Risques de Credit
Risques de Credit
N° 103
SOCIÉTÉ
Naviguer dans un monde
de risques
Isabelle Autissier
RISQUES ET SOLUTIONS
Le choc du big data
dans l’assurance
Arnaud Chaput
Arthur Charpentier
Michel Denuit
Romain Durand
Romuald Elie
Kossi Ametépé Folly
François-Xavier Hay
Jean-Michel Lasry
Jean-Marie Nessi
Lucie Taleyson
Patrick Thourot
Daniel Zajdenweber
ANALYSES ET DÉFIS
L’e-santé est-elle
une révolution ?
Ghislaine Alajouanine
Olivier Arroua
David Bardey
Diane de Bourguesdon
Sylvain Chapuis
Philippe De Donder
Patrick Dhont
Mathias Matallah
ÉTUDES ET DÉBATS
Philippe Charlez
Carlos Pardo
Hélène Xuan
Daniel Zajdenweber
Marie-Dominique Montangerand
Secrétaire de rédaction
Comité scientifique
Luc Arrondel, Philippe Askenazy, Didier Bazzocchi, Jean Berthon
Jean-François Boulier, Marc Bruschi, François Bucchini, Gilbert Canameras
Pierre-André Chiappori, Michèle Cohen, Alexis Collomb, Michel Dacorogna
Georges Dionne, Brigitte Dormont, Patrice Duran, Louis Eeckhoudt, François Ewald
Didier Folus, Pierre-Yves Geoffard, Claude Gilbert, Christian Gollier, Frédéric Gonand
Rémi Grenier, Marc Guillaume, Sylvie Hennion-Moreau, Dominique Henriet, Vincent Heuzé
Jean-Pierre Indjehagopian, Meglena Jeleva, Gilles Johanet, Elyès Jouini, Dorothée de Kermadec - Courson
Jérôme Kullmann, Dominique de La Garanderie, Patrice-Michel Langlumé, Régis de Laroullière
Claude Le Pen, Robert Leblanc, Florence Legros, François Lusson, Florence Lustman, Olivier Mareuse
Pierre Martin, André Masson, Luc Mayaux, Erwann Michel-Kerjan, Alain Moeglin
Marie-Christine Monsallier-Saint-Mleux, Stéphane Mottet, Michel Mougeot, Bertrand Munier
Stéphane Pallez, Carlos Pardo, Jacques Pelletan, Pierre Pestieau, Pierre Petauton, Pierre Picard
Manuel Plisson, Jean-Claude Prager, André Renaudin, Angelo Riva, Christian Schmidt, Côme Segretain
Jean-Charles Simon, Kadidja Sinz, Olivier Sorba, Didier Sornette, Lucie Taleyson, Patrick Thourot
Alain Trognon, François de Varenne, Nicolas Véron, Jean-Luc Wybo, Hélène Xuan
Sommaire - n° 103 -
4. Études et débats
Philippe Charlez, Le principe de précaution, un concept dévoyé ........................................................ 97
Benjamin Coriat (Dir.), Le retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire par Daniel Zajdenweber . . . . . . . . . . . 108
Didier Le Menestrel et Damien Pelé, Retraite, bâtissons notre avenir ! par Carlos Pardo . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
C’est l’une des ambitions de ce numéro de Risques, dans lequel nous évoquons les risques environne-
mentaux et la manière dont la COP 21 peut être – souhaitons-le – un premier pas vers un traitement
coordonné, cohérent et rationnel des dérèglements climatiques. Mais, deux autres thèmes, risques et
surtout opportunités, sont développés : celui du big data dans l’assurance et celui de l’e-santé.
Pour évoquer la COP 21, il fallait une personnalité exceptionnelle, tant sur le plan scientifique que
symbolique par son talent de grand marin, pour penser aux dégâts que nous faisons à notre planète, à
l’absolue solution qu’il faut trouver pour remédier à nos comportements suicidaires, et aux exigences
qu’il faut désormais imposer aux États et aux individus. Isabelle Autissier a effectivement accepté de
réfléchir avec nous à ce risque premier : celui du réchauffement climatique.
Enfin, nous avons voulu rendre un hommage particulier à un homme exceptionnel, qui a largement
donné à l’assurance française ses lettres de noblesse, tant sur le plan de la réflexion que sur celui de
l’action. Je veux évidemment évoquer Michel Albert. Ainsi, ce numéro donne une représentation du
meilleur mais également du plus dangereux de notre société et des temps qui viennent. Et s’il fallait en
tirer une conclusion, ce serait sûrement de souligner le rôle essentiel de la gestion de ces risques-là.
Jean-Hervé Lorenzi
1.
Société
Naviguerde risques
dans un monde
■ Isabelle Autissier
Présidente de WWF France
Navigatrice, écrivain
Société
Isabelle Autissier
Présidente de WWF France
Navigatrice, écrivain
Entretien réalisé par Pierre Bollon, Antarctique depuis dix-quinze ans, j’ai pu constater
Jean-Hervé Lorenzi et Daniel Zajdenweber que les glaciers reculent. C’est tangible.
Risques : Vous êtes très connue en tant que navigatrice. Risques : Vous avez écrit Passer par le Nord, la nou-
Qu’est-ce qui a motivé votre engagement au sein de velle route maritime avec Erik Orsenna (Éditions
WWF France ? Paulsen, 2014). Qu’apporte le regard spécifique de
l’agronome, mais surtout du marin, par rapport à
Isabelle Autissier : Ingénieur agronome de formation, celui des scientifiques ?
j’ai travaillé au début de ma carrière pendant dix ans
pour Ifremer et les professionnels de la pêche. La Isabelle Autissier : En tant que marin, il n’est pas
communauté scientifique alertait déjà à cette époque possible de se raconter des histoires. Quand on est en
les pêcheurs sur le danger d’augmenter leur capacité mer, dans un système de courants, de vents, de vagues
de pêche au regard de la baisse de la population de plus ou moins hautes et plus ou moins agréables,
poissons (fonction de leur taux de reproduction, de notre seule arme de marin est de comprendre ce
leur taux de grossissement). Je mesurais la dissociation qui se passe, d’en tirer des stratégies qui vont nous
entre une certaine forme d’activité économique et les permettre d’aller d’un point à un autre à peu près en
ressources que notre planète met à notre disposition. sécurité et si possible vite. Notre réflexion part donc
On peut analyser la question climatique de la même de ce qui nous entoure ; c’est de l’observation et de la
manière : nous devons reconnecter notre production compréhension. Et c’est essentiel. Un bon marin,
de gaz à effet de serre (GES) aux capacités de la planète c’est quelqu’un qui regarde beaucoup, tout le temps,
à les absorber sans danger pour les écosystèmes, et et qui va essayer de comprendre, c’est-à-dire de relier
donc pour nos sociétés. les choses entre elles – la couleur de l’eau qui change,
c’est parce qu’on approche de la terre. Si aujourd’hui
Par la suite, j’ai décidé de mettre ma notoriété de nous travaillons avec des instruments qui prolongent
« marin » au service de cet engagement. L’océan fait l’observation des sens, le processus reste bien de partir
rêver et il est un acteur essentiel du climat. du réel.
Aujourd’hui, le plancton absorbe 30 % de nos gaz à
effet de serre. Quand l’océan absorbe du CO2, il Risques : Pouvez-vous nous parler de l’agriculture
s’acidifie. Cette acidification nuit grandement aux durable et de la biodiversité ? Y a-t-il des solutions ?
organismes marins et menace la stabilité de l’éco-
système océanique dont nous tirons de nombreux Isabelle Autissier : En analysant les différents
fruits. De plus en se réchauffant l’océan va de moins modèles agricoles, on s’aperçoit que l’agriculture
en moins jouer son rôle d’absorption de CO2, ce « industrielle » est une agriculture très forte en
qui est un cercle vicieux pour la stabilité climatique. empreinte carbone ; que ce soit du fait des produits
Il faut également prendre en compte la montée utilisés, du taux de mécanisation, des engrais qui
des eaux, liée en grande partie au réchauffement sont des émetteurs importants de carbone. Plus
océanique et à la fonte des glaces. Allant en globalement, la délocalisation génère un coût carbone
Risques n° 103 9
Interview
démesuré. La question, c’est d’abord d’essayer de ont diminué de 70 à 80 % à cause des pesticides.
relocaliser le plus possible l’agriculture ; ce qui aurait C’est une bêtise, parce que l’ensemble des oiseaux
l’énorme avantage de favoriser la lutte contre la faim. d’un territoire a un rôle écologique considérable pour
Essayer de relocaliser également pour revenir à des justement manger des prédateurs !
consommations « de saison ». Et réutiliser davantage
les processus naturels. Toutes les espèces disparaissent un jour. Mais aujour-
d’hui, cette disparition va presque cent fois plus vite
Quand j’étais à l’Agro, on apprenait encore à faire de que sur la moyenne géologique. Environ 60 % de
l’agronomie. On commençait par apprendre le sol et nos mammifères sont en danger d’extinction. Non
le climat, et ensuite on étudiait ce qui pouvait être seulement les espèces mais les génomes. Et ceci, sur
produit sur ce sol-là et avec ce climat-là ; pas l’inverse. l’agriculture par exemple, est dramatique. On vit sur
Je pense qu’il faut se concentrer à nouveau sur les dix espèces de riz, cinq espèces de blé, deux espèces
véritables processus agronomiques, de manière à ne de bananes. S’il y a une attaque sur une espèce de
pas avoir besoin – ou d’avoir moins besoin – de tous banane, on ne mangera plus de bananes. Ce n’est pas
ces intrants qui ont un coût carbone et un coût dramatique en soi, on pourrait manger autre chose.
environnemental global. Tout ceci commence à Mais nous nous sommes placés en situation de fragi-
émerger mais le modèle est encore à une agriculture
lité génomique extrême en détruisant ou en arrêtant
très industrielle, voire aujourd’hui totalement hors-sol.
de multiplier certaines espèces.
Ces modèles-là ont une empreinte excessive que nous
payerons tous collectivement. Un poulet produit
Nous avons les moyens d’agir, d’une part, en dimi-
dans une usine à poulets, sans jamais voir le jour, n’est
nuant notre empreinte écologique, c’est-à-dire en
pas cher (environ cinq euros). En revanche, le coût
diminuant notre prédation globale, et surtout les
environnemental de cette usine qui va se traduire
conséquences de notre prédation globale ; et d’autre
économiquement est important, et à la charge de la
part, en gérant les réserves, les parcs, les zones
collectivité. Ce sont des déchets, de l’effet de serre,
naturelles, etc. qui sont des points de résilience à partir
des atteintes à la biodiversité ou à la santé.
desquels on peut en quelque sorte réensemencer. On
La biosphère, ce sont tous les phénomènes de la vie le voit très bien dans le domaine marin. À chaque
depuis le virus jusqu’à l’hippopotame et jusqu’aux création de réserve marine, les pêcheurs font part de
rosiers de votre jardin. On est sur une planète leur mécontentement, pour finalement s’apercevoir,
vraiment extraordinaire, avec de la vie, avec une quatre ou cinq ans plus tard, qu’ils pêchent 10 ou 15 %
diversité et une complexité incroyable. Il n’y en a pas de plus à côté de la réserve. Ils se rendent bien compte
d’identique à des milliards d’années-lumière. Si la vie que le poisson n’a pas de frontières. WWF s’est beau-
est résiliente aujourd’hui sur notre planète, c’est parce coup intéressé aux réserves et aux parcs. Nous savons
qu’elle est extraordinairement complexe, et que que la biomasse augmente de 121 % par exemple sur
chaque espèce – qu’elle soit animale, végétale, etc. – une zone de réserve par rapport à la zone limitrophe.
est en relation trophique, de prédation, de coévolu- Cette biomasse, elle s’exporte en mer. Il est très
tion avec des centaines, parfois des milliers d’autres. important de comprendre qu’on peut avoir un
Et c’est cela qui la rend stable. Si on en retire une, les développement humain et économique sans hypo-
autres se débrouillent différemment, les petits oiseaux théquer la nature et que l’on peut arriver à faire les
vont manger autre chose… mais si on en affecte trop, deux. C’est exactement la même chose quand on
le système s’appauvrit, ne remplit plus son rôle, voire compare le coût économique de la protection d’un
s’écroule. Il faut absolument garder cette diversité des kilomètre de mangrove et le coût économique de ce
espèces et faire en sorte que notre utilisation des qu’elle produit quand elle est exploitée correctement.
moyens naturels n’aille pas les hypothéquer. On voit Il y va de notre intérêt de la protéger car sont en jeu
bien qu’en France aujourd’hui, les oiseaux communs la densité de poisson, de nourriture, le bois, la
10 Risques n° 103
Interview
fixation du sol, la fixation de l’arrière-pays, l’épuration Après, il y a la question des stratégies économiques. Il
de l’eau… c’est tout un ensemble. Et cela tout en est difficile pour les pétroliers, les constructeurs
utilisant ce dont on a besoin. Nous travaillons également automobiles… de changer leur modèle économique
beaucoup avec les entreprises sur ce sujet. fondé sur le carbone, tout comme pour les bénéfi-
ciaires historiques – la personne lambda dans sa
Risques : Cette année, les thématiques environne- voiture, etc. S’ils n’arrivent pas à percevoir – ou s’ils
mentales sont au cœur de l’actualité avec la tenue ne s’intéressent pas – aux conséquences in fine
de la COP 21 (1) à Paris. Comment en appréhendez- dramatiques de la modification climatique, il n’y aura
vous les risques et les opportunités ? pas de solutions miracles.
Isabelle Autissier : La première question environne- En ce qui concerne la COP 21, je crains que le résultat
mentale est le réchauffement global de la planète qui ne soit pas satisfaisant. Mais plus on ira loin pendant
engendre un dérèglement climatique. Le développement la COP, plus cela sera facile par la suite dans la
de l’homme est principalement dû à une période de compétition planétaire, car nous partirons de bases
stabilité climatique depuis quelques dizaines de communes pour entraîner les plus réticents. La COP 21
millions d’années, qui a permis une stabilisation du est avant tout un signal politique fort.
paysage et des espèces. Le climat est un acteur majeur
de la vie des humains et tout le monde a bien compris Risques : L’idée de ces conférences est de faire colla-
que ce climat était fortement déstabilisé du fait de borer tous les pays afin de limiter les risques et de
l’action de l’homme. permettre à chacun, individuellement, de tirer son
épingle du jeu si les autres font l’effort. Y a-t-il
Nous sommes dans une dynamique. Les modèles beaucoup de pays réticents ?
mathématiques et les études actuellement menées
permettent aux scientifiques de dire que même en Isabelle Autissier : Un exemple d’évolution, WWF
stabilisant l’augmentation de la température à +2°C, est très présent en Chine. Le pouvoir chinois a
les modifications sur la planète – et donc de la vie observé que l’essentiel des révoltes en Chine est lié à
sur la planète – seront importantes et qu’elles coûteront des questions environnementales et non aux
extrêmement cher. La mer va continuer à monter conditions de travail ou aux salaires parce que les gens
quelle que soit notre action aujourd’hui à hauteur ne peuvent plus boire d’eau, qu’ils ne peuvent plus
des gaz à effet serre que nous avons déjà produits. respirer ou cultiver leurs terrains. La Chine a compris
Le message des scientifiques à la COP 21 est de dire que sa stabilité politique repose en grande partie sur
que c’est le dernier moment pour que la communauté sa capacité à offrir aux Chinois des conditions de vie
internationale – et donc les entreprises, les citoyens, à peu près raisonnables. Ils ont donc beaucoup
les États, les collectivités, etc. – s’engage dans une avancé dans leur réflexion, même si aujourd’hui ils
dynamique extrêmement forte de « décarbonisation » ont encore des mines de charbon.
(le mot est terrible) de l’économie. Ce qui veut
dire schématiquement arrêter d’utiliser des énergies Le Canada, au contraire, résiste parce qu’il exploite
fossiles, passer d’une économie carbonée, qui utilise le énormément de schistes bitumineux, qui sont la pire
pétrole, le gaz et le charbon, à une économie qui énergie qui soit en termes d’empreinte.
laisse dans la terre le gaz, le pétrole et le charbon, et
qui prenne l’énergie ailleurs. Heureusement, il y a Les négociations seront donc plus compliquées avec
beaucoup d’énergie non carbonée partout, on sait certains pays. Mais depuis Copenhague nous avons
comment la chercher et elle coûte de moins en moins commencé à payer un peu le prix du réchauffement
cher. Les scientifiques disent donc logiquement que climatique et les gouvernements se rendent compte
si on veut faire évoluer notre modèle, on dispose de du coût économique et donc du coût politique. Je ne
tout ce qu’il faut pour le faire évoluer. pense pas malheureusement que cette négociation
Risques n° 103 11
Interview
nous permettra d’arriver à quelque chose de totale- groupes d’acteurs. Avec le grand public, cela passe
ment satisfaisant. Mais lorsque nous ferons la somme par des campagnes de mobilisation, d’explications (2).
des efforts de chacun, il faudra que nous nous Une partie des entreprises, notamment les grandes
approchions le plus près possible d’une hausse limitée mais pas seulement, a compris que la stabilité du
à 2°C. modèle économique dépendait en grande partie de la
stabilité du climat. Certaines viennent nous voir pour
Risques : Qu’en est-il de l’Afrique ? que nous les aidions à réfléchir sur les grandes
thématiques, principalement sur leur façon de
Isabelle Autissier : Il y a deux éléments de réponse. produire et de s’organiser pour baisser de la manière
Tout d’abord, ces pays peuvent se développer en la plus rapide et la plus efficace leur empreinte carbone.
évitant toutes les erreurs que nous avons commises.
De même qu’ils sont passés directement au téléphone Risques : Avez-vous également ce débat avec les assu-
satellite (en évitant la téléphonie filaire), ils peuvent reurs ? Parce qu’ils ont un rôle à plusieurs facettes : ils
passer directement à l’énergie décarbonée. Ils ont en assurent le risque mais ils sont aussi investisseurs.
général du soleil, ils ont souvent du vent, ils ont L’actif et le passif de leur bilan sont impactés.
parfois de la biomasse. Toutes ces énergies primaires
doivent être utilisées. Il faut donc que nous les Isabelle Autissier : Les assureurs sont un très bon
aidions financièrement. Ce sera l’un des sujets de la révélateur. Ce sont eux qui paient aujourd’hui les
COP 21 car les aider financièrement c’est également dégâts liés à un certain nombre de risques clima-
exporter nos technologies. De plus, cela aidera à leur tiques. Ils sont conscients de ces questions-là et les
stabilité économique et politique. ont déjà analysées car ils s’appuient sur des constats et
sur des probabilités ; tout comme les ONG, qui se
Ensuite, je suis convaincue que le développement de basent sur la science. Nous avons donc des relations
ces pays passe par l’éducation des filles. La courbe assez faciles. Vous faisiez allusion au rôle important
démographique diminue au fur et à mesure que des assureurs comme acteurs de la Bourse, acteurs des
les filles sont éduquées. Sur ce sujet essentiel on va investissements puisqu’il y a des dépôts importants.
peut-être pouvoir faire bouger les choses. Le fait, par exemple, que les assureurs « décarbonent »
leurs fonds d’investissement, c’est extrêmement
Risques : Comment WWF et les autres ONG s’orga- important, c’est un signal fort de leur part pour
nisent-elles pour accélérer la prise de conscience indiquer qu’ils préfèrent investir dans ce que sera
des différents acteurs concernés en matière de risque demain, plutôt que s’en tenir à hier…
climat ?
Risques : À aucun moment vous n’avez parlé de
Isabelle Autissier : WWF a accès à une centaine de décroissance. Quelle est la position de WWF sur ce
pays, à une centaine de gouvernements et à l’ONU. sujet ?
Nous négocions avec nos gouvernements respectifs
pour qu’ils s’engagent sur le meilleur accord possible. Isabelle Autissier : Nos indicateurs économiques
C’est un lobbying politique à l’échelle mondiale. sont inquiétants mais ils seraient pires s’ils tenaient
compte de l’érosion de la richesse naturelle des pays.
Par ailleurs, aujourd’hui il y a trois grandes catégories Ceci est vrai d’ailleurs pour les entreprises autant que
d’acteurs. Il y a le grand public, le monde écono- pour les individus ou les États. Il faut introduire dans
mique – qui évidemment a un rôle majeur dans ce nos indices économiques les services écologiques
domaine –, et puis toutes les autres collectivités – la rendus par la nature. WWF, comme d’autres
société civile organisée – qui, à un moment ou à un chercheurs ou ONG, a déjà publié beaucoup de
autre, ont des décisions à prendre. Nous essayons de travaux sur ce sujet, mais il faut maintenant que cela
travailler de manière différente avec ces trois grands devienne opérationnel, pour que nous puissions
12 Risques n° 103
Interview
prendre les bonnes décisions, éclairés par les bons indices. titre du WWF, nous sommes en train de lancer au
Il y a certains types de consommation qui sont niveau mondial une campagne « océan », donc je vais
devenus totalement excessifs, irrationnels (partir un m’occuper. Puis il y aura la COP 21. Et je pars cet été
week-end aux Seychelles par exemple). Il faut faire naviguer dans les glaces, sur la côte Est du Groenland,
évoluer nos standards pour que tout le monde puisse la plus glacée. Naviguer fait partie de mon ADN
les adopter sans détruire notre planète. personnel.
Isabelle Autissier : Je viens de publier un roman WWF ; NOUAILLAS O., Le réchauffement climatique pour
(Cf. bibliographie ci-contre) qui marche bien. Au les nuls, First, collection Pour les Nuls, 2014.
Risques n° 103 13
2.
Risques et solutions
Le choc du big data
dans l’assurance
■ Gilles Bénéplanc
Introduction
■ Jean-Michel Lasry
La rencontre choc de l’assurance et du big data
■ François-Xavier Hay
La mutualisation est-elle soluble dans le big data ?
■ Arnaud Chaput
Un livre blanc pour mieux comprendre les grands bouleversements des métiers assuranciels
■ Romain Durand
Une vie sans papier, l’assurance à l’heure de la numérisation
■ Lucie Taleyson
Le big data, moteur de la transformation à venir dans les assurances collectives
■ Daniel Zajdenweber
Quand la sélection augmente le risque
T
elle est la devise des Lloyd's, qui ont été
créés à Londres en 1688. Elle reste l'impact du big data sur l'existence même du concept
d'actualité car elle porte en elle un des de mutualisation. Il souligne que si le développement
principes fondateurs de l'assurance, la de l'Internet des objets (IOT, Internet of things) va
gestion collective des risques par adhésion volontaire offrir d'énormes possibilités d'analyse des risques,
à un groupe : la mutualité. pour autant, la notion de mutualité devrait rester
centrale dans l'assurance sous la pression de la déon-
Un autre principe fondateur réside dans la gestion tologie pour l'utilisation des données, de la volonté
de cette mutualité, qui doit se faire sur des bases des consommateurs et de la diffusion de nouveaux
scientifiques ; il s'agit en quelque sorte de la solidarité produits d'assurance par abonnement.
