fait dormir. Le troisième m’a arraché les dents du fond. Plus
de docteurs !
Il demeura méfiant tandis qu’elle continuait à le palper
doucement, mais dut s’avouer que ses mains étaient tendres et
légères, contrairement à celles des médecins brutaux qui lui avaient
fait ouvrir la bouche si grande qu’il avait cru que sa mâchoire allait se
briser.
Comme elle touchait un point sensible à la naissance de la gorge, il
ne put retenir un cri de douleur. Hochant la tête d’un air solennel,
elle pria alors Sebastianus d’apporter quelque chose de sucré ou
d’acide à manger. Ce dernier entra sous la tente et en ressortit avec
un petit fruit jaune et coûteux, importé d’Inde. Au lieu de l’éplucher,
elle mit le citron entier dans la bouche du vieux Grec.
—Mordez dedans, ordonna-t-elle.
Il le fit avec force protestations - cette fille ne savait-elle pas que le
citron était un remède, pas un aliment ! -, et tandis qu’il luttait pour
ne pas le recracher, les doigts d’Ulrika massaient impitoyablement
l’endroit douloureux.
Sebastianus observa, fasciné, la salive et les crachats couler de la
bouche de l’astrologue. Au bout d’un moment, la jeune fille reprit la
parole.
—Vous pouvez recracher le citron.
Timonidès ne se le fit pas dire deux fois.
—Là était la cause de votre douleur, déclara-t-elle en lui montrant
le minuscule caillou tombé dans sa paume. Un petit calcul s’était
formé dans votre glande salivaire et il avait besoin d’un flot de salive
pour en sortir.
—Par le grand Zeus ! murmura Timonidès en se frottant la
mâchoire.
—L’endroit va rester sensible pendant quelques jours, ajouta
Ulrika en se levant avec grâce, mais cela ne durera pas, et vous
n’aurez plus mal.
Elle essuya délicatement sa main sur l’ourlet de sa robe.
—Quelle forme de paiement désirez-vous ? demanda Sebastianus,
stupéfié par la scène dont il venait d’être témoin.
—Aucune, répondit-elle. Présentez-moi seulement à un honnête
marchand qui m’emmènera à Colonia le plus vite possible.
Sebastianus prit ses paquets.
—Je connais l’homme qu’il vous faut, affirma-t-il avant de se
tourner vers Timonidès. Je suppose que tu peux désormais me
donner une lecture exacte ?
—Certes, oui, maître ! Dès que j’aurai un peu de nourriture dans
l’estomac.
Sebastianus inclina la tête d’un geste sec et précéda Ulrika dans la
foule animée, tandis que Timonidès les suivait du regard.
Une grosse marmite mijotait sur un feu entre deux tentes.
A côté, un four improvisé à l’aide de pierres sentait bon le pain
chaud. Sur les pierres brûlantes, des œufs rissolaient dans de l’huile
d’olive.
Un jeune homme corpulent remuait le contenu du chaudron à
l’aide d’une cuiller en bois. Vêtu d’une tunique grise, il avait un
visage rond et aplati, des yeux en amande et un sourire de bébé.
Lorsqu’il vit Timonidès s’approcher, son sourire s’élargit encore.
—Excellentes nouvelles, mon garçon ! lança Timonidès d’une voix
claironnante. Je suis guéri ! Par les dieux, je peux manger de
nouveau. Sers-moi donc un peu de ce ragoût, petit, je meurs de faim.
Chef cuisinier de la caravane, Nestor préparait les repas destinés à
Sebastianus et à ses proches, qui comptaient son intendant, son valet
personnel, son secrétaire, deux employés qui l’aidaient à organiser la
caravane, et Timonidès l’astrologue. Étant simple d’esprit, il n’avait
jamais appris à lire, et par conséquent n’avait jamais lu une seule
recette. Cependant, il possédait un talent inné, sachant parfaitement
quelle épice ajouter et en quelle quantité pour tout type de plat.
—Oui, papa, dit-il en gloussant.
Nestor avait trente ans et était le fils unique de Timonidès.
Le vieux Grec s’assit, savourant à l’avance chaque bouchée du
repas qu’on venait de lui servir. Il se frotta la mâchoire, qui avait
cessé d’être douloureuse, songeant à la jeune fille aux doigts habiles
et à la facilité avec laquelle elle l’avait sauvé du pire enfer imaginable.
Un enfer qu’il espérait bien ne plus jamais connaître...
Prêt à plonger son morceau de pain dans le ragoût de porc et de
champignons, Timonidès se figea soudain, scruta la foule de
marchands, travailleurs et voyageurs, assailli par une terrible pensée.
L’astrologue prenait très au sérieux sa mission. Avant de
prononcer un horoscope, il se baignait, méditait, enfilait une tenue
propre, se purifiait physiquement et spirituellement. Il croyait
profondément que la lecture des horoscopes était aussi sacrée que les
rites observés au temple, que les astrologues étaient des êtres dignes
du même respect que les prêtres. Les dieux se servaient des étoiles
pour envoyer des messages aux hommes et l’interprétation de ces
messages était une affaire sérieuse, noble.
Contrairement à bon nombre de voyants et d’augures, il ne lui était
jamais venu à l’esprit de mettre ses talents au service de son propre
intérêt. Timonidès recevait gîte et couvert, une place assurée dans le
logis de Gallus, et s’en contentait, sachant que sa tâche était de
nature sacrée. Le monde regorgeait de devins qui tiraient profit de
leur art, et certains vivaient très bien en racontant des mensonges.
Mais ces charlatans, il en était certain, allaient rôtir jusqu’à
l’éternité dans les feux de l’enfer. Pas Timonidès l’astrologue, qui
abritait en son cœur un désir secret et précieux.
Et là était l’ironie tragique de son existence. Destiné à lire les
étoiles pour autrui, il ne ferait jamais lire son propre horoscope.
Timonidès ignorait le lieu et la date de sa naissance, ainsi que le nom
de ses parents. Il avait été trouvé sur l’une des nombreuses décharges
de Rome où l’on laissait mourir les enfants non désirés. Parfois ils
étaient récupérés par des marchands d’esclaves ou par une femme
stérile qui désirait désespérément un enfant. La plupart du temps, ils
périssaient, car les gens supposaient que des enfants non voulus
étaient handicapés ou maudits. Mais une veuve du quartier grec de
Rome avait découvert l’enfant gémissant dans un tas de fumier et de
viande pourrie, et, par compassion, l’avait ramené chez elle.
L’astrologue avait grandi sans connaître son propre signe, ses
propres planètes et maisons astrologiques, l’endroit où étaient censés
être son soleil et sa lune. Son souhait le plus profond, sa prière la
plus fervente était qu’un jour les dieux révéleraient à leur humble
serviteur les étoiles de sa naissance. A ces fins, Timonidès avait gardé
pure sa pratique de l’astrologie. Jamais il n’avait donné d’horoscope
inexact, jamais il n’avait déformé le message caché dans les étoiles
parce qu’une autre lecture lui aurait convenu davantage.
Jusqu’à maintenant.
Car une terrible pensée venait de l’envahir : et si le caillou revenait
? Il en ressentit un choc à la poitrine, aussi violent que si une mule
lui avait décoché un coup de pied. Était-il possible que sa glande
salivaire produise un autre calcul ?
Serait-il de nouveau privé de sa précieuse nourriture ?
Une autre pensée surgit aussitôt : garder la jeune fille auprès de
lui.
Timonidès, l’astrologue pur et honnête, fut aussitôt submergé de
terreur.
Par le grand Zeus, songea-t-il, ses pensées se bousculant sur le
chemin du blasphème et du sacrilège. Il devait faire en sorte que la
jeune fille les accompagne. Cependant, il savait qu’il ne pourrait
persuader son maître d’emmener une femme seule dans une
caravane exclusivement composée d’hommes. Il n’y avait qu’une
seule solution : falsifier l’horoscope de Sebastianus.
Comme il n’est jamais judicieux de prendre une décision le ventre
vide, il fourra son pain de morceaux de porc en sauce, porta le tout à
sa bouche et mâcha avec délice. Au fur et à mesure que le ragoût
franchissait ses lèvres et descendait dans sa gorge, que ses papilles
éveillées par l’ail et l’oignon lui rappelaient le désarroi qui l’avait
envahi lorsqu’il était incapable de manger, Timonidès sentait la
terreur le gagner à la pensée qu’une telle privation pourrait se
répéter, et se persuada. Ce ne serait qu’une petite altération de la
vérité. Pas vraiment un mensonge, plutôt une invention. Il resterait
vague quant au message des étoiles et laisserait son maître tirer les
conclusions qui s’imposaient.
Timonidès fit glisser le ragoût avec une bière qui avait été gardée
au frais dans la paille mouillée, puis claqua des lèvres et fit signe à
Nestor de le resservir. Après tout, ce n’était qu’une petite faveur à
demander aux dieux. Depuis le temps qu’il servait les cieux et les
étoiles sans jamais rien demander en échange, sans jamais se servir
de l’astrologie dans son propre intérêt, ils ne s’offenseraient
sûrement pas d’une minuscule transgression venant d’un vieillard
qui avait toujours été d’une loyauté sans faille.
Ainsi rassuré, Timonidès l’astrologue savoura une nouvelle
bouchée de porc et d’oignons épicés, tout en rêvant de plaisirs
culinaires à venir.
A leur retour au camp, Sebastianus et Ulrika, qui avaient trouvé un
guide digne de confiance escortant plusieurs familles dans sa
caravane, furent accueillis par un Timonidès rafraîchi et fort
ragaillardi. Cartes du ciel en main, il s’adressa aussitôt à eux :
—Maître, le message est étonnant mais clair. Cette jeune fille,
Ulrika, doit voyager avec nous.
Il parlait rapidement, de peur que sa voix ne trahisse son
mensonge. Il montra ses calculs à Sebastianus.
— Maître, vous savez que votre signe solaire est Balance et votre
signe lunaire, Capricorne.
Il poursuivit, emplissant l’air de termes tels que maisons
astrologiques, elliptique et ascendant, conjonctions et croissant,
expliquant la position des cinq planètes par rapport au soleil et à la
lune, et comment cela affectait non seulement Sebastianus Gallus,
mais la caravane, la jeune fille nommée Ulrika et l’issue de la course
au diplôme impérial.
Sebastianus fronça les sourcils à la vue du papyrus couvert de
chiffres, mais il n’avait aucune raison de douter du résultat des
calculs. Timonidès utilisait un petit instrument calibré pour
déterminer l’angle d’intersection entre l’horizon et l’écliptique, et son
bien le plus précieux était un cadran du zodiaque en or finement
martelé, avec des symboles et des degrés gravés dans le métal. On
disait qu’il avait appartenu au grand Alexandre en personne. Cela
laissait peu de marge d’erreur dans la prédiction des horoscopes.
Néanmoins, il était surpris.
— Quel rapport y a-t-il entre cette jeune fille et nous ?
Évitant le regard de Sebastianus, Timonidès se tourna vers Ulrika.
—Maître, c’est parfaitement logique. J’étais incapable de faire des
prédictions à cause de ma douleur et de ma faim. Les dieux nous ont
envoyé cette jeune fille pour chasser ma douleur et me remplir le
ventre. A présent, je suis de nouveau à même de les servir. Elle est là
pour une raison, maître, qui n’est connue que des dieux.
Sebastianus ne pouvait s’opposer à cette logique. Il ne pouvait pas
davantage nier que cette jeune fille avait guéri Timonidès alors que
les médecins de Rome en avaient été incapables. Peut-être serait-elle
un atout lors de leur périple. Mais comment voyagerait-elle ? Où
dormirait-elle? Et comment pourrait-il surveiller tous ses hommes ?
—Mais je suis pressée, objecta Ulrika. Je dois voyager rapidement
et votre caravane est importante, elle mettra trop de temps.
—Précisément, se hâta de dire Timonidès, mon maître est lui aussi
très pressé. Il doit atteindre la Germanie inférieure dès que possible,
si bien que nous allons avancer à un bon rythme.
Voyant que son maître hésitait, il s’empressa d’ajouter :
— Maître, vous savez que dans les prochaines villes une famille se
joindra très certainement à nous, ou un groupe de femmes. C’est
toujours le cas. Cette jeune fille ne restera pas longtemps sans
chaperon.
Sebastianus réfléchit rapidement. Jamais il n’avait mis en question
la sagesse des étoiles.
—Très bien, dit-il enfin, comme Timonidès l’avait prévu.
C’était fait ! La jeune fille allait les accompagner, et Timonidès
avait la certitude d’être libre de toute douleur. Il fit de son mieux
pour dissimuler sa joie.
Ils se mirent d’accord. Les doigts recouverts d’un coin de son voile,
Ulrika serra la main de Sebastianus, et à cet instant une vision
stupéfiante s’imposa à elle : une explosion de petites lumières vives
qui filaient dans le ciel noir et venaient se déposer, telle une averse
de poudre d’or, sur une large vallée herbeuse. L’image était si nette,
si réaliste qu’elle en fut figée sur place.
L’instant d’après, une autre vision remplaça la première, celle d’un
paysage magnifique où des collines verdoyantes s’étendaient le long
d’une côte rocheuse, balayées par les vents soufflant de la mer. Bien
qu’elle n’y fut jamais allée, elle savait qu’il s’agissait d’une contrée
appelée Galice, où les forêts profondes se terminaient par un rivage
sauvage et déchiqueté, un lieu que le peuple de Sebastianus avait
baptisé le Pays des Mille Rivières - et que lui-même adorait, mais
dont le souvenir éveillait chez lui une profonde douleur. Il avait la
nostalgie de son pays, songea-t-elle, et pourtant il ne pouvait y
retourner ; Sebastianus Gallus était un homme sans patrie.
Comme elle le suivait vers une file de chariots couverts, le cœur
battant d’impatience à la pensée qu’elle allait enfin rencontrer son
père, Ulrika fut saisie d’un frisson. Si sa maladie était bel et bien
revenue, quelles autres visions l’attendaient au cours de ce voyage
vers l’inconnu ?
LIVRE II
La Germanie
Chapitre 9
—Au nom de la Rome impériale, écartez-vous !
Ulrika ne connaissait pas l’étranger qui exigeait d’entrer.
—Mais qui êtes-vous ?
—Nous sommes des envoyés de l’empereur Claude. Vous cachez
quelqu’un là-dedans.
—Je ne cache personne. Nous ne sommes qu’une simple caravane
commerciale, qui transporte des céréales aux colonies du Nord.
Adressez-vous à Sebastianus Gallus, le guide de cette caravane. Vous
le reconnaîtrez sans peine. Il est grand, ses cheveux sont couleur
bronze et il a une voix grave et pleine d’autorité, et une attitude qui
vous oblige à le remarquer. Il n’est pas marié, bien que je ne
comprenne pas pourquoi, car il est très séduisant, très beau, en
vérité...
Ulrika ouvrit les yeux dans le noir et se rendit compte qu’elle était
couchée. Où était-elle ? A qui avait-elle parlé ?
C’était encore un rêve...
Elle retint son souffle et écouta. De l’autre côté des pans en tissu de
sa tente, elle entendit des chevaux traverser le campement au galop.
Des hommes s’appelaient. Des femmes poussaient des cris.
Ulrika fronça les sourcils. Le jour se levait tout juste. Ils n’étaient
pas censés partir avant deux bonnes heures.
Rassemblant son châle autour de son cou, ses longs cheveux
déployés sur ses épaules, elle sortit et scruta les alentours. Une
épaisse brume mêlée de fumée emplissait l’air. Des silhouettes
étranges traversaient le camp, brandissant des épées et aboyant des
ordres ; des légionnaires romains, qui réveillaient les gens,
interrompaient leurs petits déjeuners ou leurs prières.
Timonidès apparut tandis qu’elle observait la scène dans la pâle
lumière matinale.
—Que se passe-t-il ? demanda l’astrologue, la bouche pleine.
Il tenait à la main une côtelette d’agneau dégoulinante de
graisse ; sa tunique était tachée là où le miel avait coulé des galettes
de céréales. Le corpulent Grec avait redécouvert les plaisirs de la
bouche.
—Je ne sais pas, murmura-t-elle.
Timonidès plissa le nez avec réprobation, tandis que les
légionnaires en capes rouges sillonnaient le campement, entrant
dans les tentes et chariots couverts, donnant des coups de pied dans
les balles de foin, enfonçant des épées dans des fûts et des ballots de
marchandises.
—On dirait qu’ils cherchent quelque chose, commenta-t-il en
mordant dans la côtelette.
Ou quelqu’un, songea Ulrika.
—Où est votre maître ?
Les légionnaires tiraient sans ménagement les gens hors de leur
tente, approchant des torches de leur visage pour les examiner, puis
les repoussaient.
—Sebastianus ne va pas tarder. Maîtresse, retournez à l’intérieur.
Avec vos cheveux clairs et ce pendentif que vous avez...
La main d’Ulrika se referma sur la croix d’Odin accrochée autour
de son cou. Elle se tourna et regarda en direction du Rhin - le fleuve
était large, plat et argenté, presque irréel dans la brume matinale.
Des vaisseaux romains le patrouillaient, des navires imposants à
voiles ou à rames, rappel constant de la domination qu’exerçait la
Rome impériale sur ces territoires nordiques.
De l’autre côté du fleuve, de vastes forêts sombres abritant des
secrets ancestraux s’étendaient à perte de vue.
Ulrika reporta son attention sur le campement et les intrus. La
caravane de Sebastianus Gallus avait fait halte, en compagnie de
plusieurs autres et de divers groupes de marchands et voyageurs,
dans une garnison appelée Fort Bonna, à une journée de voyage au
sud de Colonia. Depuis qu’ils avaient quitté Lugdunum, en Gaule,
suivant la route qui longeait les contreforts des Alpes, l’anxiété et la
nervosité s’étaient emparées des voyageurs. Lugdunum était un
centre commercial majeur, une cité cosmopolite aux murs fortifiés et
aux tours recouvertes de marbre, d’où s’éloignaient les routes à la
manière des rayons d’une roue. Et le long de ces routes, des hommes
voyageaient, apportant des rumeurs de bataille à l’est, des bruits non
confirmés, personne ne sachant avec certitude ce qui se passait - ou
ce qui allait se passer, ou s’était déjà passé - en Germanie inférieure.
A présent, après plusieurs jours d’appréhension, ils s’étaient
arrêtés à une quinzaine de milles de la destination d’Ulrika. Son
cœur battait à toute allure. Où étaient Gaius Vatinius et ses légions ?
Tout le monde disait qu’il conduisait ses troupes droit à travers les
Alpes, empruntant une route plus dangereuse que celle des
caravanes, mais plus directe - des milliers d’hommes déferlant vers le
nord telle une marée mortelle, apportant des chevaux, des armes et
des machines de guerre dans les forêts immaculées du peuple
d’Ulrika.
A quelle distance se trouvaient les légions ? Combien de temps
avait-elle encore pour trouver son père et l’avertir ?
Elle continua à observer les soldats, se demandant où était
Sebastianus. Sa tente était plongée dans l’obscurité, déserte comme
d’habitude. Une fois de plus, il n’avait pas couché dans son propre lit.
Où allait-il donc chaque soir ?
Au cours de leur périple le long de la route fréquentée qui allait de
Rome à Massilia, et puis de Lugdunum au Rhin, Ulrika avait vu
Sebastianus Gallus discuter avec des marchands, négociants et
voyageurs, qu’il invitait souvent à partager un repas au coin du feu.
Des transactions rythmaient chaque halte, le boulier faisait son
apparition, on comptait des pièces, paniers et ballots de
marchandises changeaient de mains, le tout sous la supervision de
Gallus. Une fois les affaires conclues, il prenait un bain sous sa tente,
revêtait une tunique et une cape propres, puis quittait le campement,
portant généralement des cadeaux, pour se diriger vers le village ou
la ville voisine, et ne revenait que le lendemain matin.
Si Ulrika s’interrogeait beaucoup au sujet du maître de la caravane,
elle savait au moins une chose le concernant : il avait une passion
pour les étoiles.
Elle avait découvert que Sebastianus Gallus n’était pas un homme
religieux au sens traditionnel du terme.
Il n’érigeait pas de petit autel à chaque campement, et ne faisait
pas d’offrandes de vin ou de nourriture aux dieux. Au lieu de quoi, il
consultait les étoiles, par le biais de Timonidès et de ses horoscopes.
Elle était intriguée par le bracelet en or qu’il portait autour du
poignet, un bijou magnifique, finement sculpté selon des motifs
compliqués. Le plus étonnant était un assez gros fragment de rocher
en son centre, qui n’était pas particulièrement joli à regarder et ne
semblait pas davantage posséder de grande valeur - une pierre
ordinaire qu’on pouvait trouver dans n’importe quelle rue.
Tandis que Timonidès se tenait nerveusement à ses côtés, Ulrika
songea aux Germains qu’elle avait rencontrés en cours de route, non
pas des esclaves, comme elle avait l’habitude d’en voir, mais des
hommes et des femmes libres qui possédaient leurs propres fermes,
fabriquaient des œuvres d’art ou des pièces d’artisanat qu’ils
venaient vendre auprès de la caravane. Elle les avait observés avec
attention, émerveillée de voir ce peuple dans son environnement
naturel de forêts, de collines ondulantes et de vallées brumeuses et
verdoyantes. Les femmes portaient des tresses, des jupes recouvertes
de chemises ; les hommes, en caleçons et tunique, avaient les
cheveux longs et étaient presque tous barbus, rappelant à Ulrika que
le terme « barbare », qui en était venu ces dernières années à
désigner n’importe quelle personne non civilisée, signifiait au sens
propre : portant la barbe.
Elle tremblait à la pensée qu’elle était tout près du territoire de son
père.
Elle se sentait fière de savoir que, non loin de là, quarante-cinq ans
plus tôt, trois légions commandées par Quintilius Varus avaient été
vaincues par le héros germain Arminius, qui n’était autre que son
grand-père ! En même temps, elle était en proie à une profonde
tristesse - elle était partie dans dire au revoir à sa mère. Elle avait
peur, aussi, d’être à jamais tourmentée par des rêves trop réels et
trop distincts pour n’être que des rêves.
Ulrika se raidit brusquement à la vue de deux légionnaires qui
s’approchaient.
Elle connaissait le climat politique de la région. En vertu de la pax
romana, plusieurs tribus germaniques importantes collaboraient
pacifiquement avec Rome et ne semblaient pas s’opposer à la
présence de forts et de garnisons impériales sur leurs territoires
ancestraux. La région était si calme jusque-là que Claude avait dû
retirer des troupes oisives du Rhin et leur donner quelque chose à
faire : envahir la Bretagne. Seulement, un nouveau problème venait
d’apparaître : pour la première fois en quarante ans, un guerrier
inconnu embrasait les tribus et les unissait contre Rome.
Et Ulrika était certaine qu’il s’agissait de son père.
Elle resserra les pans du châle autour de ses épaules et se redressa,
prête à tenir tête aux légionnaires. Elle ne leur permettrait pas de
fouiller sa tente. Elle n’avait rien à cacher, mais c’était une question
de principe.
A l’autre bout du camp, en bordure de forêt, un centurion au visage
buriné se grattait les testicules en suivant les opérations d’un œil
blasé. Après vingt-cinq ans de campagnes militaires à l’étranger, le
vétéran avait hâte de se retirer avec sa grasse épouse dans un
vignoble du sud de l’Italie, où il espérait finir ses jours à flâner au
soleil et à raconter des histoires de guerre à ses petits-enfants. Cette
perquisition visant à trouver des Barbares insurgés - dans une
caravane commerciale - était ridicule. Et l’offensive militaire au nord
des Alpes ne servirait à rien. La Germanie était trop vaste, et son
peuple trop fier, pour qu’elle soit jamais conquise. Cependant, le
centurion n’était pas homme à défier les ordres. Il se contentait
d’obéir sans renâcler et de toucher sa solde.
Il tressaillit. Son œil exercé lui disait que les ennuis commençaient.
Que se passe-t-il ici ? Que font ces soldats ? tonna un jeune homme
aux cheveux bronze en sautant à bas de sa jument.
Le centurion jaugea du regard la belle tunique blanche et l’élégante
cape bleue de son interlocuteur, dénotant une personne de rang et
d’importance.
—Nous cherchons des rebelles, monsieur.
Sebastianus observa le chaos, les sourcils froncés.
Il lui faudrait une bonne heure pour ramener l’ordre et une autre
pour lever le camp et mettre la caravane en route. Or il devait
atteindre Colonia avant la tombée de la nuit.
—Sur les ordres de qui ? demanda-t-il d’un ton cassant. Et
pourquoi ne m’en a-t-on pas informé ?
—Les ordres du général Vatinius, monsieur, répondit le centurion
d’une voix lasse, songeant aux vignobles et aux chaudes journées de
l’Italie du Sud. Il a ordonné une fouille surprise. Sans avertissement,
les fugitifs n’ont aucune chance de s’échapper.
—Nous ne cachons personne, grogna Sebastianus en s’éloignant.
Sa mauvaise humeur n’était due qu’en partie à ce remue-ménage
inattendu. Il avait passé la nuit dans une ferme voisine, invité par un
fermier romain qu’il connaissait depuis des années, mais il n’avait
pas bien dormi. C’était à cause de la fille, Ulrika. La veille, elle avait
annoncé qu’elle avait l’intention de quitter la caravane dès leur
arrivée à Colonia, afin de partir en quête du peuple de son père.
Sebastianus ne s’y attendait pas.
Il avait pensé l’aider à former un groupe composé de guides locaux,
de gardes du corps, d’esclaves. Il voulait lui fournir une escorte aussi
sûre que possible.
Mais s’en aller seule ? Avait-elle perdu l’esprit ? Était-elle à ce
point ignorante des dangers qu’elle courait ?
Il regrettait de l’avoir acceptée comme passagère. Timonidès avait
insisté, affirmant que les étoiles montraient que leurs chemins
concordaient. Et avec chaque horoscope quotidien, elle était là,
mêlée au destin de Sebastianus. «Quand nos chemins vont-ils se
séparer?» avait-il demandé alors qu’ils faisaient halte près de
Lugdunum. Timonidès s’était contenté de hausser les épaules. « Les
dieux nous le diront. »
En dépit de ses inquiétudes initiales, la présence d’une jeune fille
seule dans la caravane n’avait pas posé de problème. Ulrika avait été
discrète, parlant peu, lisant, se promenant arborant toujours
pudiquement la palla qui recouvrait ses bras nus et ses tresses
enroulées autour de sa tête. Elle avait voyagé dans un chariot fermé
tiré par deux chevaux, un moyen de transport inconfortable dont
tous les passagers se plaignaient lorsqu’ils en descendaient en fin de
journée, et pourtant elle n’avait jamais rien dit, attendant
patiemment devant le feu que les esclaves de Sebastianus lui
dressent une tente.
Par certains côtés, elle avait été un atout. Sebastianus avait pu
constater ses talents de guérisseuse.
Cette toute jeune fille, à la présence calme et apaisante, possédait
un étrange coffret plein de remèdes magiques. Elle écoutait les gens
lui décrire leurs symptômes et disait soit « C’est au-delà de mes
compétences » soit « Je peux vous aider ».
Elle avait déclaré que sa mère lui avait enseigné des rudiments de
médecine, mais Sebastianus soupçonnait que cet apprentissage avait
été relativement poussé ; ceux qu’elle avait aidés affirmaient qu’elle
avait su exactement ce qui les faisait souffrir, alors même qu’ils
n’étaient pas capables de décrire leurs maux de manière adéquate.
Comme il traversait le campement en désordre, il l’aperçut, debout
à côté de sa tente, en train de parler à Timonidès. Ses longs cheveux
fauves, habituellement remontés en un chignon grec qu’elle
dissimulait sous son voile, tombaient librement sur ses épaules.
Sebastianus la contempla, surpris d’éprouver une bouffée de désir.
Bannissant la jeune fille de ses pensées - ils allaient se séparer le
lendemain, après tout -, il continua son chemin, rassurant ses
esclaves, employés, et tous ceux qui voyageaient sous sa protection,
s’arrêtant ici et là pour remettre d’aplomb des balles de foin et
apaiser des nerfs à vif. En même temps, son cerveau fonctionnait à
toute allure.
Il lui fallait d’ordinaire soixante jours pour rallier Fort Bonna,
pourtant il avait réussi cette fois à accomplir le trajet en quarante-
cinq, un véritable exploit. Il était allé le plus vite possible, sans faire
autant de commerce que d’habitude dans les villes et bourgades
qu’ils traversaient. D’après ses calculs, s’il repartait dans les plus
brefs délais de Colonia, il pourrait être de retour à Rome dans
quarante-deux jours environ, soit, très probablement, avant ses
quatre concurrents.
Malheureusement, arriver le premier ne suffisait pas. Sebastianus
devait encore trouver un moyen de se distinguer auprès de
l’empereur. Quel cadeau rapporter à Rome pour éclipser ceux de
Badru, Sahir, Adon et Gaspar, qui présenteraient sans doute à Claude
de splendides trophées ?
Tandis qu’il parcourait le campement des yeux, évaluant les dégâts,
il remarqua que deux légionnaires s’approchaient de la tente
d’Ulrika. La jeune fille se tenait devant, la tête haute et fière. Il
s’avança rapidement, prêt à intervenir si nécessaire, puis l’entendit
affirmer :
—Il n’y a personne sous cette tente.
—Désolée, mademoiselle, mais nous devons vérifier par nous-
mêmes.
Ulrika ne bougea pas.
—Je ne cache pas de criminel.
—Écartez-vous.
Elle redressa le menton.
—Sur les ordres de qui agissez-vous ?
—Le général Vatinius lui-même ! Maintenant...
Les mains jointes d’Ulrika retombèrent le long de son corps.
—Qui avez-vous dit ? Le général Vatinius ? Mais il est très loin
d’ici, au sud...
—Il est à Colonia, avec ses légions.
Ulrika retint un cri.
—Vatinius est ici ? Déjà ?
Sebastianus la vit pâlir. Avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit, elle
le surprit en s’écartant d’un pas, s’adressant aux soldats.
—Fouillez. Vous ne trouverez rien.
Les légionnaires inspectèrent rapidement l’intérieur, tandis
qu’Ulrika se tordait les mains. Sebastianus, qui ne l’avait jamais vue
si agitée, la rejoignit.
—Vous vous inquiétez pour la famille de votre père, constata-t-il,
regrettant de ne pouvoir la réconforter.
Il ne savait presque rien des légions récemment cantonnées à
Colonia.
Il avait entendu des récits contradictoires, des informations qui
reposaient plus sur des rumeurs que sur des faits.
Les yeux d’Ulrika rencontrèrent les siens, et il lut la peur dans son
regard.
—Je dois les avertir, murmura-t-elle.
—Les avertir... ?
Les soldats sortirent de la tente et Ulrika s’y engouffra sans un
mot. Perplexe, Sebastianus resta immobile un moment, puis pivota
sur ses talons et appela Timonidès.
Dès qu’il avait vu son maître entrer dans le camp, Timonidès avait
abandonné sa côte d’agneau entamée et s’était rué vers la tente qu’il
partageait avec son fils afin de se préparer à sa lecture astrale
quotidienne.
C’était la première chose que son maître veillait à faire à son
retour, avant même d’avoir pris le temps de déjeuner. Quand
Sebastianus l’appellerait, Timonidès serait prêt à lui dire son
horoscope.
Penché sur ses cartes, maniant ses instruments à la lueur de la
lampe, griffonnant des équations sur un bout de papyrus, Timonidès
éprouva une pointe de remords en songeant aux mensonges qu’il
avait racontés ces dernières semaines.
Les dieux ne lui tiendraient sûrement pas rigueur de s’être arrogé
cette petite récompense pour son fidèle service, mais le sentiment de
culpabilité...
Il se figea. Quelque chose clochait.
Il relut ses notes, replaça son rapporteur, vérifia degrés,
ascendants et maisons astrologiques. Et sentit son sang se glacer. Par
le grand Zeus. Il n’y avait aucun doute. La veille encore, l’horoscope
de son maître était aussi limpide, aussi calme qu’une journée d’été.
Et voilà que, sans crier gare...
Une catastrophe menaçait. Un événement important, effrayant,
qui n’était pas là les jours précédents. Timonidès s’humecta les
lèvres. Pourquoi maintenant ? Quel changement s’était produit ?
Cela avait-il un rapport avec les soldats qui fouillaient le camp ?
Ou était-ce là son châtiment pour avoir falsifié les lectures ?
La sueur perla sur son front. Sebastianus allait lui demander une
explication pour le changement subit intervenu dans son horoscope,
c’était certain. Si Timonidès lui avouait la vérité, qu’il avait menti à
Rome afin que la jeune fille les accompagne, comment Sebastianus
réagirait-il ? Timonidès ne s’inquiétait pas pour lui-même — il était
âgé, avait eu une bonne vie et accepterait une punition raisonnable.
C’était pour Nestor qu’il se faisait du souci.
Dans l’intérêt de son fils, il devait rester dans les bonnes grâces de
son maître. Nestor, grassouillet, le visage rond comme une tarte, doté
d’un tempérament angélique et innocent comme la colombe, serait
sans défense tout seul.
Timonidès réfléchit, se débattant avec sa conscience.
Le jour où le nouveau-né avait été placé entre ses bras, sous le
regard dégoûté de la sage-femme, alors que ses sœurs et ses cousins
affirmaient tous qu’il valait mieux l’abandonner sur un tas de
détritus... Timonidès avait presque été d’accord, puis il avait senti la
chair tendre, les os fragiles, l’innocence totale de cette pauvre
créature. Son cœur avait chaviré, et Timonidès avait su qu’il ne
pouvait pas faire subir à cet enfant le sort qui avait été le sien.
Il avait donc gardé ce fils arrivé tardivement dans sa vie et celle de
son épouse Damaris, une surprise au fond, car celle-ci s’était crue
trop âgée pour être mère. Et quand Damaris était morte, alors que
Nestor n’avait que dix ans, Timonidès s’était de nouveau juré de
prendre soin de cet enfant à tout prix.
A présent, vingt ans plus tard, Timonidès était mis à l’épreuve. Et
sa décision ne faisait aucun doute. Il ne pouvait révéler la vérité à
Sebastianus - à savoir qu’une grande catastrophe les attendait parce
que son fidèle astrologue avait commis un sacrilège en falsifiant les
horoscopes. Pour le bien de Nestor, Timonidès devait se tirer
d’affaire par un mensonge supplémentaire.
Se massant le ventre et regrettant d’avoir abusé de la sauce à l’ail
avec ses côtes d’agneau, Timonidès sortit annoncer la nouvelle à son
maître.
Il trouva Sebastianus assis à une table devant la tente où il ne
dormait jamais, en train de consulter un rouleau de parchemin où
figuraient des comptes, son sempiternel boulier à la main. Le jeune
Galicien sentait le savon. Il avait mis une tunique blanche propre,
s’était taillé la barbe, frotté les mains et les pieds. Sa cape bleue
autour du cou, il était prêt à lever le camp pour effectuer la dernière
étape de leur voyage.
Les étoiles ont un nouveau message pour vous ce matin, maître.
Quelque chose d’important va vous arriver.
Sebastianus arqua ses sourcils couleur bronze.
D’important ? Que veux-tu dire ? Tu ne m’as pas parlé de cela hier
soir.
—Les choses ont changé, répondit Timonidès, évitant son regard.
—Changé ?
Sebastianus réfléchit.
—A cause des soldats ?
Il se tourna en direction de la tente d’Ulrika, qu’il voyait bouger à
l’intérieur, et une pensée étrange envahit son esprit.
Les soldats...
Quelque chose à propos des soldats et de cette jeune fille, Ulrika.
« Je dois les avertir », avait-elle dit.
Qu’avait-elle voulu dire par là ? Les avertir de quoi ? Il avait cru
qu’elle rentrait simplement chez elle. C’était tout ce qu’elle lui avait
dit au départ.
Mais... au cours de ces dernières semaines, un mot par-ci, un
commentaire par-là.
« Mon peuple vit dans une vallée sacrée, secrète, ceinte par deux
rivières en forme de demi-lune. Au cœur de cette vallée se trouve une
chênaie sacrée, où la déesse Freyja a, dit-on, versé des larmes d’or
rouge. » Et une autre fois, avec fierté : « J’appartiens à une tribu de
guerriers. »
Maintenant, songeant à la réaction d’Ulrika lorsqu’elle avait appris
que le commandant Vatinius se trouvait à Colonia, Sebastianus
s’interrogeait : sa tribu était-elle à l’origine du soulèvement actuel ?
Étaient-ils les rebelles que Vatinius avait pour mission de vaincre
une fois pour toutes ?
Et ces insurgés campaient-ils en ce moment même dans la vallée
secrète dont Ulrika avait parlé ?
Sebastianus se leva, choisissant ses mots avec soin tandis que de
nouvelles pensées prenaient forme dans son esprit.
—Vieil ami, dit-il à Timonidès, ce grand événement qui m’attend,
pourrait-il s’agir d’une rencontre avec quelqu’un de très important ?
Timonidès hésita. A qui son maître pouvait-il faire allusion ?
Par le grand Zeus, le vieux Grec n’en avait aucune idée, mais il y
avait une lueur d’espoir, et même d’excitation, dans les yeux de
Sebastianus, aussi se hâta-t-il de hocher la tête.
—Oui, oui, c’est cela, affirma-t-il, se détestant pour ce mensonge,
ce sacrilège.
Cependant, il n’avait pas le choix. Et si les dieux le foudroyaient
sur place, il ne pourrait pas leur en vouloir.
—Vous allez rencontrer quelqu’un de très important qui va changer
votre vie.
Sebastianus sentit une vague d’exaltation déferler en lui. Il ne
pouvait s’agir que de Gaius Vatinius, commandant de six légions !
Car qui dans cette région était plus important que lui ? Et lui,
Sebastianus, avait des informations précieuses à lui fournir. Il savait
où se trouvait le quartier général des Barbares insurgés !
Muni de telles informations, le général Vatinius pourrait être
certain de remporter la victoire. Et l’empereur Claude accorderait
une récompense considérable à celui qui avait rendu cela possible.
Le diplôme impérial pour la Chine.
Oui, il allait partir immédiatement vers le nord et révéler au
général ce qu’il savait au sujet de cette vallée secrète nichée entre
deux rivières en forme de croissant de lune...
Ulrika remonta en hâte ses cheveux, les attacha avec des rubans
puis s’empara de ses bagages. Elle avait décidé de ne pas attendre
l’arrivée à Colonia. Elle devait agir sans tarder. Vatinius était déjà là,
et elle seule était au courant du piège secret qu’il prévoyait de tendre
à son peuple.
Elle retira sa chemise de nuit, choisit une robe en coton blanc très
simple et une palla assortie, et tout en s’habillant songea à la myriade
de petites embarcations qu’elle avait observées sur le Rhin, avec à
leur bord des marchands qui vaquaient à leurs affaires, surveillés par
les galères romaines. Elle parlait le dialecte local, et avait assez
d’argent, elle le savait, pour persuader l’un d’eux de la faire traverser.
Elle emballa du pain et du fromage dans des linges, se demandant
si elle devait avertir Sebastianus Gallus qu’elle quittait la caravane
dès ce matin. Puis elle réalisa qu’il ne lui permettrait sans doute pas
de partir. Peut-être même chargerait-il un garde de s’assurer qu’elle
restait sous sa protection jusqu’à Colonia - selon les termes de leur
accord.
Elle lui dit adieu en pensée, doutant de jamais le revoir. Ensuite
elle sortit de sa tente et se dirigea vers le Rhin.
Chapitre 9
Elle était perdue.
Ulrika marchait depuis des jours, suivant sa carte, s’efforçant de se
remémorer ce que sa mère lui avait dit si longtemps auparavant -
tant de petites rivières avaient la forme d’une demi-lune ! -, et
maintenant elle était au cœur de la forêt, à l’est du Rhin, et n’avait
pas la moindre idée de l’endroit où elle était.
Après avoir quitté la caravane, elle avait sans difficulté trouvé un
batelier qui l’avait menée sur l’autre rive du fleuve. Durant la
traversée, elle lui avait demandé s’il y avait des nouvelles de Vatinius
et de ses légions, mais l’homme parlait vite, avec un accent qui ne lui
était pas familier, si bien qu’elle n’avait saisi que des bribes
d’informations.
Elle savait néanmoins une chose : une bataille majeure était sur le
point de se dérouler.
Mais où ?
Elle parcourut du regard la forêt éclaboussée de soleil. Sapins et
chênes projetaient leur ombre noire sur le sol, le silence était brisé de
temps à autre par le chant des oiseaux ou le bruit d’une brindille qui
se cassait, rappelant à Ulrika que des créatures l’observaient. Des
créatures affamées...
Où était-elle ? Au fur et à mesure qu’elle avançait, elle avait laissé
la civilisation derrière elle, rencontrant de moins en moins de gens,
et maintenant elle était complètement seule, armée en tout et pour
tout d’un poignard et de sa force de caractère. Elle savait qu’elle
marchait vers le nord-est, mais vers où précisément, elle ne le savait
plus. Elle n’était pas à
Rome, et: il n’y avait pas de panneaux dans cette contrée sauvage.
Elle redoutait de passer une nouvelle nuit dans ces lieux hostiles.
Le solstice d’été n’était plus distant que de deux semaines et les
journées se réchauffaient, mais les nuits étaient encore froides.
Ulrika avait dormi dans des fossés remplis de feuilles, blottie contre
des bûches ou à l’abri de rochers, enveloppée dans sa palla, priant
chaque soir pour trouver son père le lendemain. Elle n’avait plus de
provisions. Ses vêtements étaient déchirés, ses sandales en
lambeaux. Et elle marchait d’un pas harassé à travers des bois qui
ressemblaient à s’y méprendre à ceux de la veille et de l’avant-veille.
Chaque fois qu’elle trébuchait sur une racine, qu’elle accrochait sa
robe à un buisson, qu’elle entendait hurler une chouette ou voyait
s’approcher une ombre menaçante, Ulrika se sentait plus proche des
larmes. Après avoir passé des années sans savoir où était sa place, à
avoir le sentiment d’être une étrangère, même dans la maison qu’elle
partageait avec sa mère à Rome, Ulrika avait eu la certitude que la
Germanie lui offrirait un refuge, qu’elle serait familière et
accueillante. Au lieu de quoi cette forêt inhospitalière, imprévisible,
l’effrayait.
Elle était atterrée par sa naïveté. Comment avait-elle pu s’imaginer
qu’il serait simple de trouver son père, alors que tous les agents et
espions expérimentés de l’empereur n’y étaient pas parvenus ?
Elle s’arrêta, s’adossant à un arbre pour reprendre son souffle. Le
soleil était directement au-dessus d’elle. Combien d’heures lui
restait-il avant de devoir chercher un abri pour la nuit ? Devait-elle
faire demi-tour ? Retrouverait-elle son chemin ?
La carte, achetée à un cartographe sur le marché de Lugdunum et
censée comporter « les derniers repères géographiques en date »,
s’était révélée dépourvue de la moindre utilité. Les cours d’eau et
rivières qu’elle indiquait n’existaient pas, tandis qu’aucun de ceux où
Ulrika avait bu n’y figurait. Quant à la vallée entre les deux rivières
en demi-lune, il était fort possible qu’elle l’ait traversée sans le
savoir.
Avec le recul, elle regrettait de s’être faufilée hors du campement
sans même révéler à Timonidès où elle allait. Au contraire, une fois
ses sacs prêts, elle s’était assurée que personne ne la voyait partir.
Sebastianus Gallus et l’astrologue grec s’inquiétaient-ils à son sujet
en ce moment même ?
Ou Gallus avait-il supposé qu’elle était partie à la recherche de sa
famille ? Était-il à Colonia à présent, en train de se reposer avant le
voyage de retour ?
Pensait-il seulement à elle ?
Pour sa part, elle n’était guère surprise qu’il apparaisse dans ses
pensées. Elle avait rêvé de lui chaque nuit depuis son départ.
Se remémorant sa mission, elle tendit l’oreille, à l’affût du moindre
bruit, imaginant les milliers d’hommes qui mettaient en place les
machines de guerre, les officiers qui galopaient d’un endroit à l’autre
en criant des ordres, les légionnaires disposés en lignes et en
colonnes. Elle savait que la bataille commencerait par le lâcher de
projectiles - lances, flèches et javelots.
Elle reprit sa marche. Un vent froid balayait la forêt. La bride d’une
de ses sandales se brisa soudain, et un caillou pointu lui transperça la
plante du pied droit, lui arrachant un cri. Ses paquets lui semblaient
de plus en plus lourds, ses jambes refusaient maintenant d’avancer.
Jamais elle n’avait eu aussi faim. Une voix venue du passé, celle de
tante Paulina, murmura : « Une jeune fille ne termine jamais son
assiette. Il est toujours élégant de laisser de la nourriture. »
Tante Paulina avait été comme une seconde mère pour Ulrika,
parce que sa propre mère, Sélène, était accaparée par son métier de
guérisseuse et ses nombreux patients. « Une jeune Romaine bien
élevée, disait Paulina, ne montre jamais ses cheveux en public. Reste
toujours maîtresse d’elle-même. Ne parle pas avant d’en être priée.
Travaille sagement à son métier à tisser chaque après-midi. Est
toujours agréable et polie et attend avec impatience le jour où elle se
mariera et aura des enfants. »
Ulrika trébucha sur le terrain inégal. Brindilles et cailloux lui
faisaient mal au pied. Était-ce là son châtiment pour avoir enfreint
les règles ?
Le vent changea, agitant feuilles et branches, mais apportant cette
fois une odeur de fumée. Ulrika se figea et leva la tête. Enfin !
Quelqu’un faisait du feu non loin. Peut-être y aurait-il un foyer, un
ragoût dans un chaudron, de la viande rôtie à la broche. Mais
surtout, il y aurait des gens...
Un bruit de voix lui parvint à travers les arbres. Presque aussitôt,
la forêt de pins déboucha sur un vaste pré verdoyant. Ulrika chercha
du regard des huttes, des signes de vie, et aperçut un homme étendu
dans l’herbe haute. Elle s’approcha prudemment. Il était allongé
dans une curieuse position.
Elle tendit lentement la main vers lui et le toucha. Il était raide et
froid.
Ulrika eut un brusque mouvement de recul. Elle parcourut les
environs des yeux.
Et vit un autre corps.
Et puis un autre.
Elle scruta l’extrémité du pré - un paysage d’arbres déformés,
certains encore fumants, s’étendait devant elle. On avait tout détruit
et mis le feu à la terre, selon la coutume des Romains victorieux
après une bataille.
Comme engourdie, elle s’avança lentement parmi d’autres
cadavres, jusqu’à ce qu’elle prenne conscience que la vallée était
jonchée de centaines, voire de milliers de morts.
Elle continua à travers la puanteur, les mouches, les corps
ballonnés et mutilés, les têtes sans corps au milieu des torses
décapités, un éparpillement grotesque de membres et d’organes. Elle
vit des yeux exorbités, des langues tirées vers elle comme en colère
d’être vues dans cet état. Des corbeaux piquaient les visages,
s’envolaient, surpris, des langues gonflées entre leurs griffes,
piaillant et se chamaillant autour de testicules exposés à l’air,
arrachant et dévorant la chair tendre. Des loups mâchonnaient des
os.
Submergée par la nausée, elle tituba parmi les morts, sanglota à la
vue d’hommes empalés sur des arbres, les bras coupés à la hache, le
sang qui avait coulé à flots désormais figé et noir. Elle entendit des
plaintes. Certains étaient encore vivants !
Elle suivit les faibles gémissements et découvrit un guerrier
germain dans une étrange position, les jambes tordues à un angle
impossible, comme s’il avait eu le torse coupé en deux. Il avait les
yeux ouverts. Paralysée, Ulrika resta debout devant le mourant,
incapable de respirer, les yeux écarquillés d’horreur.
Il entrouvrit les lèvres. Murmura quelque chose. Il voulait qu’elle le
tue, qu’elle mette fin à son calvaire.
Ulrika dégaina son poignard et le tenant à deux mains, de toutes
ses forces, le plongea avec un cri étranglé dans la poitrine de
l’homme. Ses yeux restèrent ouverts, mais elle les vit s’éteindre et il
cessa de respirer.
Aveuglée par les larmes, elle recula et embrassa du regard le
champ de bataille. Des milliers de morts. Son père était-il parmi eux
?
Elle reprit son errance au milieu des cadavres, s’arrêtant devant
des corps décomposés, cloués aux arbres, les restes des femmes qui
avaient été violées - des femmes qui s’étaient jointes à leur mari et à
leurs fils dans la lutte et qui avaient connu un sort affreux.
Ulrika était maintenant figée sur place. Elle avait mal compris le
batelier qui lui avait fait traverser le Rhin. Il n’avait pas évoqué une
bataille sur le point de se livrer, mais une bataille qui avait déjà eu
lieu.
Vatinius ne venait pas seulement d’arriver à Colonia avec ses
légions ! Il avait déjà combattu - et gagné !
Elle aurait pu les sauver ! Elle était arrivée trop tard !
Des larmes roulèrent sur ses joues alors qu’elle vacillait parmi les
guerriers massacrés.
—Pardon, murmurait-elle. Pardonnez-moi.
Le soleil disparut derrière les grands sapins, plongeant le champ
de bataille dans une sinistre pénombre. Ulrika prit conscience d’un
silence menaçant. Comme elle décrivait du regard un lent cercle, un
froid étrange lui glaça les os. C’était la mort, songea-t-elle, venue
voler son âme.
Le silence fut soudain brisé par un craquement bruyant. Ulrika fit
volte-face, décela un mouvement dans la forêt et écarquilla les yeux.
Elle resta immobile, incapable de bouger, fixant les silhouettes qui
avançaient parmi les pins. Des sueurs froides jaillirent entre ses
omoplates. Les fantômes des défunts !
Enfin, de blanches apparitions émergèrent des arbres, silencieuses
- de hautes figures, aux longs cheveux flottant derrière elles. La gorge
nouée, Ulrika sentit la terreur l’envahir. Quand les silhouettes
s’avancèrent dans le pré, elle écarquilla les yeux de plus belle. Ce
n’étaient pas des fantômes - mais des femmes.
Elles marchaient silencieusement entre les morts, se penchant,
ramassant, adressant des signes au ciel. Que faisaient-elles ?
Deux d’entre elles interrompirent leur étrange rituel pour
l’observer - elles étaient grandes, les membres longs et robustes,
vêtues de jupes amples et de corsages aux couleurs vives. D’épaisses
tresses blondes tombaient sur leur poitrine généreuse. Ulrika savait
qui elles étaient : des « vierges victorieuses » ou « vierges au bouclier
». Dans le dialecte local, on les appelait les Valkyries, des servantes
d’Odin qui choisissaient des héros morts au champ d’honneur pour
les emmener au Walhalla boire de l’hydromel jusqu’à la fin des
temps.
Au fur et à mesure que les deux femmes s’approchaient,
contournant des membres sectionnés, effleurant des visages devenus
froids, murmurant et psalmodiant, leur apparence se modifiait peu à
peu et bientôt Ulrika se rendit compte qu’elles n’étaient ni jeunes ni
robustes, mais que c’étaient de vieilles femmes, aux têtes couronnées
de tresses blanches, leurs corps âgés drapés dans de longues jupes et
des tuniques serrées par des ceintures, des châles rudes sur leurs
épaules osseuses. En dépit de leur âge avancé, elles marchaient bien
droites, la tête haute. Les années les avaient vieillies, mais la fierté les
avait gardées fortes.
La première arriva à sa hauteur. Elle portait autour de la tête un
très beau cercle d’argent torsadé, à motif de feuilles et de tiges
entremêlées qui soutenaient en leur centre une minuscule chouette
et une pâle pierre de lune ressemblant à un œuf.
Les deux femmes s’arrêtèrent et l’observèrent avec attention. La
seconde montra du doigt la croix d’Odin sur la poitrine d’Ulrika, et
murmura quelque chose tandis que l’autre pinçait ses lèvres ridées et
fixait ses yeux bleu pâle sur Ulrika.
—Es-tu perdue, enfant ?
Ulrika comprenait ce dialecte.
—Je suis à la recherche de...
Elle était à peine capable de respirer.
—Tu ne devrais pas être ici, reprit la femme doucement, parmi tous
ces morts.
—Il faut que je trouve...
La vieille femme avait des pommettes et une mâchoire finement
dessinées, un nez aquilin. Elle avait dû être très belle dans sa
jeunesse, mais la chair s’était flétrie, ne laissant que les os et une
expression résolue. Elle tendit la main et la posa sur le bras d’Ulrika.
—Tu es lasse. Viens, enfant. Loin de toute cette mort.
—Je cherche mon père. Wulf, le fils d’Arminius.
La vieille femme secoua la tête avec tristesse.
—Wulf est mort. Toute sa famille a péri. Viens maintenant, tu dois
manger et te reposer.
Elles reprirent leur marche, soulevant leurs jupes pour enjamber
les cadavres. Ulrika se mit en route silencieusement derrière elles,
portant ses paquets, ses fardeaux, sa douleur, un pied dans une
sandale et l’autre nu sur le sol gorgé de sang.
A l’extrémité du pré, elles s’avancèrent sur la terre noircie où les
Romains avaient mis le feu alors qu’ils se retiraient avec leurs captifs
et les armes dérobées aux morts. Non loin de là, Ulrika le savait, les
légionnaires avaient enterré les leurs décemment, dans des fosses
communes, en récitant des prières et en faisant des offrandes aux
dieux.
Elle suivit les deux femmes sur ce champ calciné où pas un brin
d’herbe n’avait survécu, et se rendit compte qu’elles avaient pénétré
dans les restes d’un village où subsistaient les fondations noircies de
murs en rondins. Par endroits, le feu couvait encore sous la paille et
le bois, les braises fumaient. Des chênes et des sapins autrefois
majestueux étaient désormais noirs et rabougris, tordus et
grotesques. La puanteur était insupportable.
La vieille femme qui portait un cercle en argent autour de la tête
s’arrêta devant un tas d’herbe et de brindilles qui se révéla être un
abri primitif.
—Il y a à manger et à boire à l’intérieur.
Ulrika se pencha pour entrer dans la hutte obscure. Lorsque ses
yeux s’accoutumèrent à la pénombre, elle distingua un sol de terre
battue, recouvert de fourrures, d’outres et de paniers tressés
contenant des fruits et des légumes.
Elle accepta avec reconnaissance ces provisions dont elle se dit
qu’elles étaient peut-être leurs dernières et, bien qu’affamée, ne
mangea qu’avec parcimonie, puis but à l’outre qu’on lui offrait.
—Qui êtes-vous ? demanda-t-elle aux deux femmes qui
l’observaient.
—Nous sommes les gardiennes d’un lieu sacré. Nous le sommes
depuis des temps immémoriaux, depuis le jour où la déesse Freyja a
versé des larmes d’or rouge sous les chênes vénérables. Tu dois
dormir à présent, dit la vieille femme, pendant que nous retournons
enterrer nos fils et nos maris.
—Oui, murmura Ulrika épuisée, en s’allongeant sur une épaisse
couverture en peau d’ours. Je suis si fatiguée...
Elle ne sut pas combien de temps elle dormit, mais, quand elle
s’éveilla, il faisait sombre et les deux gardiennes du lieu sacré
allumaient des torches et remuaient quelque chose dans une
marmite. Comme Ulrika se redressait tant bien que mal - tous ses os
et ses muscles étaient douloureux -, celle qui portait le cercle en
argent s’approcha d’elle.
—Tiens, dit-elle en souriant. De la soupe aux champignons. Elle te
redonnera des forces.
Ulrika se frotta les yeux et les deux femmes âgées semblèrent alors
recouvrer leur jeunesse. A la lueur vacillante des torches, leurs joues
ridées redevenaient lisses, leurs yeux pâles lumineux, leurs cheveux
blancs miraculeusement blonds.
—Pourquoi es-tu venue ici ? demanda la femme à la pierre de lune.
Sa compagne n’avait pas encore parlé.
Ulrika cilla. Elles étaient vieilles de nouveau.
—Je suis venue avertir le peuple de mon père de l’invasion qui le
menaçait. Mais je suis arrivée trop tard.
Des yeux empreints de sagesse se posèrent sur le visage d’Ulrika et
le contemplèrent longuement pendant qu’au-dehors les oiseaux de
nuit s’appelaient et que le vent sifflait, Enfin, la gardienne reprit la
parole.
—Ce n’est pas la raison pour laquelle tu es venue. Tu as été envoyée
ici pour un autre destin, enfant.
Elle montra du doigt la croix en bois accrochée autour du cou
d’Ulrika.
— Tu portes le symbole sacré d’Odin. Tu es la servante des dieux,
tu leur obéis.
—Mais pourquoi m’auraient-ils choisie pour servante ?
—Parce que tu as un don spécial, mon enfant.
Elle marqua une pause.
—C’est le cas, n’est-ce pas ?
La vieille femme attendit, sa compagne était attentive et
silencieuse.
Le bol de soupe s’arrêta au bord des lèvres d’Ulrika. Elle le reposa
sur ses genoux.
—Quel don spécial ?
Un long bras noueux se tendit vers elle, et l’espace d’un instant
Ulrika crut voir une peau lisse et des muscles puissants. La vieille
femme lui toucha le front et murmura.
—On l’appelle « la divination ».
La fumée de la torche crachotante semblait s’être épaissie. Un
instant étourdie, Ulrika demanda :
—Vous voulez parler de mes visions ? Mais c’est une maladie.
La femme secoua la tête, et des reflets platine jaillirent de ses
cheveux blancs.
—C’est un don, mon enfant. Tu as peur de ces visions. Il ne faut
pas. Tu dois les accepter car elles viennent des dieux et sont par
conséquent sacrées.
—Comment le savez-vous ?
—Tu dis que tu es la fille de Wulf. La divination est dans sa lignée.
—Mais mes visions n’ont aucun sens. Et je n’en suis pas maîtresse.
Ce sont comme des rêves qui vont et qui viennent au hasard et qu’il
est impossible d’interpréter. Quelle sorte de don est-ce là ?
—Tu apprendras à les contrôler et à les déchiffrer.
—Dans quel but ? Je n’ai aucun désir de connaître l’avenir.
—Tel n’est pas le but de tes visions.
—Quel est-il, alors ?
Ulrika écarta le bol de soupe.
—A quoi me servent ces visions absurdes ?
—Elles ne te sont pas destinées, mon enfant. Tu dois te servir de ce
don pour aider les autres, et non toi-même.
Ulrika se massa les tempes.
—Je ne comprends toujours pas.
—Ce don te vient d’une longue lignée de femmes qui l’ont possédé.
Mais il est jeune et indiscipliné, c’est pourquoi tes visions n’ont pas
de sens. Tu dois l’apprivoiser, le contrôler. Apprendre à t’en servir
pour aider les autres.
—Mais qu’est-ce que la divination ?
—Tu l’apprendras avec la discipline.
—Qui va m’enseigner cette discipline ?
—Elle doit venir de toi-même. Mais il y aura des professeurs. Tu ne
les reconnaîtras pas. C’est seulement quand tu les auras quittés que
tu sauras qui ils étaient. C’est pourquoi tu dois ouvrir ton esprit et
ton cœur à tous ceux que tu rencontres sur le chemin de ta vie. Dors,
mon enfant. Repose-toi. Demain, tu devras repartir à l’endroit d’où
tu viens. Demain, tu entreprendras un nouveau et long voyage.
Sous de moelleuses fourrures de loups, dans la chaleur de la hutte
nichée dans la forêt, Ulrika ferma les yeux et sombra dans un
sommeil profond, bienvenu.
Lorsqu’elle se réveilla, le soleil perçait à travers les branches et
brindilles au-dessus de sa tête. Elle se baigna dans un ruisseau voisin
et prit un humble déjeuner de champignons et de glands,
réfléchissant aux paroles mystérieuses prononcées par la vieille
femme.
Lorsqu’elle fut prête à partir, la gardienne du lieu sacré lui remit
des noix et des baies, une outre pleine d’eau et des bottes.
—Ne retourne pas sur le champ de bataille, l’avertit-elle. Va droit
au sud, et tu trouveras un ruisseau. Suis son cours et il t’emmènera
au fleuve que les Romains appellent le Rhin. Tu seras en sécurité,
mon enfant, car les esprits du ruisseau te protégeront.
Elle plongea la main dans un sachet en cuir à sa ceinture et en tira
quelques cailloux étranges, plats et de forme curieuse, qui tous
portaient un symbole. Elle les lança sur le sol et les étudia pendant
un long moment. Les sourcils froncés, elle se redressa.
—Les runes disent que tu es sortie de la voie tracée pour toi. Tu
dois retourner à ton point de départ. Cette fois, tu seras fidèle à ta
destinée.
Ulrika baissa les yeux sur les cailloux plats.
—Où est le point de départ ?
—A l’endroit où tu as été conçue, car c’est là que ta vie a
commencé.
—Mais c’était en Perse, un pays immense !
—C’est là que tu dois aller. Là, tu trouveras ta destinée.
L’esprit bouillonnant de pensées confuses, Ulrika remercia les
deux femmes et partit vers le sud.
Comme elles la regardaient s’éloigner, celle qui n’avait pas parlé
posa sa main noueuse sur le bras de sa compagne.
— Ma sœur, comment peux-tu te montrer aussi calme en ces
circonstances ?
—Je ne suis pas calme, Hilde. Je voulais la serrer contre moi, mais
j’ai dû m’en empêcher, pour son bien.
—Wulf savait-il qu’elle viendrait ?
—Wulf ne sait même pas qu’elle existe.
Ulrika disparut parmi les arbres calcinés.
—Mais pourquoi lui as-tu menti ? Pourquoi ne pas lui avoir dit la
vérité ?
Elle n’avait pas pu, car la vérité était un grand secret : après la
mort de son épouse Thusnelda et de son fils unique, le héros
Arminius ne s’était jamais remarié. Mais, alors qu’il portait ce deuil
amer, il avait trouvé le réconfort dans la chênaie sacrée dédiée à la
déesse aux larmes d’or rouge, où une belle et jeune prêtresse l’avait
pris dans ses bras. Wulf était le fruit de cette union.
—Ne pouvais-tu au moins lui dire que son père est vivant ?
demanda Hilde doucement.
Les yeux bleu pâle de sa compagne s’emplirent de larmes.
—Un grand et étrange destin attend ma petite-fille. Si elle savait
que son père est toujours en vie, elle resterait ici et se mettrait à sa
recherche au lieu de l’accomplir.
Le croyant mort, elle suivra le bon chemin.
—Nous reviendra-t-elle ?
—Un jour, peut-être, si les dieux le veulent, murmura l’aînée des
prophétesses du clan des Cherusci.
Elle s’appelait Ulrika. Comme sa petite-fille.
Chapitre 10
Le jour déclina, la forêt devint menaçante.
Obéissant aux instructions de la vieille femme, Ulrika suivait le
ruisseau, mais celui-ci semblait ne mener nulle part. Le fleuve était-il
donc si loin ?
Le cours d’eau serpentait interminablement à travers de denses
bouquets de sapins et de chênes, au fond d’une vallée encaissée
trouée de grottes. Ulrika sentait sur elle les yeux des créatures de la
forêt alors qu’elle avançait tant bien que mal, peinant sous le poids
de ses sacs.
Crac.
Elle s’immobilisa, retint son souffle et écouta.
Crac.
Un bruit de pas. Trop lourd pour un animal.
Des bruissements dans le sous-bois. Quelqu’un la suivait.
Elle scruta la forêt, écarquillant les yeux dans le jour mourant. Les
ombres semblaient bouger, revêtaient des formes effrayantes. Le
gargouillement du ruisseau s’atténua, dominé par d’autres sons - le
cri guttural d’une buse, le souffle du vent dans les frondaisons, un
nouveau craquement dans les broussailles.
Pourrait-elle courir plus vite que son poursuivant ?
Ulrika se tourna vers le bruit, distingua des silhouettes et comprit
qu’il s’agissait d’hommes. A cet instant, un grand guerrier barbu
déboucha dans la petite clairière, arborant les tatouages et les longs
cheveux torsadés de sa tribu.
Elle chercha frénétiquement du regard un endroit où se cacher
tandis que quatre autres hommes sortaient des arbres, des épées à la
main, l’air féroce. L’un avait du sang séché sur le bras, un autre
boitait, blessé à la jambe. Ils s’avancèrent, brandissant leurs armes
tachées de sang, le regard fou. Ulrika songea à son propre poignard,
hors d’atteinte dans un de ses sacs.
Elle recula d’un pas. Les inconnus échangèrent des mots qu’elle ne
saisit pas. Leurs intentions étaient claires. L’envie de tuer brillait
dans les yeux de ces survivants humiliés par la défaite.
Elle fit un autre pas en arrière et sentit le sol amorcer sa descente
vers le ruisseau. Le soleil avait déserté la forêt ; l’obscurité entourait
Ulrika et les cinq guerriers. Ils s’approchèrent davantage. Elle sentit
leur sueur. Vit leurs cicatrices, anciennes et récentes.
Leurs longues barbes blondes, leurs cheveux hirsutes. Leurs
visages maculés de sang et de poussière.
Celui qui fermait la marche, un géant aux cheveux roux, se détacha
des autres et amorça un cercle pour l’attaquer par derrière. Il la
toisait en souriant, révélant ses dents écartées. Elle retira un de ses
sacs, prit son élan et le lui lança à la tête, de toutes ses forces. Le
guerrier l’attrapa en riant et le jeta à terre.
Ulrika fit une nouvelle tentative, qui s’avéra aussi futile que la
première. Elle voulut faire un pas de côté, mais un troisième homme
lui barra le chemin. Ils l’encerclaient à présent. Elle ne pouvait les
voir tous à la fois.
Le chef leva son épée, souriant comme ses camarades. Dans ses
yeux, le désir de tuer avait cédé la place à une autre impulsion. Ulrika
sentit qu’on l’empoignait par les cheveux. Elle poussa un cri. Son
agresseur la traîna vers lui. Des bras puissants se refermèrent autour
de sa taille. Elle donna des coups de pied, tenta de mordre. Le chef
lui saisit les chevilles. Ulrika maudit sa faiblesse, songeant aux après-
midi qu’elle avait passés devant son métier à tisser, ou à flâner dans
les librairies...
Ils la plaquèrent au sol. Le chef se pencha sur elle, souriant alors
qu’il tirait sur sa robe. Soudain, la stupeur se lut sur son visage zébré
de cicatrices. Ses yeux rencontrèrent un instant ceux d’Ulrika avant
qu’il s’effondre sur elle, l’étouffant sous son poids.
Les autres étaient déjà debout, et criaient. Ulrika se redressa au
moment où Sebastianus Gallus, en tunique blanche et cape bleue,
surgissait de la forêt, une épée à la main. Abasourdie, elle vit les
quatre guerriers se ruer vers lui en vociférant.
Elle se leva d’un bond, et son regard tomba sur le poignard enfoncé
dans le dos du mort. Elle l’en arracha et chercha une cible, mais les
hommes se déplaçaient trop vite.
Entre deux attaques, le Galicien porta la main au fermoir de sa
cape, la retira d’un geste et la jeta sur la tête de ses agresseurs. L’un
d’entre eux s’empêtra dans le tissu et tomba en arrière. Les trois
autres continuèrent à se battre, assaillant Gallus de tous côtés.
La main crispée autour du poignard, Ulrika se rua sur l’homme aux
cheveux roux et, avec un cri perçant, plongea l’arme dans son épaule.
Il beugla et vacilla. Ulrika parvint à retirer la lame et fit un bond de
côté.
Elle frappa et esquiva tour à tour, hurlant, galvanisée par la fureur,
le chagrin et les reproches qu’elle s’adressait, aveuglée par les larmes.
Par moments, elle apercevait le courageux Sebastianus Gallus, ses
bras musclés, ses épaules larges, son dos puissant, sa main qui
brandissait encore et encore son énorme épée.
Bien qu’en position d’infériorité, il tenait bon, attaquait,
transperçait, pivotait ici et là, parant chaque coup qui lui était destiné
et ripostant jusqu’à ce qu’un adversaire tombe, et puis le suivant.
Lorsqu’il n’en resta qu’un, et que Gallus s’avança vers le Barbare, son
épée à la main, et le poussa impitoyablement en arrière, les autres se
relevèrent tant bien que mal et s’enfuirent, proférant des jurons par-
dessus leur épaule et disparaissant dans les bois.
Haletant, Sebastianus les suivit des yeux, puis s’épongea le front et
regarda Ulrika.
—Ça va ?
Elle le dévisagea.
—Oui...
Était-il vraiment là, ou était-ce une vision ? Pourquoi était-il là ?
Comment l’avait-il trouvée ? Gallus avala une goulée d’air, son torse
se souleva, ses muscles tendant le tissu de sa tunique.
Ses cheveux et sa barbe étaient luisants de sueur. Ulrika le fixait,
sans voix.
Ils vont revenir, affirma-t-il en ramassant sa cape et les paquets
qu’elle avait laissés tomber.
Il jeta un coup d’œil à la forêt obscure. Le soleil s’était couché, la
nuit était presque complètement tombée.
—J’ai été séparé des autres. Je ne les retrouverai jamais dans le
noir. Abritons-nous dans une grotte.
Ulrika se mit à cheminer en silence à ses côtés, encore sous le choc.
A en juger par leurs tatouages tribaux, ses attaquants étaient des
Cherusci, les compatriotes de son père. Et c’était un étranger qui
l’avait sauvée, un homme avec qui elle n’avait aucun lien, surgi de
nulle part et dont la force et la puissance l’avaient stupéfiée - un
homme qui s’asseyait, son boulier à la main, pour compter des sacs
de grain.
—Là, dit Sebastianus à la vue d’une grotte entourée de ronces et
d’arbres rabougris.
L’entrée était étroite, à peine visible, leur laissant juste la place de
se faufiler à l’intérieur.
Ulrika ne bougea pas.
—Non, pas celle-là.
—Pourquoi pas ? Nous dissimulerons l’ouverture.
Il se retourna, scrutant la forêt. Ils devaient trouver une cachette
rapidement. Comme il faisait mine de s’avancer vers la caverne,
Ulrika intervint.
—Non, ils nous trouveront ici.
Elle observa les environs, écoutant le murmure du ruisseau tout
proche. Dans l’obscurité croissante, elle remarqua, de l’autre côté
d’un bouquet de chênes, une grotte plus grande, à l’entrée large et
dégagée.
—Là, déclara-t-elle en la montrant du doigt. Là, nous serons en
sécurité.
Sebastianus la regarda, interloqué.
Mais avant qu’il ait rien pu dire, elle s’élança, silhouette d’un blanc
fantomatique dans le soir mauve. Quand elle s’engouffra à l’intérieur,
Sebastianus n’eut d’autre choix que de la suivre.
La caverne était large et profonde, mais dépourvue d’issue ou de
formation rocheuse susceptible de leur servir d’abri. Ils auraient
aussi bien pu s’asseoir au beau milieu d’un pré ! Il allait élever une
objection, mais un bruit de voix leur parvint - graves, fortes et
furieuses. Les Barbares étaient de retour, et, apparemment,
accompagnés de renforts.
Sebastianus s’empara de son épée, prêt à se battre. En revanche,
Ulrika inspecta tranquillement la grotte, en fit le tour et leva les yeux
vers le plafond rocheux avant de se retourner vers lui.
—Nous serons en sécurité ici, répéta-t-elle.
Étouffant un juron, Sebastianus la prit par le poignet et l’éloigna de
l’entrée, la plaquant contre la paroi froide avant de se pencher pour
observer les Barbares.
Ulrika ne prêtait aucune attention à eux. Elle se surprit au
contraire à fixer la tunique trempée de sueur de Sebastianus qui lui
collait à la peau, soulignant les contours de ses muscles. Elle déglutit
avec peine.
Soudain, elle vit la déchirure dans le tissu, la tache rouge qui
s’étalait sur le haut de son bras. Il était blessé ! Elle mit la main sur
sa blessure et la pressa doucement. Sebastianus tressaillit, puis
murmura :
—Chut.
Ils observèrent les Barbares qui entraient dans les cavernes
voisines, fouillaient derrière des rochers, plongeaient leurs épées
dans les broussailles en jurant. A la stupéfaction de Sebastianus, ils
n’accordèrent pas même un regard à leur refuge, ne s’en
approchèrent pas, alors qu’ils devaient forcément l’avoir vu. Il
attendit et retint son souffle tandis que les guerriers pénétraient plus
avant dans les bois, écoutant le bruit de leurs pas sur les feuilles et
les brindilles.
Quand le silence fut revenu, il se tourna vers Ulrika, son visage à
quelques centimètres du sien.
—Comment saviez-vous ? demanda-t-il doucement.
Pour toute réponse, elle recula et ouvrit un de ses sacs.
Sebastianus la regarda en trier le contenu pour y prendre un
rouleau de coton et un petit pot en verre fermé par un bouchon. Sa
robe était déchirée et salie, sa palla en lambeaux. Une de ses tresses
était défaite, ses longs cheveux tombant sur son épaule, tandis que
l’autre était intacte, touchante. Elle semblait incarner à la fois la
tragédie et la fierté. La courbe de son corps mince, les gestes gracieux
de ses mains - tout en elle était fluide, élégant.
Sebastianus se détourna et se concentra sur la forêt.
Les guerriers avaient beau ne plus être visibles, il resta aux aguets,
l’épée à la main. Ulrika s’approcha de lui et, remontant la manche
déchirée de sa tunique, appliqua avec précaution de l’onguent sur sa
plaie. Sebastianus aurait laissé la blessure sécher et se guérir seule,
mais elle la nettoya, puis lui remit de la pommade et enroula une
bande de coton autour de son bras.
Quand elle eut terminé, elle leva les yeux vers les siens et, l’espace
d’un moment, ils se tinrent tous les deux immobiles, sans respirer,
dans l’obscurité de la grotte. Sebastianus avait l’impression que des
ombres se mouvaient autour d’eux, comme si des changements
cosmiques prenaient place.
Il se rappela brusquement qu’il avait été séparé de ses hommes et
de son astrologue. Ce soir, pour la première fois d’aussi loin qu’il s’en
souvienne, il dormirait sans avoir pris connaissance de son
horoscope.
Cette pensée le troubla. Tout comme la trop grande proximité de la
jeune fille. Il sentait son souffle délicat sur son cou. Il regardait sa
lèvre inférieure, pleine, humide et sensuelle.
Il recula d’un pas, abaissa sa manche, murmura un remerciement,
mourant d’envie de lui redemander comment elle avait su que les
Barbares ne fouilleraient pas cet endroit. Ses yeux bleus l’en
empêchèrent. Il vit ses joues maculées de poussière. Se souvint du
courage avec lequel elle avait lutté contre leurs attaquants.
—La nuit est tombée, dit-il. Nous allons avoir besoin d’un feu.
Visiblement épuisée, Ulrika s’assit sur la terre froide et le regarda
frotter deux silex et faire naître une flamme d’un tas de feuilles
sèches. Il avait ramassé des pierres et les avait disposées en cercle
pour faire un feu au milieu ; à présent, il y ajoutait des brindilles et
des morceaux de bois.
—Merci, murmura Ulrika.
—De quoi ?
Il se concentra sur les branchettes. Cette fille occupait ses pensées
au point qu’il en était mal à l’aise. Il savait que ce n’était pas
seulement parce qu’elle était à côté de lui. Il soupçonnait que, même
si des milliers de milles les séparaient, il ne pourrait pas la chasser de
son esprit. En dehors de sa beauté, de sa grâce et de sa féminité, il y
avait en elle une force étonnante - il s’en était rendu compte quand
elle s’était jetée sur les Barbares avec son poignard, puis avait
maîtrisé ses émotions alors qu’ils cherchaient une cachette sûre. Il le
constatait maintenant, à la manière dont elle le regardait, de ses yeux
bleus fascinants.
—De m’avoir sauvé la vie.
—Tant que vous voyagez dans ma caravane, vous êtes sous ma
protection. Il est de mon devoir de faire en sorte que vous arriviez
saine et sauve à destination. Quand nous avons constaté que vous
n’étiez plus là, j’ai rassemblé un groupe d’hommes pour aller à votre
recherche. J’étais furieux, ajouta-t-il sans la regarder. Il a fallu que je
laisse la caravane partir devant.
Ulrika frissonnait. Elle s’enveloppa de ses bras. Sebastianus retira
sa cape et vint la draper étroitement autour de ses épaules. A la lueur
du feu, Ulrika remarqua le fermoir en étain, à motif gaulois, très
beau.
—Cette épingle m’a été offerte par une veuve à Lugdunum,
expliqua Sebastianus. Un habitant de son quartier lui faisait des
avances déplacées et elle n’avait pas de parent mâle pour la protéger.
J’ai rendu une visite à cet homme. Afin qu’il ne l’importune plus.
Ulrika se souvint des paroles prononcées par Timonidès à côté de
Massilia, un soir que Sebastianus était allé en ville, chargé de
présents.
« Mon maître a des amis dans tout l’empire. Il prend soin de ceux
qui ont besoin d’aide. Il lui suffit de faire savoir que tel homme ou
telle femme est sous la protection de Sebastianus Gallus le marchand
pour que cette personne soit en sécurité. »
Ulrika avait demandé ce que les gens lui donnaient en retour et
Timonidès avait répondu : « Leur amitié. »
Comme Ulrika effleurait le métal ciselé, elle eut une brève vision de
la veuve qui lui avait fait ce cadeau - une jolie femme laissée seule par
un mari qui buvait trop - et Ulrika sut que l’astrologue grec avait dit
la vérité : il n’y avait rien eu de plus que de l’amitié entre Sebastianus
et la veuve.
—Comment m’avez-vous trouvée ?
Sebastianus remua les flammes avec un morceau de bois vert.
—J’ai été séparé de mes hommes et j’ai rencontré une vieille
femme qui m’a dit qu’une jeune Romaine était passée par là
récemment, une fille voyageant seule. Elle m’a indiqué le ruisseau.
Pourquoi avez-vous quitté la caravane ? Pourquoi ne pas avoir
attendu que nous arrivions à Colonia ?
— Je voulais avertir le peuple de mon père.
— L’avertir de quoi ?
— Gaius Vatinius avait un plan qui devait garantir sa victoire.
Elle lui parla du dîner à la villa de Paulina, de la stratégie secrète
dont Vatinius s’était vanté.
— Mais je suis arrivée trop tard.
Sebastianus l’écouta avec fascination tout en alimentant le feu en
silence. Elle était pâle malgré la chaleur diffusée par les flammes.
Elle tremblait, non pas de froid, mais sous l’effet des chocs qu’elle
avait subis. Elle avait vu un champ de bataille jonché de cadavres. Et
elle avait appris la mort de son père, alors même qu’elle parvenait au
bout du long chemin qui aurait dû lui permettre de le rencontrer
pour la première fois.
—Vous êtes très courageuse.
— Je suis très imprudente. J’aurais pu me faire tuer. J’aurais
pu vous faire tuer. Je suis désolée.
—Vous nous avez conduits ici, dans cette grotte où nous sommes
en sécurité. Vous saviez que ces hommes ne viendraient pas.
Comment le saviez-vous ?
Elle le regarda sans rien dire et baissa les yeux.
—J’ai des provisions, reprit-il en attrapant son sac. Vous devez
avoir faim.
Elle ne répondit pas. Elle lui tournait le dos, le regard rivé aux
ténèbres au fond de la grotte.
—Qu’y a-t-il ?
—J’ai cru...
Elle s’interrompit, se retourna et secoua la tête.
Sebastianus sortit une miche de gros pain et du fromage, en coupa
des morceaux à l’aide de son couteau et les tendit à Ulrika. Elle les
grignota délicatement, en regardant les flammes. Sebastianus
remarqua que ses yeux se portaient souvent vers l’entrée de la grotte,
et la forêt noire et menaçante au-delà. Il savait qu’elle ne redoutait
pas le retour des guerriers. Il y avait une expression hantée dans ses
grands yeux bleus, comme si elle voyait des images que lui ne pouvait
voir.
Elle est sur le champ de bataille, songea-t-il, elle pense à son père...
—Qu’allez-vous faire à présent ? demanda-t-il. Rester et chercher
des survivants de votre famille ?
— Je ne sais pas. En quittant Rome, j’étais si certaine de trouver
des réponses ici. A présent, je suis plus perplexe que jamais.
Elle réfléchit un instant, les larmes aux yeux. Tu dois retourner à
ton point de départ.
— J’ignore s’il y a quoi que ce soit, ou qui que ce soit en Rhénanie
pour moi. Mais si je retourne à Rome, on voudra que je me marie.
Elle mordit dans le pain.
— Vous êtes marié, Sebastianus Gallus ?
Il secoua la tête.
— Je ne suis pas assez longtemps au même endroit pour être un
bon mari ou un bon père. Je possède une villa à Rome, mais j’y suis
rarement. Parfois, mes voyages me retiennent à l’étranger des années
durant. Quelle femme voudrait un mari pareil ?
Il se tut alors, captivé par la paire d’yeux bleus et francs qui le
fixait. Il contempla Ulrika par-dessus les flammes dorées du feu,
tandis que des désirs inconnus s’éveillaient en lui.
Il rompit le charme en détachant son regard du sien et s’éclaircit la
gorge.
— Cette grotte me rappelle un souvenir d’enfance en Galice, quand
j’avais treize ans. Un certain Malachi possédait le plus grand vignoble
de la région. Il était gros et riche et mon frère Lucius et moi avions
entendu notre père dire que Malachi était cruel envers ses esclaves et
ses animaux. Cela nous déplaisait. Lucius et moi nous faufilions dans
ses vignes et mangions du raisin jusqu’à ce qu’il nous chasse avec un
fouet. Une nuit, nous avons volé des grappes de raisin que nous
avons emportées en ville et vendues. Malachi s’en est plaint à notre
père, qui nous a donné une correction mémorable. Il fallait que nous
prenions notre revanche. Notre plan comportait une grotte qui
ressemblait beaucoup à celle-ci.
Ulrika l’écoutait sans le quitter des yeux.
— Lucius et moi avons creusé une fosse juste devant l’ouverture de
la grotte et l’avons remplie de purin. Et puis nous sommes passés
devant chez Malachi en parlant très fort du trésor que nous avions
trouvé dans la grotte, pour qu’il nous entende. Comme il était cupide,
du moins le pensions-nous, il ne pourrait pas résister à l’envie de
nous suivre. Nous avons fait des va-et-vient, des sacs à la main,
sachant que Malachi nous observait.
Sebastianus rit doucement.
— Nous croyions être si malins ! Nous ne nous doutions pas que
Malachi nous avait percés à jour, évidemment. Pendant que nous
surveillions l’entrée, il est arrivé en catimini derrière nous. Il a
poussé un grand cri. Nous avons sursauté, hurlé et filé droit vers la
grotte et la fosse à purin. Ma mère nous a frictionnés une semaine
durant pour ôter l’odeur. Et mon père nous a donné une autre
correction. Lucius et moi n’avons pas ri sur le moment, mais plus
tard, si.
Il secoua la tête.
— Je faisais toujours des bêtises et Lucius, étant plus jeune, me
suivait. Les voisins nous appelaient « ces diables de Gallus ». Mon
père passait son temps à s’excuser de nos tours de polisson, mais il
s’en amusait en secret. Il souriait quand il croyait que nous ne
regardions pas.
— Parlez-moi de votre famille, pria Ulrika, qui se sentait
réconfortée par le son de sa voix.
—Nous sommes commerçants depuis des générations. C’est dans
notre sang. Mes ancêtres sillonnaient l’Ibérie en tous sens, apportant
des marchandises aux nombreuses tribus qui y vivent depuis des
millénaires. Quand les Romains ont franchi les Pyrénées pour entrer
dans notre pays, il y a deux siècles de cela, ma famille ne s’est pas
battue contre eux, contrairement à d’autres. Au contraire, elle a vu là
une occasion d’étendre son commerce.
Mes aïeux ont conclu des contrats avec les Romains envahisseurs
et ont commencé à négocier dans des contrées lointaines, suivant les
nouvelles routes construites par les légionnaires. Lorsque Jules César
a achevé la conquête de l’Ibérie, il y a soixante-dix ans environ, ma
famille a adopté un nom et des coutumes romaines, appris à parler le
latin et noué des amitiés avec des Romains. On nous a proposé de
devenir des citoyens romains et nous avons accepté sans hésiter. Le
pays de mes ancêtres, la Galice, se trouve à l’extrémité nord-est de
l’Hispanie. J’y possède des terres et une villa.
Mes trois sœurs vivent là-bas, avec leur mari et leurs enfants. Je ne
les ai pas vues depuis cinq ans, mais je leur écris régulièrement et
j’envoie de l’argent, bien qu’elles soient prospères. Mon pays et ma
famille me manquent beaucoup.
— Je n’ai que ma mère, murmura Ulrika, imaginant une villa
pleine d’enfants en Galice. Nous n’avons jamais eu de foyer, nous
allions toujours d’une ville à l’autre. Nous sommes arrivées à Rome il
y a sept ans, mais je ne m’y suis jamais sentie chez moi. Je ne sais pas
où est ma place. J’avais pensé qu’ici, peut-être...
Elle soupira.
— Ce doit être si réconfortant d’avoir une demeure ancestrale, de
savoir qu’on y a encore des parents, et que l’on peut y retourner un
jour.
—Un jour... répéta Sebastianus, fixant le feu.
Là était le problème. Sebastianus Gallus voulait suivre deux routes
à la fois : il voulait rester célibataire, libre d’explorer le monde,
d’ouvrir de nouvelles voies commerciales. Cependant, il brûlait aussi
du désir de rentrer dans son pays, de s’installer, de se marier et de
fonder une famille. C’était donc le cœur partagé que, pour l’instant, il
suivait les routes exotiques du commerce.
—Mon prochain voyage, si les dieux le veulent, dit-il, sera en
Chine. Il faudrait pour cela que l’empereur Claude m’accorde
le diplôme impérial.
Et qu’il parvienne à trouver un moyen de se distinguer de Badru,
Gaspar, Adon et Sahir.