éclairée par les mathématiques. De ce fait, un grand
pan de l'activité des assureurs consiste à rechercher Arnaud Chaput présente les travaux du pôle de
des critères dont l'application conduira à des tarifs compétitivité Finance Innovation sur la transformation
différents : c'est la segmentation. numérique dans l'assurance. Ce travail collectif
étudie les grandes dynamiques bouleversant le secteur
Cette rubrique « Risques et solutions » analyse de l'assurance, pour identifier les six axes stratégiques
comment les évolutions récentes dans le domaine de qui se déclinent en trente-cinq actions prioritaires.
la collecte et du traitement des données – ce qu'on
appelle communément le big data – vont faire En écho à cet article, Romain Durand étudie une
évoluer ou remettre en cause les principes de base de des conséquences de la numérisation : la (quasi)-fin
l'assurance que sont la constitution d'une mutualité du papier. Cette révolution va transformer le secteur sur
de référence et le calcul actuariel des cotisations au les plans organisationnel, culturel et concurrentiel, le
travers d'une segmentation des risques. sujet du fondement légal des contrats et des modalités
de la preuve de leur existence restant particulièrement
La rubrique s'ouvre par l'article de Jean-Michel Lasry, complexe.
qui en illustre parfaitement la problématique.
Soulignant l'omniprésence de l'assurance et de la Lucie Taleyson se penche sur les assurances
numérisation, l'auteur explique que leur rencontre est collectives dans le domaine de la santé et de la
inéluctable et qu'elle produira de nombreux résultats prévoyance, c’est-à-dire les contrats qui couvrent
souvent fructueux, parfois surprenants. Il analyse les salariés d'une entreprise. Longtemps, les assureurs
également comment le big data va bousculer les ont disposé de peu d'informations pour évaluer
piliers sur lesquels l'assurance est fondée depuis son ce risque, mais les dispositions réglementaires et
origine. les évolutions techniques créent les conditions de
Risques n° 103 17
Introduction
l'utilisation du big data. À terme, devra se créer un point particulièrement intéressant : la sélection
équilibre entre une segmentation plus fine des d'assurés avec des risques identiques augmente la
contrats et leur nécessaire mutualisation. volatilité du portefeuille d'assurance. En conséquence,
si l'utilisation massive de données permet de réduire
Patrick Thourot, Jean-Marie Nessi et l'asymétrie d'information et de mieux sélectionner
Kossi Ametépé Folly analysent l'impact du big data les assurés, il faut, pour constituer des portefeuilles
sur la tarification : réduction de l'asymétrie équilibrés, avoir des risques n'ayant pas tous les
d'information, possibilité de mieux évaluer les compor- mêmes caractéristiques.
tements, donc de mieux tarifer les risques. Les auteurs
considèrent que ces évolutions peuvent remettre Enfin, Arthur Charpentier, Michel Denuit et
en cause les notions classiques de mutualisation et Romuald Elie étudient au travers d'un exemple
de segmentation, même si toutes les questions de concret comment les stratégies de segmentation des
faisabilité et d'acceptation par les consommateurs ou tarifs influencent les marchés. Leur conclusion est
les régulateurs ne sont pas tranchées. mesurée. La tarification et la constitution de porte-
feuilles rentables restent un exercice complexe qui ne
L’article de Daniel Zajdenweber illustre un disparaîtra pas avec le big data.
18 Risques n° 103
LA RENCONTRE CHOC DE L’ASSURANCE
ET DU BIG DATA
Jean-Michel Lasry
Membre du conseil scientifique de la chaire Économie
des nouvelles données, Institut Louis Bachelier
L’assurance est depuis longtemps présente dans toutes les activités humaines. La numéri-
sation et son cortège de big data à leur tour envahissent tout, nous les voyons maintenant
partout, et ce n’est qu’un début. La rencontre de l’assurance et de la numérisation, le choc,
va donc être multiple et protéiforme, avec une multitude et une grande diversité de
terrains de rencontre. Par ailleurs, les piliers eux-mêmes de l’assurance – mutualisation,
sélection adverse, aléa moral, tarifications avec franchises et bonus-malus – vont être bousculés
par le big data.
L’
assurance et la numérisation ont désor- extrêmement récente. En outre, même si la digitalisation
mais une caractéristique commune : leur du monde est déjà bien avancée, elle continue à se
omniprésence. Que ce soit dans la vie propager à un rythme exponentiel. Comme certains
personnelle ou professionnelle, dans la le disent, non sans raison : software is eating the
société ou dans les entreprises, l’assurance et la numé- world (1).
risation sont omniprésentes.
Cette omniprésence donne sa forme particulière à
Pour les activités d’assurance, cette omniprésence la rencontre en cours de la numérisation et de l’assu-
n’est pas nouvelle. L’assurance est présente depuis rance : elle se produit en de multiples endroits et sous
longtemps dans la quasi-totalité des activités humaines, les formes les plus diverses. En fait, ce n’est pas une
privées et sociales. Dans la vie privée, dans la vie de la rencontre, mais une multitude de rencontres selon les
personne et de la famille, dans les entreprises, dans contextes, les enjeux, et les développements souvent
tous les secteurs et tous les aspects de l’appareil de imprévisibles et fabuleusement rapides de la numéri-
production, et même dans la banque et la finance (les sation et de son visage actuel : le big data.
Risques n° 103 19
La rencontre choc de l’assurance et du big data
Face à un phénomène aussi protéiforme et qui en des PC, l’invention et le développement de l’Internet,
est encore à ses débuts, plutôt que de parler d’un puis du Web, l’usage généralisé des e-mails, l’émer-
choc, il faudrait sans doute parler d’une multitude de gence de Google, des smartphones, des réseaux
chocs. Doit-on se contenter d’un catalogue des sociaux, des objets connectés, sans oublier tous les
multiples rencontres en cours entre assurance et softwares, les applications (apps), les logiciels en
numérisation, ou est-il possible de dégager tant que service (software as a service, SaaS) qui ont
quelques réflexions générales ? transformé et continuent de transformer la vie des
entreprises, les processus industriels et la vie personnelle.
C’est comme professionnel fondateur d’une start-up
technologique, comme observateur de longue date La rencontre de l’assurance et de la numérisation,
du secteur et comme mathématicien concerné par les c’est donc le choc entre :
questions algorithmiques de machine learning (2) et
de modélisation que je vais essayer de dégager • des activités bien établies, omniprésentes dans la
quelques réflexions générales sur les fondamentaux de la société, côté vie personnelle et côté appareil de
rencontre actuelle de l’assurance et de la numérisation, production, basées sur une poignée de concepts
et plus particulièrement de l’assurance et du big data. fondamentaux ;
I
l y a aussi un peu de ce vieux proverbe dans la
rencontre de l’assurance et du big data : l’assu- passe, il faut en dire un peu plus sur cette accumulation
rance se connaît elle-même, elle sait où sont ses de bouleversements technologiques, et plus particu-
forces et ses faiblesses, là où personne ne sait lièrement sur ce qu’il en a résulté dans le monde des
encore où va le big data, ce qui va émerger de poten- données, des algorithmes et des modèles.
tialités qui semblent immenses et protéiformes mais
encore embryonnaires.
L
les asymétries d’information et leur descendance – la a source ultime de la numérisation exponen-
sélection adverse, l’aléa moral et la tarification tielle du monde est, comme on l’a déjà
non linéaire, cette dernière plus connue sous ses rappelé, la croissance exponentielle à la
formes usuelles que sont les franchises, les systèmes de fois de la puissance et de la vitesse des ordi-
bonus-malus. nateurs, et de la capacité de stockage des données.
Cette croissance exponentielle est résumée dans les
La numérisation connaît depuis des décennies lois empiriques de Gordon Moore qui énoncent
une croissance fulgurante et exponentielle : c’est le essentiellement que tout cela double tous les dix-huit mois.
doublement tous les dix-huit mois selon les lois Gordon Moore lui-même estime que ce taux de
empiriques de Gordon Moore (3). Concrètement, croissance exponentielle pourrait éventuellement
cette croissance s’est traduite par une succession diminuer dans cinq ans, après avoir été étonnamment
d’innovations qui ont changé le monde : l’apparition stable pendant soixante ans.
20 Risques n° 103
La rencontre choc de l’assurance et du big data
■ Une chute exponentielle des coûts données. La science du traitement des données a été
bouleversée par les phénomènes fondamentaux
D’un point de vue économique, les lois de Moore évoqués plus haut. La double chute exponentielle, à
se concrétisent sous forme d’une chute exponentielle la fois des coûts de stockage des données et du temps
des coûts. En outre, cette chute exponentielle des machine nécessaire pour faire tourner les algorithmes,
coûts dans les industries de stockage et de traitement a fait émerger des solutions qui sont en rupture avec
des informations s’est propagée à l’industrie des télé- les pratiques des décennies 1960-1980.
communications.
Ces solutions nouvelles résultent d’une distorsion
La traduction tangible de cet effondrement des créée par le décalage entre d’une part la vitesse forcé-
coûts depuis soixante ans, y compris des coûts des ment limitée des efforts humains pour faire progresser
communications numériques, a été de rendre possible le savoir, et d’autre part la croissance exponentielle de
l’apparition par vagues successives des innovations déjà la puissance des machines.
citées qui ont changé le monde (les PC, l’Internet...).
D’un côté, les progrès « théoriques » en matière
Cet abaissement exponentiel des coûts a aussi d’algorithmique résultent du travail des chercheurs.
démocratisé récemment l’accès aux ressources Pour rapides que soient ces travaux, leur avancée est
nécessairement limitée par la vitesse du travail
nécessaires pour récupérer des données en quantités
humain, et leur coût ne décroît pas exponentiellement.
immenses, les stocker, les traiter, les diffuser. Les plus
De l’autre côté, la puissance et la capacité des machines
petites entreprises peuvent en effet désormais stocker,
croissent exponentiellement.
traiter, diffuser des quantités immenses de données
pour un faible coût en utilisant les solutions de cloud
computing mises en place par quelques grands acteurs ■ Le machine learning
(IBM, Amazon...).
Une distorsion est donc apparue entre les progrès
Simultanément, et l’un va avec l’autre, les sources de théoriques (les progrès du savoir humain) et la
données ont connu la même croissance exponentielle à puissance de calcul des machines. Cette distorsion a
la fois en quantité et en diversité. La multiplication, engendré l’émergence d’une discipline nouvelle : le
la diversification des objets connectés, des capteurs de machine learning, avec des solutions plus ou moins
toutes natures, à la fois dans la sphère sociale et dans « boîte noire » pour le traitement des données.
les processus de production, ont conduit à ce phéno- Ces solutions compensent la lenteur des progrès
mène de déluge de données disparates qui a pris pour théoriques par la capacité des machines à mener à
nom big data. bien d’immenses quantités d’opérations.
De telle sorte que, comme déjà dit, la rencontre Prenons l’exemple du jeu d’échecs pour illustrer cette
de ce nouveau big data désormais omniprésent, et de question. Programmer une machine pour jouer aux
l’assurance tout aussi omniprésente depuis longtemps, échecs est une forme de traitement de données. Dans
est multiple, plurielle, extrêmement diverse. un premier temps, disons dans les années 1960-1970,
les spécialistes ont déployé des efforts importants
pour introduire dans les programmes la plus grande
■ Un bouleversement du traitement quantité possible du savoir humain sur les échecs.
des données Mais arrivés à un certain point, les ajouts « théoriques »
sont devenus relativement faibles, d’une part parce
Un des points cruciaux de la rencontre entre big qu’une grande partie de la science des échecs avait
data et assurance est la question du traitement des déjà été incorporée, et d’autre part, surtout, parce que
Risques n° 103 21
La rencontre choc de l’assurance et du big data
les effets des ajouts théoriques devenaient négligeables Enfin, le traitement de ces données doit souvent être
par rapport à la croissance exponentielle continue de fait en temps réel, avec fréquemment des temps de
la force de calcul des machines. Ce n’était plus la réponse attendus de l’ordre de la fraction de seconde.
peine, et il était trop coûteux, de vouloir intégrer un Tout cela fait que le travail des data scientists (4) com-
peu plus de savoir humain dans les programmes de mence par un effort considérable consacré à la définition
jeu d’échecs, alors que la puissance brute de la machine, de procédures de stockage et de prétraitements des
par sa croissance exponentielle, permettait de mettre données pour les rendre utilisables par la suite.
en œuvre des solutions peu coûteuses.
Enfin, une autre caractéristique mérite une
De nombreux domaines du traitement des attention toute particulière : ces données sont souvent
données sont comme le jeu d’échecs : la croissance produites par des hommes et des femmes, et sont
exponentielle de la puissance des machines décourage alors marquées, comme les données économiques de
la recherche de progrès « théoriques ». Il devient caractéristiques propres à l’homme, par exemple le
moins coûteux d’élaborer des solutions basées sur comportement et l’anticipation. Pour donner un
la force brute de la machine que de rechercher ou exemple simple et concret, dans la géolocalisation en
de construire une expertise et de l’intégrer dans temps réel de taxis, on observera des causes rétro-
l’algorithmique. grades : si les taxis convergent vers un lieu, la cause est
dans le futur, c’est qu’il va bientôt y avoir une sortie
Le machine learning est né de ce contexte. Non de cinéma (ou autre événement annoncé). Avec la
pas que la réflexion soit absente du machine learning, présence de l’homme dans les données, on n’échappe
bien au contraire. Mais l’objectif n’est plus d’économiser pas à la nécessité d’un peu de modélisation pour de
le temps de calcul grâce au savoir des experts : les multiples raisons, dont celle que nous venons de voir :
experts sont rares et coûteux. L’objectif est d’élaborer la régression sur le passé ne détecte pas l’impact du
des approches nouvelles qui tirent parti de la force futur.
brute exponentiellement croissante des machines.
C
qui tirent parti de la puissance des machines, et qui ette évolution du traitement des données
évincent souvent les statisticiens de domaines du offre des opportunités multiples à l’assu-
traitement de données qui étaient leurs terrains de jeu rance, mais pose simultanément une série
dans les années 1970-1980. de problèmes. L’assurance est depuis
longtemps confrontée à un dilemme :
Il faut mentionner une autre source de rupture.
Les nouvelles données sont non seulement quantita- • d’une part, mieux connaître un risque, c’est mieux
tivement mais aussi qualitativement différentes. Elles le tarifer ; mieux connaître les facteurs de risque peut
sont non seulement massives (ou hypermassives), aussi permettre d’encourager la prévention ;
elles ont aussi des caractéristiques qui les différencient
totalement des données étudiées par les statisticiens et • d’autre part, la mutualisation, qui est le fondement
les économètres dans les décennies précédentes. Ces de l’assurance, ne peut subsister dans la plupart des
nouvelles données sont massivement lacunaires, au cas que dans une situation de relative ignorance (voire
point qu’on s’intéresse plutôt au taux de remplissage d’une obligation légale d’ignorance).
(1 % ; 0,1 % ?) qu’au taux de données manquantes
(99 % ; 99,9 % ?). Ce sont des données pour la Le big data exacerbe ce dilemme. D’un côté, des
plupart disparates, hétérogènes et mal structurées. données de plus en plus nombreuses et diversifiées,
22 Risques n° 103
La rencontre choc de l’assurance et du big data
des méthodes de machine learning de plus en plus là, et les modèles développés par des cerveaux humains
efficaces et des machines toujours plus puissantes restent coûteux.
vont permettre d’assurer et de tarifer avec précision
de nouveaux risques. D’un autre côté, du fait de la Enfin, on sait que la structure de la concurrence
part laissée à la force brute de la machine, il y a un dans l’assurance est marquée par les impératifs issus
syndrome de la boîte noire. Il est souvent impossible de la mutualisation et de la sélection adverse. Par
d’expliquer le résultat du traitement de données, et exemple, il est probablement justifiable, en tout cas la
on ne peut pas savoir si les décisions qui en découlent question peut être débattue sur le plan scientifique,
ne vont pas à l’encontre de l’ignorance nécessaire à la que l’assurance santé de base soit un monopole
mutualisation. naturel, comme la Sécurité sociale en France. Or la
numérisation et le big data sont susceptibles de
Prenons un exemple parmi des centaines : celui de bouleverser les structures de beaucoup d’industries.
la conduite automobile. Il devient possible, grâce à la
géolocalisation et à l’enregistrement en temps réel En particulier, la numérisation est aussi à l’origine
des accélérations, toutes choses possibles avec un d’un grand courant de désintermédiation qui touche
simple smartphone, d’incorporer le comportement toutes les industries, et qui pourrait impacter sérieu-
du conducteur dans le calcul du risque. Ce qui sement les rapports des assureurs et de leurs clients.
permet à la fois de mieux tarifer et de décourager des Pour reprendre un néologisme à la mode : est-ce que
comportements risqués, procurant une amélioration la mutualisation peut être « uberisée » ? Est-ce qu’une
tant du point de vue de l’assurance que de celui de la plateforme pourrait proposer une solution à la
sécurité. C’est parfait apparemment. Mais une analyse manière des Lloyds : d’un côté des risques, ou des
du comportement par des méthodes « boîte noire » pools de risques, en quête d’assurance, de l’autre une
peut intégrer sans qu’on le sache des éléments de foule de petits investisseurs en quête de prises de
discrimination (par le genre, par exemple) qui peuvent risques ? Est-ce que de telles mutations mettraient en
être interdits. cause des impératifs de mutualisation souhaités par la
collectivité ?
La conséquence de ce dilemme est, nous semble-
t-il, que les assureurs doivent encourager les formes ■ Quelles conséquences sur la
de traitement de données basées sur la modélisation. sélection adverse et l’aléa moral ?
En effet, plus la place de la modélisation est importante
dans le traitement de données, moins il est « boîte Le big data réduit l’asymétrie d’information, on
noire », et plus les résultats ont une signification, une peut même imaginer qu’il va la retourner.
interprétation dans le contexte de l’activité humaine
étudiée. L’assurance a très souvent besoin de cette On peut imaginer aujourd’hui un monde, nous y
interprétation, que ce soit pour des raisons légales, sommes presque, où les assureurs auront accès à tant
déontologiques ou commerciales car, pour justifier de bases de données et pourront déployer tant
une tarification, il faut lui donner du sens. d’algorithmes de machine learning qu’ils en sauront
plus sur la santé de chacun que l’intéressé lui-même.
Évidemment ce n’est pas facile, car la modélisation On pourra alors entrer chez un assureur et, si l’on
est faite par des experts dont le coût n’est pas décroissant obtient un bon tarif, ressortir rassuré sur son propre
exponentiellement comme le coût des machines. état de santé.
On peut noter au passage que c’est sans doute un
objectif et un défi pour l’intelligence artificielle La sélection adverse, qui rend l’assureur méfiant
d’arriver à automatiser la création de modélisations envers son nouveau client (lequel peut lui cacher des
porteuses de sens. Mais pour l’instant on n’en est pas risques personnels), jouera peut-être alors dans l’autre
Risques n° 103 23
La rencontre choc de l’assurance et du big data
sens : le client pourra se méfier de son nouvel assureur dans des planchers, etc. Ces capteurs et les algorithmes
qui peut lui cacher des bonnes nouvelles issues de son issus des recherches en cours vont permettre de détecter
exploration des données (data mining). les chutes, les malaises, les problèmes, et cette détection
se fera en temps réel. Cela va permettre la mise en
Par ailleurs, le big data réduit l’aléa moral en œuvre d’interventions efficaces et rapides. Un assureur
créant des capacités de surveillance à bas coût et donc peut avoir intérêt à encourager la mise en place de tels
de détection des négligences. Par exemple, dans le systèmes à travers sa tarification.
domaine de l’assurance agricole, les photos satellites,
bientôt les drones et divers objets connectés, donnent
à faible coût des indications précises sur l’état des
fourrages et des récoltes : des informations qui sont Conclusion
susceptibles de réduire sensiblement l’aléa moral (et la
gestion des sinistres). Aussi avancés que soient la numérisation du
monde et son cortège de big data, nous n’en sommes
qu’au début. Les smartphones et les réseaux sociaux
■ Des enjeux considérables dans la étaient embryonnaires il y a dix ans. Les surprises des
santé dix prochaines années vont encore être nombreuses.
La rencontre choc de l’assurance et du big data, tous
Pour terminer, évoquons un secteur crucial qui va deux omniprésents dans nos vies, va donc être non
être profondément bouleversé par le big data : la seulement protéiforme, mais aussi sans doute pleine
santé. L’assurance ne peut se désintéresser d’aucune de surprises.
mutation sociale. C’est particulièrement vrai dans
le domaine de la santé où l’impact du big data est
extrêmement prometteur. L’usage des objets connectés
personnels et le traitement des données qu’il génère Notes
vont permettre de diminuer la morbidité et la morta-
lité : un peu certainement, beaucoup probablement. 1. La numérisation envahit le monde.
Les illustrations sont déjà innombrables, et des idées
2. Machine learning : apprentissage automatique.
nouvelles apparaissent chaque jour.
3. Gordon Moore est un des cofondateurs de la société Intel
Un exemple parmi tant d’autres. L’enregistrement et l’auteur de la « loi de Moore » paru dans Electronics
des mouvements des personnes âgées isolées va être Magazine en 1965.
considérablement amélioré grâce à différentes sortes
de capteurs : capteurs de mouvement par des objets 4. Data scientist : responsable de la gestion et de l’analyse
(montres, vêtements...) connectés, capteurs intégrés de « données massives » (big data).
24 Risques n° 103
LA MUTUALISATION EST-ELLE SOLUBLE
DANS LE BIG DATA ?