Sebastianus avait décidé au départ d’aller voir Gaius Vatinius,
certain que la précieuse information qu’il s’apprêtait à lui révéler lui
vaudrait d’obtenir le diplôme. Puis il s’était ravisé : les insurgés
étaient très probablement les parents de cette jeune fille. Il ne
pouvait la trahir. Elle lui avait fait confiance, s’était placée sous sa
protection, et il s’enorgueillissait d’être un homme honorable. Il avait
donc rebroussé chemin.
— Ne pouvez-vous pas y aller sans ? Les marchands ne circulent-ils
pas déjà sur cette route ?
— Aucun marchand de Rome n’est jamais allé jusqu’en Chine. La
route est longue et regorge de dangers. Les caravanes sont
constamment attaquées par des brigands et des tribus dans les
montagnes. Un diplôme de la cour impériale de Rome garantit un
certain degré de sécurité, jusqu’en Perse tout au moins. Au-delà, on
ne sait presque rien de ce lointain pays mystérieux.
Hou ! hou !
Ulrika se tourna vers l’entrée, les yeux écarquillés.
Sebastianus remua le feu.
—Ce n’est qu’une chouette, dit-il calmement.
Ou un signal secret, songea-t-il à part lui, imaginant que les
Barbares profitaient du couvert de la nuit pour lancer un assaut sur
la grotte. Il garda son épée à portée de main.
Ulrika pivota pour scruter les ombres au fond de la grotte.
—Qu’y a-t-il ?
—J’ai cru entendre...
—Il n’y a rien, affirma-t-il, conscient de la forêt dans son dos, avec
ses myriades de sons et de murmures.
Ulrika se leva lentement, le corps rigide alors qu’elle se penchait
vers les ténèbres.
Sebastianus tendit la main et lui effleura le bras pour la rassurer.
Elle fit volte-face avec un petit cri.
—Ce n’est que moi.
Les yeux d’Ulrika se portèrent sur le coquillage ondulant accroché
autour de son cou.
Que signifie-t-il ? demanda-t-elle en se rasseyant.
Sebastianus baissa les yeux sur l’objet accroché à un cordon en
cuir.
—Près de ma ville natale se trouve un très vieil autel. Depuis
l’arrivée des Romains, quelqu’un a gravé le mot «Jupiter» dans la
pierre, mais je crois qu’à l’origine il était dédié à une déesse, car il est
décoré de centaines de coquillages comme celui-ci, qui sont, comme
chacun sait, le symbole sacré de la déesse Ishtar. Pendant de
nombreuses années, des pèlerins sont venus, chacun ajoutant son
coquillage.
Sebastianus était fier de penser que c’était certainement l’une de
ses lointaines ancêtres, Gaia, qui avait construit l’autel. Le coquillage
accroché autour de son cou était très ancien, était peut-être même un
des premiers à avoir été posés là, de sorte qu’il détenait un grand
pouvoir.
—Malheureusement, reprit-il, les routes qui conduisent à cet
endroit isolé ont attiré des brigands qui attaquaient les pèlerins sans
défense. Les visites sont rares désormais. Je crains que l’autel ne
finisse par être oublié.
—Il est très important pour vous ?
Il réfléchit à cette question, pesant sa réponse.
—Une nuit, il y a une dizaine d’années, je priais là et...
Il hésita.
Lucius, songea-t-elle, son regard dans le sien.
Les flammes crépitaient. Le noir de la forêt était un rappel
constant des dangers qui rôdaient au-delà. Derrière elle, Ulrika
sentait les entrailles obscures de la grotte, vides et affamées. Le feu
soulignait les reflets bronze dans les cheveux courts de Sebastianus.
—Il y a dix ans, répéta-t-il, ses yeux verts songeurs alors qu’il
revivait ses souvenirs, je devais accompagner un chargement de vin à
Chypre avec une flotte de nos navires marchands. Mon frère devait
guider une caravane jusqu’en Hispanie. Mais il savait que je rêvais
d’aller en Chine, que j’avais trouvé des cartes récentes de l’Orient,
que j’avais besoin de les étudier, de planifier ma route, de rencontrer
des marchands qui revenaient de royaumes lointains. Il m’a proposé
de prendre ma place.
Notre père n’approuverait pas, mais il était à Rome et n’en saurait
rien. Lucius a donc accompagné les navires à Chypre. Il a péri lors
d’une tempête en mer.
Il effleura le bracelet en or à son poignet.
—Une nuit que je priais devant l’autel, une pluie d’étoiles est
tombée du ciel. Les débris jonchaient la campagne, des fragments de
glace et de roche pas plus gros que des grains de sable. J’ai suivi l’une
de ces étoiles dans sa chute jusqu’au sol et j’ai couru vers les collines
pour la retrouver.
Il toucha la petite pierre grise sur son bracelet en or.
—La pierre était brûlante au début, mais elle a refroidi et je l’ai
conservée comme un trophée, un morceau d’étoile.
Son visage s’assombrit.
—Et puis la lettre est venue, m’informant de la mort de Lucius, et
quand j’ai lu la date exacte - le dixième jour du mois nommé d’après
Jules César - j’ai réalisé que c’était le jour où j’avais trouvé l’étoile et
que c’était un signe de mon frère. Mais j’ai compris aussi que je
l’avais envoyé à une mort qui aurait dû être la mienne, et j’ai fait le
vœu, ce jour-là, sur le coquillage sacré, de ne jamais retirer ce
bracelet, en souvenir de lui.
—Je suis désolée, murmura Ulrika. C’est très triste.
Elle se redressa brusquement.
—Vous avez entendu ?
—Entendu quoi ?
Ulrika tendit l’oreille. Au-dehors, l’obscurité était totale. Aucun
clair de lune ne venait atténuer les ténèbres. Elle se tourna vers le
fond de la grotte, tout aussi sombre.
—Nous ne sommes pas seuls, chuchota-t-elle. Il y a quelqu’un ici.
Sebastianus secoua la tête.
—C’est impossible. Il n’y a pas d’autre entrée.
—Il y a quelqu’un là-bas. J’en suis sûre.
Sebastianus enroula une branche de vigne séchée autour d’un
bâton pour en faire une torche, puis se leva et s’avança vers l’arrière
de la grotte, Ulrika sur ses talons. Ils ne virent que des parois
crayeuses, un sol en terre battue, un plafond si bas qu’ils devaient
marcher penchés. Au fond, ils ne trouvèrent pas de sortie. Il était
impossible qu’un intrus se soit introduit à l’intérieur.
—Vous voyez ? Il n’y a personne.
—Regardez ! murmura Ulrika, pointant du doigt.
Il suivit son regard, leva la torche, et soudain la roche prit vie. Elle
était couverte de peintures de couleurs vives, et à mesure que
Sebastianus examinait les dessins rouge, jaune et ocre, il reconnut
des bisons, des cerfs, des loups. Il y avait aussi de petites silhouettes
d’hommes armés de lances, poursuivant les animaux, les chassant.
Jamais il n’avait rien vu de pareil.
—Quelqu’un est enterré là, murmura Ulrika. Un saint homme... d’il
y a longtemps.
Sebastianus se tourna vers elle. Son visage baignait dans des
ombres étranges. Ses yeux écarquillés fouillaient l’obscurité, comme
s’ils cherchaient le saint, s’attendaient à le trouver là, prêt à accueillir
les deux intrus qu’ils étaient.
—C’est pourquoi nous sommes en sécurité ici, ajouta-t-elle à voix
basse. Les Barbares n’entrent pas dans cette grotte. C’est un lieu
sacré, ils n’ont pas le droit.
—Comment le saviez-vous ?
—Je crois...
Elle se tut, puis reprit.
—Vous vous souvenez de la vieille femme qui vous a dit dans quelle
direction j’étais partie ? Elle m’a abritée dans sa hutte pendant
quelques heures et elle m’a dit que je possédais un don.
—Quel genre de don ?
—J’ai des visions, des rêves. Je pensais que c’était une maladie,
mais la vieille femme m’a dit que c’était un pouvoir donné par les
dieux ; je dois m’en servir pour aider les autres.
Sebastianus hocha la tête.
—Ma mère croyait en de tels pouvoirs. Elle appelait cela « l’œil
invisible ».
Il contempla les cheveux à demi défaits d’Ulrika, les taches qui
maculaient ses joues et son menton, la robe déchirée qui trahissait sa
déception et son chagrin. Et il fut soudain submergé par l’envie de la
prendre dans ses bras, de la garder en sécurité, de lui faire l’amour.
—Il est tard, observa-t-il. Vous devez dormir.
Il la raccompagna vers le feu rassurant, l’un et l’autre s’efforçant
d’ignorer la forêt toute proche, ce royaume étrange de fantômes, de
chouettes et de Barbares à l’affût.
Ulrika lui rendit sa cape, affirmant que la sienne serait suffisante à
présent que le feu avait réchauffé la grotte, puis s’étendit à côté des
flammes ambrées.
Des images troublantes ne tardèrent pas à envahir son esprit
ensommeillé. La vallée jonchée des victimes de la traîtrise romaine.
Son père, terrassé par une épée impériale. S’était-il défendu jusqu’au
bout ? Avait-il fallu dix soldats pour mettre enfin le grand Wulf à
genoux ? Dans son rêve, Ulrika pleura jusqu’à en avoir le cœur brisé.
Soudain, elle se rendit compte qu’elle ne dormait plus à côté du
feu, mais qu’elle s’était déplacée jusqu’au fond de la grotte, et qu’elle
était seule sous le plafond voûté.
L’instant d’après, elle se redressa. Un vieil homme se penchait sur
elle, vêtu d’une fourrure d’ours et armé d’une lance. Il avait de longs
cheveux et une barbe blanche.
—Je suis le chaman de ta tribu, le clan du loup, dit-il. C’est moi qui
ai peint ces fresques il y a une éternité. Elles racontent l’histoire de
notre peuple. De ton peuple. Tu as oublié qui tu es, le nom de tes
ancêtres, ton but et le chemin que tu dois suivre. Toi, Ulrika des
Cherusci, tu n’es pas destinée à rester assise devant un métier à
tisser, à reposer sur des divans en soie pendant que tes esclaves te
servent. Un sang ancien coule dans tes veines. Sens-le. Tu sais dans
tes os, dans tes nerfs, qui tu es. Tu sais aussi que les dieux t’ont
distinguée en te confiant un but spécial.
On t’a donné un grand don, que tu dois mettre au service de
l’humanité. Mais d’abord tu dois retourner à ton point de départ.
—Mon point de départ... murmura Ulrika. Je ne sais pas où il se
trouve.
—Ta mère t’a raconté cette histoire il y a longtemps. Tu ne l’as pas
oubliée. Le nom de ce lieu repose au plus profond de ton âme.
Réfléchis, Ulrika !
Elle tenta de se concentrer. Oui, sa mère lui avait relaté son voyage
à travers la Perse avec Wulf. Mais elle avait mentionné tant de
noms...
—Va profondément là où tu t’aventures rarement, Ulrika, dans
cette partie de ton âme qui est endormie, où reposent tes précieux
souvenirs. Ta mère et ton père se sont arrêtés pour se reposer dans
un lieu appelé...
—Je m’en souviens, s’écria Ulrika, émerveillée. Ils se sont reposés
près des bassins cristallins de Shalamandar.
—Et c’est là que tu dois aller...
Le vieil homme était voûté et ridé, les os à fleur de peau, puis, sous
les yeux ébahis d’Ulrika, ses membres s’étoffèrent, des muscles se
dessinèrent sous la peau ratatinée, sa silhouette se redressa.
Ses cheveux blancs prirent une teinte bronze, son menton frêle se
durcit, se couvrit d’une barbe rasée de près.
Sebastianus !
Il ne portait qu’un pagne. Elle regarda la plaie qu’elle avait
nettoyée et bandée sur le haut de son bras, la blessure qu’il avait
reçue en volant à son secours. Son corps luisait de sueur.
Quel lien avait-il avec cette grotte, avec le chaman qui l’habitait ?
Sebastianus emplissait de sa virilité la chambre de pierre. Jamais
Ulrika n’avait connu d’homme si fort, si mâle. Une fièvre la gagna.
Elle se leva pour lui faire face.
Il parla avec la voix du vieux chaman.
—Tu ne dois pas tourner le dos à l’appel des dieux. Tu es
courageuse, Ulrika. Tu accompliras ton destin.
— Mais je ne sais pas comment trouver les bassins cristallins de
Shalamandar. Et la route est longue et dangereuse.
—Qui a dit que ce serait facile ?
Sebastianus leva la main et dénoua son chignon. Elle s’embrasa à
son contact. Jamais elle n’avait connu un tel désir. Pourtant, elle
éprouvait autre chose aussi, une force inconnue, comme si elle
émergeait d’un profond et lointain sommeil.
Il la prit dans ses bras et pressa ses lèvres contre les siennes. Ulrika
noua les bras autour de son cou. Elle s’accrocha à lui et lui rendit son
baiser, savourant la fermeté de son corps, sa force et sa virilité.
Et puis il commença à s’estomper, laissant ses bras vides et froids.
Ne me quitte pas...
Assis de l’autre côté du feu, Sebastianus regardait Ulrika dormir.
Son sommeil était agité, ses paupières frémissaient, et elle gémissait
doucement. De quoi rêvait-elle ? Elle ressemblait à une fée, une
créature magique venue d’ailleurs. Il n’avait pas été surpris par l’aveu
qu’elle possédait un don. Mais où était la place d’un être aussi
exceptionnel en ce monde ?
Quand elle se mit à frissonner, il prit sa cape et s’étendit à côté
d’elle, la recouvrant du tissu bleu et la serrant contre lui. Elle mit les
bras autour de son cou, et il lutta contre le désir. Ulrika était
endormie, vulnérable, et il était son protecteur. Jamais il ne trahirait
sa confiance.
Il lui caressa les cheveux, murmura des paroles de réconfort, et au
bout d’un moment elle s’apaisa et les frissons cessèrent. Comme il
contemplait ses paupières closes, les longs cils reposant sur sa chair
blanche, il songea au cadeau merveilleux qu’elle lui avait fait sans le
savoir - une denrée inestimable qu’il présenterait à Claude lors de
son retour à Rome et qui lui garantirait l’obtention du diplôme pour
la Chine.
La tête pleine de ces pensées excitantes, Sebastianus s’endormit,
tenant dans ses bras la jeune fille au pouvoir magique, la protégeant
de sa chaleur et de sa force.
Ulrika ouvrit les yeux. Elle sentit le picotement de la barbe sur son
front, des bras puissants autour d’elle, inspira l’odeur masculine et
retint un cri.
Elle avait grandi dans la compagnie des femmes. Elle n’avait ni
frère, ni oncle, ni cousin. Partout où sa mère et elle avaient habité,
ç’avait été dans une maison de femmes. Elle n’avait jamais connu le
contact d’un homme, ni la chaleur ou la force qui pouvaient en
émaner. Elle retint son souffle, bouleversée par celui qui la tenait
dans ses bras. Puis elle posa le visage contre son torse, écouta avec
ravissement le battement régulier de son cœur.
Elle se remémora son rêve. Que signifiait-il ? Quel rapport y avait-
il entre ce Galicien et le chaman d’un autre millénaire ?
Dévorée de questions, Ulrika commença à soupçonner qu’elle
n’était pas venue en Rhénanie de son propre gré, mais qu’elle y avait
été amenée.
J'ai été conduite ici pour découvrir la vraie nature de ce que je
considérais comme une maladie. Je ne peux pas tourner le dos à ma
vocation. Mère me dira où trouver les bassins cristallins de Shala-
mandar, et de là, je suivrai mon véritable chemin.
Ulrika posa les doigts sur le bras de Sebastianus. Cet homme lui
apportait un sentiment de sécurité qu’elle n’avait jamais éprouvé
auparavant. Cette pensée l’apaisa, et au bout d’un moment elle
sombra de nouveau dans un sommeil paisible.
Un bruit de voix la réveilla. De vifs rayons de soleil illuminaient la
grotte. Elle était seule à côté du feu.
Elle se leva, ajusta sa robe, sa palla et ses cheveux, puis gagna
l’entrée de leur refuge. Debout parmi les arbres et l’herbe verte qui
scintillait comme de l’or au soleil, Sebastianus parlait à mi-voix avec
Timonidès, Nestor, et un groupe d’esclaves et de soldats.
Quand il se tourna vers elle, Ulrika sourit. Elle savait désormais où
était son devoir. Elle ne tournerait pas le dos à ce don des dieux, elle
cesserait de le considérer comme une maladie.
Elle était habitée par une détermination nouvelle, résolue à
chercher le sens de ses visions et, ce faisant, à découvrir le but de sa
propre existence, et, enfin, sa place en ce monde.
LIVRE III
L’Italie
Chapitre 11
Alors qu’il traversait le marché animé derrière la jeune fille aux
cheveux de soleil, Nestor huma tout à coup l’odeur appétissante du
mouton rôti.
Il tourna sa grosse tête de-ci de-là, et à la vue du beau gigot doré
qui tournait sur la broche, il s’avança vers l’étal, devinant que la
viande serait rose en son milieu, le gras légèrement jaune et prêt à
fondre sur la langue, la peau croquante et facile à retirer.
Il l’emporterait à la maison, à son père.
Le cuisinier, un Arménien bien en chair, au gros nez et aux
cheveux bouclés qui tombaient en cascade sur ses épaules, toisa
Nestor d’un air soupçonneux.
—Qu’est-ce que tu veux ?
Nestor sourit et fit mine de s’emparer du gigot.
—Hé !
L’Arménien se mit à crier, attirant l’attention de sa femme et de ses
fils occupés avec des clients. Il s’apprêtait à frapper Nestor avec un
bâton quand une voix douce intervint.
—Non, Nestor, tu ne peux pas prendre cela.
Ce dernier sentit une main se poser sur son bras, l’éloigner de
l’étal.
C’était Reeka, la fille aux cheveux de soleil. Elle était gentille avec
lui. Certaines gens le traitaient de tous les noms et lui disaient qu’il
n’aurait jamais dû naître. D’autres lui donnaient même des coups de
bâton. Reeka, en revanche, était toujours douce et souriante.
Il se tourna et lui emboîta le pas, le gigot de mouton oublié.
Après quelques mots d’excuse à l’Arménien, Ulrika reprit le
chemin de leur destination, le temple de Minerve. Elle avait
volontiers accepté de s’occuper de Nestor pendant que Timonidès
fréquentait les bains publics.
Il fallait surveiller Nestor, car il n’avait aucune compréhension des
usages en vigueur au marché, qu’il s’agisse d’achat ou de troc. Il
croyait pouvoir se servir à son gré. De plus, il faisait parfois peur aux
badauds. Ulrika savait que le jeune homme n’aurait pas fait de mal à
une mouche, mais il était gauche et imposant, et sa démarche
pataude lui donnait un air agressif.
Enfin, en dépit des efforts d’éducation de Timonidès, Nestor avait
tendance à baver sur ses vêtements et à s’essuyer les mains sur sa
tunique, ce qui ajoutait à son aspect effrayant.
Cependant, la raison essentielle qui poussait les gens à fuir Nestor
était son visage rond, ses petits yeux bridés et son perpétuel sourire.
Ces traits les mettaient mal à l’aise ; ils leur rappelaient que la nature
était perverse et que c’était seulement par la grâce des dieux qu’ils
étaient normaux et leurs enfants aussi.
Nestor était facile à vivre, ne discutait ni ne désobéissait jamais.
Toujours agréable, il semblait ne connaître que deux émotions : le
bonheur et la tristesse, et la première était beaucoup plus fréquente
que la seconde.
Il possédait un don étonnant qui ne cessait de stupéfier Ulrika. Il
lui suffisait de goûter une sauce inconnue, une soupe inhabituelle, et
il pouvait regagner le camp et recréer le plat à la perfection, jusqu’au
dernier grain de sel.
—Nous y sommes, annonça-t-elle à ses compagnons - deux
femmes et un garde du corps.
Après avoir quitté Fort Bonna, la caravane avait continué son
chemin jusqu’à Colonia, où Sebastianus avait négocié avec les
marchands locaux, échangeant des marchandises en provenance
d’Égypte et d’Ibérie contre des produits germains appréciés à Rome -
hydromel, bijoux d’ambre et d’argent, peaux et fourrures. Les
voyageurs venus avec la caravane avaient pris congé, tandis que
d’autres achetaient des places pour le retour vers le sud.
Sebastianus avait écourté leur séjour ; Ulrika et lui avaient hâte de
regagner Rome. A présent, la caravane faisait halte à la sortie de Pise,
à cent soixante milles de leur destination. Pendant que l’on chargeait
et déchargeait des marchandises, et que de nouveaux voyageurs se
joignaient au convoi, Ulrika avait saisi l’occasion de se rendre dans
un temple réputé pour abriter une puissante déesse.
Là, dans ce lieu dédié au culte de Minerve, Ulrika espérait être
guidée. La vieille femme en Rhénanie lui avait dit qu’elle devait
apprendre la discipline. Mais comment y parviendrait-elle sans aide
?
La perspective de découvrir son véritable destin emplissait Ulrika
d’excitation. Malheureusement, cela signifiait aussi que Sebastianus
et elle allaient devoir se séparer.
A mesure qu’ils approchaient de Rome, il passait de plus en plus de
temps à consulter des cartes. Il était d’heure en heure plus impatient
d’entamer son voyage vers cet Orient lointain et mystérieux. En
outre, il avait appris que deux de ses concurrents pour le diplôme
étaient désormais en avance sur lui !
Adon le Phénicien n’était qu’à une courte traversée maritime de
Rome et rapportait à l’empereur un animal rare appelé « griffon »,
tandis que Gaspar le Perse revenait des montagnes de Zagros avec
des jumelles, des sœurs jointes à la hanche depuis la naissance, qui,
disait-on, pouvaient satisfaire plusieurs hommes à la fois. Ces
cadeaux ne manqueraient pas de plaire à Claude.
Néanmoins, Sebastianus avait assuré à Ulrika qu’il était confiant :
sa propre offrande tenterait l’empereur encore davantage.
En pensant à Sebastianus, Ulrika sentit son cœur se tourner vers
lui comme une fleur vers le soleil. Elle était en train de tomber
amoureuse de cet homme séduisant qui avait surgi de la forêt tel un
héros de légende pour terrasser un à un ses sauvages assaillants.
Cette image gravée dans son esprit était aussi nette qu’à l’instant
où elle l’avait vu lutter contre ses ennemis, son épée sifflant dans les
airs.
Cependant, elle savait qu’un tel amour était un luxe qui ne pourrait
jamais lui appartenir. Sebastianus s’apprêtait à partir au bout du
monde, et elle devait suivre sa propre voie.
Elle gravit les marches du temple avec ses compagnons, songeant
aux nombreux sanctuaires et lieux sacrés qu’elle avait visités depuis
son départ de Colonia, pour y faire brûler de l’encens, y offrir des
sacrifices et prier chaque divinité de l’éclairer. Si le don qu’elle
possédait lui venait des dieux, songeait-elle, c’était à eux de guider
ses pas.
Elle donna une pièce en cuivre au marchand de colombes, qui lui
remit en échange un petit oiseau blanc qu’il affirma dépourvu du
moindre défaut. Comme elle acceptait la cage qu’il lui tendait, elle vit
un jeune homme debout à côté de lui - qui n’était pas là une seconde
plus tôt. Elle attendit, écouta, mais la vision s’effaça.
Elle en éprouva un sentiment de frustration. Elle avait connu
plusieurs événements semblables ces derniers temps, mais tous
semblaient avoir lieu au hasard, et n’avaient pas de sens. Peut-être
Minerve la compatissante allait-elle lui montrer la voie ?
Ils pénétrèrent dans la salle obscure - un sanctuaire circulaire
bordé de colonnes blanches, au sol en marbre brillant, éclairé par des
lampes suspendues au plafond, au fond duquel se trouvait la déesse
elle-même, imposante, assise sur un trône. Les prêtres allumaient
des bâtons d’encens et psalmodiaient tandis que les citoyens
apportaient leurs offrandes de colombes et d’agneaux.
Ulrika marqua une pause, désireuse d’apaiser son esprit, d’ouvrir
son cœur au message qui allait lui être communiqué. Ses
compagnons l’imitèrent, parcourant du regard les magnifiques parois
en marbre, le dôme du plafond, songeant que la déesse de la poésie et
de la musique, de la guérison et de la couture - mais surtout de la
sagesse - devait avoir une puissante influence.
Un prêtre corpulent, vêtu d’une robe blanche et sentant les huiles
et l’encens, s’approcha.
—En quoi la déesse peut-elle vous aider, chers visiteurs?
Sa voix était douce et presque féminine, ses yeux empreints de
bonté.
—Je suis venue dans l’espoir d’être guidée, expliqua Ulrika en lui
remettant la cage.
Vous êtes venue au bon endroit, madame. Minerve est tout près de
vous, et entendra votre prière. Suivez-moi.
Comme il se retournait, un trousseau de clés tinta à sa ceinture, et
Ulrika se demanda si la prophétie de la voyante égyptienne allait se
réaliser.
Cependant, le prêtre ne lui offrit pas de clé et n’ouvrit pas de porte,
mais les conduisit à une alcôve silencieuse où se trouvait un autel
surmonté d’une mosaïque représentant Minerve. Ensuite, à la grande
surprise d’Ulrika, il ouvrit la cage et libéra la colombe. Elle s’était
attendue à ce qu’il la sacrifie, comme l’exigeaient la plupart des
dieux. Au lieu de quoi ils la regardèrent voleter et décrire des cercles,
puis quitter le temple et s’élever dans les airs, en direction du soleil.
Le prêtre sourit.
— C’est bon signe. Les colombes sont les messagères des dieux.
Minerve a entendu votre prière.
—Comment entendrai-je sa réponse ?
Le prêtre s’avança vers l’autel, où Ulrika remarqua une série de
rouleaux de parchemins alignés, fermés chacun par un ruban de
couleur différente.
—Choisissez.
Elle prit celui qui portait le ruban bleu.
Il le déroula et lut à voix haute, doucement :
—Vos poumons sont pressés. C’est comme s’ils participaient à une
course de chars.
Il roula le parchemin, remit le ruban, et le replaça sur l’autel.
—C’est tout ? s’écria Ulrika, surprise et déçue.
—La déesse a entendu votre prière et guidé votre main. Telle est sa
réponse.
—Mais que signifie-t-elle ?
—Les dieux s’adressent à nous dans leur langage. Parfois
l’interprétation nous échappe tout d’abord et ne vient qu’ensuite.
Il s’inclina légèrement.
—Que Minerve vous bénisse, dit-il avant de s’éloigner.
Ils descendirent les marches et retraversèrent la place du marché,
les compagnons d’Ulrika songeant au repas de midi qui approchait,
Ulrika réfléchissant au message sibyllin de la déesse, Nestor fixant du
regard un bol plein de petits objets ronds et brillants.
Ulrika ne remarqua pas le mendiant aveugle accroupi dans l’ombre
du temple, et ne vit pas davantage Nestor se baisser subitement et
attraper une poignée des pièces que les généreux citoyens avaient
jetées dans la sébile.
Tout arriva très vite : l’homme se releva d’un bond, poussant des
cris perçants.
—Tu oses voler un infirme ! Et un infirme aveugle, en plus !
Avant qu’elle ait eu le temps de réagir, le bâton de l’aveugle s’éleva
dans les airs et s’abattit avec un craquement sonore sur le crâne de
Nestor.
Celui-ci s’effondra et se mit à pleurer. La douleur était
insupportable. Pourquoi cet homme l’avait-il frappé ? Ulrika surgit à
côté de lui, arrêtant le bâton qui retombait déjà et le protégeant de
son agresseur.
—Il a l’esprit d’un enfant, ne le battez pas. Comment osez-vous
l’accuser de vol, vous qui volez vous-même les bons citoyens en
feignant d’être aveugle ?
Elle se mit à genoux et parla doucement à Nestor, touchant la
blessure d’où coulait à présent un filet de sang. La douleur disparut
sous les doigts tendres de Reeka. Le parfum de ses cheveux et de ses
vêtements pénétra dans les narines et le cerveau de Nestor comme
les arômes des plats. Il se sentit mieux. Ses larmes se tarirent et ses
craintes se dissipèrent alors qu’il écoutait sa voix affectueuse.
Il voulait qu’elle le prenne dans ses bras et qu’elle ne le lâche plus
jamais. Nestor, qui n’avait connu jusque-là que deux émotions dans
sa vie, en découvrait une troisième, qui s’épanouissait dans son cœur
tel un tournesol éclatant.
Nestor était amoureux.
Sebastianus discutait affaires avec un marchand de vin lorsqu’il vit
Ulrika et ses compagnons rentrer au campement. Nestor avait un
pansement à la tête et Ulrika elle-même paraissait désolée.
Il s’empressa d’aller à leur rencontre.
—Que s’est-il passé ?
Ulrika lui relata d’un trait l’histoire du faux infirme s’en prenant à
Nestor puis évoqua le mystérieux message de Minerve. Il contemplait
les reflets du soleil sur ses longs cheveux couleur miel, le bleu pâle de
sa robe qui soulignait celui, plus foncé, de ses grands yeux ; il voyait
sa poitrine qui s’abaissait et se soulevait au rythme de sa respiration
et savait qu’il lui aurait été facile de tomber amoureux d’elle. Il la
désirait. Mais il n’avait pas le droit de l’aimer. A Rome, ils se diraient
au revoir.
—Hé!
Des voix s’élevèrent dans la foule. Timonidès se hâtait vers eux,
l’air anxieux.
—Terribles nouvelles, maître ! cria l’astrologue.
—Que veux-tu dire ?
—C’est l’empereur Claude, lança-t-il hors d’haleine. Il est mort !
—Mort !
—Assassiné, d’après la rumeur. Maître, on dit que Lucius Domitius
Ahenobarbus a été proclamé son successeur et qu’il élimine
systématiquement tous ceux qui ont été proches de Claude. Vous ne
pouvez pas retourner à Rome, maître ! Vous êtes devenu un ennemi
de l’État !
Chapitre 12
A l’approche de Rome, les voyageurs devinrent silencieux,
d’humeur sombre, ne sachant à quoi s’attendre.
A en croire les rumeurs, la capitale était en proie au chaos et à la
violence. La campagne en revanche était paisible, apparemment peu
affectée par les nouvelles. Les somptueuses villas nichées dans les
collines verdoyantes, parmi les prés et les vignobles, étaient aussi
endormies, aussi sereines que depuis des siècles. Cependant,
contrairement à son habitude, Sebastianus n’avait pas quitté sa
caravane un seul instant, et n’avait pas davantage reçu d’invités. Il
était resté auprès de ses passagers et employés, sa présence rassurant
ceux qui voyageaient à ses côtés. Des horoscopes du midi et de
l’après-midi avaient été ajoutés à ceux du matin et du soir, et
Timonidès s’affairait avec ses cartes et instruments tandis qu’Ulrika
s’inquiétait pour sa mère et leurs amis - tous des alliés de l’empereur
assassiné.
Sebastianus menait la marche sur sa jument, suivi d’Ulrika, dans
un chariot couvert et réservé à elle seule. Rome avait beau être un
endroit dangereux pour eux deux à présent, il était hors de question
de ne pas s’y rendre. Ulrika voulait être chez elle dès que possible
afin de s’assurer que Sélène et leurs proches étaient en sécurité.
Quant à Sebastianus, il se faisait du souci pour sa villa et le personnel
qui l’occupait.
Cependant, la question qui le taraudait le plus était celle
du diplôme pour la Chine. Le nouvel empereur serait-il seulement
intéressé ?
En cours de route, Sebastianus avait pu glaner quelques
informations sur le successeur de Claude, un jeune homme de seize
ans nommé Domitius Ahenobarbus qui, disait-on, avait renoncé à ce
nom pour adopter celui, plus grandiose, de Néron Claude César
Augustus Germanicus. On racontait que le jeune Néron avait déclaré
qu’une ère nouvelle s’ouvrait à Rome et qu’il avait pour ambition de
développer la diplomatie et le commerce. C’était une lueur d’espoir
pour Sebastianus, à condition qu’il ne soit pas arrêté en raison de ses
vagues liens avec Claude (il n’avait rencontré le défunt qu’une seule
fois, brièvement). Il devait expliquer son projet à ce jeune homme
ambitieux, lui dire qu’il espérait établir des liens diplomatiques avec
les nations étrangères en cours de route, et par conséquent étendre
l’influence de l’Empire romain.
Encore fallait-il obtenir une entrevue auprès de l’empereur, qui
était sûrement entouré d’une armée de gardes, professeurs,
protecteurs, sans oublier sa puissante mère, Agrippine, la veuve de
Claude. Comment faire pour y parvenir ?
Cheminant à dos d’âne à côté de Sebastianus, Timonidès était lui
aussi en proie à l’inquiétude. Il songeait à la catastrophe apparue
dans les étoiles de son maître à Fort Bonna, laquelle continuait
d’assombrir ses horoscopes quotidiens. Le désastre inconnu les
attendait-il tout près de là, dans Rome envahie par le chaos ? Et lui,
Timonidès, l’astrologue autrefois honnête, l’avait-il provoqué en
falsifiant les horoscopes ? Et si le nouvel empereur faisait exécuter
Sebastianus ? Qu’adviendrait-il de lui et de Nestor ? Ils n’avaient pas
d’argent, Timonidès était âgé et Nestor simple d’esprit. Son sang se
glaçait alors qu’il s’imaginait à la rue, mendiant avec son fils.
Tout est ma faute ! se lamentait-il intérieurement, furieux contre
l’empereur Claude qui s’était laissé tuer, furieux contre lui-même
pour avoir trompé Sebastianus et l’avoir persuadé d’emmener Ulrika.
Par les dieux, criait le vieux cœur rouillé de Timonidès l’astrologue.
Je jure sur tout ce qui m’est sacré, sur l’âme de ma bien-aimée
Damaris, de ne plus jamais falsifier un horoscope ou blasphémer au
nom des étoiles ! Je vous en prie, laissez-nous survivre à ces heures
sombres, mon fils et moi, et je servirai les dieux dans le respect le
plus absolu ; plus un mensonge ne franchira mes lèvres !
Au vaste terminus, laissant la caravane en de bonnes mains,
Sebastianus, Ulrika, Timonidès et Nestor, accompagnés de quelques
gardes et esclaves, se joignirent aux foules qui essayaient d’entrer
dans la cité. Avec son laissez-passer de marchand, Sebastianus fut
autorisé à franchir la petite porte réservée aux piétons. Ses
compagnons furent dévisagés, interrogés, leurs sacs fouillés, mais on
les autorisa enfin à entrer, en leur ordonnant de se rendre droit à
leur résidence et nulle part ailleurs, car un couvre-feu strict était en
vigueur, conformément à la loi martiale.
A leur grande surprise, ils ne virent aucun signe de chaos ou de
rébellion dans la ville. Au contraire, tout semblait étrangement
calme. Une sonnerie de trompettes annonça le début du couvre-feu
alors qu’ils atteignaient le mont Esquilin et que les premières étoiles
apparaissaient dans le ciel. Ils gravirent la ruelle pavée, passant
devant des résidences silencieuses malgré la soirée clémente. Au
grand soulagement d’Ulrika, la demeure de tante Paulina était
illuminée par des torches et des lampes, et des voix et des rires
fusaient sous le ciel du crépuscule. Non loin se dressait la maison
qu’elle partageait avec sa mère. Elle était noire et silencieuse, mais
cela n’avait rien d’inhabituel, car Sélène passait fréquemment la
soirée chez sa meilleure amie. Durant cette période trouble, en
attendant que le nouvel empereur ait apaisé les craintes et assuré à la
population que la vie continuait comme avant, il était logique que sa
mère ait cherché refuge chez Paulina.
Ulrika remercia Sebastianus, affirmant que tout irait bien.
Il insista pour l’accompagner à l’intérieur, mais elle refusa, lui
rappelant qu’il devait se rendre à sa villa sans perdre de temps. Toi et
moi ne pouvons aller plus loin, lui murmura-t-elle dans son cœur,
gravant dans sa mémoire son visage séduisant, ses cheveux bronze à
la lueur des torches, sa silhouette élancée et puissante. Ils avaient
passé six mois l’un avec l’autre, partageant leurs repas, et ils avaient
dormi ensemble dans une grotte magique. Mais il devait se rendre en
Chine et, quant à elle, son destin la menait en d’autres lieux.
Sebastianus tendit les mains vers elle et s’approcha, plongeant son
regard dans le sien.
Il se pencha et effleura sa joue d’un baiser. Ulrika retint un cri. Son
cœur se serra ; elle voulait lui offrir ses lèvres. Au lieu de quoi, des
larmes jaillirent dans ses yeux et coulèrent sur ses joues. Sebastianus
les embrassa aussi - de petits baisers légers qui ressemblaient à des
papillons, lui brûlaient la peau et emplissaient son corps du désir de
le toucher.
—Que les dieux te protègent, Ulrika, murmura-t-il à son oreille, et
que les étoiles te guident vers le bonheur. Si tu as jamais besoin de
moi, tu n’as qu’à me le faire dire.
Après avoir dit adieu à Timonidès et à Nestor - qui pleura comme
un enfant -, elle les suivit du regard tandis qu’ils redescendaient
l’allée étroite, puis se dirigea vers la porte de la villa de sa tante. La
trouvant fermée, elle tira sur la corde, et un esclave répondit.
—Dites à dame Paulina qu’Ulrika est ici, s’il vous plaît.
Il plissa le nez.
—Qui est Paulina ?
Ulrika écarquilla les yeux.
—Votre maîtresse, évidemment.
Elle se rendit brusquement compte qu’elle ne connaissait pas cet
homme, et regarda par-dessus son épaule les gens qui riaient et
plaisantaient dans l’atrium. Tous les visages lui étaient inconnus.
—A qui appartient cette maison ?
—C’est celle du sénateur Publius à présent.
L’esclave lui claqua la porte au nez.
Ulrika resta devant, sous le choc. La villa avait-elle été confisquée ?
Où étaient tante Paulina et son personnel ? Ulrika leva les yeux vers
sa propre demeure, noire et désertée.
Où était sa mère ?
Elle courut à la villa et eut un second choc : un panneau était
accroché sur le portail, avertissant que la propriété avait été saisie
par le gouvernement impérial et qu’y entrer était un délit. Ulrika
arracha les scellés et se faufila à l’intérieur.
Le jardin était négligé, envahi par la poussière et les mauvaises
herbes. Les fontaines étaient asséchées, les bancs en marbre
recouverts de feuilles mortes. Ulrika traversa l’atrium et la salle de
réception, longea les couloirs vides et entra dans les chambres
silencieuses. A l’arrière, le quartier des esclaves et la buanderie
étaient plongés dans l’obscurité, abandonnés eux aussi.
Elle revint à l’atrium, examinant les lieux avec une consternation
croissante. Sa mère avait-elle été emmenée par les gardes impériaux
? Était-elle en prison, ou pire : avait-elle été exécutée ?
Elle se mit à la recherche d’une lampe et en trouva une, encore
pleine d’huile, ainsi qu’un silex. Elle l’alluma et la rapporta à
l’atrium, s’efforçant de réfléchir. Devait-elle rester là dans l’espoir
que sa mère reviendrait, ou risquait-elle d’être arrêtée par les soldats
? Elle avait arraché les scellés sur le portail, ce qui en soi était déjà un
crime. Elle était entrée par effraction, contre les ordres impériaux...
Un bruit traînant parvint à ses oreilles, et elle se leva d’un bond.
Stupéfaite, elle vit le vieil Erasmus, le chef des serviteurs, qui passait
le long du couloir, chargé de baluchons.
—Erasmus !
Il sursauta.
—Ah ! Est-ce un fantôme ? Ah ! Maîtresse ! s’écria-t-il en la
reconnaissant. Grâce aux dieux, vous êtes vivante. Mais vous ne
pouvez pas rester ici. On m’a donné l’ordre de préparer la maison
pour les nouveaux propriétaires, et maintenant je dois m’en aller
aussi.
—Où est ma mère ?
—Partie, dit-il tristement, d’une voix rauque. Tout le monde a
quitté Rome il y a des jours de cela. Ils n’étaient plus en sécurité ici.
—Mais où sont-ils allés ? demanda Ulrika, au désespoir.
Le vieil homme haussa ses épaules osseuses.
—Elle m’a laissé une lettre pour vous au cas où vous reviendriez.
Il fouilla dans une de ses poches secrètes et sortit un parchemin
entouré d’un ruban rouge. Comme il s’éloignait, il marqua une pause
et, replongeant la main dans sa robe, en tira un second document.
—En voici une autre. Au revoir. Soyez prudente, maîtresse, car les
temps sont dangereux pour les amis de Claude, puisse-t-il reposer en
paix.
Ulrika regarda les deux lettres, reconnaissant le sceau en cire sur
celle de sa mère, mais demeurant perplexe pour la deuxième. Qui
d’autre lui avait laissé un message ? Elle retourna le parchemin,
cherchant un sceau, et vit une tache d’eau qui avait séché sur le
papyrus. On eût dit que quelqu’un avait pleuré et qu’une larme était
tombée...
Elle se figea. C’était sa propre lettre, celle qu’elle avait écrite des
mois plus tôt !
—Attendez, Erasmus ! cria-t-elle, se hâtant derrière le vieillard.
Pourquoi m’avez-vous rendu ma lettre ?
Il avait disparu. La ruelle était déserte.
Ulrika regarda la missive de nouveau et, voyant qu’elle n’avait pas
été ouverte, comprit que le vieil homme l’avait oubliée dans sa poche.
Sa mère ne l’avait jamais reçue.
Ulrika s’assit, déroula le papyrus et lut fébrilement.
Ma chère fille, je t’écris à la hâte car nous devons fuir. J’ignore où
je vais. Je ne sais pas si mes ennemis politiques se retourneront
contre toi. Rome n’est plus sûre. J’espère que, par la grâce de la
déesse, nous nous retrouverons un jour. Je prie pour toi, qui es
venue à moi dans l’amour et au moment où j’en avais besoin, je prie
pour que tu trouves ce que tu cherches. Je suis si triste que tu aies
éprouvé le besoin de quitter Rome sans me dire au revoir, sans me
laisser un mot.
Mais je comprends. Je t’en prie, n’oublie pas ta moitié romaine, ne
méprise pas ton sang romain, car je suis une partie de toi, comme
ton père, Wulf.
Une brise nocturne soufflait et le clair de lune illuminait les feuilles
mortes qui frémissaient sur les dalles. Je suis partie à la recherche de
mon père, songea Ulrika, et ce faisant, j’ai perdu ma mère.
Elle se remémora les derniers instants qu’elles avaient passés
ensemble, leur dispute. Elle avait tourné les talons et quitté la pièce
alors que Sélène parlait toujours. C’était le dernier souvenir que sa
mère avait d’elle ! Car elle n’avait jamais lu ses mots d’excuse et
d’affection.
Un sanglot lui échappa, et ses yeux s’emplirent de larmes qui
tombèrent sur la lettre, mouillant l’encre noire, troublant les mots
qui disaient : « Ne méprise pas ta moitié romaine. »
Elle regarda les feuilles mortes sur les dalles de l’atrium,
s’efforçant de réfléchir. Que faire à présent ? Partir à la recherche de
sa mère ? De vieux amis ? Elle songea brièvement à Sebastianus, se
demandant si elle pouvait faire appel à lui, puis réalisa qu’à cause de
ses liens avec Paulina et cette maison qui venait d’être saisie par le
gouvernement elle le mettrait en danger.
Une chose était certaine : elle ne pouvait rester là.
Gomme elle se levait, un bruit de pas parvint à ses oreilles. Elle fit
volte-face et vit la silhouette d’un homme se dessiner dans le clair de
lune.
Sebastianus !
Il pénétra dans l’atrium.
—L’idée de te laisser me mettait mal à l’aise. Il fallait que je
m’assure que tout allait bien. Et quand l’esclave à la porte de Paulina
m’a dit qu’une inconnue avait essayé de s’introduire chez le sénateur
Publius, j’ai su que quelque chose n’allait pas.
—Ils sont partis, Sebastianus, murmura-t-elle. Ma mère, mes
proches. Tous partis. Je suis seule.
Il la prit dans ses bras et la serra étroitement contre lui, caressant
ses cheveux et sentant son haleine chaude sur son cou.
—Tu n’es pas seule, Ulrika. Je t’emmène avec moi.
—Nous allons tous être assassinés dans notre lit !
Primo attrapa la lingère hystérique par le bras.
—Tiens ta langue, femme, sinon tu vas aggraver les choses !
grogna-t-il, lui serrant le poignet avec force avant de la renvoyer.
Par le sang sacré de Mithra, jura Primo silencieusement en
crachant sur le sol. On ne pouvait pas compter sur les femmes pour
garder leur sang-froid en cas de crise.
Et ce soir se déroulait la pire des crises : la rumeur circulait que les
soldats du nouvel empereur assassinaient tous ceux qui avaient eu
des liens avec Claude César. Et le nom de Sebastianus Gallus, qui
n’avait rencontré Claude que brièvement, figurait sur le registre des
visiteurs du palais impérial.
Primo reprit son inspection de la maison, traversant les pièces de
la villa Gallus comme une machine de guerre, tournant la tête de
droite et de gauche afin de surveiller l’effervescence qui marquait
toujours le retour de son maître.
Primo était un personnage imposant, aux traits disgracieux. Son
nez avait été cassé tant de fois qu’il ne ressemblait plus à un nez, et il
aurait été condamné à mendier pour vivre s’il n’avait pas été engagé
par Sebastianus Gallus, dont il gérait à présent la propriété avec la
discipline et la précision de l’ancien soldat qu’il était. Sans sa
présence de tous les instants, cette maison, à la limite de la cité,
aurait été laissée à l’abandon des jours plus tôt, Primo le savait.
Malgré ses efforts, tant d’esclaves s’étaient enfuis qu’il en restait à
peine assez pour entretenir les jardins, faire la cuisine et s’occuper du
linge et des animaux. Une atmosphère tendue régnait alors que le
personnel préparait la maison pour le retour du maître.
Primo, vétéran des campagnes étrangères, était réchappé de tant
de combats que peu de choses l’émouvaient à présent. Hormis les
cris perçants d’une lingère hystérique !
Il continua à aller d’une pièce à l’autre, imposant l’obéissance par
sa seule apparition - Primo portait toujours le plastron en cuir, la
tunique courte et les sandales militaires de l’armée. Il n’aurait pu
expliquer, si on lui avait posé la question, d’où lui venait sa haine des
femmes. Peut-être aurait-il tout simplement déclaré : « Ce sont des
créatures sottes, inutiles. »
Ou peut-être aurait-il admis que cela remontait à son enfance.
Qu’il avait eu honte de sa mère qui accueillait les matelots pendant
que lui, son fils, pelotonné dans un coin, feignait de ne pas entendre
les grognements bestiaux qui venaient de son lit. Elle avait été battue
à mort par un client alors que Primo avait douze ans, et il était
parvenu à survivre dans les rues de Rome jusqu’au jour où il avait été
assez âgé pour s’engager dans l’armée.
A moins que ce mépris des femmes ne lui vienne du fait que sa
mère avait été assez stupide pour l’appeler Fidus, qui signifiait «
fidèle », sans se rendre compte, dans la torpeur alcoolisée où elle
baignait en permanence, que ce nom soumettrait son fils unique aux
quolibets et au ridicule. Le surnom de Fidus était en effet Fido,
sobriquet populaire des chiens domestiques à Rome.
C’était un prénom si humiliant - ses amis aboyaient lorsqu’il
arrivait - qu’à l’armée il avait dit s’appeler Primo, car cela sonnait
important. Primo il était resté depuis.
Cependant, la vérité - que Primo aurait comprise s’il avait pu
détendre son cœur crispé comme un poing -, c’était qu’il ne haïssait
ni sa mère ni les femmes. Quelque part au fond de lui-même, il
les aimait.
Si seulement elles l’avaient aimé en retour...
Certes, il y en avait eu une, longtemps, très longtemps auparavant,
qui non seulement avait été gentille envers lui, mais lui avait sauvé la
vie...
—Primo ! Primo ! cria un jeune esclave en faisant irruption dans
l’atrium. La caravane est arrivée ! Le maître est en ville !
Primo traversa le jardin en trombe, franchit le portail et sortit dans
l’étroite ruelle bordée par les hauts murs des résidences. Scrutant
l’obscurité - ce quartier de la ville était fort mal éclairé -, il se souvint
du jour où, huit ans plus tôt, marchant dans ces mêmes lieux, il avait
frappé de porte en porte, en quête de travail pour compléter sa
maigre pension.
Au terme de vingt-cinq ans de fidèles services militaires, il s’était
retrouvé seul et à la rue.
Il se refusait à faire comme la plupart des anciens soldats -
raconter des histoires de guerre dans les tavernes en échange de
quelques verres de bière - et cherchait un emploi décent.
Mais qu’avait-il à offrir ? Beaucoup de légionnaires possédaient
des compétences spéciales - ils étaient techniciens, artilleurs,
menuisiers, docteurs ou instructeurs de combat. De tels hommes,
lorsqu’ils quittaient l’armée, pouvaient faire valoir leurs capacités.
Tel n’était pas le cas de Primo, qui avait été un soldat d’infanterie
ordinaire. Il n’avait à offrir que ses muscles, qu’il possédait en
abondance car la vie militaire avait développé son corps déjà
puissant. Lors des marches en territoire hostile, un fantassin devait
porter un bouclier, un casque, deux javelots, une courte épée, un
poignard, une paire de grosses sandales, un sac de voyage contenant
assez de provisions pour deux semaines, une outre pleine d’eau, des
ustensiles de cuisine, des pieux pour construire des palissades, une
bêche ou un panier en osier. Par conséquent, il n’y avait rien que
Primo le vétéran ne puisse déplacer ou porter avec aisance.
Cependant, alors qu’il cherchait un emploi honnête, on lui avait
claqué les portes au nez jusqu’à ce qu’il arrive à la demeure du
négociant Sebastianus Gallus et trouve un désordre consternant.
L’esclave à la porte était maussade et impoli, l’intendant portait une
tunique tachée.
Des morceaux de nourriture jonchaient le sol, des rires tapageurs
s’entendaient dans les cuisines et la buanderie, et des animaux
déambulaient à leur guise dans les pièces principales. Apprenant
l’identité du propriétaire alors absent, Primo avait loué un cheval et
était allé à la rencontre de sa caravane. Sebastianus Gallus, informé
de l’état choquant de sa maison, était rentré à l’improviste pour
prendre sur le fait son intendant et son personnel. Primo avait
affirmé qu’il maintiendrait l’ordre en l’absence de Sebastianus, et
avait été engagé sur-le-champ. Nommé intendant principal, il avait
au fil des années endossé le rôle de garde du corps, conducteur de
char et responsable de l’entretien général de la villa.
Un groupe remontait la ruelle. Il reconnut la voix de Timonidès qui
se plaignait bruyamment de quelque chose, et cracha par terre. Il
n’aimait pas Timonidès ni son simplet de fils. L’astrologue grec se
donnait des airs avec ses horoscopes et ses instruments. Comme la
plupart des soldats, Primo ne savait ni lire ni compter, et méprisait
les hommes plus instruits que lui. Timonidès l’irritait d’autant plus
qu’il affirmait qu’un ordre existait dans l’univers, que rien n’arrivait
sans raison et qu’un homme pouvait contrôler sa destinée en lisant
les étoiles. Primo savait qu’il n’en était rien, que l’univers n’était que
chaos, la vie, que hasard et accident. Quant à ce qui se passait après
la mort, si cela n’avait rien à voir avec le présent, pourquoi un
homme aurait-il dû s’en soucier ?
Primo vit une femme avec eux et fronça les sourcils.
Il savait ce que les femmes pensaient de lui - elles ne le voyaient
que comme une brute repoussante, au visage trop défiguré par les
cicatrices pour avoir la moindre qualité. Pour que l’une d’elles
l’autorise à la toucher, il devait dépenser une somme considérable. Il
songeait parfois que le célibat, surtout au nom d’un dieu, pesait
moins sur la vanité d’un homme que les rejets réitérés des femmes -
et sans doute moins sur sa bourse !
Il s’avançait pour accueillir son maître quand des soldats surgirent
brusquement à l’autre bout de la rue, dans un vacarme de métal,
leurs bottes résonnant sur les pavés. Primo écarquilla les yeux. A
l’insigne du scorpion sur leur plastron, il reconnut la garde
prétorienne, une cohorte militaire d’élite obéissant directement à
l’empereur. Son choc s’accentua encore à la vue des armes qu’ils
portaient ouvertement, défiant la tradition ancestrale qui interdisait
aux soldats d’être armés dans l’enceinte de la cité.
Ce n’était pas bon signe.
Le capitaine des gardes, un homme petit et noueux, au visage
allongé, arborant le casque à plume rouge des officiers, prit la parole.
—Êtes-vous Sebastianus Gallus ?
—Oui, répondit ce dernier sans se départir de son sang-froid.
—Vous devez nous suivre, sur ordre de l’empereur.
Sebastianus acquiesça et se tourna vers Primo. Mais alors qu’il
ordonnait à ce dernier de s’occuper de ses compagnons, les
prétoriens les encerclèrent tous et se servirent de leurs lances pour
les faire avancer.
—Laissez-les partir, protesta Sebastianus. Ils n’ont rien fait.
Ses paroles restèrent sans effet. Ils furent tous emmenés:
Sebastianus et Ulrika, Timonidès et Nestor, ainsi que Primo qui, en
ancien légionnaire, se mit à marcher au pas avec les gardes.
Ils furent transportés en charrette au mont Palatin où, selon la
légende, une louve avait allaité les bébés Romulus et Remus,
fondateurs de Rome, donnant à ces lieux un immense pouvoir
mystique. Là, au-dessus du Forum et du cirque Maxime, se dressait
le majestueux palais impérial, avec ses couloirs de marbre blanc, ses
terrasses, ses colonnes et ses fontaines illuminées par
d’innombrables torches se découpant sur le ciel nocturne, comme si
le nouvel empereur tentait d’ordonner à la nuit elle-même de battre
en retraite.
Tandis que les roues grondaient sous les arches imposantes et que
défilaient les statues colossales, Timonidès s’accablait intérieurement
de reproches pour le sort terrible qu’ils allaient tous subir.
Tous ces horoscopes falsifiés ! S’était-il vraiment imaginé que son
crime resterait impuni ?
Debout dans la charrette qui tanguait comme le pont d’un navire
en pleine tempête, Primo songeait avec amertume aux batailles
auxquelles il avait survécu pour finir par mourir comme un lâche.
Sebastianus, un bras étroitement enroulé autour de la taille
d’Ulrika, s’efforçait de réfléchir à ce qu’il pourrait dire, à ceux qu’il
pourrait soudoyer pour obtenir la libération de ses amis. Car si
Néron voulait se venger des alliés de Claude, lui seul, Sebastianus
Gallus, pouvait être considéré comme en faisant partie ; cette jeune
fille, cet astrologue vieillissant et son simple d’esprit de fils, et
l’intendant principal de sa demeure n’avaient rien à voir là-dedans.
Cependant, Sebastianus avait entendu parler de ce que faisaient les
empereurs pour s’assurer la loyauté absolue de leurs sujets - ils ne
laissaient pas un seul ami de leur prédécesseur en vie. Néron serait-il
différent de Tibère, Caligula et Claude avant lui ?
La charrette s’arrêta dans une petite ruelle éclairée par des torches
et les prisonniers reçurent l’ordre de descendre. Encerclés par la
cohorte d’élite, Sebastianus et ses compagnons furent conduits à la
hâte vers une porte non gardée, empruntèrent un long couloir
obscur, gravirent des marches et suivirent une enfilade de passages.
Le son de leurs pas résonnait doucement entre les murs en marbre,
leurs ombres s’étiraient et se rétrécissaient tour à tour dans la
lumière vacillante. Lisant la peur sur le visage de ses compagnons,
Sebastianus chercha des mots pour les rassurer.
Ils débouchèrent dans un couloir plus large où ils croisèrent des
serviteurs chargés de plateaux et de pichets. Soudain, le capitaine de
la garde écarta une lourde tapisserie, révélant à leurs yeux stupéfaits
une vaste salle d’audience baignée de lumière, dotée d’une forêt de
colonnes, d’imposantes statues ornées d’or et de pierres précieuses,
d’un sol en marbre qui brillait comme un miroir. Des gens circulaient
d’un groupe à l’autre, en toges romaines, uniformes militaires,
vêtements étrangers. Des visiteurs attendaient une audience :
hommes d’État et sénateurs, personnages officiels et dignitaires
étrangers, princes et ambassadeurs. Des messagers portant le bâton
ailé de leur profession allaient et venaient d’un pas pressé, des
secrétaires prenaient des notes sur des tablettes de cire et en même
temps sur des papyrus, des courtisans faisaient des courbettes
devant des puissants, des esclaves et des serviteurs s’affairaient - le
tout dans un vacarme qui s’élevait vers le haut plafond où des
mosaïques éblouissantes d’or et d’argent proclamaient la richesse et
la majesté des Césars.
Comprenant qu’ils se trouvaient dans la salle du trône (bien que ni
l’empereur ni le trône ne fussent visibles à travers la foule),
Sebastianus s’adressa au capitaine des prétoriens.
—Pourquoi avons-nous été amenés ici ?
D’après ce qu’il avait entendu dire, les amis de Claude avaient soit
été conduits droit en prison, soit exécutés sur-le-champ. Aucun
n’avait eu d’audience auprès du nouveau César.
Le capitaine ne répondit pas. Ses petits yeux étaient rivés à l’autre
extrémité de l’immense salle, comme s’il attendait un signal.
Debout près de son maître, sa peur momentanément oubliée,
Timonidès convoitait du regard les plateaux qui circulaient, l’eau à la
bouche, se demandant à qui ces mets étaient destinés et pourquoi
des plats apparemment intacts étaient renvoyés vers les cuisines. A
côté de lui, Nestor souriait et gloussait à la vue des costumes de
couleurs vives, amusé par le son des langues différentes, et la
manière comique dont les hommes gesticulaient en discutant.
Primo, le vétéran des campagnes étrangères, observait la scène
d’un œil blasé. Il savait que les ambassadeurs étaient là pour établir
ou enfreindre des traités, que les dignitaires étaient venus faire des
promesses, en rompre, supplier, cajoler, lécher les fesses impériales,
et que rien de ce qu’ils accomplissaient aujourd’hui n’aurait la
moindre importance dans cent ans.
A côté de Sebastianus, Ulrika regardait autour d’elle et attendait
avec appréhension, se demandant elle aussi pourquoi on les avait
conduits devant l’empereur.
Soudain, debout entre deux dignitaires arborant les robes et
coiffures reconnaissables de l’Empire parthe, surgit une femme au
visage familier, la bouche ouverte en un cri muet, les bras et mains
tachés de sang. Sous le choc, Ulrika comprit que c’était l’apparition
qu’elle avait vue à la campagne, quand elle avait douze ans. Que
faisait-elle là ? Pourquoi hantait-elle ces lieux ?
Le cœur battant à se rompre, le souffle court, Ulrika porta une
main à sa poitrine et s’efforça de respirer calmement. Elle ne devait
plus redouter ses visions, mais chercher à les contrôler. Par
conséquent elle devait d’abord dominer sa peur...
Elle cessa de respirer.
Vos poumons sont pressés...
L’étrange message de Minerve avait-il un sens après tout ? Tandis
que ses compagnons se balançaient d’un pied sur l’autre, attendant
d’être appelés, Ulrika se concentra sur sa respiration, s’obligeant à se
calmer, à maîtriser son angoisse.
Bientôt, elle entendit un faible murmure - une voix douce
susurrant sous la rumeur de la grande salle. Elle regarda autour
d’elle - y avait-il d’autres apparitions ? Qu’essayaient-elles de lui dire
? Puis le chuchotement s’éloigna et la femme effrayée s’effaça
lentement sous ses yeux.
Ulrika était fébrile. En suivant les instructions de la déesse, elle
avait acquis une ébauche de contrôle sur son don. Elle devait prendre
conscience de sa respiration avant tout. Minerve avait été la première
de ses professeurs !
A cet instant, le capitaine prétorien s’anima, grogna un ordre à ses
gardes, et les six nouveaux venus furent propulsés en avant.
Personne ne s’effaça pour les laisser passer. Ils durent se frayer un
chemin à travers des grappes de visiteurs las, impatients, en colère
ou pleins d’espoir, qui attendaient leur tour.
Sebastianus et ses amis s’approchèrent sans apercevoir tout
d’abord le jeune Néron. Ce dernier était entouré de conseillers en
tenue militaire ou portant une toge bordée de pourpre, qui se
penchaient vers lui comme des mères poules, caquetant des avis à
son oreille impériale.
Celle que l’on ne pouvait pas ne pas voir, qui se tenait droite et
puissante à côté du trône en marbre blanc, était l’impératrice
Agrippine, femme séduisante âgée d’une quarantaine d’années, que
l’on disait ambitieuse, violente, dominatrice et impitoyable. On disait
aussi qu’elle possédait une double canine dans la mâchoire
supérieure droite, signe de chance.
Agrippine portait une robe violette sous une palla jaune safran
bordée d’or, et sa tête était couronnée de centaines de boucles
minuscules. L’on savait qu’elle prenait de longs bains dans du lait de
chèvre, et qu’elle appliquait chaque matin des blancs d’œufs et de la
farine sur son visage pour accentuer sa pâleur. Arrière-petite-fille de
l’empereur Auguste, petite-nièce et petite-fille adoptive de
l’empereur Tibère, sœur de l’empereur Caligula, nièce et quatrième
épouse de l’empereur Claude, et enfin mère de Néron récemment
couronné à son tour, Agrippine léguait à son fils une illustre lignée.
Qu’elle ait empoisonné Claude afin que Néron puisse prétendre au
trône, nul n’en doutait un seul instant. Mais où était la preuve ? Le
personnel impérial racontait les efforts héroïques de l’impératrice à
la table du dîner pour sauver son mari, s’agenouillant à côté de lui, le
forçant à ouvrir la bouche pour y insérer une plume et le faire vomir.
Claude avait bel et bien vomi, ce qui aurait dû expulser le poison
ingéré (par le biais de champignons, disait-on), mais il était mort
quand même. Personne ne pouvait reprocher quoi que ce fût à
l’impératrice, puisqu’elle avait tenté de lui sauver la vie, encore que la
rumeur prétendît que la plume avait été trempée dans une toxine
venant d’un poisson rare et que c’était ce second empoisonnement
qui avait été fatal.
L’impératrice se pencha en avant, ses doigts longs comme des
pinces agrippant l’épaule de son fils. Elle murmura quelques mots et
le troupeau de conseillers s’écarta. Un jeune homme apparut, vêtu
d’une tunique blanche sur une toge blanche bordée de pourpre, une
couronne de laurier sur le front. L’adolescent de seize ans possédait
des traits réguliers, un début de barbe duveteuse au menton, et des
yeux d’un bleu étonnant. Son cou, étrangement épais pour quelqu’un
d’aussi jeune, lui donnait un air athlétique que rien d’autre ne
confirmait.
—La réputation de la famille Gallus est bien connue, Sebastianus,
déclara le jeune César sans préambule. Ton grand-père, ton père et
toi avez bien servi Rome et son peuple.
Et maintenant, on nous dit que tu souhaites ouvrir une route
diplomatique vers la Chine ?
—C’est exact, César, répondit Sebastianus, surpris par cet accueil.
Je désire que les hommes de Chine connaissent le pouvoir et la
grandeur de Rome. Je désire aussi étendre le réseau d’amis et d’alliés
de César.
—D’autres ont le même souhait. Pourquoi devrais-je te choisir
plutôt que les autres ?
Sebastianus jeta un coup d’œil à Ulrika, songeant à la nuit qu’ils
avaient passée dans la grotte, à l’idée qui lui était venue à partir du
récit qu’elle lui avait fait et qui le distinguerait de ses concurrents.
—Parce que, sire, moi seul peux garantir que je parviendrai jusque
dans ce lointain Orient. Là où d’autres échoueront certainement, je
réussirai. Et je promets de revenir non seulement avec de nouveaux
amis pour Rome et des traités, mais des trésors au-delà de tout ce
qu’on peut imaginer.
Néron inclina la tête en arrière et le toisa longuement, adoptant
une pose qui suggérait qu’il s’était entraîné devant une glace.
—Dis-moi, Gallus, comment peux-tu me donner une telle garantie
alors qu’aucun autre marchand ne le peut ?
—Je reviens de Germanie inférieure où j’ai régulièrement des
affaires à Colonia et j’ai appris là-bas un secret spécial.
—Et de quel secret s’agit-il ? s’enquit Néron, tandis qu’Agrippine,
les conseillers impériaux et les gens les plus proches écoutaient avec
intérêt.
Le cœur de Sebastianus battait à toute allure. Le moment tant
attendu était arrivé.
—On raconte que le commandant Gaius Vatinius a employé une
habile stratégie de tromperie pour donner l’avantage à ses soldats.
J’ai pensé qu’une telle tactique pourrait être employée le long des
routes commerciales. Les brigands qui s’en prennent aux caravanes
sont souvent aveuglés par la cupidité. Ils savent que les marchands et
négociants passent plus de temps à manger qu’à faire de l’exercice, et
par conséquent s’attendent à trouver des hommes faibles, incapables
de se défendre. Mais ma caravane sera différente. Nos robes, nos
turbans et nos barbes dissimuleront des hommes de combat. Et cet
élément de surprise sera notre force.
Néron fit la moue, tandis que l’un de ses conseillers, en tenue
militaire, se penchait pour lui souffler quelque chose à l’oreille.
—Continue, Sebastianus Gallus, ordonna-t-il au bout d’un
moment.
—De plus, César, quand les brigands attaqueront ma caravane, ils
seront non seulement reçus par des soldats, mais également attaqués
par l’arrière. Une autre tactique du commandant Vatinius.
De nouveau, le conseiller militaire murmura quelques mots à
Néron.
—Une stratégie intelligente, Sebastianus Gallus. Mais comment
comptes-tu créer une telle unité ?
—Puis-je demander à mon intendant de s’avancer ? Ce n’est pas un
esclave, mais un homme libre, et un vétéran des légions d’élite de
Rome.
Primo fit un pas en avant, son visage défiguré exprimant à la fois la
stupeur et une crainte mêlée de respect.
—Ce fidèle serviteur m’a appris trois règles essentielles sur l’art de
la guerre : attaquer le premier, livrer bataille en territoire ennemi
pour infliger à celui-ci des pertes plus importantes, et recourir à la
surprise, car c’est l’arme décisive. Ces trois éléments assurent la
victoire, grand César, et Primo est un maître en la matière.
—Et tu attends d’un seul homme qu’il accomplisse tout cela ?
s’étonna Néron avec une pointe de mépris.
Sebastianus ne s’en émut pas.
—Primo est retraité de l’armée, mais il possède encore des contacts
militaires, des amis qui servent l’empire en ce moment même. Il a
donc des entrées dans toutes les garnisons, les forts, les casernes. De
plus, il connaît nombre d’anciens légionnaires qui ne demanderaient
pas mieux que de se battre de nouveau pour Rome. Mais ce n’est pas
tout, ajouta Sebastianus avec une animation croissante. Sur la route
de l’est, des espions me précéderont, des hommes habillés à la
manière locale, qui se mêleront au peuple dans les tavernes et sur les
chemins, pour se renseigner sur d’éventuelles attaques.
Dis-moi, Gallus, répondit Néron, en le toisant de nouveau,
comment as-tu découvert les stratégies secrètes du commandant
Vatinius ?
Sebastianus sentit les regards converger sur lui, y compris celui
d’Ulrika, bleu et plein de questions.
—Tout Colonia en parle, César, car c’est là que la bataille a été
gagnée. Ces secrets n’en sont plus.
Agrippine se pencha en avant et parla à l’oreille de son fils, sur
quoi les conseillers s’approchèrent et une concertation s’ensuivit,
avec force hochements de têtes grises et blanches.
Puis les aides de Néron reculèrent afin de laisser parler le jeune
homme, dont la voix muait encore.
—Très bien, Sebastianus Gallus. Nous te chargeons de porter
le diplôme impérial en Chine, et de nouer des liens avec le dirigeant
de ce pays. En route, tu te feras des alliés des rois et chefs de tribus,
leur offrant la protection de Rome en échange de menues faveurs.
Nous te remettrons des cadeaux témoignant de la générosité de
Rome, et tu rapporteras des échantillons de leurs ressources. Nous
enverrons également des hommes formés à la diplomatie étrangère,
qui renforceront les accords politiques établis.
Notre souhait est qu’un jour l’aigle romain protège le monde
entier.
Néron agita la main, et le capitaine des prétoriens se hâta
d’avancer. Il fit signe à ses gardes, qui éloignèrent les cinq visiteurs
du trône. Ceux-ci se retrouvèrent en plein milieu de la salle de
réception bondée, muets de stupeur.
Sebastianus prit bientôt la parole, encore incrédule.
—Il semble que j’aie obtenu la route de la Chine ! Timonidès, nous
allons avoir besoin des horoscopes les plus précis et les plus exacts
possibles. Je veux connaître le jour le plus propice à notre départ.
—Tout de suite, maître. Je sens dans mes vieux os que la lecture
vous sera des plus favorables. Après la victoire de ce soir, comment
pourrait-il en être autrement ?
Timonidès pouvait à peine contenir sa joie. Non seulement la
catastrophe redoutée n’avait pas eu lieu, mais un cadeau précieux
avait été offert à son maître !
La Chine ! Timonidès avait entendu des récits fantastiques sur les
plats qu’on y mangeait, des mets rares et délicats ! On lui avait parlé
d’une spécialité subtile et légère appelée le riz, que l’on dégustait frit
ou cuit à l’eau, assaisonné à son goût de viande ou de légumes. Et
Babylone ne se trouvait-elle pas sur la route ? Il y avait un plat
spécial là-bas : des ailerons de poisson croquants plongés dans l’huile
de sésame et enveloppés de pain. Son estomac rebondi se mit à
gronder. Il avait hâte que le voyage commence.
Il prit Nestor par le bras pour l’entraîner au-dehors, se promettant
de mener à partir de ce jour une vie exemplaire. De ne plus falsifier
d’horoscope, de ne plus mentir concernant les étoiles pour satisfaire
ses propres désirs.
—Primo, dit Sebastianus à son intendant, tu vas devoir recruter
des hommes, nous embarquerons dès que possible pour Antioche.
—Oui, maître, répondit le vieux soldat avec un enthousiasme rare
chez lui.
Une mission militaire ! Une mission comportant stratégie et art de
la guerre ! Son visage s’éclaira, au point qu’il cessa presque d’être
laid, et son cerveau, arraché à sa torpeur, s’emplit aussitôt de noms,
de plans, d’idées, de listes de fournitures dont il aurait besoin. Il
tourna les talons et s’éloigna.
Enfin, Sebastianus se tourna vers Ulrika.
—J’ai une dette immense envers toi, dit-il en la regardant
longuement.
Il aurait voulu que cette salle immense et tous ces gens
s’évanouissent et le laissent seul avec elle.
—Comment te remercier ?
Ulrika était à peine capable de respirer. Sebastianus était tout
proche d’elle, ses yeux plongés dans les siens, le timbre chaleureux
de sa voix noyant le vacarme. Personne d’autre n’existait, le monde
était silencieux, très loin. Elle mourait d’envie de se glisser entre ses
bras, de presser son corps contre le sien, de sentir sa chaleur et sa
force rassurante.
—Tu n’as pas besoin de me remercier, murmura-t-elle, songeant
qu’elle ne voulait pas se séparer de cet homme. Mais j’ai une faveur à
te demander. Tu viens de dire à ton intendant que vous alliez partir
pour Antioche. Ma mère y a vécu enfant, elle a grandi dans la maison
de Mera la guérisseuse jusqu’à l’âge de seize ans. Peut-être est-ce là
qu’elle est actuellement.
Je ne vois aucun autre endroit où elle aurait pu aller. J’ai besoin de
savoir qu’elle est saine et sauve. Et elle est la seule qui puisse me dire
où trouver les bassins cristallins de Shalamandar.
Un soulagement immense déferla en Sebastianus. Un instant
auparavant, il avait tant redouté de devoir se séparer d’elle dans cette
salle même.
—Je serai heureux de t’emmener là-bas, répondit-il.
Ils se turent, les regards soudés, songeant aux semaines et aux
mois qu’ils allaient passer ensemble, car Antioche était très loin de
Rome. Sebastianus était impatient de se lancer dans l’aventure qui le
mènerait au royaume légendaire ; quant à Ulrika, elle pensait à
Antioche, la troisième ville du monde, à ses dieux, à ses temples, aux
bosquets sacrés où des réponses l’attendaient. Ni l’un ni l’autre ne
virent l’impératrice Agrippine donner discrètement des ordres à un
esclave, qui fendit ensuite la foule pour intercepter Primo, le
reconduire vers le trône et lui faire franchir une porte dissimulée
derrière une tenture.
A l’intérieur, dans une pièce éclairée par des lampes en or massif,
Primo le loyal soldat écouta des paroles qui le rendirent livide et lui
firent regretter d’être né. Pour la première fois d’une vie tout entière
consacrée au devoir, le vétéran envisagea de prendre la fuite et de
faire en sorte de n’être jamais retrouvé.
—Comprends-tu tes ordres ? demanda sèchement l’impératrice
Agrippine.
—Oui, maîtresse, répondit-il, accablé, sachant que son maître bien-
aimé, Sebastianus Gallus, célébrait en ce moment même une victoire
vide de sens.
Primo l’ami fidèle venait d’apprendre que l’empereur, loin d’être
un généreux bienfaiteur, était un dangereux, un mortel ennemi.
LIVRE IV
Chapitre 13
L’aubergiste se baissa pour essuyer son comptoir taché, sans rien
soupçonner de l’apparition sacrée qui se dressait derrière lui. Ulrika,
en revanche, posa son gobelet de vin chaud, se cala dans sa chaise, fit
la sourde oreille aux murmures de la taverne, et se concentra sur sa
respiration.
Depuis qu’elle avait découvert, dans la salle d’audience de Néron,
que le contrôle de ses poumons était un premier pas vers le contrôle
de ses visions, Ulrika s’était entraînée à ce qu’elle appelait « la
respiration consciente ». Il lui avait fallu plusieurs tentatives - deux
autres à Rome, trois dans le navire qui avait traversé la Grande Verte
et une autre encore avant ce soir dans une taverne d’Antioche - pour
comprendre qu’elle devait non seulement respirer lentement, mais à
un rythme régulier, inspirant par le nez, expirant par la bouche.
A présent, elle inhalait les arômes de la taverne en cette soirée
pluvieuse - les odeurs de bière éventée, d’agneau rôti, de fumée
provenant de la cheminée où les flammes rugissaient, écartant le
froid de l’hiver - et, tout en se repliant en elle-même, posait une
question silencieuse. « Qui es-tu ? Qu’attends-tu de moi ? »
Ulrika ne savait pas au juste ce qu’était la divination. Mais comme
elle avait surtout des visions de gens - de tous âges et de tous milieux
-, elle supposait qu’elle pouvait communiquer avec les morts. Et que
ceux-ci, sentant qu’elle était un maillon les reliant au monde des
vivants, essayaient à travers elle de prendre contact avec les êtres
qu’ils aimaient.
Elle regarda le jeune homme aux cheveux longs, vêtu d’une
tunique toute simple, qui contemplait l’aubergiste avec des yeux
tristes. Un fils, peut-être ? « Dis-moi ton message » pria-t-elle
silencieusement, mais en vain. Le jeune homme ne parut pas la
remarquer, et finit par disparaître.
Ulrika émit un soupir de frustration. Elle avait beau parvenir à
garder les visions plus longtemps, et dans certains cas, à les faire
apparaître avec plus de détail et de netteté, elles s’estompaient avant
qu’elle ait pu faire quoi que ce soit. De plus, malgré les progrès
qu’elle avait accomplis, elle n’avait toujours aucun contrôle sur le
moment ou l’endroit où elles survenaient.
En Rhénanie, la gardienne des bois sacrés avait déclaré qu’elle ne
reconnaîtrait ses maîtres qu’après les avoir quittés. Ulrika n’avait vu
que Minerve. Et la voyante égyptienne qui lui avait dit d’accepter une
clé lorsqu’on la lui offrirait. Leurs chambres au-dessus de la taverne
étaient munies de serrures, mais l’aubergiste ne leur avait pas donné
de clé. Qui serait son professeur suivant ? Et quand recevrait-elle une
clé - et pour quoi ?
Timonidès et Nestor, qui partageaient sa table, savouraient leur
plat de poisson et de poireaux en sauce, n’ayant rien remarqué de sa
brève distraction. Ulrika reporta son attention sur l’entrée de la
taverne, fermée au froid et à la pluie.
Où était Sebastianus ? Il s’était rendu en ville plus tôt dans la
journée. S’était-il égaré ?
L’auberge était située au nord du quartier juif d’Antioche, dans une
ruelle étroite et pentue appelée rue du Sorcier-Vert pour des raisons
que nul ne connaissait, puisque aucun sorcier n’y vivait et qu’il n’y
avait pas davantage d’arbres, de buissons ou de verdure d’aucune
sorte. Le quartier était un vrai labyrinthe, et l’on pouvait s’y perdre
facilement. Comme il était près de minuit, et qu’il faisait mauvais,
Ulrika se rongeait les sangs.
La salle était silencieuse et remplie d’ombres. Personne n’était
entré au cours de l’heure écoulée, et rares étaient les clients qui
s’attardaient dans l’atmosphère enfumée. Accoudés au comptoir
devant des chopes de bière, deux menuisiers ivres morts se
plaignaient du manque d’embauche ; dans un coin, des clients
s’étaient assoupis, le nez dans leurs verres. Quant au jovial
aubergiste, lui-même était un peu gai à force d’avoir goûté ses
propres marchandises.
Ulrika s’obligea à respirer plus calmement, se rappelant que
Sebastianus sortait chaque jour et parvenait toujours à retrouver son
chemin dans le dédale de petites rues sinueuses. La caravane à
destination de la Chine allait être la plus grande qu’il avait jamais
conduite, si bien qu’il avait une foule de choses à organiser et à
vérifier.
Ulrika était impressionnée par le réseau d’amis et de contacts dont
il semblait disposer. Même dans une ville aussi éloignée de Rome, il
connaissait visiblement beaucoup de gens qui avaient une dette
envers lui ou qui étaient simplement heureux de lui venir en aide.
Néanmoins, l’homme qu’il était allé voir ce soir n’avait rien à voir
avec la caravane. N’ayant pas trouvé sa mère à Antioche, Ulrika
tentait de savoir si quiconque dans cette ville portuaire avait entendu
parler des bassins cristallins de Shalamandar. Sebastianus avait
appris l’existence d’un ermite qui vivait dans un endroit sauvage
appelé Daphné, en dehors d’Antioche, un étranger nommé Besas
arrivé fort longtemps auparavant, qui connaissait des lieux rares et
secrets. Personne cependant ne parvenait à tirer beaucoup
d’informations du vieil homme. Rien n’y faisait, disait-on. Ni
l’argent, ni la logique, ni les suppliques ni même les menaces.
Sebastianus, certain qu’il pourrait persuader le vieil ermite de
parler, lui rendait visite en ce moment même, et Ulrika priait pour
qu’il réussisse.
L’horloge placée dans un coin de la pièce - une urne en pierre où
figuraient les heures et d’où s’écoulait l’eau, le niveau baissant à
mesure que passait le temps - indiquait minuit passé.
Elle sentit qu’on la tirait par le bras. Nestor lui tendait une belle
pêche. Elle le remercia et mordit dans le fruit juteux. Depuis
l’incident avec le faux aveugle à Pise, le jeune homme la suivait
comme un petit chien, lui souriant avec adoration et lui offrant des
cadeaux. Touchée par son innocence et sa gentillesse, Ulrika
soupçonnait qu’il avait une perception assez vague du temps et des
distances : pour lui, c’était comme si l’attaque du mendiant s’était
déroulée la veille, dans cette ville. C’est pourquoi son souvenir ne
s’estomperait jamais, pas plus que sa gratitude envers celle qui l’avait
sauvé.
Elle regarda de nouveau la porte, espérant que Sebastianus n’allait
pas tarder. Le jeune homme s’était fait une place dans son cœur, elle
le portait jour et nuit dans ses pensées. En sa présence, son corps se
réchauffait et elle brûlait qu’il la touche. Jamais elle n’avait connu de
tel désir. Une fois, durant la traversée, une tempête avait éclaté ;
Sebastianus l’avait tenue contre lui et réconfortée alors que le navire
était impitoyablement malmené sur les mers. Ulrika avait pensé
qu’ils allaient s’embrasser, qu’ils allaient faire l’amour. Mais non.
Elle avait vu la manière dont il la regardait à la dérobée. Elle savait
qu’il aimait son contact.
Ils trouvaient chacun des prétextes pour passer du temps
ensemble. Mais ni l’un ni l’autre n’avait franchi le pas, n’avait osé
prononcer des paroles qu’il serait impossible de reprendre.
Ils n’étaient pas libres de s’aimer. Leurs destinées les séparaient.
Ses yeux se posèrent sur l’horloge, et son anxiété grandit.
—Je prie pour que l’entreprise de mon maître soit un succès,
déclara Timonidès, remarquant l’heure à son tour.
Où était Sebastianus ? Avait-il trouvé Besas l’ermite ? Ce dernier
lui avait-il expliqué comment se rendre à Shalamandar ? Timonidès
n’avait aucune idée du stratagème que Sebastianus comptait utiliser,
et comprenait mal pourquoi son jeune maître était si sûr de réussir là
où tant d’autres avaient échoué.
—Sinon, marmonna-t-il en épongeant des oignons frits et des
restes de poisson avec son pain, il n’aura plus qu’à lui couper la tête
et en sortir les renseignements à la cuiller!
Le feu pétillait, et des étincelles voltigèrent. Nestor gloussa. Son
menton était graisseux, sa tunique couverte de taches, mais
Timonidès s’occuperait de lui, comme il le faisait toujours.
A trente ans, Nestor au visage rond et à l’esprit d’un enfant, ne
cessait de stupéfier les gens par ses dons culinaires ; il avait
impressionné l’aubergiste en copiant une de ses spécialités - un mets
délicat à base de miel et de noix hachées. Au fil des années, plusieurs
dames fortunées avaient tenté d’acheter le fils de Timonidès - avec
son talent, l’on aurait pu voler les recettes secrètes des cuisiniers
renommés de Rome et les servir à sa propre table. Cependant,
Timonidès n’avait jamais accepté, et pas seulement parce qu’il
bénéficiait des compétences uniques de son fils. Nestor était le centre
de son univers et, pour lui, Nestor n’était pas simple d’esprit, c’était
seulement un garçon adorable. Peu importait qu’il n’ait aucune idée
de l’endroit où ils se trouvaient en ce moment, ni de celui où ils se
rendaient. Même la traversée ne l’avait pas dérangé : il était resté
debout à la rambarde, souriant à la mer. Et bientôt des paysages
nouveaux et merveilleux raviraient cet homme-enfant.
Si seulement ils reprenaient la route !
Timonidès était las de s’attarder à Antioche. Et il leur avait fallu
plus d’un mois pour y arriver. Après avoir trouvé un vaisseau qui
transporterait les esclaves et les marchandises de Sebastianus, ils
avaient été retardés par un mauvais rêve qu’avait eu le capitaine du
navire la veille de leur départ. Un deuxième retard, alors qu’ils
étaient sur le point de lever l’ancre, avait été dû à l’apparition d’un
corbeau sur l’un des mâts - de très mauvais augure pour un voyage
en mer.
Enfin, après une semaine de contretemps similaires,
le Poséidon était parti et, jouissant d’un temps calme, avait atteint
Antioche dix jours plus tard.
Un mois avait passé depuis, et ils venaient de fêter le solstice
d’hiver. Un ciel gris recouvrait la ville, et il avait plu toute la journée.
Primo, qui s’était installé dans une garnison romaine locale, avait
passé les trente jours écoulés à recruter et à former des hommes pour
son unité spéciale, à leur apprendre à manier des armes, à les
préparer pour le périlleux voyage qui les attendait, et surtout à leur
enseigner les stratégies secrètes et les tactiques militaires dont ils se
serviraient. Sebastianus n’avait pas chômé non plus ; il avait acheté
des chameaux et des esclaves, rencontré des marchands, acheté des
marchandises, s’était entretenu avec des banquiers bref, s’était
acquitté des devoirs du commerce. Timonidès avait
consciencieusement étudié les étoiles, leur alignement, portant une
attention toute particulière à la lune, aux constellations et aux
planètes. Cette mission ne devait pas échouer. D’après la rumeur,
Néron s’emportait facilement et n’aimait pas être déçu.
Le tonnerre gronda, faisant trembler les murs de la vieille auberge.
A travers l’air enfumé, Timonidès regarda Ulrika, qui fixait la porte
d’entrée.
Elle était douée en médecine. Durant la traversée, il avait souffert
d’un tel mal de mer qu’il avait été incapable de manger.
Une fois de plus, Ulrika était venue à son secours, lui administrant
une boisson fortifiante à base d’une racine rare et coûteuse appelée
gingembre. Le remède avait fonctionné, et Timonidès avait
désormais une double dette envers elle !
A Ostia, alors qu’ils attendaient d’embarquer, Ulrika avait surpris
Timonidès en affirmant qu’elle pourrait peut-être aider Nestor. Pas
concernant son esprit, évidemment, car celui-ci ne pourrait jamais
être soigné. Hormis quelques syllabes indistinctes, Nestor ne savait
pas parler. Timonidès comprenait ce qu’il disait, mais c’était du
charabia pour tous les autres. Ulrika avait émis l’hypothèse qu’il
souffrait d’une « langue liée ». Sa propre mère avait eu la langue liée,
avait-elle expliqué, jusqu’à l’âge de sept ans. Elle recommanda à
Timonidès d’emmener son fils voir un médecin habile avec le scalpel.