François-Xavier Hay
Directeur de la maîtrise des risques et de la solvabilité, Mutavie (Macif )
A
u-delà de la télématique embarquée et des « gestion du risque comprise ».
cookies, caméras, micros, GPS, gyroscopes,
tensiomètres, balances, thermomètres, etc., Les modèles économiques émergents font des
stockent et mettent à jour en continu capteurs le support gratuit de services offerts par
toutes leurs mesures. Ainsi, nous parlons dorénavant abonnement : la caméra intelligente prévient de
d’« Internet of things » (IOT), les objets étant capables l’intrusion de voleurs dans la maison ou du retour des
de communiquer pour échanger des informations enfants, enregistre les bons moments et émet un
et déclencher, si besoin, l’offre d’un service d’urgence signal lorsqu’il est nécessaire d’aérer ou lorsqu’il y a
ou non. Le big data et ses capteurs touchent tous les une fumée suspecte. Le big data devient le nouvel
secteurs de l’assurance – mobilité, habitat, santé, eldorado d’orpailleurs tamisant des « lacs de données »
finance, loisirs, etc. – et modifient les usages pour à l’aide d’algorithmes pour trouver l’information
plus de simplicité et plus de maîtrise des risques. individualisée, précise, pertinente, voire la « prédiction
À titre d’exemple, les objets connectés permettent de presque certaine ».
Risques n° 103 25
La mutualisation est-elle soluble dans le big data ?
26 Risques n° 103
La mutualisation est-elle soluble dans le big data ?
calibré sur des « moyennes », dont la solidité et la Cependant, même si l’utilisation de ces outils est
crédibilité resteront fonction du nombre d’assurés encore peu répandue, même si le génome n’est
sous-jacent. Le big data est « gourmand » en mutua- qu’une prédisposition dont le mode de vie peut
lisation. influencer la mutation dans le sens du développement
d’une maladie ou, au contraire, du renforcement
Concrètement, le big data permet d’évaluer les de l’état de santé, l’asymétrie d’information reste au
comportements des assurés à l’égard du risque, bénéfice des assurés qui sont en mesure de choisir la
cependant cette matière est beaucoup plus volatile couverture la plus adaptée, ce qui fait craindre aux
que les paramètres actuellement utilisés en tarification. assureurs une forte antisélection.
De plus, si les assureurs disposent parfois de règles
leur permettant de refuser d’assurer un conducteur Sur ce plan, le régulateur a, dans sa loi de
compte tenu de sa profession, jugée à risque, il est mars 2002 (3), interdit aux entreprises et organismes
aujourd’hui compliqué, et très risqué sur le plan de qui proposent une garantie des risques d’invalidité ou
l’image, de motiver un refus sur la base de l’observation de décès de tenir compte des résultats d’examen des
d’un comportement. Cependant, le « pay how you caractéristiques génétiques d’une personne demandant
drive » en assurance automobile ou le « pay how you à bénéficier de cette garantie, et ce y compris si ceux-ci
live » en assurance santé, grâce aux objets connectés, leur ont été transmis par la personne concernée ou
permettent aux assureurs d’être plus inclusifs en invi- avec son accord. Les différents codes (mutuelles, assu-
tant des jeunes conducteurs ou des porteurs de maladies rance, institution de prévoyance) engagent également
chroniques à être plus vigilants et à suivre les meilleures ces organismes à ne pas proposer de tests génétiques
pratiques. De telles démarches sont de nature à faciliter pendant la durée des contrats. Car l’accès aux données
l’intégration, à accompagner l’autonomie et à favoriser et à leur exploitation n’est pas réservé qu’aux assu-
ainsi l’inclusion et donc la mutualisation. reurs. S’il y a bridage technique pour ces derniers, les
assurés les plus avertis peuvent quant à eux mettre
■ Santé : une asymétrie en faveur l’asymétrie d’information à leur profit grâce à des
études de leur génome permettant, par exemple, de
des assurés mettre en évidence leur propension à telle ou telle
maladie (4). Ces pratiques de nature à démutualiser
L’innovation en matière de santé, et plus
sont à surveiller de près : le bridage technique mis en
spécialement celle touchant au domaine génétique,
place par le régulateur doit s’accompagner de dispositifs
dans lequel la France excelle, pose d’importantes
d’incitation à l’assurance – voire d’obligation – pour
questions éthiques : géno-prévention, discrimination
préserver les mutualités.
génétique, eugénisme... Les usages précédant la loi,
le politique se positionne ici en proposant de
dresser une limite, comme le rappelait récemment
Marisol Touraine (2) : « Oui à l’innovation, non à La « non-discrimination »,
l’eugénisme, oui à l’accès aux données de santé (enca-
dré par la loi de modernisation du système de santé), un levier politique
non à la fin du secret médical. L’intérêt seul du
U
patient doit être le moteur de l’innovation. » Ainsi, ne exploitation aussi « discriminée », au
les analyses prédictives, accessibles pour quelques sens statistique, invite à étudier les enjeux
centaines d’euros, doivent rester dans la sphère du juridiques et politiques de la mutualisation.
service, de la prévention, afin d’accompagner une Si l’on ne peut ignorer l’individualisation
espérance de vie en bonne santé. Les avancées techno- de la société, rappelons aussi que le régulateur
logiques permettent d’envisager un service personnalisé s’appuie sur l’égalité d’accès et l’inclusion pour favo-
tout en réduisant les sinistres (arrêts de travail, décès). riser la justice sociale de sa politique. L’étude intitulée
Risques n° 103 27
La mutualisation est-elle soluble dans le big data ?
L’« autodétermination
Nouveaux usages, nouvelles informationnelle »
mutualités
E
ntre sécurité et liberté individuelle, les
modalités d’exploitation des données
L
a class action n’est pas la seule finalité d’une personnelles doivent préserver la confiance,
mutualité moderne. Au-delà des analyses poser des limites face à des usages qui
prédictives du génome, les objets connectés évinceraient le choix, le libre arbitre des personnes. La
s’accompagnent d’outils de prévention Cnil apporte dès à présent un cadre propice à la
s’appuyant sur le quantified self, le « soi quantifié (6) ». confiance des assurés par le pack conformité signé
Cette pratique permet de suivre les paramètres mesurés avec le Gema et la FFSA. L’exploitation des données
sur une personne en situation, avec des profils com- est différenciée selon sa finalité.
parables au travers d’un réseau social, confidentiel
ou non, partageant le même type de risque. Cette Pour aller au-delà, le Conseil d’État invite à placer
configuration de « conditionnement opérant » les données sous la régulation des droits attachés à la
permet de déclencher une autorégulation à la manière personne, et non sous celle des droits attachés à la
des groupes Weight Watchers. Les personnes peuvent propriété. C’est donc « l’être » et son émancipation
adapter leur comportement selon des objectifs à (son empowerment) qui sont ici promus et non
atteindre. L’analyse quantitative permet ainsi de générer « l’avoir » et l’enrichissement. Le Conseil d’État pose
28 Risques n° 103
La mutualisation est-elle soluble dans le big data ?
la notion d’« autodétermination informationnelle (8) » risques, pour se motiver, pour suivre ou faire évoluer
et souhaite voir la nécessité d’un consentement ses comportements par le quantified self.
conscient dans les usages des données personnelles
qui seront proposés aux personnes. Même orientation Dans la même lignée, le politique et sa régulation
au niveau européen, où les échanges menés dans le au service du « vivre ensemble » contribuent également
cadre de la mise en œuvre d’infrastructures de à préserver les mutualités dans la gestion des risques
transport connecté doivent s’appuyer sur des principes autour de l’accès aux soins, à la mobilité et au logement.
de consentement obligatoire du conducteur, de
protection de la confidentialité et d’économie des Enfin, la mise en œuvre de l’autodétermination
données. On peut d’ores et déjà constater que plu- informationnelle préconisée par le Conseil d’État est
sieurs offres commerciales de dispositifs de stockage le dernier outil permettant de renforcer la liberté et
de données personnelles proposent aux clients la responsabilité de chaque assuré dans l’utilisation
d’orienter les données vers un fournisseur de service qui sera faite de ses données et dans son choix de
de leur choix. fournisseur d’assurance.
Risques n° 103 29
La mutualisation est-elle soluble dans le big data ?
4. D’après une enquête sur la médecine prédictive réalisée 6. Pratiques visant à mesurer, partager et analyser ses
par OpinionWay pour la MGEN en mars 2015, 75 % des propres données.
Français seraient prêts à effectuer des tests génétiques en
vue de déceler d’éventuelles prédispositions à telle ou telle 7. Cf. influence de l’actrice Angelina Jolie et des commu-
maladie. nautés BRCA 1 et 2 sur les traitements suivis suite au résultat
positif à un test génétique prédictif sur le cancer du sein.
5. Étude présentée le 15 juin 2015 lors du 14 e congrès des
actuaires par la chaire Pari (Programme de recherche sur 8. Capacité de l’individu à décider de la communication
l’appréhension des risques et des incertitudes). et de l’utilisation de ses données personnelles.
30 Risques n° 103
UN LIVRE BLANC POUR MIEUX COMPRENDRE
LES GRANDS BOULEVERSEMENTS
DES MÉTIERS ASSURANCIELS
Arnaud Chaput
Pilote du livre blanc « Innovation et transfor mation numérique de l’assurance »
de Finance Innovation
Conseiller du président et directeur prospective et innovation, FFSA
Finance Innovation, seul pôle de compétitivité français dédié aux métiers de la finance, a
publié au printemps 2015 un livre blanc (1) consacré à la transformation numérique de
l’assurance et au gisement d’innovation que celle-ci représente d’ores et déjà. Cet exercice
collaboratif s’inscrit dans la feuille de route de Finance Innovation : aider à structurer
un écosystème innovant en sensibilisant les start-up et les organismes de recherche aux
bouleversements en cours et aux opportunités à saisir.
À
la lecture des déclarations des dirigeants protection des données personnelles en passant par le
du secteur, on constate que le numérique cyber-risque. Les enjeux réglementaires et ceux liés à
est le grand facteur de bouleversement, l’image justifient une prise en charge par la « place »
durable, de l’assurance, de ses métiers, de de nombreux aspects de la problématique digitale,
ses techniques et de l’ensemble de sa chaîne de valeur. dans le respect des stratégies individuelles des acteurs.
En conséquence de quoi la transformation numé-
rique est stratégique pour chaque entreprise tout en Parmi les enjeux collectifs de la transformation
constituant un élément puissant de différenciation. numérique, on notera avec intérêt la structuration
d’un écosystème créatif et innovant, a fortiori en
Concurrentielle par principe, l’incorporation du matière de numérique, où tout va très vite et où
vaste champ des possibles offerts par les technologies l’hyper-innovation est la règle, fût-ce en retenant des
Risques n° 103 31
Un livre blanc pour mieux comprendre les grands bouleversements des métiers assuranciels
L
Il est désormais admis que la clusterisation, correcte- es rédacteurs du livre blanc ont commencé
ment conduite, accentue la capacité d’innovation l’exercice par un « exposé des motifs » sous
des acteurs pris individuellement. Avec, à la clé, un la forme d’une description exhaustive et
renforcement global de la compétitivité d’un secteur pédagogique des dynamiques digitales
affectant, d’un point de vue général, l’économie et la
ou d’une économie, l’innovation des uns favorisant
société dans leur ensemble et, d’un point de vue
celle des autres (effets externes).
particulier, l’assurance.
La politique des pôles de compétitivité déployée
Cette analyse a vocation à montrer que l’assurance
en France depuis 2005 a vocation à aider au dévelop-
n’est pas en dehors de cette transformation, mais bien
pement de clusters. Finance Innovation en est l’un
en dedans, que l’essor de l’économie collaborative
des exemples – le seul dans le secteur de la finance. Il
affecte d’ores et déjà ses modèles économiques
était logique que le pôle fasse du digital l’une de ses
(crowdinsuring), que la transition de la propriété vers
priorités. Il était encore plus logique que l’assurance
l’usage et le besoin (mobilité, bonne santé, etc.)
soit pionnière au sein du pôle, compte tenu de son
appelle une évolution de l’offre de produits et une
implication dans le cluster et parce que les principales « servicialisation » de l’assurance, que les capteurs
menaces pour les acteurs en place sont moins « inté- constituent sans doute la grande innovation de
rieures » qu’« extérieures », sous l’empire de la rupture du secteur ou que les organisations comme la
donnée, abondante, précise, riche d’enseignements, gestion des ressources humaines sont challengées.
aujourd’hui détenue (sous un statut juridique ambigu)
par un oligopole d’entreprises bien connues et non 1. L’INVASION TECHNOLOGIQUE 2. L’HYPER-INNOVATION
européennes…
liens plus étroits entre les innovateurs du digital et 4. LES NOUVEAUX USAGES
notre secteur. Moins pour apprendre quelque chose à
Source : Livre blanc « Innovation et transformation numérique
ce dernier – très informé et très mobilisé – que pour de l’assurance », Finance Innovation, 2015.
montrer aux nombreuses start-up ou innovateurs du
digital à la fois le désir de l’assurance de ne pas être Ces dynamiques, détaillées dans le livre blanc, sont
passive et les formidables perspectives économiques au nombre de six : l’invasion technologique (Internet,
offertes. Le livre blanc se propose d’être la vitrine de téléphones intelligents et tablettes équipés d’applica-
ces perspectives. Une vitrine la plus large et la plus tions, objets connectés, etc.), l’hyper-innovation
complète possible, résultat du croisement des expertises (les innovations de rupture, les hackathons, etc.), l’ère
de plus de 200 contributeurs issus à la fois de l’assurance, de la donnée (big data ou open data, captation de
du conseil et des « techs ». la donnée personnelle, etc.), les nouveaux usages
32 Risques n° 103
Un livre blanc pour mieux comprendre les grands bouleversements des métiers assuranciels
(« mobiquité », réintermédiation par le Web, etc.), besoins et plus riche en services, au plus près du client
les nouveaux modèles économiques (comparateurs, et en recherchant le contact régulier, aboutit inélucta-
économie du partage, etc.) et les cyber-risques et blement à la marginalisation dans la chaîne de valeur
cyberconflits (tensions autour de la donnée personnelle (le prix par clic du mot clé « assurance » dans la régie
ou conséquences des nouveaux modèles). publicitaire AdWords de Google n’est-il pas une
sérieuse mise en garde sur les coûts de la réintermé-
Données, comparateurs, tchat, assurance collabo- diation par le Web ?).
rative (crowdinsuring), voiture connectée, quantified
self, mentorat inversé (reverse mentoring) : le vocabu-
laire quotidien et l’univers conceptuel des métiers de
l’assurance s’enrichissent, et le business évolue au pas 6 grands axes d’innovation
de course. Combinées, ces grandes dynamiques
imposent de revoir en profondeur les modèles, sous
et 30 DIP
l’ombre portée des géants du digital, américains
U
ne fois posée cette grille de lecture géné-
essentiellement, dont on comprend pour certains rale de la transformation numérique du
qu’ils regardent l’assurance avec « intérêt ». secteur, le livre blanc analyse les grands
S’amplifiant mutuellement, elles peuvent ébranler axes sur lesquels les efforts d’innovation
des secteurs entiers et engendrer ce qu’il est convenu doivent prioritairement porter. L’objectif est le suivant :
désormais d’appeler l’« uberisation » : la disruption inciter le développement d’initiatives innovantes
provoquée par de nouveaux acteurs captant une part mêlant digital et assurance en aidant les porteurs à
de la valeur ajoutée et la puissante tectonique de structurer leurs projets.
marché qui en résulte. L’assurance présente certaines
des caractéristiques les plus saillantes d’un secteur Six grands axes sont décrits. Ils mettent l’accent
d’activité propice à cette disruption. À la différence sur les évolutions des figures de consommation, la
des taxis, cependant, elle en est pleinement consciente. donnée, la confiance, la prévention, les impacts sur
les entreprises d’assurance et le rôle, plus large, de
Le consommateur occupe une place privilégiée l’assurance comme accompagnatrice de la transfor-
dans cette grille de lecture générale du phénomène mation numérique. Ils constituent l’ossature principale
digital. Quelles que soient les résistances, réactions ou de la stratégie d’innovation du secteur de l’assurance
réglementations que cette tectonique provoque sur dans sa globalité.
tel ou tel secteur, force est de constater qu’elle est
possible parce que le consommateur y trouve son
compte – ce qui constitue la force sans aucun doute ■ Les 6 grands axes stratégiques
la plus puissante. Là se trouve également le grand défi d’innovation
lancé à l’assurance : celui du consumer-centrism. Le
numérique, ce n’est plus du « business as usual », car 1. Numérique, assurance et confiance
le client a changé. Il est plus exigeant, plus paresseux 2. Consommer autrement, assurer autrement
tout en étant plus autonome, moins fidèle, mieux 3. L’assurance à l’ère de la donnée de masse, mieux
orienté dans une offre complexe par des plateformes informée pour de meilleurs services aux clients
ou agrégateurs, et plus regardant sur le rapport qualité- 4. La maîtrise et la prévention des risques grâce au
prix. De grandes entreprises l’ont bien compris, à digital : pour une assurance servicielle
l’instar de la SNCF, qui a enrichi son offre, désormais 5. Quand l’assurance accompagne la transformation
multimodale, afin de devenir un opérateur de mobilité numérique de la société et de l’économie
et plus seulement de transport par le rail. A contrario, 6. L’entreprise d’assurance : données, numérique et
l’incapacité à proposer une offre centrée sur les gestion interne
Risques n° 103 33
Un livre blanc pour mieux comprendre les grands bouleversements des métiers assuranciels
Chacun de ces six grands axes stratégiques est explicité 25. L’assurance, accompagnatrice de l’économie
et décliné à l’aide de domaines d’innovation prioritaires collaborative
(DIP), plus concrets et plus opérationnels. 26. Assurance des innovations technologiques
27. Adopter une organisation « zéro papier »,
■ Les 30 DIP identifiés automatiser et industrialiser l’entreprise de risk
management
1. Transparence et numérique : la condition de la 28. Développer les capacités de modélisation et de
confiance calcul
2. La sécurité numérique des acteurs de l’assurance : 29. Organiser l’entreprise autour des flux d’information
la preuve de la compétence de l’assureur 30. Datavisualisation : un outil pour mieux exploiter
3. Les services de « confiance numérique », compo- le big data
sante de l’offre des assureurs
4. Le devoir de conseil « digitalisé » : un instrument
de la confiance du consommateur en plus d’une
obligation réglementaire
Le livre blanc, et après ?
5. L’assurance à l’épreuve de la fracture numérique et
sociale
De la Fintech à InsurTech
6. La digitalisation de la relation avec l’assuré
P
ar construction, le livre blanc est une photo-
7. La fidélisation du client de l’assureur : le renfort graphie à date des besoins exprimés par le
de la donnée, le défi du contact avec l’assuré secteur assuranciel et des technologies
8. L’autonomisation de l’assuré, selfcare et empower- disponibles. Il propose une vision prospective
ment nécessairement limitée par l’impossibilité de voir
9. L’assurance des usages et plus seulement de la
au-delà de quelques années. Cet exercice doit donc
possession
être régulièrement mis à jour.
10. L’assurance comme produit collaboratif : vers un
crowdsourcing ?
Au-delà, le livre blanc constitue la première pierre
11. Les applications de la gamification en assurance :
d’une initiative plus globale sur l’assurance digitale
proximité et engagement
que Finance Innovation a nommée « InsurTech »
12. L’Usage-Based Insurance (UBI)
– composante assurancielle de la Fintech. Cette
13. Le big data et le marché des clients individuels
14. Les objets connectés et les capteurs dans l’assurance initiative reprend la démarche de cluster et la complète,
15. Les applis mobiles, pour de nouveaux services en fixant comme objectif global – et ambitieux –
rendus par les assureurs de faire de la France le marché assuranciel le
16. La culture de l’« open » dans l’assurance plus innovant et le plus à la pointe des potentialités
17. Le digital, un moyen de renforcer la lutte contre numériques.
la fraude au bénéfice des assurés
18. Mieux connaître les risques Cette volonté d’aller plus loin dans la démarche
19. La prévention grâce au digital « clusterisation digitale » prend appui sur plusieurs
20. Mieux suivre et connaître la matière assurable constats.
21. Bien vieillir avec le digital
22. E-santé, m-santé, e-autonomie : l’intégration Premier constat : des atouts considérables.
dans l’offre assurancielle L’excellence française est double, à la fois en assurance
23. L’assurance du cyber-risque, un risque émergent (au sens large) et en ingénierie numérique. Cette
qui concerne tout le monde excellence s’ajoute à la séduction qu’opère auprès de
24. Évaluation des risques liés aux nouveaux services forts potentiels l’aventure entrepreneuriale à faible
digitaux coût d’entrée et à la taille du marché domestique. Le
34 Risques n° 103
Un livre blanc pour mieux comprendre les grands bouleversements des métiers assuranciels
tableau n’est sans doute pas totalement idyllique (le d’évident dans le secteur assuranciel. Il s’agit en
livre blanc rappelle le caractère surréglementé des l’espèce moins du volet « dématérialisation », c’est-
activités liées aux données de santé, par exemple), à-dire la facilitation du parcours client en ligne, qui
mais les facteurs de réussite sont là. est presque dépourvu de charge politique, que de
l’incorporation à la relation client et aux modèles éco-
Deuxième constat : si de plus en plus de grands nomiques des capteurs, du suivi des comportements
acteurs de l’assurance animent leur propre écosystème ou du prédictif. InsurTech doit veiller à ce que l’assu-
innovant sous la forme de soutiens à des entreprises rance digitale soit socialement acceptable « by design ».
prometteuses, l’incubation reste le maillon faible de Les fantasmes du grand public sont nombreux, et
l’ensemble. Il appartient sans doute à la place de l’assurance doit par conséquent apporter les gages
promouvoir une solution collective propice au d’un usage responsable de la donnée personnelle. Elle
démarrage de projets innovants. InsurTech pourrait doit également se poser la question de l’impact de la
prendre en charge pour le compte du secteur cette donnée sur le principe de mutualisation, sauf à
phase d’incubation, en procédant à une première prendre le risque d’une régulation subie. La confiance
sélection et en aidant à la maturation des projets, à est la condition nécessaire de la capacité des assureurs
charge ensuite aux sociétés ou mutuelles de prendre le à déployer au mieux le digital dans toutes leurs acti-
relais, dans le cadre de leurs propres stratégies, afin de vités et tous leurs métiers. Cette confiance ne sera
soutenir les projets ayant montré et confirmé leur possible et durable que si ce déploiement s’efforce de
potentiel en phase d’incubation. résoudre les grandes tensions sociétales qu’il engendre :
mutualisation ou segmentation, connaissance du
Troisième constat : l’enrichissement en services client ou intrusivité et vie privée, etc.
connexes à la technique assurancielle est accéléré par
la digitalisation. Parmi ces services se trouvent toutes Confrontée au tsunami digital, l’assurance oscille
les modalités de gestion globale des risques, en amont entre enthousiasme et fébrilité. Les deux attitudes
comme en aval du sinistre, et logiquement la prévention. sont sans doute justifiées. Il appartient à chaque
Par la technologie, il est possible d’introduire une acteur de s’adapter et de conduire en interne sa propre
vraie rupture dans les modes de prévention des transformation. Mais la maîtrise des grandes lignes de
risques, en agissant à la fois sur les leviers favorables à force digitales ne peut pas être qu’individuelle et
l’« engagement » (gamification, captologie, etc.) et concurrentielle. L’innovation est un « bien » écono-
sur la rentabilité des opérations de prévention que mique d’un genre particulier : les grandes lois de
l’on sait être affectée par la loi des rendements l’économie de la connaissance imposent de démultiplier
d’échelle décroissants (suivi des comportements, alertes les gisements de créativité et de compter sur une
intelligence collective. Cette capacité à jouer dès à
précoces). Catastrophes naturelles, dépendance,
présent sur les deux terrains – l’émulation concur-
santé, automobile, habitation : le numérique renou-
rentielle et la coopération écosystémique par le biais
velle le panel des solutions de protection, et l’assurance
d’un cluster « digital et assurance » – détermine
a tout intérêt à les explorer et à se les approprier
d’ores et déjà ce que sera la physionomie de notre
– sinon d’autres le feront à sa place.
secteur dans cinq ou dix ans.