Timonidès avait été tenté, puis s’était demandé s’il voulait vraiment
que Nestor puisse parler. Les gens ne se moquaient-ils pas déjà
suffisamment de lui ? Et si, en acquérant le langage parlé, Nestor
perdait son talent pour la cuisine ? Ces choses-là arrivaient parfois,
des conséquences inattendues de la bonne fortune, un échange pour
ainsi dire, les dieux étant les plaisantins capricieux que l’on sait.
Non, mieux valait laisser les choses telles quelles. Surtout que des
questions plus urgentes exigeaient son attention, à savoir la
catastrophe qui continuait à assombrir l’avenir de son maître.
La première fois que Timonidès avait vu la possibilité d’une
calamité guettant Sebastianus, à Fort Bonna, plusieurs mois
auparavant, il s’était alarmé. Mais alors qu’il continuait à observer les
étoiles et à noter leur trajectoire, il s’était rendu compte que le
mauvais présage restait dans l’avenir - comme s’il se déplaçait en
même temps que Sebastianus lui-même -, si bien que sa panique
avait été remplacée par un raisonnement plus objectif.
Il ne faisait aucun doute qu’un événement terrible attendait son
maître : il planait tel un nuage noir à l’horizon, toujours distant
quelle que fût la vitesse à laquelle on se dirigeait vers lui. Quant à
savoir où et quand il se produirait, personne ne pouvait le deviner.
Timonidès avait cessé de se blâmer et ne pensait plus, comme au
début, que ses horoscopes falsifiés aient d’une manière ou d’une
autre amené un désastre sur la tête de son maître. Cependant, il
n’avait pas dit un seul mensonge depuis leur départ de Rome - il
avait appliqué ses nobles principes habituels, respectant les dieux et
l’astrologie, et pouvait être serein.
Quelles que soient cette catastrophe et la date à laquelle elle
surviendrait, personne ne pourrait blâmer Timonidès l’astrologue.
Sebastianus remontait la ruelle étroite, courbé en avant contre la
pluie, impatient d’être assis devant un bon feu et un verre de vin
chaud, songeant à l’extraordinaire série d’événements qui l’avait
amené à ce moment plus extraordinaire encore. Le lendemain, ils
partiraient pour Babylone. Et après Babylone...
C’était à Ulrika qu’il devait sa chance.
Il ne serait pas là ce soir, prêt à embarquer pour l’aventure de sa
vie, si Ulrika ne lui avait pas confié la stratégie secrète de Gaius
Vatinius. Alors que le griffon d’Adon ou les jumelles siamoises de
Gaspar semblaient beaucoup plus attirants pour un jeune empereur
de seize ans, les conseillers expérimentés de Néron avaient vu
l’intérêt d’un meneur de caravane qui pouvait garantir le passage en
sécurité des ambassadeurs impériaux et des marchandises jusqu’au
lointain Orient, étendant ainsi la portée de l’empire.
Sebastianus était certain de son succès. Primo avait beaucoup
travaillé avec ses hommes triés sur le volet : mercenaires, anciens
soldats, gladiateurs retraités, tireurs à l’arc. Ensemble, ils formaient
une unité redoutable.
Il devait tout cela à Ulrika, et maintenant il avait un cadeau pour
elle !
Sebastianus aperçut l’enseigne du Paon Bleu qui se balançait dans
le vent. Personne ne pouvait en lire le nom car la lampe avait été
éteinte par la pluie, mais l’auberge se dressait en ce lieu depuis des
générations. Un refuge chaleureux en hiver, un havre de fraîcheur en
été, elle offrait gîte et couvert au voyageur épuisé et accueillait ceux
qui vivaient dans la rue du Sorcier-Vert. Et elle servait de foyer
temporaire à Sebastianus et à ses compagnons.
Ulrika dormait dans la chambre voisine de la sienne, à l’étage au-
dessus de la taverne, et Timonidès et Nestor en partageaient une
troisième. Ces temps-ci, il avait du mal à trouver le sommeil. Il
tournait et se retournait dans son lit, s’éveillant à n’importe quelle
heure pour repousser ses couvertures en dépit du froid. Il rêvait
d’Ulrika, qui occupait déjà toutes ses pensées la journée. Plusieurs
fois, il avait été sur le point de lui révéler ses sentiments. Cependant,
ç’aurait été une infraction à ses propres règles de conduite, car elle
était toujours sous sa protection. Jamais il ne se le permettrait.
Et qu’éprouvait-elle envers lui ? se demanda-t-il en poussant la
lourde porte mouillée. Par moments, il la surprenait à l’observer.
D’autres fois, elle s’approchait de lui ou le touchait sans raison. Si
seulement il pouvait la serrer contre lui, l’embrasser, la caresser...
Il franchit le seuil de la taverne, annonçant d’une voix sonore la
bonne nouvelle : il avait trouvé Besas et avait fait au vieil ermite une
proposition qu’il n’avait pu refuser !
Timonidès bondit sur ses pieds en éternuant. Les autres clients
étaient partis, l’aubergiste avait disparu dans ses quartiers privés, et
Nestor était parti se coucher. Seuls restaient l’astrologue et Ulrika.
A-t-il dit où se trouve Shalamandar ? s’enquit Timonidès.
Ulrika se leva et s’approcha de Sebastianus, le prit par le bras pour
l’amener au coin du feu, et retira sa cape détrempée. Un verre de vin
chaud l’attendait, qu’elle pressa entre ses mains froides.
Sebastianus resta un instant silencieux, contemplant la jeune fille
aux cheveux blonds devant le feu qui se mourait. J’aimerais tant
avoir davantage à t’offrir, songea-t-il. Retrouver ta mère, ou
t’expliquer le sens de ce don que t’ont fait les dieux. Te prendre dans
mes bras et ne plus jamais te laisser partir.
Au lieu de quoi, il but une gorgée de vin et dit :
—Besas a en effet entendu parler de Shalamandar et des bassins de
cristal. Mieux encore, il va nous y conduire.
—Et vous le croyez ? s’écria Timonidès. Ne va-t-il pas prendre
votre argent et disparaître ?
Sebastianus regarda Ulrika en souriant.
—Besas est un saint homme, et les gens autour de lui le respectent,
lui apportent de la nourriture et des offrandes, et bénissent son nom.
Ils disent qu’il leur a porté chance. Et il ne demande pas d’argent.
—Mais il vous a dit comment atteindre Shalamandar ? demanda
Timonidès avec quelque appréhension.
Il avait vu s’épanouir cette maladie d’amour entre Sebastianus et
Ulrika au fil des semaines, et, sachant qu’elle ne pouvait aboutir nulle
part, aurait aimé que son maître s’en guérisse.
—Il a dit mieux encore, déclara Sebastianus en se tournant vers lui.
Il va nous y conduire. J’ai offert à Besas une chose à laquelle
personne n’avait songé, celle que désirent tous les êtres en terre
étrangère. Un retour au pays. Nous partons pour Babylone demain à
l’aube !
Timonidès s’éveilla, tourmenté par de violentes crampes
d’estomac. Avec un soupir, il se leva et traversa la chambre pieds nus,
se maudissant d’avoir repris trois fois des poireaux.
La femme de l’aubergiste y avait mis trop d’huile, et à présent, il en
payait le prix.
Une lame de plancher grinça sous son poids et il s’arrêta, regardant
le lit voisin du sien, qui n’était qu’un sac garni de paille sur le sol,
recouvert de couvertures en laine. Il ne voulait pas réveiller Nestor,
qui avait parfois du mal à se rendormir.
Timonidès cilla dans l’obscurité. Les nuages avaient fui et les
étoiles brillaient dans le ciel, éclairant suffisamment la pièce pour
révéler un lit vide. Où était Nestor ?
Songeant que son fils avait dû aller satisfaire un besoin naturel,
Timonidès reprit sa traversée de la chambre et alla fouiller dans ses
bagages, cherchant une poudre qu’il emportait toujours au cas où.
Quelques pincées dans un verre d’eau suffiraient à apaiser ses
entrailles.
Il entendit la porte et marmonna :
—Retourne te coucher, fiston.
Au lieu de bafouiller son incompréhensible « Bonne nuit, papa »,
Nestor resta debout sur le seuil.
Timonidès se retourna, fronçant les sourcils. Nestor, tout sourire,
tenait un sac dans sa main droite.
—Hé, qu’est-ce que c’est ? s’enquit Timonidès. Qu’as-tu donc là-
dedans ?
Le sourire enfantin de Nestor s’élargit encore.
—Reeka, dit-il d’un ton ravi en soulevant son fardeau.
Timonidès s’avança vers lui, maudissant les poireaux, la femme de
l’aubergiste, les nuits d’hiver et la vie en général.
—Un cadeau pour Ulrika ? A cette heure ?
Il tendit la main, se demandant ce que son fils avait pu récupérer -
Nestor avait un penchant pour les fleurs ou les cailloux de couleur -,
et prit le sac. A en juger par le poids et la forme, il contenait sans
doute un melon.
Priant pour que le garçon ne l’ait pas volé, il ouvrit le sac et jeta un
coup d’œil à l’intérieur, plissant le nez et laissant à ses yeux le temps
de s’accoutumer à la pénombre.
—Que... ?
Il rétrécit les yeux. Se pencha davantage.
—Je ne...
Un cri lui échappa.
Il laissa tomber le sac, reculant si vivement qu’il trébucha et
atterrit sur les fesses.
—Nestor ! gémit-il. Nestor ! Qu’as-tu fait ?
Car le cadeau de Nestor n’était autre que la tête de Besas, le saint
homme que tout Antioche vénérait.
La Syrie
Chapitre 14
Il fallut à Timonidès un long moment pour se relever. Puis il se rua
vers la petite fenêtre, ouvrit les volets en grand et se pencha au-
dehors juste à temps pour vomir dans la rue au-dessous. Le corps
saisi de sueurs froides, il attendit que l’air nocturne le revigore.
La tête de Besas...
Pourquoi Nestor avait-il fait une chose pareille ?
Le cerveau en ébullition, Timonidès ferma les yeux et s’efforça de
réfléchir. Tandis que vague après vague la nausée déferlait en lui, il
se souvint des paroles qu’il avait prononcées plus tôt, au coin du feu.
« Il n’aura plus qu’à lui couper la tête et en sortir les renseignements
à la cuiller! »
Et là était Nestor, si prompt à tout prendre au pied de la lettre, si
désireux de faire plaisir. Surtout à Ulrika.
—Par les étoiles, murmura Timonidès, l’estomac retourné.
Il vomit encore par deux fois avant de rentrer la tête à l’intérieur,
inquiet à l’idée qu’on avait pu l’entendre crier. Les murs de l’auberge
étaient faits de torchis mince.
Cependant, le silence de la nuit restait total et Timonidès était seul,
un problème monstrueux sur les bras.
Un problème qui alla croissant à mesure qu’il se remémorait les
dires de Sebastianus : Besas avait la réputation de porter bonheur à
autrui.
Les gens n’appréciaient guère que de tels hommes se fassent
décapiter.
Alors que l’énormité du geste de Nestor s’imposait à lui, Timonidès
sentit ses os et ses muscles se liquéfier. Il crut qu’il allait s’évanouir.
Pourtant, il devait garder la tête froide et le cœur solide. Que faire ?
On allait venir arrêter son fils...
Car il était certain que Nestor, qui continuait à se tenir devant lui
en souriant, inconscient de son crime, n’avait pas commis ce méfait à
l’abri des regards, pas plus qu’il n’avait effacé ses traces. Il était
même capable d’avoir montré son « cadeau » à un passant ! D’un
moment à l’autre, on allait crier haro sur lui, les gardes de nuit
allaient surgir et l’emmener vers une exécution certaine.
Les jambes de Timonidès se dérobèrent sous lui et il s’effondra. Ils
allaient crucifier son fils...
Nestor regarda son père s’asseoir par terre, songeant avec
satisfaction au cadeau qu’il avait apporté pour Reeka, la dame aux
cheveux de soleil.
Il l’adorait. Il aurait fait n’importe quoi pour elle, qui lui parlait si
doucement, l’apaisait, lui disait que tout allait s’arranger. Sa voix
était semblable à une caresse. Elle lui rappelait sa mère.
Il baissa les yeux sur le sac. Les rouages simples de l’esprit de
Nestor avaient saisi que papa et oncle Sebastianus étaient à la
recherche d’un bassin. Qu’ils espéraient y emmener Reeka, pour lui
faire plaisir. Mais papa et oncle Sebastianus semblaient avoir du mal
à trouver ce bassin, et il y avait un homme qui savait où il était, mais
il ne voulait pas le dire. Papa avait dit qu’on pourrait le trouver dans
son crâne. Oncle Sebastianus avait dit que cet homme vivait dans
une hutte à côté de la grande statue de Daphné. Nestor se souvenait
de la statue, parce qu’elle lui avait paru comique, une femme avec
des branches d’arbre qui jaillissaient de ses cheveux. Papa devait
sortir le bassin du cerveau de l’homme, alors il le lui avait apporté !
C’était un cadeau pour Reeka, la dame aux cheveux de soleil.
Timonidès regarda son fils toujours debout sur le seuil, un sourire
au visage, et il eut l’impression que son cœur allait se briser en mille
morceaux.
Il se sentit brusquement gros, maladroit et stupide. Lui qui pouvait
déchiffrer avec tant de précision le message des étoiles au point de
pouvoir conseiller à quelqu’un de choisir des haricots ou des lentilles
pour dîner ; lui qui pouvait lever le visage vers le bol sombre de la
nuit, y trouver Vénus et savoir exactement où elle serait dans une
heure, dans un mois ; lui qui pouvait fermer les yeux et pointer sans
hésiter le doigt vers Mars, rouge et distant, alors que d’autres, les
yeux grands ouverts, cherchaient en vain...
Sa vie entière reposait sur le contrôle et la précision, et voilà qu’elle
venait de plonger dans le chaos.
Nous y sommes, songea-t-il, vaincu. Voici la catastrophe prédite.
Et c’est moi qui l’ai causée. J’ai mis les étoiles et ma vocation au
service de mon intérêt personnel. Je voulais que la fille aux dons de
guérison reste auprès de nous et, ce faisant, j’ai attiré la calamité sur
moi et sur la maison de mon maître. Moi seul peux tout résoudre.
Et il n’y avait qu’une seule solution. Timonidès l’astrologue devait
mentir de nouveau.
Tout cela, se dit-il, est mon châtiment pour avoir menti. Et comble
d’ironie, ce châtiment le condamnait à continuer à mentir. Jamais,
au grand jamais, il ne pourrait avouer à Sebastianus la vérité sur ce
qui s’était passé ce soir.
Il se leva lourdement, tentant d’échafauder un plan. Ils devaient
quitter la cité au plus vite, bien avant que le magistrat ait pu
déterminer l’identité de l’assassin de Besas le saint ermite. Il serait
aisé de persuader Sebastianus d’aller de l’avant. Il obéissait toujours
aux étoiles...
Timonidès se souvint brusquement d’Ulrika et laissa échapper un
grognement. Il ne pouvait lui permettre de les accompagner, car
Nestor risquait de commettre d’autres crimes pour lui faire plaisir.
Il lui dirait qu’il avait consulté les étoiles et découvert que sa mère
vivait à Jérusalem.
Et si Sebastianus l’interrogeait concernant Besas, il déclarerait que
l’ermite était indigne de confiance.
Après avoir félicité Nestor et lui avoir assuré qu’il était content du
cadeau, il dit au jeune homme de se coucher et alla chercher ses
cartes et instruments dans son paquetage. Il sentait le poids du
monde sur ses épaules. Il lui répugnait de mentir, de blasphémer et
de commettre un sacrilège ; offenser les dieux attirait leur courroux.
Cependant, il n’avait pas le choix. Il devait sauver son fils, fut-ce au
risque de l’immortalité de son âme.
Lorsqu’il avait serré Nestor tout bébé contre lui, Timonidès avait
été frappé par cette vérité primitive : ce n’était pas le parent qui
créait l’enfant, mais l’enfant qui créait le parent. Alors que d’autres
voyaient un simple d’esprit, Timonidès, qui croyait à la
transmigration des âmes, regardait au-delà des traits grossiers de
son fils et songeait à l’âme migrante qui l’habitait peut-être. Et si
Nestor possédait l’âme réincarnée du plus grand philosophe de
l’histoire ?
Fils précieux ou grand philosophe, Timonidès ne pouvait accepter
qu’il fût exécuté.
Il alluma une lampe et se mit en devoir de préparer l’horoscope de
son maître, espérant trouver un peu de vérité à mélanger aux
mensonges. Il ne s’acquitta pas de son rituel habituel qui consistait à
se baigner, à prier et à enfiler une tunique propre, car à quoi bon ? Le
mensonge le salirait.
Timonidès se lança dans des calculs, écrivit des chiffres, des degrés
et des angles, nota des signes du zodiaque et des maisons
astrologiques. Alors qu’Antioche dormait et que les étoiles tournaient
au-dessus de lui, indifférentes à l’astrologue de l’auberge du Paon
Bleu suant à grosses gouttes sur ses nombres et ses équations, il vit
émerger un nouvel indicateur, aussi troublant qu’inattendu.
Il se figea. Laissa échapper un juron. Essuya son visage moite.
Reprit son stylo et refit ses calculs.
Enfin, il se redressa, sous le choc. Il n’y avait aucun doute : les
aspects des planètes qui transitaient avec le signe de naissance de
Sebastianus indiquaient bel et bien un changement de direction ! Les
dieux, à travers leur disposition précise des corps célestes, lui
transmettaient un message d’une clarté limpide : Sebastianus devait
partir vers le sud - avec Ulrika.
Timonidès ferma les yeux et déglutit, la gorge sèche. Calamité sur
calamité ! Son destin était scellé, car il s’apprêtait non seulement à
falsifier un horoscope mais à désobéir à l’indéniable message
contenu dans les étoiles.
Le cœur lourd, mais sachant qu’il n’avait pas le choix et que le
temps pressait, l’astrologue traversa le couloir et alla frapper d’un
coup sonore à la porte de son maître.
Ulrika ne dormait pas. Elle avait été réveillée plus tôt par un cri, et,
étendue dans le noir, s’était demandé s’il avait été réel ou imaginé.
Puis elle avait entendu des voix étouffées, un silence, un bruit de pas
dans le couloir, des coups frappés à une porte, d’autres voix
étouffées, mais plus audibles cette fois, et pressantes.
Elle était sur le point de se lever pour voir ce qui se passait,
lorsqu’on toqua à sa porte. Elle alla l’ouvrir et se trouva face à
Sebastianus. Il venait visiblement d’être tiré du sommeil, avait jeté
en hâte une cape sur ses épaules, et ne portait qu’un pagne au-
dessous.
Il la fixa un instant, et elle prit brusquement conscience de sa
propre tenue : sa chemise de nuit en tissu mince lui arrivait au genou
- et ses cheveux dénoués tombaient sur ses seins. Elle se sentait nue.
Sebastianus se ressaisit.
—Ulrika, Timonidès affirme que ta mère est à Jérusalem.
—Ma mère ! Que... ?
L’astrologue se fraya un chemin entre eux, agitant une feuille de
papyrus.
—Oui, oui, cela ne fait aucun doute. Votre mère est là, hébergée
chez des amis.
Elle cilla, et son regard alla de l’un à l’autre.
—Mais pourquoi faites-vous une lecture à cette heure-ci? Et
pourquoi mon... ?
Timonidès lui coupa la parole, parlant à vive allure.
—Un rêve m’a réveillé, m’ordonnant de regarder par la fenêtre, où
j’ai vu une étoile traverser le ciel. J’ai su que je devais lire l’horoscope
de mon maître, et là, il y avait un message des dieux. Mon maître doit
quitter Antioche sur-le-champ pour se rendre à Babylone et vous,
vous devez partir pour Jérusalem.
Nous avons vécu quelque temps à Jérusalem, murmura Ulrika,
chez une femme qui s’appelait Élisabeth.
—Oui, oui, dit Timonidès en sortant de la pièce sans cesser de
parler, vous devez aller immédiatement à Jérusalem, rejoindre votre
mère avant qu’elle parte. Chez Élisabeth...
La voix de Timonidès s’éloigna dans le couloir, et Ulrika se
retrouva seule avec Sebastianus, leurs yeux soudés dans la
pénombre, des paroles non dites sur les lèvres.
—Ma mère pourra m’aider, s’entendit déclarer Ulrika, se
demandant pourquoi elle n’était pas plus excitée par la nouvelle de
l’astrologue. Elle me dira où se trouve Shalamandar.
—Je t’emmènerai à Jérusalem...
Ulrika posa un doigt sur ses lèvres.
—Non, Sebastianus, tu dois continuer vers l’est. Tu dois partir à
l’aube, comme l’ordonnent les étoiles.
Ils restèrent silencieux, retenus par la nuit et leur désir réciproque.
Chacun lisait la passion dans le regard de l’autre. Cependant, ils
étaient tous les deux liés par le devoir et des serments faits bien
avant de se rencontrer.
Il retrouva sa voix.
—J’enverrai Syphax et un contingent d’hommes avec toi afin de te
protéger.
—Merci, dit-elle, consciente de tout ce qu’il faisait pour elle.
Elle connaissait Syphax, un Numide impassible qui louait ses
services comme garde du corps et mercenaire. Il escortait et
protégeait les caravanes de Sebastianus depuis six ans, et elle savait
qu’elle pouvait avoir confiance en lui.
—Il veillera à ce que tu arrives saine et sauve à destination.
Il la regarda longuement, puis, cédant à une impulsion subite, la
prit par les épaules, et l’attira plus près de lui.
Ulrika, si tout va bien et que les dieux le veulent, j’arriverai à
Babylone dans six semaines. Je ne compte pas partir pour l’Extrême-
Orient avant la fête du solstice d’été, car le lendemain est la journée
la plus propice au départ d’un long voyage. Quand tu auras trouvé ta
mère et appris ce que tu dois savoir sur Shalamandar, viens me
rejoindre à Babylone. J’attendrai le plus longtemps possible avant de
partir pour la Chine.
—Oui, murmura-t-elle. Je te rejoindrai à Babylone.
Elle leva la main pour lui caresser le menton, et lorsque ses doigts
effleurèrent sa barbe, elle vit...
Sebastianus fronça les sourcils.
—Qu’y a-t-il ?
Ulrika ouvrit la bouche, mais fut incapable de parler.
Il attendit, se demandant si elle avait une vision. Il avait assisté à
une scène de ce genre par le passé, avait vu frémir ses narines
délicates, se dilater ses pupilles. Elle était devenue toute pâle, et sa
peau semblait s’être étirée sur ses tempes.
Au-dehors, un nuage masqua la lune et les étoiles, plongeant dans
l’obscurité les pièces de l’auberge. Momentanément aveuglés,
Sebastianus et Ulrika sentirent leurs autres sens s’aiguiser.
Sebastianus eut une conscience plus aiguë de la peau tiède d’Ulrika
sous ses mains, de sa douceur qui lui faisait songer aux cygnes et à la
brume. Ulrika respirait sur lui l’odeur de la pluie, qui lui rappelait
des prairies et des forêts verdoyantes. Il entendait son souffle léger.
Elle sentait sa chaleur.
Et puis le nuage passa, comme une grande trirème dans un océan
de nuit, et la lumière des étoiles baigna de nouveau la petite
chambre. Sebastianus vit un pâle visage de femme. Ulrika vit des
yeux de la couleur des prés.
—Il y a un traître dans ton groupe, dit-elle enfin. Un de tes
hommes, un de tes proches, va te trahir.
—Qui ? demanda-t-il, abasourdi.
—Je ne sais pas. Je ne vois pas son visage.
A vrai dire, il n’y avait pas de visage, car ce n’était pas
véritablement une vision qui l’avait assaillie, mais un sentiment.
Quand ses doigts avaient touché le menton de Sebastianus, elle
s’était sentie submergée par la déception, la désillusion. Une trahison
absolue. Qui terrasserait Sebastianus.
—Une des recrues de Primo ?
Elle secoua la tête.
—C’est un ami.
J’ai confiance en tous ceux qui me sont proches, dit-il, mais j’ai
aussi confiance en toi, Ulrika, et en ton intuition. Je serai donc
prudent et vigilant. Nous nous dirons adieu ce malin, lorsque nous
quitterons le caravansérail.
Ulrika le suivit des yeux alors qu’il s’éloignait. Refermant la porte
de sa chambre, elle resta adossée au battant et pria à voix basse les
dieux de veiller sur cet homme, de prendre soin de lui et de le lui
rendre sain et sauf.
Sebastianus n’eut pas besoin de frapper. Elle sut qu’il était là,
derrière la porte. Elle l’ouvrit. Il se tenait devant elle, bras et torse
nus, le désir et l’incertitude gravés sur ses traits. Il tenait dans sa
paume ouverte le coquillage qui venait de l’autel sacré de Galice.
Prends-le, dit-il. Il a un grand pouvoir.
Elle l’accepta, faisant le vœu de toujours le porter.
J’ai besoin de te toucher, murmura-t-il.
Elle plongea son regard dans le sien et se sentit enveloppée par lui,
attirée dans son esprit et dans son cœur.
Ulrika trouva dans les bras de Sebastianus le refuge qu’elle
cherchait, et Sebastianus découvrit en elle la tendresse qui lui
manquait depuis si longtemps. Leurs bouches se rencontrèrent,
chaudes et passionnées. Ils se goûtèrent l’un l’autre. Se caressèrent,
palpèrent, pétrirent. Des mots sans suite furent prononcés par leurs
lèvres haletantes.
Ulrika se pressa contre lui. Son corps s’embrasa, sa peau chaude et
moite brûlant du désir de sentir sa bouche sur elle. Là Sebastianus
voulait joindre son corps et sa vie à la sienne, s’unir à elle, l’unir à lui.
Un fracas retentit dans la pièce voisine, suivi de pas lourds et du
son de la voix de Timonidès, apparemment occupé à faire ses
bagages en récriminant, et parlant très fort de l’urgence qu’il y avait à
partir.
A regret, Sebastianus se détacha d’elle.
Les événements sont contre nous, dit-il en jetant un coup d’œil en
direction de la cloison qui vibrait presque sous l'agitation de
l’astrologue. Timonidès parlait sérieusement quand il a dit que les
étoiles ordonnaient de nous hâter.
Pourquoi ? voulut-elle demander, détestant la distance soudaine
entre eux, l’air froid et le vide dans ses bras.
—Ulrika, dit Sebastianus en l’attirant une dernière fois à lui, je
voudrais tant rester avec toi, être avec toi. Mais Timonidès a raison.
Je dois partir. T’aimer et savourer ton amour... un tel privilège et un
tel luxe ne peuvent m’appartenir, pas tant que je suis sous les ordres
de César.
Il se pencha et l’embrassa sur le front.
—Ulrika, Ulrika, soupira-t-il, emplissant sa bouche de son nom.
L’on dit qu’Éros, le dieu de l’amour et du désir, passe son temps à
séparer les êtres humains et à les réunir. C’est vrai ! Mon être a été
brisé et reconstitué. L’homme que j’étais autrefois, si réservé dans
ses sentiments, qui contrôlait si bien son cœur, n’existe plus.
Pourquoi Éros m’a choisi pour ce bonheur particulier, je l’ignore,
mais je ne le mérite pas, j’en suis sûr.
« Je ne veux pas te quitter ! Mais je dois obéir aux étoiles, car tel
est le souhait des dieux. Aucun homme ne peut les défier, car elles
sont sa destinée. Je le crois passionnément : il y a un ordre dans
l’univers. Et si les dieux décident que nous ne devons pas être réunis
à Babylone, alors je prie pour que tu trouves ce que tu cherches et les
réponses aux mystères qui sont en toi. Et quand je reviendrai de
Chine, ce qui arrivera forcément puisque les étoiles me l’ont promis,
je te chercherai, et je te rejoindrai, mon Ulrika chérie.
Chapitre 15
Ulrika frotta un silex et alluma la mèche ; l’odeur de la lampe à
huile se mêla à la senteur âcre de la laine de mouton et des peaux de
chèvre.
Une lumière vacillante illumina la tente encore plongée dans
l’obscurité. Bientôt, le soleil allait se lever et darder ses rayons sur la
terre, et l’air s’emplirait d’arômes de cuisine.
Ulrika peigna ses longs cheveux, marquant une pause pour toucher
le coquillage qui reposait contre sa poitrine, sa présence rassurante
lui rappelant qu’elle retrouverait bientôt Sebastianus. Elle n’avait pas
réussi à trouver sa mère à Jérusalem. Par conséquent, elle avait
demandé à Syphax de l’emmener à Babylone, où elle se joindrait à la
caravane de Sebastianus.
Son cœur battit plus vite. Après leurs adieux à Antioche, elle
n’avait pas été préparée au terrible sentiment de vide qui l’avait
envahie. Dans son chariot couvert qui roulait le long d’une route
millénaire menant vers le sud, une mélancolie inhabituelle l’avait
enveloppée. Elle avait dû faire appel à toute sa volonté pour ne pas
donner à Syphax l’ordre de faire demi-tour.
Elle ne pouvait supporter d’être séparée de Sebastianus.
Ils avaient quitté Jérusalem la veille, et le petit groupe s’était arrêté
au pied d’une chaîne de collines qui dominaient une région de sable
et de rochers, aride et austère. Ulrika tremblait d’excitation. Elle
avait passé chacun de ses moments d’éveil à songer à Sebastianus, à
leur dernière nuit à Antioche, à leurs baisers passionnés. Quand elle
fermait les yeux, elle revivait cet instant, sentait le corps et la force de
Sebastianus. Ses caresses. Le goût de sa peau. A Babylone, ils
seraient libres de s’aimer.
Ensuite, il partirait pour la Chine tandis qu’elle irait chercher
Shalamandar et les bassins de cristal. Et à son retour d’Orient, son
amour et elle seraient réunis, elle en était sûre.
Ulrika sortit de la tente, et fut stupéfaite de trouver le campement
déserté dans la pâle lueur de l’aube. Elle promena son regard autour
d’elle. Syphax et ses hommes étaient invisibles. Étaient-ils partis à la
chasse ? Ou ramasser du bois mort ? Comme le soleil apparaissait
au-dessus des falaises escarpées, illuminant les lieux, Ulrika vit que
chevaux, mulets et tentes avaient disparu.
Elle scruta les environs, les rochers dénudés et les collines
brunâtres. Les ombres se dissipaient peu à peu, révélant un désert
qui s’étendait à perte de vue sous un ciel d’un bleu immaculé. Il y
avait peu de verdure, en dépit du fait que l’on venait de fêter
l'équinoxe de printemps. Cette contrée stérile était peuplée de roches
et de cailloux, de sable, de gorges et de plateaux - mais pas d’êtres
humains.
Ulrika devinait pourquoi les hommes s’étaient éclipsés durant la
nuit : elle avait expliqué à Syphax qu’elle n’avait plus d’argent et que
ses hommes et lui ne seraient payés que lorsqu’ils rejoindraient la
caravane de leur maître. Ulrika connaissait ce genre d’hommes : ils
suivaient l’argent. Ils avaient grommelé à la perspective d’aller en
Chine et de tomber du bord de la terre. Ils avaient donc saisi leur
chance de quitter le service de Sebastianus Gallus et de trouver un
emploi plus sûr et mieux payé ailleurs. Peut-être avaient-ils entendu
parler de telles possibilités durant leur séjour à Jérusalem.
Au moins ne l’avaient-ils pas abandonnée sans provisions,
constata-t-elle, soulagée. Devant sa tente se trouvaient un sac de
lentilles, du pain et une généreuse outre d’eau. Ils avaient aussi laissé
un âne qui, attaché à un rocher, mâchonnait quelques mauvaises
herbes.
Ulrika tenta de se repérer. Jéricho n’était qu’à quelques milles au
nord-est. Droit devant, bien qu’elle ne puisse pas le voir, se trouvait
la mer du Sel, où se déversait le Jourdain. Elle décida de partir vers
l’est et de prendre la direction du nord en arrivant à la mer du Sel.
Une fois à Jéricho, elle se joindrait: à une caravane en partance pour
Babylone.
Elle renonça à emporter la tente. Il serait trop long de la démonter,
de la plier et de la charger sur l’âne. Celui-ci porterait la nourriture,
l’eau et ses affaires, et elle marcherait à pied.
Comme elle se penchait pour ramasser les sacs, elle s’immobilisa,
consternée. Ils avaient été percés, et leur contenu éparpillé sur le sol
était déjà couvert de déjections d’oiseaux.
Tout était gâté ! Pour comble de malchance, l’outre, elle aussi, était
percée. Des empreintes d’animal étaient visibles dans le sable, des
traces appartenant à un félin - lion ou léopard. Et l’eau avait depuis
longtemps été absorbée par la terre.
Elle était seule dans le désert de Judée, sans eau ni provisions.
L’air matinal était frais et mordant, et des nuages blancs filaient
dans le ciel bleu foncé. Ulrika menait l’âne par sa longe, ses bagages
et son coffret à médecine attachés sur le dos de l’animal. Elle
zigzaguait entre les rochers, espérant que le terrain allait bientôt
s’aplanir et que la végétation allait devenir plus abondante. Malgré
les pluies récemment tombées sur la région, les fleurs et les herbes
étaient déjà en train de se flétrir et de se dessécher, ne laissant que
des collines brunes et ravinées.
Ulrika avançait d’un pas régulier vers l’est, cherchant des signes
d’habitation, ne fut-ce que la tente d’un berger solitaire. Le soleil
monta dans le ciel, la journée se fit plus chaude, mais elle ne
rencontra pas âme qui vive. Un âne sauvage s’enfuit à son approche.
Des oiseaux décrivaient des cercles au-dessus d’elle.
Ulrika redoutait l’apparition de lions ou de léopards, songeant
qu’au rythme lent où elle avançait elle devait sembler une proie
facile.
La contrée était désolée. Les collines chauves et striées de roches
étaient piquées de cavernes qui ressemblaient à des pigeonniers.
D’après une légende locale, l’une d’elles avait autrefois abrité deux
femmes qui vivaient là avec leur père. Elles n’étaient pas mariées,
n’avaient pas d’enfants, et avaient conspiré pour enivrer leur père,
Lot, et avoir des relations sexuelles avec lui de manière à perpétuer la
lignée. D’après la légende, elles avaient réussi à le séduire, et donné
naissance à des fils qui étaient devenus par la suite les patriarches de
nouvelles nations.
Midi arriva et passa. Le soleil entama sa descente vers l’ouest
tandis qu’Ulrika continuait à travers une étendue calcaire et
crayeuse, couverte de cailloux et de touffes de végétation desséchée.
Enfin, le paysage marron et stérile devint plus plat. Ulrika laissa
derrière elle les collines et les ravins, et aperçut devant elle, non loin,
le chatoiement de l’eau bleu pâle. La mer du Sel.
Lasse et affamée, elle poursuivit sa route. Il pouvait y avoir des
gens là-bas - de la nourriture et du repos.
Les ombres s’allongeaient et le soleil virait à l’orange quand elle
arriva enfin.
Elle contempla l’étrange rivage qui ressemblait à des couches de
cendre blanche et fine. Elle savait qu’il ne s’agissait pas d’un lac, mais
d’une mer « morte », sans plantes ni poissons. Malgré tout, elle avait
espéré trouver de l’eau potable. Mais à perte de vue, tout le long de la
rive où s’accumulaient des dépôts minéraux à l’odeur nauséabonde, il
n’y avait pas de tentes, pas de gens, pas même un chameau solitaire.
Ce qui signifiait qu’il n’y avait pas d’eau.
De l’autre côté de la mer plate et vitreuse, sur la rive est, se
dressaient des montagnes où elle n’apercevait aucun signe
d’habitations. Vers le nord, à sa gauche, le Jourdain coulait près de la
populeuse et prospère cité de Jéricho - mais c’était à des milles de là,
trop loin pour qu’elle puisse s’y rendre ce soir. Vers le sud, à sa
droite, s’étendaient des terres inconnues. Et derrière elle, à l’ouest,
les collines rocheuses ne semblaient pas receler de vie.
Le rivage était creusé de sables mouvants, de puits de goudron et
de flaques d’asphalte qui dégageaient une puanteur âcre. N’osant pas
s’aventurer plus loin dans la nuit tombante, elle scruta les collines,
en quête d’un abri. Dans une grotte, elle trouverait peut-être un puits
ou une source souterraine.
Soudain, une plainte glaçante déchira le silence du désert. Un
chacal. Un instant plus tard, d’autres cris s’élevèrent dans le ciel déjà
sombre.
Ulrika tenta de déterminer d’où ils venaient. Une horde
n’hésiterait pas à attaquer un être humain sans défense.
Comme elle tendait la main vers la longe de l’âne, les chacals
hurlèrent de nouveau et l’animal détala.
—Attends ! cria Ulrika.
Il continua à galoper, emportant ses paquets.
Elle leva les yeux vers le ciel où scintillaient les premières étoiles.
Sebastianus les regardait-il aussi ?
Puis elle reporta son attention sur les collines, devenues des
formes escarpées qui se découpaient sur l’horizon couleur lavande.
Le soleil s’était couché. Le crépuscule serait de courte durée, elle le
savait - après quoi le désert serait plongé dans l’obscurité. Et le
danger.
Resserrant sa palla autour d’elle, elle repartit vers l’ouest, où des
ombres s’étiraient au pied des hauteurs, offrant la promesse d’une
protection contre la nuit.
La lune ne s’était pas encore levée, et les étoiles ne brillaient pas
encore assez pour éclairer son chemin, si bien qu’elle devait
progresser avec précaution. Galets et rochers jonchaient le terrain
criblé de trous et de terriers.
Un vent froid et vif se mit à souffler, qui transperçait le tissu mince
de sa palla.
Elle songea avec regret à son manteau, plié sur le dos de l’âne.
Celui-ci n’était sans doute pas allé bien loin, mais elle n’avait aucune
chance de le trouver dans le noir.
Les chacals glapirent de nouveau, plus près d’elle cette fois. Ulrika
accéléra l’allure. Soudain, le sol se déroba sous ses pieds et elle
s’effondra, une douleur aiguë irradiant dans sa jambe. Elle avait mis
le pied dans un trou et s’était tordu la cheville. Elle se releva tant bien
que mal et reprit sa route en boitant, lentement, se reprochant de ne
pas avoir fait plus attention et de ne pas avoir eu le bon sens de
voyager à dos d’âne.
A chaque pas, elle se retenait pour ne pas hurler. Marcher était une
torture. Elle songea aux remèdes dans son coffret, aux calmants qui
lui auraient permis de continuer. Cependant, même si elle les avait
eus, de tels médicaments, comme le sirop d’écorce de saule, étaient
sous forme de poudre ou de comprimés qu’il fallait diluer avec de
l’eau.
En approchant des collines, Ulrika scruta les étroites ravines
enveloppées d’obscurité. Elle ne parvenait pas à voir bien loin. Celle-
ci était-elle barrée par un éboulis ? Les buissons de celle-là
indiquaient-ils la présence d’eau ? Cette tache sombre était-elle une
grotte ou le repaire d’une bête sauvage ?
Laquelle choisir ?
Elle promenait son regard ici et là, parcourant l’étendue désolée
entre les collines et la mer, et saisit un mouvement du coin de l’œil.
Elle pivota et se figea : une bête affamée l’observait de ses yeux dorés.
Un loup.
Elle retint son souffle et examina la créature marron et hirsute, aux
oreilles dressées et à la queue droite, se demandant s’il était réel ou
s’il s’agissait d’une vision. Le vent soufflait autour d’eux, balayait les
ravines avec un sifflement sinistre, soulevant des nuages de sable qui
flottait au-dessus du sol comme une brume étrange.
Le regard d’Ulrika était soudé à celui du loup. Elle avait peur de
bouger. S’il était réel, il l’attaquerait.
Cependant, l’animal se détourna et fit mine de s’éloigner, rasant la
colline, la tête haute. Au bout de quelques mètres, il s’arrêta et
regarda en arrière, comme pour l’inviter à le suivre. Pourtant, au lieu
de se diriger vers un endroit abrité et sûr, il restait sur l’étendue plate
et désertique, exposée aux éléments et à la faune.
—Tu as tort, murmura-t-elle en se tournant vers une grotte dont
elle distinguait les contours.
Là, elle serait à l’abri.
Le loup continua néanmoins dans la direction opposée. Il
s’immobilisa de nouveau, ses yeux dorés lui intimant l’ordre de lui
emboîter le pas.
Incapable de résister à son pouvoir, elle le suivit.
Il finit par s’arrêter pour de bon et se retourna, patientant jusqu’à
ce qu’elle l’ait rejoint. Puis il s’assit sur ses pattes arrière, telle une
idole de pierre attendant un sacrifice, et fixa Ulrika de ses yeux
perçants.
—Que veux-tu de moi ? demanda Ulrika.
Il s’évanouit lentement, comme une ombre à midi, comme le loup
à côté du général Vatinius, la laissant dans le désert aride, une
douleur lancinante à la cheville, la bouche et la gorge desséchées,
tandis que les chacals lançaient leurs cris d’outre-tombe aux étoiles.
D’autres prédateurs, Ulrika le savait, n’allaient pas tarder à rôder.
Elle fit un pas en avant, mais sa cheville céda. Elle tomba avec un
cri. Lorsqu’elle tenta de se lever, elle comprit avec horreur qu’elle
était blessée. Elle ne pouvait plus marcher.
A bout de forces et les larmes aux yeux, elle se massa la jambe,
devinant la présence toute proche de créatures nocturnes.
Les étoiles brillaient au-dessus d’elle, indifférentes à sa détresse.
Le ciel était noir et le vent froid, la nature suivait son cours, sans
égards pour la femme en danger.
Aide-moi, suppliait intérieurement son cerveau effrayé, priant la
déesse-mère comme elle l’avait toujours fait.
Alors qu’elle essayait désespérément de rassembler ses forces pour
ramper jusqu’aux collines, elle mit la main sur le coquillage de
Sebastianus. Elle revit l’homme qu’elle aimait, se remémora sa voix,
son odeur, la sensation de sa chaleur et de sa puissance. Comme elle
regrettait de ne pas être allée à Babylone avec lui !
Submergée de fatigue, Ulrika posa la tête par terre. Le sable du
désert lui parut soudain se transformer en herbe fraîche, et quand
elle ouvrit les yeux, la nuit avait fait place à un pâle ciel bleu. Devant
elle se tenait une femme, élancée et très belle, qui fabriquait un autel
en coquillages dans un paysage sauvage, le vent fouettant ses longs
cheveux et sculptant sa longue robe blanche en un chef-d’œuvre de
marbre.
—Qui êtes-vous ? demanda Ulrika.
La femme esquissa un sourire.
—Tu connais déjà la réponse.
C’était vrai. Elle était l’ancêtre dont Sebastianus avait parlé. Une
lointaine prêtresse nommée Gaia dont il était le descendant.
—Pourquoi m’apparaissez-vous ?
—Pour te dire qu’il n’y a rien à craindre.
L’instant d’après, l’autel et la côte déchiquetée s’évanouirent et
Ulrika fut de retour dans le désert, les étoiles clignant de l’œil au-
dessus d’elle.
Et puis elle vit...
Sebastianus !
Ulrika sanglota de joie. Il était là ! Dans le désert de Judée, il
s’avançait vers elle sur la terre aride recouverte de croûtes de sel, sa
cape bleue flottant autour de lui comme la voile d’un navire. Elle lui
tendit les bras.
—Sebastianus, tu es revenu !
Ce n’était pas lui - un inconnu était debout devant elle. Une
étrange lumière émanait de son corps : sa tête était entourée d’un
halo aveuglant qui semblait projeter des rayons dans le cosmos.
Une voix s’éleva - qu’elle sentit plus qu’elle ne l’entendit.
—Appelle au secours, Ulrika.
—Non, il ne faut pas, car les animaux sauront où je suis.
—Ils le savent déjà.
Ulrika retint son souffle et écouta. Des bruits de pas furtifs
parvinrent à ses oreilles, des halètements, des grognements.
Son sang se glaça. Les bêtes de la nuit se rapprochaient.
—Appelle au secours, répéta l’apparition. Vite ! Tout de suite !
Crie, Ulrika, emplis la nuit du son de ta voix.
Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Elle avait la gorge
trop sèche.
—Encore ! cria l’esprit. Encore !
Elle rassembla ses dernières forces et, ouvrant grande la bouche,
cria à pleins poumons.
—A l’aide ! Je vous en prie ! A l’aide !
Ulrika fut brusquement baignée d’une lumière chaleureuse qui
l’enveloppa, l’étreignit comme des bras aimants, telle une bouée la
soutenant sur une mer dorée. Des vagues de compassion et de
quiétude déferlèrent sur elle. La voix douce et grave s’éleva.
—N’aie pas peur. Tout va s’arranger.
Ulrika était calme et sereine. Jamais elle n’avait connu une telle
paix, une telle quiétude. C’était merveilleux.
Je suis en train de mourir, songea-t-elle avec détachement. Les
animaux m’ont trouvée. Ils me dévorent. C’est à cela que mourir
ressemble. Mais peu m’importe.
—Ohé ? Il y a quelqu’un ?
Elle ignora l’appel. Songeant que son imagination lui jouait des
tours. Et elle ne voulait pas s’éloigner de la lumière, de cette chaleur
douce et précieuse. Elle voulait y rester pour toujours.
—Qui est là ?
Elle ouvrit les yeux, cillant vers le firmament glacial, frissonnant
dans l’air vif de la nuit.
Que venait-il de se passer ? Elle s’assit tant bien que mal. Derrière
elle, les collines étaient noires et silencieuses. Devant, la mer du Sel
luisait d’un éclat argenté sous les étoiles. Qui avait parlé ?
Tout à coup, elle distingua de petites étincelles qui grossissaient à
mesure qu’elles approchaient.
—Il y a quelqu’un ? cria une voix. Où êtes-vous ?
—Je suis là ! cria Ulrika en se redressant et en agitant les bras. Ici,
par ici !
Les lumières vives se rapprochèrent : c’étaient des torches portées
par deux femmes.
—Vous êtes blessée ? demanda l’une d’elles.
—Es-tu seule, mon enfant ? s’enquit la plus âgée.
—Oui. Je me suis fait mal à la jambe.
Les deux femmes parlaient un dialecte courant dans cette partie de
l’empire - un mélange de grec « populaire » et d’araméen, qu’Ulrika
connaissait.
Elles la prirent chacune par un bras et la relevèrent. La plus jeune,
une femme d’une quarantaine d’années, au corps vigoureux, l’aida à
avancer sur le terrain inégal.
Elles marchèrent en silence jusqu’à un promontoire qu’elles
contournèrent pour s’engager dans une étroite ravine où des tentes
en peau de chèvre noire étaient dressées à l’abri du vent.
L'une des deux femmes pénétra dans la plus grande. L’autre laissa
une torche allumée dehors, puis fit signe à Ulrika d’entrer, et l’invita
à s’asseoir.
Celle-ci se laissa tomber avec soulagement sur un lit de
couvertures et de peaux de chèvre. La jeune femme lui tendit un
gobelet d’eau.
Je suis Rachel, dit-elle. Voici Almah. Soyez la bienvenue chez nous
et la paix soit avec vous.
Ulrika but l’eau à petites gorgées, reconnaissante, et se présenta à
son tour, avant d’ajouter :
—J’étais sûre que j’allais mourir là. Je ne sais pas ce que j’aurais
fait si vous ne m’aviez pas trouvée.
—Heureusement que vous avez eu la force de crier, répondit
Rachel.
—J’ai failli ne pas l’avoir, murmura Ulrika, cherchant à se souvenir
de la vision qui lui était venue - d’abord une prêtresse de l’ancien
temps, nommée Gaia, et puis un inconnu qui semblait briller d’une
lumière intérieure. C’était lui qui lui avait dit d’appeler au secours.
Revigorée par l’eau, Ulrika regarda autour d’elle. La tente, typique
de celles que l’on voyait dans le désert, était soutenue par un poteau
central. Elle offrait un foyer spacieux chauffé par un petit réchaud à
charbon, et éclairé ici et là par des lampes en laiton ou en argile. Des
tapis recouvraient le sol, des ustensiles étaient posés sur une petite
table, ainsi qu’un pichet et des jattes.
Une paire de sandales était accrochée à une patère, avec une petite
cape de femme. Ulrika supposa que les autres tentes qu’elle avait
aperçues servaient de lieux de rangement, à moins que d’autres
personnes y dorment.
Avec un sourire, Almah lui tendit une assiette de gâteaux sucrés
aux figues et une soucoupe de dattes qu’elle accepta avec
reconnaissance.
Tout en mangeant, elle s’interrogea sur ses sauveteuses.
Entièrement vêtue de noir, Almah avait les cheveux gris, et marchait
voûtée. Rachel était mince, et portait une longue robe en lainage
moelleux, à rayures verticales marron et crème, serrée à la taille par
une large ceinture. Ses épais cheveux noirs étaient dissimulés sous
un voile marron qui ressemblait à un capuchon et retombait en plis
souples sur ses épaules. Elle n’arborait ni bijoux ni maquillage. Son
visage était remarquable : carré et hâlé, avec de grands yeux noirs
sous d’épais sourcils. Ulrika ne put s’empêcher de se demander
pourquoi ces deux femmes vivaient dans cet endroit désolé.
—Que s’est-il passé ? demanda Rachel en s’asseyant sur un grand
coussin, repliant les jambes sous sa jupe. Pourquoi êtes-vous ici toute
seule ?
Ulrika leur raconta qu’elle avait cherché sa mère à Jérusalem,
ajoutant qu’elle avait l’intention d’aller à Jéricho et de là, à Babylone,
et relatant la manière dont elle avait été abandonnée ce matin-là.
—Mon âne est quelque part, avec toutes mes affaires.
Nous le retrouverons demain, assura Rachel. Quand vous aurez
mangé, je soignerai votre cheville. Elle est tout enflée.
—Merci, murmura Ulrika, reportant son attention sur la
nourriture.
Au bout d’un moment, elle sentit que son hôtesse l’observait, une
question dans les yeux.
—L’endroit où vous êtes tombée, dit-elle enfin. Étiez-vous là pour
une raison particulière ?
—Que voulez-vous dire ?
Rachel sourit et secoua la tête.
—Ce n’est rien. Là, laissez-moi bander votre cheville. Almah va
vous donner quelque chose contre la douleur.
Ulrika accepta un breuvage sombre dont elle reconnut l’arôme. Sa
mère, à Rome, confectionnait un fortifiant similaire en faisant
tremper dans de l’eau du pain d’orge deux fois cuit, qu’elle laissait
ensuite fermenter dans une grande cuve en argile, et qui, lorsqu’il
était égoutté dans du tissu, produisait une bière forte et médicinale.
En portant le gobelet à ses lèvres, elle songea de nouveau à la
vision qu’elle avait eue dans le désert, beaucoup plus intense
qu’aucune autre jusque-là. Cette fois, deux personnes s’étaient
adressées directement à elle. A moins que ce n’ait été qu’une illusion
de l’esprit ? Mais ce qui la troublait le plus, c’était le sentiment de
paix et d’amour qui l’avait envahie, un état si doux que, pendant un
bref instant, elle n’avait pas voulu le quitter.
Chapitre 16
Ulrika examinait les lieux au soleil matinal, intriguée par cet
étrange campement au milieu de nulle part, occupé par deux femmes
seules, sans famille ni amis, ni même le plus humble des serviteurs.
Des poules et deux chèvres étaient leur unique compagnie.
D’après Rachel, une oasis se trouvait à trois milles de là, en
direction du nord en suivant le pied des collines. Une source
naturelle jaillissait de la terre brune et donnait vie aux palmiers, aux
poissons et aux oiseaux. Plusieurs familles y vivaient toute l’année, et
les voyageurs y faisaient halte pour se reposer. Rachel et Almah
allaient y chercher de l’eau et des provisions, mais elles préféraient
vivre dans cet endroit solitaire, niché au fond d’une ravine stérile.
—Pourquoi ?
Elle entendit des pas et Rachel apparut, menant l’âne d’Ulrika qui
portait encore ses bagages.
—Il n’était pas allé bien loin, dit-elle en souriant. Comment va
votre cheville ?
Elle allait mieux, bien qu’Ulrika ne puisse pas prendre appui
dessus. Néanmoins, elle avait hâte de continuer son voyage, peut-
être trouverait-elle une caravane de passage ou une famille qui
accepterait de l’emmener.
Rachel détacha l’animal et descendit les paquets d’Ulrika pour les
mettre sous la tente. Pourquoi Almah et elle ne vivaient-elles pas à
l’oasis ? s’interrogeait Ulrika. Pourquoi restaient-elles dans ce lieu
aride où pas même une épine ne poussait ?
Rachel ressortit de la tente et se pencha vers la marmite suspendue
au-dessus du feu, afin de remuer une soupe aux lentilles, puis jeta un
coup d’œil vers elle.
—Je vous en prie, dit-elle en désignant un tabouret. Soulagez votre
cheville.
Ulrika accepta avec gratitude et offrit son visage à la brise fraîche
du matin. De la hauteur où était situé ce petit campement, elle
pouvait voir jusqu’au rivage blanc de la mer du Sel. Soudain, elle
comprit avec un choc qu’elle dominait l’endroit précis où elle était
tombée et avait eu une vision qui, encore maintenant, dans la
lumière réconfortante du soleil vif, la troublait.
Elle parcourut du regard le campement, les tentes minuscules et
désertées, la tente plus grande d’Almah, et la plus vaste de toutes,
celle de Rachel, qui donnait sur le feu, les tabourets, l’enclos des
poules, les deux chèvres. Les vêtements mouillés qu’Almah avait
lavés à l’oasis séchaient au soleil, étendus sur des rochers.
Rachel remarqua sa curiosité.
—Je suis veuve, expliqua-t-elle, et mon mari bien-aimé est mort
avant d’avoir pu me donner des enfants. Je suis donc seule. D’autres
ont vécu ici pendant un temps, mais ils sont partis, un à un, jusqu’à
ce qu’il ne reste qu’Almah.
Ulrika songea aux vestales - ces nonnes vierges qui, à Rome,
faisaient vœu de chasteté et menaient une vie cloîtrée, consacrée à la
prière. Mais Rachel était juive - Ulrika avait vu la menora sous la
tente - et elle n’avait jamais entendu parler de nonnes juives.
—Qu’y a-t-il à Babylone ? demanda Rachel en souriant. Vous êtes
si pressée d’y aller.
—Il y a là-bas une caravane qui s’apprête à partir pour l’Extrême-
Orient. Le caravanier est... un ami, un Galicien nommé Sebastianus
Gallus. Nous nous sommes séparés à Antioche, car je devais aller à
Jérusalem où j’espérais retrouver ma mère. Mais j’ai promis de le
rejoindre à Babylone si je le pouvais.
Ulrika marqua une pause et regarda Rachel pensivement. La belle
Juive possédait une voix exceptionnelle, à la fois grave, douce et
réconfortante, qui lui faisait penser à du miel chaud.
Une voix qu’elle n’oublierait pas. Ulrika se demanda si elle pouvait
se confier à son hôtesse.
Celle-ci la croirait-elle folle si elle lui parlait de ses visions, de son
besoin d’aller à Shalamandar, l’endroit de sa naissance ?
—Je cherche quelque chose, avoua-t-elle. Derrière le vent d’est,
dans des montagnes qui n’ont pas de nom. Sebastianus m’aide dans
cette quête.
Rachel remua la soupe, ajoutant une pincée de sel.
—Sebastianus est un bon ami ?
—Je l’ai rencontré il y a un an à peine, pourtant j’ai l’impression de
le connaître depuis toujours.
Les mots jaillirent d’eux-mêmes de ses lèvres : elle raconta sa
rencontre avec Sebastianus, le voyage en Germanie en sa compagnie,
la manière dont il l’avait sauvée dans la forêt, la nuit passée avec lui
dans la grotte, le voyage de retour, la traversée de la mer, une
certaine nuit pluvieuse à l’auberge du Paon Bleu à Antioche. Elle
rougit brusquement, gênée de se rendre compte que chacune de ses
phrases débutait par son nom.
Rachel lui tendit un bol de soupe et s’assit à côté d’elle.
—Quand je suis tombée amoureuse de Jacob, je ne parlais que de
lui. Parfois, je prononçais son nom juste parce qu’il sonnait bien à
mes oreilles. Vous parlez de Sebastianus de la même façon.
Une petite table était installée entre les deux tabourets ; dessus
étaient posés une assiette contenant un pain plat et rond, un petit pot
de sel, deux gobelets d’eau. Elles mangèrent en silence, trempant leur
pain dans les lentilles, plongées dans leurs pensées, chacune curieuse
au sujet de l’autre, chacune goûtant ce moment unique - deux
femmes issues de mondes très différents en train de partager un
humble repas.
Lorsqu’elles eurent terminé, Ulrika fit mine de se lever, mais
Rachel inclina la tête et récita :
—Havlan u-nevareh...
Ulrika écouta poliment la prière. Puis Rachel expliqua :
—Nous remercions Dieu après un repas.
La veille au soir, en effet, Rachel avait récité une prière en hébreu
avant d’éteindre la lampe. Elle en avait dit une autre ce matin, au
réveil.
—La prière est toujours présente dans notre vie, ajouta-t-elle. Elle
témoigne de notre engagement envers Dieu. Elle confirme et
renouvelle quotidiennement notre foi.
Elle prit les assiettes vides et dit :
—Je vous emmènerai à l’oasis pour que vous puissiez vous baigner.
J’y vais moi-même une fois par mois pour le mikvé - un bain rituel de
purification après le cycle menstruel - dans un bassin réservé aux
femmes, à l’abri des regards.
Une journée s’écoula, puis une autre ; Ulrika s’adapta au rythme
de la vie étrange de Rachel et d’Almah. Quand sa cheville alla mieux,
elle les accompagna à l’oasis où elles échangeaient des œufs et du
fromage de chèvre contre de l’eau, des dattes et du poisson. Un jour,
elles rapportèrent des locustes vivantes, que Rachel plaça dans un
panier et laissa mourir au soleil. Puis elle s’assit et arracha
consciencieusement les ailes, les pattes et la tête de chacune et les
mit à griller à sec dans son four d’argile. Pour compléter ce repas de
fête, elle fît cuire des œufs qu’elle servit avec une sauce à base de
pignons et de vinaigre. En dessert, elle prépara des amandes et
pistaches cuites dans du miel. Les trois femmes burent du vin de
datte coupé d’eau en regardant le soleil se coucher, tandis qu’autour
d’elles la vallée du sel devenait immobile et silencieuse.
Ulrika était intriguée par son hôtesse, dont la tente n’abritait ni
idoles, ni reliques, ni autels destinés au sacrifice. Elle ne savait que
peu de choses de la religion des Juifs, hormis que leur dieu était
invisible et que, par conséquent, ils ne fabriquaient pas de sculptures
à son image. Chaque matin et chaque soir, Rachel priait son dieu,
qu’elle appelait « notre père ».
Sa foi semblait comporter de nombreuses règles ayant trait à la
nourriture, qui devait être cachère, et Ulrika s’émerveillait qu’elle
puisse toutes se les rappeler.
Elles passaient les soirées à bavarder au coin du feu sous les étoiles
du printemps. Pendant qu’Almah tissait et qu’Ulrika réparait ses
sandales, Rachel découpait des légumes et racontait des histoires sur
les héros du passé.
—L’histoire juive regorge de récits de bravoure, disait-elle de sa
voix douce et chaude. Il y a eu David qui a triomphé d’un géant, Saül,
un paysan qui est devenu roi, Gédéon qui a triomphé des Madianites
avec une poignée d’hommes, Moïse, qui a emmené les Israélites hors
de l’Égypte, et Joseph, qui a sauvé toute une nation de la famine.
Nous considérons ces ancêtres comme des héros, mais en réalité,
c’étaient des hommes faibles. David, lorsqu’il a tué Goliath, n’était
qu’un enfant. Saül était issu du clan le plus petit et le moins
important. Moïse s’exprimait lentement, il a supplié Dieu d’envoyer
quelqu’un d’autre pour guider les Israélites hors de l’Égypte. Quant à
Joseph, c’était un esclave. Aucun de ces héros n’était issu d’une
famille puissante, ni n’était un homme de mérite particulier. Les
rabbis nous disent que Dieu les a choisis à dessein parce qu’il se
montrait fort à travers leur faiblesse.
La voix envoûtante de Rachel, ses yeux perçants, les gestes
gracieux de ses mains captivaient son auditoire, leur faisant vivre
l’histoire qu’elle racontait.
Elle avait une manière unique d’animer le passé, et ceux qui
l’écoutaient retenaient leur souffle, suspendus à ses lèvres. Ulrika lui
dit qu’elle possédait un don rare et précieux, et voulut savoir si elle
avait jamais raconté ces fabuleux récits aux visiteurs de l’oasis.
— Je n’y ai jamais songé, répondit-elle, visiblement séduite par
l’idée. Peut-être le ferai-je. A tout le moins, mes histoires distraient
les gens et éloignent les peurs de la nuit.
Cependant, Rachel s’adonnait à une pratique qu’Ulrika ne
parvenait pas à comprendre, mais au sujet de laquelle, par politesse,
elle ne posait pas de questions. Régulièrement, Rachel quittait le
campement pour aller s’asseoir à l’écart, et là, le visage couvert de ses
mains, elle se balançait en rythme tout en murmurant à mi-voix.
Tout d’abord, Ulrika avait cru qu’elle pleurait, probablement
submergée par le souvenir de son deuil. Et puis elle avait remarqué
que Rachel revenait toujours avec un sourire, les yeux secs.
Finalement, elle la questionna.
— C’est de la méditation, expliqua Rachel. Cela exige davantage de
concentration que la prière, et cela permet d’établir un lien avec le
divin.
Le divin...
Ulrika fut saisie de l’envie d’en savoir plus. Jugeant qu’elle pouvait
se confier à Rachel, elle posa sa sandale, son poinçon et les lacets en
cuir.
—On m’a dit que j’avais un don spirituel appelé « divination ». Le
connais-tu ?
Rachel secoua la tête.
—Non, mais dans l’histoire de mon peuple, il y a beaucoup de gens
qui ont eu des dons spirituels - des prophètes et des visionnaires.
Ulrika expliqua sa quête.
—Je vais te montrer comment je fais, dit Rachel.
Ulrika écouta avec attention tandis que son amie décrivait une
technique de visualisation, et une autre qui consistait à répéter un
mot ou une expression.
— Il faut beaucoup d’entraînement, car l’esprit a sa propre volonté
et ne se laisse pas commander aisément. C’est pourquoi il est
préférable de s’adonner à la méditation dans un lieu calme, en privé.
Les rabbis disent que lorsqu’une personne prie dehors, les oiseaux se
joignent à sa prière et la rendent plus efficace. Il doit en être de
même avec la méditation.
Ulrika décida alors de lui poser une autre question qui lui brûlait
les lèvres depuis son arrivée.
—Rachel, qu’est-ce qui te retient dans cet endroit ? Ne préférerais-
tu pas vivre dans une grande ville ? Pourquoi ne viens-tu pas avec
moi à Babylone.
— C’est impossible. Je sers mon mari.
—Bien qu’il soit mort ?
— Il reviendra un jour, affirma Rachel en souriant.
— Que veux-tu dire ?
— Jacob et moi serons unis dans la Résurrection.
Voyant qu’Ulrika ne comprenait pas, Rachel reprit :
—Dans le livre de Job, il est écrit : « Une fois qu’ils m’auront
arraché cette peau qui est mienne, hors de ma chair je verrai Dieu. »
Un autre prophète, appelé Daniel, a dit que « ceux qui dorment dans
la poussière de la terre se réveilleront pour la vie éternelle ». Et notre
Maître, qui a été crucifié par Rome, a prédit que nous ressusciterions
quand le Dernier Jour viendrait.
«J’ai confiance en toi, Ulrika, ajouta-t-elle, et à cause des
circonstances de notre rencontre, je vais te révéler ce que je n’ai
jamais dit à aucune autre âme.
Mon mari est enterré ici et c’est ma mission dans la vie que de
veiller sur sa tombe. C’est pourquoi je reste.
Ulrika promena un regard autour d’elle, mais ne vit rien qui
marquait l’emplacement d’une tombe.
—Que veux-tu dire par « les circonstances de notre rencontre » ?
—L’endroit où Almah et moi t’avons trouvée, où tu t’es fait mal à la
cheville et où tu as appelé à l’aide, c’est là que mon Jacob est enterré.
Ulrika tressaillit et écarquilla les yeux.
— J’étais étendue sur une tombe ?
—Voici onze ans, les ennemis politiques de mon mari l’ont
assassiné. Je savais que leur persécution ne s’arrêterait pas avec sa
mort, qu’ils ne seraient satisfaits que lorsqu’ils auraient éparpillé ses
os à tous les vents. Par conséquent, avec l’aide de quelques amis, j’ai
apporté le corps de Jacob ici et je l’ai enterré dans un lieu secret, sans
marque, sans rien pour indiquer qu’il repose là. Au fil des années,
mes amis sont partis. C’est pourquoi je ne vis pas à l’oasis, et
pourquoi je ne peux aller à Babylone avec toi ; je dois veiller
éternellement sur l’endroit où repose Jacob, afin de le protéger de ses
ennemis.
Ulrika était stupéfaite. Elle avait été conduite à cet endroit par
l’esprit d’un loup. Et puis il y avait eu cette vision stupéfiante -
l’homme dont la tête et les mains étaient entourées d’un halo de
lumière.
Chapitre 17
Ulrika s’interrogeait sur la méditation concentrée dont lui avait
parlé Rachel. Si celle-ci aidait une personne à établir un lien avec le
divin, ne pourrait-elle aussi l’aider à établir un lien avec la divination
?
Elle attendit un jour où Rachel et Almah devaient aller à l’oasis. A
l’aide d’une canne, car sa cheville était encore fragile, Ulrika
descendit jusqu’à l’endroit où les deux femmes l’avaient trouvée
blessée. Sans doute aurait-elle pu se livrer à une expérience de la
méditation n’importe où dans ce désert, mais c’était là qu’elle avait
eu deux visions intenses. Et qu’un homme était enterré. Peut-être ce
lieu possédait-il une énergie particulière.
Se remémorant les étapes décrites par Rachel, Ulrika s’assit face au
vent, face à la surface chatoyante de la mer du Sel au loin. Elle croisa
les jambes en tailleur, se couvrit le visage de ses mains et se
concentra pour ralentir sa respiration, contrôler ses poumons. Puis
elle choisit une image sur laquelle concentrer ses pensées. « Choisis
quelque chose de personnel », avait conseillé Rachel. « Quelque
chose de simple et de pur. » Aussi, Ulrika fit naître dans son esprit la
flamme intérieure qui brûle dans chaque âme, et commença à
murmurer une incantation. Alors que les mots lui venaient, ses
mains lui dissimulant le reste du monde, elle se mit à se balancer
d’avant en arrière, imitant Rachel qui avait déclaré : « Nous mettons
notre corps entier dans la prière. »
Ulrika envoyait sa prière répétée dans le cosmos : « Déesse-Mère
pleine de compassion, entends ma supplique. Déesse-Mère pleine de
compassion, entends ma supplique. » Peu à peu, une paix
bienfaisante l’envahit, dissipant ses craintes et ses inquiétudes.
L’image de la flamme grandit au point qu’Ulrika sentit sa chaleur, et
trembla à la pensée que la vision de l’homme illuminé, qui l’avait
remplie d’une extase bienheureuse, était sur le point de se
matérialiser.
Au lieu de quoi, un paysage sauvage de rochers dénudés, de
collines vertes et ondulantes, d’arbres tordus par des vents constants,
prit forme dans son esprit, puis se dessinèrent un autel en
coquillages et une superbe femme en robe blanche.
C’était Gaia, la lointaine ancêtre de Sebastianus Gallus.
—Pouvez-vous m’aider, ô dame honorée ?
— Tu es arrogante, mon enfant, rétorqua Gaia. Tu ne viens pas
dans ce lieu sacré avec humilité, mais en quête de joie et d’extase. De
plus, tu es impatiente, impulsive. Souviens-toi de ton imprudence en
Rhénanie, lorsque tu as quitté la caravane et mis tes compagnons en
danger.
— Je suis désolée, répondit Ulrika, surprise d’être réprimandée,
mais admettant qu’elle le méritait. Je désire comprendre le don qui
m’a été fait. Qu’est-ce que la divination ? Que dois-je en faire ? Et où
est Shalamandar ?
—Tant de questions ! Tu voudrais que les choses viennent à toi
sans fournir d’effort. Domine tes défauts, enfant. Transforme tes
faiblesses en forces, et ton pouvoir spirituel s’accroîtra.
—Mais comment dois-je m’y prendre ?
—On te l’enseignera, tu dois apprendre.
—Mais j’ai appris.
—Tu n’es pas prête. Tu n’as pas appris tout ce que tu as besoin de
savoir.
Mais qui va m’apprendre ? cria Ulrika intérieurement. Cela n’a pas
de sens ; je ne peux pas être mon propre professeur !
Le paysage de Galice devint flou, Ulrika ne distingua plus que des
palmiers et des étoiles. Une fois de plus, Sebastianus se dirigeait vers
elle.
—Gaia ! appela-t-elle. Revenez, je vous en prie.
Ulrika se retrouva soudain dans la taverne chaude d’Antioche, qui
se déforma et s’effaça à son tour, remplacée par la grotte du chaman
en Rhénanie.
Je ne peux contrôler mes visions...
Elle tenta de se concentrer sur sa flamme intérieure, lutta pour
maîtriser sa respiration, et répéta sa litanie, mais les visions se
dissipèrent, la flamme faiblit. Quand Ulrika ouvrit les yeux, le soleil
approchait de l’horizon à l’ouest, et elle était allongée sur le sable.
Elle s’était endormie !
Gaia a raison, songea-t-elle, déçue. Je suis venue ici avec
arrogance, croyant que, par la méditation, je pourrais maîtriser mon
esprit. Mais mon contrôle est encore limité. Mon don n’en est qu’à
ses balbutiements.
Elle se leva et prit appui sur sa canne, réconfortée par une pensée
soudaine : si elle n’avait pas encore de réponses à ses questions, elle
avait néanmoins fait des progrès : la vision de Gaia n’était pas venue
d’elle-même ; c’était elle qui l’avait provoquée - c’était elle qui avait
choisi l’heure et le lieu.
C’était un premier pas, elle le savait. A partir de maintenant, se dit-
elle avec assurance, son pouvoir irait s’accroissant.
Chapitre 18
La cheville d’Ulrika guérit et le jour des adieux arriva. Une petite
caravane chargée de vin avait fait halte à l’oasis, et son propriétaire
était disposé à emmener Ulrika jusqu’à Petra, une ville du Sud située
au carrefour d’importantes voies commerciales. Là, elle trouverait
une caravane qui l’emmènerait vers l’est, à Babylone.
Rachel et Almah l’accompagnèrent à l’oasis. La vieille femme
pleura et embrassa Ulrika comme sa fille.
Puis Ulrika se tourna vers Rachel. Jamais elle ne l’oublierait.
—J’ai un présent pour toi, dit-elle.
Lors de l’une de ses premières soirées au campement, Ulrika avait
dit à Rachel :
« Tu as sacrifié tant de choses. Qu’est-ce qui te manque le plus ?
—Le parfum », avait avoué Rachel au bout d’un moment.
Ulrika ouvrit sa boîte de médicaments et en tira une petite fiole en
verre, bouchée par de la cire.
Des hiéroglyphes égyptiens en identifiaient le précieux contenu.
Elle la mit entre les mains de Rachel.
—Voici de l’huile de lis. Elle apaise les cœurs troublés.
En échange, Rachel mit un talisman autour du cou d’Ulrika qui
vint rejoindre le coquillage de Sebastianus et la croix d’Odin. Il était
petit, sculpté dans du cèdre, accroché au bout d’un mince fil de
chanvre.
—On l’appelle l’étoile de David.
Le talisman se composait de deux triangles inversés unis autour
d’un point central, qui le faisait ressembler à une étoile à six
branches.
Entre ici et Babylone, reprit Rachel, tu vas rencontrer des
communautés juives, et quand les gens verront cette étoile, ils
t’accueilleront comme l’une des leurs.
—N’oublie pas de raconter tes histoires aux visiteurs de l’oasis,
Rachel.
— Je le ferai, promit la jeune femme. Oui, vous partirez dans la
joie et vous serez ramenés dans la paix. Les montagnes et les
collines pousseront devant vous des cris de joie, et tous les arbres de
la campagne battront des mains.
Elle pressa la main d’Ulrika.
— Ce sont les paroles du prophète Isaïe. Que la paix soit avec toi,
Ulrika. Et la bénédiction de Dieu. Je prie pour que tu trouves ce que
tu cherches.
LIVRE V
Chapitre 19
Elles étaient six sœurs en quête d’un mari, et faisaient route vers
Babylone pour les y trouver.
Ulrika n’était pas sûre que les jeunes femmes, âgées de treize à
vingt-quatre ans, aient été bien renseignées, mais elles étaient
pleines de vie et d’optimisme, et égayaient le voyage depuis l’oasis de
Bir Abbas où elles avaient rejoint la caravane et raconté leur
remarquable histoire. Leur père veuf avait dû vendre sa maison et ses
moutons et se vendre lui-même comme esclave afin de rembourser
ses dettes de jeu. Enfin, il n’avait eu d’autre solution que d’envoyer
ses filles dans le vaste monde dans l’espoir qu’elles aient une vie
meilleure.
Elles cheminaient à l’arrière d’un haquet plat tiré par des mulets,
en compagnie d’Ulrika, de deux grands-mères et d’un menuisier âgé.
Secoué par les cahots, le petit groupe regardait s’approcher les tours
de Babylone. A Petra, Ulrika s’était jointe à la caravane d’un
marchand de lin babylonien, qui avait vendu d’énormes sacs de
fibres, de graines et de fleurs à des fabricants de tissus, de
médicaments et de teintures. Pour remplir ses charrettes vides au
retour, il prenait des passagers payants qui montaient et
descendaient dans diverses bourgades et fermes le long du chemin.
A présent, il atteignait le terminus de son voyage bisannuel ; ses
voyageurs avaient hâte de retrouver la terre ferme sous leurs pieds,
de prendre de bons repas et de dormir dans un vrai lit.
Ulrika débordait d’excitation. Après des semaines de voyage dans
le désert, de campements dans des oasis, de déplacements à pied et à
dos de mulet, elle sentait la brise fraîche de l’Euphrate lui caresser la
joue. Le désert cédait la place à des paysages verdoyants, des champs
de blé et d’orge, des plantations de palmiers. L’on apercevait des
étangs et des marais, d’où s’envolaient des oiseaux d’eau dans des
arcs-en-ciel de couleur ; au-delà, un ruban bleu serpentait
paresseusement entre des rives plantées de peupliers et de tamaris,
pour disparaître sous les remparts de la ville - Babylone enjambait
l’Euphrate - et ressortir à l’autre bout, apportant de l’eau aux chèvres
et moutons assoiffés.
Alors que la petite caravane d’Ulrika approchait de la porte d’Adad,
empruntée par un flot continu de véhicules dans les deux sens, elle
récita une prière silencieuse de remerciement à la déesse-mère. Elle
était arrivée saine et sauve après ce long périple, et allait bientôt
rejoindre l’homme qu’elle aimait chaque jour davantage. Elle se
remémorait le beau visage de Sebastianus, ses cheveux bronze au
soleil matinal, sa voix grave et décidée, la fossette qui se creusait sur
sa joue lorsqu’il souriait. Contrairement à ses compagnons, qui
allaient quitter le convoi ici et entrer dans la cité à pied, elle irait
jusqu’à la pointe sud de la cité fortifiée, d’où partaient les caravanes à
destination de l’est. C’était là qu’elle trouverait Sebastianus.
Lorsque les guides se rencontraient sur l’une des nombreuses voies
commerciales de l’Empire romain, ils échangeaient non seulement
des denrées mais aussi des potins. Et lors de leur dernière halte, à Bir
Abbas, le marchand de lin avait partagé son feu avec un négociant en
vin qui lui avait parlé d’une grande caravane en préparation pour un
voyage diplomatique en Chine. Elle était menée par un Galicien
voyageant sous la protection de l’empereur romain en personne.
Ulrika savait que Sebastianus était toujours à Babylone, car le
solstice d’été n’avait pas encore été fêté.
Ils traversaient à présent des campements encombrés de gens
venus chercher du travail dans la cité. Le marchand de lin fit ralentir
sa caravane, et les voyageurs rassemblèrent leurs bagages. Ulrika dit
adieu aux six sœurs, leur souhaitant bonne chance.
Comme la charrette atteignait la porte d’Adad - une arche
gigantesque dans les murs de la cité, flanquée de tours décorées de
drapeaux multicolores flottant au vent, où étaient postés des gardes
-, l’air se mit soudain à vibrer du son perçant des trompettes.
L’instant d’après, des cavaliers passèrent au galop, les sabots de leurs
chevaux résonnant sur le pont-levis.
— Place ! Place ! criaient-ils. Face contre terre en l’honneur du
divin Mardouk !
Ulrika avait entendu parler du pouvoir et de la puissance de
Mardouk, considéré par ses adeptes comme le dieu le plus puissant
de l’univers. Je consulterai ses prêtres, songea-t-elle. Peut-être
pourront-ils m’indiquer où trouver Shalamandar.
Le marchand arrêta son convoi. Les autres véhicules et piétons
s’immobilisèrent à leur tour. Vint ensuite le roulement des tambours
et, immédiatement derrière les chevaux, apparut un défilé de
musiciens qui tapaient à l’unisson sur leurs instruments, créant un
son assourdissant.
— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-elle.
— Ils font défiler le grand dieu, expliqua-t-il. On dit qu’apercevoir
Mardouk porte chance. Gardez les yeux ouverts.
En attendant que passe la procession, Ulrika tourna son visage
vers l’est, vers les palmiers plumeux et le ciel bleu au-dessus du point
de rassemblement des caravanes.
Ce soir, songea-t-elle, le cœur battant, je serai avec Sebastianus...
— Mon ami, ç’a été un plaisir de faire affaire avec toi. Je te promets
que mes vins fins vous ouvriront des portes et des routes, qu’ils
persuaderont les hommes de vous donner leurs filles vierges. Je dis
en toute modestie que mes raisins font l’envie de Mardouk lui-même
!
Sebastianus sourit au Babylonien bavard tout en inspectant une
dernière fois ses animaux et leurs chargements. Ils venaient d’ajouter
à la caravane des jarres en argent contenant du vin, selon la méthode
utilisée par les Phéniciens depuis des siècles, car l’argent empêchait
le vin de se gâter. Les mulets portaient sur leurs flancs des outres
pleines de lait frais. La fermentation se produirait à l’intérieur, le lait
caillerait, et le fromage serait émietté par le mouvement constant des
animaux tandis que le liquide restant, le petit-lait, servirait de
boisson potable au cas où l’eau viendrait à manquer.
La caravane était presque prête à partir. Il n’avait plus qu’à
attendre la célébration du solstice.
Il priait pour qu’Ulrika ne tarde plus, qu’il puisse la persuader de
se joindre à lui pour le grand voyage.
Sa prière était-elle sotte ? Syphax avait dû l’amener saine et sauve
à sa mère, qui lui aurait appris où se trouvait Shalamandar. A
présent, elle devait être en route pour le rejoindre. Peut-être était-
elle déjà tout près, peut-être le vent qui soufflait doucement sur son
visage caressait-il aussi celui d’Ulrika.
— Je te remercie pour ton aide, Jerash, dit-il en lui serrant
fermement le poignet.
Jerash, vêtu d’une robe à bordure colorée et coiffé d’un chapeau
pointu, était le cousin d’un homme avec qui Sebastianus s’était lié
d’amitié à Antioche.
— Tu n’as qu’à mentionner mon nom, noble Gallus, dit le
Babylonien en fouillant dans une profonde poche brodée pour en
sortir des tablettes d’argile. Avec ces lettres d’introduction, mes
oncles et cousins t’offriront toute l’aide dont tu as besoin ! Ta mission
en Chine sera un jeu d’enfant, mon ami ! Les dieux te porteront sur
leurs épaules et tu voleras telle une colombe !
Non loin de là, assis auprès de Nestor qui remuait un ragoût
d’agneau aux légumes, Timonidès observait cet échange d’un œil
torve. Car le voyage de Sebastianus en Chine ne serait pas un vol de
colombe, il s’engageait au contraire sur une route semée d’embûches,
de trahisons et de déconvenues. Non que cela fût apparent au
commun des mortels, ou visible à l’œil nu. Seul Timonidès
connaissait les graves dangers qui les attendaient ; lui seul avait lu les
étoiles de son maître et vu les calamités à venir.
Et tout était par sa faute ! Il ne pouvait cesser de falsifier les
horoscopes et poussait Sebastianus vers l’est afin de sauver Nestor
d’une exécution certaine. Le scandale d’Antioche n’avait pas encore
atteint Babylone, mais les routes du courrier le long de l’Euphrate
étaient rapides et efficaces. Un mot d’un magistrat, et les gardes de la
cité frapperaient à chaque porte, retourneraient chaque tapis, chaque
jarre assez grosse pour dissimuler l’assassin du bien-aimé Besas.
Timonidès en était malade, presque au point de ne plus manger.
Les étoiles ne se trompaient pas. Sebastianus était censé être, en ce
moment même, quelque part au sud d’Antioche, peut-être même à
Petra. N’importe où sauf ici ! Pourtant, Timonidès, interprète de la
volonté des dieux, pressait son maître d’avancer, énonçant
blasphème après blasphème, au sacrifice de son âme éternelle. Car il
irait en enfer pour ce sacrilège. Pire, en emmenant Nestor dans la
caravane de Sebastianus, il faisait de son maître le complice innocent
d’un crime. S’ils étaient arrêtés, il serait lui aussi exécuté à coup sûr.
Si seulement ils s’en allaient ! Timonidès avait discrètement
suggéré qu’ils partent le jour même, sans perdre un précieux instant,
mais Sebastianus, il le savait, songeait à cette Ulrika ! Elle était
comme une maladie qui s’était insinuée sous sa peau et le
démangeait. Chaque soir, son maître se tournait vers l’ouest, cessant
ses activités pour contempler l’horizon d’un air songeur, se
remémorant la femme aux cheveux clairs qui l’avait ensorcelé.
Timonidès avait été tenté d’en appeler aux étoiles et d’imaginer une
urgence qui les pousserait à partir, mais ç’aurait été un péché de
trop.
Lorsqu’il pourrait être honnête, il le serait. D’ailleurs, pourquoi
mettre son maître à l’épreuve ? Que se passerait-il s’il disait à
Sebastianus que les dieux insistaient pour qu’ils partent sur-le-
champ, et que Sebastianus, désireux d’attendre Ulrika, refusait tout
net ?
Pire encore, Sebastianus envisageait de modifier la première partie
de leur parcours pour rendre service à cette fille. Il avait cherché sans
succès à savoir où se trouvait Shalamandar. D’après elle, c’était en
Perse, si bien que Sebastianus avait annoncé son intention de faire
route vers le nord d’abord, avant de se diriger vers la Chine.
Avec un soupir, et songeant que les philosophes avaient bien
raison de dire qu’il était impossible d’aimer et d’être sage tout à la
fois, Timonidès retourna à ses cartes et instruments et recalcula les
étoiles de son maître, tenant compte de la comète qui venait
d’apparaître dans la maison astrologique de Sebastianus, et de
l’étoile filante inattendue qui avait frôlé Mars...
Il se figea, et son petit déjeuner d’aubergines à l’ail remonta dans
sa gorge.
Non!
Il eut envie de hurler contre l’injustice de la vie. Les dieux étaient
pervers. Ils jouaient avec lui, le tourmentaient. Ils lui avaient donné
des lueurs d’espoir pour mieux les anéantir.
La fille était à Babylone.
Pas de doute. L’horoscope de Sebastianus avait changé. Les
chemins des deux amoureux étaient sur le point de se croiser.
Si bien qu’une fois de plus Timonidès devrait mentir. Il ne pouvait
permettre à Ulrika de se joindre à la caravane. Nestor s’était bien
conduit depuis Antioche. Mais si elle revenait, tout pouvait basculer
d’un moment à l’autre.
— Maître, appela-t-il en se levant. Je l’ai enfin trouvée. Les étoiles
ont révélé l’endroit où est Ulrika.
Sebastianus lui adressa un sourire si plein d’espoir que Timonidès
redouta que l’aubergine ne remonte pour de bon.
— Elle est toujours à Jérusalem, affirma-t-il, ravalant sa bile. Avec
sa mère et les siens.
Le sourire de Sebastianus se mua en un froncement de sourcils.
— Tu en es sûr ?
— Les étoiles ne mentent pas, maître. Même si elle devait quitter
Jérusalem aujourd’hui, elle n’arriverait pas à Babylone avant des
semaines. De toute façon, maître, aucun voyage n’est prévu dans son
avenir.
La déception qu’il lut sur le visage de son maître transperça le
cœur du vieil homme. Il l’aimait presque autant qu’il aimait Nestor.
Maudissant sa vie, maudissant ses parents qui l’avaient abandonné
sur une décharge, maudissant Babylone, les dieux et même les
étoiles, Timonidès reprit :
— Il y a autre chose. La comète d’hier soir et l’étoile filante près de
Mars indiquent que nous devons partir immédiatement. Nous ne
pouvons rester un jour de plus dans cette cité. C’est vital, maître.
— Mais le solstice d’été ne sera pas célébré avant plusieurs jours !
— Maître, les pires calamités vont s’abattre sur cette caravane si
nous tardons. Aujourd’hui est le jour le plus propice à notre départ.
Les dieux ont été très clairs.
Les sourcils froncés, Sebastianus pesa sa décision.