Les prochains mois donneront lieu à une mise en
œuvre de ces quelques grands éléments de constat
sous l’égide de Finance Innovation, avec le souci
permanent de création de lien et de renforcement de
Note
la démarche de cluster. Notons en outre un indispen-
sable facteur de réussite collective : l’acceptabilité 1. Pour se procurer le livre blanc : [Link]-innova-
sociale de l’innovation numérique, qui n’a rien [Link]/files/[Link]
Risques n° 103 35
UNE VIE SANS PAPIER
L’ASSURANCE À L’HEURE DE LA NUMÉRISATION
Romain Durand
Head of Life Operations, Barents Re
Membre qualifié de l’Institut des actuaires (IA)
La fin du document papier, remplacé par des documents créés directement de manière
électronique et qui ne connaîtront sans doute jamais un format « papier », est une com-
posante importante de la « révolution numérique ». Pour une industrie de services comme
l’assurance, c’est un choc majeur, à la fois organisationnel, légal et culturel. Cet aspect de
la révolution numérique force l’assureur à repenser sa position dans l’interception des
données, à demander moins à l’assuré pour lui proposer mieux et à changer le mode si
ancien d’administration de la preuve par le papier.
L’article suivant est issu des travaux du livre blanc « Innovation et transformation numé-
rique de l’assurance » [2015] et des travaux de groupe qui ont eu lieu dans ce cadre. Il
complète par certains aspects l’article d’Arnaud Chaput (Cf. article p. 31 de ce numéro).
L
a « digitalisation », ou mise sous forme de travail et de communication indépassable…
numérique des documents, implique la
mort du papier. « Digitaliser », c’est aban- Pour ce qui concerne l’aspect légal, le papier joue
donner le papier pour le remplacer par une sans doute un rôle encore plus important, en particu-
codification numérique. Digitaliser, c’est rompre avec lier pour l’assurance. Nous y reviendrons plus loin.
une tradition multicentenaire, celle de l’écriture et de la
lecture sur du papier. Et cette culture est profondément Car l’industrie de l’assurance a été et est peut-être
ancrée chez chacun d’entre nous en conséquence de encore bâtie sur le papier. Hors de l’aspect technique,
l’éducation et de conceptions légales. actuariel, l’assurance, c’était et c’est encore une
36 Risques n° 103
Une vie sans papier, l’assurance à l’heure de la numérisation
montagne de papier : papiers pour souscrire, papiers forme papier ». Au rang de ceux-ci on trouve, sans
pour déclarer un changement d’adresse, un sinistre, que la liste soit exhaustive, les mails, les SMS, les
une résiliation, etc. Dans tous les processus, le papier tweets, les formulaires remplis en ligne, les accusés de
a régné en roi dans l’assurance. Il y a fort à parier réception en ligne des administrations et des entre-
qu’aujourd’hui encore, et malgré les progrès de la prises, les bases de données statistiques consultables
digitalisation, les surfaces consacrées au stockage du en ligne, les livres électroniques. Tous ces « êtres »
papier dans les sociétés d’assurance sont loin d’être n’ont pas et n’auront peut-être jamais d’existence
négligeables. Pendant deux siècles, toute communication physique sous forme papier…
avec les tiers, sans parler des communications internes,
a reposé sur le papier, base légale irréfragable, unique Ainsi, il ne s’agit plus pour l’assureur de mettre
moyen de preuve. sous un format électronique le papier qui circulerait
entre lui et les tiers mais bien de s’insérer dans ce flux
général des données à jamais dématérialisées. Ces
remplaçants du papier sont parfois générés par les
Une vie sans impression assureurs eux-mêmes, au travers de sites de souscription
en ligne, de saisie directe par l’assuré des données
I
l y a longtemps que cette accumulation de papier
de gestion. D’autres ne sont pas la conséquence de
n’est pas du goût de l’assureur, qui en mesure le
l’activité des assureurs et gravitent dans des mondes plus
coût et surtout le caractère peu pratique. Des
lointains. Ceux-là mettent en cause les organisations
trésors d’imagination et d’organisation lui sont
traditionnelles de gestion et de saisie à l’intérieur
indispensables pour pratiquer une gestion efficace des
même des sociétés. Ceux-ci demandent aux assureurs
dossiers et pour trouver rapidement les renseignements
de composer, négocier avec des organisations tierces
nécessaires.
ou de passer des alliances stratégiques avec elles.
Pour y faire face, l’idée de la gestion « zéro papier »
est apparue dès les années 1980. Dès cette époque,
grâce à la croissance exceptionnelle des capacités Demander moins... pour
de stockage, les assureurs ont conçu des projets de
« paperless office ». Pour les assureurs de l’époque, il proposer mieux
s’agissait avant tout de transférer du papier sur un
S
support électronique, de faire passer le papier au monde i l’on s’arrête à ce seul aspect des données des
numérique grâce au « scanning » des documents. organisations tierces, les défis à relever sont
L’opération était tout encombrée de difficultés nombreux. Or, on voit déjà que les organismes
pratiques, dont la plus grande était sans doute « hors assurance » sont des créateurs significatifs
l’indexation. Cette dernière était une tâche complexe de données, dont certaines sont intéressantes voire
demandant une connaissance des processus d’assu- nécessaires pour l’assureur. La numérisation va créer
rance. Elle limitait souvent l’étendue des possibilités. des bases de données de plus en plus étendues concer-
En un mot, les premières tentatives de bureaux sans nant l’automobile, la maison ou la santé. On ne
papier des assureurs consistaient à créer des bases détaillera pas ici les possibilités offertes par la multi-
gigantesques de photos de documents indexés. plication des données à disposition en matière de
marketing et de vente pour les assurances vie ou
Cette vision de la numérisation (ou digitalisation) IARD, l’article d’Arnaud Chaput développe large-
est d’un autre âge. Le monde actuel de la digitalisation ment cet aspect.
n’est pas fait de documents papier qui ont été numé-
risés. Il est fait de « documents » qui sont nés digitaux L’assureur peut et doit donc « s’insérer » dans ces
et dont certains ne connaîtront jamais de vie « sous nouvelles bases de données pour recueillir automati-
Risques n° 103 37
Une vie sans papier, l’assurance à l’heure de la numérisation
quement les éléments nécessaires à la souscription aux mêmes conflits et affrontements de pouvoir que
d’une police, à son administration et à la gestion des l’or noir.
sinistres.
Ce libre accès devra aussi tenir compte des
Pourquoi demander à l’assuré les caractéristiques créateurs ultimes de la donnée, les consommateurs-
de l’automobile lorsqu’un accès à la base d’immatri- citoyens, qui ne sont pas toujours prêts à céder leurs
culation donne toutes les informations utiles ? données personnelles ou, pour être plus précis, atten-
Pourquoi demander des documents sur l’état de santé dront un bénéfice clair et identifié en retour de cette
alors même qu’il suffit d’avoir accès aux serveurs qui cession. Les assureurs devront rendre chacun conscient
ne manqueront pas de les recenser dans les systèmes que le « demander moins » est l’un de ces avantages.
nationaux de santé ? Comment récupérer les données
environnementales (météorologie, criminalité) liées à Il faudra aussi que les assureurs puissent proposer
une adresse pour souscrire au mieux ? mieux. Il s’agit ici d’algorithmes, de modélisations,
d’utilisation innovante des données pour commercialiser
Ainsi, il ne s’agit plus pour les assureurs de de manière adaptée ou tarifer au plus juste.
demander du papier, voire des informations à l’assuré,
mais bien de s’inscrire dans un système de documents Être présent au cœur des « autoroutes de l’infor-
déjà existants sous une forme numérisée. mation », intercepter au plus tôt et automatiquement
les données dans le but de proposer mieux en
Le premier avantage à en attendre est de pouvoir demandant le moins possible, c’est une bataille
demander moins à l’assuré. Les assureurs savent bien nouvelle pour les assureurs.
que la longueur du questionnaire de souscription est
inversement corrélée à la probabilité d’achat. Plus les Mais demander moins se heurte aussi au rôle spé-
questions sont nombreuses, et plus la probabilité cifique du papier dans le monde de la preuve juridique.
d’achat diminue. Demander moins, c’est l’une des
possibilités désormais offertes aux assureurs qui
sauront s’insérer dans le flux des données de manière
efficace. Mais ce « demander moins » doit être aussi Transformer le mo(n)de de la
assorti d’un « proposer mieux ».
preuve
Pour demander moins, les défis sont nombreux.
M
C’est d’abord l’identification des sources. On a dit ais s’il reste un obstacle important à la
que celles-ci ne sont pas forcément entre les mains des fin du papier et aux innovations qu’elle
assureurs et impliquent des « non-assureurs ». On engendre, on le trouve dans le domaine
pense naturellement à Google, à Facebook, mais aussi juridique. Le monde actuel reste
aux constructeurs automobiles et évidemment aux dominé par la preuve scripturale, chez les assureurs
pouvoirs publics. Rechercher ces sources sera un comme chez les autres. Issue d’une tradition immé-
savoir-faire stratégique pour les assureurs. moriale, la preuve sur papier conserve toute sa force.
Et même si elle n’est plus requise dans certains cas,
Pour demander moins, il faudra aussi garantir la elle conserve sa place dans l’imaginaire collectif. La
liberté d’accès et la libre utilisation des données, ce numérisation des documents et des relations est vue
qui sera encore plus complexe (1). Que les détenteurs comme un lieu de risque important ne servant que
de celles-ci soient privés ou publics, la tentation est peu ou mal de moyen de preuve. L’actualité souligne
grande de garder ces données pour leurs propres souvent le lien entre numérisation de l’économie et
utilisations et leur propre profit. La donnée, pétrole vol d’identité, hacking en masse, criminalité sans nul
de l’industrie des services, donnera sans doute lieu doute dangereuse.
38 Risques n° 103
Une vie sans papier, l’assurance à l’heure de la numérisation
Mais l’on oublie de dire que la preuve papier est preuve est mieux garantie par la communication
une preuve de plus en plus faible du fait des progrès entre systèmes informatiques que par le papier. En
des instruments de copie. Loin de procurer sécurité et application de ce principe, les assureurs doivent à la
fiabilité, la preuve sur papier (carte grise, certificat fois :
d’assurance) est de plus en plus aisément falsifiable.
Malgré la cybercriminalité (2), il reste plus difficile de • gérer la preuve comme un produit de l’inter-
pirater et manipuler des bases de données multiples connexion des systèmes : le papier ne sera sans doute, et
que de photocopier et fausser un document. Loin de non sans danger, que le moyen de faire communiquer
n’être qu’un élément de risque (vol d’identité, hacking), des systèmes dont nous avons décidé qu’ils ne doivent
la numérisation offre aussi des conditions de sécurité pas communiquer entre eux pour des raisons de
supérieures à la preuve scripturale par l’interconnexion protection de la vie privée ;
des grands systèmes.
• poursuivre un double effort d’éducation : éduquer
De la même manière que nous avons signalé la certains publics à cette réalité numérique, sans être
nécessaire intégration du processus de souscription dépassés par d’autres publics (génération Y) chez qui
dans des flux généralisés de données numériques, les cette idée n’appelle pas de commentaires ; éduquer
preuves de l’assurance doivent être elles aussi dématé- aussi tous les publics pour éviter que la peur de ce
rialisées et reposer sur des flux électroniques. En France, format de preuve, liée à ce que l’on pourrait appeler
le lancement récent par l’Association française de la « cybercrainte », ne conduise les pouvoirs publics à
l’assurance (AFA) d’un constat électronique d’accident en réduire l’emploi ;
relève de cette approche.
• obtenir des législateurs une reconnaissance de la
Dès aujourd’hui, les assureurs américains offrent aux force de la preuve électronique générée avant tout par
assurés une preuve dématérialisée de leur assurance des communications entre systèmes.
automobile. Une application sécurisée sur smartphone
suffit à justifier auprès de la police l’existence de
l’assurance. Mais encore faut-il, et c’est le cas aux
États-Unis, que cette preuve soit acceptée dans les
législations locales.
Notes
En effet, le développement d’une preuve électro-
nique demande un cadre législatif spécifique. Les 1. Nous avons tous en tête le rapport Bras sur la gouver-
assureurs doivent donc à la fois intégrer le format nance et l’utilisation des données de santé, avril 2013.
électronique de l’ensemble des preuves d’assurance, Disponible en PDF : [Link]
IMG/pdf/Rapport_donnees_de_sante_2013.pdf
de sinistres, de remboursements, mais aussi obtenir
des législateurs une reconnaissance de ces formes de 2. Dont nous ne cherchons pas ici à diminuer le caractère
preuves. Ils doivent enfin, et c’est sans doute la partie sérieux et dangereux.
la plus difficile, réaliser un effort intense de pédago-
gie pour expliquer à certains que l’absence de preuve
« physique » n’est pas un risque.
Risques n° 103 39
LE BIG DATA, MOTEUR DE LA TRANSFORMATION
À VENIR DANS LES ASSURANCES COLLECTIVES
Lucie Taleyson
Directrice technique et marketing, AXA Solutions collectives
Le big data est particulièrement attendu dans le domaine des assurances collectives. À
l’heure actuelle, les assureurs possèdent en effet assez peu d’informations sur les salariés des
entreprises qu’ils assurent. Or, certaines évolutions réglementaires et technologiques vont
permettre l’accès à de nombreuses sources de mégadonnées et le traitement de celles-ci, ce
qui améliorera fortement la connaissance des assurés en assurances collectives et transformera
la modélisation des risques et le pilotage de la rentabilité. Les applications du big data sont
multiples et devraient aboutir à une tarification plus efficiente, à de nouvelles formes
de mutualisation ainsi qu’à une meilleure maîtrise des coûts. À plus longue échéance, une
véritable révolution des assurances collectives pourrait se dessiner, avec une connaissance
beaucoup plus fine de l’ensemble des risques couverts et des populations assurées, qui
permettra ainsi l’industrialisation d’une individualisation des services, de la prévention
et des options.
L
es assureurs, lors de la mise en place de
contrats collectifs, ne disposent pas en général Des conditions de dévelop-
de données tête par tête. La tarification est
donc souvent réalisée à partir d’éléments pement à présent réunies
démographiques généraux (effectif, âge moyen,
répartition hommes/femmes, proportion de cadres,
etc.). L’ajustement de la tarification se fait en fonction ■ La révolution DSN
des résultats du contrat, de l’anticipation de l’évo-
lution du risque couvert (par exemple, dérive de La déclaration sociale nominative (DSN) est un
consommation de frais de soins) et de possibles projet qui a été lancé en France pour les entreprises.
modifications réglementaires. Elle vise à remplacer l’ensemble des déclarations
Risques n° 103 41
Le big data, moteur de la transformation à venir dans les assurances collectives
sociales que les entreprises devaient fournir, à des Hadoop connaît ainsi un grand succès du fait de
échéances et auprès d’organismes différents, par une sa capacité à gérer des données non structurées et des
transmission unique de ces déclarations. Officialisée possibilités de calcul très intéressantes offertes par
par la loi du 22 mars 2012 relative à la simplification du l’application du paradigme MapReduce au système
droit et à l’allégement des démarches administratives, de stockage HDFS. Cependant, même s’il est bien
et confirmée par le Pacte national pour la croissance, conçu pour traiter le volume et qu’il est prépondérant
la compétitivité et l’emploi, la DSN repose sur la dans les applications commerciales, Hadoop souffre
transmission mensuelle, unique et dématérialisée de d’énormes lenteurs et reste très peu adapté à la parallé-
données issues de la paie et la transmission dématé- lisation des algorithmes d’apprentissage itératifs. Il
rialisée de signalements d’événements (fin de contrat de commence à être de plus en plus abandonné au
travail, arrêt de travail, reprise suite à arrêt de travail). profit de Spark, un de ses concurrents principaux, qui
La DSN ne concerne aujourd’hui que les grandes est très prometteur et bénéficie du soutien d’une
entreprises, mais elle a vocation à être généralisée. communauté très dynamique.
La DSN participe d’une démarche co-construite Une autre question, couramment évoquée dans le
avec les organismes de protection sociale, sous domaine de la valorisation des mégadonnées, concerne
l’impulsion d’une maîtrise d’ouvrage stratégique. le langage de programmation à privilégier, notamment
La DSN capitalise notamment sur l’expérience de la entre Python et R. Il n’existe pas de réponse tranchée
déclaration automatisée des données sociales unifiée sur le sujet, car cela relève plus des préférences des
(Dads-U). Cette évolution réglementaire va permettre utilisateurs. Les deux langages restent très puissants et
aux assureurs, d’une part, d’automatiser des opérations recèlent d’énormes potentialités dans l’univers de la
qui jusque-là étaient traitées de façon manuelle, d’autre data science.
part, de connaître beaucoup plus précisément les
groupes de salariés qu’ils assurent, en particulier L’assurance est une industrie ayant une expérience
en matière de prévoyance, et, enfin, de disposer d’un forte de maniement de bases de données significatives.
Pour autant, l’utilisation des plateformes big data par
nombre important de données.
les assureurs n’en est qu’à ses débuts, et les outils
disponibles ont plus été conçus pour des entreprises
■ Des outils pour gérer des bases telles que Google ou Facebook. Cependant, il y a
de données massives aujourd’hui de nombreux développements autour de
ces architectures pour dépasser leurs limitations
Le big data nécessite de faire appel à des environ- actuelles – pour Hadoop, lenteurs dans les analyses en
nements logiciels performants pour obtenir un temps réel, complexité dans l’usage d’algorithmes
traitement satisfaisant sur les 3 V – variété, vitesse, puissants, adaptation limitée aux traitements peu
volume. Hadoop est le précurseur de ce type d’envi- parallélisables, etc. Les assureurs pourront pleinement
ronnements. Grâce à deux technologies majeures, le bénéficier de ces avancées.
système de fichiers distribués HDFS (1) et l’algorithme
de MapReduce, il permet de manipuler des fichiers
volumineux répartis sur un réseau de machines
de manière fluide et performante (répartition
Les apports du big data dans
coordonnée des données entre les différentes machines les assurances collectives
du cluster, découpage du problème à résoudre,
L
exécution des sous-problèmes en parallèle sur l’ensemble e big data va permettre de développer les
des nœuds de données, assemblage et agrégation outils théoriques nécessaires à une modé-
des résultats) et de réduire considérablement les lisation plus complexe pour les risques pris
temps de traitement. en charge par les assurances collectives.
42 Risques n° 103
Le big data, moteur de la transformation à venir dans les assurances collectives
Risques n° 103 43
Le big data, moteur de la transformation à venir dans les assurances collectives
développement de projets innovants autour de la Grâce au big data et à l’accroissement des volumes
santé connectée (connected care) à des fins de services de données analysées, la détection des signaux faibles
de prévention plus efficaces et ciblés, en agissant ainsi sera grandement améliorée. Cette amélioration de la
très en amont et de manière personnalisée. La méde- détection des signaux faibles constituera également
cine participative (qui permet notamment la collecte une avancée majeure pour la modélisation des risques
de grands volumes de données santé grâce à l’auto- de faible fréquence ou de long terme, comme la lon-
mesure de paramètres santé) pourrait être à l’origine gévité ou la dépendance, ainsi que pour la détection
d’avancées en épidémiologie de la prévention. La de risques émergents.
médecine prédictive (déterminer les maladies à
risques à partir de l’étude du génome) permettrait L’ensemble des risques vie va être transformé par
quant à elle de cibler et personnaliser la prévention. le big data, non seulement en ce qui concerne la
Enfin, c’est tout le champ médical qui bénéficiera modélisation, la tarification et le provisionnement,
de ces technologies de big data avec la médecine mais aussi au niveau du capital requis en matière
pertinente, dont l’objet est d’améliorer le diagnostic de solvabilité dès lors qu’un modèle interne a été
grâce à un algorithme traitant de nombreuses infor- développé.
mations telles que les antécédents familiaux, les
comptes rendus de praticien, les résultats d’analyses
médicales, etc. Mutualisation et big data
L’exploitation des données de santé de manière
C
ertains perçoivent le big data comme une
anonymisée (open data santé) permettrait aux évolution remettant en cause l’un des plus
assureurs de participer à une meilleure maîtrise et à grands principes assuranciels : la mutuali-
l’anticipation de certains risques sanitaires. Or, la sation. En effet, la possibilité de tarifer au
collecte, le stockage et le traitement des données de plus près le risque de chaque individu semble a priori
santé sont soumis à des restrictions et contraintes antinomique avec le principe de mutualisation. Il
réglementaires dans un certain nombre de pays, dont n’en est rien, chaque individu peut être tarifé bien
la France. plus précisément, et le coût de son risque reste
mutualisé avec celui des autres assurés, soit au sein de
Ainsi, la Cnil et la loi informatique et libertés son entreprise, soit au sein de sa communauté…
encadrent déjà assez fortement les données traitées
par les assureurs. Le projet de loi santé sur l’open data La mutualisation peut parfois résulter non d’une
(mise à disposition de données de santé anonymisées) contrainte technique (données insuffisantes pour
a également révélé quelques réticences de la puissance segmenter la tarification) mais plutôt d’une volonté
publique à permettre aux assureurs d’accéder à certaines éthique afin de permettre aux mauvais risques d’être
données (ces réticences se fondant en partie sur la couverts ou pour éviter une segmentation reposant
crainte que certains assureurs développent des outils sur des critères tels que l’âge ou le sexe.
de segmentation des assurés selon leurs risques
de santé en assurance individuelle). Les questions Cela peut être illustré par plusieurs exemples.
d’éthique s’imposeront de plus en plus aux assureurs. L’Union européenne interdit la segmentation tarifaire
Outre les obstacles réglementaires, il peut également hommes/femmes. Ce cas de figure n’empêche pas
y avoir une réticence de la part de certains utilisateurs une tarification au plus près, selon le risque de chacun,
à communiquer certaines de leurs données. Les la tarification commerciale opérant une moyenne sur
questions de confiance seront donc également de plus les personnes mutualisées en portefeuille. L’Accord
en plus au cœur de la relation entre les assureurs et national interprofessionnel (ANI), signé en 2013, qui
leurs clients. oblige toutes les entreprises, quelle que soit leur taille,
44 Risques n° 103
Le big data, moteur de la transformation à venir dans les assurances collectives
à mettre en place une mutuelle pour tous leurs En assurances collectives, pour un risque donné,
salariés avant le 1er janvier 2016, procède également la prime pure sera donc de plus en plus constituée
de cette logique. De nouvelles formes de mutualisa- de paramètres individualisés et reposera sur des
tion efficientes se dessinent déjà, interbranches pour modélisations plus complexes, mais les facteurs de
les petites et moyennes entreprises (contrats standards mutualisation devraient perdurer.
et quasi standards mutualisés au sein du portefeuille
de chaque assureur), mais aussi par communauté Au sein des assurances collectives, on assiste à
dans le cadre de l’assurance affinitaire. des mouvements de balancier entre des évolutions
réglementaires favorisant l’individualisation (par
De plus, tous les risques ne sont pas affectés de exemple la mise en œuvre des contrats responsables,
la même manière par le big data. Aujourd’hui, on qui devrait abaisser le niveau moyen de couverture
considère quatre grands types de risques, selon qu’ils des salariés et encourager ainsi le report d’une partie
sont intrinsèques ou extrinsèques à l’assuré, et selon le de la couverture santé collective vers une surcomplé-
degré de contrôle de l’assuré sur le risque. Il y a par mentaire individuelle) et des évolutions fortes vers
exemple les risques comportementaux, intrinsèques la mutualisation (ANI et généralisation de la complé-
et endogènes, tels que les habitudes de conduite, les mentaire santé en assurances collectives, portabilité,
risques extrinsèques et endogènes. Le risque est exté- etc.). À terme, un certain équilibre pourrait se créer,
rieur à l’assuré mais il contrôle son exposition : il qui permettrait d’introduire de l’individualisation
s’agit par exemple de la conduite par mauvais temps. dans les contrats collectifs, sans renoncer aux vertus
On peut également distinguer les risques aléatoires, de la mutualisation. Ainsi, l’expérience du client
extrinsèques et exogènes comme par exemple les devrait être fluidifiée et personnalisée, y compris au
catastrophes naturelles. Enfin, existent évidemment sein des contrats collectifs.
les risques personnels, intrinsèques et exogènes, tels
que les maladies héréditaires.