Durant son séjour à Babylone, il avait tenté de se renseigner autant
que possible sur la Chine. Les informations étaient rares. Les
marchandises de ce pays lointain n’arrivaient jamais directement. Un
rouleau de soie chinoise pouvait passer entre les mains de vingt
négociants avant d’apparaître sur le marché babylonien. Il en allait
de même pour l’information. Les noms, en particulier, voyageaient
mal, si bien que chaque homme à qui il parlait, chaque carte qu’il
consultait appelait différemment les villes et les repères
géographiques.
L’un d’eux, cependant, semblait revenir régulièrement. La cité où
l’empereur de Chine possédait son trône. Sebastianus avait enfin un
nom, qu’il gardait dans son esprit comme une étoile fixe.
— Très bien, dit-il à regret. Où est Primo ? Timonidès, envoie
quelqu’un le chercher en ville.
— Oui, maître, acquiesça Timonidès, soulagé.
Plus tard, dans la prochaine ville, vallée ou montagne, lorsqu’ils
seraient assez éloignés de la menace que représentait Ulrika, il
comblerait les dieux d’offrandes, ferait pénitence et s’imposerait le
jeûne et l’abstinence sexuelle si nécessaire - il ferait tout pour rentrer
dans leurs bonnes grâces.
— Que Primo revienne au plus vite, ordonna Sebastianus, avant de
pivoter sur ses talons et de rentrer sous sa tente, composant déjà en
pensée la lettre qu’il allait écrire à Ulrika et laisser aux bons soins du
Maître des caravanes.
De l’autre côté du fleuve, dans le quartier ouest de la cité, à l’ombre
du temple de Shamash, Primo le légionnaire retraité, intendant en
chef de la villa Gallus à Rome promu commandant en second de la
caravane de son maître à destination de la Chine, était allongé sur le
dos tandis qu’une prostituée massait son gros pénis. Il ne songeait
pas à la femme ni à ses caresses mais au long périple que ses
hommes spécialement entraînés et lui étaient sur le point
d’entreprendre. Il passait mentalement en revue les tâches dont il
devait s’acquitter ce jour-là : derniers approvisionnements en
nourriture et en armes, répartition des corvées.
La prostituée l’enfourcha sans un mot, obéissant à l’instruction
qu’il donnait toujours : « Ne parle pas. » Primo ne pouvait prendre
du plaisir auprès d’une femme que si elle restait anonyme - et même
alors, il ne s’agissait pas vraiment de plaisir, mais de
l’assouvissement d’un besoin.
Le vétéran des campagnes militaires résolut de confier à son
meilleur archer, un Bithynien appelé Zipoites, la tâche de glaner des
renseignements durant le voyage - il était assez solidement bâti pour
avoir l’air gras sous une robe de marchand, et personne ne
soupçonnerait sa force ni son adresse au combat. Oui, c’était Zipoites
qu’il enverrait dans les tavernes, pour qu’il y bavarde avec les
habitants de la région. Zipoites, en outre, pouvait tenir l’alcool,
contrairement à d’autres, qui devenaient bavards en buvant. Il était
doué pour obtenir des informations de...
Un grognement guttural lui échappa alors qu’il atteignait
l’orgasme. Après, il resta immobile quelques instants pendant que la
femme quittait le lit et enfilait une robe pour dissimuler sa nudité.
Au-dehors, la ville de Babylone était animée de sa rumeur habituelle,
les citoyens allant et venant d’un pas pressé dans les rues étroites,
concentrés sur leurs propres désirs, espoirs, craintes et inquiétudes.
Ils se préparaient aux fêtes du solstice d’été prévues la semaine
suivante, et à la saison de chaleur et de poussière qui s’ensuivrait.
Cependant, Primo ne se souciait pas de cette ville ni de ces gens. Sa
tâche consistait à faire en sorte que son maître, Sebastianus Gallus,
atteigne la Chine sans encombre et que leur mission diplomatique à
l’est soit un succès.
Et puis il y avait sa tâche secrète, ordonnée par l’empereur Néron
en personne...
Tout en remettant ses vêtements - son vieil uniforme de soldat,
tunique blanche, cuirasse, sandales militaires lacées jusqu’au genou
-, Primo cracha par terre. Il était amer d’avoir été recruté par le
réseau d’espions de l’empereur. Il obéirait, bien sûr. Sa loyauté allait
peut-être à son employeur, l’homme qui l’avait sauvé d’une vie de
mendiant dans les rues, mais un devoir plus grand le contraignait, en
tant que soldat, à témoigner sa fidélité à l’empereur et à l’empire.
Même si cela signifiait trahir l’homme qu’il aimait.
En sortant, il plongea la main dans la petite bourse en cuir à sa
taille où se trouvaient son argent et son porte-bonheur - une pointe
de flèche en bronze retirée de sa poitrine par un médecin militaire
qui avait déclaré qu’il était l’homme le plus chanceux de la terre, car
la flèche des Barbares n’avait manqué son cœur que d’un fil.
Primo lança par terre une pièce à l’effigie d’un empereur, ce qui
prouvait son authenticité. Il ne regarda pas le visage de la prostituée.
Elles ne regardaient jamais le sien.
Il descendit la rue des Catins, songeant que ces brèves étreintes le
satisfaisaient de moins en moins. Certes, il n’avait aucun mal à avoir
une érection ou à atteindre l’orgasme, mais il éprouvait peu de
plaisir.
Il se surprit à penser à une femme qu’il avait rencontrée très
longtemps auparavant, la femme à qui il avait donné son cœur.
Un jour que son régiment traversait un petit village anonyme, le
centurion l’avait envoyé en éclaireur, en quête du forgeron. C’était le
printemps, Primo s’en souvenait : le parfum des fleurs embaumait
l’air, des nuages blancs et vaporeux flottaient dans le ciel bleu, la
brise fraîche était pleine de promesses. Il s’était engagé dans une
venelle, et avait soudain été encerclé par un groupe de jeunes gens
armés de gourdins et de poignards, apparemment décidés à s’en
servir.
La haine à l’encontre des soldats romains était répandue dans
l’empire, surtout dans les régions récemment conquises, aussi Primo
savait-il que la colère de ces hommes était neuve, et vive. Ils allaient
l’attaquer instinctivement et ne réfléchiraient que plus tard à leur
action, quand on les clouerait à la croix. Certain qu’ils allaient le tuer
- il était largement en situation d’infériorité -, il songeait vaguement
à les mettre en garde lorsqu’une jeune femme était apparue.
« Attendez », avait-elle lancé.
Les villageois avaient cessé d’avancer sur lui.
Elle s’était approchée, portant un enfant contre son sein. Sa tête
était recouverte d’un voile, mais son visage aux traits magnifiques
était exposé au soleil du printemps.
« Cela ne te concerne pas, fille de Zébédée, avait grogné l’un de ses
attaquants. C’est une affaire d’hommes.
— Et est-ce aussi l’affaire des hommes que de faire des veuves de
leurs épouses et des orphelins de leurs enfants ? Honte à vous.
— Rome est le mal ! » cria un autre homme.
Et ils recommencèrent à avancer.
Mais elle se mit devant Primo, qui respira la senteur douce de ses
cheveux voilés.
« Ce soldat n’est pas Rome. Il n’est qu’un homme. Retournez chez
vous avant qu’il ne soit trop tard pour nous tous. »
Ils hésitèrent. Palpèrent leurs gourdins. Se regardèrent,
regardèrent le nourrisson qui dormait dans ses bras et enfin, ils se
détournèrent et s’éloignèrent.
La jeune femme fit face à Primo.
« Ce n’est pas ta faute, Romain. Tu ne fais que ton travail. Va en
paix. »
Et Primo, le soldat dont le cœur avait la dureté d’un roc, tomba
amoureux.
Il la suivit des yeux, mince silhouette drapée d’un long voile aussi
bleu que le ciel, et resta figé sur place, comme si le monde s’était
arrêté et que seuls l’habitaient cette jeune mère et lui. Elle ne lui
avait pas souri, mais n’avait pas non plus montré de révulsion, en
dépit de sa laideur. Elle l’avait simplement regardé - il avait vu ses
traits adorables, entendu sa voix harmonieuse...
Encore maintenant, à ce souvenir, Primo était ébranlé par une
intense émotion. Elle était intervenue pour le défendre.
Même si elle avait agi pour épargner à ses voisins le courroux et le
châtiment de Rome, elle avait posé sur lui son regard limpide et dit
que ce n’était pas sa faute. Et il était tombé amoureux,
irrévocablement et sans condition. Il avait su qu’il l’aimerait aussi
longtemps qu’il vivrait, et qu’il n’aimerait jamais aucune autre
femme comme elle.
Une puanteur soudaine parvint à ses narines, l’arrachant à la
nostalgie des souvenirs. Il plissa le nez et se tourna en direction des
relents nauséabonds. Des corps pourrissaient sur les remparts de la
cité. La plupart avaient eu les mains ou les organes génitaux coupés,
selon leur crime : vol ou viol. La justice de Babylone était expéditive.
Un voleur avait la main tranchée, était suspendu par les chevilles et
laissé là jusqu’à ce que mort s’ensuive. Son agonie pouvait durer des
jours entiers. Aux yeux de Primo, ce châtiment était extrême. Sans
doute le voleur avait-il volé un riche, car qui se serait soucié qu’il ait
dépouillé un pauvre ?
Telle était la justice dans le monde. Elle favorisait les riches, aucun
doute là-dessus.
Et parmi eux, les empereurs.
« Surveille les faits et gestes de Gallus », avait ordonné le jeune
Néron ce soir-là, dans la pièce attenante à la salle d’audience
impériale. « Souviens-toi de ce qu’il dit, observe la manière dont il se
présente et présente Rome aux potentats étrangers.
Nous ne pouvons tolérer qu’un ambassadeur fasse passer ses
propres intérêts en premier. Tu me rapporteras toute action ou
parole qui puisse être considérée comme de la sédition ou de la
trahison. »
Cette pensée lui fit froncer les sourcils, et son visage en fut enlaidi
d’autant. Il ferait son travail, mais cela lui déplairait.
— Monsieur !
On l’appelait de l’autre bout de la ruelle. Primo reconnut un
esclave de la caravane. L’homme était à bout de souffle, épuisé par sa
course.
— On m’a envoyé vous chercher d’urgence. La caravane part
aujourd’hui.
Primo le regarda avec surprise. Puis, songeant qu’il était largement
temps, se mit à courir vers la porte d’Enlil.
Pendant que Sebastianus allait et venait le long de la caravane,
vérifiant chameaux et chevaux, donnant des instructions de dernière
minute, tapotant des dos et affirmant aux hommes qu’une grande
aventure les attendait, Timonidès alla secrètement rendre visite au
Maître des caravanes que Sebastianus avait vu quelques instants plus
tôt, et à qui il avait confié une lettre pour Ulrika.
L’astrologue savait que Sebastianus avait également prié l’homme
de transmettre un message verbal à la jeune fille blonde si elle venait
se renseigner : « Dis-lui que nous sommes partis la veille du solstice
d’été. Dis-lui que nous attendrons à Basra jusqu’à la prochaine pleine
lune. De là nous prendrons la vieille route du nord pour Samarkand.
» Et Sebastianus avait récompensé l’homme d’une pièce d’argent.
Timonidès chargea ce dernier d’un nouveau message, et c’est une
pièce d’or qu’il lui donna pour stimuler sa mémoire. Cela fait, il
regagna le convoi, enfourcha son âne et fit signe à son maître qu’il
était prêt.
Sebastianus se tourna une dernière fois vers l’ouest, se
représentant un visage aux yeux bleus encadré de cheveux blonds, et
murmurant une prière pour la sécurité d’Ulrika. Puis il pivota sur sa
selle et fixa la route de l’est, où déserts, rivières et montagnes
l’attendaient.
Ainsi qu’une cité de légende appelée Luoyang.
La procession de Mardouk sembla durer une éternité. Mourant
d’impatience, Ulrika fut tentée d’abandonner la charrette et de partir
à pied. Cependant, personne n’osait esquisser un geste durant
l’apparition en public du dieu suprême de Babylone, et elle dut se
résigner à attendre.
Enfin, les derniers joueurs de tambours, prêtres et soldats à cheval
étant passés, le marchand de lin fouetta ses ânes pour les faire
avancer. Arrivée au lieu de rassemblement des caravanes, vaste et
grouillant d’hommes et d’animaux au milieu d’énormes piles de
marchandises, Ulrika alla droit à la tente du Maître des caravanes.
Il plissa son nez bulbeux.
— La caravane de Gallus ? Oh, elle est partie il y a plus d’un mois.
Elle est loin à l’heure qu’il est.
Le Grec lui avait donné une pièce d’or pour ce mensonge. Pour une
somme pareille, il n’aurait pas hésité à affirmer qu’ils étaient partis
un an plus tôt !
— Ceci est pour vous, ajouta-t-il en lui tendant un petit rouleau de
papyrus.
Elle l’ouvrit rapidement. C’était une lettre de Sebastianus, écrite en
latin.
Ulrika chérie, les étoiles ont décrété que nous devions partir en
avance. C’est le cœur lourd que je quitte ce lieu, car j’avais espéré
t’avoir à mes côtés pour ce voyage vers les fabuleuses terres
inconnues. Mais je pars aussi avec joie, sachant que je vais bientôt
réaliser le rêve de toute ma vie en visitant la lointaine Chine. Je
t’emporte dans mon cœur, Ulrika. Tu seras dans mes pensées et
dans mes rêves. Et quand je me tiendrai devant le trône de
l’empereur de Chine, tu seras à mes côtés.
Je prie, ma chérie, pour que tu reçoives cette lettre et que tu
m’attendes à Babylone. Je t’aime.
— Savez-vous quelle route la caravane a empruntée ? demanda-t-
elle, les yeux pleins de larmes.
L’homme fronça les sourcils. Gallus lui avait laissé des instructions
explicites, mais la pièce d’or exigeait sûrement qu’il mente sur ce
point aussi.
— Ils devaient embarquer dans des bateaux au golfe. Ils doivent
être en pleine mer à présent.
Anéantie par la déception, Ulrika remercia l’homme et repartit vers
les immenses tours de Babylone, tournant le dos à l’horizon de l’est
où l’on apercevait encore, dans la lumière mourante du jour, la
poussière soulevée par la grande caravane qui venait de partir pour
la Chine.
Babylone
Chapitre 20
Ulrika avait découvert que Babylone, située au carrefour de
l’Orient et de l’Occident, était une cité cosmopolite, tolérante envers
toutes les religions. N’importe quel étranger à la ville pouvait y
trouver le dieu ou la déesse de son choix. Les visiteurs grecs se
rendaient aux sanctuaires dédiés à Aphrodite, Zeus et Diane. Les
Romains, lorsqu’ils n’étaient pas en guerre avec la Perse,
fréquentaient les temples consacrés à Jupiter ou à Vénus. Les
Phéniciens pouvaient offrir des sacrifices à Baal, les Égyptiens à Isis
et Osiris, les Perses à Mithra. Et naturellement, les dieux propres à
Babylone, Mardouk et Ishtar, occupaient les temples les plus
magnifiques de tous.
Ulrika les avait tous visités, s’entretenant avec des prêtres, des
oracles et des femmes connues pour leur sagesse afin d’approfondir
sa discipline. Elle méditait chaque soir, mais bien qu’elle parvînt à
faire naître des visions, celles-ci ne duraient pas longtemps. Elle
s’endormait, ou son esprit vagabondait, et elle perdait sa
concentration. Alors que les diverses religions avaient chacune leurs
formes de prière, aucune ne pouvait la mener sur le chemin d’une
méditation plus profonde.
Elle avait aussi cherché à se renseigner sur l’endroit où se
trouvaient les bassins cristallins de Shalamandar, sans succès.
Depuis qu’elle était arrivée dans cette grande cité sur l’Euphrate, le
cœur d’Ulrika était avec Sebastianus. Elle priait pour qu’il fasse
bonne route vers la Chine, et lisait sa lettre chaque nuit. Elle avait
pris l’habitude de lui parler avant de s’endormir, revoyant en pensée
son beau visage, son sourire, se remémorant sa force et la sensation
que lui avaient laissée ses caresses la dernière nuit à Antioche,
lorsqu’il lui avait déclaré son amour. Étendue sur sa couche alors que
Babylone dormait d’un sommeil fébrile, elle parlait tout bas à
Sebastianus, lui relatait sa journée, ce qu’elle avait accompli,
l’assurant qu’il était dans ses pensées et dans son cœur du matin
jusqu’au soir, espérant que Mercure, messager des dieux et saint
patron des marchands et négociants, emporterait ses paroles à son
bien-aimé.
Ulrika louait dans la rue Enlil une petite chambre à une veuve,
Nanna, qui subvenait à ses besoins et à ceux de ses cinq enfants en
décorant des œufs honorant la déesse Ishtar. Nanna possédait un
grand talent et une grande délicatesse, sculptant des motifs dans des
œufs en argile, ou peignant des coquilles vidées de leur contenu. De
tels œufs étaient un cadeau fréquent pour la famille et les amis, ainsi
qu’une offrande favorite dans les temples de Babylone. En échange
du gîte et du couvert, Ulrika aidait Nanna à s’occuper de ses cinq
petits. Elle faisait aussi bénéficier les habitants du quartier de ses
connaissances, prescrivant des élixirs et des fortifiants, perçant des
abcès, mettant des enfants au monde - toutes choses que sa mère lui
avait apprises à Rome.
Cependant, Ulrika prenait également le temps de se rendre au
point de rassemblement des caravanes au sud de la cité afin
d’interroger les marchands revenant de l’est pour savoir s’ils avaient
des nouvelles de Sebastianus. Les dernières remontaient à six mois :
un marchand de chameaux bactriens avait entendu dire que
l’expédition de Gallus avait réussi à franchir sans encombre les cols
traîtres de Samarkand. Ulrika n’avait rien appris depuis.
Elle se tenait debout au soleil du marché, les gens s’affairant
autour d’elle sans la remarquer. Avec sa robe tissée à la main, toute
simple, et son voile sur les cheveux, rien ne la distinguait des autres
jeunes femmes de Babylone, hormis la boîte en bois qu’elle portait en
bandoulière, et que des hiéroglyphes égyptiens et des signes
cunéiformes babyloniens identifiaient comme un coffret à médecine.
Ulrika songeait à ce qu’elle allait acheté avec l’argent qu’elle venait
de gagner pour avoir percé un abcès quand elle se figea subitement.
Devant l’étal d’un marchand d’oignons, de poireaux et de lentilles, un
gros chien gris était assis sur le sol poussiéreux.
Ulrika n’aurait su dire pourquoi elle s’était arrêtée, ni pourquoi
l’animal avait éveillé son intérêt. C’était un chien ordinaire, et la
place du marché regorgeait d’animaux - oies et poulets, canards et
colombes dans des cages, oiseaux exotiques ou faucons attachés à
leur perchoir. Des porcs couinaient et des chèvres bêlaient dans des
enclos tapissés de paille, des chats et des chiens - destinés à être
mangés ou sacrifiés - tournaient en rond dans de petites cages. Il y
avait même des serpents qui se dressaient au son des flûtes des
charmeurs, et des scorpions accrochés sur le visage des mystiques, à
la stupeur des badauds.
Pourtant, Ulrika ne pouvait détacher son regard d’un simple chien.
Ou plutôt... d’un loup.
Elle n’avait pas eu d’autre vision du loup depuis la nuit passée dans
le désert de Judée, lorsque ce dernier l’avait menée à la tombe
secrète. Elle le fixait, submergée d’étonnement et de curiosité. Alors,
gardant les yeux sur la vision, elle ralentit sa respiration, chassa toute
autre pensée de son esprit et se concentra intensément.
—Conduis-moi, souffla-t-elle. Montre-moi le chemin.
Le bel animal se leva et s’éloigna, se faufilant à travers la foule. Il
mena Ulrika à une arche en pierre qui donnait sur une petite place
bordée de tous côtés par des maisons aux portes en bois et aux volets
clos. Un homme se tenait au milieu d’un groupe de gens qui tous
l’observaient. De telles scènes étaient fréquentes à Babylone, où l’on
voyait nombre de magiciens, conteurs, devins et nécromanciens.
Contrairement à ces derniers, toujours vêtus de couleurs vives
pour attirer les regards, l’homme qui se tenait au centre de cet
attroupement silencieux portait un habit discret, modeste. A en juger
par les longues boucles qui encadraient son visage, le châle à rayures
bleues bordé de blanc, et les lanières de cuir sur ses bras et autour de
son front, c’était un Juif dévot. Ceux qui l’entouraient étaient d’un
calme étrange. Au lieu de parler fort, de jouer des coudes, ils ne
disaient rien, et Ulrika remarqua brusquement que le petit groupe
était surtout composé de femmes et d’esclaves. Quelques hommes se
tenaient en retrait, les bras croisés, l’air sceptique.
En outre, nombre de membres de l’assistance souffraient de
blessures ou de maladies. Cet homme faisait-il des miracles ?
Babylone regorgeait de tels guérisseurs.
Debout près d’une femme, le Juif levait les mains tout en
psalmodiant doucement. A la surprise d’Ulrika, la femme
psalmodiait de même. Ils priaient ensemble, devina-t-elle.
Tous les observaient en silence, écoutant le murmure de leurs voix,
et Ulrika lisait sur les visages une attente mêlée d’espoir.
—Excusez-moi, murmura-t-elle, s’adressant à une femme qui
passait. Qui est cet homme ?
—C’est le rabbi Judah. Il vient d’arriver de Palmyre. On dit qu’il
accomplit des miracles.
Ulrika reporta son attention sur le groupe, et constata que la
femme s’était mise à sangloter. Elle se couvrait le visage de ses mains
et baissait la tête, en larmes. Le faiseur de miracles posa une main
sur son épaule.
—Comprends-tu à présent, ma sœur ?
Elle acquiesça, trop émue pour parler.
Le petit groupe commença à s’agiter. C’était au tour de quelqu’un
d’autre. Pourtant, on ne se bousculait ni ne se pressait, on n’appelait
pas ni ne brandissait des pièces. Ces gens avaient-ils été avertis à
l’avance de se montrer respectueux envers Judah, ou sentaient-ils
instinctivement qu’ils devaient se conduire ainsi ?
La femme s’en alla - après avoir tenté de donner à Judah des pièces
qu’il refusa - et la tension devint palpable au sein du rassemblement,
chacun espérant être choisi par le faiseur de miracles. Cependant, à
la déception générale, le Juif, un homme d’âge moyen, s’éclaircit la
voix et prit la parole :
—Frères et sœurs, que la compassion et la paix soient avec vous, et
que charité soit accomplie. Souvenez-vous de ceci : rien n’est perdu,
tout est caché. Demandez, et l’on vous donnera. Cherchez, et vous
trouverez. Le pardon mène à la rédemption, car on doit se souvenir
des bonnes actions d’un homme et non de ses péchés. Mais sachez
ceci par-dessus tout : la mort n’existe pas, il n’y a que la vie éternelle
tant que vous restez dans l’amour de Dieu. Puisez aussi du réconfort
dans la certitude que Dieu a un plan divin, dont le but ultime est le
bien de l’humanité. Nous n’avons qu’à obéir à sa Loi secrète et nous
serons sauvés.
Le groupe se dispersa paisiblement, laissant Ulrika perplexe. Il n’y
avait pas eu de tour de magie spectaculaire, pas de poudres
explosives, pas de transformation de vin en eau, pas de guérison
immédiate de patient souffrant de cécité ou de paralysie, et pas
davantage de foule en délire comme sur d’autres places où se
produisaient des faiseurs de miracles.
Pourquoi le loup l'avait-elle menée ici ?
A cet instant, le rabbi se tourna vers elle et plongea son regard
droit dans le sien. Ulrika eut l’extraordinaire impression que quelque
chose volait à travers les airs, lui effleurait les yeux comme des ailes
invisibles, et plongeait jusqu’au centre de son âme. Elle retint un cri,
paralysée sur place.
Judah s’approcha d’elle. Il boitait. Il sentait le pain et les oignons,
et une coquille de pistache était accrochée à la barbe prodigieuse qui
se déployait sur son torse imposant.
—Ma bénédiction, ma fille, dit-il en araméen. Que cherches-tu ?
Les gens s’éloignaient de la petite place, et Ulrika se demanda
pourquoi il s’adressait à elle en particulier.
—Êtes-vous un mystique, vénérable père ? demanda-t-elle.
Il sourit.
— Je suis un indigne serviteur de Dieu, gloire et majesté à Lui.
Elle suivit des yeux la femme éplorée, qui passait sous une arche en
pierre flanquée de deux vendeurs assoupis au soleil.
— Cette chère sœur avait perdu quelque chose et maintenant elle
sait où le trouver, dit Judah, devinant sa question. Mais tu cherches
aussi quelque chose, ma fille. Puis-je t’aider ?
Ulrika fouilla son visage tanné, guettant des signes de duplicité.
Cependant, les yeux de Judah étaient ouverts et honnêtes, ses traits
dénués de la moindre trace de ruse. Contrairement aux charlatans
habituels, il n’avait pas demandé d’argent pour ses services. Il vint à
l’esprit d’Ulrika qu’il était sincère - il lui rappelait Sebastianus -, si
bien qu’elle dit :
—J’apprends à méditer, mais je n’arrive pas à me concentrer. C’est
une forme de prière, m’a-t-on dit, et j’ai pensé...
Il acquiesça.
—Viens partager notre pain.
Ulrika s’était attendue à être en compagnie d’une petite famille, en
privé, mais la demeure de rabbi Judah était ouverte à tous. Une foule
de gens se pressaient dans la cour, de tous âges et de tous milieux. La
réunion était gaie et pleine de bonne humeur, entrecoupée de chants,
révélations et témoignages. Judah demanda le silence et fit un
sermon à l’assistance excitée, délivrant un message sur la Fin des
Jours et l’approche d’une ère nouvelle, qu’il appelait « le royaume ».
Louanges et chansons s’élevèrent tandis qu’il circulait d’un groupe
à l’autre, bénissant les gens et les remerciant d’être venus. Lorsqu’il
atteignit Ulrika, il l’enveloppa d’un long regard scrutateur.
—Pourquoi désires-tu apprendre la méditation ?
—Honorable rabbi, répondit-elle, j’ai des visions. Elles sont
inexplicables, viennent au hasard et semblent dénuées de sens. Je
cherche une manière de les ordonner et d’apprendre à les utiliser à
bon escient.
—Nombre de nos fidèles ont des visions et l’expérience de
phénomènes spirituels. Certains sont même touchés par l’Esprit et
parlent des langues mystérieuses. Viens, il faut que tu parles à
Miriam.
Judah la conduisit à l’intérieur de la maison, qui était plus calme,
moins fréquentée. Une femme d’âge moyen tout de marron vêtue, les
cheveux recouverts d’un voile, était assise sur une chaise. Plusieurs
personnes se tenaient sur le sol à ses pieds.
—Comme Deborah autrefois, ma femme Miriam est prophétesse.
Comme Deborah, elle ne prédit pas l’avenir mais entend des
messages de Dieu qu’elle transmet aux autres.
Judah présenta la jeune femme à son épouse, qui prit les mains
d’Ulrika dans les siennes.
—Ne sois pas troublée, enfant, car tu es bénie. Dieu t’a accordé un
don.
— Je ne sais pas m’en servir, avoua Ulrika. Je m’entraîne à
pratiquer la méditation, mais je n’arrive pas à me concentrer assez
longtemps. Je m’endors ou mon esprit vagabonde.
Miriam plongea son regard dans le sien.
— Jeûnes-tu avant de méditer ?
—Non.
—Le jeûne débarrasse le corps des impuretés qui nuisent à la clarté
de la prière. Il aide aussi à rester éveillé. La faim aiguise les sens, ton
esprit cessera de vagabonder. Écoute-moi, et tu réussiras.
—Merci, honorée mère.
—J’entends le doute dans ta voix. Laisse-moi te dire ceci, enfant :
ce don est semblable à une maison emplie de merveilleux trésors. Tu
ne sais pas comment pénétrer à l’intérieur, mais, lorsque tu en fais le
tour, tu aperçois par la fenêtre des choses fabuleuses. Est-ce ainsi
que tu vois le don spirituel que tu possèdes ?
—Oui, murmura Ulrika.
—Il te faut trouver la porte, enfant, et la clé qui ouvre la serrure.
Lorsque tu seras entrée, le trésor t’appartiendra.
—La clé ! s’exclama Ulrika, se souvenant des paroles de la voyante
égyptienne. La méditation est-elle la clé ?
—Je l’ignore, répondit Miriam. Mais tu cherches un endroit, n’est-
ce pas, l’endroit où est née ton âme ? Tu dois le trouver car il est
essentiel à ton chemin spirituel. Je sens que tu t’es écartée de ce
chemin et que tu dois le reprendre.
—C’est ce que l’on m’a dit. Savez-vous où est Shalamandar ?
—Je ne sais rien de Shalamandar, mais il y a quelqu’un qui sait. Il
t’y emmènera.
—Qui ? demanda Ulrika, gagnée par l’excitation.
Miriam ferma les yeux et, se balançant sur sa chaise, murmura des
paroles qu’Ulrika ne comprit pas - cela ne ressemblait même pas à
une langue mais à une sorte de charabia. Lorsqu’elle se tut, l’épouse
du rabbi ouvrit les yeux.
—Tu dois te rendre en Perse et sauver un prince et son peuple.
—Un prince !
Ulrika fronça les sourcils.
—Comment puis-je sauver un prince ?
Si tu ne le fais pas, ce sera la fin de sa lignée. Son peuple
disparaîtra.
—Est-ce ce prince qui m’emmènera à Shalamandar ? Est-ce lui qui
me donnera la clé ? Pouvez-vous me dire son nom ?
—Toutes les réponses se trouvent en Perse. Va en paix, mon
enfant.
LIVRE VI
Chapitre 21
Debout sous le couvert des arbres, il surveillait la taverne, les allées
et venues des clients, leurs lanternes brillantes qui transperçaient
l’obscurité.
Il l’avait suivie jusque-là, depuis le village précédent, suivant ses
traces le long du sentier de montagne avec autant de précaution qu’il
l’aurait fait pour un chevreuil. Elle ne s’était rendu compte de rien -
cette jeune femme aux cheveux blonds et à la démarche assurée. Son
manteau enveloppait des pieds à la tête sa mince silhouette élancée,
ses bagages solidement attachés sur son dos et en travers de ses
épaules. Elle semblait forte, mais pour autant qu’il pût en juger, elle
ne portait pas d’arme. Et elle voyageait seule, ce qui était inhabituel,
mais allait lui faciliter la tâche pour l’enlever.
Dès qu’elle sortirait de la taverne, il suffirait d’un geste rapide...
— Je pense pouvoir vous aider, monsieur, déclara Ulrika.
— Personne ne peut m’aider, se lamenta l’homme. Mille diables
tourmentent ma tête. Ils font tourner le monde autour de moi pour
s’amuser. Je ne peux pas dormir. Je vais devenir fou. Je ne demande
qu’à mourir !
—Monsieur, insista Ulrika d’un ton apaisant tandis que les autres
clients de la taverne, voyageurs et villageois rassemblés pour lutter
contre la froideur nocturne, observaient la scène avec intérêt. J’ai
déjà vu cette affliction, et je sais la traiter. Si vous me permettiez
seulement de vous toucher...
Le pauvre homme se plaignait à voix haute lorsqu’elle était entrée
dans l’estaminet et s’était assise près du feu. Un Perse bedonnant à la
barbe filandreuse, des cernes sous les yeux. Il expliquait à ses
compagnons que le mal l’empêchait d’exploiter sa petite ferme,
l’empêchait même de marcher, jusqu’au moment où Ulrika s’était
levée et approchée de lui pour lui proposer ses soins.
C’était ainsi qu’elle voyageait depuis quatorze mois - allant d’une
bourgade à l’autre, gagnant sa vie grâce à ses talents de guérisseuse,
toujours sur la route, jamais au même endroit plus d’une journée ou
d’une nuit, gardant ses distances, l’esprit concentré sur un unique
but - trouver le prince qui avait besoin de son aide.
Quand Miriam lui avait déclaré qu’elle devait secourir un inconnu
en Perse, Ulrika l’avait crue sans hésiter. En partie parce que Miriam
avait la réputation d’être prophétesse, mais aussi parce qu’elle était
née dans ce pays. Ce voyage faisait partie de son destin.
Une autre raison l’avait incitée à entreprendre ce périple. Lorsque
sa mère et elle avaient traversé cette contrée au riche passé, Ulrika
n’avait que trois ou quatre ans. Un jour, elles avaient rencontré un
très bel homme assis sur un trône, vêtu de robes splendides. Il était
coiffé d’un haut chapeau rond et ses cheveux tombaient en boucles
épaisses jusque sur ses épaules. Il avait une barbe extraordinaire, qui
couvrait son torse et descendait sur sa taille, en tortillons serrés. Il
tenait d’une main un bâton et de l’autre, étrangement, une fleur.
Devant lui, de l’encens brûlait dans un encensoir en or.
Ulrika ne se rappelait pas si sa mère et elle avaient séjourné chez ce
noble personnage, si elles avaient dîné avec lui ou même dormi chez
lui. Elle avait oublié son nom. En revanche, sa magnifique apparence
l’avait frappée au point qu’elle s’en souvenait dans les moindres
détails. Était-il le prince dont Miriam avait parlé ? Cela semblait
probable. Peut-être vivait-il près des bassins de cristal de
Shalamandar. En reprenant le chemin que sa mère et elle avaient
suivi pour quitter la Perse dix-huit ans auparavant, elle le croiserait
forcément.
La tâche s’était révélée beaucoup moins simple que prévu. Elle
suivait cette route depuis plus d’un an à présent ; à vrai dire, elle
approchait de son terme, et n’était pas plus avancée concernant
l’identité de cet homme, ou l’endroit où le trouver.
Ulrika pria le fermier de s’allonger sur une longue table, et tout le
monde s’approcha pour regarder. Hommes et femmes portaient des
vêtements en laine des montagnes, et leurs traits présentaient les
caractéristiques distinctives de l’antique peuple des Parthes et de
leurs envahisseurs grecs.
Ulrika marqua une pause, regardant une niche pratiquée dans le
mur du fond, où vacillait la lueur d’une lampe solitaire. Elle avait vu
beaucoup de ces niches depuis qu’elle se trouvait dans cette région de
montagnes appelée le Pays des Pins Silencieux. C’étaient des
sanctuaires dédiés aux dieux locaux, des daevi - ce qui signifiait «
céleste » ou « brillant » -, des divinités bienfaisantes dont on
pratiquait le culte depuis des milliers d’années. Ulrika songea aux
statues des dieux et déesses à Rome, aux effigies imposantes de
Mardouk dominant les rues de Babylone. Elle songea aux chênes
sculptés à l’image d’Odin en Germanie et au dieu de Rachel près de la
mer du Sel, qui n’avait pas d’image du tout. Et là, dans cette contrée
isolée, les dieux étaient représentés par des flammes solitaires
allumées en permanence.
Les divinités étaient aussi diverses et variées que les gens qui les
adoraient.
Elle se plaça au bout de la table.
—Regardez le plafond, s’il vous plaît, dit-elle au fermier.
Elle parlait grec, un langage connu de ces gens, autre vestige de
l’esprit de conquête d’Alexandre.
—J’ai le vertige, gémit-il.
—Encore un instant, s’il vous plaît. Dites une prière, cela vous
aidera.
Il obéit, murmurant le nom de son dieu trois fois de suite et par
trois fois, tout en traçant trois fois d’une main des signes dans l’air,
son autre main crispée sur un objet qui ressemblait à une patte de
lapin. Ulrika avait appris que, si les religions variaient et même
s’opposaient d’un pays à l’autre, la superstition, elle, était universelle.
Qu’ils soient guerriers en Germanie, citoyens de Rome, marins à
Antioche, nomades on Judée, vendeurs d’oignons à Babylone ou
montagnards en Perse, tous les hommes croyaient à la chance et à la
malchance, et aux multiples manières d’attirer la première et de
repousser la seconde.
Les occupants de la taverne observaient Ulrika en silence tandis
qu’elle plaçait les mains de chaque côté de la tête du fermier, puis,
doucement, la faisait rouler vers la droite et la gauche, puis lui
remettait le visage droit.
—Vite, maintenant. Redressez-vous !
Il s’assit sur la table, droit comme un i, les yeux écarquillés, bouche
bée. Les témoins retenaient leur souffle, attendant sa réaction.
—Par les seins d’Ishtar ! Le vertige est parti !
Tous levèrent les bras et poussèrent des cris de joie.
Ulrika était secrètement soulagée, car certaines formes de vertige
ne pouvaient être guéries par ce traitement. Mais c’était là une
thérapie toute simple pour un mal qui conduisait parfois les gens au
suicide, et elle se réjouissait d’avoir pu aider cet homme.
—Chère dame ! s’écria le Perse, tombant à genoux sur le sol en
terre battue. Je suis à jamais endetté envers vous ! J’étais au bord du
désespoir, au point que j’allais chercher le Mage et le supplier de
m’arracher à ma détresse.
Ulrika l’aida à se relever.
—Le Mage ?
Le Perse cilla telle une chouette.
— Vous n’avez pas entendu parler du Mage ? Mais tout le monde le
connaît dans cette région ! Il vit dans la Cité des Fantômes, dans une
haute tour, un homme de sang royal, le dernier de sa lignée. On dit
qu’il peut accomplir des guérisons miraculeuses, mais encore faut-il
le trouver. Chère dame, comment puis-je vous payer de m’avoir
sauvé d’un suicide certain ?
Ulrika était cependant trop stupéfaite - un homme de sang royal,
dernier de sa lignée - pour répondre au fermier.
—Attendez ! Attendez ! reprit celui-ci.
Il retira le cordon qu’il portait autour du cou et le lui offrit.
—C’est la serre d’un griffon sacré, une bête de l’ancien temps qui
vous protégera du mal.
Ulrika accepta le talisman - un cordon en cuir au bout duquel était
accroché un objet qui ressemblait à la griffe d’un corbeau. Elle le
mettrait dans sa boîte de remèdes, avec les autres amulettes et
charmes qu’elle avait reçus de patients reconnaissants.
— C’est très gentil, dit-elle. J’ai besoin d’un endroit où coucher ce
soir, et si vous pouviez m’indiquer...
— N’en dites pas plus ! Ma maison est la plus humble du village,
mais elle est à vous, chère dame ! Je cours avertir ma femme, les
dieux la bénissent, qu’une invitée de marque va nous honorer de sa
présence ce soir ! Tout le monde vous dira où trouver la maison de
Koozog. Suivez le sentier jusqu’à l’enclos de porcs tachetés, et vous
trouverez un accueil digne d’une reine !
Trois autres clients s’approchèrent d’Ulrika, demandant
respectivement à être soignés pour un furoncle, un abcès dentaire, et
des hémorroïdes. Elle perça les deux premiers, et pour la troisième
affliction prescrivit une décoction à base de hamamélis, une plante
que l’on trouvait en abondance dans la région. Ils la payèrent l’un
d’une pièce en cuivre, le deuxième d’un cheveu du prophète
Zoroastre, et le troisième d’une poignée de main sincère.
Avant que d’autres n’aillent chercher chez eux des membres de leur
famille souffrant de divers maux, Ulrika déclara qu’elle était lasse et
devait se reposer, mais qu’elle reviendrait le lendemain matin.
Elle réfléchissait aux paroles du fermier : un homme qu’on appelait
le Mage vivait dans la Cité des Fantômes, sur la route que sa mère et
elle avaient empruntée des années plus tôt. Ulrika projetait d’y
arriver dans quelques jours. Était-il possible que le prince de ses
souvenirs - l’homme assis sur un trône magnifique - fut ce Mage ?
Plus optimiste qu’elle ne l’avait été depuis des semaines, Ulrika
rabattit sa capuche sur sa tête et sortit dans la nuit froide. Des
torches illuminaient le petit enclos comprenant la taverne, les
écuries, la basse-cour et les tentes qui abritaient les voyageurs.
Le Mage, songea-t-elle, avec une excitation croissante. De sang
royal, dernier de sa lignée...
Était-ce ce qu’on appelait le destin ? Était-ce pour cette raison
qu’elle avait été détournée de son chemin ce jour-là?
Partie en direction d’une petite ville appelée Tirgiz, elle avait dû
renoncer à suivre l’itinéraire qu’elle avait prévu à cause d’un arbre
tombé en travers de la route.
Plus d’une année s’était écoulée depuis qu’Ulrika avait quitté
Babylone, embarquant sur un navire chargé de laine et de céréales.
Arrivée au vaste golfe sur lequel débouchait l’Euphrate, Ulrika avait
acheté son passage auprès d’une caravane qui transportait des dattes
et des figues et comptait les échanger contre des minerais et pierres
précieuses. Le convoi avait emprunté une ancienne route royale
construite des centaines d’années auparavant par Cyrus, le premier
roi des Perses. Le plat pays côtier s’était élevé peu à peu pour former
des collines ondulantes, qui à leur tour étaient devenues les
montagnes de Zagros. Peu avant la ville d’Al Haza, Ulrika avait quitté
la caravane et attendu à une intersection : des moines en route pour
un monastère très haut dans les montagnes neigeuses étaient bientôt
arrivés. Ils l’avaient emmenée à condition qu’elle s’engage à ne pas
leur parler et à ne pas s’asseoir avec eux lors des repas. Ulrika avait
été heureuse de se tenir à l’écart, cheminant à dos d’âne et dormant à
la belle étoile. Villages et fermes s’étaient succédé, puis elle s’était
jointe à une famille exubérante en route pour un mariage.
L’étape suivante de son voyage devait la conduire tout près de
l’endroit où sa mère et elle avaient vécu dix-huit ans auparavant, et
où elle était née. Malheureusement, la route était barrée, et le détour
nécessaire l’avait amenée à ce hameau où précisément on lui avait
parlé d’un prince qui était le dernier de sa lignée.
Ce n’était pas une simple coïncidence, songea-t-elle. Le Mage
devait être le prince de ses lointains souvenirs.
C’était là un bon signe - la confirmation qu’elle était sur la bonne
route.
Car il était impératif qu’elle trouve les bassins de cristal de
Shalamandar.
La pratique du jeûne l’avait aidée à faire apparaître ses visions,
mais elle ne parvenait toujours pas à les faire durer assez longtemps
pour en interpréter le sens - la belle jeune femme qui hantait le
navire à l’insu de son capitaine, la lumière brillante qui
accompagnait les moines qui ne se doutaient de rien, la femme avec
le bébé qui suivait la procession de mariage.
Qu’était-elle censée faire de telles visions ?
Elle leva les yeux vers la lune de fin d’été, pleine et resplendissante,
qui flottait sur le ciel noir. Sebastianus contemplait-il les mêmes
étoiles ? Avait-il atteint la Chine?
D’après ses estimations, il lui faudrait environ trois années pour
arriver à la capitale de l’Orient. Peut-être entamerait-il son voyage de
retour pour Rome dans un an?
Je serai à Babylone pour t’y attendre, songea-t-elle avec excitation.
Ulrika frissonna, scrutant l’obscurité en direction de la ferme de
Koozog. Resserrant autour d’elle les pans de son manteau, elle
n’entendit pas les pas rapides derrière elle, ne vit pas la main
puissante surgir devant son visage pour se refermer sur son nez et
sur sa bouche. Un bras solide lui entoura la taille, l’empêchant de
bouger. Elle sentit qu’on la soulevait, donna des coups de pied et se
débattit, tentant en vain de crier.
Elle ne pouvait pas respirer. Ses poumons réclamaient de l’air,
mais la main était trop étroitement refermée sur son nez et sa
bouche.
Horrifiée, Ulrika vit les ténèbres s’avancer vers elle et l’engloutir, et
sombra dans l’oubli.
Chapitre 22
Pourquoi y avait-il tant de cahots ? Le conducteur n’aurait-il pu
emprunter une route en meilleur état ? Et quand donc arriveraient-
ils à Babylone ? Ce voyage devenait de plus en plus inconfortable. Ses
poignets étaient douloureux. Pourquoi donc lui faisaient-ils aussi mal
?
Ulrika ouvrit les yeux. Cilla. Il faisait nuit et elle ne semblait pas
être dans un chariot, mais elle regardait le sol. Et il défilait sous elle.
Elle comprit brusquement qu’elle avait les mains liées dans son
dos et qu’elle était portée sur l’épaule de quelqu’un, comme un
vulgaire sac de blé. Et qu’on l’avait bâillonnée.
Elle se débattit. Aussitôt, son ravisseur resserra sa prise. Elle
essaya de lui donner des coups de pied. Il lui bloqua les jambes et
referma l’autre bras sur ses cuisses, la tenant fermement. Ulrika
continua à lutter, se tortillant de-ci de-là.
—Assez ! entendit-elle ordonner en farsi. Ne bougez pas! siffla-t-il
ensuite en grec.
Elle se démena de plus belle, jusqu’à ce que l’homme s’arrête et la
laisse sans cérémonie tomber par terre.
Ulrika se releva et recula tant bien que mal, sans quitter des yeux
l’inconnu élancé, au visage sévère, vêtu de fourrures, qui l’avait
enlevée. Apparemment indifférent à ses efforts d’évasion, il lui
tourna le dos tandis qu’il déposait ses bagages et sa boîte de
médicaments.
Elle n’alla pas loin. Ses pieds s’empêtrèrent dans son long
manteau. Sa tête et ses épaules heurtèrent quelque chose de dur, elle
leva les yeux et vit au clair de lune un énorme sapin au-dessus d’elle.
Elle regarda frénétiquement à gauche puis à droite, mais il n’y avait
que la forêt dense autour d’elle.
Tout en tentant de desserrer ses liens, elle surveillait son ravisseur
du coin de l’œil. Il creusait un trou à l’aide d’un long bâton.
Sa tombe !
Une peur et une détermination nouvelles la submergèrent, lui
donnant un regain de forces. Elle parvint à repousser le bâillon, qui
tomba sur son menton.
— Qui êtes-vous ? cria-t-elle. Pourquoi m’avez-vous enlevée ?
En un éclair, il fut à côté d’elle, et pressa la lame d’un couteau
contre sa gorge.
— Je vous ai dit de ne pas bouger, rugit-il. Vous comprenez ?
Elle hocha la tête.
— Pas un mot de plus, ordonna-t-il. Sinon, c’est moi qui vous ferai
taire.
Horrifiée, elle l’observa tandis qu’il reprenait sa tâche. Quand il eut
creusé un trou assez large et assez profond pour contenir un corps, il
s’assit et se mit à aiguiser des branches d’arbres en pointes mortelles.
Tremblant sous son manteau, Ulrika tentait désespérément de
défaire ses liens. Elle gardait les yeux rivés à l’inconnu, le jaugeant à
la lueur du clair de lune qui filtrait à travers les frondaisons. A en
juger par sa voix, il était jeune. Ses cheveux semblaient noirs. Il était
grand et mince, étonnamment fort. Il portait une tunique en fourrure
et un pantalon en cuir. Ses bras étaient nus, en dépit du froid, et
Ulrika distinguait des muscles puissants, une peau pâle maculée de
saleté.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle aussi calmement
qu’elle en était capable.
— Peu vous importe mon nom, et peu m’importe de savoir le vôtre,
répliqua-t-il sans la regarder. Pour la dernière fois, taisez-vous.
Elle se mordit la lèvre et continua à l’observer en silence.
Il était assis en tailleur sur le sol, face à elle, penché en avant,
levant la tête de temps à autre pour écouter la forêt bruissante de
sons nocturnes. Pas une seule fois il ne regarda Ulrika, ni ne parla.
Enfin, il descendit dans le trou fraîchement creusé, où, pour autant
qu’Ulrika puisse en juger dans la pénombre, il planta les piques
aiguisées dans le sol. Cela fait, il remonta et couvrit la fosse d’herbes
et de buissons.
C’était un piège, comprit-elle.
Comme il s’approchait d’elle et tendait la main vers le bâillon,
Ulrika secoua la tête. Il la dévisagea un instant - elle distinguait tout
juste des yeux noirs, des cils et sourcils tout aussi noirs - puis
murmura :
— Tant que vous ne faites pas de bruit.
Il l’aida à se relever. Ne retira pas les liens qui retenaient ses
poignets mais lui indiqua d’un geste de marcher à ses côtés. Ensuite
il ramassa ses bagages et le coffret à médecine, et se remit en route.
L’aube pointa à travers les arbres. Ulrika épuisée était sur le point
de s’effondrer quand l’inconnu s’arrêta enfin. Il lui fit signe de
s’asseoir, disparut dans la forêt et revint avec une outre en peau de
chèvre remplie d’eau pure et fraîche. Il la tint à ses lèvres pour qu’elle
boive tout son saoul avant d’étancher sa propre soif.
—S’il vous plaît, murmura Ulrika. J’ai très mal aux bras...
Il marqua une pause, baissa les yeux sur elle. Le soleil progressait
sur le sol de la forêt, illuminant les troncs d’arbre moussus et noueux
et lui offrant une meilleure vue de son ravisseur.
Il était mince et dégingandé - âgé d’une vingtaine d’années, devina-
t-elle. Ses cheveux noirs comme de l’encre retombaient en boucles
sur ses épaules. Il avait des yeux sombres, un nez long et mince, un
menton lisse, imberbe, et des lèvres voluptueuses, presque
féminines. A vrai dire, son apparence était soignée pour un homme
qui vivait en sauvage au milieu des montagnes.
Plus étrange encore était son teint, étrangement pâle pour un
homme si brun. Elle se demanda de quelle race il était issu.
Il dégaina son poignard, se pencha derrière elle et trancha ses
liens, puis se dirigea vers les bagages et revint avec un petit sac en
tissu qu’il lui tendit. Il contenait des noix et des baies séchées, et
Ulrika s’aperçut qu’elle mourait de faim.
— Je ne peux pas faire de feu, dit-il d’un ton d’excuse en
s’éloignant, et Ulrika eut la curieuse impression qu’il ne s’adressait
pas à elle.
Puis il fît une chose étonnante. Tandis que la forêt s’animait autour
d’eux, avec le chant des oiseaux et le souffle d’une brise, il rassembla
des brindilles, des feuilles et du petit bois comme pour préparer un
feu. Il sortit même un silex et le tint au-dessus de la petite pile, mais
ne fit pas jaillir d’étincelle. Il psalmodiait en même temps, récitant
une prière dans un dialecte inconnu d’Ulrika. Quand il eut terminé, il
porta la main à sa ceinture tressée et en retira un objet qui y était
accroché pour le poser à côté du feu qu’il n’avait pas allumé. Celui-ci
était en forme de cornet, et couleur du vieil ivoire, long d’une demi-
coudée. Une corne d’animal quelconque, songea-t-elle, munie d’un
sceau en or à l’extrémité la plus large, comme si elle contenait
quelque chose.
— Je vous en prie, dites-moi où vous m’emmenez.
Il l’ignora, occupé à lancer une longue corde par-dessus une
branche. Il en noua une extrémité à l’arbre et laissa l’autre après y
avoir pratiqué un nœud. Ulrika devina qu’il préparait un nouveau
piège. Tout en travaillant, il levait la tête et écoutait, le corps rigide,
vigilant.
— Vous iriez beaucoup plus vite sans moi, dit Ulrika, certaine qu’il
essayait d’échapper à des poursuivants.
Il resta silencieux, recouvrit le nœud d’herbes et de feuilles et fit
ployer légèrement la branche, l’attachant à l’aide d’une ficelle, de
sorte que, lorsqu’on la toucherait, le nœud coulant jaillirait en l’air.
— Laissez-moi ici, suggéra Ulrika. Je ne vous suis d’aucune util...
Un craquement se fit entendre.
Il fit volte-face.
Un nouveau craquement.
Ulrika bondit sur ses pieds.
Ils tendirent l’oreille. Distinguèrent des bruits de pas. Quelqu’un
approchait.
— Il faut partir, murmura-t-il, rengainant son poignard et
attrapant leurs bagages. Vite !
Ulrika ramassa l’outre et le sac de noix. Alors qu’elle tendait la
main vers le nécessaire à médecine que l’inconnu avait posé près du
tas de brindilles, elle attrapa la corne d’ivoire et...
Une vision explosa dans son crâne, avec tant de lumière et de
netteté qu’elle tituba.
Un immense feu de joie. Des étincelles montant vers le ciel
nocturne. Des gens dansant, frénétiques, poussant des cris, jouant du
tambour. Sa tête en était pleine. Elle avait le vertige. La peur, la
colère, l’espoir, le désir. Des larmes ruisselèrent sur ses joues. Des
rires jaillirent en elle. Elle était emportée vers le ciel, lâchée pour
retomber sur la terre.
Ulrika sentit une pression sur sa main. La vision s’évanouit. Elle
cilla. L’inconnu la foudroyait du regard.
— Ne touchez pas à ça, grogna-t-il, reprenant la corne d’un geste
brusque.
— Je suis désolée. Je ne voulais pas vous offenser.
Il remit en hâte l’objet à sa ceinture.
— C’est sacré. Ce n’est pas pour les incroyants. Partons
maintenant.
Ulrika se hâta derrière lui.
Ils n’étaient pas très loin de là quand ils entendirent un hurlement
soudain. Ils s’arrêtèrent, marquant une brève pause pour jeter un
coup d’œil en arrière, et écouter des cris de colère, un bruit de hache
sur le bois.
Le piège avait fonctionné.
— Attendez !
Ulrika trébucha, à bout de souffle.
— Je ne peux pas aller plus loin. Je dois me reposer.
L’inconnu se retourna et lui saisit le poignet, la tirant derrière lui
alors qu’elle protestait en titubant. Le soleil était haut dans le ciel à
présent, ils avaient marché toute la matinée. Des heures s’étaient
écoulées depuis la dernière fois qu’ils avaient entendu leurs
poursuivants.
— Je vous en prie, murmura-t-elle.
Il s’arrêta net et Ulrika le percuta, si bien qu’ils faillirent tomber
tous les deux.
— Nous sommes arrivés, annonça-t-il, avant de s’élancer devant
elle.
Ulrika jeta un coup d’œil autour d’elle et ne vit qu’une dense forêt
de chênes et de pins, mouchetée de soleil. Elle regarda avec stupeur
son ravisseur disparaître dans un fourré, et réapparaître un instant
plus tard, lui faisant impatiemment signe de le rejoindre.
Elle s’approcha des broussailles qui semblaient trop épaisses pour
que n’importe qui puisse y pénétrer, et distingua soudain une
ouverture.
Elle s’y glissa et se trouva à l’intérieur d’une petite hutte,
habilement camouflée. A sa grande surprise, cet abri de fortune
paraissait confortable. Il y avait des tapis sur le sol et des lampes en
laiton accrochées au plafond, les petites flammes dorées créant une
atmosphère douce.
Au centre de la pièce, étendue sur un lit fait de peaux de bêtes, une
jeune fille dormait d’un sommeil fiévreux.
Oubliant sa fatigue et sa faim, Ulrika s’agenouilla en hâte à côté
d’elle et toucha son front brûlant.
— Comment va-t-elle ? demanda le montagnard en venant la
rejoindre. Je l’ai laissée il y a une journée et demie. Je n’avais pas le
choix.
Ulrika souleva les paupières de l’adolescente et examina ses
pupilles dilatées. Sentit son pouls rapide. Elle respirait à petits coups.
— Elle est très malade.
— Je ne voulais pas la quitter, dit-il, soulevant la couverture
confectionnée en peau de chevreuil pour révéler une vilaine plaie.
Elle s’est blessée en tombant. J’ai fait de mon mieux pour la soigner,
mais la blessure s’est infectée. Il me fallait trouver de l’aide.
Il regarda Ulrika.
— Je vous ai vue au village. J’ai vu comment vous avez soigné un
homme. Et je reconnais ces symboles, ajouta-t-il en désignant les
caractères peints sur le côté de la boîte de remèdes. Ne la laissez pas
mourir. Vous comprenez ? Vous ne pouvez pas la laisser mourir.
Ulrika fixa ses yeux noirs, emplis d’une émotion indicible. Son
jeune ravisseur semblait désespéré, effrayé et en colère, mais il était
sans doute moins dangereux qu’elle ne l’avait cru tout d’abord.
— Je vais lui donner le remède d’Hécate. Il est fabriqué à base
d’écorce de saule, qui est habitée par un esprit très puissant.
— Vous êtes médecin ?
— Non. Ma mère est guérisseuse. Elle m’a appris ce que je sais.
— Vous ne vivez pas ici, en Perse. Ce n’est pas votre pays.
Elle garda les yeux baissés tandis qu’elle versait de la poudre dans
un gobelet et la diluait dans de l’eau. La proximité de son ravisseur la
mettait mal à l’aise. Elle sentait sa sueur mêlée à l’odeur sauvage des
peaux de bêtes, des sapins, de la terre riche.
— Je suis à la recherche de quelqu’un.
Il resta silencieux, mais elle devina sa question.
— Une quête personnelle. Et je crois qu’un homme appelé le Mage
pourra m’aider.
Comme il ne disait rien, elle continua à parler.
— Cette jeune fille est-elle votre sœur ? Votre nièce, peut-être ?
L’adolescente avait le même teint étonnamment pâle, les mêmes
cheveux noirs comme du jais, mais ils ne pouvaient être père et fille.
Elle devait avoir environ treize ans et le jeune homme semblait à
peine plus âgé qu’Ulrika.
— Elle vient d’une autre tribu, répondit-il.
Qui partageait les mêmes origines gréco-persanes, Ulrika l’aurait
parié.
Il se tourna brusquement vers l’ouverture de la cabane.
— Je vais monter la garde, murmura-t-il avant de retirer la corne
d’ivoire accrochée à sa ceinture et de la poser sur la poitrine de la
jeune fille. Le dieu de mon peuple est Ahura Mazda, le Sage Seigneur
du Ciel, et ceci est de la cendre sacrée qui provient de son premier
Temple du Feu. Elle est propre et blanche, et protège contre le mal.
Il se leva, ses cheveux couleur nuit effleurant l’enchevêtrement
d’herbes qui constituait le plafond.
Elle s’appelle Veeda, dit-il.
Puis il s’en alla.
Quand il revint, Ulrika était parvenue à faire absorber à la jeune
fille quelques gorgées de médicament. Le remède d’Hécate était
célèbre pour faire baisser la fièvre, apaiser la douleur et triompher
des esprits maléfiques de l’infection. Ensuite, elle avait nettoyé la
plaie, appliqué des onguents et un pansement propre. Ulrika ne
comprenait pas totalement le processus de guérison - les plus grands
médecins grecs ne pouvaient l’expliquer précisément -, mais cette
méthode était ancienne et reconnue, et lorsqu’elle eut terminé, elle
fut convaincue que Veeda allait se rétablir.
— Comment va-t-elle ? demanda le jeune homme en
s’agenouillant.
— Vous m’avez amenée à elle à temps.
Il acquiesça.
— J’ai prié.
Ulrika avait laissé la corne en ivoire sur la poitrine de
l’adolescente.
Elle était intriguée par la cendre à l’intérieur. Elle songea au tas de
brindilles qu’il avait préparé, et à la manière dont il s’était excusé de
ne pas faire de feu.
— Je ne peux pas faire de feu, répéta-t-il justement à cet instant,
sans que ses paroles semblent destinées à Ulrika.
A qui parlait-il donc ?
— Cela attirerait nos poursuivants jusqu’à nous. Il faut que je
continue à avancer. Je dois survivre pour que cette jeune fille survive.
Il gardait les yeux rivés à Veeda en parlant, et une fois de plus,
Ulrika s’interrogea sur leur relation.
Veeda appartenait à une tribu différente, avait-il dit. Était-elle sa
fiancée ?
— Je vais chercher de quoi manger, annonça-t-il brusquement.
Reposez-vous à présent. Là, ajouta-t-il en désignant les tapis roulés
contre la paroi de broussailles. Vous pouvez vous faire un lit. N’ayez
pas peur. J’ai posé des pièges et je vais monter la garde.
Il sortit. Comme Ulrika s’apprêtait à sombrer dans le sommeil, elle
songea que son ravisseur n’avait pas dormi non plus depuis fort
longtemps.
Il avait pris de grands risques pour sauver cette jeune fille, car il
aurait pu être capturé par ses poursuivants. Qui était Veeda pour lui
? Et pourquoi sa survie comptait-elle tellement à ses yeux ?
La Perse
Chapitre 23
Ulrika rêva de Sebastianus.
Il se tenait debout, dans un vaste paysage balayé par les vents,
entre un océan bouillonnant et des falaises escarpées. Il semblait
construire un autel de coquillages et de feu. Il ne portait qu’un pagne,
ses muscles luisant au soleil. Ulrika tenta de l’appeler, mais alors
qu’elle s’approchait, Sebastianus se mit à escalader l’autel, qui s’était
transformé en tour dorée à multiples étages, transpercés
d’aveuglants rayons de soleil. Il essayait d’atteindre les étoiles, elle le
savait, car il cherchait des réponses qui ne pouvaient être trouvées
que dans les corps célestes du cosmos.
Cependant, le sommet de la tour était ravagé par un feu intense -
un brasier qui allait le dévorer lorsqu’il l’atteindrait. Elle cria, affolée,
voulant désespérément le sauver.
Tu ne peux pas, murmura une voix autour d’elle, portée par le
vent, par les nuages. Une voix de femme. Gaia...
Elle ouvrit brusquement les yeux. Son cœur battait à se rompre,
une pellicule de sueur recouvrait son corps. La hutte était plongée
dans la pénombre, et la jeune fille dormait toujours sous ses
couvertures en peau de chevreuil.
Ulrika tendit l’oreille, guettant les sons du dehors. Des pas allaient
et venaient. Ceux de son ravisseur, qui montait la garde.
Elle songea au rêve qu’elle venait de faire. Durant ses journées
solitaires de voyage en Perse, elle avait continué à parler à
Sebastianus chaque soir, selon son rituel. Avant de s’endormir, elle
tenait tendrement le coquillage entre ses mains et lui murmurait des
mots d’amour et de dévouement, fermant les yeux pour lui
communiquer mentalement son message à travers la distance qui les
séparait, espérant qu’il l’entendrait. Elle lui en adressa un à cet
instant, priant pour que son bien-aimé soit vivant et en bonne santé
et qu’il ait atteint son but.
Au crépuscule, l’étranger apporta du poisson. Ils durent le manger
cru, pourtant ce fut pour Ulrika un festin bienvenu. Elle n’avait pas
souvenir d’avoir jamais eu aussi faim. Avant le repas, elle examina sa
patiente et constata avec soulagement que la fièvre de Veeda avait
commencé à baisser et que sa respiration était devenue plus
régulière.
— Les temples de feu sont notre lieu de culte, expliqua son
ravisseur en triant la chair du poisson avec ses doigts.
Il avait des mains délicates. Une nouvelle fois, Ulrika modifia le
jugement qu’elle avait porté sur lui. Ce n’était pas un simple paysan
montagnard, mais quelqu’un de plus raffiné.
— Nous n’adorons pas le feu en soi, ajouta-t-il à voix basse, jetant
un coup d’œil à la jeune fille endormie, mais plutôt la pureté rituelle
qu’il représente. Notre religion a été fondée par le prophète
Zoroastre après une lutte contre le culte des images introduit dans
notre pays il y a très longtemps par les Babyloniens. Nous rejetons
l’imagerie quelle qu’elle soit. Nous adorons l’immensité du ciel, nous
escaladons des montagnes pour allumer nos feux, afin qu’Ahura
Mazda les voie. Le prophète Zoroastre nous a assuré que le Créateur
Ahura Mazda était toute bonté, et qu’aucun mal n’émanait de Lui. Le
bien et le mal sont en conflit permanent, et nous autres humains
avons un grand rôle à jouer pour que le mal ne triomphe jamais du
bien. Nous y parvenons en menant une vie de bonnes pensées, de
bonnes paroles et de bonnes actions. C’est ainsi que l’on maintient le
chaos à distance.
Ses mots étaient un écho de ceux prononcés par Sebastianus : il
avait dit à Ulrika que c’était seulement en lisant les messages des
dieux, transmis par les étoiles, que le chaos pouvait être évité.
— Votre foi est intéressante, commenta Ulrika en soulevant le
poignet de Veeda pour vérifier son pouls, qu’elle jugea normal.
— C’est la seule foi, affirma-t-il.
Un silence s’ensuivit. Il ne semblait guère curieux la concernant.
Il y avait chez lui une tension constante, qu’elle soupçonnait de ne
pas être entièrement due au fait qu’ils étaient poursuivis.
Elle lui demanda où Veeda et lui se rendaient, mais au lieu de
répondre, il ramassa les arêtes de poisson et sortit.
La nuit tombait sur la forêt, le froid de la montagne s’immisçait à
l’intérieur de la hutte, et Ulrika envisagea vaguement de s’enfuir,
puis renonça. Elle ne savait plus très bien dans quelle direction se
trouvait la taverne, ni où étaient les pièges. D’ailleurs, elle ne se
sentait plus menacée par le jeune homme, et Veeda avait encore
besoin de son aide.
La jeune fille remua et soupira sous ses couvertures, puis ouvrit les
yeux.
— Qui êtes-vous ?
Elle avait des yeux et des cils très noirs. Ulrika glissa un bras sous
ses épaules et l’aida à se redresser pour qu’elle boive un peu d’eau.
— Je m’appelle Ulrika. N’aie pas peur, Veeda, je suis là pour
t’aider. Comment te sens-tu ?
— Bien, mais j’ai mal à la jambe.
— Nous allons nous en occuper.
La jeune fille parcourut la hutte du regard.
— Où est Iskander ?
— Il est dehors, en train de faire le guet. Il s’appelle Iskander ?
C’est un oncle ? Un cousin ?
Veeda secoua la tête.
— Il appartient à une autre tribu.
— Où t’emmène-t-il ?
— Loin. Pour me protéger.
Ulrika arqua les sourcils.
— De quoi ?
— D’hommes cruels qui veulent nous tuer. S’il vous plaît...
Une petite main chercha celle d’Ulrika.
— Où est Iskander ?
Ulrika tâta le front de Veeda - elle était très jolie, et la fièvre ne
faisait qu’accentuer sa beauté naturelle.
— Je reviens tout de suite, promit-elle.
Iskander était assis sur un rocher, une lance à la main.
— Elle est réveillée.
Il entra immédiatement dans la cabane et s’agenouilla au chevet de
Veeda, l’enveloppant d’un regard anxieux.
— Tu te sens mieux ?
— Tu étais parti. J’ai eu peur.
Il caressa ses cheveux moites.
— Il fallait que j’aille chercher de l’aide. J’espérais que tu dormirais
jusqu’à mon retour. Je ne voulais pas t’effrayer.
Ulrika observait la scène avec curiosité. En dépit de la tendresse
évidente entre les deux, il y avait aussi une sorte de politesse
formelle, comme s’ils ne se connaissaient pas depuis longtemps.
— Ulrika m’a sauvé la vie ? demanda-t-elle.
Iskander leva les yeux et adressa à Ulrika un sourire reconnaissant
qui transforma ses traits.
— Oui. Ulrika t’a sauvé la vie.
Ce soir-là, Veeda put s’asseoir et manger un peu, et elle posa à
Ulrika une foule de questions sur le monde au-delà de leur royaume
montagnard. Ensuite, ils s’endormirent, mais quand Ulrika s’éveilla
durant la nuit, elle s’aperçut qu’Iskander avait disparu, et l’entendit
marcher au-dehors.
Le lendemain, Iskander insista pour qu’ils reprennent la route.
Malgré les questions d’Ulrika, il se refusa à lui révéler l’endroit où ils
se rendaient et l’identité de leurs poursuivants. Ulrika porta ses
propres bagages et il prit Veeda sur son dos. Elle se cramponnait à
lui, les bras noués autour de son cou. Ils formaient un étrange
couple, Veeda semblant dépendre d’Iskander comme un parent,
tandis que ce dernier la traitait avec la courtoisie d’un étranger.
Ce soir-là, au campement, Ulrika leva les yeux vers la lune et
constata qu’ils étaient allés vers l’est, l’éloignant de la direction
qu’elle avait eu l’intention de suivre.
— Où nous emmenez-vous ? demanda-t-elle de nouveau.
Il ne répondit pas.
— Vous n’aviez pas besoin de m’enlever, ajouta-t-elle. Vous auriez
pu me demander de venir.
A sa grande surprise, il plongea son regard sombre dans le sien.
Je suis désolé, dit-il avec sincérité. J’avais peur pour Veeda. Je ne
voulais pas perdre un seul instant pour lui apporter de l’aide. Dans
ces montagnes, les gens sont très attachés à leur tribu. Nous
protégeons nos trésors et nos ressources, nous sommes méfiants. La
rivalité est un mode de vie. J’ignorais d’où vous veniez. Vous auriez
pu refuser. Et qu’aurais-je fait alors ?
— Combien de temps comptez-vous me garder avec vous ?
— Vous pourrez partir demain matin. Je vous donnerai une arme
et des provisions, et je vous expliquerai comment aller à la Cité des
Fantômes.
— Et Veeda et vous ?
— Nous continuerons vers l’est.
Une fois de plus, Iskander rassembla des feuilles et des brindilles
et prépara un feu qu’il n’alluma pas. Il posa la corne d’ivoire à côté et
se mit à prier, psalmodiant des paroles devant le petit bois amassé,
puis se redressa.
— Je cherche des membres de ma tribu. Je ne sais pas où aller. Ils
ont peut-être fui vers l’est. Vous avez dit que vous cherchiez un
homme appelé le Mage, et qu’il avait des réponses. Croyez-vous qu’il
puisse m’aider ?
Ulrika réfléchit. Elle avait beau ne pas faire entièrement confiance
à cet homme, elle risquait fort de se perdre dans les montagnes et se
rendait compte qu’il serait sage de garder Iskander auprès d’elle.
— Vous savez où se trouve la Cité des Fantômes ?
Ils prenaient un repas composé de poisson cru, comme la veille, de
noix et de baies. Iskander mâcha consciencieusement avant de
répondre.
— Oui, je peux nous y conduire.
Ulrika poussa un soupir de soulagement. Bientôt, elle demanderait
au prince de l’emmener à Shalamandar, où elle reprendrait le chemin
de sa destinée, dans l’espoir d’être libre un jour de rejoindre
Sebastianus, libre de l’aimer et de rester avec lui jusqu’à la fin de sa
vie.
Un son résonna dans la nuit. Ulrika tressaillit, mais Iskander posa
une main rassurante sur son bras.
— Il n’y a pas de danger. Les pièges sont intacts. Ils ne nous
atteindront pas.
Elle jeta un coup d’œil à Veeda, qui dormait paisiblement.
La fièvre avait disparu et sa blessure guérissait. Cependant,
Iskander refusait de la laisser marcher. Il la portait. Elle n’était pas
très lourde. A quatorze ans, son corps mince commençait tout juste à
prendre des formes féminines. Ses longs cheveux noirs dansaient sur
ses épaules, mais elle avait expliqué à Ulrika qu’une fois mariée, elle
mettrait un foulard, selon la coutume de sa tribu, et les garderait
cachés, réservés aux seuls regards de son mari. Veeda arborait un
costume curieux : un pantalon et un vêtement qu’Ulrika n’avait
jamais vu auparavant - serré du cou à la taille, muni de manches
longues et attaché devant par une longue rangée de minuscules
fragments d’os glissés dans des fentes. Veeda appelait ce vêtement
une « veste » et les attaches des « boutons ». Il ressemblait à une
tenue masculine, songea Ulrika, pourtant il lui allait très bien et
semblait pratique pour la vie à la montagne.
Veeda manifestait une vive curiosité et lui posait toutes sortes de
questions. Mais quand la jeune fille gémissait dans son sommeil, les
larmes ruisselant de ses yeux clos, Ulrika se demandait quelle
douleur secrète lui brisait le cœur.
— Et s’ils parviennent à éviter les pièges ? demanda Ulrika. Que
feront-ils ?
— Ils nous tueront tous les trois. Pour cela, pour le danger auquel
je vous expose, je vous demande pardon. Mais c’était nécessaire.
— Qui sont ces hommes qui vous poursuivent ?
Enfin, Iskander lui donna une réponse.
— Ils appartiennent à une tribu ennemie. Un conflit a éclaté entre
nous il y a des générations. Personne ne sait qui a commencé ni
comment, mais des violences ont été commises, qui en ont bien sûr
déclenché d’autres. La vengeance est notre lot quotidien, c’est un
cycle sans fin. Quand nous nous vengeons de cette tribu, ses
membres doivent réagir à leur tour, ce qui nous donne une nouvelle
raison de nous venger. Il en va ainsi depuis des siècles.
« Cependant, un acte impardonnable a été perpétré il y a cinq ans.
Des hommes de ma tribu, j’ai honte de l’avouer, sont allés trop loin :
ils ont violé une de leurs femmes. Nos ennemis ont alors fait le vœu
de nous anéantir jusqu’au dernier. Une nuit, alors que je montais la
garde dans les bois, ils sont venus et ont rasé mon village, massacré
mon peuple. Quand ils ont appris que j’étais toujours en vie, ils se
sont lancés à ma poursuite. C’était il y a cinq ans, et je fuis depuis.
— Et Veeda ?
— J’ai cherché refuge dans un village inconnu, dont les habitants
ont eu la bonté de m’accueillir. Je me suis réveillé en pleine attaque.
Ils avaient découvert ma cachette. Ils brûlaient les huttes et
assassinaient les villageois.
J’ai alors décidé de me rendre, mais j’ai compris qu’ils n’allaient
pas se contenter de ma capture, qu’ils allaient anéantir le village en
guise de châtiment pour m’avoir donné refuge. Je me suis libéré et
j’ai essayé de lutter. J’ai couru à la maison où j’avais couché, toute la
famille était morte. J’ai entendu un bruit et découvert Veeda. Ses
parents lui avaient fait un bouclier de leurs corps pour la protéger. Je
me suis enfui avec elle. Nous nous sommes arrêtés au sommet d’une
colline, nous avons vu les huttes qui brûlaient, et avons compris au
silence qui régnait qu’il n’y avait aucun survivant.
Ses yeux noirs semblèrent s’assombrir encore tandis qu’il lâchait
un soupir accablé.
— J’ai amené ces hommes à ce village innocent. Je suis
responsable de toutes ces morts.
— Vous essayiez seulement de survivre, voilà tout, dit Ulrika
doucement, revoyant les images atroces de la bataille qui avait eu lieu
en Rhénanie. Et vous ne pouviez pas savoir ce qu’ils allaient faire.
— A présent, je cherche des survivants de ma tribu ; je pense que
certains ont réussi à s’enfuir et qu’ils sont partis vers l’est. C’est
pourquoi le Mage que vous cherchez m’intéresse. Peut-être pourra-t-
il me dire si j’ai raison d’espérer. Car voyez-vous, il m’est
insupportable de penser que moi, Iskander, fils du cheikh Farhad
Aswari, suis le dernier de la noble et ancienne tribu des Asghar.
Ulrika le dévisagea, incrédule.
Cet homme était-il donc le prince qu’elle était destinée à aider ?
Chapitre 24
Après avoir marché des jours durant à travers les montagnes, ils
s’approchaient de la Cité des Fantômes. Il ne leur restait plus qu’un
col à franchir pour l’atteindre. Villageois et fermiers sur la route
avaient confirmé que le Mage vivait bel et bien dans cette cité
interdite, et que sa sagesse était renommée.
Ils allèrent donc de l’avant, grimpant dans des forêts denses où
l’air se raréfiait et devenait plus froid, où des gens amicaux ou
hostiles veillaient sur leurs petits territoires et considéraient avec
curiosité leur improbable trio : la jeune femme aux cheveux couleur
miel et aux yeux bleu ciel qui parlait le grec et un farsi passable ;
l’homme aux yeux sombres revêtu des peaux de bêtes d’une tribu de
montagne, qui semblait n’être ni le mari ni le frère de ses deux
compagnes, un être taciturne, peu loquace ; et l’adolescente gracile et
souriante, portant le pantalon et la veste serrée des habitants du Sud
- une belle fille aux grands yeux que plusieurs hommes tentèrent
d’acheter à son compagnon.
En route, ils s’étaient nourris de ce qu’ils avaient trouvé dans la
forêt, marchandant parfois avec des fermiers ou profitant d’un repas
obtenu grâce aux talents de guérisseuse d’Ulrika. Ils avaient campé à
la belle étoile.
Ulrika avait entendu Veeda geindre dans ses rêves et Iskander faire
les cent pas, incapable de trouver le sommeil. Ils s’étaient baignés
dans des ruisseaux glacés, et chaque matin et chaque soir, Iskander
avait construit un petit feu pour son dieu, Ahura Mazda, en
psalmodiant des prières pendant que Veeda chantait des chansons
louant « les anges parmi nous ».
Et maintenant, ils avaient atteint le col qui allait les conduire dans
un monde que peu d’étrangers avaient visité. Un monde où vivait le
Mage qui possédait toutes les réponses, tout au moins Ulrika
l’espérait.
Elle était désormais certaine qu’Iskander était le prince qu’elle
devait secourir. Ce qui la troublait, cependant, c’était que le peuple
d’Iskander avait été anéanti. Comment était-elle censée l’aider alors
qu’elle arrivait trop tard ?
Iskander n’avait pas beaucoup parlé au cours des journées
écoulées, contrairement à Veeda, qui était gaie et bavarde. Elle
marchait en boitant et se fatiguait vite ; elle était hantée par les
cauchemars où elle revivait la destruction de son village, mais c’était
une jeune fille forte, qui débordait d’énergie et de curiosité, et à qui
l’on devait fréquemment rappeler de parler plus bas et de ne pas
s’éloigner. Leurs ennemis étaient toujours sur leurs traces; Ulrika
savait qu’ils les tueraient sans hésiter s’ils les rattrapaient.
Arrivés au chemin inégal qui s’engageait entre les deux sommets,
tous trois s’arrêtèrent et jetèrent un regard en arrière. Là, Ulrika
aperçut, plus bas sur la pente, parmi les arbres et les rochers au soleil
de midi, des hommes barbus et armés qui les observaient. Ils
regardèrent Iskander fixement, tandis que le vent sifflait autour
d’eux, et qu’un aigle poussait son cri depuis son aire. Puis, à la
stupéfaction d’Ulrika, ils firent volte-face et commencèrent à
redescendre la montagne.
Elle regarda Iskander.
— Pourquoi font-ils demi-tour ?
— C’est la limite de leur territoire. A partir d’ici, leurs dieux sont
impuissants. Ils ne nous suivront pas.
— Alors nous sommes en sécurité ? demanda Veeda avec espoir.
Iskander demeura silencieux un instant, suivant des yeux les
silhouettes qui disparaissaient sur la pente.
— Ils n’iront pas très loin. Ils vont camper là en espérant que je
vais descendre. Je vais attendre. Suffisamment longtemps pour qu’ils
relâchent leur attention, et là je m’introduirai dans leur campement
et je les égorgerai pendant leur sommeil.
Puis j’irai jusqu’à leur village et je le brûlerai entièrement, sans
épargner un homme, une femme ou un enfant. De cette manière, ma
vengeance sera complète.
Ulrika le dévisagea. Elle savait qu’Iskander souffrait d’insomnie. Il
réussissait parfois à s’assoupir pendant quelques minutes sous sa
couverture, mais ne tardait pas à être réveillé par des rêves et des
démons, et faisait les cent pas jusqu’au lever du jour. Elle comprenait
désormais ce qui le tourmentait.
— Allons-y, dit-il en se retournant.
Ils suivirent le sentier en silence, marchant entre de hautes parois
de roche nue, leurs chaussures en cuir écrasant les cailloux et
gravillons. Le vent soufflait en rafales, rabattant leurs cheveux et
leurs manteaux.
Le soleil atteignit son zénith au moment où ils débouchaient sur la
crête. Là, sous un ciel de fin d’été d’un bleu profond, ponctué de
nuages blancs, ils eurent le souffle coupé à la vue de la plaine dorée
qui s’étendait majestueusement devant eux. La vallée était nichée
dans un berceau de montagnes couleur lavande, et les ruines d’une
cité se dressaient en son cœur, ses murs massifs et ses colonnes
imposantes calcinés et brisés unique témoignage de la destruction
sauvage et brutale qui avait eu lieu trois cents ans plus tôt.
Iskander, Ulrika et Veeda descendirent rapidement le flanc est de
la montagne et rejoignirent l’ancienne voie royale qui empruntait un
vieux pont en bois enjambant la rivière Pulvar. En pénétrant sur une
vaste terrasse d’où s’élevaient d’immenses volées de marches à ciel
ouvert, ils fixèrent, humbles et consternés, les tas de pierres et de
gravats, les piliers renversés qui avaient autrefois soutenu le palais
de Darius le Grand. Aucun arbre ne poussait là, aucune fleur, pas
même un brin d’herbe - il n’y avait qu’une étendue plate et dénudée,
rasée jusqu’à la croûte. Il ne restait que des colonnes noircies et une
couche de poussière poudreuse - de la cendre provenant des énormes
poutres qui s’étaient écrasées lors du terrible incendie allumé par la
torche d’Alexandre, seul vestige des tecks d’Inde et des majestueux
cèdres du Liban qui avaient orné ces lieux. Ici et là, sur des pans de
calcaire gris, de talentueux tailleurs de pierre avaient sculpté des
personnages rigides depuis longtemps oubliés, uniques occupants
désormais de ces lieux désolés. Comme pour ajouter une insulte
finale, des voyageurs avaient gravé des graffitis dans les murs
: Suspirium puellarum Alypius thraex (Alypius le thrace fait
soupirer les filles).
Ulrika s’arrêta brusquement devant un imposant portique en
pierre.
— Je connais cet endroit, dit-elle d’un ton émerveillé. Je suis déjà
venue ici.
Elle parcourut du regard les centaines de colonnes qui se
dressaient sur la plaine. Une rangée après l’autre, toutes
parfaitement alignées.
— Je me souviens d’avoir pensé que c’était une forêt d’arbres en
pierre.
Elle reprit sa marche.
— On m’a dit que le Mage vit au nord de cette région. Je crois que
nous l’avons rencontré, ma mère et moi. Nous sommes passées par
ces ruines en quittant la Perse. Je n’avais pas plus de trois ou quatre
ans à l’époque.
Elle contempla les murs couverts de bas-reliefs et d’inscriptions
cunéiformes, les escaliers qui ne menaient nulle part, les tristes
vestiges de ce qui avait autrefois été un somptueux palais.
Soudain, elle se figea, les yeux écarquillés.
— Mais il est là !
Laissant tomber ses bagages, elle s’élança, ses pas résonnant sur le
sol dallé. Iskander et Veeda la suivirent jusqu’à un immense mur en
calcaire.
Bouche bée, ils découvrirent le prince assis sur un trône
majestueux.
Il était vêtu de splendides atours et coiffé d’un haut chapeau rond
d’où s’échappaient d’épais cheveux bouclés tombant en cascade sur
ses épaules. Sa barbe, touffue et extraordinairement frisée,
descendait jusque sur sa taille. Il tenait d’une main une crosse et
bizarrement, de l’autre, une fleur. Devant lui, de l’encens brûlait dans
un encensoir.
C’était un bas-relief. Non pas un être vivant, mais un empereur
mort depuis longtemps, sculpté dans la pierre.
— Ohé ! cria une voix apportée par le vent.
Un homme corpulent montait les marches en haletant. Il portait
un long manteau fait de feutre de chèvre, fermé par une ceinture en
corde. Ses cheveux gris étaient coiffés en tresses, et des perles et
clochettes tintaient dans sa barbe broussailleuse.
— Salutations, étrangers ! Je vous souhaite la bienvenue dans mon
domaine.
Il tendit les bras.
— Je suis Zeroun l’Arménien. En bas se trouve mon caravansérail.
Ils suivirent la direction de son doigt et aperçurent des bâtiments,
des enclos, des animaux, des potagers.
— Venez manger et boire ! Vous rencontrerez d’autres voyageurs !
J’ai des chambres confortables, des nouvelles et des potins ! Ne vous
attardez pas ici, car cet endroit est hanté, et beaucoup croient qu’il
porte malheur !
— Comment se nomme-t-il ? demanda Ulrika.
— Les habitants de cette vallée l’appellent la Cité des Fantômes.
Alexandre le Grand l’appelait Persépolis, et il y a bien longtemps, un
autre peuple vivait ici, et le nommait Shalamandar.
Stupéfaite, Ulrika regarda autour d’elle. Shalamandar ? Mais il n’y
avait pas de bassins, cristallins ou autres. Seulement des ruines et de
la poussière.
— Pouvez-vous nous indiquer où habite le Mage, s’il vous plaît ?
demanda Iskander.
— Le Mage ? s’esclaffa Zeroun en rejetant la tête en arrière. Ce
vieux mythe circule donc encore ? Il n’y a pas de Mage. Il a été
inventé il y a bien longtemps par un charlatan qui prenait de l’argent
à des gens désespérés et qui a fini par se volatiliser.
Ulrika fixa l’Arménien, atterrée. Pas de bassins de cristal. Pas de
Mage. Personne pour lui donner une clé. Et le prince qu’elle était
censée sauver était un simple montagnard qui avait déjà perdu son
peuple.
Chapitre 25
La consternation d’Ulrika ne dura pas. Elle avait, après tout, trouvé
Shalamandar, l’endroit où Wulf et Sélène avaient été unis par
l’amour. Le lieu de ses origines, et le point de départ de sa destinée.
Ils dressèrent leur campement sur la terrasse royale où, des siècles
plus tôt, les empereurs avaient reçu d’importants émissaires
étrangers, et qui n’était plus fréquentée désormais que par des
serpents et des scorpions. Iskander partit en quête de bois mort et de
broussailles afin de fabriquer un abri pour Ulrika et Veeda. Ensuite,
il prépara un vrai feu cette fois, récita des prières à Ahura Mazda,
bénit le nom de Zoroastre et demanda au prophète d’apporter
lumière et bonté dans le cœur de son humble serviteur et de lui
donner la force d’exterminer ses ennemis une fois pour toutes.
Veeda flâna dans les ruines jusqu’au moment où le soleil tomba sur
l’horizon, créant de longues ombres en travers de la plaine dorée.