Note
On peut estimer que la tendance à individualiser 1. HDFS : Hadoop Distributed File System.
la tarification sera plus importante pour les risques
que l’assuré peut contrôler (entièrement ou en partie),
grâce à une forte amélioration de la prédictibilité des Bibliographie
comportements.
Commissariat général à la stratégie et à la prospective
(France Stratégie), « Analyse des big data. Quels usages,
En ce qui concerne les risques exogènes, si l’on
quels défis ? », Note d’analyse n° 8, 12 novembre 2013.
considère les risques personnels, le big data pourra
certes permettre d’améliorer leur détection, mais, pour EWALD F., « Assurance, prévention, prédiction… dans
des raisons d’efficience économique et d’éthique, il l’univers du big data », Rapport pour l’Institut
est fort probable que la mutualisation continuera à Montparnasse, Collection Recherches, Institut
prévaloir. De même, pour des risques aléatoires tels Montparnasse, 2012.
que le risque de catastrophe naturelle ou de pandémie,
même si le big data devrait permettre une meilleure FROIDEFOND É. A., « Le big data dans l’assurance », École
anticipation et une meilleure estimation, et donc une nationale d’assurances, 2014.
meilleure prévention, non seulement, à moyen
G9+, « Big data. L’accélérateur d’innovation », Livre blanc
terme, un niveau d’incertitude élevé devrait persister, de l’institut G9+, 2014.
mais, sur ce type de risques à coût potentiellement
élevé, on peut penser que la mutualisation sera toujours OCDE, “Data-Driven Innovation: Big Data for Growth
mise en œuvre. and Well-Being”, Interim Synthesis Report, octobre 2014.
Risques n° 103 45
BIG DATA
ET TARIFICATION DE L’ASSURANCE
Patrick Thourot
Président, Forsides
Jean-Marie Nessi
S e n i o r A d v i s o r, F o r s i d e s
D
epuis environ trois ans, l’industrie de • d’autres cherchent à s’équiper d’outils nécessaires à
l’assurance est confrontée au développe- la collecte ou à l’acquisition puis au traitement de ces
ment du big data, systèmes divers de données pour proposer aux clients des solutions
collecte d’informations multiples, inorga- nouvelles d’assurance. Une partie de ce courant,
nisées, issues des innombrables connexions que les portée par la mode et les discours des consultants et
citoyens développent avec des outils numériques des agences de notation, conduit les entreprises
qui enregistrent et conservent des données sur les d’assurance à se positionner sur leur « transformation
personnes, les biens, les entreprises. Les réactions numérique », notion qui, à notre avis, n’a aucun
parmi les assureurs sont aujourd’hui de deux ordres : point de rencontre avec le big data et renvoie
uniquement aux outils de mise en relation avec les
• certains s’inquiètent de voir des acteurs écono- clients.
miques, récepteurs et propriétaires de nombreuses
données, les utiliser à la place de l’assureur pour Il a paru utile de chercher à décrire les effets, en ce
vendre des produits d’assurance mieux adaptés ou qui concerne l’activité de tarification des risques assurés,
mieux tarifés que ceux actuellement proposés ; de l’arrivée de sources d’information abondantes et
46 Risques n° 103
Big data et tarification de l’assurance
diverses, quoique non (ou mal) structurées, sur les ce que le « prospect » lui donne comme information,
supports informatiques de l’assureur (voir annexe p. 53). dans le cadre d’un questionnaire « normé » et forcément
Notons que celui-ci peut être, en fonction de l’évolu- succinct et incomplet. S’ajoutent à ces difficultés les
tion de l’organisation que peut mettre en œuvre le big caractéristiques de la situation française : sanction
data, une entité d’assurance, un courtier (grossiste ou modeste, voire inexistante, de la « fausse déclaration »,
non), un collecteur de données appuyé par une surtout sans intention dolosive, secret médical, secret
structure actuarielle susceptible de générer un prix du professionnel, protection des données afférentes à la
risque, un acteur extérieur à l’assurance qui propose vie privée (Cnil (1)).
à une entité porteuse de risque un portefeuille de
clients dûment tarifé. Le big data ouvre la possibilité majeure de donner
à l’assureur accès à d’importantes informations et
Bien évidemment, l’application du big data à la surtout de permettre un dialogue sur l’asymétrie
tarification du risque n’épuise pas les effets de cette d’information avec le client. Celui-ci peut en effet
révolution des données sur la chaîne de valeur de l’assu- choisir une stratégie de non-disclosure des informations
rance : le marketing stratégique, le provisionnement, pertinentes et rester dans la logique d’un produit/tarif
l’étude des lois de chute des contrats, la modélisation traditionnel dont le calcul inclut nécessairement une
des catastrophes et de la protection du capital, voire marge de couverture de l’information « retenue » (on
l’évolution de la gestion des services d’assurance et de pourrait parler, comme les assureurs RC et construction,
la prévention sont aussi concernés. Mais l’application de « passé inconnu ») ou une stratégie de partage de
du big data à la tarification est là plus sensible pour l’information avec l’assureur. À noter que cette stratégie
les assureurs (évolution de l’asymétrie d’information), permet de fixer des limites à l’information partagée.
les clients (utilisation de données personnelles) et les Pour illustrer cela caricaturalement : l’information
pouvoirs publics (compliance, règles de protection de sur les opérations chirurgicales antérieurement
la clientèle et de la vie privée). subies pourrait être autorisée, ou celle sur les bilans de
santé des clients, mais non celle sur leurs habitudes et
pratiques sexuelles.
Une quantité considérable La littérature actuelle tend à se concentrer sur les
d’informations questions de secret médical, de données personnelles,
etc., et par conséquent sur les sujets les plus délicats
L
e big data offre la possibilité à une entité de l’assurance de santé. Cela est d’autant moins
d’assurance (quel que soit son statut) de pertinent que les assureurs (sociétés, institutions
disposer d’une quantité considérable d’infor- de prévoyance et mutuelles) représentent 13,7 % des
mations sur le client, éventuellement non chif- dépenses de santé en 2013 et que ceux-ci ont versé
frées et surtout livrées de façon totalement inorganisée. 25,8 milliards d’euros de prestations de santé, à
À charge pour un intermédiaire ou l’utilisateur final comparer aux 50,3 milliards d’euros de cotisations
de trier, suivant les arguments pertinents et utiles d’assurance dommages pour la même année. La pola-
pour lui, les informations qui lui permettent d’attein- risation de l’attention s’est faite autour du couple
dre ses objectifs. big data-assurance santé, où interviennent les thèmes
de la médecine prédictive, du décodage du génome
Pour le responsable de la tarification des risques humain et les fantasmes du « piratage » de données.
(quels qu’ils soient), le big data présente l’opportunité La réalité pourrait être plus modérée ou moins
de modifier à son profit l’asymétrie d’information qui orwellienne. L’assureur santé se contentera sans
caractérise la relation assuré-assureur dans la théorie doute des informations transmises, par exemple, par
classique du risque. L’assureur ne sait sur le risque que l’Apple Watch du client, l’assureur automobile utilisera
Risques n° 103 47
Big data et tarification de l’assurance
les informations contenues dans les révisions pério- exceptionnelles par leur taille ou les zones à risques
diques du véhicule familial sur la façon de conduire telles que la Corse ; en santé, les risques « aggravés »,
du client, etc. et en particulier les malades guéris d’une maladie
redoutée). Le principe est en réalité le coût moyen du
Au demeurant, l’utilisation du big data ne saurait se risque – fondé sur le principe de la mutualisation –
limiter aux risques automobile et santé des particuliers. sur la base d’une analyse rétrospective des risques
On peut très bien imaginer une masse d’informations qu’illustre bien le coefficient de réduction-majoration
domotiques qui réduirait substantiellement les en RC automonile (bonus-malus). Le risque se mesure
risques incendie, vol et dégâts des eaux. Il en irait de à l’aune du comportement passé et de la statistique
même pour les risques dits « d’entreprise » : l’infor- majeure du marché (fréquences et coûts moyens des
mation sur la cartographie des risques d’une entreprise sinistres par « branche »).
est un facteur majeur de son assurabilité, et l’exposition
aux risques de responsabilité civile (exploitation, Ce système est évidemment conforté et borné
livraison, RCMS (2) et, demain, class action) peut par les « obligations d’assurance ». La polémique
faire évoluer le dialogue entre assureur et assuré. Il récurrente sur les « risques aggravés » (en assurance
faut juste rappeler que certains risk managers ont emprunteur, notamment) montre bien l’attitude
considéré récemment que la description de leurs sociétale face à une quasi-obligation d’assurance
schémas de sous-traitance, et donc la localisation des (pas d’acquisition de logement sans prêt et pas de prêt
sous-traitants (éventuellement en Thaïlande, sur les sans assurance) ; c’est l’incompréhension face à une
rives inondables du Mékong), relevait du « secret des assurance quasi « service public » (ou sécurité sociale).
affaires » et ne pouvait être transmise aux assureurs La ségrégation est inacceptable dans un système
dommages aux biens et pertes d’exploitation de d’assurance obligatoire, la sélection inadmissible, la
l’entreprise (assurances des « dommages immatériels majoration pour risque à peine tolérée. C’est bien
non consécutifs »). Il reste donc un peu de chemin à la logique des mutualisations larges. Certes, ces carac-
parcourir pour mettre à jour les modalités de tarification. téristiques sont heureusement modulées par une
segmentation des tarifs dont il faut bien reconnaître
soit le caractère rustique (les zones « vol » en MRH,
l’échec des plans d’exposition au risque en catastrophes
Une logique de tarification naturelles), soit l’aspect exagérément complexe et le
ancienne… plus souvent inutile ou dépassé (le bonus-malus en RC
automobile, les « groupes/classes » de véhicules, etc.).
L
a tarification actuelle, notamment pour
les risques de particuliers, repose sur une En réalité, les tarifs actuellement pratiqués (sauf
logique désormais ancienne, sans cesse en risques industriels) peuvent être qualifiés de « tarifs
perfectionnée et compliquée. moyens » tirés de la loi des grands nombres.
L’expérience statistique fait « présumer » le risque
L’assureur souscrit individuellement des risques d’un conducteur donné, et les bons conducteurs
qui constituent des portefeuilles de contrats (à noter continuent à payer trop cher pour financer les
qu’il ne s’agit pas de portefeuilles de clients, chaque « mauvais » conducteurs (réels ou supposés), qui ne
contrat étant traité, tarifé et géré individuellement). devraient pas pouvoir être assurés mais trouvent dans
L’objectif est de créer des portefeuilles globaux la mutualisation large et rétrospective un coût de
d’un même risque dont sont ou seront éliminés les prime acceptable. L’assureur surveille l’équilibre de
« mauvais risques » (en automobile, les conducteurs la mutualité, en résiliant les « mauvais » risques
« malussés », mais aussi les automobiles de luxe insuf- (expérience de sinistre) ou en ne souscrivant pas les
fisamment protégées ; en MRH, les habitations éventuels mauvais risques (réputés tels, d’après une
48 Risques n° 103
Big data et tarification de l’assurance
L
e big data, même restreint à des données coûts de sinistres probables et un risque juridique (tel
non protégées par la Cnil, permet de modifier le refus de transaction) ;
totalement l’écosystème de la tarification.
Cette dernière peut être fondée sur des algo- • une notion de « prime de solidarité », calculée à
rithmes comportementaux prospectifs et des groupes l’intérieur d’un groupe qui présente des probabilités
homogènes de risques (de clients) constitués sur la de risques homogènes. C’est, si l’on peut dire, ce qui
base de probabilités semblables de mise en jeu de la reste de la mutualisation traditionnelle dans le nouvel
garantie. Il s’agit en réalité d’appliquer les tech- algorithme de tarification. Les souscripteurs de flottes
niques dites « de tarif de crédibilité », que connaissent automobiles connaissent bien ces méthodes de calcul
les souscripteurs de risques industriels, aux risques de à travers la notion de « réserve pour corporels graves »,
particuliers. Sur la base d’une valeur en risque du qui vient alourdir la prime de base (fondée sur
client, on détermine les facteurs de minoration ou l’expérience de la flotte automobile). La réserve pour
d’aggravation de ce risque tels qu’estimés sur la base corporels graves sert aussi, au-delà de la théorie du
des probabilités comportementales calculées à partir risque, à couvrir le phénomène de pay back, en
des sources d’information du big data. faisant porter (quand on le peut commercialement)
une partie des pertes de l’exercice N sur la prime de
L’amplitude considérable des informations sur le l’exercice N+1.
client permet d’approcher la notion de value-at-risk
de celui-ci. Concrètement, dans l’exemple simple du La réassurance fournit une autre justification à ces
tarif automobile, l’information contenue dans les aggravations de la prime comportementale dans la
données recueillies lors de l’entretien annuel du notion de primes de risque « catastrophe ». Il s’agit de
véhicule sur l’état de celui-ci, l’utilisation du GPS couvrir la probabilité de scénarios très éloignés du
du véhicule et l’enregistrement de la vitesse, de la comportement moyen attendu. Même les meilleurs
consommation, etc., permettent d’obtenir une image conducteurs ne sont pas à l’abri de provoquer un
Risques n° 103 49
Big data et tarification de l’assurance
accident grave ou d’en être les victimes (faute d’avoir nombre de données comportementales concernant
pu l’éviter), justement le jour où ils ont emprunté la l’hygiène de vie, la facture du supermarché indique
Ferrari d’un ami, détruite dans l’accident. La « prime aisément les préoccupations diététiques, le contrôle
de solidarité », payée par tous les membres d’un de la tension artérielle peut difficilement entrer dans
groupe homogène de risques comportementaux, le secret médical, etc.
couvre cette probabilité.
En réalité, pour mettre en place des tarifications
Quant à la souscription elle-même, cet écosystème comportementales, deux conditions doivent être
de tarification évite les risques d’exclusion de l’assurance remplies. La première est à l’évidence le consentement
dont sont généralement accusées les méthodes de du client, ce qui suppose qu’il trouve un intérêt financier,
faible mutualisation et que les tarifs très segmentés mais peut-être aussi une utilité, à la divulgation
traditionnels n’ont pas véritablement supprimés. Le d’informations qui réduisent l’asymétrie. On notera,
tarif « big data » cherche des homogénéités de risques par exemple, que les réglementations MiFID (3) ou
actuariellement calculées, non une large mutualisation DIA (4) 2 impliquent obligatoirement le conseiller
solidaire (qui conduit souvent aux résiliations pour financier, vendeur de produits d’assurance vie, dans
« comportement non mutualiste », avec fréquences l’appréciation (dûment traçable et justifiée) de la
anormales de sinistres). Malheureusement, il est situation et des intentions patrimoniales du client.
possible que certains comportements dangereux et L’assurance épargne postule que le client a un intérêt
probablement constants conduisent à rendre une partie (de protection financière) à réduire l’asymétrie
de la population inassurable en matière de risque d’information. Pourquoi en serait-il autrement pour
automobile : l’éthylisme récurrent, la permanence de le client d’assurance auto ou d’assurance santé
l’excès de vitesse, les probabilités élevées d’accident de complémentaire, ou pour la PME qui recherche une
santé au volant peuvent évidemment être pénalisés de couverture RC, perte d’exploitation ou bris de machine ?
taux de primes très élevés. On peut penser que cela La seconde condition est la mise en place d’un open
est salutaire et, en tout cas, plus représentatif du data des données publiques. La construction de
risque que la pénalisation automatique des jeunes l’écosystème comportemental et prévisionnel suppose
conducteurs ou des véhicules de couleur rouge (le cas l’utilisation de nombreuses données publiques,
s’est produit !). Il faut noter aussi que le « pay how you comme le montre l’exemple ci-dessus de la proba-
drive » institué par cette tarification comportementale bilisation des évolutions de fréquence, gravité et coût
permet une révision annuelle du tarif par mesure de des sinistres corporels. Il en est de même, par exemple,
l’évolution du comportement passé et vérification en matière de données médicales pour la RC des
de la cohérence de celui-ci avec le scénario prospectif établissements de soins.
à partir duquel se trouve constitué le tarif appliqué, et
donc la confirmation de l’appartenance à un groupe
donné de risques homogènes.
Conséquences de ce nouveau
Si l’on considère les besoins réels d’information
pour mener à bien ce type de démarche tarifaire, on système de tarification
pourra observer que les informations nécessaires ont
C
rarement un caractère intrusif, sauf à estimer que la ompte tenu des conditions qui l’accompa-
fréquence de l’état d’ébriété fait partie de la vie privée gnent et notamment de la nécessité d’un
ou que l’État se réserve la connaissance des dépassements consentement du client, il est fort probable
de vitesse. Il en est de même, sans doute, pour les que la tarification des risques de particuliers
données comportementales relatives à la santé. Toute fonctionnera longtemps à deux vitesses, nombre de
la médecine prédictive ne se résume pas au décryp- clients préférant un tarif opaque et mutualisé à la
tage du génome humain : l’Apple Watch mesure disclosure de leur comportement routier ou à l’inventaire
50 Risques n° 103
Big data et tarification de l’assurance
exact et valorisé de leurs meubles et objets de valeur. et fondée sur des scénarios d’évolution des comporte-
On peut penser que les entreprises seront ments, ce qui produit évidemment des changements
également réticentes à une trop large ouverture de majeurs. Elle induit des comportements nouveaux
leur exposition au risque, connue de façon quasi chez les clients. Ceux-ci sont beaucoup plus nettement
continue par l’assureur. Les entreprises d’assurance mis « en responsabilité » : leurs excès de vitesse répétés
géreront d’autant plus longtemps deux tarifs qu’il se traduisent dans leur tarif automobile, alors qu’ils
n’est pas dit que le tarif « big data » soit obligatoire- peuvent espérer, avec un peu d’habileté, échapper au
ment et globalement plus avantageux pour le client. gendarme et ne pas être sanctionnés dans leur tarif
Mais l’engagement de l’assureur qui en résulte est automobile. À l’inverse, mal assurés pour leurs biens,
beaucoup plus clair et indéniable, dès lors que le ils seront également mal indemnisés en cas de sinistre
sinistre est évalué de façon quasi certaine à son prix aujourd’hui, ce qui n’est plus le cas dans un tarif big
final d’indemnisation dès sa survenance. Le rôle de data où valeur des biens et moyens de protection sont
l’expertise pourrait s’en trouver massivement diminué pris en compte.
(vol, dégâts des eaux, catastrophes naturelles, dommages
automobiles, bris de machine, perte d’exploitation). Les questions inévitables concernent la « justice »
d’une telle démarche. La société française accorde une
Si les conditions de tarification des risques de importance majeure, du fait de la prégnance des
particuliers se révèlent appropriées, et si les particuliers mécanismes de sécurité sociale et du caractère obliga-
et les entreprises adoptent une attitude favorable au toire de la plupart des assurances de marché, à l’équité
partage avec l’assureur de leurs données personnelles, (confondue avec la « justice ») dans le traitement (la
il sera difficile de maintenir la réglementation euro- tarification) des risques. On peut considérer que la
péenne dans sa composition actuelle. A fortiori, il en tarification comportementale met fin aux obligations
sera ainsi si le client accepte d’ouvrir un compte traditionnelles d’assurance. En bonne logique, chacun
Facebook qui assure la mise à disposition de tous de de nous pourrait choisir son niveau d’exposition au
ses données personnelles. Il est vraisemblablement risque et, à la limite, ne s’assurer que pour les scénarios
urgent de mettre en place une réglementation de catastrophe (en RC automobile, notamment).
nouvelle de la propriété des données personnelles qui C’est évidemment un appel à la responsabilité de
évite l’exode des données hors d’Europe. Si tel n’était chacun en assurance de dommages et un risque de la
pas le cas, il y a fort à craindre qu’une partie de l’assu- société de faire face à l’insuffisance d’assurance de
rance, en particulier la souscription, la tarification et certains responsables. Mais on peut noter que le
le portage du risque, ne soit durablement localisée à Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme
l’extérieur, le lieu de situation du risque conservant la et d’autres infractions (FGTI) fait face, déjà, à ce type
gestion du contrat et des sinistres. Faute d’adaptation de risque d’insuffisance ou de non-assurance et qu’en
des règles, l’organisation de l’assurance pourrait être prévoyance ou en santé chacun choisit le niveau de
fortement ébranlée. garantie qui lui convient ou qu’il juge lui convenir. La
justice répond à la prise de responsabilité.