Elle allait des murs effondrés aux colonnes brisées, effleurant du
bout des doigts les images sculptées de ceux qui étaient morts depuis
longtemps. Elle chantonnait en marchant, dans un dialecte inconnu
de ses compagnons. Des chants qui s’adressaient aux anges qui
vivaient là.
— Qu’allez-vous faire à présent ? demanda Iskander.
Ulrika regarda ses yeux noirs qui reflétaient les flammes.
Elle savait qu’Iskander avait ardemment espéré que le Mage lui
dise que des membres de sa tribu avaient survécu.
— Je vais méditer, répondit-elle. Ce lieu est particulier et je crois
que des réponses vont m’apparaître. Je commencerai demain. Ce
soir, je suis trop lasse pour jeûner et purifier mon esprit. Quand je
me serai reposée, je m’assoirai entre ces colonnes et je prierai la
déesse-mère. Peut-être me révélera-t-elle où sont allés les survivants
de votre tribu.
— Pouvez-vous faire cela ? demanda-t-il, une pointe d’espoir dans
la voix.
— J’ai des visions, expliqua-t-elle. Parfois, elles sont si nettes que
j’ai du mal à les distinguer des rêves ou des souvenirs.
Iskander hocha la tête.
— Comme quand vous avez ramassé cette corne, observa-t-il en
touchant le talisman à sa ceinture.
— Oui, j’ai vu un feu de joie au sommet d’une montagne, et des
gens qui dansaient autour. Les visions ne viennent pas tout le temps,
mais je m’entraîne à observer une discipline particulière qui, j’espère,
permettra à mon pouvoir de s’épanouir.
Elle resserra les pans de son manteau autour d’elle.
— Quel genre de corne est-ce ? Je ne la reconnais pas.
La fierté et le respect s’entendirent dans la voix d’Iskander alors
qu’il évoquait une créature appelée licorne.
— Ces animaux ont disparu il y a des siècles, poursuivit-il. Quand
le prophète Zoroastre a convaincu mon peuple de renoncer à ses
croyances païennes et que mes ancêtres ont fondé le premier Temple
du Feu, ils ont rassemblé cette cendre pure dans de précieux
récipients et l’ont distribuée aux membres du clan. Je crois que le
mien est le seul qui existe encore. Cette corne est sacrée, et possède
un grand pouvoir.
Il la dévisagea longuement. Veeda dansait au milieu des ruines
sombres, et la lueur du feu se reflétait sur les murs centenaires,
animant les images.
— La vision qui vous est apparue était celle du Premier Feu, dit-il
d’une voix tendue. Et bien que je n’aie jamais douté que cette corne
contienne la cendre pure de ce feu... vous m’avez fourni la preuve
qu’elle est vraiment une relique de l’époque du prophète.
Il eut un sourire doux, empreint de mélancolie.
— Je vous remercie, Ulrika.
C’était la première fois qu’il prononçait son nom.
La silhouette de Veeda surgit derrière un mur. Les bras relevés
autour de sa tête, elle tournoyait à la lumière des étoiles - sa jambe
ne lui faisait plus mal ou bien elle l’avait oubliée.
— Que dit-elle ?
— Son peuple vénère des êtres appelés des anges.
Ulrika se souvint que Rachel avait parlé des anges, expliquant que,
d’après la foi juive, ils étaient les messagers de Dieu.
— Ce sont les immortels, déclara Iskander. Veeda affirme qu’ils
sont partout parmi nous, invisibles, qu’ils nous aident et nous
protègent. Les anges ont des noms particuliers et vivent selon une
hiérarchie complexe, mais c’est tout ce que je sais. D’après Veeda, il
est tabou de prononcer leur nom.
Il marqua une pause, puis reprit d’un ton sombre :
— C’est à cause des anges que le peuple de Veeda est si attaché à la
tradition d’hospitalité. Lorsque les siens accueillent un inconnu, ils
pensent qu’ils accueillent peut-être un ange sans le savoir.
Ses yeux s’emplirent de douleur et Ulrika comprit : ils avaient cru
qu’Iskander était un ange, au lieu de quoi il avait apporté la
destruction.
— Parlez-moi de votre peuple, pria-t-elle, en regardant Veeda
évoluer sur l’esplanade, mince et souple comme une gazelle.
— Nous sommes bergers. Nous élevons des moutons dans les
vallées, et nous sommes prospères, commença-t-il, le visage éclairé
par les souvenirs. Dans ma tribu, chaque homme doit construire une
maison de ses propres mains. C’est ainsi qu’il fait ses preuves. Mon
rêve était de construire la maison la plus grande et la plus belle du
village, afin que ma femme soit fière d’être mariée à un prince, et de
remplir les pièces de nombreux enfants.
— Vous pouvez toujours construire cette maison.
Les traits d’Iskander s’assombrirent.
— Une autre destinée m’attend.
— La vengeance nourrit la vengeance, murmura Ulrika. A Rome,
on dit que, lorsqu’un homme projette de se venger, il devrait creuser
deux tombes.
Iskander secoua la tête.
— Je dois faire mon devoir, car je serai tenu pour responsable.
Par qui ? se demanda Ulrika. S’il était le dernier de sa lignée et
qu’il avait l’intention d’exterminer ses ennemis, qui reste-rait-il pour
le juger ? Et comment était-elle censée le sauver, comme Miriam
l’avait prédit ? A moins qu’il n’y ait un autre prince...
Elle reporta son attention sur Veeda, qui dansait toujours, sur la
pointe des pieds. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules,
telle une cascade couleur d’encre. Dans son pantalon et sa veste
ajustée, elle était l’incarnation de la fluidité, de la légèreté, de
l’agilité. Sa voix s’élevait dans les aigus, ses yeux brillaient d’amour et
de joie. Elle virevoltait sur l’esplanade, le long des murs, courant de-
ci de-là, et Ulrika constata avec une pointe d’alarme que la jeune fille
s’approchait dangereusement de gros blocs de pierre éboulés.
— Veeda...
Cette dernière avait les yeux fermés, un sourire béat sur ses lèvres.
— Veeda, répéta Ulrika en se levant. Éloigne-toi. Tu vas te faire
mal.
Iskander, lui aussi, avait bondi sur ses pieds.
— Veeda !
Elle ne les entendit pas. Elle chantait de sa voix mélodieuse,
indifférente à la réalité, tournoyant dans le clair de lune.
Iskander s’élança.
Elle heurta l’angle d’une pierre juste au moment où il l’atteignait.
Un cri lui échappa et elle s’effondra, mais Iskander la rattrapa à
temps. Il la soutint tandis qu’elle le fixait, l’air stupéfait.
De sa place au coin du feu, Ulrika les observa. A leurs regards
soudés, à la manière dont Veeda s’accrochait à lui, à l’étreinte ferme
du jeune homme, elle comprit ce que ni l’un ni l’autre n’avaient
encore deviné : ils étaient amoureux.
Chapitre 26
Le lendemain matin, tandis qu’Iskander entamait son guet au
sommet du col, observant le campement ennemi en contrebas,
guettant l’occasion de se venger, Veeda alla visiter le caravansérail de
Zeroun, situé à un mille des ruines, et Ulrika demeura seule parmi
les colonnes brisées et les marches qui ne menaient nulle part.
Elle voulait méditer. Si cet endroit était réellement Shalamandar,
elle allait sûrement obtenir des réponses, car c’était là que son
existence avait débuté.
Elle choisit une place sur la terrasse et s’assit en tailleur, dans une
pose détendue. Elle n’avait pas pris de petit déjeuner, ayant constaté
que le jeûne l’aidait en effet à aiguiser sa concentration et à se
maintenir éveillée. Elle ferma les yeux, ralentit le rythme de sa
respiration, et commença à murmurer sa prière à la déesse-mère.
Tout en priant, elle sentait croître son excitation à la perspective de
voir les bassins cristallins. Elle les imaginait magnifiques - des eaux
chatoyantes, calmes et fraîches, qui réconfortaient l’esprit autant que
la vue. Étaient-ils vastes? Combien y en avait-il ? D’où venait l’eau ?
Ces bassins étaient-ils alimentés par des cascades, des ruisseaux, des
puits artésiens ?
Elle ouvrit les yeux. Il ne se passait rien.
Elle prit une profonde inspiration, referma les yeux et
recommença, projetant ses pensées dans l’inconnu, lançant son âme
à la découverte du cosmos tandis qu’elle gardait la vision de sa
flamme intérieure. Au bout d’un moment, elle prit conscience de la
dureté de la pierre sous elle, et de son dos douloureux. Son esprit
vagabondait ; elle avait faim.
Elle essaierait de nouveau le lendemain.
Chapitre 27
— Ulrika, puis-je te poser une question personnelle ?
Elles préparaient le petit déjeuner pendant qu’Iskander cherchait
des œufs dans les sous-bois. Ils étaient à la Cité des Fantômes depuis
un mois, avaient construit un campement confortable dans les ruines
et vu les premières neiges recouvrir le sommet des montagnes.
L’hiver arrivait. Bientôt, plus aucune caravane ne pourrait franchir
les cols et le trio serait prisonnier de la vallée.
Ils avaient adopté une routine. Iskander se rendait
quotidiennement au col afin de surveiller ses ennemis, qui campaient
toujours sur l’autre versant. Veeda ravaudait des vêtements, faisait la
cuisine avec Ulrika, ou se rendait au caravansérail où elle s’était fait
des amies parmi les jeunes filles qui vivaient là.
Ulrika avait persévéré dans ses séances de méditation, sans succès.
Si elle se trouvait vraiment à l’endroit où elle avait été conçue, elle
aurait dû avoir des visions. Elle aurait dû apprendre la nature de la
divination et comment s’engager dans la voie qui lui était destinée.
Elle contemplait les lointains pics enneigés, sachant qu’elle devrait
bientôt prendre une décision : rester et s’acharner à chercher des
réponses qui se refusaient à elle, ou s’acheter un passage auprès de la
prochaine caravane à destination du sud. Après tout, seule la parole
d’un inconnu avait affirmé que cet endroit était bel et bien
Shalamandar. Les on-dit déformaient parfois la vérité jusqu’à la
transformer totalement au fil des années. Devait-elle regagner
Babylone et trouver une autre manière de déterminer le lieu où se
trouvait le véritable Shalamandar ?
—Demande-moi tout ce que tu voudras, répondit-elle.
—As-tu déjà été amoureuse ?
Ulrika regarda la jeune fille rougissante, qui souriait timidement.
Elle posa son couteau et les oignons de fin d’automne qu’elle avait
achetés à Zeroun.
—Je le suis en ce moment même, Veeda. D’un homme merveilleux
qui est actuellement en route vers une lointaine terre de légendes.
—Il t’aime aussi ?
—Oui.
Pourtant, ils étaient séparés depuis très longtemps maintenant.
Avait-il atteint la Chine ? Trouvait-il les femmes là-bas exotiques et
très belles ? Même irrésistibles?
Sebastianus lui manquait tellement que c’en était une douleur
quasi physique. Chaque jour, elle relisait sa lettre, disait tout haut les
mots qu’il avait écrits.
Elle souffrait de ne pas sentir sa chaleur et sa force, ses bras
protecteurs autour d’elle, brûlait de se blottir contre son corps solide,
d’être en sécurité dans son étreinte.
Elle toucha le coquillage posé sur sa poitrine.
— Sebastianus m’a donné ceci. C’était un lien avec son pays natal,
et maintenant, c’est un lien entre lui et moi.
— C’est aussi un lien entre son pays et toi ?
Ulrika rencontra le regard interrogateur de la jeune fille, plein de
tristesse et d’espoir. Elle comprit soudain qu’elle avait plus de points
communs avec l’adolescente qu’elle ne l’avait soupçonné. Ni l’une ni
l’autre n’était avec les siens.
— Je suppose que oui, répondit Ulrika. Je n’y avais jamais songé.
Veeda baissa les yeux.
— Comment fait-on... commença-t-elle, hésitante. Comment une
femme fait-elle pour qu’un homme la remarque ?
— Veeda, répondit Ulrika avec douceur, Iskander te remarque.
La jeune fille rougit de plus belle. Ulrika hésita. Devait-elle lui dire
qu’elle le soupçonnait de l’aimer en retour ?
Cependant, il se montrait réservé. Qu’est-ce qui l’empêchait
d’exprimer ce qu’il éprouvait envers elle ? L’ennemi qui le guettait,
là-bas, sur l’autre versant...
— Quand il monte là-haut, reprit Veeda, pointant le doigt vers la
montagne qui dominait les ruines, je sens comme un vide là.
Elle tapota doucement sa poitrine.
— Quand il revient, le vide se remplit. Mais Iskander ne m’aimera
jamais.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— A cause d’Asmahan.
— Qui est-ce ?
— La femme d’Iskander. Il pense qu’elle est encore en vie.
Ulrika la fixa, stupéfaite.
— J’ignorais qu’il était marié.
La lumière se fit brusquement dans son esprit : Iskander ne
cherchait pas les survivants de sa tribu, mais sa femme. Et s’il était
assis là-haut, à comploter la mort des hommes qui campaient à flanc
de montagne, ce n’était pas à cause d’une rivalité ancestrale, mais
d’un besoin de se venger de ceux qui l’avaient peut-être tuée.
Tant de morts absurdes, songea Ulrika, attristée. La tribu
d’Iskander anéantie. Le clan de Veeda exterminé. Et maintenant
Iskander voulait tuer ses ennemis jusqu’au dernier. Quand tout cela
finirait-il ?
— Une caravane ! cria Iskander en grimpant les marches à toute
allure. Une caravane arrive !
Ulrika se retourna vers la plaine, où un spectacle étonnant s’offrit à
sa vue : des centaines de chameaux, d’ânes et de chevaux, chargés de
paquets et de cavaliers, avançaient lentement dans leur direction.
Elle retira la broche posée au-dessus du feu - la graisse du lièvre
qu’elle faisait rôtir dégoulinait dans les flammes avec de délicieux
craquements -, la mit de côté, se leva, et abrita ses yeux contre l’éclat
du soleil.
La brise apporta jusqu’à l’esplanade le son familier et bienvenu des
cloches des chameaux. Serait-ce la dernière caravane ? se demanda
Ulrika avec anxiété. Devrait-elle partir avec vers le sud ?
Tous les trois quittèrent le campement, au comble de l’excitation,
se demandant d’où venaient les marchands et où ils se rendaient,
quelles marchandises ils transportaient et quels personnages
exotiques allaient bientôt leur apparaître. La précédente caravane
qui avait traversé la vallée transportait la bibliothèque personnelle
du grand vizir, et Ulrika et ses amis avaient appris à cette occasion
que ses chameaux étaient entraînés à cheminer à une place bien
précise dans le convoi afin que les cent dix-sept mille volumes
restent classés en ordre alphabétique.
Comme ils s’approchaient du bruyant rassemblement, Ulrika
entendit la voix claironnante de Zeroun l’Arménien.
— Je vous le dis, mon ami, je comprends que vous ayez le mal du
pays ! C’est quelque chose que nous éprouvons tous ! Moi-même je
songe parfois avec nostalgie à mon pays natal. Que je vous dise, la
seule manière de s’ancrer dans un pays étranger est de s’accrocher à
ce qu’on a de cher, de précieux. Là est la clé.
Elle s’arrêta et se tourna vers lui.
Sa voix résonnait dans l’enclos tel le tonnerre, s’élevant au-dessus
des blatèrements des chameaux et des voix excitées des voyageurs.
— Surtout un homme tel que vous, monsieur, qui part vers
l’inconnu, à la recherche d’il ne sait quoi. Oh ! On a beau se
concentrer sur sa tâche, si on ne s’accroche pas fermement à quelque
chose qui a du sens pour soi, on ne met pas tout son cœur dans
l’entreprise. Quelque chose vous entrave, n’est-ce pas ? En dépit de
tous vos efforts ?
Ulrika observa Zeroun. A sa grande stupéfaction, il regardait droit
vers elle, par-dessus l’épaule de son interlocuteur.
L’instant d’après, il se détourna et passa un bras autour des
épaules de son invité.
— Voilà la clé de tout succès, mon ami ! Je prie pour que vous ayez
le courage de suivre les conseils que je vous offre aujourd’hui ! Après
tout, ils sont gratuits.
Et son rire tonitruant s’éloigna, alors que les deux hommes
franchissaient le seuil de la taverne.
Ulrika demeura immobile, les suivant des yeux.
Fuis elle se hâta de retourner aux ruines, laissant Iskander et
Veeda explorer la caravane et bavarder avec les voyageurs.
Zeroun a raison ! songea-t-elle en montant les marches quatre à
quatre. Elle n’en avait pas eu conscience jusqu’alors, mais dans ses
méditations, elle ne se donnait jamais entièrement, craignant que
son âme vagabonde n’aille trop loin et ne s’égare.
Tenir un objet à la main lui permettrait-il de s’ancrer dans le
monde réel pendant que son esprit s’aventurait dans l’autre ? Était-
ce la clé dont la voyante égyptienne avait parlé ?
Elle résolut de tenter l’expérience sur-le-champ. Puisqu’ils étaient
en train de préparer le petit déjeuner quand la caravane était arrivée,
Ulrika n’avait pas mangé depuis la veille au soir. Et elle savait
exactement à quoi « s’ancrer » : au coquillage de Sebastianus, car il
était son bien le plus précieux.
Cette fois, elle ne choisit pas au hasard le lieu de sa méditation.
Elle voulait être aussi proche que possible de l’endroit où les bassins
cristallins s’étaient trouvés autrefois. Cependant, elle ne voyait rien
qui puisse suggérer leur emplacement. Il n’y avait pas de dépressions
sur la terrasse, et elle comprit que chercher avec son esprit rationnel
ne la mènerait à rien. Elle devait faire appel à la divination.
Elle flâna entre les colonnes, ralentit sa respiration et murmura
une brève prière à la déesse-mère, les doigts crispés sur le coquillage.
Elle sentait d’un côté sa rugosité, de l’autre sa surface polie. Elle se
concentra sur la sensation du rebord coupant, ondulant, promenant
les doigts tout du long. Le coquillage devint lourd et grandit dans sa
main. Pesant sur elle. L’ancrant au sol jusqu’à ce qu’elle se sente
assez en sécurité pour projeter son âme vers l’inconnu.
Comme sa peur se dissipait, Ulrika prit conscience d’autres
émotions qui entravaient sa quête. La colère, la jalousie, le chagrin...
Elle comprit que le cœur devait être dépouillé de ces ombres pour
que l’esprit puisse cheminer dans la lumière.
Peu à peu, le calme et la sérénité l’envahirent. Bientôt ses jambes
l’entraînèrent d’elles-mêmes vers une arche imposante. Deux
puissantes colonnes soutenaient un linteau carré. De l’autre côté de
l’arche, l’esplanade continuait, jonchée de gravats.
Elle referma les yeux, serrant le coquillage entre ses doigts.
— Je suis là. Je suis attachée à la terre. Je suis en sécurité. J’envoie
mon âme dans le cosmos. Déesse-mère, entends ma prière...
Et une réponse, telle une brise, un soupir, s’éleva, proche et
lointaine à la fois.
Entre...
Ulrika ouvrit les yeux, prit une profonde inspiration et, exhalant
lentement, passa sous l’arche.
Un pré verdoyant lui apparut, un vaste ciel bleu. Le vent caressait
son visage, elle entendait les bêlements de chèvres qui paissaient tout
près.
Où était l’arche en pierre ? Ulrika regarda autour d’elle, reconnut
les montagnes autour du plateau, et songea qu’elle avait dû retourner
à une époque antérieure à la construction de la cité.
Elle cligna des yeux, éblouie par le soleil. Puis elle aperçut, à
travers les arbres verdoyants, les formes floues de colonnes et de
murs en ruines. Elle était toujours dans la Cité des Fantômes.
Elle se concentra. Le coquillage dans sa main, elle répéta sa prière.
Imagina la flamme intérieure de son âme, se focalisa sur sa lueur
vacillante. Petit à petit le paysage se précisa, les couleurs se firent
plus vives, jusqu’à devenir éclatantes. Puis la scène changea de
nouveau ; cette fois elle était dans un paradis forestier - entourée de
peupliers tremblants et de fontaines chuchotantes. Là, alors qu’elle
regardait autour d’elle, de magnifiques pièces d’eau chatoyante
apparurent, présentant toutes les nuances d’argent et de bleu : les
bassins cristallins de Shalamandar.
Une femme prit forme devant elle, élancée et superbe, ses longues
robes blanches étincelantes au soleil.
— Je me souviens de vous, murmura Ulrika. Vous êtes Gaia,
l’ancêtre de Sebastianus Gallus. Pourquoi venez-vous à moi ? A cause
du coquillage ? Vivez-vous dans ce coquillage ?
— Je suis ta protectrice. Tu as appris tes leçons, mon enfant. Tu
n’es plus arrogante, tu cherches réellement des réponses. Par
conséquent, tu possèdes à présent un pouvoir spirituel, le don de
divination, qui fait de toi un intermédiaire avec le divin. Dans chaque
génération, une personne naît avec ce don, et découvre des gens, des
endroits et même des objets sacrés, qu’elle indique aux autres afin
qu’ils puisent réconfort et consolation auprès des dieux.
— Oui, je comprends à présent... murmura Ulrika.
La grotte du chaman en Rhénanie - elle avait senti qu’il s’agissait
d’un lieu sacré où ils seraient en sécurité. La corne d’Iskander, pleine
de cendres sacrées, lui avait donné un aperçu de rituels religieux du
temps passé. Et qu’en était-il de la tombe de Jacob à côté de la mer
du Sel ? Rachel avait-elle enterré son mari dans une terre sacrée ?
— Tel est mon but ? Trouver des lieux sacrés ?
— Ta destinée, ton but sur la terre, enfant, est de trouver les
Vénérables et de parler d’eux au monde. C’est la raison pour laquelle
tu as été ramenée au lieu de tes origines.
— Les Vénérables ! Qui sont-ils ?
— Tu le sauras lorsque tu les trouveras.
— Souviens-toi, enfant, le don de divination est un cadeau de la
déesse; il marque le début d’une nouvelle vie. Tu dois reprendre ta
véritable voie, et cette fois tu ne dois pas t’en écarter.
Les bassins disparurent, Gaia se tut et Ulrika se retrouva sur
l’esplanade de la Cité des Fantômes. Elle mit quelques secondes à se
ressaisir, s’émerveillant de l’expérience qu’elle venait d’avoir. Elle se
sentait profondément revigorée, comme si elle avait dormi
longtemps et bu un verre de boisson fortifiante. Tout son corps
débordait d’énergie. Jamais elle n’avait eu l’esprit aussi clair.
Elle se retourna vers l’arche en pierre et vit que Zeroun l’attendait.
Au sourire qu’il esquissait, elle comprit subitement.
— Le Mage, c’est vous !
— C’est moi, oui. Je n’étais qu’un marchand de tapis lorsque je suis
arrivé ici, il y a des années. Je me rendais dans la vallée de l’Indus
avec ma famille, mais des neiges précoces nous ont empêchés de
continuer. Un jour de grand froid, alors que je me promenais parmi
ces ruines, un esprit d’autrefois m’a visité et m’a dit que j’avais été
amené ici pour y accomplir une tâche particulière. Depuis, je donne
des conseils à tous ceux qui cherchent la vérité.
— Pourquoi nous avez-vous dit que le Mage était un mythe ?
— Parce que je ne retrouve pas les cuillers égarées, et que je ne dis
pas la bonne aventure. Il fallait que je sois certain que vous meniez
vraiment une quête spirituelle.
Elle sourit.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas simplement dit ce que je devais
faire ? Pourquoi fallait-il que vous me donniez vos conseils par le
biais d’une conversation avec un inconnu ?
— Parce que la vérité est en nous tous et que chacun doit en
découvrir seul la clé. Personne ne peut la lui donner. Je ne suis qu’un
panneau sur le chemin. C’est à vous de trouver la route.
— J’imagine alors que vous ne pourrez me dire où chercher les
Vénérables.
— Vous seule le savez, Ulrika, car ils font partie de votre destinée.
Chapitre 28
Au bout de quelques jours, le maître de la caravane se montra
désireux de partir, car l’hiver s’annonçait déjà. Ulrika s’était acheté
un passage vers le sud. Elle avait hâte de retourner à Babylone et de
commencer à chercher les Vénérables.
Et d’être là-bas quand Sebastianus reviendrait.
Cependant, lorsqu’elle sortit de l’abri de fortune qu’ils avaient
confectionné dans les ruines, enveloppée de son manteau de voyage,
ses bagages sur les épaules, elle constata avec dépit que la caravane
s’était déjà ébranlée. Elle serpentait vers le sud, sur la route qui
franchissait les cols des montagnes avant de redescendre sur la côte.
Elle devait se hâter pour la rattraper.
Elle se tourna vers Iskander et Veeda assis tristement au coin du
feu, et s’arrêta net.
Ses amis étaient tragiquement captifs dans ce lieu : Iskander
esclave de rivalités et de traditions ancestrales exigeant la vengeance,
Veeda prisonnière de son amour. Ils sont comme moi, songea-t-elle.
Ils ne savent pas où est leur place.
Elle regarda ces deux êtres qui étaient ses compagnons depuis tant
de semaines.
Eux aussi devaient quitter cet endroit, se dit-elle. Mais comment
les en convaincre ? Iskander était si obsédé par son désir de
vengeance qu’il était aveugle à tout le reste. Et Veeda, sans famille,
sans nulle part où aller, était condamnée à rester avec lui. Allaient-ils
rester ici jusqu’à la mort ? Figés dans le temps comme les hommes
sculptés dans les murs en pierre de cette cité morte ?
— Je dois partir à présent, dit-elle en prenant son coffret à
médecine.
Elle jeta un dernier coup d’œil à leur humble foyer : les murs en
bois, le sol recouvert de peaux et de fourrures, les paravents qui les
protégeaient des éléments. Elle avait dormi, mangé, ri et pleuré dans
cet étrange lieu. Jamais elle n’oublierait les moments qu’elle y avait
passés.
— Je t’en prie, ne nous quitte pas, supplia Veeda.
Elle était de plus en plus belle. Dans peu de temps, elle ne serait
plus une adolescente dégingandée, mais une ravissante jeune femme.
Ulrika jeta un coup d’œil à la caravane qui disparaissait.
— Venez avec moi, tous les deux. Nous allons quitter cette vallée
ensemble et chercher une nouvelle route. Mais nous devons faire
vite.
Veeda se mit à pleurer, et Iskander se raidit, visiblement offensé.
— C’est impossible, Ulrika, car j’ai le devoir de venger les miens. Et
je me dois de garder Veeda en sécurité, car c’est à cause de mes
actions que sa tribu a été exterminée.
Ulrika se mordilla la lèvre. Elle avait juste le temps de rejoindre le
convoi...
... mais elle devait rendre à ses amis leur liberté.
Là était son devoir.
Priant pour qu’une autre caravane vienne à traverser cette vallée
avant l’hiver, elle déposa ses bagages sur les dalles et murmura :
— Laissez-moi vous aider.
Elle s’assit en tailleur sur une peau de chèvre, ferma les yeux, serra
le coquillage dans ses mains, et commença à murmurer une prière.
Ils attendirent en silence.
Ancrée à la terre par le coquillage, la flamme de son âme
emplissant sa vision intérieure, Ulrika se détacha de toute peur,
impatience, anxiété, et même de la déception d’avoir laissé passer la
caravane. Son âme fut libérée et Gaia lui apparut.
—Tu as réussi la dernière épreuve, enfant. Il n’y aura pas d’autres
caravanes après celle-ci, car l’hiver est déjà arrivé sur les cols. Ton
sacrifice prouve que tu es digne du don qui t’a été accordé. Et tu vas
être récompensée, car nous savons quelles questions emplissent ton
cœur. Regarde !
Une lumière intense jaillit autour d’elle. Elle vit des nuages
embrasés, des pluies d’étincelles, des rayons bleus et luminescents.
Ils tourbillonnaient comme des papillons pris de vertige,
l’enveloppant dans une frénésie d’espoir et de joie. Ils scintillaient
comme des gouttes d’eau projetées par une fontaine un jour d’été.
D’autres arrivèrent, tournoyant, s’élevant, des incandescences pâles,
brillantes, emplissant l’air de chants mélodieux. Elle vit toutes les
couleurs de l’arc-en-ciel, et des miracles éblouissants !
Elle lâcha un cri, se sentant envahie par une paix et une sérénité
telles qu’elle en pleura de joie.
Soudain, elle retint son souffle.
Il y avait Quelque chose au-delà. Elle tenta de l’atteindre, de
comprendre. En vain. Un amour extraordinaire la submergea, des
vagues intenses de réconfort et de compassion.
L’instant d’après, tout s’évanouit.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, deux visages pâles et inquiets la
regardaient. Il lui fallut un instant pour reprendre son souffle. Elle se
rendit compte que ses joues ruisselaient de larmes.
— J’ai des nouvelles pour vous deux, déclara-t-elle lorsqu’elle se fut
ressaisie. Veeda, un être appelé Parvaneh m’a parlé.
La jeune fille frémit et dessina un signe protecteur dans l’air.
— C’est un ange, un ange très important ! Mais il est tabou de dire
le nom des anges !
— L’ange m’a dit que Teyla cueillait des fleurs dans les halls en
marbre de Kasha. Sais-tu ce que cela signifie ?
Veeda écarquilla les yeux. Elle pressa les mains sur sa poitrine et
regarda Ulrika avec stupeur.
— Teyla est ma mère ! Comment sais-tu tout cela ? Comment sais-
tu le nom de Parvaneh ? Et Kasha ? Seul mon peuple connaît Kasha !
Ulrika se tourna vers Iskander, lisant dans ses yeux sombres la
question qu’il n’osait lui poser.
Elle sourit doucement.
— Les êtres qui vivent en ce lieu sacré m’ont montré beau coup de
choses. Je sais maintenant que nous ne mourons pas, que l’existence
est éternelle et que la mort n’est qu’une transformation. ..
— Non ! cria-t-il en se levant d’un bond. Je refuse de l’entendre !
Asmahan est en vie. Je la cherche depuis cinq ans et je passerai le
reste de ma vie à la chercher s’il le faut.
— Iskander, écoute-moi...
— Non ! hurla-t-il en se détournant, les mains plaquées sur ses
oreilles.
Ulrika se leva à son tour et posa une main sur son bras.
— Je suis désolée qu’Asmahan soit morte. Mais je t’en prie, crois-
moi lorsque je te dis qu’elle est au paradis.
Il se tut pendant un long moment, puis se tourna vers elle, tassé
sur lui-même.
— Je te crois, car tu as vu l’autel sacré de Zoroastre. Je crois en ton
don. Et je suppose que je sais depuis le début que ma femme est
morte. Je devrais être heureux qu’elle soit au paradis, ajouta-t-il
d’une voix tendue, mais je ne le suis pas. Asmahan et moi avons été
privés d’une vie ensemble.
— Et ces hommes vils qui campent à flanc de montagne paieront. Il
ne me suffit plus de les tuer, je les torturerai des jours durant, afin
qu’ils souffrent grandement.
— Iskander, répondit Ulrika avec douceur, écoute-moi. Tu es le
dernier de ta lignée. J’ai vu cela dans ma vision. Exactement comme
Veeda est la dernière de son clan. Si tu exécutes cette vengeance, tu
seras sûrement tué toi-même. Il faut que tu penses aux tiens,
Iskander. Ton peuple peut continuer à vivre à travers toi. Mais si tu
meurs, alors ils seront réellement morts.
Il se couvrit le visage de ses mains et pleura amèrement. Veeda alla
à lui et le prit dans ses bras. Il sanglota sur son épaule tandis qu’elle
le serrait étroitement contre elle en lui murmurant des paroles de
réconfort.
— Tu as raison, Ulrika, murmura-t-il lorsqu’il se fut repris. Si je tue
mes ennemis et que je brûle leur village, quelqu’un survivra et cet
homme passera le reste de sa vie à me traquer, jusqu’à ce qu’il me tue
et que ma tribu soit totalement anéantie. Oui, j’ai un devoir envers
mes ancêtres, mais j’en ai un plus grand encore envers mes
descendants, et envers Veeda, et son peuple, pour que nos lignées
continuent à vivre à travers nous.
Ulrika posa une main sur sa joue.
—Iskander, rends Veeda fière d’être l’épouse d’un prince. Construis
ta maison et remplis-la d’enfants ; tu seras le fondateur d’une
nouvelle tribu.
En disant cela, elle se souvint que c’était elle qui avait persuadé
Iskander de l’accompagner à la Cité des Fantômes. S’il était parti vers
l’est, elle le comprenait à présent, ses poursuivants l’auraient
probablement rattrapé et tué.
Elle lui avait sauvé la vie.
La prophétie de Miriam s’était réalisée.
Chapitre 29
Quand les neiges arrivèrent, tous trois abandonnèrent leur camp
dans les ruines et vécurent quelque temps avec Zeroun et sa famille
pendant qu’Iskander construisait une petite maison, conformément
aux traditions de sa tribu. Ils vécurent là pendant l’hiver, Iskander
continuant à bâtir et aidant les villageois à réparer leurs maisons,
tandis que Veeda les distrayait par ses chants et ses danses, et
qu’Ulrika soignait ceux qui souffraient de fièvres. Cette dernière se
rendait chaque jour à l’arche en pierre où elle appelait la vision des
bassins de cristal de Shalamandar, méditant et priant, apprenant à
perfectionner son pouvoir spirituel.
A la fonte des neiges, une caravane arriva du nord, et accepta de la
prendre comme passagère payante.
Iskander et Veeda lui firent leurs adieux, et elle les étreignit avec
affection.
Quand elle dit au revoir à Zeroun, elle lui demanda s’il était le
dernier de sa lignée.
— Je ne suis pas le premier Mage de Shalamandar, et je ne serai
pas le dernier, répondit-il. Tant qu’il y aura des gens en quête de la
vérité, il y aura un Mage dans cette vallée.
Ulrika prit sa place dans le convoi, songeant à sa nouvelle destinée.
A Babylone, elle chercherait les Vénérables. Et elle guetterait
chaque jour l’arrivée d’une caravane revenant de la lointaine Chine...
LIVRE VII
La Chine
Chapitre 30
— On les appelle des os de dragon, déclara le troisième interprète à
Timonidès. Ils prédisent l’avenir.
Fasciné, l’astrologue grec regarda le devin badigeonner de sang
l’omoplate d’un bœuf, puis la plonger dans le feu. Alors que tous
attendaient que l’os craque et révèle un message des ancêtres,
Timonidès jeta un coup d’œil à son fils qui préparait le dîner à l’écart
- un plat étrange comprenant de longs fils confectionnés à partir de
farine de riz, qu’on appelait des nouilles, cuites dans un bouillon et
mélangées à des légumes et morceaux de viande. Les joues rondes de
Nestor étaient rosies par la lueur du fourneau, et il souriait en
ajoutant des épices dans la marmite.
Timonidès rendit silencieusement grâce aux étoiles. Son fils était
en sécurité. Le crime de Nestor à Antioche était loin derrière eux, et
bien que la caravane ne fût plus loin de sa destination - la cour
impériale de Chine -, le temps qu’ils retournent à Rome, Nestor et
Besas auraient été oubliés. De toute évidence, les dieux l’avaient
pardonné d’avoir falsifié les horoscopes. Peut-être étaient-ils
magnanimes envers un homme qui voulait protéger son fils.
En cette froide nuit de printemps, il était émerveillé d’être à l’autre
bout du monde. La caravane faisait halte au milieu des montagnes.
Chameaux, ânes et chevaux, hommes, femmes et enfants, sans
oublier les troupeaux de moutons et de chèvres pour nourrir tout ce
petit monde. Ils avaient traversé maintes villes et provinces, des
rivières en crue et des vallées herbues, des déserts arides et des
plaines clémentes, éveillant toujours curiosité et intérêt. Depuis la
Perse jusqu’à Samarkand, par-delà les monts du Pamir, les dunes
d’or rouge du Takla-Makan dans le bassin aride du Tarim, le maître
de Timonidès avait partagé des repas avec des chefs et potentats,
d’humbles bergers et des rois imbus de leur personne, échangeant
marchandises et informations. Il avait bu du lait de chameau caillé,
s’était régalé de brochettes d’agneau et d’oignons, avait savouré un
dessert aux raisins. Et quand sa caravane s’en repartait, Sebastianus
emmenait des voyageurs sous sa protection : une famille allant à un
mariage dans la région du Koukou Nor, des émissaires de Sogdiane
porteurs d’accords commerciaux avec Tashkurgan, un groupe de
missionnaires bouddhistes allant propager les enseignements de leur
fondateur en Chine. La caravane faisait halte dans des déserts brûlés
par le soleil et des montagnes balayées par les blizzards ; quêtait
l’hospitalité dans des villages perdus, où s’élevaient quelques tentes
et huttes en terre occupées par des nomades. A mesure qu’elle
avançait vers l’est, les voyageurs découvraient avec ravissement les
maisons de thé chinoises établies à leur intention.
Ce soir-là, ils se trouvaient dans les montagnes de Qinling, près de
Xi’an, à une journée de leur célèbre destination, Luoyang.
Timonidès jeta un coup d’œil à son maître. Assis devant son propre
feu, il étudiait la carte de la région qu’il avait récemment acquise. Il
se demanda brièvement à quoi pensait Sebastianus - Ulrika, sans
doute - puis reporta son attention sur les flammes et « l’os de dragon
».
Sebastianus fut momentanément arraché à ses réflexions par les
éclats de rire bruyants de Primo et ses hommes qui, confortablement
enveloppés de manteaux chauds, faisaient circuler une outre pleine
de vin. Nous avons accompli un long chemin, mes camarades et moi,
songea-t-il. Et bientôt, nous verrons les merveilles d’un monde où
aucun Romain n’est jamais allé, un monde appelé le Pays des Fleurs.
Sur la route, on lui avait raconté d’étranges et invraisemblables
histoires sur les Han : « les femmes accouchent par la bouche », ou «
ils vivent jusqu’à l’âge de mille ans ». Demain, il les verrait de ses
propres yeux. Si seulement Ulrika avait été à ses côtés pour partager
son triomphe ! Comme elle lui manquait ! Il mémoriserait et noterait
chaque détail pour elle, et lui raconterait tout lorsqu’ils seraient
réunis.
L’omoplate craqua et le devin la retira du feu à l’aide de tenailles
en bronze.
Sebastianus regarda Timonidès et ses compagnons se pencher en
avant pour voir les dessins rouge sang gravés dans l’os. Ils retinrent
leur souffle, se demandant ce que l’avenir réservait à Timonidès. Le
devin fronça les sourcils, secoua la tête, puis se rassit et, par le biais
de l’interprète, déclara :
—Prenez garde au mûrier.
Timonidès attendit la suite. Comme rien ne venait, il s’étonna :
—C’est tout ? Prenez garde au mûrier ? Par Zeus, qu’est-ce que
c’est censé vouloir dire ?
Certain que l’interprète avait fait une erreur, il fit répéter à
l’homme sa prédiction. Elle passa par trois interprètes avant d’être
répétée exactement telle quelle.
A mesure qu’ils progressaient, pénétrant dans des contrées aux
dialectes inconnus, Sebastianus avait pris conscience du problème de
communication qui se posait à eux : ils ne trouveraient jamais
personne qui fût capable de parler à la fois le chinois et le latin. Il
avait donc recruté deux interprètes en chemin, deux hommes
heureux de participer à l’aventure et de jouer le rôle d’intermédiaires
: le premier parlait latin et persan, le second persan et kashmiri. Une
semaine plus tôt, il avait engagé un troisième homme, qui parlait
kashmiri et chinois.
Une longue chaîne de dialogues, certes, et comportant des risques
d’erreur, mais indispensable tant qu’il n’aurait pas appris le chinois.
Le devin leva vers Timonidès son visage creusé de rides.
— Votre vie s’achève à cause du mûrier.
Sebastianus lut le scepticisme sur les traits du vieil astrologue et
sourit. En dépit de sa foi absolue en les étoiles et leurs prédictions
infaillibles, Timonidès, comme tous les hommes, avait un faible pour
les augures et leurs promesses.
Il retourna à sa carte, et tendait la main vers son gobelet de vin
coupé d’eau lorsqu’un étrange sifflement déchira l’air. L’instant
d’après, il sentit un souffle de vent lui frôler la tête. Il leva les yeux et
vit la deuxième et la troisième flèche arriver sur le campement. L’un
des compagnons de Timonidès poussa un cri et le tira par le bras.
Tous se levèrent d’un bond en criant alors qu’une pluie de flèches
s’abattait sur eux. Femmes et enfants s’engouffrèrent sous les tentes.
Dégainant épées et poignards, les hommes s’abritèrent derrière des
rochers et des buissons tout en cherchant à voir d’où venait l’attaque.
Des cris inhumains transpercèrent la nuit, en même temps que des
formes sombres surgissaient de nulle part, dévalaient les flancs de la
montagne, émergeaient des ravins. Des hommes imposants,
effrayants, brandissant d’énormes haches et épées se ruèrent sur le
campement à la vitesse de l’éclair, agitant leurs armes en vociférant,
frappant tout ce qui se trouvait sur leur passage.
Tenant son épée à deux mains, Sebastianus s’élança vers eux.
Derrière lui, Primo et ses hommes, cessant de jouer les gais ivrognes
- car, conformément à leur plan, pas une goutte de vin n’avait franchi
leurs lèvres - passèrent à l’action. Les « marchands » se montrèrent
sous leur jour véritable, des combattants en uniforme militaire
romain, musclés et puissants, se jetant dans la bataille avec une
férocité qui prit leurs assaillants par surprise.
Presque aussi vite qu’ils avaient surgi dans le campement, les
brigands reculèrent, comme tant d’autres l’avaient fait avant eux
durant ce voyage vers l’est - des montagnards sans foi ni loi flairant
une victoire facile sur les membres gras et paresseux d’une riche
caravane. Ils prirent la fuite, déroutés par ces étrangers plus
nombreux et mieux préparés qui leur avaient tendu un piège. Une
fois de plus, Primo et ses hommes, ayant repoussé les agresseurs,
laissèrent éclater leur joie.
Au même moment, un son étrange s’éleva. Sebastianus se
retourna, fronçant les sourcils. Comme le bruit se répétait, il
reconnut le résonnement caractéristique d’un gong.
— Attendez ! cria-t-il.
Primo et ses hommes s’arrêtèrent, perplexes. Les brigands étaient
à leur portée. Ils voulaient leur infliger une bonne leçon, comme ils
l’avaient fait avec leurs précédents attaquants. Sur le point de
protester, Primo écarquilla les yeux à la vue du spectacle étonnant
qui approchait sur la route venant de l’est.
Décorée de lanternes qui oscillaient à chacun de ses mouvements.,
une élégante chaise à porteurs rouge et or, sur les épaules d’une
vingtaine d’hommes, était à la tête d’une procession d’une autre
vingtaine d’hommes, tous vêtus de soie rouge et or et coiffés de
calottes en soie noire. Deux hommes portaient un énorme gong en
cuivre jaune, et à l’arrière se trouvaient des animaux de bât, chargés
de marchandises.
Sebastianus ne fut pas surpris outre mesure. Il s’était douté que,
lorsque l’empereur entendrait parler de l’arrivée d’une caravane
venant de l’ouest, il dépêcherait un envoyé à la rencontre des
étrangers. L’extraordinaire procession s’immobilisa, et, en grande
cérémonie, la chaise rouge et or fut abaissée sur le sol. Dans une
rafale de vent qui fit vaciller les torches et claquer les drapeaux, les
visiteurs de Rome virent un personnage remarquable poser le pied
sur un coussin qu’on avait placé par terre devant lui.
Grand et maigre, le teint jaunâtre, il portait des chaussures en soie
noire sur des chaussettes blanches, que l’on apercevait sous l’ourlet
d’une robe somptueuse, en soie rouge, magnifiquement brodée de
motifs d’oiseaux et de dragons, et fermée par une large ceinture
rouge. Une barbichette blanche tombait sur sa poitrine, et une
longue et mince moustache dégringolait jusqu’au-dessous de son
menton. Son visage osseux présentait des pommettes saillantes, ses
yeux étaient en forme d’amande sous de minces sourcils blancs. Il
portait un large chapeau de soie noire rigide, sous lequel ses longs
cheveux blancs avaient été soigneusement coiffés et remontés.
Il s’avança en silence, les mains jointes dans les manches
volumineuses de son habit. Ses yeux noirs et brillants parcoururent
les étrangers du regard, un par un, comme pour chercher à
déterminer qui était le chef du groupe.
—Êtes-vous les voyageurs de Li-chien ? demanda-t-il enfin, sa
question transmise du chinois au kashmiri au perse et enfin au latin.
Sebastianus savait que Li-chien était le nom chinois de l’Empire
romain, qu’aucun Chinois n’avait jamais visité à ce jour.
— En effet, répondit-il.
L’homme s’inclina.
— Je suis Noble Héron, bas et indigne serviteur de sa Majesté
Impériale l’Empereur de la Grande Dynastie Han, Fils du Ciel,
Seigneur des Dix Mille Ans. Je vous invite humblement avec vos
compagnons à visiter la demeure de Mon Seigneur, qui désire
rencontrer des voyageurs venus de si loin.
Au cours de son voyage, Sebastianus avait appris que l’empereur
Guangwu était mort deux ans plus tôt et que le prince héritier
Zhuang avait accédé au trône et pris le nom de Ming.
— Êtes-vous venu nous escorter jusqu’à l’empereur Ming ?
Noble Héron acquiesça, avec un imperceptible frémissement des
sourcils.
— J’ai l’humble honneur d’éclairer les illustres visiteurs de Mon
Seigneur sur l’étiquette et le protocole de la cour, car comment les
connaîtriez-vous puisque vous n’êtes jamais venus ici ? Il est tabou
de prononcer le nom de l’empereur, ou celui de toute personne
royale ou distinguée. Vous pouvez m’appeler Noble Héron car je ne
suis qu’un modeste serviteur. L’on peut s’adresser à l’empereur de
diverses manières, que je vais vous enseigner.
Sebastianus remarqua que l’homme luttait contre l’envie de les
dévisager. Il se demanda si ce que les Chinois avaient entendu dire
sur les Romains était aussi étrange que ce que les Romains avaient
entendu dire des Chinois.
Cependant, lorsque Noble Héron sortit la main de sa manche pour
indiquer la direction de Luoyang, ce fut au tour de Sebastianus d’être
perplexe. Les ongles du dignitaire chinois étaient si longs qu’ils
s’enroulaient sur eux-mêmes et chacun était protégé à son extrémité
par un bouchon en or.
— Estimé ami, dit Sebastianus par l’intermédiaire des interprètes,
vous nous feriez un grand honneur en partageant notre campement,
et pendant que vous accepterez notre hospitalité, je vous expliquerai
de mon mieux nos coutumes, qui doivent vous paraître curieuses.
Noble Héron accepta gracieusement et se retira pendant que ses
serviteurs dressaient une tente à son intention. Primo en profita pour
s’approcher de Sebastianus.
— Je ne fais pas confiance à cet homme, murmura-t-il.
Sebastianus se tourna vers lui.
— Continue.
— Il y a quelque chose de suspect à propos de cette attaque. Nous
n’avions pas été harcelés par les brigands depuis que nous sommes
entrés dans les territoires sous influence militaire chinoise. Toutes
les tribus que nous avons vues étaient des vassaux de l’empereur.
Comment se fait-il que ces brigands nous aient attaqués si près de la
capitale ?
Comment ont-ils pu ne pas remarquer cet homme et sa suite sur la
route, alors qu’il est de toute évidence un envoyé de la cour impériale
?
— C’était une fausse attaque, répondit Sebastianus. Afin de jauger
nos forces et nos faiblesses et de voir si nous venions en paix ou dans
le but de conquérir. Nous devons être sur nos gardes. J’imagine qu’il
y aura d’autres épreuves à franchir.
Le dignitaire impérial passa la nuit au campement, et dîna seul,
servi par ses domestiques personnels. A l’aube, on leva le camp et
Sebastianus prit la tête de l’immense convoi, Noble Héron à ses
côtés, chevauchant désormais une belle jument alezan.
Avant le départ, Timonidès lut l’horoscope de son maître tandis
que Noble Héron allumait des bâtons d’encens et rendait hommage
aux Gardiens des Quatre Vents : serpent et tortue au nord ; oiseau
rouge au sud ; dragon vert à l’est ; tigre blanc à l’ouest. Sur le chemin,
comme ils s’approchaient des plaines fertiles, Noble Héron parla à
Sebastianus de l’homme que tous appelaient Seigneur de Tout Sous
le Ciel.
L’empereur Ming, âgé de trente ans, gouvernait avec son épouse
favorite, Ma, une très belle femme qui n’avait pas encore vingt ans.
La mère de Ming était l’impératrice douairière Yin : âgée d’une
cinquantaine d’années, elle était connue pour sa beauté et sa bonté.
L’empereur, lui, était célèbre pour sa générosité et l’affection qu’il
vouait à sa famille ; il adhérait au code moral et éthique du Grand
Sage, mais il respectait aussi plusieurs centaines de dieux de la foi
taoïste, et avait la réputation de s’intéresser vivement aux religions
des étrangers.
— Le Seigneur de Tout Sous le Ciel, conclut Noble Héron, serait
heureux d’en apprendre davantage sur les dieux de Li-chien.
Luoyang, situé dans une plaine entre le mont Mang et le fleuve
Luo, était une cité rectangulaire, entourée d’un haut mur en pierre et
de douves traversées par des pont-levis. Sur le fleuve encombré,
Sebastianus vit des embarcations dont il avait récemment appris le
nom, des jonques et des sampans, serrés les uns contre les autres,
qui servaient d’habitations. La campagne voisine était ponctuée de
fermes : les paysans y cultivaient une terre jaune apportée par les
vents des déserts du Nord-Est. Ils interrompaient leur labeur, et
leurs femmes sortaient sur le pas de leur porte pour observer
l’extraordinaire procession.
Une grande foule s’était rassemblée de part et d’autre des énormes
portes en pierre, car la populace avait entendu dire qu’une
remarquable caravane venait rendre hommage à l’empereur.
L’excitation régnait. Chacun attendait une fête exceptionnelle qui
marquerait l’événement.
Les citoyens de Luoyang portaient des tenues colorées, dans tous
les tissus allant du chanvre à la soie, de toutes les couleurs de l’arc-
en-ciel. Il y avait des hommes élégants en robe éclatante, des paysans
et marchands en pantalons et tuniques. Cependant, Sebastianus
s’intéressait surtout aux gardes postés à chacune des seize tours de la
cité, leur armure étincelant au soleil, leur arbalète prête. Noble
Héron lui indiqua à l’ouest de la ville un vaste endroit où d’autres
caravanes étaient déjà installées, et où il ne fut guère surpris de voir
un impressionnant contingent de soldats impériaux attendant de
prendre leurs places pour garder les marchandises récemment
arrivées de l’ouest.
— Vous allez nous faire l’honneur d’être nos invités dans la cité,
déclara Noble Héron. Peut-être désirez-vous emporter quelques
effets personnels ?
Aux portes de la cité, des chaises à porteurs attendaient les
visiteurs, fermées de tissus colorés et flanquées d’esclaves vêtus
d’habits assortis. Noble Héron, avec son entourage, prit la tête du
petit groupe, suivi par Sebastianus, Timonidès, Primo et les trois
interprètes. Timonidès avait insisté pour amener Nestor, lequel avait
récemment pris l’habitude de vagabonder.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans l’enceinte, les nouveaux venus
découvrirent une vaste avenue bordée de spectateurs derrière
lesquels s’élevaient des pagodes à plusieurs étages, dont les toits de
tuiles rouges brillaient au soleil.
De minuscules clochettes tintaient sur les chaises alors que les
esclaves trottinaient. Sebastianus vit les avant-toits incurvés vers le
ciel, respira des arômes de cuisine, entendit les intonations de la
langue chinoise, et prit brusquement conscience qu’il avait réalisé
son rêve, qu’il était le premier homme de l’Occident à entrer dans la
capitale de la Chine impériale. Il sentit son cœur se gonfler de
bonheur et d’excitation. Il adressa une prière silencieuse à ses
ancêtres qui eux aussi avaient ouvert des routes commerciales et qui
seraient si fiers de lui à cet instant !
Il regrettait tant qu’Ulrika ne soit pas avec lui.
Ils furent conduits à une autre porte et pénétrèrent dans une cour
où attendaient des serviteurs. Noble Héron expliqua que c’était la
résidence spéciale réservée aux estimés visiteurs et importants
dignitaires. Sebastianus et ses compagnons allaient avoir la
possibilité de faire leur toilette et de se débarrasser de la poussière de
la route avant de voir l’empereur.
Ils entrèrent dans un couloir à hautes colonnes écarlates; des
serviteurs en pantalon large et tunique s’arrêtèrent de travailler pour
les observer. Les appartements, bien que sobrement meublés de
tables basses et coussins, étaient somptueusement décorés de
magnifiques tapis, d’élégantes tentures en soie, de paravents peints,
de gros pots en bronze et en jade garnis de fleurs fraîchement
coupées.
Au cours de leurs longs mois de voyage, Sebastianus et ses
compagnons avaient adopté les costumes locaux et étaient arrivés à
Luoyang vêtus de pantalons en cuir et de tuniques doublées en laine
d’agneau. Ils s’en dévêtirent et plongèrent dans d’énormes baignoires
en bambou remplies d’eau parfumée et fumante. Les Romains ébahis
et ravis virent arriver de jeunes dames en longue robe bleue enroulée
autour de leur corps qui les frottèrent et les massèrent avec de l’huile
chaude. Sebastianus, Timonidès et Primo eurent les cheveux coupés
et la barbe taillée pour la première fois depuis des mois et
commencèrent à se sentir de nouveau comme des hommes civilisés.
Lorsque Noble Héron revint pour les escorter jusqu’à la présence
impériale du Seigneur des Dix Mille Ans, il s’arrêta net et fixa ses
invités méconnaissables, désormais respectivement vêtus d’une toge
et tunique romaines, d’un costume grec, et d’un uniforme de
légionnaire.
—Aya, murmura le dignitaire, son visage normalement impassible
transformé en un paysage de désolation.
Il demeura un instant silencieux, ayant apparemment du mal à
trouver ses mots.
—Je prie notre estimé visiteur de pardonner l’humble serviteur que
je suis s’il a causé offense, car j’ignore vos coutumes de deuil. Si je
vous déshonore ou si je déshonore votre famille, puis-je souffrir la
mort aux mille coupures. Mais... qui est mort ?
Sebastianus crut d’abord que les interprètes s’étaient trompés,
mais la question fut répétée à l’identique.
—Personne, répondit-il. Pourquoi ?
Noble Héron lui adressa un regard stupéfait.
—Mais vous portez du blanc et vous vous êtes coupé tous vos
cheveux !
—C’est ainsi que nous nous habillons et coiffons
traditionnellement à Rome.
— Ah ! Je vois.
Cependant, le désarroi continuait à se lire sur ses traits, et
Sebastianus devina le mouvement nerveux de ses mains sous la soie
des manches de Noble Héron.
— Y a-t-il un problème ?
— Que je sois châtié pour mon ignorance, estimé invité, car je suis
vraiment un homme indigne et dépourvu de connaissances, mais je
ne comprends pas votre autre coutume...
— Notre autre coutume ?
Noble Héron fouilla la pièce du regard, comme s’il cherchait ses
mots parmi les nattes tressées et branches de bambou.
— Peut-être mes nobles invités seraient-ils plus à l’aise dans des
robes chinoises ?
— Nous sommes très bien ainsi, grommela Primo, affamé et
impatient. Qu’est-ce qui est gênant dans nos vêtements ?
Sebastianus se remémora les citoyens qu’il avait vus dans les rues,
les paysans dans les fermes, les serviteurs entre ces murs. Puis il
examina la tenue de Noble Héron et comprit subitement : c’était une
chaude journée de printemps, mais seuls le visage et les mains
étaient exposés aux regards. Et dans le cas d’un haut dignitaire tel
que Noble Héron, les mains elles-mêmes étaient invisibles.
En revanche, les tuniques à manches courtes des Romains
laissaient voir leurs bras et ne leur arrivaient qu’au genou.
— Nous ne désirons offenser personne, Noble Héron, mais nous
sommes ici en tant que citoyens de Rome et représentants de notre
propre empereur. S’il doit y avoir une rencontre entre nos deux
mondes et un échange culturel qui n’a encore jamais eu lieu entre
nos deux peuples, alors il serait malhonnête de notre part
d’apparaître devant l’empereur autrement que tels que nous sommes
réellement.
Le dignitaire aux cheveux blancs digéra longuement ce
raisonnement, et ne trouvant aucun argument pour s’y opposer,
passa à la question complexe du protocole en vigueur à la cour.
Tandis que les estomacs de Timonidès et de Primo grondaient, et
que Nestor se demandait s’ils allaient manger des nouilles,
Sebastianus écouta poliment les nombreuses règles d’étiquette et
assura que ses amis et lui les observeraient de leur mieux.
Cependant, lorsque Noble Héron en arriva au sujet d’un rituel
appelé kowtow, Sebastianus se rebiffa.
En guise de démonstration, Noble Héron donna un ordre sec à l’un
des serviteurs qui, sous les yeux stupéfaits des visiteurs étrangers, se
mit à genoux, posa les mains sur le sol, et toucha le sol du front. Puis
il se redressa, avant de répéter son geste huit fois.
— C’est ainsi que vos amis et vous témoignerez votre respect au
Seigneur du Ciel, conclut Noble Héron avec un sourire.
— Par Zeus ! murmura Timonidès.
Primo éleva alors la voix :
— Je ne gratterai pas le sol le derrière en l’air pour un Barbare, roi
ou pas !
Le premier interprète pâlit et fut trop effrayé pour relayer l’insulte
au second, lequel avait cependant deviné au ton du Romain qu’il
avait prononcé des paroles offensantes, voire dangereuses.
— Nous comprenons que vous désiriez nous voir témoigner le
respect qui est dû à votre empereur, intervint Sebastianus. Et nous
avons l’intention de le faire. Mais en tant que citoyens de Rome et
représentants de notre propre empereur, ce serait une trahison pour
nous que de ramper devant votre roi, car cela signifierait que notre
empereur est un sujet de votre souverain. Je suis certain que, si la
situation était inversée, l’empereur Ming ne voudrait pas que ses
agents se prosternent ainsi devant le monarque d’un autre pays.
— C’est vrai, admit Noble Héron, sa barbichette blanche
tremblante. Néanmoins, tout manquement au protocole est
immédiatement puni de mort, et si misérable et indigne que soit ma
pauvre tête, je ne suis pas encore prêt à m’en séparer.
Sebastianus sourit.
— Ne vous inquiétez pas, estimé ami. Nous sommes des Romains
et par conséquent des gens raisonnables. Nous sommes disposés à
trouver un compromis.
Ils franchirent de multiples portes, contournèrent de nombreux
paravents et traversèrent une succession de cours avant de gravir
enfin les cent marches qui menaient à la salle du trône impérial.
Suivis de leurs interprètes, Sebastianus et ses amis s’avancèrent sur
un sol étincelant entre deux rangées de piliers en laque rouge,
observés par des spectateurs silencieux en amples robes de soie, les
mains cachées sous leurs manches. Les hommes portaient leurs
longs cheveux rassemblés par un nœud et remontés sous une coiffe
en soie noire, les femmes arboraient des coiffures compliquées
décorées de perles et de tasseaux. Tous regardaient avec curiosité les
visiteurs étrangement vêtus qui marchaient docilement derrière
Noble Héron.
Lorsqu’ils approchèrent de l’estrade où était installé le couple
impérial, de jeunes femmes en robes bleu et écarlate dissimulèrent
leur visage derrière des éventails et se mirent chuchoter, leurs yeux
en amande fixés sur Sebastianus et ses courts cheveux couleur de
bronze.
Un gong retentit, des prêtres en robe et coiffures alambiquées
apparurent, portant des encensoirs qui dégageaient une fumée âcre,
décrivant des cercles pendant que le gong continuait à battre et qu’un
crieur invisible énonçait des sortilèges et des noms de dieux. Le rituel
de purification et de sanctification se déroula et Sebastianus étudia
ouvertement l’homme qu’il était venu voir, celui pour qui il avait
accompli des milliers de milles.
L’empereur et son épouse étaient aussi immobiles que des statues,
assis sur leurs trônes sculptés dans du bois de rose, leurs robes en
soie d’un jaune si vif qu’ils ressemblaient à un double lever de soleil.
Ming portait une étrange couronne faite d’une planche noire et rigide
d’où pendait à l’avant et à l’arrière une frange de perles, ses longs
cheveux noués dessous.
Ma, jeune et jolie, le visage lourdement maquillé, arborait une
coiffure si élaborée, piquée d’épingles en jade et de bâtons en ébène
soutenant tant d’ornements et de bijoux que son cou gracile semblait
à peine capable de supporter pareil poids. Comme les courtisans,
dignitaires et nobles présents, l’empereur et son épouse n’exposaient
que leur visage aux regards. Leurs pieds étaient cachés par des
pantoufles, et leurs mains par des manches en soie volumineuse. De
hauts cols rouge vif leur montaient jusqu’au menton.
A côté de Ma se tenaient de gracieuses jeunes dames, élégamment
coiffées et drapées de soie ample. Elles semblaient garder un
paravent en bambou, derrière lequel - Sebastianus l’avait appris de la
bouche de Noble Héron - était assise la mère de l’empereur,
l’impératrice douairière Yin, invisible mais voyant tout.
Lorsque Noble Héron fit signe à Sebastianus et à ses amis de
s’arrêter, l’interprète de Suzhou et son collègue du Cachemire se
laissèrent aussitôt tomber à terre pour se prosterner devant le
souverain. L’homme qui parlait persan et latin, un natif de Pise, resta
debout.
—Faites comme moi, murmura Sebastianus à ses compagnons
avant de s’adresser à Ming. Noble et Distinguée Majesté, nous
venons en paix au nom de Néron, empereur de
Rome. Selon les lois et coutumes de mon pays, tous les citoyens
sont égaux. Aucun homme n’est supérieur aux autres, pas même
notre empereur, bien que nous l’appelions Premier Citoyen. Nous ne
nous prosternons pas devant lui, nous ne nous inclinons même pas.
Cependant, mes amis et moi ne voulons pas vous manquer de
respect, et nous sommes donc honorés de nous incliner devant Votre
Majesté, comme nous ne le ferions devant nul autre.
Sur quoi Sebastianus se pencha légèrement en avant. Timonidès et
Primo l’imitèrent, tandis que Nestor se contentait de glousser. Quand
ils se redressèrent, un silence de mort s’abattit sur la salle.
Le Seigneur des Dix Mille Ans demeura immobile sur son trône,
impassible, sans le moindre frémissement des nombreuses couches
de soie, de satin et de broderies qui couvraient sa personne. Nul ne
bougeait. On n’entendait pas un souffle.
L’empereur Ming cilla.
— Vous apportez des marchandises à Luoyang, dit-il enfin, d’une
voix jeune, sèche et autoritaire. Êtes-vous un marchand ?
La question était abrupte, un tantinet impolie, mais Sebastianus s’y
attendait. Noble Héron lui avait décrit la hiérarchie sociale chinoise,
au sommet de laquelle se trouvait la famille impériale, suivie par les
érudits et intellectuels qu’on appelait les « mandarins », puis des
paysans, hautement respectés, puisque le travail de la terre était
considéré comme la manière la plus honorable de gagner sa vie. Les
marchands, tout en bas de l’échelle sociale, étaient fort méprisés, car
il était jugé déshonorant de gagner de l’argent en profitant d’autrui.
Par conséquent, il aurait été impensable qu’un tel homme ose se
présenter devant le Seigneur des Dix Mille Ans.
— Je suis un ambassadeur, Votre Majesté, un représentant de mon
souverain. Ma caravane apporte des cadeaux au peuple chinois.
J’apporte également des salutations de mon empereur qui offre son
amitié au distingué monarque de ce grand pays. De plus, je suis venu
étudier la sagesse de vos philosophes et érudits. Je vous propose non
seulement un échange de biens culturels, mais d’idées et de
connaissances.
L’empereur sourit et parut se détendre un peu.
— C’est un échange honorable et bienvenu, Sebastianus Gallus.
Dites-moi, où vos ancêtres sont-ils enterrés ?
— Loin d’ici, dans mon pays natal.
— Qui sont vos dieux ?
— Ma foi repose dans les étoiles. Votre Majesté. Je nourris l’espoir
que le Seigneur des Dix Mille Ans m’accordera la permission de
rendre visite à ses distingués astrologues.
— Notre Grand Sage, dont il est tabou de dire le nom, nous a
enseigné que la connaissance est le plus noble des idéaux. Ce sera un
honneur pour nous d’accéder à vos désirs, Sebastianus Gallus. En
échange, vous nous ferez l’honneur de nous transmettre la
connaissance de votre pays, que vous appelez Rome.
L’audience s’acheva, et les invités furent escortés dans une autre
vaste salle ceinte de colonnes écarlates. Là, des tables basses étaient
dressées, et Sebastianus et ses compagnons patientèrent pendant que
le couple impérial, puis la douairière et enfin les courtisans prenaient
place.
Des musiciens dissimulés derrière un paravent jouèrent de la
cithare et de la flûte, des tambours et des cloches, des gongs, des
carillons et des plaquettes en bois, créant des mélodies délicates et
exotiques ; des danseuses évoluèrent en longues robes gracieuses
dont les manches voletaient tels des oiseaux. L’empereur et ses
invités se délectèrent d’un festin composé de chouette cuite au four,
de pousses de bambou, de racines de lotus et de panthère.
Acrobates et jongleurs accompagnaient l’arrivée des plats, tous
plus extraordinaires les uns que les autres, et le vin de riz coulait à
flots.
Durant une démonstration d’art martial appelé kung-fu, Noble
Héron fut appelé à la table de l’empereur Ming, où il se prosterna
trois fois avant de recevoir un message qu’il rapporta rapidement à
Sebastianus.
— Honorable invité, le Seigneur des Dix Mille Ans serait honoré de
regarder des cartes de votre empire où figurent les villes et les camps
militaires.
— Informez Sa Majesté, je vous prie, que je ne suis pas un militaire
et que je ne suis pas en mesure de lui fournir de telles informations.
Noble Héron retourna à son souverain, se prosterna de nouveau,
délivra le message, en reçut un second et revint.
—Mon Seigneur affirme qu’en tant que marchand, honorable
Gallus, vous connaissez les fleuves, les frontières, les cités. Il serait
ravi d’apprendre leur emplacement exact au sein de votre empire.
Mon Seigneur fournira les cartographes, artistes, calligraphes, et tout
le papier et le parchemin que vous désirerez. Il placera sous vos
ordres autant de gens que vous le souhaitez et vous accordera autant
de mois et d’années qu’il vous en faudra. Votre confort est le plus
grand souci de Mon Seigneur, ainsi que vos besoins spirituels.
Par conséquent, il va généreusement vous permettre de construire
un sanctuaire dédié à vos ancêtres ici, à Luoyang, car un homme se
doit d’honorer ses ancêtres.
Les trois hommes de Rome digérèrent cette nouvelle en même
temps que le porc sucré glacé et le riz au curry, comprenant le sens
implicite des paroles de l’empereur.
Ils étaient désormais ses prisonniers.
Chapitre 31
On les appelait « les Fleurs de Société » : leur unique but était
d’apporter le plaisir du sexe aux invités de l’empereur.
Petite Hirondelle était l’une de ces jeunes femmes à la cour
impériale de Luoyang, une ravissante fille de la noblesse formée aux
arts érotiques, tels que les Vingt-Neuf Positions du Paradis à la Terre.
Elle satisfaisait les hôtes impériaux par ses talents exquis depuis l’âge
de treize ans.
Elle en avait vingt à présent, et avait réussi au cours des sept
années écoulées à ne pas enfreindre la règle numéro un des Fleurs de
Société - ne jamais tomber amoureuse. Ses sœurs de chambrée
l’avaient mise en garde contre ce danger, et elle ne pensait pas que
cela puisse lui arriver. Cependant, quand elle reposait entre les bras
de Tigre Héroïque, elle se disait qu’elle aurait pu l’écouter parler
toute la nuit durant.
Peu importait qu’elle ne comprenne pas un mot de ce qu’il disait.
Elle aimait le son de sa voix, son timbre chaleureux, les syllabes
exotiques qui jaillissaient de ses lèvres, l’étrangeté extrême de son
langage. Il parlait toujours après leurs ébats, emplissant la soirée
parfumée de mots venus d’horizons lointains, pendant qu’elle se
nichait contre lui, rêvant que la nuit ne finisse jamais.
Ils étaient allongés sur un matelas en duvet d’oie, entre des draps
de soie, et un esclave aveugle maintenait l’air frais en agitant un
magnifique éventail en cuir. Hormis cet homme, les amants étaient
seuls dans la chambre, mais ils entendaient les voix et la musique de
la cour au-delà des murs du jardin. Tigre Héroïque parlait,
imaginait-elle, de son lointain foyer en Occident. Et elle remerciait
silencieusement les dieux de lui avoir envoyé cet homme aux cheveux
bronze à qui elle avait donné son cœur.
Le rôle des Fleurs de Société était digne et respecté, et c’était un
grand honneur que de vivre à la cour et de servir les hôtes de
marque. Seules les filles des familles les plus nobles pouvaient tenir
ce rôle. Les critères de sélection étaient rigoureux : le physique, le
comportement, la santé et la capacité à satisfaire un homme étaient
pris en compte. Petite Hirondelle possédait un visage rond et délicat,
un teint lisse et immaculé, un corps mince et souple, de petits pieds
et des mains fines. Quand elle avait été choisie parmi cent
candidates, toute sa famille s’était réjouie. Les règles de conduite
étaient complexes, et chaque jeune fille était strictement formée à la
pudeur, la discrétion, aux convenances. Le plaisir de l’hôte était son
but premier ; ce qu’elle éprouvait n’avait aucune importance.
Lorsqu’elle était sélectionnée, elle allait vivre dans un dortoir spécial
supervisé par des eunuques, où elle menait une existence de confort
et de luxe, sans aucun autre souci que d’orner ses cheveux ou de
peaufiner la courbe de ses sourcils.
Lorsqu’on l’appelait pour rendre visite à un invité, elle restait le
temps requis, ne parlait pas à moins d’y être invitée, puis s’en
retournait à sa chambrée.
Petite Hirondelle n’était pas son vrai nom. Quand le chef des
eunuques l’avait présentée à l’invité distingué venu d’un endroit
appelé Rome, ce dernier n’avait pu prononcer son nom, qui était très
long. Il signifiait « celle qui attend un petit frère », car ses parents
avaient espéré un fils. Elle avait suggéré à l’eunuque d’indiquer à
l’étranger son « nom de lait », celui que l’on donne aux bébés dans la
première année de leur vie, un nom temporaire car beaucoup ne
vivaient pas très longtemps. Le sien était Petite Hirondelle, et
maintenant, l’homme de l’Occident l’appelait ainsi.
Quant à elle, ayant aussi du mal à prononcer son nom, elle l’avait
surnommé Tigre Héroïque, en raison de ses qualités d’amant.
Cependant, ce n’était pas pour ses prouesses sexuelles qu’elle était
tombée amoureuse de lui. Contrairement à certains invités de
l’empereur, Tigre Héroïque la traitait avec bonté. Il lui souriait, lui
caressait les cheveux, lui demanda comment elle allait. Pour les
distingués princes et ambassadeurs qui bénéficiaient de l’hospitalité
impériale lors de leurs séjours à Luoyang, Petite Hirondelle faisait
partie des meubles - elle n’était qu’un objet destiné à soulager
l’homme de la lassitude du voyage et que l’on écartait ensuite.
Elle avait donc atteint l’âge de vingt ans sans jamais avoir éprouvé
un soupçon d’affection pour aucun des invités qu’elle satisfaisait.
Six mois plus tôt, elle avait été choisie pour être la compagne de lit
de Tigre Héroïque et depuis, elle lui avait donné son cœur.
Cependant, son amour pour l’étranger demeurait un secret. Elle n’en
avait parlé à aucune de ses amies, n’avait rien avoué de ses
sentiments à Tigre Héroïque lui-même.
Et comme elle savait qu’il ne serait jamais autorisé à quitter
Luoyang, elle priait pour que, le jour où elle serait vieille et qu’elle
aurait cessé d’être désirable, il la garde comme compagne.
Un gong distant sonna minuit ; il était temps pour elle de partir.
Comme toujours, Tigre Héroïque l’embrassa tendrement sur le front.
Pendant qu’elle se rhabillait, on frappa à la porte extérieure. Tigre
Héroïque se leva pour aller voir qui était là, et Petite Hirondelle
entendit un échange de paroles étouffées.
Le grand et laid Romain, Primo, entra dans la chambre, suivi d’un
des interprètes et d’un homme qui portait l’habit et les couleurs d’un
noble venant d’une province du Sud. Aussitôt, elle rassembla ses
vêtements et se glissa derrière un paravent d’où elle pourrait écouter
la conversation.
Elle avait reconnu le quatrième membre du groupe. Il s’appelait
Dragon Audacieux, et nul n’ignorait ses ambitions politiques.
Riche et puissante, sa famille disposait de nombreux alliés.
Tendant l’oreille, Petite Hirondelle ne tarda pas à comprendre qu’il
était venu offrir aux Occidentaux un moyen d’évasion. Loin d’être
dicté par la bonté, son geste visait sans doute à affaiblir le pouvoir de
l’empereur. Car si les « invités » étrangers parvenaient à s’échapper
au nez et à la barbe de Ming, il perdrait la face devant ses sujets.
Retenant son souffle, Petite Hirondelle écouta Dragon Audacieux
se vanter de pouvoir faire sortir Tigre Héroïque de
Luoyang moyennant une récompense appropriée, qui devait
refléter le risque considérable qu’il s’apprêtait à prendre.
Tigre Héroïque se dirigea vers un coffre fermé à clé, et Petite
Hirondelle assista alors à une scène des plus curieuses. Le Romain
revint muni d’un sachet en tissu. Il l’ouvrit et en montra le contenu à
Dragon Audacieux, qui le flaira et en répandit un peu sur ses doigts.
Ensuite, Tigre Héroïque prit la théière pleine d’eau brûlante, en versa
dans une tasse et y dilua un peu de poudre.
— A Babylone, expliqua-t-il, j’ai rencontré un homme qui possédait
une ferme en Éthiopie, près des sources du Nil. Ayant remarqué que
ses chèvres étaient extraordinairement amoureuses et s’accouplaient
presque constamment, il les a observées pendant quelques jours et a
découvert qu’elles mangeaient les baies d’un arbuste qu’il avait
toujours jugé sans intérêt. Il en a cueilli, mais elles étaient
immangeables. Il les a donc fait rôtir, puis en a tiré une poudre qu’il a
fait bouillir. Le breuvage était amer, mais il l’a bu, espérant que les
baies auraient le même effet sur lui que sur les chèvres.
L’expérience s’est révélée concluante. En peu de temps, le fermier
s’est senti rajeuni, plus fort et plus vigoureux qu’il ne l’était depuis
des années. Il s’est empressé de combler sa femme des jours durant.
Ensuite, il est allé vendre sa découverte à Babylone. Et maintenant,
mon honorable invité, vous allez par vous-même constater l’efficacité
de ce remarquable élixir.
Tigre Héroïque tendit une tasse à Dragon Audacieux, ayant bu une
gorgée au préalable afin de prouver que la boisson n’était pas
empoisonnée.
Dragon Audacieux but et fit la grimace.
— Avalez tout, ordonna Tigre Héroïque.
Sous les regards curieux de Primo et de l’interprète, le jeune
homme s’exécuta et claqua des lèvres.
— Je ne sens rien.
— Il faut patienter.
Les quatre hommes attendirent, Petite Hirondelle les épiant
toujours derrière le paravent. Dragon Audacieux baissa les yeux, puis
passa la main sur son entrejambe et fronça les sourcils.
— Je n’ai bu que de l’eau marron.
Patience, mon ami. Comment comptez-vous nous l'aire sortir de la
cité ?
— Je peux tout arranger rapidement. Vous et votre compagnon me
retrouverez à...
— Il ne s’agit pas que de Primo et de moi. Tous mes hommes
doivent partir.
Dragon Audacieux arqua des sourcils stupéfaits.
— Tous vos hommes ? Mais il y en a plus d’une centaine!
— Je ne laisserai personne derrière moi.
Dragon Audacieux réfléchit, se frottant le nez d’un air pensif. Sa
main tremblait. Il la regarda, murmurant un juron que l’interprète
s’abstint de traduire.
— Je... je sens quelque chose ! dit-il enfin. Je me sens... revigoré !
Sebastianus sourit.
— Le breuvage est puissant.
— En effet ! Comment s’appelle-t-il ?
— L’Ethiopien m’a dit qu’il n’avait pas de nom, car les baies
poussent sur une plante réputée inutile. Mais il l’a appelé gahiya, ce
qui, dans sa langue, signifie « ne pas avoir d’appétit », car ce
breuvage atténue la faim.
— Peut-être atténue-t-il la faim de l’estomac, mais il en stimule une
autre. J’ai l’impression que je pourrais prendre dix femmes ce soir et
ne pas dormir ! Très bien. En échange de ce sachet entier de gahiya,
je vous ferai sortir de Luoyang, vous et vos hommes. Voici
comment...
Petite Hirondelle écouta, frissonnante, les détails du plan d’évasion
de Tigre Héroïque.
Il allait la quitter. Le seul homme qu’elle ait jamais aimé.
Personne n’aurait pu deviner l’âge de l’impératrice douairière.
Chaque matin, son équipe d’esthéticiennes personnelles lui frottaient
le visage et l’épilaient entièrement, y compris les sourcils.
Ensuite, elles lui repeignaient le visage sur fond de poudre de riz
blanche. Afin de préserver ce masque, l’impératrice contrôlait ses
expressions et parlait avec un mouvement minimal des lèvres et de la
mâchoire, ce qui avait pour effet de lui donner l’apparence d’une
poupée en céramique.
— J’ai accepté de vous accorder cette audience, Petite Hirondelle,
dit Yin d’une voix aussi lisse et parfaite que les robes en soie qu’elle
portait, parce que votre père est mon ami. Mais soyez brève, car le
temps est précieux.
Petite Hirondelle se prosterna neuf fois devant la mère de
l’empereur, et, quand elle eut reçu la permission de parler, raconta
l’entrevue nocturne entre le distingué négociant de Rome et le noble
appelé Dragon Audacieux - résumant le projet d’évasion des
étrangers.
— Dragon Audacieux va amener une troupe d’artistes ambulants
pour la fête de la Lune d’argent...
Petite Hirondelle tremblait de frayeur devant cette femme
puissante - mais elle n’avait pas le choix, elle voulait garder Tigre
Héroïque à Luoyang !
— ... et pendant que Sa Sublime Radiance l’empereur sera ainsi
distraite, les artistes seront un à un remplacés par les hommes de
l’Occident. Cela se produira à la fin de chaque numéro, lorsque les
artistes quitteront la scène.
—Ils échangeront leurs vêtements avec les étrangers, qui sortiront
de la cité déguisés. Ensuite, les quatre invités personnels du Fils du
Ciel seront secourus durant la nuit, et emmenés rejoindre leurs
camarades. Ils projettent d’être loin avant que la tromperie soit
découverte.
Le criquet domestique de l’impératrice douairière stridula dans sa
cage de bambou. Ses dames de compagnie restaient aussi
silencieuses et aussi immobiles que des statues. Yin ne bougea pas.
Les tasseaux en or et les oiseaux en papier qui ornaient sa coiffure ne
frémirent qu’à cause de la brise qui traversait le pavillon.
Le cœur de Petite Hirondelle battait à se rompre. Elle se demanda
un peu tard si elle n’avait pas commis une terrible bévue.
— En me relatant ce secret, dit enfin l’impératrice, vous avez attiré
le déshonneur sur votre famille.
Petite Hirondelle tomba à genoux et se prosterna.
— Mais j’avais pensé que Votre Sublime Majesté sentit contente
d’apprendre cette tromperie et ferait surveiller les étrangers !
Les garderait là. Garderait pour toujours son Tigre Héroïque.
— Sotte enfant, qui s’imagine que mon fils puisse être dupé aussi
facilement. Sotte enfant, qui a oublié l’une des règles de son destin, à
savoir qu’il est interdit de parler de sujets qu’un distingué hôte
évoque dans sa chambre. Vous retournerez à votre famille. Et vous
direz à votre père que son nom ne sera plus jamais cité à la cour de
l’empereur.
— Mais... il me tuera !
— Tel est le droit d’un père.
Sur un signe de l’impératrice, les gardes s’avancèrent pour
emmener Petite Hirondelle. Elle ne plaida pas la clémence. Elle
conserva sa dignité jusqu’au bout, même lorsqu’elle comprit la
cruelle ironie du geste qu’elle venait de commettre : en révélant le
projet secret d’évasion de Tigre Héroïque pour l’empêcher de partir,
elle avait renoncé à sa propre vie.
Chapitre 32
— C’est très dangereux, maître, observa Timonidès.
Ils cherchaient Dragon Audacieux sur la place du marché bondée.
Tout en parlant, l’astrologue surveillait Nestor qui, à l’âge de trente-
cinq ans, oubliait encore que les denrées exposées sur les étals ne
pouvaient simplement être prises.
— L’empereur a des yeux et des oreilles partout. Ming sait que
nous voulons partir et que nous cherchons un moyen d’évasion.
—Et si nous n’en trouvons pas, mon ami, répondit Sebastianus en
guettant l’apparition de Primo et de Dragon Audacieux à la Porte de
l’Harmonie Céleste, nous sommes condamnés à rester ici jusqu’à la
fin de nos jours.
Au bout de neuf mois passés à bénéficier de l’hospitalité de
l’empereur, si généreuse qu’elle fût, Sebastianus avait hâte de
prendre le chemin du retour. Cependant, Ming semblait résolu à
garder les Occidentaux prisonniers.
Timonidès lui aussi était pressé de rentrer. Il avait beau apprécier
ce pays et sa culture toujours charmante, toujours stimulante, et ne
pas trop s’émouvoir de sa situation d’« invité permanent », il
s’inquiétait pour son fils.
Tout en suivant du regard la progression de Nestor, il remarqua
soudain trois femmes qui titubaient à travers les étals en suppliant
qu’on leur accorde nourriture et compassion. Leurs cris pitoyables lui
retournèrent l’estomac. Elles étaient maintenues ensemble dans un
joug, leurs trois têtes sortant d’une planche en bois sur laquelle
figurait la liste de leurs délits. Il ne savait pas lire le chinois, mais
supposait qu’elles avaient désobéi à leur mari ou médit de leurs
voisins.
Les délits commis par les femmes étaient souvent moindres que
ceux des hommes, mais le châtiment n’en était pas moins brutal.
Il reporta son attention sur Nestor, qui regardait deux jongleurs.
Son fils se conduisait bizarrement ces temps-ci, manifestant une
anxiété et une fébrilité inhabituelles chez lui. C’était presque comme
s’il sentait qu’ils étaient maintenus dans cette cité contre leur gré.
Timonidès savait que son fils n’avait aucune notion du temps ou des
distances. Pour Nestor, la cité d’Antioche se trouvait juste au-delà du
mont Mang, et ils ne l’avaient quittée que la veille. Ainsi, les années
et les milles qui auraient normalement pesé à un homme sain
d’esprit et désireux de rentrer dans son pays n’auraient pas dû
troubler Nestor.
D’où venait donc cette étrange et nouvelle inquiétude ?
Et où donc était Dragon Audacieux, l’homme en qui ils avaient
placé leur confiance ?
Sebastianus et ses compagnons n’avaient pas été autorisés à sortir
de Luoyang depuis le jour de leur arrivée. C’était pour l’empereur
une manière d’affirmer son pouvoir. Il avait capturé l’ambassadeur
du César romain comme des soldats sur un champ de bataille se
saisissent du drapeau ennemi. Ming l’avait sans doute fait savoir,
envoyant le message en même temps que ses précieux brocarts en
soie, porcelaines et meubles laqués sur les routes de l’ouest, se
vantant d’être l’hôte bienveillant des Romains, dans l’espoir que cela
arrive un jour aux oreilles de l’autre empereur, celui qu’on appelait
César.
Certes, se dit Timonidès avec philosophie, il y avait de grandes
chances que ces nouvelles n’atteignent jamais Néron. Et si elles lui
parvenaient, il ne pourrait rien entreprendre pour leur venir en aide.
Cependant, la vie en captivité n’était pas déplaisante. De fait,
Timonidès devait admettre que leurs conditions de détention étaient
étonnamment confortables, voire luxueuses. Il partageait avec son
fils, Primo et Sebastianus, une villa spacieuse, pleine de serviteurs.
Leurs appartements donnaient sur un jardin appelé la Cour du Cœur
Pur, agrémenté de jolies fontaines et d’un étang peu profond où
flottaient des nénuphars et pataugeaient des aigrettes apprivoisées.
Des oiseaux chanteurs, dans de grandes volières, emplissaient l’air de
leurs triolets. Ils jouissaient également de mets délicieux et
abondants, et de privilèges tels que les visites nocturnes de discrètes
jeunes dames, appelées Fleurs de Société.
S’ils voyaient rarement d’autres femmes dans le palais impérial -
les deux sexes vivaient séparément -, ils entendaient parfois, durant
des soirées clémentes qu’embaumait le jasmin, des voix féminines de
l’autre côté de la Porte des Bambous Chuchotants, des rires, des
bavardages et le tintement des tuiles de mah-jong - la mère, les
sœurs, nièces, tantes et concubines de l’empereur, ainsi que des
centaines de servantes et d’eunuques, qui passaient le temps en
loisirs oisifs.
Un paradis sur terre, songea Timonidès. Mais ce n’était pas Rome,
évidemment. Sebastianus, Primo et lui avaient exploré chaque recoin
de cette ville, qui mesurait deux milles de long sur un de large, et il
ne leur restait rien à découvrir - ni les taudis crasseux du sud où
s’entassaient les familles pauvres qui avaient à peine de quoi
survivre, ni les villas des classes fortunées au nord, en bordure du
palais impérial, où la vie était pleine de charme et de confort.