La segmentation des risques pourrait être boule-
versée : elle serait désormais comportementale et non Reste que l’on peut juger inéquitable que des
plus fondée sur des critères « objectifs » (l’âge du risques « aggravés » soient, dans ce système, couverts
conducteur, la surface de l’habitation, le type de par les seules primes comportementales et non par
véhicule, le questionnaire médical), donc sur des une solidarité de fait qu’induit un tarif mutualisé (ou
constats du passé auxquels on applique d’ailleurs une faiblement segmenté). Bien entendu, ce risque est
analyse rétrospective. Cette segmentation est évidem- particulièrement lourd dans les domaines de la santé
ment plus fine (les types de conduite, l’évaluation du ou des assurances emprunteurs, où la probabilité
contenu des maisons, les besoins patrimoniaux réels) s’applique sans que le client en soit le moins du
Risques n° 103 51
Big data et tarification de l’assurance
monde responsable. C’est un domaine dans lequel il 2. RCMS : responsabilité civile des mandataires sociaux.
n’y a pas de solution satisfaisante. Tout au plus peut-
3. MiFID : directive sur les marchés d’instruments financiers.
on faire remarquer que les tarifs actuels ne fournissent
pas de solution meilleure : après s’être essayés à la 4. DIA : directive sur l’intermédiation en assurance.
segmentation rustique, les tarifs de risques aggravés en
assurance emprunteur font l’objet d’une récurrente 5. Aeras : s’assurer et emprunter avec un risque aggravé de
polémique autour du système désormais législatif de santé (Convention d'assurance sur le traitement de la sous-
cription des personnes présentant un risque aggravé de
l’Aeras (5). santé, pour l'assurance de prévoyance des emprunteurs).
Le big data n’a pas besoin d’être Big Brother pour 6. Convention d’indemnisation directe de l’assuré et de recours
engager une réforme de la tarification de l’assurance. entre sociétés d’assurance automobile.
L’Internet des objets fournit d’ores et déjà des sources 7. Convention d’indemnisation et de recours corporel auto-
abondantes d’information aux assureurs sur le com- mobile passée entre les sociétés d’assurance.
portement de clients consentants ou non qui n’ont
pas un caractère intrusif. Les réglementations française
et européenne se trompent probablement de cible en
cherchant à fermer tous les accès, alors que les clients,
via Facebook, livrent d’énormes quantités d’infor-
mations personnelles et professionnelles. Bibliographie
1. Cnil : Commission nationale de l’informatique et des SCHMARZO B., Big data. Tirer parti des données massives
libertés. pour développer l’entreprise, First Interactive, 2014.
52 Risques n° 103
Big data et tarification de l’assurance
Annexe
Principes de tarification des risques de particuliers aujourd’hui et demain
(avec utilisation des possibilités offertes par le big data)
La prime de risque d’un assuré automobile est calculée La tarification prospective est fondée sur l’apprécia-
sur un risque prospectif d’un individu dont le com- tion multicritère du comportement de conduite. Le
portement de conducteur est celui de la moyenne de conducteur sage, tel qu’on peut l’apprécier par l’état
la population assurée. des organes de son véhicule, le kilométrage parcouru,
les itinéraires utilisés, les réparations effectuées avec
La « segmentation » du tarif se fait sur un ensemble ou sans collision, responsable ou non, bénéficie d’une
de critères assez rudimentaires qui tiennent au véhi- prime minorée par rapport à la prime de l’individu
cule – groupe/classe –, à l’usage de celui-ci déclaré par moyen, nécessaire pour couvrir les sinistres des assurés
le conducteur et surtout, en RC automobile (40 % de prudents. L’individu au comportement plus risqué
la prime), à l’âge du conducteur (les jeunes conduisent paiera une prime supérieure à celle de l’individu
plus mal, faute d’expérience, que les seniors, encore moyen des assurés prudents. Le système de bonus-
que…) et au coefficient de réduction-majoration malus à inertie forte (et fondé sur les seules collisions
(plus connu sous le nom de bonus-malus). Ce dernier et sinistres responsables) est remplacé par un système
est une approche grossière de la qualité de conduite, mobile de taux de prime fondé sur le scoring du
fondée sur le fait d’avoir ou non causé des sinistres
comportement.
réputés responsables.
On peut approcher la différence de tarif dans l’exem-
Le tarif tient donc un compte majeur de la sinistralité
ple suivant : soit onze groupes de comportement, le
passée du client et surtout des sinistres responsables.
moyen étant le groupe 6. Le groupe 6 paie la prime
Cela ne signifie pas que le proposant conduit « bien » :
on ne rappelle jamais assez que le bon conducteur est actuelle, le groupe 1 paie 50 % de celle-ci, le groupe 11
surtout celui qui, par son habileté, évite des collisions paie 200 %. L’actuariat peut évidemment fournir des
dont serait responsable un autre usager de la route. Le déclinaisons multiples de groupes de scoring (que le
« Bonus 50 » est aussi un conducteur chanceux qui a big data enrichit sans cesse de critères pertinents
su n’être victime que d’accidents dont il n’était pas nouveaux) et de pondération de la prime entre les
responsable. groupes.
Par ailleurs, le niveau général du tarif est fonction Les principales différences avec le tarif actuel sont que
du coût (moyen, médian, « écrêté » des « graves ») la segmentation est évidemment beaucoup plus fine
des sinistres tel qu’observé dans le passé, modulo et évolutive (le bon conducteur peut devenir risqué et
l’actualisation par l’inflation (les corporels « graves » le conducteur éthylique être désintoxiqué) et surtout
sont soumis à une inflation au moins triple de celle de que la segmentation algorithmique comportementale
l’indice des prix implicite au PIB en valeur). est prospective. Elle réduit aussi la solidarité forcée
entre les conducteurs relativement bons et relative-
Donc, le système au demeurant très encadré (bonus- ment mauvais en homogénéisant les comportements
malus et valeur de la « demi-responsabilité » du inclus dans une même mutualité. Enfin, la correction
recours forfaitaire des conventions Irsa (6) et Irca (7)) du tarif peut être immédiate sur la base du constat
est fondé sur le comportement supposé, et en tout cas du comportement et non sur l’appréciation de
observé dans le passé, d’une catégorie de conducteurs l’historique des sinistres du conducteur.
(mutualité homogène, au regard des critères choisis,
dont nous avons vu qu’ils sont rudimentaires).
Risques n° 103 53
QUAND LA SÉLECTION
AUGMENTE LE RISQUE
Daniel Zajdenweber
P r o f e s s e u r é m é r i t e , U n i v e r s i t é Pa r i s - O u e s t - N a n t e r r e - L a D é f e n s e
L’utilisation de l’analyse des données massives recueillies sur le Net offre aux assureurs des
moyens de réduire l’asymétrie d’information entre eux et leurs assurés. L’article montre
que cette réduction d’asymétrie d’information ne suffit pas pour constituer des portefeuilles
de polices à variance minimale. Il montre qu’il faut aussi constituer des portefeuilles
mélangeant des assurés dont les probabilités d’avoir un sinistre sont inégales.
L’
assurance de dommages repose sur
quelques règles actuarielles connues de quand leur rémunération est fondée sur le nombre de
longue date, dont la loi dite des grands polices souscrites. L’assureur dispose toutefois d’une
nombres (en pratique, la loi « forte » au possibilité d’évaluer la qualité d’une police : l’expertise.
sens du calcul des probabilités) et sur une démarche Mais elle est coûteuse en services (experts proprement
commerciale simple à concevoir, mais difficile à dits, architectes, médecins…) et en temps. Surtout,
mettre en œuvre : la sélection des « bons » risques, elle n’est utile que dans la phase précontractuelle,
c’est-à-dire ceux dont la probabilité de survenance est celle comprise entre le premier contact avec l’assuré
la plus faible possible. L’application de ces règles potentiel et la signature du contrat. Le plus difficile
aboutit à constituer un portefeuille d’un très grand pour l’assureur est de trouver les « bons » risques
nombre de polices, dont le dommage moyen est le avant le premier contact, donc sans le recours à l’ex-
plus faible possible, lequel est encadré par une variance pertise technique ou au dossier médical. L’équilibre
d’autant plus faible que le portefeuille est grand. d’un portefeuille est donc instable. Soit il est forte-
ment, donc coûteusement, sélectionné et il ne peut
Malheureusement pour les assureurs, l’augmentation être très grand, d’où une variance résiduelle élevée,
de la taille d’un portefeuille s’accompagne souvent, soit il est « attrape-tout ». Il est alors moins coûteux
pour ne pas dire toujours, d’un grand nombre de en expertise et il peut être très grand, mais son dom-
polices dont les probabilités de sinistre sont mal mage moyen risque d’être plus élevé. Du point de vue
connues, d’autant plus mal connues que les réseaux de la norme Solvabilité II, le résultat est le même : la
commerciaux, quelle que soit leur nature juridique, value-at-risk augmente. Soit parce que la variance
54 Risques n° 103
Quand la sélection augmente le risque
augmente, soit parce que le risque moyen augmente, tribunaux puissent juger les éventuelles discriminations.
soit encore parce que les deux augmentent. D’où une Le refus d’assurer une personne dont le dossier médical
exigence renforcée en capitaux propres et en réserves. est jugé « mauvais » par l’assureur peut être condamné
Dans le cadre réglementaire Solvabilité II et dans le si un tribunal juge les bases d’évaluation abusives
contexte actuel de taux d’intérêt faibles, connaître de ou purement discriminatoires, tout comme la discri-
façon précise les probabilités de sinistre redevient un mination par le genre ou la couleur de la peau. Mais,
enjeu majeur de la gestion des sociétés d’assurance. à l’inverse, la discrimination passive, c’est-à-dire
l’absence de démarche commerciale auprès de cette
L’arrivée des techniques informatiques d’analyse même personne, n’est nulle part considérée comme
de données massives (big data) recueillies sur le Net un délit.
change la donne. Dorénavant, il est possible de trouver
les « bons » risques ou, ce qui revient au même, La disponibilité d’informations détaillées et pas
d’éviter les « mauvais », en analysant les cheminements seulement statistiques sur les comportements, les
des « prospects ». En quelques « clics », chacun laisse consommations et les états de santé des assurés,
une trace qui va servir aux algorithmes à reconstituer permise par le développement exponentiel des analyses
les goûts et les préoccupations des utilisateurs d’ordi- des données sur le Net, renverse ainsi l’asymétrie
nateurs, de tablettes ou de smartphones. Les traces d’information entre l’assureur et l’assuré.
laissées via les « cookies » permettent par exemple,
dans le domaine de l’assurance santé ou décès, Ce renversement permettra-t-il enfin de réaliser
d’identifier les gros fumeurs qui ont pris rendez-vous l’équilibre tant recherché, à savoir constituer un
chez un tabacologue ou dans un service de tabaco- grand portefeuille d’assurés ayant chacun une faible
logie, les alcooliques fréquentant les Alcooliques probabilité d’avoir un sinistre, le tout avec la plus
Anonymes, les cancéreux se renseignant sur les sites faible variance possible ?
médicaux ou prenant des rendez-vous dans les
services de cancérologie, etc. De même, il est possible La réponse est non. La constitution d’un porte-
d’identifier les souscripteurs potentiels d’assurance feuille d’assurés homogènes quant à leur probabilité
automobile s’ils ont consulté des sites Web sur les d’avoir un sinistre ne permet pas d’obtenir la plus
performances comparées des automobiles, tout en faible variance autour de la moyenne. Autrement dit,
évitant les conducteurs risqués qui recherchent le un assureur qui sélectionnerait ses assurés pour ne
nombre de points de permis perdus. Il ne s’agit pas de conserver que ceux ayant une faible probabilité
« pirater » l’ordinateur de la préfecture de police, inac- d’avoir un sinistre ne réduit pas la variance de son
cessible jusqu’à plus ample informé, mais seulement portefeuille de façon efficace. Un théorème analysé
de compter les clics de connexion des conducteurs en dans le célèbre traité de William Feller [1968] An
faute. Introduction to Probability Theory and Its Applications
démontre qu’un portefeuille constitué de n assurés
Inversement et de façon quelque peu cynique, ayant la même probabilité p d’avoir un sinistre a une
l’assureur informé de l’état de santé potentiellement variance Sn autour de la moyenne np égale à np-p2.
dégradé d’une personne pourra lui proposer des Or, cette variance n’est pas la plus faible possible !
produits viagers, voire une retraite, sans avoir à lui Pour qu’elle le soit, il faut que les n probabilités des
faire subir des examens médicaux, d’ailleurs interdits n assurés soient inégales. Autrement dit, « […] le
dans ce type de produits. Le big data n’est donc pas manque d’uniformité diminue l’amplitude des
seulement un moyen d’analyse moins coûteux et plus fluctuations aléatoires mesurée par la variance »
efficace que l’expertise traditionnelle, c’est aussi un [Feller, 1968]. L’auteur donne d’ailleurs un exemple
moyen beaucoup plus intrusif qui permet de dévoiler issu de l’assurance incendie : « Le nombre d’incendies
des aspects intimes, donc de discriminer, sans que les dans une communauté peut être traité comme une
Risques n° 103 55
Quand la sélection augmente le risque
variable aléatoire. Pour un nombre moyen (d’incendies) classe d’étudiants, si on veut obtenir des résultats aux
donné, la variabilité est maximale lorsque les occu- examens ou aux concours le moins irréguliers possible,
pants ont la même probabilité d’avoir un incendie. » il faut la composer de plusieurs niveaux d’étudiants
Autre exemple, issu de l’industrie : « Soit une qualité compatibles avec le nombre moyen attendu de succès,
moyenne donnée p d’un parc de n machines, la tout en évitant une trop grande homogénéité des
production sera la moins uniforme si les machines étudiants.
sont toutes identiques. » W. Feller ajoute non sans
ironie : « L’application (de ce théorème) à l’éducation
moderne est évidente mais désespérante. » Il pense
évidemment aux systèmes de sélection des étudiants
Conclusion
visant à constituer des classes homogènes de « super-
L’utilisation de l’analyse des données massives
bons » afin d’obtenir les meilleurs résultats aux
recueillies sur le Net permet d’affiner la sélection des
examens. Ces classes auront peut-être des résultats
assurés. Mais, pour réduire de façon efficace la variance
moyens meilleurs que des classes composées d’étudiants
d’un portefeuille, il ne suffit pas de sélectionner. La
de niveaux différents, mais avec une variabilité plus
conséquence contre-intuitive d’un théorème méconnu,
grande.
bien que relativement « basique », est que l’uniformité
d’un portefeuille conduit toujours à une grande
Un portefeuille d’un grand nombre de polices
variance. Pour la réduire, donc satisfaire au mieux aux
ayant la même probabilité d’avoir un sinistre, même
exigences de la réglementation Solvabilité II, il faut
faible, a une conséquence évidemment indésirable :
utiliser toute l’information disponible pour constituer
du point de vue de la réglementation Solvabilité II, ce
des mélanges d’assurés dont les probabilités d’avoir
portefeuille a une value-at-risk relativement élevée,
un sinistre sont inégales. Un portefeuille composé
puisque sa variance l’est aussi. Même si le nombre
uniquement de « bon risques » n’est pas une garantie
moyen de sinistres est faible, les écarts par rapport à
de résultats meilleurs qu’un portefeuille diversifié
la moyenne requièrent des capitaux propres et des
d’assurés. Au contraire il augmente le risque lié à la
réserves plus élevés. La démarche efficace consiste à
variance.
composer des portefeuilles hétérogènes (quant aux
probabilités d’avoir un sinistre).
56 Risques n° 103
SEGMENTATION ET MUTUALISATION
LES DEUX FACES D’UNE MÊME PIÈCE ?
Arthur Charpentier
Professeur à l’Université du Québec, Montréal
Michel Denuit
Professeur à l’Université catholique de Louvain
Romuald Elie
P r o f e s s e u r à l ’ U n i v e r s i t é d e M a r n e - l a - Va l l é e
L’assurance repose fondamentalement sur l’idée que la mutualisation des risques entre des
assurés est possible. Cette mutualisation, qui peut être vue comme une relecture actuarielle
de la loi des grands nombres, n’a de sens qu’au sein d’une population de risques « homo-
gènes » [Charpentier, 2011]. Cette condition (actuarielle) impose aux assureurs de
segmenter, ce que confirment plusieurs travaux économiques (1). Avec l’explosion du
nombre de données, et donc de variables tarifaires possibles, certains assureurs évoquent
l’idée d’un tarif individuel, semblant remettre en cause l’idée même de mutualisation des
risques. Entre cette force qui pousse à segmenter et la force de rappel qui tend (pour
des raisons sociales mais aussi actuarielles, ou au moins de robustesse statistique (2)) à
imposer une solidarité minimale entre les assurés, quel équilibre va en résulter dans un
contexte de forte concurrence entre les sociétés d’assurance ?
S
ans segmentation, le « prix juste » d’un risque Les facteurs de risque sont ici le lieu d’habitation et l’âge
est l’espérance mathématique de la charge de l’assuré, et on observe la fréquence de sinistre par classe.
annuelle. C’est l’idée du théorème fonda- Le coût unitaire, supposé fixe, équivaut à 1 000 euros.
mental de la valorisation actuarielle : en La prime pure est alors E [S] = 1 000 x E [N]. Dans
moyenne, la somme des primes doit permettre cet exemple, la prime pure sans segmentation sera
d’indemniser l’intégralité des sinistres survenus dans de 82,30 euros.
Risques n° 103 57
Segmentation et mutualisation, les deux faces d’une même pièce ?
Tableau 1 - Fréquence annuelle de sinistre pour deux classes de Tableau 3 - Décomposition de la variance de la dépense entre
risque (lieu d’habitation et âge de l’assuré) avec le nombre d’assurés l’assureur et l’assuré en présence d’une segmentation parfaite
(entre parenthèses) Assurés Assureur
Jeune (J) Expérimenté (E) Senior (S) Total Dépense E(S l Ω) S – E(S l Ω)
12 % 9% 9% 9,5 % Dépense moyenne E(S) 0
Ville (V) (500) (2 000) (500) (3 000) Variance Var (E(S l Ω)) E (Var (S l Ω))
8% 6,67 % 4% 6,33 % Source : auteurs, exemple fictif.
Campagne (C) (500) (1 000) (500) (2 000)
10 % 8,22 % 6,5 % 8,23 % Plaçons-nous maintenant dans la situation où
Total (1 000) (3 000) (1 000) (5 000) ces deux sociétés sont présentes sur le marché. La
Source : auteurs, exemple fictif.
première ne segmente pas, alors que la seconde utilise
l’information (parfaite) dont elle dispose. Dans ce
Dans le cas d’une tarification sans segmentation, contexte d’environnement concurrentiel, on retrouve
on retrouve le partage des risques détaillé dans le une illustration des concepts de « lemons »
tableau 2 : en moyenne, l’assureur est à l’équilibre d’Akerlof [1970] : les « bons » risques ont une
financier, mais il porte à sa charge l’intégralité du prime plus basse chez l’assureur qui segmente son
risque (dont une partie est liée à l’hétérogénéité du tarif et les « mauvais » risques ont une prime
portefeuille). plus basse chez l’assureur qui ne segmente pas. Les
« mauvais » risques vont alors s’assurer chez l’assureur
Tableau 2 - Répartition des risques entre l’assureur et ses assurés qui ne discrimine pas, mais ce dernier, n’ayant plus les
« bons » risques pour s’assurer un équilibre financier,
Assurés Assureur va alors se retrouver en difficulté financière. Dans
l’exemple numérique illustré dans le tableau 4, on
Dépense E(S) S – E(S) retrouve que l’assureur qui segmente est alors – en
Dépense moyenne E(S) 0 moyenne – à l’équilibre. On entre ainsi dans une
Variance 0 Var (S) « spirale de la segmentation », les assureurs qui ne
segmentent pas courant à la faillite.
Source : auteurs, exemple fictif.
S
upposons maintenant qu’un assureur seg- J-V (500) 82,3 120 82,3
mente son tarif, en supposant qu’il dispose J-C (500) 82,3 80 80
d’une connaissance parfaite des classes de E-V (2 000) 82,3 90 82,3
risque (cette information sera notée Ω). Cet E-C (1 000) 82,3 66,7 66,7
assureur sera à l’équilibre, en moyenne, puisque S-V (500) 82,3 90 82,3
E [ E ( S l Ω ) ] = E [ S ] . Mais, cette fois-ci, comme le S-C (500) 82,3 40 40
montre le tableau 3 ci-contre, le risque est moins Primes 247 126,67 373,67
porté par l’assureur. Sinistres 285 126,67 411,67
S/P 115,4 % 100,0 % 110,2 %
En effet, on retrouve ici la relation classique de (IC 95 %) (3) ± 8,9 % ± 10,4 % ± 5,1 %
décomposition de la variance Part de marché 66,1 % 33,9 %
Var (E(S l Ω))+E(Var (S l Ω)) = Var (S) Source : auteurs, exemple fictif.
58 Risques n° 103
Segmentation et mutualisation, les deux faces d’une même pièce ?
On notera, dans cet exemple, que dire que la Ce surplus de variance pour l’assureur traduit le
prime pure permet à l’assureur d’être à l’équilibre en fait que la segmentation utilisée ne crée pas des classes
moyenne n’a de sens que dans une situation de réellement homogènes.
monopole. Dans un contexte concurrentiel, la situa-
tion est tout autre. Dans notre exemple illustratif, on peut regarder
les deux situations possibles. Dans le premier cas, une
société d’assurance utilise le lieu d’habitation et pas
l’âge, et se retrouve en concurrence face à une société
Tarification avec segmentation qui ne segmente pas (c’est le cas 1 du tableau 6).
(imparfaite) Dans le second cas, une société utilise seulement l’âge
comme variable tarifaire (cas 2 du tableau 6).