Timonidès savait que leur caravane et toutes leurs marchandises
avaient été confisquées par l’empereur, mais Sebastianus avait lui-
même déclaré que c’étaient des cadeaux destinés à Ming. Quant à
leurs esclaves et serviteurs, ils étaient détenus à Luoyang dans des
quartiers correspondant à leur position sociale, de même que les
combattants de Primo. Les seuls à être enchantés de cette captivité
étaient les moines bouddhistes, qui passaient de nombreuses heures
auprès de l’empereur, à lui enseigner la vie et la philosophie de leur
fondateur, l’Eclairé.
—Maître, plaida Timonidès pour la centième fois, pourquoi ne pas
donner à l’empereur ce qu’il demande ? Si vous ne voulez pas lui
révéler l’emplacement des garnisons ni les principaux repères
géographiques, inventez donc ! Il n’en saura rien !
Chaque fois que Sebastianus était convoqué à une audience avec
l’empereur, Ming lui demandait poliment de dessiner une carte de
l’empire, indiquant les camps militaires, les mouvements de troupes,
les stratégies guerrières. Chaque ibis, Sebastianus affirmait son
ignorance à ce sujet - ce qui n’était que partiellement vrai. Et
Timonidès savait qu’on les garderait à Luoyang jusqu’à leur mort si
Sebastianus n’accédait pas aux désirs du souverain.
— Parce que, Timonidès, mon vieil ami, comme je te l’ai déjà
expliqué, Ming me met à l’épreuve. Il juge mon intégrité et ma force
de caractère. Si je lui dessinais une carte, qu’elle soit vraie ou fausse,
cela révélerait une faiblesse de ma part, car dans le premier cas je
trahirais mon souverain, et dans le second je ferais preuve de
tromperie. Et une fois que j’aurais perdu le respect de l’empereur,
nous cesserions d’être ses invités, je ne serais plus l’ambassadeur de
Rome et nous rentrerions déshonorés, ayant entièrement échoué
dans notre mission.
— Mais là, nous n’allons pas rentrer du tout !
— Si nous parvenons à nous échapper, nous aurons sauvé la face
aux yeux de César et de l’empereur Ming aussi. Cependant, nous
avons besoin d’aide. Où sont donc Primo et Dragon Audacieux ?
Sachant qu’ils étaient espionnés, Sebastianus et Timonidès firent
mine de flâner sur la place du marché, examinant négligemment des
objets inconnus à Rome et qu’il fallait voir utiliser pour en
comprendre la fonction : de petites baguettes que l’on tenait dans sa
main pour manger ; un instrument fait de bambou et de toile cirée,
que l’on mettait par-dessus la tête pour se protéger de la pluie et de
la chaleur du soleil ; des éventails en plumes et en soie, pour
rafraîchir le visage ; une planche sur laquelle était fixée une cuiller en
métal qui, lorsqu’on la tournait, revenait toujours pointer vers le
nord. Et plein d’autres merveilles, comme ces lanternes
confectionnées avec du papier, brillant dans la brise nocturne, ou ces
cadres en bambou tendus de soie, qui volaient dans le vent au bout
d’une longue ficelle. Ils virent même des alchimistes manipulant une
poudre noire qui explosait.
La plupart de ces objets semblaient des jouets à Sebastianus, mais
il y avait quelques inventions vraiment ingénieuses. Notamment un
petit véhicule muni d’une roue devant et de deux poignées derrière
permettant à un homme de le pousser et de le guider - un moyen
astucieux de transporter des matériaux trop lourds pour un seul
individu. Aucun outil de ce type n’existait à Rome.
Sebastianus aurait aimé qu’Ulrika soit là pour voir tout cela. Il
pensait à elle, imaginait ses réactions. Ulrika adorait lire. Qu’aurait-
elle pensé de la littérature chinoise imprimée sur des rouleaux en
soie ou peinte dans des livres fabriqués avec du bois de pêcher ? Que
dirait-elle du Livre des mutations de Confucius, de L’Art de la
guerre de Sun Tse ? Du Yijing de Fuxi ? Des histoires, biographies,
volumes de poésie, mythes et fables ?
Il aurait tant aimé discuter avec elle des croyances et philosophies
chinoises. Qu’aurait-elle pensé du Grand Sage dont il était tabou de
prononcer le nom, un philosophe qui avait vécu cinq siècles
auparavant ? Son nom, Sebastianus l’avait découvert, était Kongfuzi,
qui signifiait « Maître Kong », et que Sebastianus et Timonidès
prononçaient Confucius, afin d’éviter de briser le tabou. Le Grand
Sage avait élaboré un code de vie qui insistait sur l’importance de la
moralité, de l’éthique, de la justice et de la compassion, et donnait
des principes de bonne conduite, de sagesse pratique, et de relations
sociales.
Il existait aussi une croyance populaire locale, le taoïsme, fondé
deux cents ans plus tôt par un certain Lao-Tseu. Le tao était
l’intelligence cosmique, inaccessible à la compréhension humaine,
qui gouvernait le cours naturel des choses.
La pratique comprenait la magie noire, l’alchimie, les élixirs de vie
et des centaines de dieux. Les taoïstes vénéraient les esprits des
ancêtres et des êtres qu’ils appelaient les Immortels, et étaient
connus pour leur quête de l’immortalité, et notamment des herbes et
minéraux magiques censés favoriser une vie éternelle sur terre.
Tant de merveilles dans ce pays exotique ! Sebastianus aurait
emmené Ulrika au zoo personnel de l’empereur afin qu’elle puisse
admirer les pandas aux yeux noirs, les tigres blancs, les orangs-
outans qui ressemblaient à des vieillards. Il aurait voulu qu’elle
régale ses yeux des offrandes fabuleuses exposées sur le marché :
d’imposantes statues en jade rose, sculptées à l’image de Kuan Yin,
déesse de la compassion ; des montagnes de soie et de satin colorés
qui vous aveuglaient ; d’énormes amphores remplies de vin de riz
délicieux ; d’innombrables pots pleins à craquer d’épices ; une
sucrerie à base d’amande appelée massepain, moulée en forme
d’animaux ou de fleurs ; des bouquets d’une plante médicinale rare,
la rhubarbe, fort appréciée, fort coûteuse, que l’on ne trouvait que
sur les rives du Fleuve Bleu.
Il avait hâte de lui parler des coutumes et traditions : de la
croyance dans les dragons et du respect qui leur était voué; de l’usage
qui voulait qu’hommes et femmes portent les cheveux longs, car
couper les cheveux reçus de ses parents aurait été un manque de
respect envers eux ; de la pratique qui consistait à habiller les petits
garçons en filles dans l’espoir de tromper les esprits voleurs
espiègles, en leur faisant croire qu’il s’agissait de petites filles et
qu’elles ne valaient pas la peine qu’on les vole ; des pivoines séchées
qu’il était rituel de placer sous le lit pour chasser les mauvais esprits.
Il expliquerait à Ulrika que préserver l’honneur de sa famille,
sauver la face et rendre hommage à ses ancêtres avait plus de valeur
que sa propre vie et qu’un homme aurait préféré mourir plutôt que
de manquer à ces vertus. Que les Chinois avaient une passion pour
l’harmonie, la longévité et la chance, qu’ils recouraient à l’encens,
aux amulettes, aux charmes, aux nombres qui portaient chance,
qu’ils traquaient presque fanatiquement les mauvais esprits dans les
foyers en usant de paravents, de fontaines et de balais.
Ulrika occupait les pensées de Sebastianus jour et nuit. Son amour
pour elle n’avait fait que grandir au fil des milles et des mois. Il
songea aux Fleurs de Société qui venaient les voir, ses compagnons et
lui, après une journée passée avec l’empereur ou des astrologues,
philosophes ou érudits. De belles jeunes femmes, minces et délicates
comme des lis, dociles et soumises, qui sentaient bon et parlaient
bas. Elles donnaient du plaisir, comme le promettait leur nom, mais
il n’y avait qu’une seule femme dont il désirait vraiment l’étreinte.
Il avait réalisé son but en atteignant la capitale de la Chine.
Il savait que les honneurs l’attendaient à Rome, que son nom se
répandrait aux quatre coins de l’empire en raison de son exploit.
Mais en fin de compte, ce qu’il avait appris des philosophes et
astrologues chinois, de l’empereur et de ses mandarins, des gens et
des marchands, et même des Fleurs de Société, c’était que l’amour
était plus important que les honneurs, la gloire et la connaissance.
Après presque un an passé à absorber cette culture exotique et la
sagesse chinoise, Sebastianus réalisait que tout cela était vide de sens
s’il n’avait personne avec qui le partager.
Que se passait-il dans la vie d’Ulrika ? Que faisait-elle en ce
moment ? Où se trouvait-elle ? Était-elle heureuse ? Avait-elle rejoint
sa mère à Jérusalem ? Découvert une explication pour ses visions ?
Connaissait-elle désormais le sens de la divination et l’endroit où se
trouvait Shalamandar ? Sebastianus ne voulait pas manquer les
tournants de la vie d’Ulrika. Tout comme il désirait qu’elle puisse
participer à son aventure, il voulait participer à la sienne.
— Primo avait dit qu’ils seraient là à midi, murmura-t-il en
s’approchant de la Porte de l’Harmonie Céleste, qui menait aux
quartiers populeux de la cité.
Il leva les yeux pour regarder le soleil. Il était au zénith.
Timonidès sentait l’anxiété croissante de son maître et aurait aimé
pouvoir la soulager.
Il lisait l’horoscope de Sebastianus chaque jour, mais ne voyait
nulle part la date de leur départ ni ses circonstances. Songeant que,
puisqu’ils étaient en Chine, il devrait peut-être employer les
méthodes de l’astrologie chinoise, il avait étudié les cieux avec les
astrologues du palais, mais leur science était si différente de celle
utilisée en Grèce et à Rome qu’il n’avait pu la maîtriser.
Dans l’astrologie chinoise, il y avait douze signes du zodiaque,
chacun représentant un animal différent qui régnait tour à tour, et
qui était censé manifester les caractéristiques de la personne née
cette année-là. Il y avait aussi des signes pour chaque mois (appelés
animaux intérieurs) et chaque heure de la journée (animaux secrets).
Ainsi, une personne pouvait sembler être un Bœuf parce qu’elle était
née l’année du Bœuf, mais être un Ours à l’intérieur et un Dragon en
secret. Le tout pouvait déboucher sur plus de huit mille
combinaisons, correspondant à autant de personnalités et
d’horoscopes distincts.
Timonidès en avait le vertige. Il était retourné à ses douze signes
du zodiaque, ses cartes et son rapporteur. Cependant, les prédictions
se faisaient désirer et il commençait à craindre que le pouvoir des
dieux de la Grèce et de Rome ne s’étendît pas aussi loin.
Il recommença à surveiller Nestor. Le jeune homme, un géant
parmi les citoyens de Luoyang, se dirigeait vers les vendeurs de
nourriture qui cuisinaient en plein air.
Il n’avait pas eu de mal à s’habituer à la cuisine orientale, adoptant
rapidement les graines de soja et d’autres étrangetés culinaires, telles
que les concombres, le gingembre et l’anis. Il avait même appris une
nouvelle manière de cuisiner : la Chine ne disposant pas de grandes
forêts, il était difficile de trouver du combustible, de sorte que les
Chinois découpaient leurs aliments en petits morceaux afin qu’ils
cuisent vite, remués sur un petit feu.
Nestor maîtrisait désormais des plats aussi exotiques que le riz frit
aux petits oignons blancs, le crabe cuit à l’eau, l’anguille frite et
croustillante, la tortue bouillie et accompagnée de jambon, les
graines de lotus au miel. Son chef-d’œuvre était les pattes de poulet à
la sauce aux haricots noirs. Rien que d’y penser, Timonidès en avait
l’eau à la bouche.
Pourtant, il fronça les sourcils en regardant son fils goûter une
pincée de poivre à l’étal d’un marchand d’épices. Le talent de Nestor
avait connu quelques ratés ces derniers temps. Trop de sel, pas assez
d’huile. Des mets délicats, comme des yeux de vache ou des testicules
de mouton, trop cuits et ruinés. Le jeune homme, avec le
raisonnement à la fois simple et complexe qui était le sien, sentait-il
qu’ils essayaient de quitter Luoyang ?
Primo apparut enfin dans la foule, l’air furieux et inquiet. Il était
seul. Il rejoignit ses deux amis et jeta un coup d’œil méfiant par-
dessus son épaule avant de s’adresser à Sebastianus à voix basse.
— Dragon Audacieux est mort. Son corps décapité a été repêché
dans le fleuve.
— Ming a découvert notre plan.
Sebastianus songea aussitôt à Petite Hirondelle, qui n’était pas
revenue partager son lit après la visite de Dragon
Audacieux. Les questions qu’il avait posées à son sujet n’avaient
obtenu que des réactions perplexes, comme si la jeune femme n’avait
jamais existé. Il n’était pas amoureux d’elle. Son corps était certes
parfois avec elle, mais son cœur était avec Ulrika. Néanmoins, son
absence l’avait étonné.
Il se demandait à présent si sa disparition et l’assassinat de Dragon
Audacieux avaient un rapport. On l’avait averti de ne pas se montrer
trop gentil avec les filles de plaisir. Elles pouvaient être cupides et
jalouses, d’après les eunuques. Elles tissaient maintes intrigues entre
elles, durant leurs longues journées d’ennui, chacune essayant de
s’élever plus haut que ses compagnes. Petite Hirondelle avait-elle
entendu sa conversation secrète avec Primo et Dragon Audacieux, et
Pavait-elle rapportée à un membre du personnel de l’empereur ?
Sans doute serait-elle richement récompensée pour avoir averti Ming
de leur projet d’évasion.
Qu’au moins elle profite bien de sa traîtrise, quelle que soit sa
récompense. Car à présent, il allait être impossible de sortir de
Luoyang.
— Maître, gémit Timonidès, dites à l’empereur ce qu’il veut savoir.
— Ne faites pas ça, surtout, siffla Primo. Ce serait de la trahison !
— Et si nous ne pouvons jamais partir ? rétorqua l’astrologue.
César comprendra.
— Ou nous enverrait dans l’arène.
— Regardez ! s’écria Sebastianus.
Noble Héron s’avançait vers eux, dans sa chaise rouge et or
familière.
Le dignitaire mit pied à terre.
— Distingué hôte, dit-il à Sebastianus en accompagnant ses paroles
d’une élégante révérence, j’ai l’humble honneur de vous informer que
le Seigneur des Dix Mille Ans a l’intention de se rendre à la
campagne pour présenter la nouvelle impératrice à ses vassaux.
Quelques semaines auparavant, Ming avait été persuadé par sa
mère l’impératrice douairière d’élever son épouse Ma au noble rang
d’impératrice. Luoyang avait été en liesse. Ma était populaire auprès
des courtisans comme des simples citoyens de Luoyang. Sebastianus
lui-même admirait cette jeune femme humble et solennelle. Les
autres épouses et princesses impériales étaient stupéfiées par son
sens de l’économie. En effet, elle portait souvent des soies moins
coûteuses qu’elles, et dépourvues de motifs élaborés. Et l’empereur
Ming la consultait sur les affaires de l’État.
— Le Seigneur des Dix Mille Ans désire montrer son amour et son
respect envers son impératrice devant les peuples qu’il a subjugués et
leur donner le privilège et l’honneur de lui rendre hommage. Dans le
cadre des célébrations marquant le couronnement de l’impératrice,
reprit Noble Héron en désignant de la tête les nombreuses lanternes
en papier qui ornaient encore la place après des semaines de
festivités, toute la cour va partir en voyage à la campagne et le
Seigneur des Cieux désire inviter ses hôtes de Li-chien à se joindre à
lui.
Sebastianus et Primo échangèrent un regard, songeant que ce
voyage de fêtes visait sans doute davantage à affirmer la puissance de
la famille Han et à réunir des renseignements sur d’éventuelles
rébellions. Tout le monde savait que les Xiongnu du Nord
constituaient une menace permanente à la fois pour les Han et pour
leurs alliés, les Xiongnu du Sud.
Bien que l’empereur Ming ait mis en place une série de tactiques
économiques et militaires pour maintenir la paix, l’équilibre était
précaire. Une démonstration de force s’imposait.
Ils suivirent des yeux Noble Héron qui s’éloignait.
— Mes amis, dit Sebastianus à ses compagnons avec excitation, je
crois que c’est là l’occasion que nous attendions.
Chapitre 33
Les féroces cavaliers s’alignèrent les uns en face des autres dans la
plaine, cent de chaque côté, sur leurs montures trapues - ces célèbres
chevaux des steppes à la robe épaisse, connus pour leur endurance -,
vifs et impatients d’en découdre. Les hommes portaient de hauts
chapeaux en feutre, des pantalons en cuir et des tuniques en laine de
mouton. C’étaient des Tokhares et ils se considéraient comme le
peuple le plus endurci au monde, car leurs ancêtres venaient d’un
royaume au bord du désert de Gobi où la vie était fort rude. On disait
qu’au combat les cris de ces guerriers figeaient le sang de leurs
ennemis, lesquels tombaient raides morts avant même d’avoir
dégainé leur poignard.
Et pourtant, le père de l’empereur Ming, le grand Guangwu, était
parvenu à vaincre les Tokhares et à faire d’eux des alliés de l’Empire
chinois.
Une foule énorme se tenait d’un côté de la plaine, des hommes et
des femmes du peuple tokhare, mais aussi des Chinois, venant de
l’immense entourage de Ming. L’empereur lui-même n’était pas
visible, mais à l’abri d’un pavillon bien gardé : son épouse était
enceinte, et les nombreux conseillers de celle-ci l’avaient dissuadée
d’assister au combat de peur que ce spectacle ne donne une nature
violente à l’enfant.
Cependant, ce n’était pas vraiment une bataille qui se préparait,
mais un jeu appelé « polo ». Disputé par deux équipes, il consistait à
frapper une balle en cuir avec de longues baguettes tout en galopant
à toute allure à travers la plaine.
Sebastianus se tenait avec ses compagnons dans la foule
exubérante, attendant que la partie commence. Il savait à présent
pourquoi ils avaient été invités à participer à cette tournée
d’inspection : pour que l’empereur Ming puisse démontrer encore
davantage son pouvoir en exhibant devant ses sujets ses « invités »,
ces hommes du légendaire Li-chien qui servaient un dirigeant
puissant - mais moins puissant que le Seigneur des Dix Mille Ans.
Dans chaque province, village et territoire qu’ils avaient visité,
Sebastianus avait observé l’empereur et ses conseillers assis sous un
splendide auvent rouge et or, entourés de servants et de gardes,
discutant à voix basse.
Le soir, au coin du feu, Sebastianus faisait la connaissance
d’inconnus qu’il écoutait avec attention. Il demanda à Primo de
s’entretenir avec les soldats locaux. Si la rébellion couvait contre
l’empereur Ming, si de fiers clans guerriers s’impatientaient sous le
joug du Souverain Céleste, Sebastianus voulait en être informé.
Qu’une guerre éclate, et ils entreverraient enfin la possibilité de
s’évader.
Lorsque Sebastianus avait envisagé de demander tout simplement
à l’empereur la permission de rentrer, Noble Héron l’avait averti
qu’une telle requête serait une grande insulte pour le Seigneur des
Cieux : cela reviendrait à dire au monde que son hospitalité laissait à
désirer, car pour quelle autre raison ses hôtes souhaiteraient-ils s’en
aller ? Afin de sauver la face, le Seigneur des Dix Mille Ans devrait
réagir en traitant mieux encore les invités étrangers, dont le séjour à
Luoyang était déjà fort luxueux. Mais ils resteraient prisonniers.
La tournée touchait à sa fin. Le lendemain, ils regagneraient
Luoyang. Sebastianus et l’empereur Ming savaient l’un et l’autre que
les Romains avaient cessé d’être utiles à ce dernier. Ils étaient tous
les deux las de la nouveauté de cette première rencontre entre l’est et
l’ouest. Sebastianus soupçonnait que Ming serait content de les voir
partir et informer César de son pouvoir et de sa grandeur. Malgré
tout, leur permettre de lever le camp reviendrait à perdre la face.
Leur donner une porte de sortie, si habilement mise en scène fut-elle,
serait perçu comme une faiblesse.
Par conséquent, ils se trouvaient dans une impasse, et Sebastianus
n’entrevoyait aucune solution.
Debout à côté de lui, Timonidès regardait le match dans un silence
boudeur. Quelle manière idiote de passer le temps, songeait-il,
stupéfié par la frénésie des spectateurs qui trépignaient en criant des
jurons et des encouragements. Les courses de chars étaient tellement
plus civilisées ! Il avait hâte de retourner dans son univers. Il se
réjouissait à l’avance de la gloire qui les attendait à Rome. Il y aurait
certainement un défilé triomphal en leur honneur, et un festin qui
durerait des jours entiers. Le riz et les nouilles, c’était très bien, mais
il regrettait de ne pouvoir mordre dans une miche de pain bien
chaude imbibée d’huile d’olive.
Soudain, Nestor éclata de rire et applaudit. Le cœur du vieux Grec
se gonfla de joie. Il était heureux de voir son fils s’amuser ainsi. Il
savait que Nestor ne comprenait pas ce qu’il regardait, ni qu’il y avait
des points à gagner et des prix à remporter. Il aimait simplement
regarder les chevaux courir de droite et de gauche et entendre les cris
des cavaliers. Après tout, peu importait que Nestor connaisse les
règles du jeu. En revanche, l’esprit simple de son fils recelait
désormais d’innombrables recettes exotiques qui le rendraient très
populaire à Rome.
Ils ouvriraient une auberge près du Forum où les gens viendraient
de très loin pour goûter un aperçu de la légendaire Chine. Les
sénateurs s’assoiraient à la table de Timonidès le Grec. Voire
l’empereur en personne...
Après la partie de polo, les visiteurs occidentaux furent conviés à
un repas sous la tente du chef tokhare. Ming et son impératrice, ainsi
que leur entourage de plus de cinq cents personnes, dînèrent
séparément dans des pavillons rouge et or qui constituaient un
véritable petit village.
Sebastianus et ses amis ne faisaient pas partie de ce cercle d’élite,
inapprochable.
Le banquet offert par le chef Jammu fut somptueux, composé de
mets délicats et coûteux et de vin généreusement servi. Assis en
tailleur sur d’élégants tapis, Sebastianus et ses compagnons
mangeaient dans des assiettes en cuivre jaune, au milieu des
nombreux invités de Jammu, tous issus de familles nobles, vigoureux
et richement vêtus. Les hommes portaient de hauts chapeaux en
feutre coloré, des gilets en peau de mouton et des pantalons en
lainage, tandis que les femmes arboraient de longues tuniques en
soie sur des pantalons. Les jeunes filles dissimulaient leur visage
sous des voiles, et les femmes dont les maris étaient les plus
prospères ornaient leur front de pièces d’or. En venant jusqu’ici,
Sebastianus avait vu beaucoup de villages pauvres, habités par des
paysans qui parvenaient à peine à survivre, mais ces Tokhares
étaient visiblement fortunés.
D’où venait donc leur richesse ?
Les musiciens, danseurs, jongleurs et acrobates habituels
apparurent pour distraire les hommes venus de l’ouest, tandis que
Sebastianus s’efforçait de décrire Rome au chef Jammu - avec l’aide
d’un quatrième interprète, qui parlait chinois et tokhare, si bien que
Sebastianus se demandait dans quelle mesure ses informations
étaient correctement communiquées, relayées comme elles l’étaient
par quatre intermédiaires.
Le vin continuait à couler à flots et la musique se fit plus forte
jusqu’au moment où le chef Jammu - un homme au torse puissant, à
la peau basanée et la bouche édentée - se vanta de quelque chose que
Sebastianus ne comprit pas. Les interprètes, apparemment,
devenaient de moins en moins efficaces à mesure que le vin agissait
sur leur esprit. Si bien que, lorsqu’il souleva sa corpulente carcasse et
fit signe à ses invités de le suivre, Sebastianus, Primo et Timonidès
durent se lever avec lui, sans savoir où on les emmenait.
Dehors, des gardes impériaux chinois faisaient le guet, -rappelant
constamment à Sebastianus et ses compagnons leur condition de
prisonniers. Eux aussi emboîtèrent le pas au chef dans la nuit fraîche
de printemps.
Jammu les conduisit à une énorme tente, encore plus grande que
celle où ils avaient dîné, gardée par des soldats tokhares, qui se
mirent au garde-à-vous à son approche.
Intrigué, Sebastianus soupçonna qu’on allait leur montrer les
trésors de la tribu. Imaginant des monceaux d’or et de pierres
précieuses, il suivit le chef qui courbait sa haute silhouette pour
s’introduire à l’intérieur. Ses compagnons firent de même,
Timonidès veillant à ce que son fils ne se cogne pas la tête contre
l’armature en bois.
Quand leurs yeux se furent accoutumés à la faible lueur, les
visiteurs occidentaux froncèrent les sourcils.
—Qu’est-ce que c’est ? demanda Timonidès, regardant les tables
qui semblaient couvertes de boules de coton blanc.
On les invita à s’approcher, et ils constatèrent que les « boules de
coton » étaient soigneusement alignées et calées entre de longues
douilles en bois, posées par milliers dans des cadres comme autant
de flocons de neige. Par le biais des interprètes, le chef Jammu leur
apprit qu’il s’agissait de cocons de vers à soie. Le natif de Pise, celui
qui parlait persan et latin, expliqua que les larves étaient élevées
comme du bétail ou des moutons, nourries et protégées jusqu’à ce
qu’elles déposent leurs œufs sur du papier spécialement préparé.
Après l’éclosion, on nourrissait les chenilles nouveau-nées de feuilles
fraîches, et au bout d’un mois chacune commençait à tisser un cocon,
qu’elle reliait à l’une des douilles du cadre. En trois jours, les
chenilles étaient totalement enveloppées de leur cocon. Ensuite, elles
mouraient sous la chaleur, et les cocons étaient plongés dans l’eau
bouillante pour adoucir les fibres de la soie qui étaient ensuite
déroulées pour produire des fils continus.
Les invités suivirent Jammu tandis qu’il décrivait le processus avec
fierté, omettant certaines étapes car il était interdit à quiconque
n’était pas fermier à soie de connaître le secret de sa culture. Un
secret si jalousement gardé que tenter de sortir ne fut-ce qu’un seul
ver à soie de Chine était un délit puni de mort.
Il fallait cinq mille vers à soie pour confectionner une robe, se
glorifia Jammu. C’était la raison pour laquelle la soie était si chère à
Rome, d’autant plus qu’elle devait transiter par de multiples
intermédiaires après avoir quitté la Chine, chacun en augmentant le
prix afin de faire un profit. Si le secret venait jamais à atteindre
Rome, accompagné d’un nombre de larves suffisant pour créer une
petite ferme, ce serait la fin de ce commerce si lucratif pour les
Chinois.
Au terme de la visite, ils se trouvèrent face à un spectacle
éblouissant : des rangées de cadres contenant la soie récoltée qui
attendait d’être tissée, teinte et transformée en vêtements, tentures,
cerfs-volants, parchemins. Les longs filaments soyeux, en gerbes si
serrées qu’elles ressemblaient à des tresses de femmes, brillaient
comme de l’or blanc dans la lumière vacillante des torches.
Sebastianus et ses amis restèrent sans voix à la vue de ces fils
arachnéens, plus précieux encore que l’or et plus rares que des
pierres précieuses.
Après avoir remercié le chef, qui titubait légèrement, les Romains
se retirèrent sous leur tente afin de se reposer avant le voyage de
retour à Luoyang. Ils avaient du mal à détacher leurs pensées de la
soie luxueuse qu’ils venaient de contempler.
— Maître, murmura Timonidès alors qu’ils se déshabillaient, si
nous pouvions obtenir quelques-uns de ces vers, de ces cocons, et les
ramener à Rome, nous pourrions être immensément riches.
Sebastianus fit passer sa tunique par-dessus sa tête et la jeta
négligemment sur le sol.
— La contrebande de vers à soie est punie de mort, mon ami. Le
jeu n’en vaut pas la chandelle.
— Tout de même, répondit Timonidès avec regret. Nous serions les
hommes les plus célèbres de Rome. Nestor et moi pourrions nous
acheter une villa, avoir une retraite confortable...
— Ma maison sera toujours la tienne. Dors, vieil ami. Il ne nous
reste qu’une journée pour trouver une faille dans la sécurité de
l’empereur, et puis nous redeviendrons prisonniers de la cité.
Sebastianus éteignit les lampes, plongeant la tente dans
l’obscurité. Bientôt, l’astrologue et lui dormirent à poings fermés,
tandis que Nestor, allongé sur sa paillasse, fixait le plafond.
Il adorait son père et sentait depuis un certain temps que celui-ci
était malheureux. Il avait cherché sur le marché des cadeaux qui
pourraient lui faire plaisir, sans rien trouver qui l’éblouisse. Un
cadeau pour son papa devait être exceptionnel.
Il songea aux fils de soie dans la grande tente. Ils rendraient son
papa heureux. Il pourrait acheter une villa. Vivre confortablement.
Nestor se faufila au-dehors et traversa rapidement et sans bruit le
camp endormi. Les cheveux brillants se trouvaient sous la plus vaste
des tentes, qui se découpait contre le ciel constellé d’étoiles. Des
gardes se tenaient à l’entrée, et il fut tenté de passer à côté d’eux,
mais il remarqua leurs lances et se demanda s’ils lui feraient du mal.
Aussi fit-il le tour de la tente, longeant le périmètre de l’énorme
structure faite de peaux et de feutre, jusqu’à l’autre bout, où
personne ne montait la garde.
Le chapiteau était solidement arrimé au sol, mais Nestor était
grand et fort ; après force ahanements et grognements, il parvint à
soulever la toile et à ramper dessous. A la lueur des torches, il vit les
magnifiques filaments blancs, rassemblés comme des cheveux de
femme, suspendus à des crochets.
Nestor se servit, enroulant les fils de soie autour de ses gros doigts,
puis marqua une pause pour regarder les cocons blancs étalés sur les
tables ; il en voulait un aussi. Un autre cadeau pour son papa.
Il tendit la main vers un cocon, si concentré sur son geste pour ne
pas le briser ou abîmer la minuscule chenille qui dormait dedans
qu’il n’entendit pas les gardes entrer, n’eut pas conscience de leur
présence avant de se retourner.
C’était la dernière manche du match de polo qui durait depuis une
semaine, et l’air était rempli de tension et d’excitation.
Timonidès scruta la foule. Où était Nestor ? Il ne voudrait pas
manquer cette partie.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Sebastianus en pointant le
doigt vers le champ où les deux équipes étaient en train de s’aligner.
Timonidès cilla en direction de l’herbe clairsemée.
— C’est la balle...
Il s’étrangla soudain.
— Grand Zeus !
Sebastianus et Timonidès se ruèrent dans le champ, où la tête de
Nestor dépassait du sol. A la vue de la terre tassée autour de lui, ils
comprirent avec horreur que le simple d’esprit avait été enterré
jusqu’au cou.
Avant qu’ils puissent l’atteindre, des cavaliers s’élancèrent, leur
barrant le chemin.
— Vous devez empêcher ça, cria Timonidès. Mon fils n’a rien fait
de mal !
Sebastianus tourna les talons et courut vers l’auvent sous lequel le
chef Jammu et ses aides étaient assis. Comme il demandait des
explications, le chef déclara :
— Cet homme a été capturé dans la Maison de la Soie, en train de
voler. Il avait de la soie et un cocon dans les mains. Il va être puni de
mort.
— Mais il ne comprenait pas ! Nestor a l’esprit d’un enfant !
Un cri retentit, suivi par le grondement assourdissant des sabots.
Sebastianus et Timonidès se retournèrent et virent les chevaux
galoper vers Nestor. Alors même que s’abattaient sur lui les premiers
gourdins, Nestor éclata de rire.
Figé d’horreur, Timonidès vit gicler du sang, des os et des
fragments de cervelle, et se souvint soudain que la soie était produite
par le ver du mûrier.
La prophétie de l’omoplate s’était réalisée.
Sebastianus trouva son ami étendu sur une paillasse, fixant le
plafond sans le voir. Les yeux de Timonidès étaient rouges et gonflés,
mais il avait cessé de pleurer.
Le soleil s’était couché, les étoiles étaient apparues, et il n’avait
plus de larmes à verser.
— J’ai sollicité une audience auprès de l’empereur, annonça
Sebastianus, et il me l’a accordée. Nous ne pouvons plus rester ici. Je
suis responsable de ce qui est arrivé à Nestor. J’aurais dû insister il y
a longtemps pour que Ming nous permette de rentrer. J’espère
seulement que tu pourras me pardonner, mon vieil ami.
Timonidès ne répondit pas. Un moment après, s’étant acquitté du
fastidieux protocole habituel, Sebastianus s’inclinait
respectueusement devant Ming.
— Votre Majesté, j’ai vu de mes propres yeux la sagesse et la
compassion avec laquelle le Seigneur des Dix Mille Ans gouverne ses
vassaux, et j’ai constaté qu’ils étaient heureux sous son règne. Mon
empereur pourrait certainement s’inspirer du souverain du Pays
Fleuri. Je demande humblement la permission de regagner Li-chien;
ce sera un grand honneur pour moi que de chanter les louanges de Sa
Majesté tout au long de ma route et d’instiller chez les peuples que je
rencontrerai un respect craintif envers le Seigneur des Cieux.
La générosité de Votre Majesté dépasse le nombre d’étoiles dans le
ciel. Je me glorifie d’avoir été l’humble invité et le bénéficiaire de la
bonté du Seigneur des Cieux, et le ferai savoir à mon empereur.
Ming garda le silence. Son visage était dénué d’expression sous la
curieuse frange de perles. Ma était assise à ses côtés, silencieuse.
— En échange de cette généreuse faveur. Votre Majesté, poursuivit
Sebastianus, je vous dirai tout de la puissance et du pouvoir de
Rome. Ses armées sont comme les mers, ses soldats comme les
dragons qui crachent le feu, ses machines de guerre comme le
tonnerre et les éclairs. Je le ferai non pour trahir mon pays, ni le
louer faussement - car c’est la pure vérité - mais pour offrir au
Seigneur des Cieux la possibilité de se joindre à un grand allié qui est
presque aussi puissant que lui-même. La Perse est l’ennemie de
Rome et je sais que le peuple Han aimerait conquérir la Perse.
Ensemble, Rome et la Chine pourraient encercler cette nation
inférieure et lui montrer quelles grandes races nous sommes.
Sebastianus s’efforça de garder son sang-froid tandis que le silence
s’éternisait. Il ne pouvait déchiffrer l’expression de Ming et avait
peur d’être allé trop loin. Enfin, le jeune empereur se tourna vers
l’impératrice Ma et ils échangèrent quelques mots dans un murmure.
Le Seigneur des Dix Mille Ans se retourna vers lui.
— Notre honorable invité est arrivé à une décision que nous avions
déjà prise il y a des semaines, dit-il par le biais d’un interprète. Nous
désirons en apprendre davantage sur les enseignements d’un nommé
Bouddha, lui ériger un sanctuaire et communiquer ces
enseignements aux citoyens chinois. Notre idée était de renvoyer les
missionnaires que vous avez amenés à Luoyang dans leur pays afin
qu’ils rassemblent des livres et des statues de l’Eclairé et nous les
rapportent. Nous avions eu l’intention de vous demander, honoré
invité, si vous nous feriez la grande faveur d’escorter ces
missionnaires en Inde et, de là, de transmettre nos respectueuses
salutations à l’empereur de Li-chien.
Il est de fort bon augure que nous soyons parvenus à la même
pensée ensemble. Cela signifie que votre voyage est prédestiné et
qu’il se déroulera sans encombre. Nous fournirons à votre caravane
tout ce dont les missionnaires auront besoin, ainsi que des cadeaux
pour votre César et des laissez-passer diplomatiques qui garantiront
votre sécurité sur les territoires entre ici et la Perse. Nous désirons
que vous quittiez Luoyang dès que possible.
Sebastianus s’inclina et sortit. Il se demanda si Ming avait
sincèrement eu l’intention de les laisser partir ou si le prétexte des
missionnaires bouddhistes n’était qu’une manière de sauver la face.
Peu importait. Ils allaient rentrer.
LIVRE VIII
Babylone
Chapitre 34
Debout à la proue du Vent-Favorable, Ulrika scrutait
anxieusement les quais animés.
Priant pour que Sebastianus soit encore là.
Son navire, manœuvré par soixante galériens, transportait un
chargement de lingots de cuivre. Les flancs du bateau étaient
gaiement peints de figures de la mythologie, et les voiles brillaient,
bleues et rouge vif au soleil.
Elle suppliait intérieurement les rameurs d’aller plus vite. Plus
vite.
L’Euphrate traversait le centre de Babylone, passant sous les
remparts massifs qui protégeaient la cité. Les embarcations
franchissaient une série de portes en fer habilement conçues pour
empêcher d’éventuels envahisseurs de pénétrer dans la ville. Par ce
matin de printemps ensoleillé, le quai bondé fourmillait d’activité.
Les matelots maniaient rames et cordages, les passagers et leurs
familles se criaient des adieux ou des paroles de bienvenue, des
marchands vantaient leurs denrées.
Quant aux fonctionnaires de la cité, ils se tenaient à leur poste,
consignant arrivées et départs dans leurs registres, estimant la valeur
des cargaisons et prélevant des taxes.
Ulrika revenait de Salama, une ville située en amont du fleuve, où
un sanctuaire abritait des tablettes en argile réputées être les livres
sacrés les plus anciens du monde et receler des secrets que les
prêtres de Mardouk eux-mêmes ignoraient. Dans sa quête des
Vénérables, Ulrika avait embarqué pour Salama afin de rencontrer
les gardiens du sanctuaire. Là-bas, elle avait entendu parler de
Romains qui avaient réussi à se rendre en Chine et qui étaient de
retour à Babylone, à la tête d’une caravane débordant de curiosités et
de trésors exotiques. Le gouverneur de Babylone avait organisé un
festin à leur intention, et ils avaient de leur côté autorisé les citoyens
à se promener parmi leurs étranges trouvailles et à voir de leurs
propres yeux les créatures et richesses fabuleuses venues de cette
terre de légende. D’après la rumeur, la caravane était étroitement
gardée, car ces biens étaient la propriété de Néron, et elle n’allait pas
tarder à repartir pour Rome.
Ulrika avait quitté Salama sur-le-champ, s’achetant un passage à
bord du Vent-Favorable, et scrutait à présent les quais grouillants de
monde à la recherche de cheveux couleur bronze et de larges épaules.
Son cœur battait la chamade. Sebastianus, es-tu là ?
Sebastianus se frayait un chemin parmi la foule, songeant que
Babylone avait beaucoup changé au cours des sept années qui
s’étaient écoulées depuis sa dernière visite. La tolérance d’antan avait
été remplacée par les préjugés. D’après ce qu’on lui avait dit, les
prêtres de Mardouk étaient de plus en plus hostiles aux autres
religions, et exigeaient que les citoyens de Babylone prient
uniquement les dieux qui régnaient ici depuis des siècles.
Babylone traversait des moments difficiles. Le travail manquait, les
hommes mendiaient au coin des rues. Des maisons étaient vides, les
gens n’avaient pas les moyens de payer les loyers. Les malades
n’avaient pas d’argent pour payer les médecins. La délinquance
sévissait dans la cité. Les citoyens effrayés blâmaient les dieux et le
gouvernement pour leurs malheurs. Même à Rome, disait-on, les
sénateurs étaient devenus corrompus et les officiels se laissaient
soudoyer. Les caisses impériales étaient vides. Et Néron, en qui tous
avaient placé tant d’espoirs, avait déçu ses citoyens. On racontait
qu’il avait lancé un énorme programme de grands travaux, édifiant
des bâtiments gigantesques partout dans Rome, dans l’espoir de
tromper le peuple et de lui faire croire que la prospérité régnait.
A Babylone, lorsque le peuple était mécontent des dieux, il prenait
le contrôle de sa destinée. Ce qui signifiait en fait que les dons qui
allaient d’ordinaire aux prêtres se retrouvaient dans la paume des
diseurs de bonne aventure et des faiseurs de miracles. Par
conséquent, les prêtres de Mardouk avaient commencé à arrêter et à
interroger quiconque était soupçonné de détourner les citoyens et
leur argent des temples.
Nombre de suspects étaient exécutés en vertu des lois sur le
sacrilège et le blasphème. Même là, au bord de l’eau, Sebastianus
décelait dans le vent changeant la puanteur de la chair en
décomposition. Bien qu’il ne puisse pas voir les cadavres accrochés
aux remparts de Babylone, il savait qu’ils étaient là.
— Oyez ! Oyez !
Un crieur grimpait sur un bloc de pierre afin de s’élever au-dessus
de la foule. Il se mit à parler d’une voix sonore et claironnante.
— Faites savoir à tous les nouveaux venus, visiteurs, marchands,
voyageurs et touristes de passage à Babylone qu’il est interdit aux
individus suivants de circuler librement dans la cité sans s’être
d’abord inscrits auprès de la garde royale au temple de Mardouk :
magiciens, nécromanciens, voyants, sorciers, faiseurs de miracles,
guérisseurs, devins et prophètes. Quiconque enfreint cet édit sera
passible d’arrestation, de procès et de châtiment.
Sebastianus se détourna, cherchant des yeux un navire en partance
vers l’amont. Il devait atteindre Salama au plus vite. Ulrika s’y
trouvait.
Dès que sa caravane avait atteint le terminus de Babylone, il avait
envoyé des lettres à des gens de connaissance à Jérusalem et
Antioche, quêtant des informations au sujet d’Ulrika.
Comme elle avait dit qu’elle le rejoindrait à Babylone si possible, il
avait aussi dépêché des hommes à sa recherche dans la cité. Pour sa
part, il avait dû supporter l’hospitalité des fonctionnaires du
gouvernement, prendre part à un défilé jusqu’à la porte d’Ishtar, et
tolérer patiemment les honneurs qui pleuvaient sur le premier
Occidental à avoir vu la Chine. Ce matin-là, enfin, l’un de ses
enquêteurs avait une bonne nouvelle. « J’ai appris qu’elle vivait dans
le quartier juif, maître, chez une couturière veuve. Mais elle est partie
en amont il y a trois mois et n’a pas dit quand elle reviendrait. »
Il continua à avancer tant bien que mal à travers la foule, se
demandant si Ulrika avait reçu sa lettre.
— Maître, maître !
Il pivota et vit Primo qui fendait la foule.
— Maître, répéta l’ancien légionnaire. Vous devez reporter votre
voyage. On vous réclame à la résidence de Quintus Publius.
— Encore ?
L’ambassadeur de Rome à Babylone avait déjà donné une fête de la
victoire en l’honneur de Sebastianus et de ses hommes, dans sa villa
à l’ouest de la cité.
— Je n’ai pas le temps. Dis-lui que je le verrai à mon retour de
Salama.
— Maître, répondit Primo d’un ton grave. Peut-être ne devriez-
vous pas ignorer cette requête.
— Je ne suis pas aux ordres d’un ambassadeur de Rome, ou de
n’importe quel autre dignitaire. Je ne suis redevable qu’à Néron, et,
par chance, il est très loin d’ici. Explique à Quintus que j’ai une
affaire urgente à régler.
— Mais...
Sebastianus reprit son chemin, laissant son vieil ami mécontent et
inquiet. Primo envisagea d’insister auprès de son maître, mais le vit
se diriger vers un navire qui levait l’ancre, la proue pointant vers
l’amont. Il était vain d’essayer de lui faire entendre raison. De lui
faire comprendre que l’action qu’il s’apprêtait à commettre était
dangereuse, et pouvait même être considérée comme une trahison...
Primo repartit en hâte, redoutant son entrevue avec le puissant
Quintus Publius.
Ulrika descendit la passerelle le cœur battant d’espoir et
d’excitation. Installée à Babylone depuis cinq ans à présent, elle
cherchait sans relâche les Vénérables, se renseignant dans les
temples, rencontrant sages et prophétesses, et perfectionnant sa
pratique de la méditation - Sebastianus toujours au premier plan
dans son cœur et dans ses pensées. Et maintenant, il était là, à
Babylone.
Était-ce un signe ? Ses retrouvailles avec l’homme qu’elle aimait
signifiaient-elles que sa quête des Vénérables allait enfin aboutir ?
Elle s’engouffra parmi l’humanité grouillante qui se bousculait sur
le quai, au milieu des exclamations et des cris, des bêlements et
braiements d’animaux, entourée de l’odeur du fleuve et des fleurs. En
passant devant les ziggourats qui flanquaient chacune des deux rives,
d’énormes bâtiments qui s’élevaient vers le ciel en étages de taille
décroissante, leurs terrasses débordant de plantes, d’arbres et de
vignes - les célèbres jardins suspendus de Babylone -, elle remarqua
la présence de gardiens du temple. Avec leurs plastrons et casques
dorés et étincelants, leurs lances à pointe argentée, ils semblaient
proclamer leur richesse et le pouvoir de Mardouk.
Il y avait dans l’air une atmosphère tendue qu’elle n’avait pas
sentie à son retour de Perse, cinq ans plus tôt. A présent, elle lisait la
peur sur les visages, le soupçon dans les regards. Néanmoins, elle
était excitée d’être là. L’énergie de la cité était communicative.
Babylone ! Avec ses tours et ses clochers gracieux, ses remparts
crénelés et massifs, ses énormes portes en pierre où s’inséraient ici et
là des carreaux bleus, rouges ou jaunes, représentant de stupéfiantes
créatures de légende. La journée commençait à se réchauffer. Ses
narines étaient assaillies par la puanteur familière de la cité : les
arômes de cuisine se mêlaient à l’odeur âcre des feux de fumier, des
déjections animales et de l’urine humaine. Ulrika passa devant un
groupe d’hommes absorbés par un jeu de hasard comportant des
cailloux et des brindilles. Elle contourna des fillettes qui virevoltaient
dans des jupes colorées. Les rues étaient encombrées de ménagères,
de clients qui marchandaient, de charmeurs de serpents, d’avaleurs
de feu, de balayeurs de fumier, de mendiants, d’aristocrates
parfumés allongés dans des litières portées par des esclaves. Le
vacarme était incessant, où se mêlaient cris, rires, musique et pleurs.
Toute la gamme des émotions humaines était contenue dans
quelques milles carrés de ruelles étroites, de venelles poussiéreuses,
de places baignées de soleil, de taudis croulants et de somptueuses
villas.
Ulrika saisissait des bribes de conversations dans de multiples
langues, depuis l’araméen jusqu’au grec. Elle entendit les sons
familiers du persan, du phénicien, de l’hébreu, de l’égyptien, du latin,
et songea à la légende selon laquelle Babylone était le berceau de
toutes les langues de l’humanité.
En atteignant l’immense porte de la cité, elle leva les yeux vers les
corps pendus aux murs crénelés du palais de justice. Des malfaiteurs
avaient été attachés par les pieds et laissés là jusqu’à ce que mort
s’ensuive.
C’était la forme la plus tristement célèbre d’exécution à Babylone.
L’on n’y voyait jamais de crucifixion et Ulrika se demanda si c’était
dû à la rareté des arbres dans cette partie du monde : le bois était une
denrée trop précieuse pour être gaspillée. Les suppliciés avaient tous
été marqués au fer rouge du symbole des blasphémateurs, coupables
de sacrilège à l’encontre des dieux de la cité.
Murmurant une prière pour le salut de leur âme, elle se joignit au
trafic dense qui sortait de la cité. A quelques minutes de là se trouvait
le vaste terminus des caravanes arrivant de l’est.
Comme Sebastianus se hâtait vers le Délice-d’Ishtar, un petit
bateau chargé d’amphores de vin arrimées sur le pont, il aperçut une
femme qui disparaissait dans la foule près de la porte de la cité. Il
s’arrêta et plissa les yeux. Sa taille, sa forme, sa démarche...
Était-ce elle ? Ou était-il si impatient de la retrouver que son
imagination lui jouait des tours ?
La jeune femme marqua une pause pour regarder les condamnés
pendus à la muraille, et alors qu’elle se tournait, il distingua ses
traits.
C’était elle !
— Ulrika ! appela-t-il en vain, tandis qu’elle était happée par le
trafic.
Il s’élança en avant, criant son nom, évitant les caisses et les chiens
errants, s’efforçant de la garder en vue. Elle se dirigeait vers le
terminus des caravanes, des bagages sur l’épaule et un coffret à
médecine en bandoulière... Avait-elle l’intention de s’en aller ?
Il franchit la porte en courant, sans cesser de l’appeler. Il la
rattrapait presque.
— Ulrika !
Elle s’arrêta et pivota, une expression stupéfaite sur le visage. Il
lâcha un cri de joie.
Ulrika écarquillait les yeux, ne sachant s’il était réel ou si c’était
une vision. Il portait une élégante tunique marron foncé, brodée d’or
à l’ourlet et en bas des manches, resserrée à la taille par un cordon à
nœuds. Ses sandales montaient jusqu’à ses genoux et une cape
couleur crème flottait autour de ses épaules. Il semblait plus grand
que dans ses souvenirs, plus solidement bâti, comme si les milliers
de milles lui avaient apporté un regain d’énergie et de virilité. Il avait
près de quarante ans, et pourtant il semblait si jeune !
Avant qu’elle ait eu le temps de parler, il lui tendit les bras, l’attira
à lui et l’étreignit avec force.
— Je t’ai trouvée, enfin !
Le souffle coupé, Ulrika se pressa contre lui, écoutant le battement
rassurant de son cœur.
—C’est toi, murmura-t-elle. C’est vraiment toi.
Sebastianus recula légèrement pour la contempler, les yeux
humides. Son visage était si proche qu’elle distinguait une petite
cicatrice sur son menton - une énième cicatrice, et elle se demanda
quelle arme étrangère, ou quelle épine, quel chat l’avait causée. Il
avait de nouvelles rides aussi, au coin de ses yeux, comme s’il avait
beaucoup ri ou passé trop longtemps au soleil. Mais sa voix était telle
qu’elle se la remémorait, grave et harmonieuse.
—Je savais que tu serais là. J’en étais sûr.
Elle tenta de recouvrer son souffle, savourant la sensation des
mains de Sebastianus sur ses bras, la chaleur qui traversait sa palla et
enflammait sa peau.
—Je suis venue à Babylone il y a sept ans. Le maître des caravanes
a dit que je t’avais manqué d’un mois.
—As-tu reçu ma lettre ?
Elle mit la main dans un de ses sacs et en sortit un petit rouleau de
parchemin, jauni et usé à force d’avoir été lu et relu mille fois.
—Je la connais par cœur, souffla-t-elle, mais j’avais quand même
besoin de voir les mots sur le papyrus, écrits de ta main.
— Ulrika, j’ai tant de choses à te raconter.
— Moi aussi. Sebastianus, tu as atteint la Chine !
— Et toi ? Les visions, la divination. Es-tu allée en Perse? As-tu
trouvé les bassins de cristal de Shalamandar ?
— Oui, oui, oui, chuchota-t-elle.
Pendant que les citoyens de Babylone passaient autour d’eux, que
les charrettes bringuebalaient, que les chevaux avançaient avec
précaution sur les pavés de la chaussée, Ulrika rassasia son regard de
cet homme. Après tous les couchers et levers de soleil, les minuits et
les midis qu’elle avait passés à songer à Sebastianus, à rêver de lui, à
lui parler, à sentir croître l’amour qu’elle éprouvait pour lui - il était
là. Grand, fort, ses cheveux brillant au soleil. Ses yeux verts posés sur
elle, l’enveloppant d’un regard perçant.
— Viens, dit-il en prenant ses paquets.
Ils s’éloignèrent de la porte, fuyant la cité et la foule. Ulrika
marchait au côté de Sebastianus qui la guidait, la protégeait, et il lui
sembla que jamais les rayons du soleil n’avaient été aussi lumineux,
les brises du fleuve aussi fraîches, les récoltes aussi vertes dans les
champs.
Elle avait l’impression que son cœur allait exploser de bonheur et
d’amour.
Ils atteignirent le vaste espace réservé aux caravanes en partance
pour de lointains horizons, passèrent devant de longues files de
chameaux agenouillés. L’air sentait le crottin, les mouches
bourdonnaient, les gens se hâtaient ici et là parmi des centaines de
tentes.
Un homme apparut, s’essuyant les mains sur un torchon, l’air
songeur, comme plongé dans de profondes réflexions. Ulrika
reconnut Primo, l’ancien soldat qui était devenu l’intendant en chef
de Sebastianus. Il paraissait un peu plus âgé, un peu plus usé, mais
elle se félicitait qu’il soit sorti indemne de ce long périple, après avoir
eu la lourde responsabilité de veiller à la sécurité de la caravane.
Il leva les yeux, et sourit à la vue de son maître. Puis son regard
s’arrêta sur Ulrika et son sourire s’effaça, remplacé par un
froncement de sourcils.
— Quelque chose le contrarie, murmura Ulrika.
— Primo a hâte de regagner Rome. Il insiste pour que nous
quittions Babylone, répondit Sebastianus. J’étais d’accord avec lui,
sauf que je savais que tu étais ici et il fallait que je te retrouve
d’abord.
Ulrika ne fut guère convaincue. Elle n’aurait su mettre le doigt sur
ce qui la troublait, mais elle sentait que la colère de Primo était
dirigée contre elle. Se souvenant qu’à Antioche elle avait eu la
certitude qu’un traître rôdait parmi les hommes de Sebastianus, elle
se demanda si la mine sombre de l’intendant ne dissimulait pas plus
un noir dessein que l’impatience de regagner Rome.
Un homme aux cheveux blancs, aux joues creuses, s’avança vers
elle. Il était frêle et ses robes flottaient autour de son corps maigre.
— Cela me fait plaisir de vous revoir, mon enfant.
Ulrika le fixa, stupéfaite. Il lui fallut quelques secondes pour
reconnaître Timonidès. Qu’était-il donc arrivé au vieil astrologue ?
Elle lui sourit, s’efforçant de ne rien laisser paraître de sa
consternation.
— Moi aussi, je suis heureuse de vous revoir, Timonidès.
Sebastianus la conduisit vers une énorme tente confectionnée en
épais tissu rouge et surmontée de drapeaux couleur or. Il lui prit la
main et l’emmena à l’intérieur.
Ulrika pénétra dans un autre monde.
Le textile dense des parois étouffait les sons du dehors, créant un
refuge intime et silencieux.
De rutilantes lampes en cuivre accrochées aux piquets de la tente
diffusaient une lumière tamisée. Le sol était recouvert de tapis
moelleux et de coussins multicolores. Chaque recoin regorgeait de
trésors fabuleux : des statues de jade translucides, des coffres
débordants de pièces d’or, des éventails confectionnés avec des
plumes de paon chatoyantes.
Avant qu’Ulrika ait pu ouvrir la bouche, Sebastianus la prit dans
ses bras et l’embrassa passionnément sur les lèvres. Elle noua les
bras autour de son cou afin de l’attirer à elle, lui rendant son baiser
avec ardeur.
Il recula et encadra son visage de ses mains.
— J’ai tant de choses à te dire et tant de questions à te poser. Mais
pour l’instant, une seule chose m’importe, c’est ce moment, être avec
toi. J’ai tant rêvé de toi...
Il se pencha et l’embrassa de nouveau, tendrement cette fois,
lentement. Les larmes aux yeux, Ulrika s’abandonna à son amour et
aux délicieuses sensations qui l’envahissaient.
Lorsqu’il se redressa pour la seconde fois, il reprit la parole.
— A Antioche, je n’étais pas un homme libre, Ulrika. Je n’avais pas
le droit de t’aimer.
— En tant que passagère de ma caravane, tu étais sous ma
protection et jamais je n’aurais abusé de ta confiance. Et puis, il
fallait que j’aille en Chine. Toi aussi, tu devais suivre un autre
chemin. Dis-moi, as-tu trouvé ce que tu cherchais ?
— Oui, répondit-elle, regardant ses lèvres, brûlant de les
embrasser, de presser sa bouche contre la sienne et de ne plus jamais
se séparer de lui. Et toi ? La Chine était-elle magique, Sebastianus ?
— Oui, mais maintenant, je recherche une autre sorte de magie.
Veux-tu m’épouser, Ulrika ? Viendras-tu à Rome avec moi pour être
ma femme ?
— Oui, mille fois oui.
Il se détacha solennellement d’elle, et avec cérémonie, retira une
bague en fer qu’il portait à l’auriculaire de la main droite. Il la glissa
au troisième doigt de la main gauche d’Ulrika, récitant les vœux
traditionnels du mariage romain :
— Je te donne pouvoir sur mon foyer, pouvoir sur le feu et l’eau de
ma maison.
— Où tu seras maître, je serai maîtresse, répondit Ulrika.
Sebastianus prit tendrement son visage entre ses mains.
— Maintenant, tu es ma femme et je suis ton mari. Demain, nous
irons faire enregistrer notre mariage.
Sa voix devint rauque.
— Par les étoiles, Ulrika, tu m’éblouis. Tu es magique. Es-tu bien
réelle, je me le demande ?
— Je le suis, Sebastianus, murmura-t-elle, levant la tête vers lui.
Il libéra ses cheveux, qui tombèrent en cascade sur ses épaules et
ses seins. Puis il l’embrassa.
Le baiser devint ardent, passionné. Des mots sans suite jaillirent
de leurs lèvres.
Ulrika et Sebastianus explorèrent chacun le corps de l’autre,
découvrant de douces collines, des vallées mystérieuses. Ulrika
s’offrit à lui. Il la posséda entièrement. La tente écarlate aux
drapeaux d’or qui claquaient dans le vent abrita les amants, en
sécurité dans son étreinte.
Sebastianus se réveilla et prit appui sur un coude pour contempler
Ulrika endormie. Il effleura sa joue du bout du doigt, traça
tendrement le contour de son menton. Ses paupières frémirent et elle
ouvrit les yeux. Elle lui sourit.
Il l’embrassa tendrement, longuement.
— Parle-moi de la Perse.
Ulrika relata son expérience à Shalamandar, la méditation qui lui
avait révélé les bassins cristallins, la visitation de Gaia...
— Je crois à présent que je n’ai jamais été destinée à avertir le
peuple de mon père de l’attaque de Vatinius. Mon voyage en
Rhénanie m’a permis de me libérer des liens invisibles que
j’éprouvais envers un pays qui ne faisait pas partie de mon destin.
Elle tendit la main vers lui et caressa la barbe naissante de son
menton.
— Gaia m’a dit que ma mission était de trouver les Vénérables. Je
les cherche depuis cinq ans et je ne sais toujours pas qui ils sont.
Sebastianus posa une main sur sa joue.
— Je dois partir pour Rome dès que possible. Peux-tu les chercher
là-bas ?
— Je chercherai dans le monde entier s’il le faut.
Il sourit.
— Dans ce cas, je t’aiderai, car je suis moi aussi destiné à voyager
de par le monde.
Sebastianus la serra dans ses bras, l’attirant contre sa chaleur
tandis qu’elle savourait la sensation de sa peau contre la sienne,
s’émerveillant de sa force. Elle écouta le battement régulier de son
cœur, en même temps que le récit étonnant de la traversée de déserts
et de montagnes par des hommes braves, qui s’étaient battus pour
survivre, et étaient allés à la rencontre d’une autre race.
— Mon rêve d’ouvrir une route commerciale vers la Chine s’est
réalisé, murmura-t-il en explorant du bout des doigts la courbe de
son dos. A Rome, je réfléchirai aux futures étapes du commerce
caravanier de la famille Gallus, je signerai des contrats avec des
importateurs et exportateurs, je développerai les échanges. Je ferai
connaître le nom de Gallus jusqu’aux confins de la terre.
Il marqua une pause pour déposer un baiser sur ses cheveux et en
inspirer le parfum.
— Et tu seras à mes côtés. Ensemble, nous trouverons les
Vénérables dont a parlé Gaia.
— Ne vas-tu pas retourner dans ta Galice adorée, auprès de tes
sœurs et de leurs familles ?
— Peut-être, mais mon expédition en Chine n’a fait qu’aiguiser
mon appétit. Mon cœur est partagé, Ulrika, sauf quand je suis avec
toi, car jamais je ne me suis senti aussi entier qu’en ce moment.
Elle tremblait de désir et d’excitation entre ses bras. Il se souvint
d’une céramique qu’il avait découverte en Chine, qui n’était fabriquée
que là-bas. L’argile était cuite à des températures extrêmement
élevées, afin qu’elle forme du verre et d’autres minéraux brillants.
Sebastianus n’avait pu prononcer le nom chinois, si bien qu’il l’avait
appelée porcellana, car elle ressemblait à la surface transparente du
cauri. Elle ressemblait à Ulrika, songea-t-il soudain - forte,
lumineuse, magnifique.
Elle leva les yeux vers lui.
— As-tu rencontré des astrologues en Chine ?
Il lui caressa les cheveux, le cou, promena la main sur son bras nu,
avant de l’attirer plus étroitement à lui. Ulrika, forte et assurée, qui
paraissait pourtant si vulnérable.
—Oui, et j’ai appris certaines choses. Il y a une foule de dieux et
d’esprits en Chine, chaque étang, chaque arbre, et même chaque
cuisine possède le sien. Il est impossible de les nommer tous. Mais ce
qui ne change pas, c’est le cosmos. Les étoiles qui brillent sur le Tibre
sont celles qui illuminent l’Euphrate et qui scintillent à la surface du
Luo. Cette pensée m’a été d’un grand réconfort pendant que j’étais si
loin. Et parce qu’elles sont les mêmes partout, qu’elles sont la seule
constante dans l’univers, je crois plus que jamais que ce sont elles qui
guident nos vies. Elles nous conseillent et nous avertissent.
— Elles nous apportent bonne fortune et nous protègent du mal.
Les étoiles détiennent les messages des dieux. Jamais ma foi n’a été
aussi profonde qu’aujourd’hui.
Il marqua une brève pause.
— Les astrologues chinois sont intelligents et intuitifs. J’ai passé de
nombreuses heures à m’entretenir avec eux, et j’ai rapporté des
cartes, des instruments d’observation et de calcul, des équations
anciennes et secrètes. Je vais emporter le tout à l’observatoire
d’Alexandrie, où se trouvent les plus grands astronomes du monde,
afin qu’ils les étudient et découvrent le sens de la vie.
La nuit était tombée, mais Sebastianus n’alluma pas d’autres
lampes. Les amants avaient de quoi dîner sous la tente - des dattes et
des noix, des grenades et du vin de riz - mais ils n’avaient pas faim.
Sebastianus tenait Ulrika dans ses bras entre les draps soyeux. Si le
monde ordinaire au-dehors continuait à exister, si Babylone était
toujours là, ni l’un ni l’autre ne le savait ni s’en souciait. Sebastianus
mit la main sur son sein, sentit le cœur d’Ulrika battre sous sa peau
satinée.
— Ulrika, tu es mon horizon le matin, mon oasis au coucher du
soleil. Tu es le clair de lune qui illumine mon chemin, l’aube tendre
qui met fin à mon sommeil troublé.
Ils s’étreignirent de nouveau, et cette fois leur union ne fut pas
seulement celle de deux corps, mais de deux âmes.
Ulrika se cramponna à Sebastianus, baignant dans sa force et dans
le bonheur de cet instant parfait. Elle inspira son odeur masculine,
enfouit le visage dans son épaule et dans son cou, se livrant à son
pouvoir et voulant y rester pour toujours. Elle n’aurait pu le serrer
plus étroitement. Elle était à peine capable de respirer, sauf pour
murmurer son nom avec un soupir jailli du plus profond d’elle-
même.
En l’entendant murmurer son nom, Sebastianus resserra son
étreinte, redoutant presque de la briser ; elle enroula les jambes
autour de lui alors qu’il la pénétrait plus profondément. Il aurait
voulu plonger son corps entier en elle, être à jamais protégé par
l’amour de cette femme étonnante.
Leurs mots étaient impuissants à exprimer l’intensité de leur
dévotion l’un à l’autre. Enfin, ils s’endormirent, bras et jambes
entremêlés, bienheureux dans la chaleur et la sensation de leur
nudité.
— Où est Sebastianus Gallus ? aboya Quintus Publius lorsque
Primo entra dans l’atrium.
Il était tard. Publius venait de renvoyer ses derniers invités.
Primo n’avait guère envie d’affronter cet homme à la mine
furieuse, dont la toge à bordure pourpre soulignait le pouvoir.
Publius était l’ambassadeur romain de la province perse de
Babylone, et un ami personnel de Néron.
Primo avait repoussé le moment de lui faire son rapport dans
l’espoir que Sebastianus retrouverait son bon sens et lui rendrait
visite.
Cependant, Sebastianus était revenu à la caravane avec la fille, ils
étaient entrés dans sa tente, et maintenant, des heures plus tard, n’en
étaient toujours pas sortis.
C’était la deuxième fois en une semaine que Primo était convoqué à
la résidence de l’ambassadeur et il en connaissait la raison. Publius
avait reçu par courrier impérial un message émanant de Néron lui-
même, lequel exigeait un rapport sur le progrès de la caravane tant
attendue en provenance de Chine.
— Mon maître a été retenu en ville par une affaire urgente,
commença-t-il poliment, et il devrait...
— Peu m’importe ! rugit Quintus Publius, rouge de fureur. Je lui ai
donné l’ordre de quitter Babylone il y a trois semaines ! Pourquoi est-
il encore ici ?
Primo réfléchit à toute allure, et trouva un mensonge plausible.
— Des femmes sont tombées malades, dit-il, faisant allusion aux
concubines chinoises envoyées en cadeau par l’empereur Ming à son
homologue à Rome.
Elles étaient aussi jolies qu’un jardin rempli de fleurs, leurs visages
blancs couverts de poudre de riz.
Primo se demandait ce que Néron penserait d’elles.
Il était de notoriété publique que Néron avait besoin de rentrées
d’argent pour maintenir son empire à flot. Les récits de voyageurs
faisaient état de troubles dans de nombreuses provinces. En Judée,
par exemple, où de jeunes Israélites mécontents, étaient, disait-on,
en train de fomenter une révolution pour recouvrer leur autonomie.
L’empereur avait réagi en envoyant des légions supplémentaires
dans la région. Les Juifs qualifiaient cela d’oppression, les Romains
parlaient de rétablissement de l’ordre. Primo avait aussi entendu dire
que les dépenses extravagantes de Néron ne se limitaient pas à
l’armée, mais s’étendaient à la construction de nouveaux édifices à
Rome, résidences, palais, avenues et fontaines, tous superflus et fort
coûteux. A en croire la rumeur, Néron dilapidait le trésor impérial et
cherchait désespérément des sources de revenus supplémentaires.
Que créerait-il donc, se demandait Primo, avec les splendides
trésors rapportés de Chine par Sebastianus ?
Dès que Néron aurait reçu le rapport de Quintus Publius sur les
richesses incroyables transportées par la caravane, il exigerait de les
voir sur-le-champ et les confisquerait, car tel était son droit en tant
que protecteur de la mission chinoise.
Primo regrettait amèrement que l’expédition n’ait pas été un échec
pitoyable. Ainsi, son maître aurait pu s’attarder à Babylone jusqu’à la
fin des temps, et Néron y aurait été parfaitement indifférent. A
présent, lui, Primo, était placé devant un dilemme : obéir à son
empereur et trahir son maître, ou servir son maître et désobéir à
l’empereur. La première option aboutirait à l’exécution de son maître
; la seconde, à la sienne. Un goût amer lui vint à la bouche. Ces
histoires d’espionnage lui déplaisaient. Même s’il n’avait rien de
négatif à dire sur Sebastianus, il avait le sentiment d’agir en traître.
— Mon maître a formé nombre de nouvelles alliances au nom de
Rome avec les nations étrangères, rappela-t-il à l’ambassadeur,
espérant l’apaiser. La plupart de ces tribus sont si primitives qu’il
suffit de partager leur pain, ou plus à l’est, leur riz, pour sceller une
amitié.
Il n’ajouta pas que les pauvres idiots pressaient: leur pouce
graisseux sur n’importe quel document présenté par Sebastianus,
souriant avec satisfaction à la pensée qu’ils étaient les égaux du plus
grand souverain de la terre. Ils ne savaient pas encore que des
émissaires pompeux ne tarderaient pas à leur rendre visite, pour les
informer de leur devoir de payer à Rome un tribut de dix pour cent
sur toutes les marchandises qui passaient par leurs douanes.
Il frotta la cicatrice qui s’étalait sur son nez, une des nombreuses
qui décoraient son corps de soldat.
Comme ces concubines chinoises, Primo savait qu’il était une
curiosité, car il était rare qu’un ancien des campagnes étrangères vive
aussi longtemps que lui. A près de soixante ans, il avait peut-être
perdu le plus clair de ses cheveux, mais il était robuste et possédait
encore toutes ses dents.
— Où as-tu dit que ton maître était ? grogna Publius.
— Dans la cité, pour affaires.
Sans avoir été mentionné, le mot de trahison flottait tout de même
dans l’air. Chacun était au courant du mariage de Néron, deux ans
auparavant, à une mégère manipulatrice appelée Poppée Sabine, une
femme cupide et ambitieuse dotée d’un appétit insatiable pour les
divertissements. Peu après - et il ne pouvait s’agir d’une coïncidence
-, Néron avait remis à l’ordre du jour les vieilles lois sur la trahison,
de manière à organiser au cirque Maxime des exécutions
distrayantes. Des hommes étaient arrêtés pour des délits imaginaires
ou insignifiants, et jetés en pâture aux lions.
Le retard pris par son maître à Babylone pouvait-il être considéré
comme une trahison ? Après tout, Sebastianus apportait des
marchandises qui étaient la propriété personnelle de l’empereur
Néron. Le devoir exigeait qu’il les livre à Rome le plus vite possible.
Et pourtant il avait tardé à Babylone. A cause d’une femme !
— Avez-vous un autre message pour lui ? demanda-t-il.
— Non. Si je t’ai fait venir ici, c’est pour une autre raison, répondit
Quintus en plongeant la main dans les plis de sa toge.
Il marqua une pause.
— Es-tu un loyal citoyen, Primo Fidus ?
Primo le dévisagea, stupéfait d’entendre son vrai nom. Comment
Quintus l’avait-il appris ? Un frisson le parcourut.
— Je suis un loyal citoyen et un loyal soldat. Je tiens à mon
honneur plus qu’à ma vie.
Quintus sortit un parchemin portant le sceau en argile de
l’empereur lui-même.
— Voici tes ordres. Ils sont secrets. Ne l’oublie pas.
Primo regarda le document avec méfiance.
— Mes ordres ?
— Ceci te donne le pouvoir, Primo Fidus, de prendre la
responsabilité de la caravane, d’arrêter Sebastianus Gallus, de le
placer en détention et de l’amener à Rome pour y être jugé.
— L’arrêter ! Pour quel crime ? demanda Primo, devinant et
redoutant déjà la réponse.
— Trahison, rétorqua Quintus Publius d’un ton sec. Tous les biens
transportés par la caravane de Gallus appartiennent à Rome. En
privant l’empereur de ces marchandises, ton maître a commis un vol,
ce qui revient à une trahison.
Il frappa le torse de Primo avec le document.
— Si tu ne le persuades pas de quitter Babylone très rapidement, tu
n’as plus qu’à prier pour que son exécution soit rapide.
Primo regarda le parchemin avec horreur, comme s’il s’était agi
d’un scorpion.
Arrêter Sebastianus ! Par Mithra, comment pourrait-il faire cela ?
Des sueurs froides coulèrent le long de son dos. Depuis son arrivée
à Babylone, il avait entendu d’étranges et sinistres rumeurs
concernant l’empereur Néron, son caractère emporté, la folie dont on
le disait atteint. Sa cruauté. On racontait qu’il tuait les messagers
porteurs de mauvaises nouvelles.
Primo frissonnait rien que d’y penser. Même un soldat endurci
comme lui se sentait faible en songeant aux affreuses manières dont
certains étaient mis à mort dans le cirque Maxime. Et
qu’adviendrait-il de Sebastianus ?
Il se gratta la poitrine et sentit, sous sa tunique blanche, la pointe
de flèche porte-bonheur qu’il avait mise autour d’un cordon pour la
porter sous ses vêtements. La pointe ennemie qui avait manqué son
cœur d’un fil. Et Primo fut saisi d’une inspiration.
— Peut-être le noble Publius ferait-il à mon maître l’honneur
d’accepter l’un des trésors chinois en cadeau ?
Le Romain plissa le nez.
— Tu ne chercherais pas à me soudoyer, Primo Fidus, n’est-ce pas
? Je pourrais te faire écorcher vif. Trouve ton maître ! Dis-lui que les
ordres impériaux sont d’amener sa caravane à Rome au plus vite. Je
dois partir à Magna aujourd’hui pour rencontrer la reine. Je rentrerai
dans un mois. Que Gallus et sa caravane soient partis d’ici là !
Chapitre 35
— Je n’ai que quelques affaires à prendre, déclara Ulrika en
précédant Sebastianus dans une étroite ruelle qui serpentait dans la
cité. J’ai appris à voyager léger.
Ils débouchèrent sur une place, où se tenait un marché à l’ombre
du palais de justice - une ziggourat impressionnante qui s’élevait en
terrasses superbement plantées. Là, des étals vendaient de l’ail, des
poireaux, des oignons et des haricots. Des marchands vantaient le
prix de leur pain et de leur fromage, louaient les mérites de leurs
vins.
Des trompettes résonnèrent au bout de la rue.
— Place ! cria une voix tonitruante. Place au nom du grand dieu
Mardouk !
Des prêtres apparurent, suivis de gardes du temple qui encadraient
cinq hommes enchaînés. Aussitôt, les badauds s’écartèrent, les ânes
et chevaux furent poussés sur le côté. Des gens sortirent sur le pas de
leur porte afin de regarder la curieuse procession.
Comme un attroupement se formait, Sebastianus entraîna Ulrika
sous un porche en retrait.
L’un des prêtres attirait particulièrement les regards. Il avait le
crâne rasé, lisse comme un galet. Il ne portait aucun ornement sur sa
longue robe blanche, se distinguant en cela des Babyloniens, qui
rivalisaient généralement d’élégance avec des vêtements à franges,
de hauts chapeaux coniques, des cannes, des chaussures à bout
recourbé. Et quand le grand prêtre marchait dans la rue, les gens
s’arrêtaient et s’inclinaient avant de détourner les yeux, effrayés par
sa magnificence et son pouvoir. Ulrika avait entendu dire que son
autorité dépassait celle du gouverneur provincial de Perse et celle du
prince fantoche qui occupait le trône de Babylone.
Arrivé à hauteur de la place, le grand prêtre abattit sa crosse sur les
pavés et se mit à déclamer d’une voix sonore:
— Babylone est infestée de faux prophètes, de faiseurs de miracles,
de guérisseurs et de charlatans qui détournent les citoyens de la vraie
foi. Nous avons arrêté ces escrocs et les avons amenés sur la place
des Sept-Vierges où ils ont été jugés pour leurs crimes. Ils seront
pendus par les chevilles et abandonnés à la mort afin de servir
d’exemples. De plus, leurs corps ne seront pas rendus à leur famille
pour être enterrés décemment, mais souffriront le châtiment
supplémentaire d’être brûlés sur un bûcher commun, leurs viles
cendres jetées dans le fleuve.
Apprenez donc leurs crimes ! poursuivit-il en désignant chaque
homme tour à tour.
Alexamos le Grec, coupable d’avoir vendu des colombes et des
agneaux malades pour des sacrifices à Ishtar ! Judah l’Israélite,
coupable d’avoir insulté les dieux de Babylone en les proclamant
faux, et d’avoir porté des accusations infondées contre les prêtres de
Mardouk ! Kosh l’Égyptien, coupable d’avoir vendu du lait de chèvre
et affirmé qu’il provenait des seins d’Ishtar ! Myron, de Crète,
coupable d’avoir assassiné une prostituée sacrée d’Ishtar ! Simon, de
Césarée, coupable d’avoir prétendu qu’il parlait avec les morts.
Il abattit de nouveau sa crosse sur les pavés, et les gardes
poussèrent les malheureux en avant, si bien qu’Ulrika put voir les
affreux sévices qu’ils avaient subis. Leur condamnation à mort ne
suffisait pas. On les avait torturés et marqués au fer rouge.
Une bouffée de compassion l’envahit. L’instant d’après, son cœur
cessa de battre. Le rabbi Judah !
Elle remarqua alors, derrière les gardes, un groupe d’hommes et de
femmes qui se lamentaient et se soutenaient les uns les autres.
Miriam et sa famille.
A son retour de Perse, Ulrika avait rendu visite à Miriam pour la
remercier de l’avoir mise sur le bon chemin - car elle avait en effet
trouvé un prince qui l’avait conduite à Shalamandar, comme Miriam
l’avait prédit.
Depuis, elle n’était pas retournée chez le rabbi Judah, et ne l’avait
plus entendu prêcher, mais elle avait eu vent de sa réputation
croissante de guérisseur et de faiseur de miracles.
— Sebastianus, nous devons faire quelque chose ! Je connais cet
homme. Il m’a aidée autrefois.
Déjà, les condamnés étaient alignés contre le mur en haut duquel
des gardes abaissaient des cordes. Sebastianus jaugea ces derniers -
leurs boucliers, lances et poignards. Puis il s’avança.
—Attendez...
Aussitôt, l’un des gardes lui barra le chemin, la pointe mortelle de
la lance effleurant son torse.
Sous le regard horrifié d’Ulrika, les soldats dépouillèrent les
prisonniers de leurs vêtements. La plupart d’entre eux semblaient
hébétés, indifférents à ce qui leur arrivait.
En revanche, le rabbi Judah se tint digne et fier, tandis que les
gardes le déshabillaient, taillaient brutalement sa barbe et ses longs
cheveux. Les badauds qui n’avaient jamais vu d’hommes circoncis le
considéraient bouche bée, le montrant du doigt, certains riant et lui
lançant des insultes.
Les femmes de sa famille hurlèrent et se couvrirent les yeux. L’une
d’entre elles s’évanouit. Judah demeura impassible, les yeux fixés sur
un point au-dessus de la foule.
Un soldat se prépara à trancher les lanières en cuir qui lui
ceignaient le bras et le front, mais le grand prêtre l’arrêta d’un geste.
— Qu’il garde ses précieux symboles religieux, afin que tout le
monde voie l’insulte à Mardouk. Et que son dieu le reconnaisse et
vienne à son secours ! ironisa-t-il.
Les gardes attachèrent des cordes autour des chevilles des
condamnés, tirant sans ménagement dessus pour les faire tomber.
Deux se cognèrent la tête et perdirent connaissance; deux autres se
mirent à hurler, à supplier qu’on leur laisse la vie sauve, promettant
d’adorer Mardouk jusqu’à la fin de leurs jours.
Sebastianus entoura de son bras les épaules d’Ulrika, voulant lui
épargner l’affreux spectacle, mais elle résista, éprouvant le besoin de
voir.
Judah tomba à genoux, puis fut tiré telle une poupée de chiffon
jusqu’au mur, et lentement hissé en l’air, la tête en bas, les bras
pendants. Ulrika vit remuer ses lèvres ; il priait.
Sa famille se rua en avant, poussant des cris et demandant pitié.
Les gardes les repoussèrent sans ménagement, et le grand prêtre
reprit la parole pour avertir l’assistance que pareil sort attendait
quiconque désobéissait aux lois de Mardouk et de Babylone.
Puis il s’éloigna, tournant le dos aux cinq malheureux, sourd à
leurs cris et aux suppliques des leurs. Quelques gardes restaient là
afin de s’assurer que personne n’essaierait de trancher les cordes. Ils
ne bougeraient pas tant que les prisonniers ne seraient pas morts.
Ensuite, ils emmèneraient les cadavres à la décharge en bordure de
la ville, pour qu’ils y soient brûlés avec les cadavres des chiens et des
chats, et les immondices de la cité.
Ulrika s’approcha de Miriam, mais celle-ci ne lui laissa pas le
temps de parler.
— Ulrika, je t’en prie, ne regarde pas la nudité de mon mari. Je t’en
prie, ne sois pas témoin de sa honte. Rentre chez toi et prie pour lui.
— Mais il doit bien y avoir quelque chose à faire ! Nous ne pouvons
pas le laisser ici !
Elle pressa les doigts à sa bouche, envahie par la nausée.
Une main ferme se posa sur son bras.
— Viens, lui dit Sebastianus. Tu ne devrais pas regarder cela.
— Mais nous devons intervenir !
Miriam persuada Ulrika de partir, lui demandant de nouveau de
prier pour Judah. Sebastianus la ramena à la caravane, où il la tint
dans ses bras, l’embrassant et la caressant tendrement, essuyant ses
larmes, jusqu’à ce qu’elle s’endorme enfin.
Quand elle s’éveilla, c’était la fin de l’après-midi, et Sebastianus
n’était pas sous la tente. Elle avait mal à la tête, et mourait de soif.
Elle but un peu d’eau, se lava les mains et puis s’assit en tailleur
parmi les coussins en soie et les statues chinoises de Sebastianus,
tenant le coquillage entre ses doigts.
Avec ferveur, Ulrika pria la déesse d’avoir pitié de ces malheureux
qui avaient été exécutés.
Sebastianus revint à la nuit tombée.
— J’ai essayé d’intercéder auprès de mes amis riches et puissants
pour ton ami, dit-il d’un ton las. Je suis même allé voir le
gouverneur, mais tous affirment qu’ils n’ont pas de pouvoir
comparable à celui des prêtres de Mardouk. Ensuite, je suis allé au
temple et j’ai offert de remplir leurs coffres s’ils acceptaient de
relâcher les condamnés. Le grand prêtre a été inflexible. Je suis
désolé, Ulrika.
Elle se blottit dans l’étreinte rassurante de ses bras et ferma les
yeux, se cramponnant à Sebastianus comme s’il était une île au
milieu d’une mer en furie.
Ulrika était dans un lieu étrange.
Elle ne se trouvait pas sous la tente de Sebastianus, mais dans le
désert. Il faisait nuit, la lune presque pleine projetait sur le paysage
des reflets argentés.
— Sebastianus ? appela-t-elle.
Elle se tenait face à des ruines baignées par le clair de lune, au
beau milieu des dunes. On distinguait au loin les lumières de
Babylone. Elle reconnut bientôt l’endroit où elle se trouvait comme
étant le fort de Daniel, à une dizaine de milles de la cité. D’après la
légende, un prophète nommé Daniel était enterré en ce lieu. Le « fort
» se dressait devant le ciel étoilé, sinistre et déserté. Il semblait
appartenir à un autre monde, comme si Ulrika avait franchi une
porte invisible et pénétré dans le royaume du surnaturel. Elle offrit
son visage à la brise, et comprit que cette terre était sacrée depuis
très longtemps, bien avant que le prophète Daniel ait lu des mots
mystérieux gravés sur un mur.
Des esprits l’habitaient.
C’était un curieux édifice. Il tombait en ruines, mais on devinait
encore la forme et l’intention d’origine : un carré énorme surmonté
d’un autre carré plus petit, apparemment dépourvu d’entrée et
d’ouverture. Il semblait très ancien et ne possédait aucun des détails
architecturaux qu’Ulrika avait admirés à Persépolis. Ces murs en
calcaire pouvaient avoir été balayés par les vents pendant mille ans
ou davantage. Le prophète Daniel était-il vraiment enterré là ?
D’autres personnes reposaient-elles à ses côtés, amenées par leurs
aimés à travers les âges dans l’espoir que ce lieu sacré leur garantirait
l’entrée au paradis ?
Un homme apparut au coin du bâtiment, et Ulrika sursauta.
— Vous m’avez fait peur !
Elle reconnut le rabbi Judah, vêtu des robes et châles à franges de
sa religion.
—Vous êtes vivant ! s’écria-t-elle, faisant un pas vers lui.
—Ne t’approche pas de moi, Ulrika. Tu ne peux pas t’approcher. Je
suis venu porteur d’une prière. Ne les laisse pas me brûler.
—Que voulez-vous dire ?
—Mon corps doit être préservé. Sauve-moi du feu. Dis à ma famille
de m’amener ici et de m’y enterrer. Dis aux miens de se souvenir de
moi.
Ulrika s’éveilla, le visage ruisselant de larmes. Sebastianus, qui
dormait à ses côtés, l’entendit pleurer.
—Qu’y a-t-il, mon amour ? murmura-t-il.
—Le rabbi Judah est mort.
Sebastianus ne lui demanda pas comment elle le savait. Il la
regarda longuement dans l’obscurité, puis se redressa.
— C’est une bénédiction, dit-il.
A regret, Ulrika se détacha de lui et se leva.
— Je dois y aller, dit-elle en tendant la main vers ses vêtements.
Nous ne pouvons laisser les prêtres brûler son corps.
— Ulrika, c’est trop dangereux.
— Il le faut, répéta-t-elle en enfilant sa robe.
— Très bien, mais tu restes ici, répondit Sebastianus, s’habillant à
son tour. C’est dangereux. Quelqu’un au bureau du gouverneur a une
dette envers moi. Et même s’il l’a oubliée, une pièce d’or lui
rafraîchira la mémoire.
— Tu as essayé, protesta-t-elle. Tu as dit que tes relations elles-
mêmes étaient impuissantes. Mais peut-être que je...
— Il y a une grande différence entre sauver un condamné à mort et
sauver son corps. Je vais tenter le coup.
Je ne peux pas te demander de risquer ta vie pour un homme que
tu ne connaissais pas, murmura-t-elle d’une voix tendue.
— Je ne le fais pas pour le rabbi, mon amour, mais pour toi.
Il se pencha et l’embrassa, ses lèvres s’attardant sur les siennes
tandis qu’Ulrika se pressait contre lui.
— Sebastianus, si tu réussis, peux-tu emmener le corps du rabbi
Judah au fort de Daniel, au sud d’ici ?
Il fronça les sourcils.
— Je connais ces ruines, oui.
— Je vais avertir les membres de sa famille. Ils te retrouveront là-
bas. Sois prudent, mon amour.
Debout devant la tente, Ulrika le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il
disparaisse dans la nuit.
Puis, voyant que l’aube pointait, elle retourna à l’intérieur prendre
son manteau, et quitta à son tour le campement endormi.
La maison du rabbi avait été construite contre le mur ouest de la
cité et était mitoyenne de part et d’autre. Un escalier extérieur
menait aux chambres, mais la vie quotidienne se déroulait dans la
grande pièce centrale au rez-de-chaussée, meublée de chaises et
d’une table, de lampes sur des piédestaux, et de tapisseries
accrochées aux murs sans fenêtres. C’était là que la veuve du rabbi,
assise sur une chaise à haut dossier, recevait les visiteurs venus lui
présenter leurs condoléances. Vêtue entièrement de noir, elle avait
des cernes sombres sous les yeux. Ses fils se tenaient debout à côté
d’elle.
— C’est gentil à toi d’être venue, dit-elle à Ulrika.
Celle-ci jeta un coup d’œil aux gens qui l’entouraient, et à ceux qui
étaient dans le jardin. Ils étaient issus de milieux divers. Tous
n’étaient pas juifs, ni babyloniens. Apparemment, beaucoup avaient
été touchés par les sermons du rabbi Judah sur la paix et la foi, et
impressionnés par sa capacité à guérir les malades et les infirmes en
posant simplement les mains sur eux.
Ulrika baissa la voix.
— Je viens, mère honorée, pour vous dire que le corps de votre
mari ne sera pas brûlé avec ceux des autres condamnés.
Miriam écouta avec stupeur ses explications. Quand Ulrika eut
terminé, elle se mit à pleurer. Aussitôt, ses fils s’approchèrent. Ulrika
reconnut l’aîné, Samuel, un jeune homme mince et élancé, au teint
mat, au visage encadré par des cheveux bouclés, noirs comme de
l’ébène. Il portait un châle de prière à franges, et le même phylactère
que son père dévot. Ses traits étaient ravagés par la douleur et la
colère. Le cœur d’Ulrika se serra de compassion. Il avait été témoin
d’une scène qu’aucun fils ne devrait jamais voir.
— Je vais bien, affirma Miriam d’une voix tremblante, en posant la
main sur son bras. Cette chère enfant nous a apporté de bonnes
nouvelles.
Elle se tourna vers Ulrika.
— Dieu gardera une place pour ton mari et pour toi au paradis. Le
feu aurait privé mon mari de la résurrection.
— La résurrection ?
— Nous revivrons quand le Maître reviendra et que les fidèles
seront réunis à leur corps physique, comme le Maître l’a été.
— Pardonnez ma surprise, honorée mère, mais c’est une
extraordinaire coïncidence, car c’est la seconde fois que j’entends
parler de cette résurrection parmi les Juifs. L’autre fois était en
Judée, où j’ai été hébergée quelque temps par une femme appelée
Rachel. Elle veille la tombe de son mari pour qu’elle ne soit pas
désacralisée par ses ennemis. Il s’appelait Jacob.
Miriam lui lança un regard stupéfait.
— Je connaissais un couple appelé Rachel et Jacob en Judée !
Jacob a été exécuté à Jérusalem par Hérode Agrippa. Nous n’avons
jamais su ce qu’il était advenu de sa femme.
Ulrika lui relata l’épreuve qu’elle avait connue près de la mer du
Sel, comment elle avait été découverte par Rachel et Almah et
ramenée à leur campement.
— Miracle des miracles ! s’écria Miriam. Jacob et son frère Jean
étaient les fils de Zébédée. Ils faisaient partie des Douze, et nous,
leurs épouses, les avons suivis alors qu’ils voyageaient avec le Maître
durant le Ministère des Bonnes Nouvelles. Yeshua a accompli des
miracles et après sa mort, il y a trente et un ans, il a transmis ce
pouvoir à ses disciples. C’est ainsi que mon Judah a pu aider les gens.
Mais Yeshua fera d’autres miracles quand il reviendra sur cette terre,
comme il l’a promis, et mon bien-aimé mari et moi serons réunis
dans la résurrection.
Elle fronça les sourcils.
— Mais d’abord, comme Rachel, mes fils et moi devons protéger le
corps de mon mari.
— Honorée mère, se hâta de dire Ulrika, si Judah dans mon rêve
m’a dit qu’il désirait être enterré au fort de Daniel, c’est parce que
c’est une terre sacrée. Vous devez envoyer quelqu’un y retrouver
Sebastianus, mais soyez prudente. C’est très dangereux.
Comme Miriam se levait, Ulrika ajouta :
— Il y a une dernière chose. Dans mon rêve, rabbi Judah m’a dit : «
Dis aux miens de se souvenir de moi. »
Chapitre 36
Ulrika déposa ses bagages devant la tente et regarda en direction
du mur est de la cit : sous la porte d’Enlil, le trafic était dense,
incessant. Sebastianus était parti ce matin-là informer les douaniers
de leur départ et régler les taxes dues. A présent, c’était la fin de
l’après-midi. Il devait rentrer d’un moment à l’autre. Et demain, ils
partaient pour Rome!
Autour d’elle, le campement s’affairait sous le soleil printanier. Des
esclaves préparaient les animaux au long voyage qui allait
commencer, les tentes emplies de trésors étaient démontées et pliées
une à une, leur précieux contenu enfermé dans des coffres scellés.
Ulrika n’avait pas pu avaler son déjeuner de pain tiède accompagné
de fromage piquant et d’olives pimentées. Elle était trop excitée. De
plus, elle était amoureuse, et se languissait des caresses de son mari.
Jamais elle ne cesserait d’être émerveillée par l’homme qu’elle
avait épousé, par sa gentillesse envers les inconnus en dépit des
risques qu’il encourait. Sebastianus avait réussi à obtenir que le
corps du rabbi Judah lui soit remis en secret. Il l’avait emmené au
fort de Daniel, où Miriam et sa famille l’avaient enterré, dans le
désert, à l’abri des regards.
Voyant Timonidès traverser le campement d’un pas incertain,
Ulrika se mit à songer au vieil astrologue. Elle avait tenté de lui
parler, de le réconforter. Sa vivacité d’autrefois l’avait déserté, son
corps et ses yeux semblaient éteints. Il était hanté par les
circonstances tragiques de la mort de son fils. Sa tête avait été
piétinée par les sabots des chevaux, et il n’y avait plus eu d’yeux sur
lesquels poser les pièces destinées à Charon, le passeur, aucun
moyen de payer la traversée du fleuve Styx. Où était allée l’âme de
Nestor? avait demandé Timonidès. Le pauvre garçon était-il destiné
à errer sans fin dans le monde souterrain ?
Ulrika aurait aimé recourir à son pouvoir pour faire apparaître
l’esprit de Nestor, comme celui de Judah. Elle avait médité en vain
pour y parvenir. Pourquoi certains esprits la visitaient-ils et non les
autres ?
Un cri étranglé déchira les airs.
Ulrika se tourna vivement vers la tente de Timonidès, dont la toile
frémissait comme après un impact. Elle s’approcha et appela. Seuls
des gargouillements lui répondirent. Elle s’engouffra à l’intérieur et
se figea.
Pendu au poteau principal, une corde autour du cou, Timonidès
battait des pieds.
Ulrika se rua vers lui. Voyant les caisses en bois qu’il avait
repoussées du pied, elle les empila en hâte, grimpa dessus et jeta les
bras autour de ses jambes, s’efforçant de le soulever.
— Timonidès, je vous en prie, retirez la corde. Je ne pourrai pas
vous tenir très longtemps.
Sous elle, les caisses oscillaient dangereusement.
— Laissez-moi mourir...
— Au secours ! cria Ulrika. Au secours !
Deux esclaves entrèrent en courant, deux hommes solides, au dos
large, qui parvinrent à détacher le vieil homme frêle.
— Trouvez votre maître, leur ordonna Ulrika quand ils l’eurent
allongé sur le sol. Allez chercher Sebastianus !
Elle s’agenouilla à côté de Timonidès et passa un bras sous ses
épaules, choquée par sa maigreur. Il était livide, les yeux clos, ses
lèvres violettes frémissaient.
—Pourquoi, Timonidès ? murmura-t-elle.
— Nestor est en enfer... gémit-il d’une voix enrouée. Je ne peux pas
le laisser là-bas tout seul... je veux le rejoindre...
— Ne dites pas de bêtises, répondit Ulrika doucement. Votre fils
était innocent et les dieux le savent.
Cependant, Timonidès roulait la tête de droite et de gauche.
—Laissez-moi aller à lui. Nestor a besoin de moi...
Ulrika le berça tendrement, ses larmes tombant sur les joues grises
du vieillard. Que s’était-il donc passé pour qu’il s’imagine que Nestor
était allé en enfer ? Déesse-Mère, je t’en prie, viens en aide à cet
homme.
Elle écouta la rumeur du campement, guettant l’arrivée de
Sebastianus tout en fixant le cou décharné de Timonidès, où son
pouls battait comme un papillon de nuit, faible et irrégulier. Elle
redoutait qu’il meure de ne plus vouloir vivre.
—Laissez-moi... murmura-t-il de nouveau.
Il posait sur elle un regard accablé.
—J’ai parlé à des philosophes en Chine. J’ai vu des prêtres et des
érudits. J’ai visité des temples et prié devant les dieux les plus
puissants de la terre, mais personne ne peut me dire où est Nestor.
—Il est avec les dieux, heureux.
—Non... il est en enfer; il a besoin de moi.
Les pans de la toile s’écartèrent brusquement et Sebastianus entra
en hâte, amenant avec lui des esclaves et la lumière du jour. Il
s’agenouilla à côté de l’astrologue.
— Qu’est-il arrivé ?
— Il a tenté de se tuer.
— Il a besoin d’un médecin.
— Sa douleur ne vient pas du corps, mais de l’âme.
Sebastianus songea à des hommes qu’il connaissait en ville, des
médecins de grande réputation. Cependant, c’était aujourd’hui le
début des fêtes de printemps, qui, à Babylone, coïncidaient avec le
nouvel an. Où trouverait-il ces hommes ?
—Je vais en ville. Je ramènerai un docteur.
Ulrika resta au chevet de Timonidès, veillant à ce qu’il soit
confortablement installé, plaçant des cataplasmes sur son cou
meurtri, lui faisant avaler un peu d’eau fraîche. Il refusa de manger.
Sebastianus revint au crépuscule, sans avoir trouvé un seul
médecin qui accepte de venir au milieu des défilés et célébrations.
—Je vais le veiller, proposa Ulrika. Son cou et sa gorge vont guérir,
mais je crains qu’il n’essaie de nouveau d’attenter à sa vie.
Sebastianus resta aussi. Ils dînèrent sous la tente de Timonidès, le
persuadèrent de boire un peu de vin et de parler des craintes qui le
tourmentaient. Cependant, il ne voulut pas dire grand-chose. Au
bout d’un moment, il s’assit et fixa avec morosité les tapis qui
recouvraient le sol. Ils l’entendirent marmonner et le virent secouer
la tête. Des démons hantaient l’âme du vieux Grec.
Le lendemain matin, Timonidès déclara à Sebastianus qu’il ne
lirait pas son horoscope.
— Je n’en ferai plus jamais, dit-il. Jusqu’à la fin de mes jours, je ne
regarderai plus les étoiles.
Sebastianus fut alarmé. Il y avait eu des périodes par le passé où il
avait dû louer les services d’un astrologue - lorsque Timonidès était
souffrant - mais jamais il n’avait pensé que ce dernier refuserait un
jour d’interpréter les étoiles.
— Je vais engager un astrologue à Babylone pour l’immédiat,
confia-il à Ulrika lorsqu’ils furent hors de portée de voix. Mais je
crains de ne pouvoir en trouver un qui soit prêt à venir jusqu’à Rome
! Surtout un astrologue de bonne réputation. Et je ne peux pas me
fier à quelqu’un de médiocre. Comment le faire changer d’avis ?
— Je lui parlerai.
Après le départ de Sebastianus, Ulrika retourna vers Timonidès.
— Venez vous asseoir au soleil avec moi, vieil ami. Le jour vous fera
du bien.
— Rien ne peut me faire du bien, répondit-il, la rejoignant
néanmoins pour s’installer sur un tabouret devant sa tente.
Ses yeux, qui se concentraient autrefois sur les étoiles, fixaient
désormais le sol avec abattement. Ulrika lui servit un verre de vin
qu’elle plaça devant lui, mais il n’y toucha pas.
Timonidès paraissait perdu dans ses pensées, indifférent à la vie et
à l’agitation autour de lui. Le soleil monta dans le ciel, une brise se
leva, venant de l’Euphrate.
— Vous savez... je ne suis même pas sûr d’être Grec. J’ai été
abandonné tout bébé et une veuve grecque m’a recueilli. Elle m’a
donné son nom et m’a enseigné sa langue et sa culture. Elle m’a mis
en apprentissage chez un astrologue quand j’avais six ans, et quand
elle est morte, j’ai été vendu comme esclave. Le père de Sebastianus
m’a acheté, et je sers sa famille depuis. Nestor était le seul être au
monde à qui j’étais lié par le sang. Il était plus que mon fils. Il était
mon univers. Et maintenant, je suis perdu...
Il tendit la main vers le vin et Ulrika se rendit compte qu’il
tremblait. Il était en proie à trop d’émotions pour réfléchir, songea-t-
elle, tandis qu’une idée s’ébauchait dans son esprit.
— Timonidès, lorsque je me suis entraînée les premières fois à la
méditation, j’ai découvert que cela me procurait une sensation de
paix et de sérénité. Peut-être que si je vous montrais comment faire...
Il plissa les yeux.
— Comment méditer ?
— C’est très simple, au fond. Il faut seulement un peu d’effort, un
peu de concentration. Ce n’est pas très différent de la manière dont je
vous ai vu vous préparer avant de lire un horoscope. Il s’agit de
s’éclaircir les idées. De trouver un moyen de se centrer sur quelque
chose. Voudriez-vous essayer ?
— Dans quel but ?
— Pour apporter la paix à votre âme, Timonidès.
— Mon âme ne mérite pas d’être en paix.
—Dans ce cas, disons que ce serait une faveur que vous me feriez.
Je n’ai jamais essayé d’apprendre cette technique à quiconque. Je
veux savoir si c’est possible.
Il haussa les épaules.
— Avez-vous un objet qui vous est précieux ? Assez petit pour que
vous puissiez le tenir dans votre main ?
Timonidès n’eut pas besoin de se creuser les méninges. Il entra
sous la tente, et, un instant plus tard, en ressortit, muni d’une longue
cuiller en bois qui avait été la favorite de Nestor.
Lorsqu’il reprit sa place sur le tabouret, Ulrika décela une lueur
d’espoir dans ses yeux, comme si le seul fait de tenir la cuiller de
Nestor le réconfortait.
— Maintenant, formez une image dans votre esprit, dit-elle, une
image familière et réconfortante.
Un mince sourire lui retroussa les lèvres.
—Un ragoût en train de mijoter. C’est comme ça que je me
souviens le mieux de mon fils.
—Gardez cette image à l’esprit et concentrez-vous sur la cuiller. A
présent, murmurez des mots qui ont un sens pour vous. Répétez-les,
plusieurs fois de suite.
Timonidès se pencha sur l’ustensile et l’étudia avec attention. Puis
il hocha la tête, comme s’il avait passé un accord avec lui-même.
— Les étoiles sont la destinée, murmura-t-il.
Ulrika lui montra comment respirer, se balancer, se concentrer.
Elle parla doucement, lui donnant des instructions simples, le
guidant de sa voix feutrée.
Cependant, alors même qu’elle parlait, elle vit frémir les paupières
de Timonidès et son front se creuser, et comprit qu’il n’y parvenait
pas.
— Je n’y arrive pas, cria-t-il enfin, exaspéré. Chère enfant, ça ne va
pas marcher !
Pourtant, elle voyait avec quelle affection il caressait la cuiller,
sentait l’espoir présent en lui. Timonidès ne voulait pas se tuer, ne
voulait pas rejoindre son fils dans un enfer imaginaire. Mais
comment le sauver ?
Ulrika réfléchit un instant, observant au loin une caravane qui
arrivait de l’ouest, une file de bêtes et d’hommes épuisés qui entrait
dans le terminus. Elle songea brusquement que sa méditation
personnelle visait à découvrir des lieux en dehors d’elle. Mais
Timonidès souffrait dans son âme, à l’intérieur de lui-même.
— Allez au plus profond de vous-même, Timonidès, reprit-elle.
Trouvez le paysage de votre âme. Explorez-la. N’ayez pas peur. Dites-
moi ce que vous voyez.
Il ferma les yeux, les doigts crispés sur la cuiller, la serrant contre
sa poitrine. Respirant lentement. Se balançant d’avant en arrière.
Murmurant :
— Les étoiles sont la destinée... les étoiles sont la destinée...
Puis il se mit à trembler et cessa de psalmodier. Ulrika eut
l’impression que le cœur du vieil homme s’arrêtait.
— Du noir, chuchota-t-il d’une voix tendue. Je vois un grand trou
béant. Des vents froids. L’isolement. Mon âme est perdue, seule !
— Timonidès, conseilla Ulrika avec douceur, parlez à votre âme en
silence. Ne me révélez rien. Parlez à votre esprit. Posez des questions.
Demandez-lui ce qu’il désire, comment il peut être sauvé.
Le vieil astrologue parut se replier plus profondément en lui-
même, se détendant peu à peu. Tandis qu’elle l’observait,
Sebastianus réapparut, les sourcils froncés. Il était seul. Il n’avait pas
trouvé d’astrologue qui veuille l’accompagner.
Ulrika mit un doigt sur ses lèvres afin qu’il les rejoigne sans briser
le silence.
Au bout d’un moment, Timonidès rouvrit les yeux.
— Je ne peux pas. Ulrika, c’est facile pour vous. Vous êtes jeune et
agile. Mais mon âme est vieille et craque comme mes jointures.
Elle se pencha vers lui.
— Je vous ai vu maintes fois vous préparer à la lecture d’un
horoscope. Vous fermez les yeux et récitez une prière. Pourquoi ?
— Pour ouvrir mon âme aux étoiles, me laisser pénétrer par leur
sagesse.
— Faites-le maintenant.
Sceptique, il se cala de nouveau sur le tabouret, raffermit sa prise
sur la cuiller, ferma les yeux et prit quelques profondes inspirations.
— Les étoiles sont la destinée, murmura-t-il en se disant qu’il se
préparait à une lecture.
Mais plutôt que d’explorer son âme, comme l’avait suggéré Ulrika,
Timonidès savait qu’il devait diriger ses pensées vers le ciel, car là
était sa place. Il continua à respirer lentement, imaginant l’arôme du
ragoût qui mijotait, sentant la précieuse cuiller entre ses mains, et
peu à peu il s’abandonna, lâchant les tensions de sa vie physique
pour que son esprit s’envole vers les cieux qu’il avait tant aimés.
Bientôt, il navigua parmi les quarante-huit constellations, des
amies familières qu’il voyait enfin de près : le vantard Orion, terrassé
par un petit scorpion et figé pour toujours le bras levé, brandissant
un gourdin condamné à ne jamais s’abattre ; Andromède, la vierge
enchaînée ; et Cassiopée, placée sur son céleste trône par le
rancunier Neptune, la tête tournée vers l’étoile du nord, contrainte à
passer la moitié de chaque nuit la tête en bas.
Timonidès enfourcha Pégase et se laissa porter par les quatre
vents. Ils s’approchèrent du Soleil, et Timonidès sentit ses rayons
bénis sur son visage indigne. Il vit filer une comète glacée. Goûta la
rosée sucrée de la Lune.
Il se mit à pleurer. Tant de beauté. Tant de divinité. Et il avait tout
souillé. Pour satisfaire son misérable estomac, il avait souillé tout ce
qu’il aimait, tout ce qui lui était cher. Des croyances adorées, des
corps célestes avaient été oubliés à cause de sa peur d’un calcul
salivaire.
— Pardon ! cria-t-il alors que météores, planètes et astéroïdes
défilaient sous ses yeux. Pardonnez-moi ! Persée, Hercule, je ne
voulais pas vous manquer de respect! Mais je ne suis qu’un homme,
un tissu de faiblesses et de peurs. Je ne suis rien comparé à votre
grandeur. Donnez-moi une seconde chance, je vous en supplie !
Et puis il vit la nébuleuse étincelante, un nuage de couleur et de
compassion - la conscience collective du néant - se matérialiser sous
ses yeux. Elle déferla vers lui tel un nuage, effaçant étoiles, planètes,
Soleil et Lune pour engloutir Timonidès dans sa douceur. Il sentit ses
angoisses se dissiper une à une, quitter son corps comme si sa propre
chair se détachait de ses os. Il pleura de bonheur.
Il s’attarda là, chevauchant les vents du cosmos, ses deux
compagnons terrestres veillant sur lui. Il ne se balançait plus. Il avait
cessé de psalmodier. Il semblait tout juste respirer. Le temps passa.
Des chameaux et des hommes passèrent aussi. La vie du terminus
continuait comme elle l’avait fait depuis des siècles.
Le soleil amorçait son déclin vers l’ouest quand Timonidès ouvrit
enfin les yeux et cilla, regardant ses amis d’un air hébété.
— Ça va ? demanda Ulrika, scrutant son visage, redoutant d’y voir
des signes de trouble.
Cependant, il avait bonne mine à présent, ses yeux étaient grands
ouverts et vifs. Elle songea à vérifier son pouls, mais s’en empêcha,
craignant de rompre le charme en le touchant.
— J’ai soif... dit-il d’une voix faible.
Sebastianus lui apporta de l’eau fraîche, qu’il but comme un
homme qui vient d’arriver du désert.
Il s’essuya les lèvres, fronçant les sourcils. Ulrika devina qu’il se
réadaptait au monde physique. Elle n’allait pas l’interroger sur son
voyage. Elle devait lui laisser le temps de se reprendre.
— C’était extraordinaire, murmura-t-il enfin, secouant la tête d’un
air incrédule. Je n’aurais pas cru cela possible. Ulrika, j’ai appris des
choses par cette méditation. Les dieux m’ont révélé des secrets. Ils
m’ont parlé...
Il tendit son gobelet et Sebastianus le remplit. Timonidès but une
longue gorgée d’eau avant de se retourner vers elle.
— Les secrets que les dieux m’ont révélés doivent demeurer
secrets, car ma profession sacrée d’astrologue l’exige. Mais ils m’ont
aussi donné autre chose. Ils ont illuminé mon âme. Et ce que j’ai vu,
je dois vous l’avouer, mes amis.
Il regarda Sebastianus.
— La mort de Nestor était un châtiment envers moi, maître, et non
envers lui. Mon fils est mort dans d’affreuses souffrances à cause de
mes transgressions. Il était innocent. Même quand il a décapité
Besas à Antioche, il était innocent.
Sebastianus échangea un regard stupéfait avec Ulrika.
Timonidès expliqua brièvement ce qui s’était passé à Antioche.
— Et puis Nestor lui-même a eu la tête piétinée. Je pensais que
c’était une vengeance divine, une tête pour une tête. Mais Nestor ne
savait pas ce qu’il faisait. Tout est clair pour moi à présent. Les dieux
ne punissaient pas Nestor, ils me punissaient, moi.
Sebastianus fronça les sourcils.
— Je ne comprends pas, vieil ami. Que veux-tu dire ? Pourquoi les
dieux te punissaient-ils ?
— Pardonnez-moi, maître, pour les choses terribles que je vais
vous avouer ! Je ne peux plus porter ce fardeau. Je dois soulager ma
conscience pour purifier mon âme. Quand Nestor m’a apporté la tête
de Besas le saint homme, je ne vous ai rien dit. Et j’ai falsifié votre
horoscope pour que vous quittiez Antioche sur-le-champ, avant que
les autorités viennent arrêter mon fils. Pire, en emmenant Nestor
dans la caravane, je faisais de vous le complice d’un crime.
Sebastianus dévisagea le vieil homme, un pli stupéfait sur le front.
— Je comprends, mon ami.
— Ce n’est pas tout ! J’ai menti à propos de vos horoscopes. De
tous vos horoscopes ! Le jour où Ulrika est venue au terminus à
Rome, j’ai menti parce que je voulais qu’elle reste avec nous, dans
mon propre intérêt. J’avais peur que le calcul de ma glande salivaire
ne revienne. Et je n’ai jamais cessé ! J’avais promis aux dieux
d’arrêter, et puis Nestor a tué Besas, et j’ai dû continuer. Oh ! Maître,
à Antioche, les étoiles disaient que vous deviez aller vers le sud avec
Ulrika, mais je vous ai dit que vous deviez partir tout de suite vers
l’est et Babylone.
Le visage de Sebastianus devint de marbre. Il demeura silencieux,
retenant son souffle.
—J’ai perverti l’astrologie par égoïsme, poursuivit Timonidès, et
c’est pour cela que le destin a poussé mon fils à commettre un crime.
C’est ma faute ! Je suis seul responsable de la mort de Besas le saint
homme, exactement comme je suis coupable de sacrilège et d’avoir
insulté les dieux en servant mes propres intérêts ! Pardonnez-moi,
maître.
Timonidès se laissa glisser à bas du tabouret, et se jeta aux pieds de
Sebastianus.
— Je vous en prie, dites-moi que vous me pardonnez !
Sebastianus baissa les yeux sur lui. Le vent s’était levé, apportant la
rumeur de la cité et du fleuve.
Des voix d’hommes s’interpellant, le vacarme des enclumes des
forgerons, le braiement des mulets - les sons flottaient dans l’air,
tandis que Sebastianus Gallus fixait son vieil astrologue, songeant
aux aveux que ce dernier venait de lui faire.
— Je te pardonne, dit-il enfin, d’une voix monocorde.
— Merci, maître ! sanglota Timonidès, submergé par le
soulagement.
Il se releva, écrasa les larmes qui roulaient sur ses joues et se rassit
sur son tabouret.
— Votre pardon est mon réconfort. Et je sais maintenant ce que
j’aurais dû savoir depuis le début. Lorsque l’âme de Nestor a été
portée devant les dieux pour être jugée, ils n’ont pas vu un homme
qui avait commis un meurtre, mais une âme douce, pure et simple.
Innocente. Et pour cette raison, il n’est pas en enfer, mais au paradis,
au sein de la protection divine.
Il se tourna vers Ulrika.
— Chère enfant, je savais tout cela, et pourtant je me privais de ce
savoir. Quelle merveilleuse chose que cette méditation, car les
solutions à ma souffrance étaient en moi depuis le début ! Vous
m’avez donné un don précieux que je n’utiliserai pas à la légère.
Il bondit sur ses pieds.
— Je vais vous faire une lecture honnête, maître ! s’écria-t-il en
s’engouffrant sous la tente.
Ulrika se tourna vers Sebastianus, le cœur transpercé par la
souffrance. Elle chercha des mots pour le réconforter. Mais elle ne
put que poser la main sur son bras, lui dire silencieusement qu’elle
était là, et qu’elle l’aimait.
Car le visage de Sebastianus était celui d’un homme anéanti.
Chapitre 37
Ils s’embrassèrent à l’ombre de la porte d’Ishtar.
Ce n’était pas un baiser d’adieu ; ils ne seraient séparés que
brièvement. Sebastianus allait rencontrer l’astrologue suprême de
Babylone, et Ulrika devait se rendre d’urgence au fort de Daniel.
Le lendemain, ils partiraient pour Rome.
Deux semaines s’étaient écoulées depuis que Timonidès avait fait
sa stupéfiante confession - et que Sebastianus avait entrepris sa
quête. Éprouvant le besoin de retrouver sa foi dans le cosmos, de
réparer les terribles dégâts causés par les aveux de son vieil ami, il
s’était mis en devoir de rencontrer chaque devin, prophète et
astrologue de la cité. Ulrika avait été à ses côtés, s’efforçant de
l’aider, proposant de le guider dans la méditation comme elle l’avait
fait pour Timonidès. Cependant, Sebastianus ne s’intéressait pas aux
réponses contenues en lui-même. Il cherchait des réponses dans les
cieux.
— Je préférerais que tu attendes, Ulrika, dit-il alors qu’ils se
tenaient au pied de l’énorme porte de la cité. Les prêtres de Mardouk
ne savent encore rien de la tombe de Judah. Ils croient que son corps
a été brûlé avec les autres, mais s’ils en entendent parler, ils
enverront des gardes. Attends que j’aie vu l’augure de Chaldée.
— Tout ira bien, affirma-t-elle. Primo m’emmène. Et Timonidès
sera là. Tu ne sais pas combien de temps tu resteras avec l’augure de
Chaldée, et je tiens à parler à Miriam. D’après ce que j’ai entendu
dire, nous devons la persuader de quitter le fort au plus vite, et je
crois qu’elle m’écoutera.
Demain à cette heure-ci, mon amour, nous serons loin d’ici, et en
route pour rentrer chez nous.
Ils avaient hâte de quitter Babylone. II était impératif que
Sebastianus mène sa caravane à la Grande Verte avant que les
tempêtes hivernales interdisent toute traversée. L’empereur Néron
était impatient de savoir comment s’était déroulée sa mission, et de
voir les trésors rapportés de Chine.
Cependant, des événements inattendus s’étaient produits au fort
de Daniel. Le bruit s’était répandu que le rabbi Judah y était enterré,
et qu’il continuait à faire des miracles d’outre-tombe. Ulrika ne savait
pas comment c’était arrivé, mais à mesure que la rumeur s’enflait et
que de plus en plus de gens désespérés visitaient les ruines, le risque
grandissait que les prêtres de Mardouk apprennent que Sebastianus
avait clandestinement sauvé le corps de Judah - bafouant leurs
ordres.
Ulrika regarda les cernes sombres sous les yeux de son mari, le
cœur serré ; elle aurait voulu pouvoir les faire disparaître d’un baiser,
endosser sa douleur et sa désillusion et lui apporter la paix. La foi de
Sebastianus avait été détruite. Son regard était tourmenté, et la nuit,
entre ses bras, il gémissait dans son sommeil. Parfois elle se réveillait
et le trouvait au-dehors, à regarder le ciel nocturne.
— S’il n’y a pas de messages dans les étoiles, à quoi servent-elles ?
Les hommes ne sont-ils que des brindilles ballottées par une rivière
en furie, sans gouvernail, sans aucun moyen de diriger leur
trajectoire ? Et le morceau d’étoile qui est tombé la nuit où Lucius est
mort ? N’était-ce qu’une coïncidence ? Tout n’est-il que mensonge ?
Les étoiles avaient toujours été ses compagnes, son réconfort, sa
sécurité. Et maintenant, elles l’avaient abandonné.
Les carreaux vernissés de bleu des tours massives de la porte
d’Ishtar brillaient au soleil de midi, et cent dragons dorés se tenaient
immobiles et splendides, mais Ulrika ne voyait qu’une paire d’yeux
verts ravagés par le chagrin.
— Sebastianus, mon amour, murmura-t-elle, mon séjour en Perse
m’a appris que rien n’arrive sans raison. Je sais, comme tu me l’as dit
un jour, que rien n’est le fait du hasard, qu’il y a bel et bien un ordre
dans l’univers. Quand je repense au jour où j’ai décidé de quitter
Rome et de partir vers le nord pour avertir le peuple de mon père
d’un piège, ce sont des forces invisibles qui m’ont poussée à prendre
la route, et tout ce qui nous est arrivé depuis, mon amour, est arrivé
pour une raison. Même les mensonges de Timonidès. Demande-le à
l’augure de Chaldée.
— Je t’aime, Ulrika, dit-il tendrement, posant la main sur sa joue.
Je te retrouverai avant le coucher du soleil.
— Je t’aime, Sebastianus.
Ils s’embrassèrent de nouveau, puis il recula et fit signe à Primo
qui se tenait en retrait.
— Ne t’éloigne pas d’elle. Primo, et ouvre l’œil.
Ulrika n’était guère à l’aise à cheval, sauf entre les bras de
Sebastianus, et comme le fort de Daniel ne se trouvait qu’à dix milles
de là, et que la journée était claire et clémente, ils s’y rendirent à
pied. Ulrika, Timonidès, Primo et six de ses hommes empruntèrent
la voie fréquentée qui sortait de la ville jusqu’à une petite route qui
s’enfonçait dans le désert, s’éloignant des villages et des fermes pour
traverser une étendue aride et désolée.
A côté d’Ulrika, Primo marchait en silence, le visage sombre.
Quintus Publius, l’ambassadeur de Rome, devait bientôt rentrer de
sa visite à la reine de Magna. Par Mithra ! songea Primo, envahi par
la frustration.
S’il trouvait Sebastianus encore à Babylone, il aurait l’autorité et
les forces militaires suffisantes pour l’arrêter, confisquer la caravane,
et les ramener tous enchaînés à Rome.
Ils étaient censés partir le lendemain. Sebastianus avait donné
l’ordre aux esclaves de tout préparer pour lever le camp à l’aube.
Mais bien que son maître eût promis de ne pas changer d’avis quoi
que dise l’augure de Chaldée de la tour de Babel, Primo demeurait
prudent. Ce n’était pas la première fois qu’on lui donnait le signal du
départ, et pourtant, ils étaient toujours à Babylone !
— Que se passe-t-il ? demanda brusquement Ulrika, s’arrêtant au
milieu de la piste. Regardez tous ces gens !
Le chemin normalement désert était incroyablement fréquenté.
Ulrika regarda les ânes, chevaux, charrettes et chaises à porteurs.
Il y avait même un char, superbement orné d’électrum étincelant.
— Les rumeurs sont fondées, murmura-t-elle. La tombe de rabbi
Judah n’est plus un secret.
Miriam et sa famille avaient établi leur campement à l’oasis située
derrière les ruines - un petit bouquet de palmiers, arbustes et
roseaux alimentés par un bassin artésien. Dès qu’Ulrika eut
contourné le fort et vu la foule désorganisée, elle se tourna vers
Primo.
— Avec vos hommes, pouvez-vous persuader ces gens de s’en aller
?
Il fronça les sourcils. Il y avait surtout des personnes âgées, des
invalides, des pauvresses avec des bébés. Des familles avaient amené
sur des litières leurs proches ravagés par la maladie, déposant qui un
père, qui une sœur, à l’endroit où gisait le célèbre guérisseur.
— Ces gens sont désespérés, observa-t-il. S’ils croient pouvoir
trouver un miracle ici, toutes les armées de l’empire n’arriveront pas
à les en chasser.
Ulrika aperçut Miriam, aux prises avec des gens qui l’assaillaient
de questions.
— Pouvez-vous me dire où est mon fils ?
— Reverrai-je mon mari un jour ?
— Je vous en prie, guérissez mon cancer.
Primo passa le premier, se frayant un chemin parmi la foule et
ouvrant la voie pour Ulrika.
— Comment tout cela est-il arrivé ? demanda-t-elle en atteignant
Miriam, qui semblait au bord des larmes.
Celle-ci s’avança vers elle, lui tendant les bras.
— Je suis si heureuse de te revoir. C’est ma faute ! Tu m’as dit que,
dans ta vision, Judah avait dit qu’il voulait que nous nous souvenions
de lui. Je l’ai répété à quelques voisins et à la congrégation de la
synagogue. Ils sont venus lui présenter leurs respects, et ils ont
commencé à raconter que des miracles s’étaient produits.
Ulrika écarquilla les yeux.
— Est-ce vrai ?
— Oh, Ulrika, qui sait ? Certains ont prié ici et sont repartis en se
disant guéris. Certains sont rentrés chez eux et ont retrouvé un objet
qu’ils avaient cru perdu. D’autres ont regagné la cité et un être aimé
disparu depuis longtemps les y attendait. Peut-être s’agit-il de
coïncidences, ou de miracles que mon Judah avait le pouvoir
d’accomplir dans la vie. Je l’ignore. Mais nous avons été débordés et
nous ne savons plus comment faire.
Ulrika regarda autour d’elle, atterrée. La situation était bien pire
que ce qu’elle avait imaginé. Les prêtres de Mardouk allaient
forcément entendre parler de ce qui se passait - des gens apportaient
des pièces et des offrandes qui, en temps normal, seraient allées droit
dans les coffres des temples - et découvriraient quel rôle avait joué
Sebastianus.
— Primo, commença-t-elle, il faut...
— Aidez-nous, je vous en prie. Aidez mon enfant.
Une jeune femme portant une petite fille s’était faufilée jusqu’au
devant de la foule, que Primo et ses hommes, armés d’épées et de
boucliers, maintenaient en retrait.
— Je vous en prie, aidez-nous ! gémit la jeune mère. Nous avons
vendu notre maison. J’ai vendu mes bijoux. Quand nous n’avons plus
eu assez d’argent pour les médecins, mon mari s’est vendu comme
esclave et je ne l’ai pas revu depuis. Ma fille et moi sommes à la rue,
sans un sou. Je ne veux pas me vendre comme esclave, car alors que
fera ma fille ? Nous n’avons pas de famille. Nulle part où aller.
Il y avait quelque chose dans la voix de cette femme, dans ses yeux,
la posture de son corps maigre, les haillons tragiques qui pendaient
sur sa silhouette décharnée, et surtout la manière dont l’enfant gisait
inerte dans ses bras, qui attira Ulrika vers elle. Alors que d’autres
s’avançaient, leurs rangs se resserrant autour de Primo et de ses
hommes, la jeune femme la suppliait de ses yeux enfoncés dans leurs
orbites par la faim et la peur.
— Que lui est-il arrivé ? demanda Ulrika, remarquant que l’enfant
était réveillée et qu’elle la regardait de ses grands yeux.
Un silence se fit autour d’elles, les plus proches tendant l’oreille, se
demandant si un miracle était sur le point d’avoir lieu.
— Une fièvre a sévi dans notre quartier, expliqua la mère. Ma fille a
brûlé des jours durant, et quand la fièvre a passé, elle ne pouvait plus
marcher. C’était il y a un an. Les médecins ont dit qu’elle ne
marcherait plus jamais. Je vous en prie, demandez au rabbi Judah de
nous aider. Je suis pauvre, madame. Je suis à bout d’espoir. Sans ma
fille je ne suis rien. Je vous en prie, ramenez-la à la vie. Montrez-moi
comment parler au rabbi. Que dois-je dire ? Comment dois-je
l’appeler ? On dit qu’il a guéri des gens quand il était en vie. Et
certains affirment qu’il continue à le faire.
Miriam s’avança d’un pas.
— Je vous en prie, retournez en ville, tous ! Je vous en prie, laissez
mon mari en paix.
— Je ferai n’importe quoi, répondit la femme. Quoi que rabbi
Judah me demande, je le ferai.
Miriam tenta de nouveau de l’inciter à partir, mais la jeune mère
s’agenouilla à côté de son enfant infirme, inclina la tête et se mit à
prier doucement.
La tour de Babel était la plus haute de Babylone, concurrencée
seulement par la ziggourat de Mardouk.
D’après la légende, elle avait été érigée par un roi arrogant
déterminé à atteindre les deux et à rencontrer les dieux face à face. Il
avait décidé de construire le plus haut escalier au monde, mais afin
d’accomplir un tel exploit, il avait eu besoin d’employer des milliers
d’ouvriers, et avait été contraint de les recruter dans des terres
étrangères. En conséquence, les ouvriers parlant tous des langues
différentes et faisant des erreurs dans la construction, le projet
n’avait pu être mené à bien. Par la suite, un roi en avait fait une tour
de guet, car le sommet, ombragé et protégé des éléments, offrait une
vue dégagée des quatre points cardinaux et de tout le ciel nocturne.
Sebastianus entreprit l’ascension des trois cent trente marches de
l’escalier en spirale, en proie à un tumulte d’émotions. Les
astrologues qu’il avait consultés n’avaient pas réussi à lui rendre sa
foi. Pire, ils lui avaient donné des horoscopes différents, ce qui l’avait
choqué. S’étant des années durant fié à Timonidès, Sebastianus ne
s’était pas rendu compte que les prédictions pouvaient varier
énormément d’un astrologue à l’autre. Tous utilisaient les mêmes
signes et constellations, les mêmes chiffres et équations, les mêmes
cartes et instruments, et pourtant l’un d’eux lui avait affirmé que ses
enfants chantaient ses louanges et lui donneraient beaucoup de
petits-enfants, et un autre avait assuré que son épouse actuelle
vivrait plus longtemps que les deux précédentes. La science de
l’astrologie n’était-elle qu’escroquerie ?
Foulant les marches usées comme tant d’autres avant lui,
Sebastianus espérait que le célèbre augure qui occupait cette tour lui
rendrait la foi.
En débouchant au sommet, qu’on atteignait par une petite porte en
bois, Sebastianus retint un cri et tendit la main vers le mur. Quelle
vue ! Quel panorama ! Le désert, le fleuve et les collines, et surtout, la
métropole vibrante qui s’étendait à ses pieds. Il en avait le souffle
coupé.
Il était tout en haut, et ne pouvait aller plus loin. Le mur lui arrivait
à hauteur de la poitrine, et le toit en tuiles était soutenu par huit
piliers. Il n’y avait rien d’autre.
Où était donc l’augure de Chaldée ?
Le vent sifflait autour de lui, menaçant d’emporter sa cape, et
Sebastianus sentit l’indignation le gagner. Avait-il été dupé ?
Combien d’hommes aussi crédules que lui étaient montés jusqu’ici
pour rien, puis avaient raconté à leurs amis le succès de leur
rencontre avec le devin ? Car aucun n’admettrait avoir été escroqué !
Moi, je dirai la vérité ! songea Sebastianus, furieux. Je crierai dans
les rues de Babylone que l’augure de Chaldée n’existe pas ! Qu’il n’y a
rien d’autre au sommet de cette tour que du vent et des rêves brisés !
A cet instant, un oiseau se posa sur la tour, le faisant tressaillir.
Il voleta en battant frénétiquement des ailes - un petit épervier,
constata Sebastianus, couleur rouille et encre, aux yeux étrangement
voilés. Il heurta un pilier et rebondit, et Sebastianus comprit que
l’oiseau était aveugle. Il le regarda décrire des cercles dans la tour
avant de piquer vers le sol et de disparaître.
Sebastianus fixa l’endroit, perplexe. Où était passé l’oiseau ? On
aurait dit qu’il avait volé droit dans le sol.
Il se pencha sur les carreaux en marbre et, tournant la tête d’un
côté, découvrit une ouverture invisible d’un autre angle. Une odeur
tentante s’en dégageait, évoquant de l’encens délicatement parfumé.
Il entendit un petit bourdonnement, comme si quelqu’un
chantonnait pour lui-même. L’augure de Chaldée ! Sebastianus
contourna l’ouverture et vit une marche en bois. Il mit avec
précaution le pied dessus, et, sentant qu’elle était assez solide pour le
soutenir, continua à descendre.
Au bout de douze marches, il se trouva face à une tapisserie. Il
l’écarta et entra dans une petite pièce confortable, faiblement éclairée
par des lampes à huile. Elle était meublée d’une table et de deux
tabourets, il y avait des tentures accrochées aux murs, et des étagères
encombrées d’astrolabes, de cartes, de coupes, auxquels s’ajoutait
une chouette empaillée. Il s’avança, prenant soin de ne pas se cogner
la tête contre le plafond bas, devinant qu’il devait se trouver derrière
l’escalier en spirale.
L’endroit était désert, et il semblait n’y avoir aucune autre porte ou
ouverture.
— Ohé ? appela-t-il.
II entendit un soupir, se retourna et vit quelqu’un assis à la table. Il
cilla, certain qu’il n’y avait personne là un instant plus tôt. Un effet
de l’encens, songea-t-il, car l’odeur était forte, entêtante à présent.
Peut-être contenait-il une substance qui provoquait des visions.
Il fit néanmoins un pas en avant, et constata qu’il ne s’agissait pas
d’une vision, mais bien d’un être de chair et d’os, qui attendait
patiemment. Sebastianus fronça les sourcils. Ce devait être l’augure
de Chaldée, mais quelle extraordinaire créature !
Humblement vêtu, compte tenu de sa réputation, l’augure de
Chaldée ne portait qu’une longue robe blanche usagée. Ses mains
osseuses reposaient sur la table, il baissait la tête, révélant des
cheveux noirs comme du jais, séparés en leur milieu par une raie, qui
tombaient sur ses épaules et dans son dos. Quand il se redressa
brusquement, Sebastianus reçut, un choc.
L’augure de Chaldée était une femme. Sebastianus fut frappé par
l’étrangeté de son visage, long et étroit, tout en os et peau jaunie. Des
yeux noirs et moroses le regardaient sous des sourcils fortement
arqués. Elle ne semblait presque pas humaine, et sans âge.
— Tu as une question, dit-elle dans un latin parfait, en le fixant.
Sebastianus prit place en face d’elle, et eut l’impression que
l’encens envahissait son crâne. L’odeur était insistante, vaguement
déplaisante. La pièce semblait plus sombre, comme si les murs
s’étaient rapprochés.
— Tu as une question au sujet des étoiles, reprit l’étonnante
créature, d’une voix qui paraissait plus vieille que les ziggourats de
Babylone.
— Contiennent-elles des messages ?
— Chaque chose contient un message. Ils sont tout autour de nous.
Il suffit de regarder.
— Les étoiles nous transmettent-elles vraiment des messages
émanant des dieux ?
— Pourquoi cela t’inquiète-t-il ? demanda la voyante, en lui
adressant un regard douloureux.
Sebastianus commençait à s’impatienter. L’astrologue allait-elle lui
demander le jour ou l’heure de sa naissance, ses signes solaires ou
lunaires, le nom des constellations qui brillaient dans le ciel lorsqu’il
avait émis son premier souffle ?
Il regarda la table. Elle était nue. Pas de cartes, pas de dessins,
d’équations ni d’astrolabes.
— Écoutez, commença-t-il, avant de s’interrompre.
L’augure de Chaldée regardait droit devant, avec des yeux d’un
noir liquide. Il y avait quelque chose d’étrange dans son regard...
Sebastianus leva la main et l’agita devant le visage de l’astrologue.
Elle ne cilla pas.
L’augure de Chaldée était aveugle.
La jeune mère tenait dans ses bras son enfant paralysée tout en
récitant sa prière.
— Rabbi Judah, je te supplie de nous aider, murmurait-elle, les
yeux clos, tandis qu’Ulrika, Miriam, Primo et ses hommes, et la foule
l’observaient en silence.
Sa prière était empreinte d’un désespoir si poignant, sa voix était si
touchante, que beaucoup en avaient les larmes aux yeux.
— Judah, je n’ai pas le choix, je n’ai personne d’autre vers qui me
tourner. Il y a des jours que nous n’avons pas mangés. Nous n’avons
pas de toit, pas de famille. Demain, je devrai me vendre comme
prostituée pour que ma fille et moi puissions survivre.
— Peut-être devrais-je préférer la mort, mais mon enfant n’a que
quatre ans. Je veux qu’elle vive. Esprit de ce lieu, qui que tu sois, si tu
es Judah, prends mes jambes à la place des siennes. Prends la vie
dans mes muscles et mes os et donne-la à ma fille. Je t’en supplie,
délivre-la du sort qui pèse sur elle et place-le sur moi, et je te
vénérerai et célébrerai ton nom jusqu’à la fin de mes jours.
Levant la tête, la jeune mère s’adressa au ciel.
— Nous sommes une cause perdue, dit-elle en se mettant à pleurer.
Peut-être sommes-nous indignes de l’attention divine. Mais je ne
demande rien pour moi-même ! Je t’en prie, sauve ma fille !
—Maman ? murmura une petite voix. Maman ?
Sentant sa fille bouger dans ses bras, la femme ouvrit les yeux.
—Qu’y a-t-il, mon bébé ?
—Qui est cet homme ?
—Quel homme ?
L’enfant pointa le doigt. Toutes les têtes se tournèrent dans la
direction qu’elle indiquait. Mais aucune ne vit d’homme parmi les
humbles tentes et les palmiers.
— Il n’y a personne là-bas, mon petit.
— Il a du miel ! Il a des dattes !
La petite fille se débattit entre les bras de sa mère, la repoussa et
tomba par terre.
La femme lâcha un cri et tendit la main vers son enfant.
Mais celle-ci s’était levée, et s’éloignait sur des petites jambes qui
ne l’avaient pas soutenue depuis un an.
Tous tombèrent à genoux, bouche bée. L’enfant s’était mise à
courir. Et elle courait, comprit Ulrika, en direction du tombeau de
Judah.
— Pourquoi ne me répondez-vous pas directement ? demanda
Sebastianus, en proie à une frustration croissante. Vous parlez par
énigmes ! Vos paroles n’ont aucun sens !
Il se leva.
— J’ai perdu assez de temps.
— Attends, Sebastianus Gallus...
Il se retourna. Sous les yeux aveugles, une prophétie jaillit des
lèvres parcheminées...
Abasourdi, Sebastianus laissa exploser sa colère.
— Maintenant, je sais que vous me racontez des sornettes ! cria-t-
il. Ce que vous avez dit ne sera jamais vrai. Je vous le promets !
Il dévala les trois cent trente marches, ses soupçons confirmés. Il
n’y avait pas de messages dans les étoiles. Pas de dieux. Les miracles
n’existaient pas.
— Enfant ! cria la mère, se hâtant derrière sa fille.
Tous les observaient dans un silence stupéfait, même Primo et ses
hommes. Avaient-ils réellement vu cette enfant qu’ils croyaient
paralysée courir vers le campement de Miriam ?
La fillette se mit à décrire des cercles, les bras tendus.
— Du miel et des dattes ! Du miel et des dattes !
La mère tomba à genoux devant elle, les yeux pleins de larmes à la
vue des jambes grêles qui dansaient sur le sable.
— C’est un miracle ! sanglota-t-elle. Merci, Judah béni, car je sais
que c’est toi qui as accompli ce miracle ! Je ferai le bien en ton nom !
Je t’honorerai jusqu’à la fin de mes jours. Je bénirai ton nom à
jamais, vénérable Judah !
Ulrika la fixait, sous le choc. Tandis que la fillette tournoyait, que
la mère pleurait, que la foule laissait éclater sa joie, que le soleil
baissait vers l’ouest, elle sentit un basculement profond, irréversible.
Elle avait trouvé un Vénérable.
Lorsque Sebastianus apparut dans les rayons dorés du couchant,
galopant sur son cheval dans le désert, Ulrika courut à sa rencontre.
Il sauta à bas de sa monture et l’attira vers lui, l’embrassant avec
passion. Puis il recula, et regarda le campement en proie à la
jubilation. Les gens allumaient des torches, dansaient, chantaient,
faisaient circuler des outres pleines de vin. Beaucoup étaient à
genoux, et récitaient des prières.
— Que s’est-il passé ? Qui sont ces gens ?
— Quelque chose de merveilleux, mon amour. Mais parle-moi de
l’augure de Chaldée. T’a-t-il rendu la foi ?
— Tout cela n’est qu’imposture ! L’astrologie n’est qu’un mensonge
destiné à dépouiller un homme de son argent. Jamais plus je ne serai
aussi crédule.
— Pourquoi dis-tu cela ? s’écria-t-elle, consternée.
Il lui relata son expérience, la concluant par ses mots :
— Voici la prophétie de l’augure : « Tu as un bien que tu chéris par-
dessus tous les autres. Avant qu’un an ait passé, Sebastianus Gallus,
tu renonceras de ton plein gré à cet objet chéri. » Oh, Ulrika, tous les
hommes ont un bien qu’ils aiment par-dessus tous les autres ! Et
alors que la plupart, sous certaines pressions et dans des
circonstances qui le justifient, s’en séparent un jour, ce que l’augure
de Chaldée ignore, c’est que j’ai juré autrefois, sur l’autel de mes
ancêtres, que je ne laisserai jamais ce bracelet quitter mon bras, en
souvenir de mon frère.
Sebastianus resserra les doigts autour de son poignet.
— Rien au monde ne me fera briser le vœu que j’ai fait de ne jamais
m’en séparer.
Il la prit par les bras, plongeant son regard dans le sien comme s’ils
étaient seuls au milieu du désert.
— Dans leur peur et leur sottise, les hommes essaient de prédire
leur destinée, et par là même de la contrôler. Mais l’avenir est
imprévisible, Ulrika, et la destinée aussi insaisis sable qu’un nuage. Il
n’y a pas de message dans les étoiles. Je vais détruire les cartes,
instruments, outils d’observation et de calcul que j’ai rapportés de
Chine. Je n’irai pas à Alexandrie, car les astronomes ne peuvent pas
découvrir les secrets du sens de la vie.
Il baissa sur elle des yeux pleins d’amour.
— Ne sois pas triste pour moi, ma bien-aimée. Les mensonges de
Timonidès et les aveux qu’il a faits m’ont ouvert les yeux. Je suis
désormais un homme libre, qui ne croit en rien, et qui choisit son
propre destin. C’est pourquoi je pardonne Timonidès. Il est humain,
voilà tout, et qui peut affirmer que je n’aurais pas fait comme lui à sa
place ? Peut-être m’a-t-il rendu service. Car à présent, j’ai le contrôle
de ma vie. Je n’ai plus à m’inquiéter de savoir ce que disent les
étoiles. Je vais me réveiller chaque matin en étant mon propre
maître.
Il resserra son étreinte sur ses épaules, le regard soudé au sien.
— J’ai grimpé les trois cent trente marches en homme plein
d’espoir et je les ai redescendues plein d’une sagesse nouvelle. A
partir de maintenant, Ulrika, ma bien-aimée, tu seras ma religion,
ma déesse, et je te vénérerai chaque jour de ma vie.
Il l’embrassa, puis la lâcha enfin, comme s’il revenait au monde
physique, et parcourut les environs des yeux.
— Qui sont ces gens ? Que s’est-il passé ici ?
Elle lui raconta la guérison étonnante de la petite fille.
Il arqua les sourcils.
— Crois-tu que rabbi Judah l’ait guérie ?
— Peu importe ce que je crois. Quand la nouvelle atteindra la cité,
il va y avoir une ruée vers cet endroit. Sebastianus, je me sens
responsable. J’ai dit à Miriam d’amener son mari ici. Et je lui ai dit
qu’il voulait qu’on se souvienne de lui. J’ai tout fait de travers. Je
n’avais pas prévu que les choses évolueraient ainsi. Ces gens sont en
danger par ma faute. Sebastianus, j’ai trouvé un Vénérable. Mon don
spirituel consiste à trouver des lieux et des gens saints et à faire venir
les gens jusqu’à eux. Mais je dois le faire de manière responsable,
sans faire du mal aux autres.
— Ne t’inquiète pas. Nous trouverons une solution.
Non loin de là, Primo fronça les sourcils. Il avait entendu la
conversation et se demandait comment il allait parvenir à protéger
son maître. Lorsque la nouvelle serait connue en ville, des milliers de
gens allaient déferler ici, et rien ne pourrait les en empêcher.
Et Quintus Publius allait rentrer à Babylone d’un moment à l’autre.
Chapitre 38
A l’estimé Quintus Publius. Au nom du Sénat et du Peuple de
Rome, je vous salue. Voici un rapport des dernières activités de mon
maître, Sebastianus Gallus, concernant sa caravane et les biens
qu’il transporte pour César.
Primo dictait sa lettre sous la Spartiate tente militaire qui avait été
érigée à la hâte près du fort de Daniel. Il marqua une pause afin de
donner à son secrétaire le temps d’écrire. Il dictait en latin, la langue
de l’ambassadeur de Rome.
Nous sommes toujours à Babylone, Honoré Quintus, mais à cela il
y a une très bonne raison. Je vous prie de bien vouloir lire ce
rapport avant d’envisager l’arrestation de mon maître pour
trahison.
Après s’être creusé les méninges des journées entières pour savoir
quoi dire à Quintus Publius au sujet du séjour prolongé de
Sebastianus, il avait enfin trouvé une réponse.
Primo avait autrefois été un soldat sans grande imagination, qui
voyait le monde en noir et blanc, peu apte à inventer des mensonges.
Cependant, depuis leur retour de Chine, il s’était aperçu qu’il était
plus doué en la matière - la diplomatie, aurait dit Sebastianus - qu’il
ne l’avait soupçonné.
Et à présent, il devait trouver une façon habile de masquer le fait
qu’ils étaient toujours à Babylone parce que son maître était
amoureux.
Selon sa nouvelle façon de réfléchir, quittant le noir et blanc pour
s’aventurer dans le gris, le marron et même le rouge et le vert, Primo
décida que, dans ce cas précis, le mieux serait de servir à
l’ambassadeur une fiction si exagérée que Publius n’aurait d’autre
choix que de la croire!
Tout en cherchant ses mots. Primo observait la main fine du
secrétaire qui courait sur le papyrus, traçant des caractères parfaits.
L’homme écrivait presque aussi vite que Primo parlait. Un des
meilleurs de Babylone, disait-on. Qu’allait-il penser de la suite ?
Comment allait-il réagir? Sans doute avait-il entendu des centaines
de déclarations et confessions, dont certaines autrement plus
bizarres que celle que Primo s’apprêtait à faire.
Cependant, Primo savait que les secrétaires professionnels, qui
avaient un permis délivré par le gouvernement et étaient régis par
une éthique stricte, étaient payés autant pour leur silence que pour
leur talent de scribe. Tout ce qui était dit entre le client et le
secrétaire, tout ce qui figurait dans la correspondance et les messages
demeurait confidentiel. Le titre de leur profession, venant du
latin secretus, secret, en témoignait.
Trahir cette confiance était passible de mort car, comme les
avocats, les secrétaires prêtaient serment avant de recevoir la
médaille qui les autorisait à exercer.
Primo reprit sa dictée.
Sebastianus a été ensorcelé, déclara-t-il, et la main élégante
continua à écrire sans la moindre hésitation. Par Mithra, songea
Primo. Je pourrais aussi bien donner une liste de légumes ! Il
continua : La sorcière prétend entre autres choses, communiquer
avec les morts. Elle tient mon maître sous son contrôle en affirmant
communiquer avec les êtres surnaturels et par conséquent prédire
le futur. Vous pouvez imaginer, estimé Quintus, quel pouvoir elle
exerce sur mon maître si superstitieux. C’est cette femme,
Ulrika - issue de la tribu qui a causé ces dernières années tant de
problèmes à l'Empire romain, et surtout au général Vatinius - qui a
jeté un sort à Sebastianus Gallus, et le force par intérêt personnel à
rester à Babylone et à retenir ici le trésor de César.
Primo priait pour que cette histoire d’envoûtement détourne
Quintus de l’accusation de trahison. Sinon, l’ambassadeur ferait
arrêter Sebastianus, saisirait la caravane, et l’expédierait à Rome
sous la direction de Primo. Et pour un homme de-là réputation de
Sebastianus, être ainsi dépouillé de ses droits et privilèges et voir son
nom traîné dans la boue serait la pire des disgrâces - sans parler du
sort terrible qui l’attendrait dans l’arène.
Pouvait-il révéler à Sebastianus la situation intenable dans laquelle
il se trouvait ? L’empereur lui avait fait jurer de garder le secret, et
Primo était un homme de parole. Pourtant, sa loyauté était partagée.
Il avait été témoin de la bravoure de son maître en Chine, avait
observé son intégrité, savait que c’était un homme d’honneur.
N’avait-il pas réussi à obtenir leur libération de « l’hospitalité » de
l’empereur de Chine ?
Il fronça les sourcils. Il était habitué à se battre contre des
hommes, et non contre sa conscience.
Convoquez-moi à votre convenance, estimé Quintus, conclut
Primo, afin que je vous donne un rapport plus détaillé de vive voix,
et je suis sûr que vous serez d’accord avec moi sur le fait que mon
maître est une victime plutôt qu’un traître. Je suis sûr que vous
encouragerez César à être indulgent envers lui. Votre serviteur,
Primo.
Il réfléchit un instant, puis décidant qu’une pointe d’humilité ne
nuirait pas, ajouta : Fidus.
Et le secrétaire eut un sourire narquois.
Ulrika regarda en direction de la tente de Primo, éclairée par une
lanterne dans la nuit. Elle savait qu’il recevait un visiteur de la cité,
un homme d’importance à en juger par la robe à lourdes franges, le
haut chapeau pointu et le coffret en bois qu’il portait, et qui
ressemblait à celui d’un avocat. Elle se demanda quelles affaires
l’intendant de Sebastianus pouvait conduire avec un civil.
Puis elle scruta le désert sombre et la lueur rouge à l’horizon :
Babylone. Une cité qui ne dormait jamais.
Un mauvais pressentiment l’habitait. Elle éprouvait de légers
picotements sur la nuque, comme juste avant un orage ou une de ces
tempêtes de sable des contrées lointaines où, disait-on, des djinns
agitaient les vents pour tourmenter l’humanité.
Où était Sebastianus ? Pourquoi tardait-il tant ? Il était parti ce
matin-là voir le grand prêtre d’urgence, mais il aurait dû être rentré
depuis longtemps.
Ils avaient passé les derniers jours à essayer de persuader les gens
de quitter cet endroit. Au lieu de cela, d’autres les avaient rejoints.
Les disciples étaient désormais si nombreux que Sebastianus avait
donné ordre à Primo de monter un petit campement et d’en faire
garder le périmètre.
Il ne s’était rien passé d’autre depuis que la petite fille avait été
guérie de sa paralysie, mais cette unique démonstration des pouvoirs
magiques du lieu avait suffi à générer et à soutenir la foi. A présent, il
n’y avait plus de bousculades, plus de protestations.
Miriam et sa famille, Timonidès et les hommes de Primo veillaient
à ce que les visiteurs de ce qu’on appelait « le sanctuaire de Judah »
se recueillent en ordre devant sa tombe.
Mais il était temps que tout le monde s’en aille.
Ulrika regarda de nouveau le désert et eut la chair de poule.
Quelqu’un arrivait là-bas, au loin...
Le cavalier filait comme le vent à travers le désert, guidé par le clair
de lune, sa cape flottant derrière lui, sa monture soulevant des
nuages de sable. Sebastianus avait fait appel à ses relations les plus
puissantes, les plus influentes, et versé des dons généreux pour
apaiser les prêtres de Mardouk. Mais tout était fini. Il devait avertir
Ulrika et les autres.
Le temps pressait. Les gardiens du temple étaient en route.
Guettant anxieusement le retour de Sebastianus, Ulrika parcourut
des yeux le groupe de fidèles. Elle regrettait amèrement de les avoir
mis en danger en leur révélant l’existence de ce lieu sacré !
Judah avait-il réellement guéri la petite fille ? Ulrika savait que,
dans le vaste monde, il y avait de nombreuses croyances différentes,
et que les miracles étaient possibles.
Le vent fouettait son visage, lui rappelant les rives de la mer du Sel.
Elle songea à l’endroit où Rachel et Almah l’avaient trouvée - sur une
tombe. Ulrika avait cru que Rachel avait enterré son mari en terre
sacrée, mais à présent, en écoutant les gens prier le Vénérable Judah,
elle se demandait si ce n’était pas le contraire. Si ce n’était pas Jacob
qui avait rendu la terre sacrée.
Jacob aussi était-il un Vénérable ?
Sous la tente de Primo, le secrétaire rangea son matériel.
— Je veillerai à ce que votre lettre soit remise dès l’aube à la
demeure de l’ambassadeur Publius.
Après avoir relu sa dictée à Primo, fait quelques corrections, et
recopié le tout au propre, il avait roulé le document et versé de la cire
pour que Primo y appose le sceau de sa bague.
— Beau travail, commenta ce dernier.
Il tendait la main vers sa bourse pour régler l’homme lorsqu’il
entendit un cheval approcher au galop. Il jeta un coup d’œil au
dehors et vit Sebastianus entrer en trombe dans le campement.
— Attendez, dit-il au Babylonien. Ce n’est peut-être pas fini.
Sebastianus sauta à bas de sa monture et courut vers Ulrika.
— Je n’ai pas pu m’entretenir avec le grand prêtre, avoua-t-il hors
d’haleine. Il a refusé de me recevoir. Je suis allé voir le gouverneur,
mais c’est au-delà de son pouvoir. Ulrika, mon ami Hasheem lui-
même, le puissant banquier, n’a rien pu faire. J’ai donné l’ordre à
mes esclaves de préparer la caravane. Ils seront prêts à l’aube.
Il regarda la foule effrayée - des mères avec leurs enfants, des
hommes infirmes, des aveugles et des malades - et baissa la voix.
— Le grand prêtre est en route. On m’a dit qu’il amenait des
gardes. Ulrika, je crois pouvoir discuter avec cet homme, mais il faut
à tout prix éviter la panique. Si nous pouvons obtenir de ces gens
qu’ils restent paisibles et en ordre, et qu’ils n’offensent pas les prêtres
ni Mardouk, je pense qu’on leur permettra de regagner la cité sans
leur faire de mal.
— Sebastianus, murmura Ulrika en posant une main sur son bras.
Je dois aller en Judée.
Il la dévisagea, stupéfait.
— En Judée ! Pourquoi ?
— Je crois que le mari de Rachel est un des Vénérables ; je dois le
protéger comme je l’ai fait avec le rabbi Judah. Et puis, Rachel m’a
sauvé la vie et elle a été une de mes professeurs. J’ai une grande dette
envers elle.
Sebastianus réfléchit.
— Rome a envoyé des légions supplémentaires en Judée. Les
rebelles juifs causent des troubles croissants.
— On ne peut laisser Jacob entre les mains des Romains, qui
étaient ses ennemis. Je dois aller en Judée, et les emmener en lieu
sûr, Rachel et lui.
— Où serait-ce donc ?
— Je l’ignore, mais cette fois je n’agirai pas de manière
irresponsable. Je vais réfléchir longuement.
Primo apparut.
— Tout va bien, maître ?
Sebastianus se tourna vers lui.
— Le grand prêtre arrive avec une escorte armée. Je ne veux pas de
provocation. Nous allons tenter un règlement pacifique. Tout ce
qu’ils veulent, c’est que ces gens se dispersent et retournent en ville,
et c’est exactement ce qui va se produire.
— Demain, je veux que tu veilles à ce que toutes mes marchandises
et mes gens regagnent Rome sans encombre. Je te confie la
caravane.
Primo fronça les sourcils.
— Où serez-vous, maître ?
— Je vais en Judée avec Ulrika.
— Maître ! Vous quittez la caravane ?
Le vieux soldat en était presque sans voix. Son maître était bel et
bien ensorcelé !
— Je t’ai donné des ordres.
— Laissez-moi vous accompagner en Judée, répondit Primo,
réfléchissant à toute allure.
Que venait-il d’entendre ? La fille avait parlé de sauver deux Juifs
appelés Rachel et Jacob. Un acte de trahison, sans aucun doute !
Primo fut soudain saisi par le désir intense de protéger son maître de
la vengeance de César. Même si cela signifiait qu’il allait lui-même se
rendre coupable de trahison.
— Vous aurez besoin de protection, maître. La révolution se
prépare dans la province de Judée, et l’armée romaine y a renforcé sa
présence.
— Il est dans votre intérêt d’avoir un vétéran des légions dans votre
groupe. J’ai encore des amis dans l’armée.
— Il me faut un homme de confiance pour accompagner la
caravane.
Timonidès s’avança.
— Je conduirai la caravane à Rome, maître. C’est le moins que je
puisse faire pour compenser la douleur et le chagrin que je vous ai
causés.
Sebastianus réfléchit un instant.
— Très bien. Nous devons nous dépêcher, le grand prêtre ne va pas
tarder à arriver. Primo, avertis tes hommes. Il n’y aura pas de
combat, mais nous devons être prêts tout de même. Timonidès, dès
que cette affaire sera réglée, tu prendras mon cheval et tu iras
rejoindre la caravane. Surveille les derniers préparatifs. Nous
n’avons pas de temps à perdre.
Ulrika s’approcha de Miriam.
— Des hommes vont venir du temple de Mardouk, mais n’ayez pas
peur. Sebastianus va parler au grand prêtre et puis nous renverrons
tous ces gens chez eux.
Elle marqua une pause, contemplant le visage rond de Miriam, non
plus désespéré mais en paix.
—Il serait présomptueux de ma part, honorée mère, de vous dire
comment pratiquer votre foi. Mais quand je vous ai envoyée ici, je
n’avais pas prévu les conséquences de mes actions. Dans l’intimité de
votre foyer, parlez du Vénérable Judah à vos amis et votre famille, et
souvenez-vous toujours de lui, car c’est ce qu’il m’a demandé.
Après avoir donné des ordres à son second, Primo retourna en hâte
à sa tente où le secrétaire l’attendait avec impatience.
— Je vous conseille de partir immédiatement, dit Primo. Les
gardiens du temple sont en route et ils pourraient vous confondre
avec un de ceux qui sont ici.
— Vous avez vu les gardes armés qui m’accompagnent partout où
je vais, répondit le Babylonien. C’est une précaution qui s’impose
dans ma profession, car je transporte des documents importants,
parfois même de l’argent. Ils me précéderont et déclineront mon
identité aux prêtres. Je suis connu d’eux tous, car je jouis d’une
grande réputation dans la cité. Avez-vous quoi que ce soit à ajouter à
votre missive avant que je prenne congé ?
Primo ajouta en effet un paragraphe.
Un fait nouveau, estimé Quintus. Mon maître est si sévèrement
captivé par la sorcière que nous partons sur-le-champ pour la
Judée afin de sauver un trésor appartenant aux ennemis de Rome.
Ce n’est pas de la trahison, seigneur, car mon maître est
hypnotisé par la sorcière et ne sait pas ce qu’il fait.
Le réseau de communications romain était rapide et efficace. Les
messagers galopaient d’un avant-poste au suivant comme dans une
grande course de relais, portant nouvelles, messages et lettres aux
citoyens importants. Primo savait que son rapport atteindrait Néron
bien avant que Sebastianus ne le fasse. L’empereur et ses gardes
l’attendraient, et avec de la chance et l’aide de Mithra, arrêteraient la
fille au lieu de son maître.
Quant à lui, il lui restait une dernière mission cruciale à accomplir.
Afin d’empêcher son maître de commettre un acte de trahison, Primo
ferait en sorte de trouver avant lui les rebelles Rachel et Jacob, et les
tuerait.
— Maître ! cria une voix dans la nuit.
Timonidès accourait vers eux, sa robe blanche dans le clair de lune
faisant penser à un fantôme. Il pointa le bras derrière lui.
— Maître ! Les prêtres et les gardes arrivent. Oh, maître, ils sont
des centaines !
Sebastianus grimpa sur un gros éboulis et un spectacle stupéfiant
s’offrit à sa vue : une file de torches allumées serpentait sur la route,
tel un flot de lave incandescente.
Des centaines de gardes, en effet, songea-t-il, alarmé. Tous à
cheval. Tous munis de lances et de javelots.
Ils venaient pour tuer.
Il rejoignit Ulrika et Timonidès.
— J’ai sous-estimé le grand prêtre. Je crois qu’il vient non pas pour
négocier, mais pour faire un exemple de ces gens devant le peuple de
Babylone. Nous devons veiller à ce que tout le monde reste calme.
Les garder ici, à l’abri des ruines. Primo et moi allons nous battre.
Peut-être le grand prêtre se contentera-t-il de quelques morts.
Ulrika alla se tenir au côté de Sebastianus. Ensemble, ils
regardèrent la procession de feu qui se dirigeait vers les ruines. Elle
entendait derrière elle les prières murmurées de centaines de gens
terrifiés. Primo se tenait prêt avec ses soldats, l’arme au poing. Le
vent sifflait à travers le désert.
Tant de vies en jeu ! Il devait y avoir un moyen de les sauver.
Ulrika offrit son visage au vent, ferma les yeux et inspira
lentement. Elle tendit la main pour effleurer la pierre froide du mur
du château, songeuse. S’il y avait bel et bien une tombe sous ces
ruines, serait-elle assez vaste pour contenir tous ces gens ? Sinon
tous, au moins les enfants, les malades ?
Et s’il y avait une tombe, peut-être serait-il tabou pour les gardiens
du temple d’y pénétrer, comme ç’avait été le cas pour la grotte du
chaman en Rhénanie.
Elle prit une nouvelle inspiration, ferma les yeux et visualisa la
flamme de son âme. Esprit de ces lieux, pria-t-elle silencieusement,
je te supplie de nous aider.
Elle attendit une vision. Comme aucune ne venait, elle se
concentra davantage, se focalisant sur la flamme vacillante, et de sa
main libre, serra le coquillage sur sa poitrine. Une fois de plus, elle
récita sa prière.
Rien ne se produisit et elle sentit la panique la gagner. Elle avait la
bouche sèche, les paumes moites. Jusque-là, elle avait eu recours à la
méditation avec succès pour aider des individus. A présent il y avait
des centaines d’âmes en danger. Aurait-elle le pouvoir de se servir du
don qu’elle possédait? Ou n’était-il efficace que pour une seule
personne à la fois ?
Comprenant que son cœur battait à toute allure - et que les gardes
se rapprochaient -, elle redoubla d’efforts. Si le prophète Daniel était
enterré là, cette terre était sacrée. Là était sa vocation. Ce pour quoi
elle était née. Elle ne devait pas céder à l’affolement. Elle ne devait
pas laisser la peur dominer son pouvoir.
Elle ferma un à un ses sens - devenant sourde aux prières
désespérées de la foule, aveugle aux torches étincelantes qui
montaient du désert, insensible au souffle du vent et au froid sur sa
peau, jusqu’au moment où elle n’eut plus conscience que de la pierre
sous ses doigts.
Enfin, à travers la roche et la poussière millénaire, à travers les
années immémoriales, son esprit s’anima, saisit une image...
Ulrika fronça les sourcils. Quelque chose était là, juste devant elle,
et pourtant, elle ne distinguait que le noir. Pourquoi sa vision
intérieure était-elle ainsi obscurcie ?
Non, pas obscurcie. C’était le noir lui-même qui était la vision.
Soudain, elle perçut une odeur de renfermé, sentit des gravats et
cailloux sous ses pieds, vit de longs couloirs au bout desquels
brillaient de faibles lampes, entendit des armures s’entrechoquer,
des pas défiler. Et la lumière se fit dans son esprit...
— Sebastianus ! s’écria-t-elle brusquement. Avant d’être une
tombe, cet endroit a été un avant-poste militaire!
Il se tourna vers elle, interloqué.
— Quoi?
— Cette citadelle a été construite il y a des centaines d’années pour
résister à des envahisseurs venus du sud, expliqua-t-elle. Un roi a
envoyé des soldats ici pour effectuer des attaques surprises.
Sebastianus, il y a des tunnels au-dessous de nous, qui mènent à une
oasis à un mille d’ici, au nord ! Si seulement je pouvais trouver...
Elle mit sa main libre sur les pierres rugueuses, avançant
lentement le long des murs en ruine. Au bout d’un moment, ses
doigts glissèrent dans une crevasse.
— Là!
Sebastianus appela Primo et plusieurs hommes bien bâtis et
équipés de javelots. A la lueur des torches, pendant que d’autres
faisaient le guet, ils enfoncèrent les piques dans les interstices,
faisant levier de toutes leurs forces sur un des blocs de pierre jusqu’à
ce qu’il bascule.
Une bouffée d’air renfermé leur balaya le visage. Sebastianus
braqua une torche sur le trou. Une volée de marches poussiéreuses et
jonchées de petits cailloux plongeait dans les ténèbres.
— Nous pouvons réussir, dit-il, mais il faut faire vite. S’ils nous
surprennent, ils nous poursuivront. Primo, passe devant et éclaire le
chemin.
— Mais, maître, vous nous envoyez dans une tombe !
— Ulrika dit que le tunnel est dégagé.
Primo fronça les sourcils. Il préférait de loin se battre comme un
homme plutôt que de mourir comme un rat coincé au fond d’un
égout. Cependant, il obéirait.
— Il faut porter les enfants, les vieillards et les infirmes, ajouta
Sebastianus. Toute personne qui risque de nous retarder. Primo,
prends plusieurs torches et mets-les à intervalles réguliers pour ceux
qui te suivront.
Primo et quelques soldats ouvrirent la marche, déplaçant des
obstacles et posant des torches. Les autres descendirent à la hâte,
mais en ordre, un par un, les forts aidant les faibles, chargeant les
malades sur des litières ou des civières, secourant les infirmes et
guidant les aveugles. Sebastianus fit passer des torches
supplémentaires. Personne ne parlait. La terreur se lisait sur les
visages.
— N’ayez pas peur, encourageait Ulrika, dépêchez-vous. Ne
regardez pas en arrière. Suivez de près la personne qui vous précède.
A l’intérieur, le plafond était assez haut pour leur permettre de se
tenir debout - assez haut, songea Ulrika, pour laisser passer les
soldats casqués du roi des siècles passés.
Timonidès surveillait la route. Les prêtres et gardes à cheval
étaient dangereusement proches.
— Plus de torches, souffla-t-il à Sebastianus, sinon ils vont nous
voir.
Un enfant gémit. Sa mère plaqua la main sur sa bouche et
s’engouffra dans l’escalier.
— Ils sont presque sur nous, avertit le vieil astrologue en
rejoignant Sebastianus et Ulrika à l’entrée du tunnel. Il n’y a pas une
seconde à perdre.
Deux hommes portant un enfant malade glissèrent sur les
marches, laissant échapper la litière. Sebastianus se hâta de secourir
l’enfant.
— Vite ! Courez !
Enfin, il ne resta plus personne, mais les torches des gardes étaient
visibles à travers les palmiers. On entendait le hennissement de leurs
chevaux, les tintements de métal des armures et des épées.
— Descends, vieil ami, chuchota Sebastianus à Timonidès.
Dépêche-toi ! Ils sont là !
Timonidès obéit.
— Vas-y, maintenant, Ulrika. Occupe-toi de ceux qui traînent.
Aide-les.
Elle s’engagea dans le tunnel et se retourna, mais au lieu de la
suivre, Sebastianus était resté dehors et repoussait le bloc de pierre
pour masquer l’entrée.
— Sebastianus !
— Il n’y a pas d’autre moyen de refermer le passage. Je te
retrouverai à la caravane. Je t’aime, Ulrika.
— Sebastianus !
Chapitre 39
— J’aimerais tant que tu viennes avec nous, Rachel, murmura la
femme du berger.
La dernière famille quittait l’oasis pour se rendre en lieu sûr, à
Jéricho. Au cours des semaines écoulées, l’armée romaine avait
renforcé sa présence dans les environs, et la guerre semblait
désormais imminente.
— Merci, Mina. Mais je vais rester.
Mina attrapa un agneau égaré et le tint contre sa poitrine
généreuse.
— Tu vas nous manquer. Nous avions tant de plaisir à écouter tes
histoires. Tout le monde les aimait. Que de bons moments tu as
donnés aux voyageurs qui se reposaient ici. Tu les captivais tellement
qu’ils restaient plus longtemps.
Rachel, qui avait suivi le conseil donné par Ulrika des années plus
tôt, avait elle aussi pris plaisir à raconter ses histoires, des récits
inspirants de foi et d’héroïsme. Son auditoire attentif était constitué
de bergers, de cultivateurs de dattes, de fabricants de roues et de
voyageurs qui faisaient halte à l’oasis.
— Tu ne devrais pas rester seule, ajouta Mina, tandis que son mari,
soucieux d’arriver à Jéricho avant la tombée de la nuit, lui faisait
signe de venir. Maintenant qu’Almah est partie, qu’elle repose en
paix.
— Tout ira bien, assura Rachel. La guerre passera et les gens
reviendront. Va en paix.
Primo leva les yeux. Au-dessus des austères falaises judéennes, des
vautours décrivaient des cercles dans le ciel.
Elle se cachait là-haut. La femme appelée Rachel.
Il ne dit rien à ses compagnons qui contemplaient l’oasis désertée,
où des familles avaient vécu encore quelques jours auparavant. Il
devait la trouver d’abord. Il la tuerait, sans rien dire à personne. Puis
ils poursuivraient leur route vers Rome, Sebastianus innocent de tout
crime.
— Rachel et moi venions ici une fois par semaine pour chercher de
l’eau et nous baigner, déclara Ulrika en regardant le bassin d’eau
douce.
Sa surface limpide reflétait les palmiers et oliviers qui
l’entouraient, et le bleu du ciel au-dessus d’eux.
— Nous rendions visite à ceux qui vivaient là et apprenions les
nouvelles apportées par les voyageurs.
Elle s’avança vers l’herbe morte marquant l’emplacement des
tentes.
— On dirait qu’ils ne sont pas partis depuis longtemps.
— Ils sont partis en hâte, observa Sebastianus.
Cela ne l’étonnait pas. Depuis des semaines déjà, les troupes
romaines traversaient la vallée en direction de la garnison voisine de
Masada.
— Crois-tu que Rachel soit allée avec eux ?
Primo gardait les yeux rivés sur les vautours, prenant des repères
dans le paysage.
— Mes hommes et moi allons fouiller les environs, dit-il. Peut-être
se cache-t-elle, tout simplement.
Après avoir donné des ordres, il dirigea son cheval vers les falaises
escarpées creusées de milliers d’oueds, ravines et défilés. Tout en
parcourant le paysage du regard, il songeait aux étranges méandres
du destin. En ce moment même, son maître aurait dû se trouver à
bord d’un navire en route pour Rome, et non pas en train de
participer à des recherches traîtresses au cœur d’une région
politiquement instable.
Ils avaient quitté Babylone précipitamment.
Tandis que la caravane, laissée aux bons soins de Timonidès,
continuait vers l’ouest le long de la principale voie commerciale,
Sebastianus et Ulrika étaient allés vers le sud, accompagnés de
Primo, de six soldats et de quelques esclaves. Les hommes étaient à
cheval, et Ulrika était installée à dos d’un chameau équipé d’une selle
rembourrée pour son confort. Ils avaient voyagé rapidement et sans
s’arrêter, hormis pour manger et se reposer, pressés d’atteindre la
Judée avant que la révolte éclate.
Primo fixa les vautours, observant leurs cous malingres, puis
l’endroit spécifique qu’ils semblaient épier. Il engagea sa jument
dans un défilé rocheux. Le silence pesait lourdement sur ces ravines
étroites, rompu seulement par le claquement sec des sabots de sa
monture. Comme il inspectait une série de petites cavernes en
calcaire, il entendit un bruit - une avalanche de cailloux le long d’une
pente, comme si quelqu’un avait glissé. Il mit pied à terre et continua
dans l’oued, devenu si étroit qu’il devait avancer de profil. D’abruptes
parois rocheuses bloquaient le soleil, et il ne distinguait qu’un
triangle de ciel bleu au-dessus de lui. Ses sandales cloutées écrasaient
les petits graviers qui jonchaient le sol. Il s’arrêta et tendit l’oreille,
son instinct de soldat lui disant que quelqu’un se cachait tout près -
un animal ou un être humain - et l’observait, prêt à bondir.
Il s’avança avec précaution, scrutant chaque fente, chaque crevasse
sur son passage.
Soudain, il perçut un cri étouffé, une nouvelle cascade de cailloux.
Au fond d’une crevasse, une forme sombre était pelotonnée sur elle-
même.
Primo sourit. Il avait trouvé Rachel.
— Vas-tu pouvoir retrouver la tombe ? demanda Sebastianus. Neuf
ans ont passé, c’est long.
Ulrika retira le voile bleu qui couvrait ses cheveux et le drapa
autour de ses épaules, puis décrivit un cercle lent, s’efforçant de se
remémorer des repères remarqués lors de son bref séjour. Les
collines brunes semblaient sans vie et sans pitié. Déjà, les fleurs du
printemps s’étaient flétries et desséchées. Au loin, elle distinguait le
pâle ruban d’eau de la mer du Sel, où se jetait le Jourdain.
— Je vais la retrouver, affirma-t-elle.
Sebastianus parcourut à son tour du regard le paysage désolé, la
vallée plate et les falaises piquées de grottes, puis reporta son
attention sur sa femme. Belle, forte, résolue. Comme il l’aimait !
Comme il l’admirait !
Il songea à la manière dont elle avait utilisé son don pour sauver
les malheureux réfugiés au fort de Daniel. Quand tous avaient
disparu dans les tunnels qu’elle avait découverts, il avait remis le
gros rocher en place et puis était allé faire face au grand prêtre.
Il lui avait expliqué que les citoyens s’étaient dispersés et ne
désiraient aucunement offenser Mardouk. Le religieux l’avait
considéré d’un œil perçant et n’avait posé qu’une seule question : «
Comptez-vous rester longtemps à Babylone ? » Il avait répondu qu’il
partait pour Rome le lendemain matin. Sur quoi le grand prêtre avait
balayé la scène du regard, jaugeant les tentes désertées, les restes de
repas éparpillés, les lampes à huile qui brûlaient encore - autant de
preuves du départ récent et précipité d’un important groupe de
personnes.
« Mardouk voit tout, déclara-t-il. Il espère que son peuple
retournera au temple et à la bienfaisance de son pouvoir suprême.
Bon voyage, Sebastianus Gallus. »
A la stupéfaction de Sebastianus, les prêtres et gardiens du temple
avaient fait demi-tour et étaient solennellement rentrés à Babylone.
Il avait compris alors : ils ne voulaient pas faire des disciples de
Judah des martyrs, de peur que le public ne leur accorde sa
compassion.
Sebastianus se demandait si le souvenir de Judah allait perdurer.
Bien qu’Ulrika ait insisté auprès de tous pour qu’ils se souviennent
de lui, les gens avaient besoin d’idoles, de temples et de prêtres. Il
revit le vieil autel de son pays natal, dans une région que les Romains
appelaient le Finisterre : le bout du monde. Les pèlerins avaient cessé
d’y venir, découragés par les brigands. Gaia avait été oubliée.
En irait-il de même au fort de Daniel ? Les prêtres, comme ces
bandits d’autrefois, parviendraient-ils à effrayer les croyants, si bien
qu’ils abandonneraient la tombe du rabbi Judah ?
Primo brandit son épée, prêt à porter un coup rapide et mortel.
Cependant, la femme se leva et repoussa le voile qui dissimulait ses
cheveux gris.