L
a réalité n’est toutefois pas aussi simple. En
particulier, la connaissance des classes de Tableau 6 - Répartition des classes d’assurés lorsqu’un assureur
risque est souvent imparfaite. L’assureur n’a propose de segmenter en fonction du lieu d’habitation (cas 1) ou de
pas à sa disposition Ω, mais uniquement un l’âge de l’assuré (cas 2) et qu’un autre ne segmente pas
ensemble de variables explicatives, X = {X 1, ..., X k },
dont une partie est supposée liée au facteur de Cas 1
risque Ω. Dans notre exemple illustratif, on peut
aussi imaginer que la discrimination basée sur l’âge ne Aucun Habitation Marché
soit plus autorisée. Dans le cas où l’assureur dispose
d’une information imparfaite, l’assureur utilise V (3 000) 82,3 95 82,3
comme prime pure E ( S l X) . Cette prime lui C (2 000) 82,3 63,3 63,3
garantit d’être en moyenne à l’équilibre, puisque
E ( E ( S l X) ) = E ( S ) , mais le partage des risques Primes 247 126,67 373,67
est alors assez différent, comme l’illustre le tableau 5. Sinistres 285 126,67 411,67
S/P 115,4 % 100,0 % 110,2 %
Tableau 5 - Répartition des classes d’assurés lorsqu’un assureur
utilise une information imparfaite pour tarifer (IC 95 %) ± 8,9 % ± 10,4 % ± 5,1 %
Part de marché 66,1 % 33,9 %
Assurés Assureur
Dépense E(S l X ) S – E(S l X )
Dépense moyenne E(S) 0 Cas 2
Variance Var (E(S l X )) E (Var (S l X ))
Aucun Âge Marché
Source : auteurs, exemple fictif.
On notera que la variance de l’assureur est ici J (1 000) 82,3 100 82,3
E(Var(S l X )) = E(Var(S l Ω))+E(Var(E(S l Ω) l X )) E (3 000) 82,3 82,2 82,2
S (1 000) 82,3 65 65
avec un terme qui correspond à la variance que nous
avions en situation d’information parfaite, mais aussi Primes 82,33 311,67 394
un terme additionnel que l’on peut interpréter Sinistres 100 311,67 411,67
comme le risque dû à un manque d’information. On S/P 121,5 % 100,0 % 104,5 %
peut alors décomposer la variance totale des dépenses (IC 95 %) ± 15,9 % ± 6,4 % ± 4,8 %
sous la forme Part de marché 20,9 % 79,1 %
Var(E(SlX )) + E(Var(SlΩ)) + E(Var(E(SlΩ)lX ))
Risques n° 103 59
Segmentation et mutualisation, les deux faces d’une même pièce ?
On note qu’ici, même avec une information quelques variables tarifaires à leur disposition ; un
imparfaite, on se retrouve face à un cas comparable assureur qui, ayant accès aux réelles classes de risque,
au précédent. Les sociétés qui segmentent sont, en utiliserait une segmentation beaucoup plus fine que
moyenne, à l’équilibre en attirant les « bons » risques, tous les autres.
alors que la société qui n’a pas segmenté perd de
l’argent (en moyenne, là encore) puisqu’elle a attiré Le tableau 7 présente la répartition du marché
les mauvais risques, qui ont été tarifés à leur « juste » entre tous ces assurés (toujours dans notre exemple
niveau. Néanmoins, on notera que la société qui fictif). D’un côté, l’assureur qui ne segmente pas se
segmente peut aussi se retrouver avec une part de trouve en réelle difficulté car il a récupéré les plus
marché relativement faible (ce qui va induire un autre « mauvais » risques, largement sous-tarifés. De l’autre
type de risque, puisqu’un petit portefeuille est plus côté, l’assureur qui segmente le plus finement est
volatil qu’un portefeuille plus gros, mais nous revien- certes à l’équilibre financier, mais sur une niche de
drons sur ce point dans le paragraphe suivant). population beaucoup plus petite.
A
vant de conclure, essayons de regarder ce société a quasiment une chance sur cinq d’avoir un
qui se passerait si tous ces cas coexistaient ratio plus mauvais que celui du marché. La figure 1
sur le marché : un assureur qui ne souhaite (p. 61) montre ainsi des distributions de ratios sinist-
pas segmenter ; deux assureurs qui seg- res/ primes pour ces quatre sociétés qui se font
mentent mais imparfaitement en utilisant seulement concurrence, avec la dispersion de chacun.
Tableau 7 - Répartition des classes d’assurés en fonction des assureurs proposant différents tarifs, sans
segmentation (à gauche), suivant l’âge, suivant le lieu d’habitation, suivant l’âge et le lieu d’habitation. Les
assurés sont supposés choisir ici la prime la moins chère.
60 Risques n° 103
Segmentation et mutualisation, les deux faces d’une même pièce ?
Figure 1 - Scénarios de ratio sinistres/primes en présence de plus importantes. Ce jeu pourrait être dangereux à
quatre sociétés sur le marché (une qui ne segmente pas, une qui moyen terme, et beaucoup risquent de découvrir que
segmente en utilisant l’âge, une qui utilise le lieu d’habitation et une l’art de la tarification est plus subtil qu’il n’y paraît.
qui utilise les deux variables). La situation globale du marché est
présentée à droite.
200
I
Notes
150
I
I I I I I
aucune segmentation variable X1 variable X2 variable X1+X2 marché
2. On peut penser à la notion de suridentification des
modèles (ou overfit), qui consiste à modéliser le bruit résiduel
Dans cet exemple (probablement simpliste), la et non le phénomène de fond, sous-jacent.
prime utilisée est la prime pure, mais on peut imaginer
que les sociétés d’assurance tiennent compte, dans le 3. L’intervalle de confiance dans le ratio sinistres/primes
calcul des primes, de la taille de leur portefeuille et de est ici obtenu par approximation normale.
la variabilité du résultat, en intégrant une marge de 4. Il s’agit ici tout simplement du quantile à 99,5 % sur le
solvabilité. Dans ces conclusions, la société qui a ici le ratio sinistres/primes. Par exemple, avec un S/P moyen à 100 %
plus segmenté pourrait alors disparaître du marché. et un quantile à 160 %, cela signifie que le capital néces-
saire pour porter le risque correspond à 60 % de la prime
annuelle.
L’
exemple illustratif a bien entendu de Uncertainty and the Market Mechanism”, Quarterly
nombreux défauts. Le comportement des Journal of Economics, vol. 8, n° 3, 1970, pp. 488-500.
assurés est probablement trop caricatural,
CHARPENTIER A., « La loi des grands nombres et le théorème
les risques statistiques de suridentification central limite comme base de l’assurabilité ? » Risques, n° 86,
de modèles ne sont pas intégrés, et la composante juin 2011.
dynamique n’est pas prise en compte ici. Mais on
peut observer que la « spirale de la segmentation » CHARPENTIER A., « Interprétation, intuition et probabilités »,
Risques, n° 99, septembre 2014.
aboutit à une situation qui n’est pas claire. Alors que
certains évoquent une éventuelle responsabilité des CHARPENTIER A. ; DENUIT M., Mathématiques de
actuaires dans la limitation, pour des raisons sociales, l’assurance non-vie, tome I, Economica, 2004.
de la segmentation (les « mauvais » risques pouvant
être incités à ne plus s’assurer), on notera que, d’un DENUIT M., « Quand la différenciation tarifaire est-elle
techniquement justifiée ? », Le Monde de l’assurance,
point de vue économique, la conclusion n’est pas dossier spécial, 16-31 mai 2005.
aussi évidente. La recherche de niches tarifaires « ren-
tables » peut conduire à la situation où quelques rares DIONNE G., Handbook of Insurance, Springer-Verlag
sociétés sont (potentiellement) à l’équilibre, avec des France, 2013.
parts de marché très faibles et une variabilité du FELDMAN R. ; DOWD, B., “Risk Segmentation: goal or
résultat importante, et d’autres perdent de l’argent problem?”, Journal of Health Economics, 19, 2000,
(en moyenne) avec des parts de marché beaucoup pp. 499-512.
Risques n° 103 61
3.
L’unee-santé est-elle
révolution ?
Analyses et défis
■ François-Xavier Albouy
Introduction
■ Ghislaine Alajouanine
L’e-santé, la révolution du « soigner »
■ Patrick Dhont
Adhérent, assureur, numérique, une valse à trois temps
U
n fonds doté de cent millions d’euros va les restrictions très fortes apportées à l’utilisation
être créé par le ministère de la Santé pour d’informations privées et confidentielles.
soutenir l’innovation dans la santé. Ainsi,
la France rejoint les efforts colossaux du Surtout, le modèle économique n’est pas favorable en
Congrès américain, mais aussi de l’Allemagne et du France entre une Sécurité sociale qui reste l’assureur
Royaume-Uni pour promouvoir les innovations principal de la santé et des complémentaires qui ne
médicales qui sont englobées dans le terme d’e-santé. peuvent pour beaucoup de raisons peser sur les coûts
du risque. Enfin, des résistances fortes existent pour
Cette question de l’e-santé n’en est qu’à ses débuts. stigmatiser, d’une part, une médecine qui deviendrait
Elle combine les acquis des découvertes en matière de robotisée – même si elle serait plus efficace –, et
médecine et de diagnostic génétique au sens large, d’autre part, l’idée d’une individualisation des moda-
le développement considérable des technologies lités d’assurance santé. Pourtant quelques entreprises
mobiles à fin de prévention, la gestion des données et d’assurance sont sensibles à ces avancées et cherchent
à s’inscrire dans ce mouvement qui, à n’en pas
le big-data.
douter, sera la véritable révolution technologique des
vingt prochaines années.
Tous ces domaines sont encore balbutiants, bien que
tous les jours l’actualité médicale ou scientifique Ghislaine Alajouanine, qui milite depuis longtemps
annonce des découvertes majeures et parfois sensa- en faveur de l’e-santé, souligne l’impact sociétal
tionnelles. Dans la pratique, les avancées sont timides. de ces technologies dans des sociétés vieillissantes et
Les tests génétiques sont certes pratiqués couramment ce qu’elles peuvent apporter en termes de bien-être
à l’hôpital pour détecter des tolérances ou intolérances aux populations. Elle défend une orientation
à des médicaments dans le traitement de pathologies politique volontariste pour l’adoption et le dévelop-
lourdes, mais ils sont loin d’être généralisés à pement de ces nouvelles technologies dont elle souligne
l’ensemble des populations. La chute exponentielle l’impact en matière d’emplois créés et de croissance.
du coût de ces méthodes diagnostics reste encore
sans effet sur les pratiques – cela ne va pas durer. Les David Bardey et Philippe De Donder posent le
technologies mobiles au service de la santé se résument problème du point de vue de l’assureur et de l’assuré
dans les pratiques des Français à des alarmes à distance et s’interrogent sur les effets d’antisélection apportés
pour les personnes âgées et à des équipements pour par les nouvelles méthodes de diagnostic génétique.
sportifs. Le rêve d’une e-santé avec une diminution L’intérêt de leur démarche est de recenser les pratiques
très forte du recours à des généralistes, remplacés par internationales en la matière. Leurs conclusions sont
des robots, reste un rêve d’utopiste. Quant à l’utili- prudentes et tant que ces tests restent marginaux,
sation des données de santé, elle est limitée par rien ne devrait être modifié par rapport à la situation
Risques n° 103 65
Introduction
actuelle. La généralisation de ces pratiques amènera pement de nouveaux services aux assurés et surtout
nécessairement des adaptations législatives ou dans la construction de partenariats pérennes puisque
contractuelles comparables à ce qui existe dans d’autres ce domaine est en pleine évolution ; c’est-à-dire
domaines de l’assurance. insister sur la qualité et la régularité des services
proposés plus que sur les promesses technologiques,
Patrick Dhont suggère une stratégie en trois temps certes séduisantes mais encore expérimentales.
pour les sociétés d’assurance, une information et une
recommandation au public sur ces nouveaux disposi- Sylvain Chapuis et Olivier Arroua expliquent la
tifs, une offre centrée sur la prévention et enfin, un stratégie développée par le groupe MNH pour
accompagnement immédiat de certaines pathologies, répondre aux attentes de ses adhérents. Conscients
comme le diabète. des enjeux, ils développent une série d’actions
destinées à améliorer le bien-être de leurs clients, mais
Mathias Matallah et Diane de Bourguesdon essaient aussi la qualité des relations avec les professionnels de
une typologie des dispositifs innovants en matière de santé, et enfin un développement d’offres innovantes.
santé, et à partir de là, définissent des critères C’est pour eux la meilleure façon de résister à l’arrivée
pratiques d’actions pour les entreprises d’assurance. qu’ils pressentent des géants du Net dans ce nouveau
Se méfier d’une approche trop naïve entre l’utilisation domaine qui va bouleverser les pratiques de
de ces dispositifs et la réduction des risques est leur l’assurance santé… et sur lesquelles la revue Risques,
message principal. Aussi les critères de rentabilité n’en doutons pas, reviendra souvent dans les mois et
pour les assureurs restent à trouver dans le dévelop- années qui viennent.
66 Risques n° 103
L’E-SANTÉ, LA RÉVOLUTION DU « SOIGNER »
Ghislaine Alajouanine
Membre Correspondant, Institut de France
Académie des sciences morales et politiques
Présidente du Haut Conseil français de la télésanté/e-santé (Commission Galien)
Vice-présidente de la Société française des technologies pour l’autonomie
e t d e g é r o n t e c h n o l o g i e ( S F TA G ) ( 1 )
C
ommençons par un petit historique de le professeur en neuropsychiatrie Cecil Wittson de
l’e-santé et de la télémédecine-télésanté en l’Institut psychiatrique du Nebraska (USA) qui, via
France avec les grandes étapes. Dans ce un système de télévision interactive à deux voies,
temps-là, on ne parlait pas de télésanté, opéra une téléconsultation en psychiatrie avec l’hôpital
encore moins d’e-santé mais de télémédecine. Cette de Norfolk ; ou son homologue de l’hôpital de la
Salpêtrière, le professeur Théophile Alajouanine qui,
dernière est née avec le téléphone. Une première de son côté, réalisait des diagnostics à distance grâce
phase d’expérimentation et de tâtonnement dans à son téléphone, pour ses patients qui habitaient
les années 1950-1960 nous dit Stefan Jaffrin dans dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique, entre
Le Journal du téléphone de mai 1994 avec ce titre : autres...
Risques n° 103 67
L’e-santé, la révolution du « soigner »
Dans les années 1960-1980, aucun grand événement mondiale a ainsi été réalisée en 2001. Appelé
ne s’est passé en télémédecine sur notre territoire. « opération Lindbergh », le geste chirurgical a traversé
En revanche, les pays du Nord – ayant une faible l'Atlantique. Le chirurgien était à New York (États-
densité de population et d’importants éloignements Unis) alors que sa patiente était à Strasbourg, en
géographiques – ont rapidement vu l’intérêt de ce France. Le professeur Jacques Marescaux, chef du
type de médecine et ont investi dans ces nouvelles service de chirurgie digestive et endocrinienne des
technologies. La Norvège déclarait au congrès de hôpitaux universitaires de Strasbourg et fondateur de
l’Emedi (European Médical) en 1994 « que la l'Institut européen de téléchirurgie, s'est déplacé à
télémédecine leur permettait de réduire de moitié les New York pour opérer la vésicule biliaire sur une
frais médicaux ! » Malheureusement en France, femme restée... à Strasbourg. Un robot, télécommandé
constatait amèrement le professeur Liliane Dusserre, depuis New York par le chirurgien, reproduisait
présidente de l’association d’informatique médicale, exactement les mouvements des mains du praticien,
« nous ne sommes pas prêts à abandonner nos et ce, presque en temps réel, grâce à une liaison haut
pratiques usuelles médicales. » débit fournie par France Telecom. Ce n’est que
depuis quelques années (4), et après maintes demandes
Dans les années 1990, on constate cependant auprès des responsables des Assises du numérique
un regain d’intérêt, avec en 1989 le lancement, sous pour que soient pris en compte et listés les mots
l’impulsion de la Communauté européenne, de télémédecine, télésanté et autonomie aux Assises du
l’Institut de télémédecine de Toulouse et de la société numérique, et surtout avec la création de la commis-
savante de télémédecine (en pratique hospitalière sion Galien (ou Haut Conseil français de la télésanté)
ou in) animés par le Professeur Louis Lareng, et en juin 2008, qu’un engouement est apparu (surtout
parallèlement des expérimentations pionnières sur le pour les organisateurs d’événements, colloques,
terrain (dites out) en Guyane et en Afrique, menées congrès... et les rapports et publications par dizaines !).
par Hélène Faure-Poitou et Ghislaine Alajouanine (2).
En métropole, quelques expérimentations en in,
d’hôpital à hôpital, ont lieu en particulier en Bretagne
et dans le Nord (3). En 2003, une première est réalisée
Lancement du concept HS2
L
en out par l’organisation non gouvernementale a note de prospective du 25 mai 2007 (5)
(ONG) Fissa Télémédecine sans frontières entre l’île indique le lancement du concept HS2
d’Aix et le cabinet médical de Fouras. En octobre 2004, (Haute sécurité santé), avec la participation
en in, la Mutualité française et France Telecom ont de Nicole Notat, au sommet mondial du
réussi une première expérimentation mondiale développement durable à la Défense en février 2007,
d'échographie cardiaque et obstétrique en simultané et la création de la commission Galien dont l’objectif
sur deux sites éloignés de plusieurs centaines de kilo- est de « faire de la France un leader mondial de la
mètres. Au Canada, le 8 novembre 1994, eut lieu une télésanté au service d’une prise en charge équitable
première démonstration de télémédecine : un examen des besoins sanitaires de tous nos concitoyens. » Elle
scanner à rayons X piloté depuis l'Hôtel-Dieu de est constituée de membres représentant les grandes
Montréal, au Canada, sur un patient situé dans associations de patients, les conseils ordinaux des
l'appareil de l'hôpital Cochin, à Paris, en France. médecins, infirmiers, pharmaciens, les sociétés savantes,
universitaires, les syndicats industriels, etc., qui se
Aujourd'hui, grâce aux progrès technologiques, réunissent mensuellement dans les locaux des services
aux visioconférences et autres webcams, il est possible de Matignon.
non seulement d'obtenir un diagnostic, un avis
spécialisé, mais aussi de surveiller des patients restés à En juillet 2008, cette commission a publié, après
domicile et même d'opérer à distance. Une première avoir fait le constat de la stagnation de la télésanté, un
68 Risques n° 103
L’e-santé, la révolution du « soigner »
document d’experts intitulé « La maison brûle ! » [2008] Le 24 mai 2011, à l’inauguration du e-G8 par le
et a œuvré, entre autres choses, pour la rédaction de président de la République, Christine Lagarde
l’article 78 sur la télémédecine dans la loi Hôpital, positionne l’e-santé éligible aux investissements
patients, santé, territoires » (dite HPST) (6). Début 2009, d’avenir dans les technologies du futur ; ce qui donne
la Commission Galien fait paraître son fameux position- l’occasion à la présidente du Haut Conseil de la
paper sur la télésanté [2009]. télésanté/e-santé (Commission Galien) d’intervenir
en faisant remarquer que la révolution du soigner
Début 2009, le Conseil de l’ordre des médecins, qu’offre la télésanté/e-santé est un accélérateur de
sous la responsabilité du vice-président Jacques Lucas croissance : trente ans de croissance (9) dans ce marché
– un des fondateurs et membre de la commission du futur, le « homecare (10) » . Après ces étapes pion-
Galien que préside Ghislaine Alajouanine – fait nières, l’histoire continue mais elle est maintenant
éditer le Livre blanc de la télémédecine et le président largement reprise par les moteurs de recherche, type
de la République lance « Mais la télémédecine, c’est Google, et l’e-santé/télésanté-télémédecine tend à se
l’avenir » dans son discours de politique générale de la banaliser... mais malheureusement à petits pas !
santé le 9 janvier 2009 à Strasbourg. Le 19 janvier 2009,
Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, annonce la
création de l’Agence nationale des systèmes d'infor-
mation partagés de santé (Asip) qui définira les L’e-santé : la révolution du
référentiels et standards, en concertation avec les pro-
fessionnels concernés, pour améliorer la gouvernance soigner
et le pilotage des systèmes d'information, indispensables
I
à leur développement, et celle de l'Agence nationale l s’agit de protéger le capital humain !
pour l'appui à la performance hospitalière et médico- (l’e-santé/télésanté-télémédecine en sept vertus
sociale (Anap) qui seront formalisées dans le projet de et des milliards épargnés…). Mais pour com-
loi HPST. En octobre 2009, aux États généraux de mencer deux définitions. Révolution, revolvere
l’industrie, la Fédération des entrepreneurs la plus « retournement, changement brusque qui peut être
concernée – la Fédération des industries électriques, d’ordre moral, social, économique, culturel, politique
électroniques et de communication (Fieec) (7), présidée dans une société ». Vertu, virtus « force avec laquelle
par Pierre Gattaz – déclare officiellement : « Faisons l’homme tend au bien » (Larousse). Concernant
de la France le leader mondial en télésanté/e-santé ». l’e-santé/télésanté-télémédecine, je vois sept vertus
La loi HPST (et son fameux article 78) est promul- principales :
guée le 21 juillet 2009.