—Je vous en prie, allez en paix. Je ne suis pas une ennemie de
Rome.
Le désert de Judée s’évanouit sous les yeux de Primo, brusquement
ramené des années en arrière. Dans ce petit village de Galilée où il
avait été encerclé par des hommes en colère, résolus à le mettre en
pièces. Ce ne fut pas son visage qu’il reconnut, mais sa voix, son
accent, ses mots mêmes.
Il retint un cri. Ce n’était pas elle - cette jeune mère qui l’avait
sauvé. Mais elle lui ressemblait tant...
Primo se figea, cloué sur place par deux yeux suppliants, noirs et
humides. Une mèche de cheveux retombait sur la joue de la femme.
Un souvenir d’autrefois traversa son esprit, pareil à cette mèche de
cheveux : sa mère, tirant un peigne dans ses tresses épaisses,
pendant que son fils Fidus l’observait. Elle pleurait. Ses épaules
étaient couvertes de bleus. Le peigne était en bois, et il y manquait
des dents.
Fidus aurait voulu pouvoir lui acheter un peigne en ivoire. Il aurait
voulu pouvoir tuer les hommes qui se servaient d’elle.
Il se mit à trembler - là, dans le désert de Judée - alors que la vérité
se faisait jour en lui. Sa mère n’avait fait que tenter de survivre,
comme cette femme, Rachel. Sa mère, sans éducation, sans famille,
donnant à son enfant le nom d’un chien, sans savoir, dans sa naïveté,
que cela lui vaudrait mille cruautés.
Elle l’avait aimé à sa manière, et il l’avait adorée en retour.
Au bord des larmes, Primo sentit disparaître le poids des années.
Douleurs et gênes quittèrent ses articulations. Il redevenait jeune et
viril. Il quittait le taudis infesté de rats qu’il avait partagé avec sa
mère et s’avançait vers le printemps de sa vie, où une jeune femme
avait défendu un inconnu. Et maintenant, le souvenir de ce geste
généreux - combiné à une tendresse nouvelle envers sa mère -
creusait une brèche dans le mur de pierre qui entourait son cœur. A
cause de sa laideur, Primo avait toujours cru qu’il ne pouvait être
aimé. Mais la vue de cette femme à la voix douce, et la manière dont
elle lui rappelait l’amour de sa mère, si longtemps auparavant, lui
firent brusquement comprendre qu’il s’était trompé.
En un éclair, toute son existence fut remise en question. Sa carrière
militaire.
Peut-être était-il plus facile de suivre aveuglément des ordres
plutôt que de s’y opposer ? Plus facile de trahir son maître que
l’empereur. Plus facile de haïr les femmes que de désirer leur amour.
Il abaissa son épée.
— Nous sommes ici pour vous secourir, si vous êtes Rachel, veuve
de Jacob.
— Me secourir !
— Une femme appelée Ulrika, son mari, quelques soldats et moi.
Rachel fronça les sourcils.
— Ulrika ? Oui, je me souviens. Il y a des années, elle a passé
quelque temps auprès de moi.
Primo acquiesça, tandis qu’elle écarquillait les yeux.
— Elle est ici ?
— Nous sommes venus vous emmener en lieu sûr.
— En lieu sûr...
— Vous n’avez rien à craindre de moi, affirma Primo en rengainant
son arme, la gorge nouée par l’émotion.
Il tendit une main vers elle.
— Je jure, par le sang sacré de Mithra, que je ne laisserai personne
vous faire du mal.
Ils retrouvèrent Ulrika et Sebastianus dans une gorge voisine, et
les deux femmes s’étreignirent avec émotion. Ils ramenèrent Rachel
au campement où les esclaves de Sebastianus avaient fait un feu, et
lui donnèrent de l’eau, du pain et des dattes, qu’elle mangea avec
délicatesse bien qu’il fût évident qu’elle mourait de faim.
Enfin, après une foule de questions de part et d’autre, quand les
ombres commencèrent à ramper à travers la vallée, Ulrika parla à
Rachel de ses méditations, des réponses qu’elle avait trouvées à
Shalamandar, de sa quête des Vénérables. Elle lui parla de Miriam et
de Judah, et du miracle qui avait eu lieu au fort de Daniel.
— Je crois que ton mari Jacob est l’un des Vénérables, et que ses
restes doivent être protégés.
Comment?
— Je suggère que vous veniez à Rome avec nous, intervint
Sebastianus.
— Je ne peux pas aller à Rome. Nous devons être ici quand le
Maître reviendra. Et ce sera bientôt, car Yeshua a promis de revenir
de notre vivant. C’est pourquoi je ne suis pas partie avec les autres.
— Beaucoup de ceux qui partagent ta foi sont à Rome, affirma
Ulrika. Miriam m’a parlé d’un homme appelé Simon Pierre, qu’elle a
connu en Galilée. Il est le chef de la congrégation à Rome. Nous
t’emmènerons jusqu’à lui.
Rachel ouvrit grands les yeux.
— Simon est à Rome ? Je vais réfléchir et prier pour être guidée.
Primo était incapable de dormir.
Roulant sur le dos, il regarda les étoiles et vit que l’aube
approchait. Il rejeta sa couverture et se leva. Les autres dormaient
encore, Ulrika et Sebastianus dans leur tente, Rachel seule dans la
sienne, les esclaves et soldats à la belle étoile.
Il contempla le désert froid et nu. Il avait changé. Il n’était plus
l’homme qu’il était quelques heures plus tôt.
Rachel. Qui ressemblait tant à cette jeune mère d’autrefois...
L’oasis comportait plusieurs bassins. Au crépuscule, Rachel et
Ulrika s’étaient baignées dans l’un d’eux, protégées des regards par
des paravents. Primo avait monté la garde, tournant le dos aux
femmes. Il avait entendu le doux murmure de l’eau, des
éclaboussements délicats, et avait imaginé la peau féminine, les
courbes de leurs corps où cascadait l’eau. A cet instant, Primo avait
compris pourquoi Sebastianus s’était conduit comme il l’avait fait
durant tous ces mois. C’était un homme amoureux, tout simplement.
Primo s’éloigna, marchant sur le sable froid en direction du lieu où
Rachel avait dit que son mari était enterré. Rien ne marquait
l’emplacement de la tombe. Ulrika avait persuadé Rachel que les
restes de son mari n’étaient plus en sécurité à cet endroit, mais qu’ils
seraient protégés par la congrégation à Rome.
Une brise fraîche soulevait les cheveux de son crâne dégarni.
Primo songea au rapport qu’il avait fait à Quintus Publius, et que le
courrier impérial allait remettre à Néron bien avant leur retour à
Rome. Néron voudrait interroger la sorcière qui avait jeté un
mauvais sort à Sebastianus. Il s’intéresserait tout particulièrement au
trésor que Primo avait mentionné. Sans doute imaginerait-il qu’il
s’agissait de l’or légendaire censé avoir été retiré du Temple de
Jérusalem avant sa destruction par les Babyloniens.
L’empereur était devenu obsédé par l’argent.
Lorsque leur petit groupe avait fait halte dans des oasis et
caravansérails, on leur avait raconté des anecdotes faisant état de son
instabilité d’humeur croissante, de sa conduite irrationnelle. Il
accusait faussement des hommes fortunés de trahison et les faisait
exécuter afin de faire main basse sur leurs richesses.
Quand il lira mon rapport, songea Primo, il croira que je lui
apporte un trésor fabuleux. Au lieu de quoi il s’agit des ossements
d’un délinquant exécuté. Il les fera détruire, et je ne peux le
permettre. Rachel a passé sa vie à les protéger.
Primo prit une profonde inspiration, et sentit son cœur vibrer. Il se
gonfla dans sa poitrine comme un oiseau qui déploie ses ailes,
jusqu’à ce qu’il atteigne une taille normale, et batte avec passion,
plein de vie et d’émotion. Primo ne voyait plus le monde en noir et
blanc, mais avec tous les tons et nuances des couleurs de l’arc-en-
ciel. Car Primo, qui avait toujours vécu selon le code de l’honneur et
du devoir, savait désormais qu’il existait un autre devoir, plus grand,
que celui envers l’empereur - un devoir envers l’amour.
Ulrika s’éveilla en sursaut, une vision dans la tête : un papyrus
roulé et scellé à la cire. Et Primo apposant son sceau. Il était le
traître qu’elle avait senti autour de Sebastianus.
Elle enfila sa cape, et sortit à sa recherche dans l’aube naissante.
Assis devant le feu, il fixait les braises noircies.
— J’ai eu une vision de vous à Antioche, dit-elle. Je vous ai vu
trahir Sebastianus. Et pourtant vous ne l’avez pas fait.
Il leva sur elle les yeux d’un homme qui n’a pas dormi. D’une voix
étonnamment douce pour un homme si rude, il lui raconta un récit
stupéfiant où il était question de serments et d’empereurs, d’espions
et de rapports secrets - et quand il eut terminé, elle réfléchit
longuement, contemplant son nez tordu et les cicatrices qui zébraient
son visage.
— Vous êtes un homme d’honneur, Primo, et d’une grande force de
caractère. Vous portez un lourd fardeau depuis le jour où vous avez
quitté Rome et avez gardé ce secret pour vous. Je crois à présent que
ce que j’ai vu à Antioche n’était pas un traître, mais un homme qui
redoutait de trahir ce à quoi il était fidèle. Je vous ai mal jugé.
— Moi aussi, je vous ai mal jugée, avoua-t-il à voix basse. Dès le
moment où je vous ai rencontrée, j’ai pensé que vous alliez apporter
des ennuis à mon maître. Je sais à présent que vous avez au contraire
été bénéfique pour lui, que vous l’avez aidé à devenir plus fort. Nous
aurions dû être amis tout ce temps. Je suis tellement désolé.
— Moi aussi, répondit-elle en souriant. Et maintenant, nous
devons dire la vérité à Sebastianus concernant Néron.
Ulrika fît lever les esclaves et leur ordonna de faire du feu. Puis elle
réveilla Sebastianus qui enfila aussitôt sa cape et sortit dans l’air
mordant. Réveillée à son tour, Rachel vint rejoindre ses compagnons
devant le feu.
— Noble Gallus, commença Primo, surprenant Sebastianus par ses
paroles formelles, j’ai toujours été loyal envers vous. Mais en tant que
soldat, je croyais que mon premier devoir était envers l’empereur.
J’ai été tiraillé entre ces deux loyautés, et dans mes efforts désespérés
pour servir l’un comme l’autre de mes maîtres - c’est-à-dire pour
satisfaire Néron tout en empêchant que vous-même soyez accusé de
trahison - j’ai blâmé Ulrika dans mon rapport. J’ai raconté à
l’empereur que vous aviez été ensorcelé.
— Ensorcelé ! répéta Sebastianus, stupéfait.
— J’ai accusé Ulrika d’être une sorcière.
Elle le regarda, abasourdie. Puis son sang se glaça.
A Rome, il était légal pour un mari de forcer sa femme à subir un
avortement s’il soupçonnait que l’enfant n’était pas de lui, ou même
s’il ne le désirait pas.
En revanche, il était interdit à une femme d’avorter pour quelque
raison que ce fût. Par conséquent, les femmes qui le désiraient
demandaient de l’aide à celles qui connaissaient les secrets de la fin
de la conception. Les sages-femmes, guérisseuses et herbalistes
étaient toutes soupçonnées d’être des avorteuses. Lorsqu’on
découvrait la preuve de leur culpabilité, on les accusait d’être des
sorcières et leur châtiment était la lapidation.
— Je regrette tant... murmura Primo en la regardant.
— Vous aviez vos raisons, s’entendit-elle répondre, engourdie par
la peur.
Sa vie allait-elle donc s’achever ainsi ? Avant même qu’elle ait
trente ans, ligotée à un poteau dans le cirque Maxime, des
gladiateurs lui jetant des pierres jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
— Maître, nous devons embarquer pour Alexandrie, dit Primo très
vite, et trouver un refuge hors de portée de l’empereur. Je vous
protégerai tous, je vous en donne ma parole de soldat.
Sebastianus secoua la tête.
— Je dois aller à Rome laver mon nom et celui de ma famille. Mais
tu emmèneras les femmes à Alexandrie.
Ulrika mit la main sur la sienne.
— Je ne te laisserai pas affronter Néron seul, mon amour.
D’ailleurs, je dois moi aussi laver mon nom. Pas seulement pour moi,
mais pour ma mère. Où qu’elle soit en ce monde, c’est une
guérisseuse honorable dont la réputation est sans tache. Si sa fille est
condamnée pour sorcellerie, et exécutée, cela pourrait avoir des
conséquences terribles pour elle.
Rachel prit la parole à son tour.
— Je me cache depuis trop longtemps. Le moment est venu pour
moi de retourner aux miens. Je me joindrai à la congrégation de
Simon Pierre.
— En ce cas, intervint Sebastianus en s’adressant à Primo, sauve-
toi, vieil ami, car tu es désormais associé à la trahison et tu as
enfreint ton serment à l’empereur.
Mais il savait bien que Primo regagnerait Rome avec eux. Le jour
se levait à l’est, au-dessus des falaises. Autour du feu, les quatre
compagnons se turent, songeant au sort qui les attendait à Rome.
LIVRE IX
Rome L'an 64 après J.-C.
Chapitre 40
— La voilà, annonça Sebastianus à voix basse alors qu’il venait de
repérer sa caravane dans le vaste terminus.
Il dénombrait une vingtaine de légionnaires - une cohorte d’élite
en cuirasse brillante, aux casques ornés d’une crête rouge - qui non
seulement surveillaient ses tentes, ses chameaux et les marchandises
qu’il avait rapportées de Chine, mais guettaient aussi, il en était sûr,
l’arrivée de leur propriétaire, ayant sans aucun doute reçu l’ordre de
l’enchaîner et de le traîner jusqu’à l’empereur.
Il recula sous l’auvent d’un forgeron, qui résonnait des coups
d’enclume sur le métal dans l’air matinal.
— Il semble que l’empereur ait saisi la caravane aussi, dit-il à
Ulrika.
Dès leur arrivée à Rome, ils s’étaient rendus à la villa de
Sebastianus. Elle était encerclée par des gardes, et un panneau
accroché à la grille principale déclarait que la maison appartenait
désormais au Sénat et au Peuple de Rome.
— Je suppose que mes amis sont surveillés, au cas où j’irais leur
demander de l’aide.
Une bouffée d’émotion envahissait Ulrika. Dix ans s’étaient écoulés
depuis son dernier séjour à Rome, et la vue de la ville réveillait en
elle une foule de souvenirs. Elle songea à ses vieilles amies - Julia,
Lucia, Servia -, qui étaient sans doute mariées et mères de famille à
présent.
De l’autre côté de ces hautes murailles, dans le dédale de rues et de
ruelles qui recouvrait les collines de la cité, Ulrika avait vécu dans
une villa avec sa mère. Là, elle avait appris l’histoire et la culture de
la Rhénanie, avait éprouvé le désir de rencontrer le peuple de son
père. Mais dans cette même villa elle avait adressé à sa mère des
paroles cinglantes, avant de s’excuser dans une lettre que celle-ci
n’avait jamais lue.
Sa mère était-elle de retour à Rome ? Était-elle là en ce moment ?
— Qu’allons-nous faire ? demanda-t-elle, cherchant dans la foule le
visage familier de Timonidès.
Le terminus des caravanes du sud de Rome était énorme et
bruyant. Des chameaux blatéraient, des ânes brayaient, des chiens
couraient ici et là sur le sol tapissé de paille et de fumier boueux.
L’odeur âcre de la fumée flottait dans l’air, mêlée à la puanteur des
animaux encore luisants de sueur.
Partout dans le campement, on s’agitait et on s’affairait sous les
regards des soldats romains, qui veillaient à ce que personne ne
touche aux trésors de l’empereur.
— Timonidès ! s’écria soudain Ulrika.
Il arrivait de la porte sud, se tordant les mains, l’air inquiet. Ulrika
jeta un coup d’œil en direction des soldats, vérifiant qu’ils n’avaient
rien entendu. Le vieil astrologue s’arrêta et se retourna, puis trottina
vers eux, la joie visible sur ses traits.
Ils s’étreignirent dans l’ombre de la tente du forgeron. Les larmes
roulaient sur les joues de Timonidès.
— Je pensais ne jamais vous revoir, maître, sanglota-t-il contre la
poitrine de Sebastianus. C’est si bon de vous retrouver tous les deux.
— Comment vas-tu, vieil ami ? demanda Sebastianus, essuyant ses
propres larmes.
— Je vais bien, maître, mais je me cachais en attendant votre
arrivée. Néron est fou de rage !
— La caravane est arrivée sans encombre, n’est-ce pas ?
— Oui, mais trop tard à son goût. Il est venu ici en personne pour
tout examiner. Rien ne lui a plu.
— Mais il y a des trésors là-dedans !
— Pas de ceux qu’il désire. On dit qu’il a une nouvelle passion - les
pierres précieuses ! Il porte en permanence une émeraude et regarde
le monde à travers elle. Il a besoin d’argent. Vous avez entendu
parler du terrible incendie qui a détruit une grande partie de la cité.
La rumeur prétend que c’est Néron lui-même qui l’a allumé pour
faire place nette et construire de nouveaux édifices. Maître ! Vous ne
pouvez pas rentrer chez vous. Les soldats ont reçu l’ordre de vous
arrêter. Je viens chaque jour ici dans l’espoir de vous trouver avant
eux.
— Merci, mon ami.
— Vous savez qu’on vous accuse de trahison et de sorcellerie ? dit
Timonidès, arquant les sourcils.
Sebastianus posa une main sur l’épaule du vieil astrologue.
— C’est une longue histoire.
Timonidès se tourna vers Ulrika.
— Je ne suis pas resté les bras ballants pendant que je vous
attendais. Je me suis renseigné, et j’ai appris qu’une guérisseuse
connue nommée Sélène vit à présent à Ephèse, où elle pratique son
art.
— Vous avez retrouvé ma mère ?
A dire vrai, Ulrika n’était qu’à demi surprise. Sélène avait joui
d’une grande réputation à Rome. Il était logique que des nouvelles de
ses pérégrinations soient parvenues dans cette ville où elle avait été
tant aimée.
— Vous pourrez lui écrire. Je sais où lui envoyer une lettre.
— Oh ! Timonidès ! Quelle merveilleuse nouvelle !
— Et votre voyage en Judée ? Que s’est-il passé ?
Sebastianus lui raconta qu’ils avaient retrouvé Rachel à l’oasis près
de la mer du Sel, et que Primo et lui avaient respectueusement
recueilli les restes de Jacob dans un petit coffret en cèdre
appartenant à Rachel. Ensuite, ils s’étaient dirigés vers la côte pour
embarquer à bord d’un navire marchand qui traversait la Grande
Verte, et étaient arrivés à Blindes une semaine plus tôt, le premier
jour d’octobre. Là, ils avaient acheté des chevaux, charrettes et
provisions et s’étaient mis en route sur la via Appia, qui reliait les
principales villes d’Italie. A cinquante milles au sud de Rome, ils
s’étaient séparés de Primo et de Rachel, persuadés que ces derniers
seraient plus en sécurité sans eux. De plus, Primo avait un vieil ami,
un centurion sous lequel il avait servi, qui leur offrirait un refuge sûr
dans son vignoble.
— Où allez-vous emporter les reliques ?
— Nous avions pensé les remettre à Simon Pierre, un ami de
Rachel.
Timonidès secoua la tête.
— Rachel n’est pas en sécurité ici. J’ai entendu parler de ce Simon.
Il est à la tête d’un groupe de Juifs qui attendent l’arrivée du Messie,
et Néron a décidé de leur faire endosser le blâme pour l’incendie qui
a ravagé une bonne partie de la ville. Ils ont tous été arrêtés et
attendent d’être exécutés dans l’arène.
— L’incendie a été vraiment grave ?
— Terrible ! C’est arrivé il y a trois mois, la nuit du 18 juillet. Il s’est
déclaré dans des échoppes au sud-est du cirque Maxime et s’est
propagé à toute allure. La ville a brûlé cinq jours durant ! Des
centaines de maisons et de boutiques ont été réduites en cendres.
Néron a recommencé la reconstruction immédiatement. Il se
construit une somptueuse résidence appelée la Maison Dorée. Ce
projet est en passe de vider les caisses de l’État, comme vous vous en
doutez d’après son nom. Savez-vous qu’il s’est proclamé dieu ? Il
insiste pour qu’on pratique son culte comme celui de Jupiter et
d’Apollon. Venez avec moi, maître. Je vais vous emmener en lieu sûr,
vous et Ulrika.
Sebastianus se tourna vers Ulrika.
— Va avec Timonidès. Avertis Primo et Rachel. L’Italie n’est plus
sûre pour eux.
— Que vas-tu faire ?
— J’ai rendez-vous avec l’empereur. Ulrika, va avec...
Elle secoua la tête.
— Je viens avec toi.
— Maître, intervint Timonidès, je vous accompagne aussi. Vous
avez été induit en erreur par mes horoscopes falsifiés. Si quelqu’un
est accusé de trahison, ce devrait être moi.
— Très bien, mais nous devons trouver le moyen d’accéder au
palais.
— Il y a une grande effervescence, maître. La cité fête les dix ans du
règne de Néron. Des émissaires venus de tout l’empire arrivent
chargés de cadeaux pour lui. On ne peut pas s’approcher du palais
impérial. Mieux vaut vous laisser emmener par un de ceux-là,
répondit Timonidès en désignant les gardes.
— Je n’irai pas enchaîné devant l’empereur, répliqua Sebastianus.
Et ma femme encore moins.
— Nous sommes des citoyens libres de Rome et nous avons le droit
d’être entendus avant d’être déclarés coupables.
Il se frotta le menton, pensif.
— Le problème, c’est d’entrer dans le palais sans être arrêté. Car si
nous sommes arrêtés, nous pourrions languir des jours, voire des
semaines en prison avant d’être amenés devant Néron. Il nous faut
seulement franchir le seuil. Mais comment ?
— Sebastianus, intervint Ulrika, Primo a dit dans son rapport que
tu étais allé en Judée chercher un trésor. Tu n’as qu’à te présenter à
l’entrée et à donner ton nom. Si Néron est désespérément à court
d’argent, il te fera venir à lui sur-le-champ.
— Mais vous n’avez rien à lui donner, protesta Timonidès. On ne
vous laissera pas entrer les mains vides.
Sebastianus sourit.
— Mais j’ai un cadeau pour lui, répondit-il. Un cadeau rare et
précieux que moi seul puis lui offrir.
Timonidès plissa le nez d’un air sceptique.
— Qu’est-ce donc ?
— C’est toi-même qui m’en as donné l’idée, vieil ami, par les
paroles que tu viens de prononcer. Mais nous devons nous hâter.
Ils allèrent d’abord dans une auberge où ils prirent un bain et se
changèrent, enfilant des vêtements que Timonidès leur avait achetés
au marché - Sebastianus tenait à ce qu’Ulrika et lui se présentent
devant l’empereur dans leurs plus beaux atours. Ulrika portait une
robe de toutes les nuances du soleil levant, avec un voile couleur
jonquille qui tombait jusqu’à ses pieds, artistiquement drapé sur son
bras droit. Sebastianus avait mis une tunique brodée d’or qui lui
arrivait au genou, et une toge noire assortie autour de ses larges
épaules. Avec des sandales neuves lacées autour de leurs mollets, et
des ceintures coûteuses, confectionnées dans le meilleur chevreau, ils
formaient un couple élégant et aristocratique, qui devrait persuader
n’importe quel valet ou chambellan du palais de les laisser passer.
Timonidès, qui avait recouvré la santé perdue en
Chine, arborait quant à lui une robe blanche qui soulignait la
blancheur éclatante de ses cheveux longs, et avait fière allure, comme
il sied au serviteur d’un couple de patriciens.
Avant de quitter l’auberge, Sebastianus encadra de ses mains le
visage d’Ulrika et l’embrassa sur les lèvres.
— Quoi qu’il arrive aujourd’hui, mon amour, souviens-toi que je
t’aimerai toujours. Où que la destinée nous mène, je te porterai à
jamais dans mon cœur. A présent, écoute-moi. Laisse-moi parler. Ne
dis rien à l’empereur. N’essaie pas de te défendre. Je trouverai un
moyen de t’innocenter de l’accusation de sorcellerie. Surtout, ne
révèle pas ton don à Néron, car il voudrait te garder pour lui-même.
On dit qu’il est désormais obsédé par les dieux et l’idée de connaître
l’avenir. Ulrika, s’il apprenait l’existence de ce don, tu serais
maintenue prisonnière au palais, et Néron te tourmenterait de sa
folie. Promets-moi de ne rien dire.
— Sebastianus, quel est ce cadeau que tu veux offrir à l’empereur?
Il a tout pris. Nous n’avons plus rien hormis les vêtements que nous
portons.
— Ne crains rien, mon amour. D’après ce que j’ai entendu dire,
c’est quelque chose auquel il ne pourra pas résister.
Le Forum et le mont Palatin étaient tout près de là, mais le chemin
était encombré de badauds alignés le long de la large avenue pour
assister au défilé continuel d’émissaires qui tous espéraient obtenir
une audience avec l’empereur. Il fallut à Sebastianus et à ses deux
compagnons un bon moment pour franchir les différents barrages de
valets et chambellans, mais ils parvinrent enfin au palais proprement
dit.
L’antichambre de la salle d’audience impériale grouillait de gens et
d’animaux, à tel point qu’il était presque impossible de s’y frayer un
passage. Les visiteurs désireux d’impressionner Néron avaient
apporté des cadeaux extravagants et fabuleux, qui offraient un
spectacle extraordinaire : des nains en costumes comiques tenus par
des laisses en or ; des danseurs accompagnés de torches et de
tambours ; des chiens savants déguisés en lions ou en tigres;
d’énormes coffres débordants de fourrures et de plumes d’oiseaux
rares ; des statues à l’image de l’empereur. Des chambellans
impérieux, en longue tunique bleue brodée d’argent, faisaient le tri
des invites. La rumeur des voix se mêlait aux aboiements, aux
hurlements, aux couinements des animaux exotiques qui attendaient
d’être présentés au souverain. Les chambellans avaient deux listes de
noms à leur disposition - celle des invités et celle des indésirables.
Sebastianus Gallus et Ulrika ne figuraient ni sur la première ni sur la
seconde.
Le valet corpulent qui se tenait devant les énormes portes les toisa
des pieds à la tête. Il avait à la main une grande canne en ébène à
bout en or, qu’il tapait de temps à autre sur le sol pour exiger le
silence.
— Vous dites que vous avez un cadeau pour l’empereur? Il me
semble que vous ne portez rien.
— Il est réservé au regard de l’empereur.
L’homme attendit, suçota une de ses dents, changea sa canne de
main.
— Je ne vous soudoierai pas, reprit Sebastianus. Je ferai
simplement savoir à César qu’à cause de la négligence et de la
cupidité d’un certain valet, reconnaissable à la tache de naissance
qu’il a au cou, un de ses plus vieux et plus chers amis s’est vu
empêcher de lui offrir un cadeau dépassant tous les autres.
Le chambellan soutint son regard sans s’émouvoir, comme s’il était
habitué à l’arrogance et aux menaces.
— Et vous allez nous escorter personnellement, ajouta Sebastianus.
L’homme arqua les sourcils, stupéfait. Puis il toisa de nouveau le
trio.
— Je crois que je vais plutôt appeler un garde. Je ne vois aucun
cadeau pour l’empereur. Surtout pas un qui ait plus de valeur que
ceux-ci, enchaîna-t-il, désignant une trentaine d’esclaves africains
qui portaient sur leurs épaules d’énormes défenses d’éléphant.
— Apparemment, rétorqua Sebastianus calmement, vous jouissez
d’une intimité particulière avec l’empereur qui vous permet de savoir
ce qu’il préférerait par-dessus tout.
Il continua à fixer le chambellan. Au bout d’un moment, ce dernier
baissa les yeux et s’éclaircit la gorge.
— Suivez-moi, marmonna-t-il enfin.
Ils franchirent une petite porte qui menait dans la salle d’audience,
se joignant à une cacophonie d’humanité multicolore. Les invités de
Néron appartenaient pour l’essentiel à la classe patricienne, à en
juger par leurs toges et tuniques élégantes, et les coiffures des dames,
qui semblaient rivaliser de hauteur et de boucles. Ils se tenaient
debout et bavardaient, se tournant de temps à autre quand un
étranger était introduit pour lorgner les cadeaux posés aux pieds de
l’empereur. De jeunes esclaves en tunique bleu pâle et argent
circulaient parmi les hôtes, portant des plateaux de coupes de vin, ou
des mets délicats tels que des moineaux rôtis ou des figues trempées
dans du miel.
Ulrika fut reportée en arrière, se souvenant de la dernière fois où
elle s’était trouvée dans cette salle, dix ans auparavant. Elle se
remémora la vision qu’elle avait eue à la campagne, à l’âge de douze
ans - celle d’une femme effrayée qui courait la bouche ouverte en un
cri muet, et dont les bras et mains étaient maculés de sang. Ulrika
n’avait jamais compris pourquoi cette apparition lui était venue dans
cette salle, et ne le comprenait toujours pas. Cependant, si cela se
produisait de nouveau, elle serait à même de contrôler sa vision et
d’en découvrir le sens.
La foule était dense, et Sebastianus fit passer Ulrika et Timonidès
devant lui. Ulrika tenta d’apercevoir l’empereur à l’autre bout de
l’immense pièce, mais n’y parvint pas.
Un personnage attira néanmoins son attention.
Les vestales étaient des prêtresses de Vesta, déesse du foyer et
protectrice de Rome. Elles étaient exemptes des obligations normales
qu’étaient le mariage et la maternité, et faisaient vœu de chasteté afin
de se consacrer à la protection des flammes sacrées de Vesta, veillant
à ce que celles-ci ne s’éteignent jamais. La grande vestale, qui avait
attiré le regard d’Ulrika, était assise sur un trône surélevé, entourée
de servantes, et portait une magnifique robe dans des tons bleu
outremer et vert pastel. Étant la prêtresse la plus puissante de Rome,
elle assistait toujours aux événements importants, aux courses de
chars, et on la voyait parfois traverser la cité dans sa chaise à
porteurs, occupée à régler des affaires urgentes.
Sous son impressionnante couronne et le long voile vert pâle qui
tombait en plis souples sur ses épaules, son visage était impassible,
indifférent à la querelle qui venait d’éclater entre deux chambellans
pour une question de protocole.
Ulrika observa les deux hommes, et comprit que le plus important
des deux - un homme grand et maigre, qui portait une étrange robe à
manches et une jupe plissée - tenait à ce que les trois nouveaux venus
attendent leur tour.
— Maître, murmura Timonidès, si nous y sommes obligés, cela
pourrait prendre des jours entiers.
A présent, ils étaient assez près de l’empereur pour voir le trône en
or massif qu’il occupait, l’estrade recouverte d’un tissu pourpre qui le
plaçait au-dessus de la foule, les hommes qui l’entouraient, vêtus de
tuniques blanches et de toges bordées de pourpre. L’impératrice
Poppée Sabine n’était pas là, remarqua Ulrika, qui se demanda
pourquoi.
Néron était de mauvaise humeur.
— Je n’ai pas besoin de nains ni de danseurs ! aboya-t-il. Personne
ne peut-il donc comprendre mon malheur? Rome doit redevenir
magnifique. Vais-je payer cela avec des perles et des oiseaux ?
Durant le trajet qu’ils avaient accompli à pied pour venir de
l’auberge, Ulrika avait vu les ruines calcinées laissées par le grand
incendie. Des groupes d’esclaves déblayaient les gravats à la hâte
tandis qu’autour des squelettes des bâtiments détruits s’élevaient
rapidement de nouveaux édifices, des échafaudages plus ou moins
précaires soutenant le poids de tailleurs de pierre, de peintres et de
charpentiers. Le palais impérial lui-même était en cours de
rénovation, également à un rythme frénétique, comme si l’empereur
Néron était engagé dans une course pour échapper à une calamité
qui le poursuivait. La salle d’audience avait été transformée - Ulrika
avait du mal à croire qu’un endroit aussi imposant ait pu le devenir
encore davantage. Elle leva les yeux vers le dôme du plafond, qui
représentait désormais un panorama éblouissant de ciel nocturne,
avec Néron sur son trône, au centre des signes du zodiaque. La
mosaïque de l’empereur était de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel,
tandis que les constellations se composaient de carreaux dorés et
argentés.
Ulrika se demanda combien de temps il avait fallu pour produire
ce chef-d’œuvre, car elle ne pouvait imaginer que Néron ait fait
preuve de patience.
L’atmosphère n’était pas la même que dix ans auparavant. Ulrika
sentait la tension dans l’air. Il n’y avait pas trace de l’optimisme
qu’avait suscité l’arrivée d’un jeune empereur. Autour de Néron, les
regards reflétaient la méfiance et l’anxiété. Il était encore séduisant,
avec son nez imposant, ses épais cheveux bouclés, et l’élégant collier
de barbe qui passait sous son menton. Il portait une tunique et une
toge en soie pourpre, et une couronne de laurier tressé. A vingt-six
ans, c’était l’homme le plus puissant de la terre.
Comme les deux chambellans continuaient à se chamailler,
Sebastianus s’avança d’un pas décidé, les dépassa et se planta devant
Néron.
— Noble César, Sebastianus Gallus vous salue !
— Attendez ! protestèrent les chambellans vexés, tandis que des
gardes prétoriens faisaient mine d’intervenir.
— Gallus !
Néron leva la main, étudiant l’impudent visiteur à travers son
fameux monocle en émeraude.
— Sebastianus Gallus est un traître. Pourquoi cet homme n’est-il
pas enchaîné ?
Le gros chambellan à la tache de naissance s’évanouit dans la
foule. Le silence tomba autour d’eux. La grande vestale tourna
lentement la tête, comme si son énorme couronne portait le poids de
Rome elle-même, et, les yeux mi-clos, observa la scène.
— Je suis venu de mon plein gré, grand César, et je me tiens devant
vous non seulement en ami, mais en tant qu’ambassadeur
personnellement choisi par vous pour aller dans la lointaine Chine.
Ma mission a été un succès, César, et je rentre avec un cadeau.
Néron fit signe aux prétoriens de rester où ils étaient.
— Quel est ce cadeau, Sebastianus Gallus ?
— Le voici : les salutations personnelles à mon Honoré Empereur
de sa Magnificence Céleste, l’empereur de Chine.
Néron le dévisagea.
— C’est tout ? C’est tout ce que tu m’apportes ? Des salutations ?
— L’empereur Ming des Han invite César à envoyer les dieux de
Rome en Chine. Des sanctuaires seront construits pour les abriter.
Cela inclurait votre divine personne, César, et vous seriez adoré par
de nombreux Chinois.
— Ce sont des attardés, grogna Néron. La Chine ne m’intéresse
pas.
— Je croyais que César serait content que son culte soit pratiqué
par une autre race.
— Tu te trompais, Gallus. Je répète : que m’as-tu rapporté d’autre ?
— Vous avez examiné toutes les marchandises dans ma caravane,
César. Vous avez vu tout ce que j’ai ramené de Chine.
— Pas de pierres précieuses ? insista Néron, en portant le monocle
à son œil.
— Du jade...
— Il ne vaut rien !
Néron se pencha en avant, le bras sur l’accoudoir de son trône en
or.
— Sebastianus Gallus, on m’a dit que tu t’étais attardé à Babylone
sans raison valable. Tu m’as fait attendre, moi, ton empereur, qui
avait besoin d’aide. Comment expliques-tu cela ? Pourquoi ne
devrais-je pas voir là un acte de trahison ?
— Mon maître est innocent, grand César !
Les regards convergèrent vers le compagnon à barbe blanche de
Gallus.
— Qui es-tu ? aboya l’empereur.
— Je suis Timonidès, l’astrologue de mon maître. J’ai falsifié
l’horoscope de mon maître pour des raisons égoïstes. Je l’ai entraîné
dans la mauvaise direction et l’ai forcé à se détourner de sa route vers
Rome. Sebastianus Gallus n’est pas coupable de trahison, seulement
d’avoir fait confiance à un vieux serviteur.
— Et la Judée, vieil homme ? As-tu dit à ton maître d’y aller aussi ?
Timonidès hésita, pris au dépourvu par la question.
— J’y suis allé de moi-même, grand César, répondit Sebastianus,
pour des raisons personnelles.
—Personne n’ignore que je ne suis pas honoré en Judée et que
Rome y est méprisée. Pourquoi, me demandais-je, quelqu’un qui est
loyal à son empereur se rendrait-il dans un endroit qui est déloyal
envers ce même empereur ? A moins, bien sûr, que ça n’ait été pour
sauver un trésor destiné à cet empereur, auquel cas ce ne serait pas
un acte de trahison.
— Il n’y avait pas de trésor, César. Je suis allé en Judée aider une
amie.
— Je crois que tu mens. Tout le monde sait que le temple de
Jérusalem regorgeait d’or et de pierres précieuses et que les Juifs ont
tout mis en lieu sûr quand les Babyloniens les ont envahis. Tu l’as
trouvé et caché quelque part.
— Il n’y avait pas de trésor, César.
Le chambellan en chef monta sur l’estrade et murmura quelque
chose à l’un des conseillers de Néron, qui répéta ses paroles à l’oreille
de celui-ci. Néron acquiesça, et un instant plus tard une porte de côté
s’ouvrit. Ulrika, atterrée, vit Primo et Rachel s’avancer, les poignets
ligotés.
Derrière eux, un soldat portait le petit coffre en cèdre qui avait
autrefois contenu les vêtements de Rachel.
— Mes agents t’ont vu à Brindes et suivi jusqu’à Rome.
T’imaginais-tu vraiment pouvoir revenir ici sans que ton empereur le
sache, ou pouvoir cacher tes alliés dans la trahison ?
— Ce sont seulement des amis, César. Il n’y a pas de traîtres ici.
Néron pointa le doigt vers le coffre.
— Et qu’y a-t-il là-dedans ?
— Les ossements d’un homme qui désirait être enterré avec les
siens.
Sous les yeux impatients de la foule, Néron ordonna qu’on ouvre le
coffre. Le légendaire trésor juif était, disait-on, si grand que même
les chaînes des esclaves étaient forgées dans de l’or.
Le prétorien souleva le couvercle. Néron se leva, les yeux rivés au
coffre.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il d’un ton cassant. Que vois-tu ?
— C’est comme l’a dit Gallus, César. Il n’y a que des os.
L’empereur eut un geste de dégoût et se rassit.
— Tu vas payer pour cette tromperie, Sebastianus Gallus, et pour
t’être imaginé que tu pouvais ridiculiser ton empereur.
— Puis-je parler, César ? intervint Primo en faisant un pas en
avant. Je m’appelle Primo Fidus, et j’ai servi pendant de nombreuses
années dans les légions de Rome avant de prendre ma retraite et
d’être engagé par Sebastianus Gallus. C’est le rapport que j’ai écrit et
envoyé à l’ambassadeur Quintus Publius à Babylone qui vous a
conduit à croire que mon maître était allé en Judée à la recherche
d’un trésor. Je me trompais. J’avais été mal renseigné.
— J’ai lu ce rapport. Te trompais-tu également concernant la
sorcière ?
Les yeux de Primo vacillèrent en direction d’Ulrika.
— Oui, César.
— Cela fait beaucoup d’erreurs pour un homme qui a survécu à une
multitude de campagnes étrangères. C’est un miracle que tu sois
toujours en vie.
De petits rires fusèrent dans la salle.
— Où est cette femme que tu as prise à tort pour une sorcière ? Se
trouve-t-elle à Rome ?
Primo ne répondit pas. Sur un geste de Néron, un garde prétorien
s’avança et lui asséna un coup rapide sur le crâne avec le bout de sa
lance. Primo tomba à genoux, en même temps que le sang se mettait
à couler.
— Où est la sorcière ? répéta Néron.
Le garde se tenait prêt à frapper de nouveau.
— C’est moi, César, intervint Ulrika en s’avançant à la hauteur de
Sebastianus et de Timonidès. Mais je ne suis pas une sorcière. C’était
une rumeur malveillante qui a circulé à Babylone. Cet homme n’y est
pour rien.
L’empereur plissa les yeux.
— Tu es blonde, comme les Barbares, observa-t-il. Ne sais-tu pas
que nous sommes en guerre contre les rebelles barbares ?
— Le peuple de mon père vit en Rhénanie, admit-elle, le cœur
battant à toute allure.
S’il l’interrogeait sur sa mère, que devait-elle dire ? La vérité ? A
savoir que Sélène avait été une amie proche de l’empereur Claude,
son prédécesseur mort assassiné ?
Elle se prépara mentalement à cette question, mais celle-ci ne vint
pas.
— Je sais que tu es une Cherusci. C’était mentionné dans le rapport
de cet imbécile. A moins qu’il ne se soit trompé, là aussi !
D’autres rires discrets.
— Ne nie pas que tu as prétendu des choses incroyables à
Babylone, reprit-il en pointant le doigt sur elle. Tu as affirmé pouvoir
parler avec les morts. Je le sais car cet idiot n’était pas le seul homme
à m’adresser des rapports. J’en ai reçu de plus détaillés de mon
ambassadeur, qui m’a parlé de miracles et de guérisons. Montre-moi
comment tu parles avec les morts. Je veux une démonstration.
— Ce n’est pas aussi simple, César, répondit Ulrika, se souvenant
de la mise en garde de Sebastianus. Mais je ne suis pas une sorcière.
Je ne jette pas de sorts...
Il l’interrompit d’un geste impatient.
— Peu m’importe. Peux-tu parler avec les morts, oui ou non ?
Réponds-moi.
Un jeune esclave apparut à côté de Néron, apportant un plateau de
champignons frits à l’ail. Il attendit patiemment que la nourriture
soit remarquée.
Néron y jeta un coup d’œil, puis tendit négligemment la main vers
la fourchette en argent, à deux pointes, et, vif comme l’éclair, la
planta dans le ventre de l’esclave.
La foule étouffa un cri d’horreur, puis un silence glacé envahit la
salle. Néron se pencha en avant sur son trône et regarda agoniser
l’adolescent.
Il se redressa.
— Il est mort, dit-il à Ulrika. Parle-lui. Demande-lui quelque chose.
Elle garda le silence, trop choquée pour répondre.
— Peut-être est-ce toi qui parles depuis la tombe ? suggéra-t-il en
contemplant la fourchette ensanglantée. Si je te tuais sur-le-champ,
me parlerais-tu ? Je suis, après tout, un dieu.
Ulrika chercha désespérément une réponse qui puisse le satisfaire,
mais Sebastianus la devança.
— Le grand César ne m’a pas donné le temps d’achever mon
rapport, car j’apporte un autre cadeau en dehors des salutations
adressées par la Chine. Vous avez parlé de pierres précieuses. J’ai
une pierre qui a encore plus de valeur que l’émeraude à travers
laquelle vous regardez.
Néron l’enveloppa d’un regard soupçonneux.
— Pourquoi n’en as-tu rien dit tout à l’heure ?
— Vous parliez de pierres précieuses, César. Ce que j’ai à vous
offrir n’est pas un joyau.
— Et pourtant, il a plus de valeur ? Comment est-ce possible ?
— Sebastianus, non... murmura Ulrika.
Sebastianus fit un pas en avant, le bras tendu.
— Vous voyez ce bracelet en or ? Il est orné d’une pierre toute
simple, d’apparence assez ordinaire. Mais c’est en réalité un
fragment d’étoile.
Néron se redressa, une vive curiosité sur les traits.
— Comment cela ?
— Il y a des années, j’ai vu une pluie d’étoiles dans ma région
natale en Galice, et quand je suis allé dans le champ où elles étaient
tombées, j’ai trouvé ce fragment, encore brûlant après son vol.
Néron regarda tour à tour ses conseillers, qui confirmèrent que la
chose était possible.
— Si cette pierre est vraiment ce que tu prétends, j’accepte ton
cadeau.
— Je désire conclure un marché avec vous, César. Je voudrais
échanger ce bracelet contre quelque chose.
— De quoi s’agirait-il ?
— De la liberté de cette femme.
Rires, murmures et exclamations de surprise s’élevèrent parmi
l’assistance.
— Cette étoile qui est tombée du ciel est à vous, César, si vous
laissez partir ma femme.
— Qu’est-ce qui m’empêcherait de la prendre ?
— Le fait que cette pierre était un cadeau des dieux, César. Si je ne
la donne pas librement, l’homme qui la vole leur causera une grande
offense. Et de nombreuses années de malheurs s’ensuivront.
Néron réfléchit.
— Nous la ferons authentifier. Si ce bracelet porte un fragment
d’étoile et que tu me le donnes librement, cette femme t’appartient et
vous pourrez partir tous les deux.
— César, ces gens ne vous ont rien fait, ajouta Sebastianus en
désignant Rachel et Primo. Comme vous pouvez le voir, ce sont des
gens du peuple, qui vous portent le plus grand respect. En les
relâchant, et en rendant à la veuve les restes de son mari, vous
confirmerez ce que tout Rome sait déjà : que vous êtes le protecteur
et le bienfaiteur des masses.
Néron eut un geste d’indifférence.
— Vous pourrez tous partir. Que m’importe ? Mais d’abord, que
mon astronome en chef inspecte cette pierre.
Ce dernier, flanqué de ses trois assistants et de trois astrologues
respectés, fut amené devant Néron. Ils prirent le bracelet et se
retirèrent dans une salle adjacente, réapparaissant de temps à autre
pour poser des questions. Où précisément cette étoile était-elle
tombée ? A quelle date, à quelle heure exacte ? De quelle direction
venait la pluie d’étoiles, et combien de temps avait-elle duré ?
Sebastianus attendait le verdict, confiant. Il savait que Néron allait
accepter son présent, et que, comme l’avait prédit l’augure de
Chaldée à Babylone, il se séparerait de son bien le plus précieux.
Les astronomes revinrent enfin, et confirmèrent l’authenticité de la
pierre, les archives montrant qu’une telle pluie d’étoiles avait bel et
bien eu lieu à cet endroit et à ce moment-là.
— Je désire cette pierre car elle doit détenir un grand pouvoir qui
la rend, comme tu dis, plus précieuse que toutes celles que j’ai en ma
possession.
— Dans ce cas, je vous la donne librement, répondit Sebastianus.
Néron mit le bracelet à son poignet, marquant une pause pour
l’admirer avant de reprendre la parole.
— Sebastianus Gallus, je te déclare coupable de trahison et
j’ordonne que tu sois exécuté dans l’arène.
Mais... nous avions conclu un accord !
— Tu as déclaré toi-même que cette pierre venait des dieux, Gallus,
et comme je suis maintenant un dieu, je la reprends en leur nom. Et
je songerai à une distraction amusante pour les masses, parmi
lesquelles tu dis que je suis tant aimé. Oui, les gens du peuple
m’adorent. J’ai réduit les impôts, le prix de la nourriture, je leur
donne du pain et des jeux dans l’arène. Et le peuple n’aime rien tant
que de voir les puissants humiliés. Un homme aussi célèbre et aussi
riche que toi attirera des foules exceptionnelles au cirque Maxime. La
moitié de la population de Rome se tassera sur les tribunes pour
assister à ton exécution.
Sebastianus ouvrit la bouche pour protester, mais Ulrika intervint.
— Puissant César, vous avez demandé une démonstration de mes
pouvoirs. Je vous en donnerai une, mais à condition que vous laissiez
cet homme en liberté.
— Mais que se passe-t-il ici ? plaisanta Néron. C’est jour de marché
? On marchande avec moi comme si je vendais du vin !
Ses aides éclatèrent de rire.
— Je peux communiquer avec les morts, reprit Ulrika sans
s’émouvoir, comme on vous l’a raconté, César. Si vous êtes satisfait
de ma démonstration et que vous croyez mes dons réels, alors je
resterai ici et je serai votre intermédiaire avec le royaume des morts.
Mais cela a un prix. Il vous faudra laisser Sebastianus Gallus partir.
—Tu veux me donner un mort contre un vivant ? rétorqua-t-il d’un
ton sec.
— Le mort est invisible, renchérit un de ses conseillers, un sénateur
corpulent vêtu d’une toge à bordure pourpre, comment savez-vous
que c’est là un échange équitable ?
Ses collègues s’esclaffèrent.
— Peut-être que cette fille ne voit que ce qu’elle imagine!
— Bien dit, Marcus.
Ulrika se tourna vers le dénommé Marcus et le fixa un long
moment, ralentissant le rythme de sa respiration, la main crispée sur
le coquillage, imaginant la flamme intérieure de son âme.
— Comment expliquez-vous, alors, dit-elle au bout d’un moment
de concentration intense, le petit garçon que je vois à côté de vous ?
Il a dix ou onze ans, peut-être. Il me parle. Il dit s’appeler Faustio.
L’homme cilla, et son sourire se figea.
— Dois-je continuer ?
Néron eut un geste de dédain.
— Tu inventes ! Il n’y a aucun moyen de prouver ce que tu
racontes.
Cependant, le dénommé Marcus ne se moquait plus.
— Sais-tu lire les objets ? enchaîna Néron. Il y a parmi mes devins
un homme capable de prédire l’avenir en touchant un objet
personnel.
— Je l’ai déjà fait, oui.
— Tu vas me faire une prédiction, et j’ai l’objet idéal, lança
l’empereur, content de lui-même et de cette nouvelle distraction.
Il tendit son monocle en émeraude à un aide qui le remit à Ulrika.
—Vois-tu le futur ? demanda Néron avec impatience.
Ulrika tint la pierre verte et scintillante au creux de ses mains. Le
joyau avait été serti dans un délicat motif en or, relié à un long
manche en ivoire. Tous les regards convergèrent vers elle. Le silence
se fit.
Esprit de l’émeraude, pria-t-elle silencieusement, envoie-moi un
message, je t’en supplie. Donne-moi un signe, des mots que je puisse
transmettre à cet homme qui a entre ses mains la vie de mon bien-
aimé.
La salle d’audience impériale s’effaça, remplacée par une autre
image. Des tissus soyeux... des rideaux diaphanes... drapés autour
d’une porte. Une chambre somptueuse. Une femme est là, devant sa
table de toilette, retirant son maquillage. Agrippine, veuve de Claude
et mère de Néron. Elle est soudain surprise. Interrompue dans sa
tâche. Quelqu’un entre. Un homme. Il tient un poignard. Elle bondit
sur ses pieds. Non pas effrayée, mais rebelle. Elle sait qu’il est venu
l’assassiner. Elle se tourne vers lui et lui dit avec mépris : « Si tu dois
faire cela, frappe-moi dans la matrice, détruis la partie de mon corps
qui a donné naissance à un fils aussi abominable. »
La vision s'évanouit et Ulrika vacilla brièvement, Sebastianus la
soutint. Elle pressa une main contre son front, prit une inspiration et
tenta de se ressaisir.
Néron se pencha vers elle.
— Eh bien ? Qu’as-tu vu ?
Elle tremblait. Elle venait d’assister à l’assassinat de l’impératrice
Agrippine, que son fils avait observé, dissimulé derrière des rideaux.
Elle se souvint de la rumeur selon laquelle Néron avait engagé un
assassin pour tuer sa mère avant d’éliminer lui-même ce dernier
pour l’empêcher de parler.
Personne ne savait ce qu’Agrippine avait dit dans ses derniers
instants. Hormis Néron. Et elle à présent...
Ulrika jeta un coup d’œil en direction de Sebastianus et de ses
compagnons. Elle sentait des centaines d’yeux posés sur elle, y
compris ceux de l’empereur, plissés par le soupçon. Elle ne savait que
dire. Néron voulait qu’elle lui révèle quelque chose que lui seul
pouvait savoir et qui prouverait par conséquent qu’elle possédait
réellement un don. Cependant, la révélation de l’émeraude la mettait
en danger : en laissant entendre qu’elle savait qu’il avait fait
assassiner Agrippine, elle risquait sa vie.
— Parle ! aboya Néron. Que t’a dit l’émeraude ?
Si elle s’exécutait, Néron ne pourrait nier qu’elle avait bel et bien
communiqué avec l’autre monde. Libérerait-il Sebastianus ?
— Grand César. J’ai vu une femme...
Soudain, les énormes portes d’entrée de la salle d’audience
s’ouvrirent à la volée, livrant passage à un groupe de légionnaires,
leurs sandales cloutées résonnant sur le sol en marbre. Toutes les
têtes se tournèrent vers eux tandis que Néron bondissait sur ses
pieds, furieux.
— Qui ose faire irruption ici sans être annoncé et sans ma
permission ?
Ulrika écarquilla les yeux à la vue de l’homme impressionnant
encadré par les soldats. De grandes plumes rouges s’élevaient sur son
casque étincelant. Il portait un plastron en cuir blanc sur lequel
figurait un blason doré représentant un lion, et dessous une tunique
blanche bordée d’or. Ses brassards et protège-tibias étaient aussi en
or, et il s’avançait sûr de lui, sa main droite tenant le manche de son
épée.
— Sebastianus, souffla Ulrika, c’est le général Vatinius !
La stupeur se lut sur les traits de Néron.
— Vatinius ? Que signifie ceci ? Tu entres sans y être invité, sans
être annoncé. Explique-toi !
— J’apporte un cadeau spécial pour César, déclara-t-il d’une voix
sonore qui résonna dans la salle.
Sur quoi, il se retourna, tendit le bras et un nouveau groupe de
soldats entra, un prisonnier enchaîné en leur centre.
— Grand César, proclama le général, en l’honneur des dix ans de
votre règne, je vous offre le Barbare rebelle qui mène des campagnes
contre Rome depuis trente ans. Wulf, qui prétend être le fils
d’Arminius !
Ulrika s’agrippa à Sebastianus alors que l’homme était amené à
travers la foule. Elle le fixait, fascinée - il était grand et bien bâti, ses
longs cheveux blonds tressés emmêlés et striés de gris, sa longue
barbe. Il portait une tunique marron de laine rude, un pantalon en
cuir et des bottes en fourrure qui lui arrivaient au genou. Il devait
approcher d’une soixantaine d’années, se tenait la tête haute et fière.
Il regardait devant lui, les yeux rivés sur Néron.
Ulrika avait du mal à respirer. Là se tenait l’homme dont elle avait
rêvé enfant, qu’elle avait imaginé, follement désiré rencontrer. Il
avait empli ses pensées et pris dans son imagination des proportions
héroïques. Elle l’avait cherché. On lui avait dit qu’il était mort.
Néron souriait, visiblement ravi, et elle eut soudain la nausée. Elle
savait ce que signifiait ce cruel sourire.
Tout Rome ne parlait que des échecs militaires de Néron. La
guerre avec les Parthes s’était terminée l’année précédente par
l’acceptation d’une trêve, et, bien que la révolte menée par la reine
Boadicée en Bretagne ait pu être matée, le suicide de cette dernière
avait privé l’empereur d’une victoire triomphale. Par conséquent,
chacun dans la salle d’audience comprenait l’importance du cadeau
surprise de Vatinius.
Néron se leva.
— Comment se fait-il que je n’en aie pas été informé ?
Vatinius sourit.
— La capture est récente, César, et les rares hommes au courant
ont dû jurer de garder le secret. Je désirais vous faire une surprise.
— Bravo, noble Vatinius ! s’écria Néron en faisant le tour du
prisonnier, le toisant de la tête aux pieds avec satisfaction. Tu es un
héros de l’empire.
Un concert d’acclamations s’ensuivit, glaçant le sang d’Ulrika.
— Quant à toi, Barbare, reprit Néron gaiement, nous te réserverons
un traitement spécial dans l’arène. Peut-être ferai-je en sorte que tu
te battes contre Gallus. Un Barbare contre un patricien romain. On
verra bien qui l’emporte !
Ulrika débordait de compassion pour son père. Elle aurait voulu
courir à lui, l’étreindre et le protéger.
Trente-trois ans auparavant, il avait été fait prisonnier durant une
bataille en Germanie et avait été vendu comme esclave. Trois ans
plus tard, laissant Sélène en Perse, à sa demande expresse, il était
retourné en Rhénanie pour se battre contre le général Vatinius.
Enfin, dix ans seulement auparavant, Vatinius avait dîné chez tante
Paulina et s’était vanté de sa stratégie militaire contre lui, faisant le
vœu d’écraser la rébellion une fois pour toutes.
Et maintenant...
Sa vie ne devait pas s’achever ainsi.
Elle retrouva enfin sa voix.
— Grand César, l’émeraude m’a parlé. Il y a une femme qui désire
être entendue. Une femme très puissante qui a un message pour
vous. Mais je dois maintenant demander un prix plus élevé en
échange.
Vatinius se tourna vers elle, l’enveloppant d’un regard curieux.
Le Barbare se tourna lui aussi. Il la fixa longuement, une
expression perplexe dans ses yeux bleus. Puis ses lèvres articulèrent
silencieusement un mot que seule Ulrika déchiffra : « Sélène... ? »
Néron fronça les sourcils, à la fois contrarié et intrigué par cette
interruption.
— Je ne marchande avec personne. Et si je suis convaincu que tu
possèdes les pouvoirs que tu affirmes posséder, je te garderai ici, au
palais.
Ulrika secoua la tête.
—Non, César. Vous ne pouvez pas me voler comme vous avez volé
la pierre d’étoile de Sebastianus. On ne peut pas me forcer à utiliser
mon don contre ma volonté. J’ai un message pour vous du monde
des esprits. Si vous désirez l’entendre, je demande la liberté de
Sebastianus Gallus. Après, César, si vous êtes convaincu que je
possède le pouvoir de parler aux morts, j’accepterai de rester dans ce
palais, d’être une messagère entre ce monde et le suivant et de vous
servir jusqu’à la fin de mes jours. Cependant, comme je l’ai dit, mon
prix est désormais plus élevé. Non seulement je vous demande la
liberté de Sebastianus Gallus, grand César, mais également celle du
Barbare. En échange, je parlerai aux morts en votre nom, je recevrai
leurs messages et vous les communiquerai. Je vous montrerai
l’avenir. Je vous dirai en qui avoir confiance et de qui vous méfier.
Le général Vatinius fit mine de protester, mais Néron lui imposa le
silence.
— Montre-moi ce que tu peux faire. Si je suis content, je
t’accorderai ce que tu demandes et je laisserai partir ces hommes.
Qui est cette femme puissante qui m’envoie un message ?
Pardonne-moi, Sebastianus, songea-t-elle. Peut-être est-ce pour
cela que la déesse m’a envoyée dans ce palais à cet instant - pour
vous sauver, mon père et toi.
— Grand César...
Tous les regards étaient rivés sur elle, brûlant d’impatience
d’apprendre le message des esprits. Comme elle se préparait à
affronter la réaction de l’empereur aux dernières paroles de sa mère,
elle saisit un mouvement du coin de l’œil. Quelqu’un s’était-il avancé
? Elle se tourna.
Le loup était là, assis à côté de son père. Ses yeux dorés la fixaient.
Elle le fixa en retour.
— Continue ! ordonna Néron sèchement.
Le loup était là pour une raison...
Elle regarda son père. Il s’appelait Wulf. Et vingt-neuf ans plus tôt,
lors de sa naissance, elle avait reçu le nom d’Ulrika, qui signifie « la
force du loup ». Il y avait une raison à cela, et elle la découvrait à
présent.
Toutes les choses étaient liées. Tous les êtres.
A cet instant, Ulrika se souvint d’un autre loup, et sut que les dieux
lui étaient venus en aide.
Le calme se fit en elle. C’était le moment auquel elle était destinée.
Depuis l’heure de sa naissance dans la lointaine Perse, tout le chemin
qu’elle avait parcouru, tous ceux qu’elle avait rencontrés,
bienveillants et malveillants, tout son apprentissage, ses prises de
conscience, et l’amour de l’homme le plus merveilleux de la terre -
tout l’avait menée à cet instant crucial.
Et soudain, ce n’était plus Agrippine qu’elle voyait.
— Eh bien ? s’impatienta Néron.
—Grand César, commença-t-elle, nous sommes dans un lieu sacré.
Votre palais a été construit sur l’endroit le plus sacro-saint de Rome.
Romulus et Remus ont été élevés sur cette colline par une louve.
— N’importe quel enfant sait cela ! rétorqua Néron.
Il faisait allusion à la légende sur la fondation de Rome par les
deux jumeaux Romulus et Remus, qu’on disait être les fils du dieu
Mars et d’une vestale. Leur mère ayant fait le vœu de chasteté, ils
avaient été placés dans un berceau en bois qu’on avait lancé sur le
Tibre.
La marée avait fait échouer l’embarcation et les enfants avaient été
découverts par une louve. Au lieu de les tuer, elle avait pris soin d’eux
et les avait allaités. Devenus adultes, ils avaient fondé la cité.
— La femme qui est ici et qui veut s’exprimer... je n’avais jamais
entendu son nom auparavant. Elle parle un latin archaïque.
— Comment s’appelle ce spectre ? demanda Néron d’un ton à la
fois sceptique et soupçonneux.
— Elle s’appelle Rhéa Silvia. Elle apporte un message.
— Arrêtez !
Tous se tournèrent vers la grande vestale, qui fit signe à Ulrika
d’approcher.
— Tu oses affirmer que tu es en contact avec la première grande
vestale de Rome ? demanda-t-elle.
— Elle est entrée en contact avec moi, honorée dame. Et elle a un
message.
— Quel est-il ? ordonna la prêtresse. Dis-le-moi à l’oreille afin que
personne ne l’entende.
Elle se pencha en avant, repoussant son voile pour exposer son
oreille, écouta avec attention, et pâlit.
Elle se redressa, posa les mains sur ses genoux et dit tout bas :
— Ce que tu viens de me dire n’est connu que des vestales. Cela
figure dans notre chronique sacrée, le Livre des prophéties, qui nous
est transmis de génération en génération. Nous, les vestales, sommes
choisies pour être les gardiennes des secrets de Rome. Comprends-tu
?
— Oui.
— Et tu sais que ce que tu viens d’apprendre, si tu le révélais,
apporterait la calamité à Rome. La cité serait plongée dans le chaos.
Le comprends-tu ?
Ulrika hocha solennellement la tête.
— Dans ce cas, tu dois me jurer, sur ce qui t’est le plus sacré, que tu
ne diras jamais un mot de cela à une autre âme.
— Mais, honorée dame, je dois prouver mes pouvoirs à l’empereur
pour qu’il libère mon mari.
— Je me charge d’obtenir sa libération, celle de tes amis et du
Barbare.
Ulrika savait que la grande vestale possédait le pouvoir d’y
parvenir. Elle regarda Sebastianus et jura, sur l’amour qu’elle lui
portait, de ne rien dire.
— Vous avez ma parole. Le secret de Rome ne risque rien.
La grande vestale s’adressa à Néron.
— César, vous devez libérer ces gens et les laisser partir en paix.
Puis elle se tourna vers Ulrika, ajoutant à voix basse :
— Une fois que vous aurez quitté ce palais, vous ne serez plus en
sécurité. Ma protection ne vaut qu’ici. Vous devrez quitter Rome et
ne jamais y revenir.
— Oui... commença Ulrika.
Néron s’était levé.
— Non, je ne les libérerai pas. Ils sont coupables de trahison. Et ce
Barbare, dit-il en montrant Wulf du doigt, est un ennemi connu de
l’empire.
... Vous ne pouvez défier les désirs de Vesta, répondit la prêtresse,
offensée. Si vous le faites, César, vous amènerez des calamités sur
votre peuple. Si vous insultez Vesta, elle cessera de vous protéger.
— Je suis plus puissant qu’elle.
La foule étouffa un cri. Ceux qui étaient les plus proches des portes
se mirent à reculer, cherchant à sortir au plus vite.
— Emmenez les prisonniers ! ordonna-t-il au chef des prétoriens.
Je les ai jugés et trouvés coupables. Ils seront exécutés dans le cirque
Maxime !
Les gens marmonnaient et s’agitaient, échangeant des regards
inquiets. On ne pouvait se méprendre sur l’expression horrifiée de la
grande vestale. Le malheur allait s’abattre sur Rome.
Soudain, un grondement distant s’éleva, comme si un coup de
tonnerre avait retenti au-dessus des sept collines de la cité. Le sol de
la salle frémit, les murs tremblèrent, tandis qu’un rugissement sourd
se faisait entendre. Les statues vacillèrent puis s’effondrèrent,
s’écrasant sur le marbre. La foule se mit à hurler. Néron bondit hors
de son trône et se jeta derrière une énorme statue de Minerve, se
calant entre la lourde sculpture et le mur, les bras repliés au-dessus
de sa tête. Dans une niche au-dessus de lui, un buste en onyx oscilla,
menaçant de tomber, et le général Vatinius vola au secours de son
empereur, le mettant hors d’atteinte au moment où le buste se
fracassait sur le sol.
Rachel tomba à genoux, les bras étroitement serrés autour du
coffre en cèdre. Primo s’agenouilla à côté d’elle et lui fit un bouclier
de son corps, la protégeant des débris venant du plafond.
Les gens couraient ici et là, cherchant frénétiquement une sortie,
esquivant les statues qui s’écroulaient, poussant et piétinant les
malheureux qui étaient tombés. Dans la pagaille générale, Wulf
échappa à ses gardes et se rua vers le balcon où vacillaient les arbres
en pots et où l’eau débordait de la fontaine. Les poignets encore
enchaînés, il grimpa sur la balustrade, prêt à sauter, puis s’arrêta et
jeta un regard en arrière. Ses yeux se posèrent sur Ulrika. Il hésita,
puis revint dans la salle. Il perdit l’équilibre sur le sol qui tremblait et
dut s’agripper à un pilier pour ne pas tomber.
Les carreaux en or et argent de la mosaïque commencèrent alors à
pleuvoir du dôme.
Sebastianus leva les yeux et vit voltiger les fragments scintillants
qui ressemblaient à une pluie argentée. Il serra Ulrika contre lui,
drapant sa toge autour d’elle pour la protéger. Elle se cramponna à
lui et enfouit le visage dans sa poitrine, redoutant que l’immense
palais ne s’écroule sur eux. Sebastianus fixait le plafond, incapable de
détacher son regard du spectacle. Un à un, les fragments de
mosaïque se détachaient, exposant le plâtre gris et nu dessous. Les
signes du zodiaque se désintégraient, et la représentation de Néron
sur son trône, au centre, se brisait et tombait par petites plaques de
carreaux brillants.
— Ulrika ! Regarde !
Elle releva la tête.
— Mais... c’est une pluie d’étoiles !
— Exactement comme la nuit où Lucius est mort, murmura
Sebastianus.
— Sortez ! hurla Néron. Vous êtes libres ! Tous autant que vous
êtes ! Et emmenez ce maudit Barbare !
— César ! protesta Vatinius. Vous ne pouvez pas faire cela !
— Que Vesta nous protège ! hurla Néron en retour, agrippant le
général et s’accrochant à lui comme un homme en train de se noyer.
— Par ici ! cria la grande vestale.
Elle se tenait adossée au mur, repoussant de la main une lourde
tenture qui dissimulait une porte.
Le tremblement de terre s’apaisa et finit par cesser, mais les
carreaux et la poussière continuaient à pleuvoir sur les rares
personnes qui se trouvaient encore dans l’immense salle. Sebastianus
se précipita pour aller détacher Wulf pendant que Primo ramassait le
coffre en cèdre.
— Cette porte vous mènera au saint des saints du temple de Vesta,
déclara la grande vestale. Faites vite.
Ils étaient couverts de petits carreaux étincelants, leurs cheveux et
leurs vêtements scintillant à chaque mouvement. Dans le couloir
qu’ils traversaient en courant, Ulrika remarqua que les statues et
bustes étaient intacts dans leurs niches en marbre. Le tremblement
de terre n’avait pas sévi ici. Et quand ils arrivèrent à l’autre bout, qui
donnait sur un sanctuaire paisible, ils virent devant eux, par une
colonnade ouverte, que la cité n’avait pas été affectée non plus. Rome
était parfaitement calme.
— Par ici ! s’écria Sebastianus.
Ils passèrent en hâte dans le temple, sous le regard étonné des
prêtresses, puis en descendirent les marches pour se mêler à la foule
du Forum. A l’extrémité de la place, des gardes prétoriens dévalaient
les escaliers du palais impérial.
— Vatinius les a envoyés à notre poursuite !
— Suivez-moi, ordonna Primo.
Le vétéran s’élança, le coffre entre les mains, aussitôt imité par ses
compagnons, Sebastianus veillant à ce que Rachel ne soit pas
distancée tandis que Wulf faisait de même pour Ulrika et le vieux
Timonidès.
Situé au centre de Rome, entre les monts Palatin et Capitolin, le
Forum formait un rectangle entouré de temples et de bâtiments
administratifs.
C’était le cœur de l’empire, où se déroulaient les processions
triomphales et l’élection du gouvernement. Statues et monuments y
célébraient les grands hommes de la cité, ses dieux et ses déesses.
C’était aussi une place de marché, où des étals s’entassaient entre les
édifices en marbre, où l’on vendait de tout, depuis les livres jusqu’aux
tapis.
Primo conduisit ses compagnons le long de la Voie sacrée, dépassa
la Curie, le siège du Sénat de Rome, puis contourna le temple de
Castor et Pollux pour gagner une petite grotte à flanc de colline. Des
vignes grimpaient le long des parois, et de l’eau coulait dans une
fontaine. Au-dessus d’un très vieil autel en marbre creusé dans la
roche, une plaque en terre cuite représentait un jeune homme
chevauchant un taureau, accompagné de l’inscription : Soli Invicto
Mithrae. A l’abri dans ce sanctuaire secret, ils pourraient suivre la
progression des prétoriens.
— Sélène...
En entendant la voix grave de Wulf, Ulrika se retourna et
rencontra son regard bleu et plein de questions.
— Vous lui ressemblez...
Il y avait bien longtemps qu’elle n’avait pas parlé sa langue, mais
les mots vinrent facilement à ses lèvres.
— Sélène est ma mère, et vous êtes mon père.
Il était si beau, si fort et ressemblait tant à un héros qu’on aurait pu
croire que Thor et Odin étaient ses compagnons. Elle n’avait aucun
mal à comprendre que sa mère soit tombée amoureuse de lui.
Une franche surprise se lut sur ses traits.
— Je suis ton père ?
Ses yeux parcoururent le visage d’Ulrika, ses cheveux. Il sourit.
—Tu es la fille de Sélène, oui, mais à présent, je vois aussi ma mère
dans tes yeux, dans ton menton. Je ne savais pas...
Il l’attira contre lui et l’étreignit longuement, avec émotion. Ulrika
entendait le battement régulier de son cœur de guerrier.
—Ta mère va bien? demanda-t-il lorsqu’il se détacha d’elle. Nous
n’avons eu que de brefs moments ensemble, mais ils sont chers à
mon cœur.
— Mère vit à Ephèse. Je crois qu’elle va bien. Comment Vatinius
t’a-t-il capturé ?
Il sourit.
— Je suis moins vif qu’autrefois.
— Voici Sebastianus, mon mari, dit-elle en se tournant vers lui.
Elle lui présenta ensuite Timonidès, Primo et Rachel, expliquant
les raisons pour lesquelles ils s’étaient retrouvés devant l’empereur
Néron. Quel groupe disparate ils formaient ! songea-t-elle : un riche
négociant espagnol ; un vétéran de l’armée romaine ; un astrologue
grec ; une veuve juive ; un héros de la rébellion en Germanie ; et elle,
qui avait été une jeune fille égarée mais qui avait retrouvé sa voie.
— Où comptez-vous aller à présent ? demanda Wulf dans un latin
hésitant.
— En Galice, répondit Sebastianus.
— Nous n’irons nulle part si nous ne parvenons pas à trouver une
meilleure cachette, marmonna Primo. Les prétoriens se rapprochent.
Le visage de Wulf s’assombrit.
— C’est moi qu'ils veulent. Vatinius n’aura de cesse qu’il ne m’ait
recapturé. Si je pars, ils me poursuivront et vous serez libres de
continuer.
— Non !
— Ulrika, je dois retourner en Rhénanie, et toi, tu dois aller avec
ton mari.
— Wulf, mon ami, dit Sebastianus, accompagnez-nous jusqu’au
port d’Ostia. De là, vous vous déguiserez et je veillerai à vous trouver
une caravane sûre, menée par quelqu’un de confiance. Tous me
connaissent, et beaucoup ont une dette envers moi.
Wulf accepta, puis rejoignit Primo, qui gardait l’œil sur la foule du
Forum et les prétoriens qui les cherchaient.
Ulrika se tourna vers Rachel pour s’assurer que celle-ci n’avait
besoin de rien. Timonidès avait nettoyé le banc couvert de feuilles
mortes pour lui permettre de s’asseoir. Le coffre et son précieux
contenu étaient en sécurité, tout contre l’autel de Mithra. Elle
s’approcha de Sebastianus, qui observait lui aussi avec attention les
allées et venues sur le Forum.
— Pourquoi allons-nous en Galice ?
Dans l’intimité de la petite grotte, Sebastianus la prit par les
épaules et plongea longuement son regard dans le sien avant de
répondre.
— Ulrika, certains diront peut-être que cette pluie d’étoiles était
une coïncidence, due à l’effet combiné du tremblement de terre et
d’un travail bâclé.
— Moi, j’y vois un miracle, car elle était exactement telle que la
pluie d’étoiles que j’ai vue dans mon pays la nuit où Lucius est mort.
Non seulement elle nous a sauvé la vie, Ulrika, mais elle nous a
montré le chemin. C’est un signe : il est temps que je retourne chez
moi, après des années d’errance. Et c’est là que nous emporterons les
reliques de Jacob. A l’autel de Gaia, qui est un lieu sacré.
Ulrika se tourna vers Rachel.
— Tu ne seras pas en sécurité à Rome.
Rachel acquiesça.
— Nous emmènerons Jacob dans ce lieu sacré.
— Maître, intervint Primo, il faut partir. Les prétoriens fouillent du
côté du bâtiment du Trésor. Nous devons nous enfuir au plus vite.
— Mais où pouvons-nous aller ? s’inquiéta Timonidès en se levant.
Néron a confisqué votre villa et la caravane. Il ne vous a rien laissé.
— N’aie crainte. J’ai des amis qui nous aideront.
— Moi aussi, renchérit Primo.
— Et il y a les disciples de ma religion, ajouta Rachel. Ils nous
porteront secours.
Ulrika ouvrit sa paume et, à sa grande stupéfaction, découvrit
qu’elle tenait encore l’émeraude. Timonidès émit un sifflement.
— Voilà qui doit valoir un bon prix !
— Je n’en suis pas sûr, rétorqua Primo d’un ton sombre. Néron va
regretter de nous avoir laissés partir. Il enverra des légions pour
récupérer la pierre.
Ulrika, le regard rivé au joyau vert, secoua la tête.
— Néron ne nous cherchera pas. A partir d’aujourd’hui, sa
popularité va décliner rapidement. Quand la rumeur se répandra
qu’il a privé le général Vatinius d’un défilé triomphal avec son
prisonnier enchaîné, l’armée se retournera contre lui. Dans quatre
ans, il sera si impopulaire que le Sénat le déclarera ennemi public et
ordonnera son exécution. Néron mourra de sa propre main, un
poignard dans la gorge.
— Il est temps de partir, déclara Sebastianus, invitant d’un geste le
petit groupe à le suivre. Je connais un homme qui vit au nord de la
cité. Il nous accueillera quelque temps.
Chapitre 41
— Nous sommes arrivés ! s’écria Sebastianus, pressant son cheval
d’accélérer l’allure.
Ulrika chevauchait avec lui, entre ses bras. Ils avaient embarqué à
Ostia et traversé la Grande Verte jusqu’à la colonie romaine de
Barcino, sur la côte nord-est de l’Hispanie. De là, le convoi avait fait
route vers l’ouest, suivant de nouvelles routes construites par les
Romains et d’anciennes pistes créées bien longtemps avant par des
ancêtres oubliés. Ils étaient passés devant des hameaux minuscules,
des fermes éparses, des villas romaines isolées, et quelques avant-
postes militaires. Le terrain était tantôt plat, tantôt montagneux,
verdoyant ou rocheux, et d’énormes nuages couraient dans le ciel
d’un bleu profond. Les vents capricieux soufflaient dans leur dos et
dans leur visage, les nuits étaient étincelantes de givre, et les
journées, chaudes et ensoleillées. Au loin, vers le nord, ils
apercevaient l’énorme chaîne de montagnes nommée d’après la
princesse mythologique Pyrène, au-delà de laquelle se trouvait le
pays des Gaules.
Après des semaines de voyage, les voyageurs harassés avaient enfin
atteint la dernière crête, et contemplaient à présent un paysage d’un
vert si profond, si éclatant qu’Ulrika se demanda s’il était bien réel.
Nichées entre deux collines boisées et pentues se trouvaient des
maisons blanchies à la chaux, entourées de prés et de vergers.
Les villas étaient à bonne distance les unes des autres, reliées par
des sentiers, et au-delà on distinguait une place de marché animée,
une forge, des ateliers d’artisans qui travaillaient le métal ou la
pierre, et un fortin en bois abritant des soldats romains. Une colonie
en passe de devenir une ville. D’autres collines luxuriantes
ondulaient à l’horizon, piquées de maisons, de prés, de potagers.
Les larmes aux yeux, Sebastianus était incapable de parler. Ulrika
garda le silence tandis qu’il la serrait étroitement contre lui.
— Voici la demeure de ma famille, dit-il enfin, désignant une vaste
villa composée de plusieurs bâtiments, jardins et enclos pour
animaux. De ce côté, ajouta-t-il en montrant l’ouest, à une journée de
marche, c’est la fin du monde, que les Romains appellent Finisterre.
On peut se tenir sur le promontoire rocheux et regarder l’océan qui
s’étend à l’infini. Il n’y a plus de terre après.
Ulrika lui décocha un sourire radieux.
— De Luoyang à Finisterre, tu es allé d’un bout du monde à l’autre.
Soudain, l’air de l’après-midi fut déchiré par un son aigu et
perçant.
— Regardez, maître ! s’écria Timonidès.
Il cheminait à dos d’âne, tandis que Rachel était installée dans une
charrette tirée par des bœufs.
— Quelqu’un vient !
— C’est ma petite sœur, dit alors Sebastianus.
Il mit pied à terre, puis aida Ulrika à faire de même.
— Je vois qu’elle a préparé des tartes. J’espère que tu aimes les
cerises, Ulrika, enchaîna-t-il avec un sourire. Mon beau-frère est très
fier de ses vergers.
A la vue de la jeune femme rondelette qui se hâtait vers eux en
tenant ses jupes, Ulrika reconnut avec stupeur sa vision d’autrefois.
Loin de fuir, elle courait à leur rencontre, et sa bouche ouverte
n’exprimait pas la peur mais la joie. Le « sang » qu’elle avait sur ses
mains était le jus des fruits rouges.
Frère et sœur s’étreignirent avec émotion, riant et pleurant tout à
la fois.
— Nous avons reçu ton message il y a plusieurs jours, ci nous
préparons ton retour depuis ! déclara Lucia hors d’haleine.
Lorsqu’ils avaient débarqué à Barcino, Sebastianus avait dépêché
un cavalier rapide, accompagné d’un homme armé, afin de porter ses
salutations aux siens et d’annoncer sa venue. Ulrika connaissait les
noms et l’histoire des membres de toute la famille, qui était
nombreuse, car les trois sœurs vivaient dans cette vaste villa avec
leur mari, leurs enfants et divers parents.
Lucia ressemblait à son frère, et ses longs cheveux arboraient de
beaux reflets cuivrés. Elle se tourna vers Ulrika, les yeux brillants.
Elle parlait latin avec un léger accent, et Ulrika se promit
d’apprendre le dialecte de la région. Les deux jeunes femmes
s’étreignirent à leur tour pendant que d’autres accouraient, des
hommes en tunique courte, des femmes en robe longue, des enfants
et des chiens, tous impatients de revoir Sebastianus.
Les voyageurs poursuivirent leur chemin dans un vacarme de
paroles de bienvenue et de présentations, tout le monde parlant à la
fois. Une longue fête s’ensuivit, qui dura jusque tard dans la nuit - il y
eut de la musique et des danses, du vin qui coulait à flots, et des plats
copieux de palourdes cuites à la vapeur, de pieuvre bouillie, de
calamars frits, et de tartes aux cerises.
Alors qu’Ulrika reposait entre les bras de Sebastianus, dans la
chambre qu’il avait autrefois partagée avec son frère Lucius, elle
songea à la lettre qu’elle avait écrite à sa mère à Ostia, et confiée aux
bons soins d’un capitaine de navire en partance pour Ephèse qui
avait promis de la lui remettre en mains propres. Elle y relatait toutes
les nouvelles importantes de sa vie et l’invitait à venir lui rendre une
longue visite dans le nord-ouest de l’Hispanie.
Le lendemain matin, il y eut la visite obligatoire de la villa, avec les
enfants tout excités qui gambadaient autour d’eux, puis le repas de
midi, après quoi Sebastianus annonça qu’il était temps de se rendre
au vieil autel.
Ils gravirent seuls la colline qui s’élevait vers une crête boisée,
empruntèrent un sentier millénaire serpentant à travers les
peupliers, les chênes et les sapins - un paradis sylvestre qui rappela à
Ulrika celui qu’elle avait vu près des bassins cristallins de
Shalamandar. Nul n’aurait pu savoir que l’assemblage de pierres et
de coquillages au bout du sentier était l’autel de Gaia, car il était
négligé, à l’abandon. Cependant, Ulrika sentit aussitôt qu’ils se
trouvaient dans un lieu sacré.
— Oui, nous enterrerons ici le Vénérable Jacob, murmura-t-elle.
Nous reconstruirons l’autel et nous y ajouterons un sanctuaire pour
que les gens puissent venir quêter l’aide et le réconfort de Gaia et
rendre hommage au saint homme.
Elle posa la main sur l’autel et, fermant les yeux, reçut une vision.
— Dans très longtemps, un splendide lieu de culte sera érigé ici
même, et des millions de pèlerins viendront des quatre coins du
monde pour rendre hommage au Vénérable Jacob, qu’ils appelleront
saint Jacques. Et on se souviendra de cet endroit à cause des étoiles
qui sont tombées dans les champs avoisinants, les campus stellae.
— Je veillerai à ce que les routes qui mènent ici redeviennent sûres,
ajouta Sebastianus. Je ferai mettre des panneaux et aménager des
lieux de repos. Des gardes patrouilleront les routes. Je sais à présent
que telle est ma vocation : être le protecteur des pèlerins.
Sebastianus songea à la Chine et au séjour qu’il y avait fait, qui
semblait désormais presque un rêve. A cause de la folie de Néron, il
n’y aurait plus d’expéditions dans ce lointain pays. Pas avant des
années, voire des siècles. Il penserait toujours avec affection à ce
voyage là-bas. Il avait marché sur la terre jaune de Luoyang, avait
échangé des idées avec un empereur plein de sagesse, avait eu des
amis tels que Noble Héron et Petite Hirondelle. Mais à présent, il
devait se tourner vers l’avenir.
— Ulrika, j’ai si longtemps cru que j’étais destiné à explorer de
nouvelles contrées ; pourtant je songeais avec nostalgie à mon pays
natal. Mais je suis chez moi maintenant, et ma véritable tâche est sur
le point de commencer. Je comprends aussi, ajouta-t-il, que le
monde est fait à la fois d’ordre et de hasard. Exactement comme il y a
des étoiles fixes et d’autres qui tombent, nous avons dans nos cœurs
des certitudes et des doutes. Nous ne comprendrons peut-être jamais
pourquoi, nous savons seulement que, pendant que nous sommes
sur cette terre, nous faisons de notre mieux pour vivre dans l’amour
et dans la paix.
Ulrika retira le coquillage qu’elle portait autour du cou et le plaça
sur l’autel.
— Pour moi aussi, c’est ici que se termine mon chemin, car je serai
la gardienne de ce sanctuaire. Quand les gens viendront chercher du
réconfort ou des réponses, je leur apprendrai à méditer. Peut-être
possédons-nous tous le don de divination. Il suffit seulement de le
trouver. Ou peut-être la divination n’a-t-elle pas pour but de trouver
des lieux sacrés, mais seulement ce qui est sacré en nous-mêmes.
Une voix familière s’éleva dans sa tête.
— Tu as réussi, mon enfant. Je ne viendrai plus à toi, car tu n’as
plus besoin d’être guidée.
— Une question m’intrigue, honorée dame, songea Ulrika.
Pourquoi est-ce à moi que vous êtes apparue ? Pourquoi pas à
Sebastianus, puisque vous êtes son aïeule et que ce destin est aussi le
sien ?
— Je ne suis pas son aïeule, mais la tienne. La famille Gallus est
arrivée tardivement en Galice et, bien que tu sois née d’une mère
romaine et d’un père germain, ta lignée remonte jusque dans les
brumes du temps, sur la côte rocheuse de Galice où j’ai bâti un autel
en coquillages. Tu es ma descendante, Ulrika de Galice.
— Tu ne me reverras pas, mais je serai toujours à tes côtés, sois-en
sûre. Adieu, mon enfant, et souviens-toi de garder le secret du Livre
des prophéties. »
Le mystérieux secret que lui avait confié Rhéa Silvia, et qu’Ulrika
avait dit à la grande vestale : le règne des dieux de Rome touchait à
sa fin. Ulrika se demanda si le fait d’enterrer Jacob en ce lieu avait un
rapport avec ce bouleversement, car il avait été un disciple d’une
nouvelle foi, il avait cru en un seul Dieu, et maintenant il allait
reposer dans une terre sacrée. Peut-être n’était-ce pas un
bouleversement, songea-t-elle, ni une fin, mais une union...
Elle prit la main de Sebastianus.
—Il y a très longtemps, j’ai demandé à une voyante où était ma
place. Elle ne m’a pas donné de réponse, mais je sais désormais que
l’on ne dépend pas de l’endroit de sa naissance. Ce que l’on est, on
l’emmène partout avec soi, où qu’on aille.
Sebastianus sourit.
—Et nous sommes ici, à présent. Chez nous...