■ La première : un enjeu, une
La commission Galien continue d’œuvrer pour
faire paraître le décret d’application de l’article 78. ambition
En septembre 2009, Roselyne Bachelot confie une
mission sur la télésanté au député Pierre Lasbordes. Une grande avancée technologique, conjuguée à
Le rapport lui sera remis en octobre et la Commission une grande volonté politique, permet une trans-
Galien y aura largement contribué. En juin 2010, formation radicale de la société (électricité, TGV,
l’Asip publie à son tour, en reprenant largement les spatial…), une véritable révolution. Tel est l’enjeu de
écrits de la commission Galien et de la mission l’e-santé/télésanté-télémédecine (télésanté = télémé-
Lasbordes, son document sur la télésanté et l’e-santé. decine + soutien social + autonomie + prévention +
Puis paraîtra l’étude de Syntec numérique éducation ; e-santé = quand Internet est utilisé en
« Télémédecine 2020 » (8). Le 19 octobre 2010, santé, médico-social, bien-être…). Les principaux
après quinze mois d’attente, le décret d’application moteurs du marché pour l’e-santé/ télésanté demeurent
est promulgué. le manque de médecins, surtout de spécialistes dans les
Risques n° 103 69
L’e-santé, la révolution du « soigner »
régions éloignées, le sentiment d'une solitude profes- taliers, à l’établissement des maisons rurales de santé
sionnelle et une demande croissante de services de etc. Pour cela, il faut organiser des marchés lisibles et
soins de santé équitables et accessibles. Ces facteurs constructifs à financement stable qui permettent aux
conjugués à la tendance décroissante des coûts entrepreneurs d’industrialiser valablement afin d’être
d'équipement et de télécommunication, au vieillisse- compétitifs et pouvoir suivre le rythme des changements
ment de la population (11) et à la montée des soins technologiques.
ambulatoires en faveur d'une hospitalisation à long
terme, font en sorte que la surveillance à domicile, le Autre problème concomitant à résoudre : si la
télédiagnostic, le télésuivi, les téléprescriptions, les question du remboursement n’est pas réglée de façon
télésoins, la téléprévention présentent des options appropriée, il est peu probable que l’e-santé/télésanté
intéressantes, tant pour les patients que pour les soit mise en œuvre véritablement et valablement.
prestataires. Les praticiens de santé ne sont pas susceptibles de
fournir de vastes services de télésanté s'ils ne reçoivent
Les principaux changements dans l'industrie de pas, d'une façon ou d'une autre, une compensation
l’e-santé/télésanté sont provoqués par le besoin pour leur temps et leurs efforts. Pour cela, il faut à la
d'intégrer de nouveaux produits et services à l'ensemble fois une réglementation, une méthodologie avec un
de l’organisation des soins de santé. Ce besoin d'inté- protocole définissant les responsabilités de chaque
gration constitue la base pour la croissance et la intervenant et éviter les empiètements c’est-à-dire
compatibilité des systèmes, pour l'établissement de la définir les contours du bac à sable (tout en laissant
priorité d'élaborer une infrastructure en France. suffisamment de sable dans le bac !). Il faut aussi
Aussi, les fournisseurs-entrepreneurs ne peuvent plus fournir les moyens financiers d’amorçage en sachant
se permettre de s'en tenir à des projets pilotes à court que la télémédecine ne coûte pas mais rapporte : une
terme, à des expériences ou à des projets de petite étude récente de l’École polytechnique de Lausanne
envergure mais doivent concevoir leur modèle d'affaires estime que les technologies de la télésanté permettent
de façon à faire partie intégrante du rouage global des d’épargner jusqu’à six, voire neuf fois le montant des
investissements consentis…
soins de santé et ceci avec une vraie et grande ambition.
Il faut sortir du refrain « évaluation, contrôle,
Quelle ambition ? Ce serait, entre autres, de lan-
régulation, coordination » et aller vers l’action, immé-
cer un grand chantier présidentiel de Haute sécurité
diatement ! C’est-à-dire privilégier l’application,
santé, un plan quinquennal HS2 à travers tout notre
l’opérationnalisation, le déploiement, afin d’atteindre
pays ; avec un plan (Marshall) de construction d’un
le but positif qui est la valeur ajoutée. L’utilité n’est
million de logements connectés en haute sécurité santé
plus à démontrer ; trente-six rapports la démontrent !
(il manque actuellement huit cent mille logements,
Et même mieux, « sur le terrain » ! Un exemple parmi
cela va tonifier notre économie !). Être soigné et
d’autres : Macha, l’infirmière-chef des pompiers
rassuré, rester parmi les siens en toute sécurité, c'est
du SDIS 56 (service départemental d’incendie et de
le vœu des Français qui ne comprendraient pas, secours du Morbihan) sur l’île d’Hoëdic fait de
d’ailleurs, de divergences politiques autour de ce sujet l’e-santé/télésanté depuis 2005 au quotidien !
qui fait consensus. Il s’agit de réconcilier l’économie
et le social autour d'une grande cause nationale. C’est
cela la vraie révolution ! Lancer une opération en ■ Deuxième vertu : une force de
Haute sécurité santé (HS2) à grande échelle permettrait mobilisation
aussi de mailler le pays grâce à l’e-santé/télésanté afin
de réduire le plus rapidement possible la désertification Concrètement il faut, et c’est la deuxième vertu, une
sanitaire, l’engorgement des grands hôpitaux, d’aider force de mobilisation. S’appuyant sur les compétences
aussi à la réaffectation des petits établissements hospi- existant dans notre filière industrielle, l’e-santé/
70 Risques n° 103
L’e-santé, la révolution du « soigner »
télésanté peut relever le défi France-Europe d’une deuxième dimension, l’environnement, s’est imposé
santé équitable pour tous grâce à l’apport de nos dans la construction pour protéger le patrimoine de la
innovations technologiques porteuses à la fois de planète. Nous devons promouvoir la Haute sécurité
croissance et de développement durable conjugué à santé pour la protection du capital humain.
notre excellence médicale. Parce que, sur le plan
économique, le monde industriel de la filière santé a « Existe-t-il, pour l’homme, un bien plus précieux
changé. Il est passé du tout biologique et curatif (12) que la santé » nous disait déjà Socrate. De plus la
à une nouvelle ère, celle du préventif et du numérique démarche HS2 permet un véritable écosystème, par
appliqué à la santé, par l’apport des nouvelles tech- exemple, dans les logements connectés HS2 avec cer-
nologies. Le secteur des dispositifs médicaux et des tification Apave (15) en partenariat avec des assureurs
logiciels représente plus de 5 000 entreprises, environ et des caisses de retraite.
vingt milliards d’euros, 100 000 salariés. Cette nou-
velle situation appelle à une « révolution du soigner » Les trois piliers du développement durable
Économique : commerce équitable, consommation responsable, gestions des ressources, innovation
capable de répondre au marché du futur, le Environnement : climat, eau, biodiversité, énergie, déchets, transports = HQE
Social : santé, sécurité, solidarité = HS2
« Homecare » (trente ans de croissance, cinq cents
milliards d’euros, comme déjà indiqué plus haut),
d’où la nécessité d’une organisation, une union
syndicale des industries et technologies de santé qui
saura embrayer une industrialisation suffisante et
intéresser les investisseurs (13). La silver économie est durable
un premier pas et la silver innovation (14) est en marche.
Risques n° 103 71
L’e-santé, la révolution du « soigner »
72 Risques n° 103
L’e-santé, la révolution du « soigner »
technologies de la santé seraient en péril. Elles vogue- 6. Loi portant réforme de l'hôpital et relative aux patients,
raient à la dérive. La maison brûle ! Et on nous parle à la santé et aux territoires, plus connue sous l'expression
de réflexion, et encore d’expérimentation ! Nous Hôpital, patients, santé, territoires, abrégée en HPST et
devons passer à la généralisation. Il va être trop tard. dite aussi loi Bachelot. Elle a été promulguée le 21 juillet
2009.
L'absence de politiques relatives comme le rembour-
sement valable du praticien de santé qui s'engage
7. La Fieec représente environ 82 milliards d’euros de
dans l'exercice de la télésanté pourrait mettre en chiffre d’affaires, plus de 400 000 salariés, plus de
veilleuse le développement de l’e-santé/télésanté. 2 000 entreprises, dont 86 % de PME).
Rester à réfléchir à côté de l’extincteur quand la
maison brûle est une faute sociale, une faute écono- 8. [Link]
mique. Ce sera une faute historique pour notre pays 2020-faire-de-la-france-un-leader-du-secteur-en-plus-
si nous n’y prenons garde ! Nous constatons malheu- forte-croissance-de-la-e
reusement que la volonté politique nécessaire est
encore en devenir, tout en reconnaissant que des 9. Cf. article signé PML paru le 21 juillet 2011 sur
[Link]
petits pas sont faits.
10. Homecare : soutien à la personne, INPI n°113845043.
Je terminerai avec cet adage africain : Avec
j’essaierai, on ne fait rien (politique du rien faire et ne 11. Si nous ne devions retenir que quelques chiffres des
rien laisser faire ; pas de vagues, traiter le quotidien en trente-six rapports faits sur le sujet avec force statistiques et
renvoyant aux calendes grecques !). Avec je voudrais, copier-coller : en 2050 plus de 50 % de la population aura
on fait de grandes choses. Avec je veux, et mieux, plus de cinquante ans (véritable révolution de l’âge) d’après
nous voulons, on fait l’impossible et on construit un les indicateurs sociaux de l’OCDE et les personnes de plus de
monde meilleur pour nous et les générations futures. soixante ans, aujourd’hui au nombre de quinze millions,
Sauvons demain ! Et comme disait Sœur Emmanuelle devraient atteindre les vingt millions en 2030, et les plus âgées
d’entre elles, au-delà de 85 ans, tripler d’ici 2050 selon
« Agir est à la portée de tous ». Ce sera le mot de
l’Observatoire national de l’action sociale (ODAS).
la fin.
12. Représenté par l’industrie pharmaceutique et défendu
par son puissant syndicat, le Leem (Syndicat des entreprises
du médicament) – plus de 200 000 salariés et
cinquante milliards d’euros.
Notes
13. Le Quotidien du Médecin, n°9277 du 4 novembre 2013.
1. Société savante de la silver économie. Cf. http://
[Link]/ 14. La Silverinnovation, INPI n°154174485.
2. Voir Les nouvelles technologies de l’information au 15. Le groupe Apave, bureau de contrôle, spécialiste de la
service de la santé en Afrique (PUF, 2002) de Ghislaine maîtrise des risques, propose des prestations techniques et
Alajouanine et Élisabeth Grebot et Aide méthodologique à intellectuelles. [Link]
l’évaluation de la télémédecine (Credes, mars 2000).
16. AVC : accident vasculaire cérébral.
3. Voir la cartographie du ministère de la Santé établie par
Hélène Faure dès 1998. 17. Bulletin n° 119 édité par l’Irdes (Institut de recherche
et documentation en économie de la santé, anciennement
4. Note de prospective remise par Ghislaine Alajouanine Credes), février 2007.
au Président de la République le 25 mai 2007.
18. Bulletin n° 679 de la Direction de la recherche, des
5. Voir note n° 4 ci-dessus. études, de l’évaluation et des statistiques (DREES),
Risques n° 103 73
L’e-santé, la révolution du « soigner »
74 Risques n° 103
TESTS GÉNÉTIQUES ET ASSURANCE SANTÉ
UNE TENSION EXACERBÉE
David Bardey
Professeur associé, Université de Los Andes, Bogota
V i s i t i n g f e l l o w , To u l o u s e S c h o o l o f E c o n o m i c s
Philippe De Donder
D i r e c t e u r d e r e c h e r c h e C N R S , To u l o u s e S c h o o l o f E c o n o m i c s
Les tests génétiques donnent des informations de plus en plus précises sur les risques
individuels de santé. Nous montrons d’abord que cette nouvelle source d’information
exacerbe une tension préexistante sur les marchés d’assurance santé entre discrimination
des risques (si l’information issue des tests est révélée aux assureurs) et antisélection (si elle ne
l’est pas). Nous passons ensuite en revue quatre formes de régulation de cette information
utilisées de par le monde, en commentant la manière dont chaque régulation arbitre entre
discrimination et antisélection. Nous terminons en nous prononçant sur l’évolution future
de ces régulations face à une généralisation de l’usage des tests génétiques.
L
es progrès récents en matière de médecine différentes régulations qui sont mises en œuvre par
personnalisée (l’utilisation des caractéris- les États et d’où résultent des arbitrages différents
tiques génétiques individuelles à des fins entre discrimination et antisélection. Nous concluons
de diagnostic, prévention ou traitement en expliquant les évolutions que peut entraîner la
médicaux) rendent incontournable l’information démocratisation des tests génétiques dans les années à
véhiculée par les tests génétiques. Si l’utilité croissante venir.
de ces tests dans les années à venir ne semble plus être
l’objet de discussion d’un point de vue strictement
médical, de nombreux doutes subsistent quant aux Antisélection et discrimination
modalités avec lesquelles cette information doit être
intégrée au sein des contrats d’assurance santé. Dans des risques : un arbitrage
une première partie, nous expliquons comment complexe
l’information issue des tests génétiques tend à exacerber
L
une tension qui a toujours été présente au sein des es assurés n’ont pas attendu l’émergence
marchés d’assurance santé entre les inefficacités qui des tests génétiques pour acquérir de l’infor-
émanent, d’une part, de la discrimination des risques mation sur leur risque santé individuel.
et, d’autre part, des phénomènes d’antisélection. Cette information privée provient de la
Nous présentons dans une deuxième partie les connaissance de leurs habitudes de vie (alimentation,
Risques n° 103 75
Tests génétiques et assurance santé : une tension exacerbée
76 Risques n° 103
Tests génétiques et assurance santé : une tension exacerbée
des risques puisqu’elle consiste à apporter une infor- non exhaustive au Canada, en Australie, en Chine, au
mation de grande précision sur le risque individuel Japon, en Corée du Sud, au Portugal et en Russie, est
des assurés. Ceux-ci n’ont alors plus la possibilité de un moyen d’éliminer totalement les phénomènes
se protéger contre la loterie génétique (car il n’existe d’antisélection des marchés d’assurance santé. En
pas de marché permettant de s’assurer contre le risque revanche, la discrimination des risques à laquelle sont
d’un mauvais « tirage génétique » à la naissance) et exposés les assurés se trouve alors à son paroxysme.
encourent le risque de devoir payer des cotisations
d’assurance plus élevées si leur test révèle des gènes qui Une régulation proche de la précédente est
les prédisposent à certaines maladies (3). Le résultat de connue en anglais sous le nom de disclosure duty et
Hirshleifer [1971] montre que la valeur de l’information oblige les assurés qui ont réalisé un test génétique à en
véhiculée par les tests peut dans ce cas être négative (4) partager les résultats avec leur assureur santé (6). Cette
et que le bien-être des assurés pourrait être plus élevé régulation permet alors d’éliminer le risque d’anti-
derrière le voile de l’ignorance, i.e. si cette information sélection tout en laissant l’opportunité aux assurés
n’était pas utilisée par les assureurs. Néanmoins, d’échapper à la discrimination des risques s’ils ne font
l’analyse de Hirshleifer suppose que les assurés ne pas de test. Néanmoins, les assurés qui ne veulent
disposent pas non plus de cette information, soit, pas être soumis à un processus de discrimination des
en d’autres termes, qu’il n’y a pas d’information risques doivent alors renoncer à l’information médicale
asymétrique qui pourrait favoriser l’émergence de véhiculée par les tests génétiques. Cette régulation
phénomènes d’antisélection. Or, protéger les assurés déplace ainsi la traditionnelle tension entre l’anti-
contre la perte de bien-être qu’engendre la discrimi- sélection et la discrimination des risques vers un
nation des risques, laquelle se trouve renforcée par arbitrage entre la discrimination des risques et l’infor-
l’information véhiculée par les tests génétiques, mation médicale apportée par les tests génétiques.
implique inévitablement de limiter l’accès que les
assureurs peuvent avoir à cette information, ce qui à Une troisième régulation, intitulée « règle du
son tour exacerbe les phénomènes d’antisélection au consentement » (7), diffère des précédentes en ce que
sein des marchés d’assurance santé (5). les assurés ont le choix de faire un test et d’en garder
les résultats de façon privative. Ils ont également la
Dans la section suivante, nous présentons les possibilité d’en communiquer les résultats à leurs
différentes régulations en vigueur selon leur position- assureurs qui sont alors autorisés à en tenir compte
nement aux termes de cet arbitrage antisélection versus dans leur tarification (8). Une telle régulation atténue
discrimination des risques. donc la discrimination des risques car les assurés sont
protégés des conséquences négatives de cette discri-
mination dans la mesure où ils peuvent choisir de
n’être discriminés que lorsque cela tourne à leur
Différentes régulations sur avantage. En revanche, cette régulation expose les
les marchés d’assurance assureurs à des problèmes d’antisélection car les
assurés peuvent choisir leur contrat d’assurance santé
santé sur la base d’une information fournie par leur test
génétique, laquelle n’est pas accessible aux assureurs
L
a régulation appelée « laisser-faire », qui pour ajuster les cotisations de leurs assurés. Dans le
correspond concrètement à une absence de cas où les tests génétiques révèlent aux assurés qu’ils
régulation, autorise les assureurs à exiger de ont un risque santé important, ceux-ci peuvent alors
la part de leurs assurés qu’ils réalisent un test se « fondre dans la masse » et souscrire un contrat
génétique et qu’ils leur communiquent les résultats d’assurance calculé pour un risque moyen au sein
de ce test. Cette régulation, qui s’applique de façon de leur catégorie de risque. Toutefois, comme le
Risques n° 103 77
Tests génétiques et assurance santé : une tension exacerbée
montrent Bardey et al. [2014], ce risque moyen n’est protection des assurés (contre la discrimination des
plus représentatif de la population entière d’assurés risques). En effet, les phénomènes d’antisélection
mais doit tenir compte de la proportion d’entre eux n’affectent que transitoirement les assureurs (si
qui ont fait le test et ont appris qu’ils avaient des l’on fait l’hypothèse d’un degré de concurrence
gènes défavorables. suffisamment élevé sur ce marché), et ce sont les
assurés qui en pâtissent le plus lourdement, car l’anti-
Enfin, il existe une régulation plus restrictive sélection conduit à une couverture incomplète pour
qui interdit l’utilisation des tests génétiques par la plupart des individus, soit à un rationnement de la
les assureurs (9). Elle diffère de la réglementation quantité d’assurance disponible sur le marché.
précédente en ce que les assureurs ne peuvent en
aucun cas prendre en compte explicitement l’infor-
mation des tests génétiques, même si elle est fournie
de façon volontaire par les assurés (10). Le risque de
Quelle régulation à l’avenir ?
discrimination est alors totalement neutralisé mais les
E
n dépit d’une progression récente et
phénomènes d’antisélection peuvent venir entacher le
fulgurante des connaissances en matière
bon fonctionnement des marchés d’assurance santé.
génétique, les tests génétiques individuels
Si l’intensité de cette antisélection au sein d’un
restent onéreux et sont actuellement encore
contrat qui regroupe des individus dont le risque peu utilisés par le corps médical et les patients.
santé est différent devient trop importante, rien Les tests génétiques sont actuellement cantonnés à
n’empêche un assureur d’offrir des menus de contrats certaines configurations médicales précises, notam-
au sein desquels les assurés feront leur choix en ment lorsque les médecins suspectent l’origine
fonction de l’information privée obtenue des tests génétique de certaines maladies auto-immunes, ou
génétiques, sans qu’il soit nécessaire de révéler cette visent à ajuster les décisions médicales liées aux
information explicitement à l’assureur. En d’autres traitements de certains cancers.
termes, une régulation qui consisterait à trop vouloir
limiter la discrimination des risques et qui favoriserait Dans la situation actuelle, la régulation de type
de par ce fait la présence d’antisélection peut être consent law semble alors représenter un compromis
contre-productive si les assureurs réagissent à cela acceptable puisqu’elle permet de juguler l’inefficacité
en appliquant un menu de contrats face auxquels les générée par la discrimination des risques en contre-
individus s’autosélectionnent en fonction de leur partie d’une antisélection modérée. En effet, les
risque individuel. Ce type de régulation consiste alors marchés d’assurance santé fonctionnent relativement
à chasser la discrimination des risques par la grande efficacement quand la proportion d’individus informés
porte mais, de façon simultanée, à ouvrir la fenêtre de leurs mauvais risques par les tests génétiques est
par laquelle elle peut s’engouffrer à nouveau. faible, c’est-à-dire lorsque l’accentuation de l’anti-
sélection engendrée par ces tests demeure limitée.
À première vue, les deux dernières régulations Dans ce cas, on peut en effet s’attendre à l’émergence
semblent protéger davantage les assurés contre la d’un contrat de type pooling offert à tous les assurés
discrimination des risques, tandis que les deux premières supposés ne pas avoir fait de test génétique, et parmi
atténuent les phénomènes d’antisélection qui peuvent être lesquels les souscripteurs ayant en fait effectué un test
exacerbés par la démocratisation des tests génétiques. les informant d’un risque élevé sont trop peu nombreux
Néanmoins, et bien que les deux inefficacités pour mettre en danger l’existence de ce contrat.
provoquées par les tests génétiques semblent anta-
goniques par nature, il serait erroné d’assigner aux Néanmoins, cette situation pourrait être bouleversée
deux premières régulations un objectif de protection si la proportion d’individus ayant effectué un test
des assureurs et aux deux dernières un objectif de génétique augmentait de façon significative au cours
78 Risques n° 103
Tests génétiques et assurance santé : une tension exacerbée
des prochaines années. Comme l’indique Collins [2010], 2. Voir Bardey [2003].
les innovations technologiques dans le domaine de la
génétique permettront d’enclencher un phénomène 3. Certains gènes peuvent même les empêcher de s’assurer
de démocratisation de l’usage des tests, notamment ou bien les obliger à payer une cotisation proche de ce qu’ils
paieraient en dépenses de santé s’ils n’étaient pas assurés.
par la diminution de leurs prix. Cette démocratisation
aura pour conséquence d’accroître l’intensité de l’anti- 4. Bardey et De Donder [2013] montrent que la valeur de
sélection au sein des marchés d’assurance santé. Dans l’information peut être positive si les informations révélées
le cas d’une régulation de type consent law, cela par les tests génétiques permettent de diminuer les risques
impliquera une détérioration du risque moyen parmi médicaux encourus, par exemple en indiquant quelles
les souscripteurs du contrat pooling décrit ci-dessus, activités de prévention sont particulièrement efficaces pour
ainsi qu’une exacerbation des subventions croisées l’individu testé. D’une façon générale, ils révèlent que la
des personnes non testées en faveur des personnes valeur de l’information augmente avec l’efficacité des
informées de leur risque élevé. Toutes choses égales actions de prévention mais a une relation plus complexe
par ailleurs, ces subventions croisées toujours plus avec le coût de celles-ci.
coûteuses pour les personnes qui n’ont pas réalisé de
5. Handel et al. [2015] étudient la tension entre antisélec-
test génétique devraient alors inciter davantage de tion et discrimination des risques à partir du changement
personnes à réaliser un test génétique : si le test leur de régulation qu’a imposé ObamaCare aux États-Unis.
révèle qu’ils ont un risque faible, ils pourront bénéfi- ObamaCare limite en effet l’utilisation par les assureurs
cier d’un contrat d’assurance santé beaucoup moins des données individuelles de leurs assurés. À partir
onéreux, tandis que si le test leur révèle qu’ils ont un d’une estimation structurelle, ils montrent que la perte de
risque élevé, ils deviendront alors les bénéficiaires de bien-être occasionnée par la discrimination des risques est
ces subventions croisées. Cette régulation de type plus forte que celle générée par l’antisélection.
consent law perdra alors de son attrait, puisque
l’augmentation du nombre de personnes testées 6. Cette régulation est en vigueur au Royaume-Uni, en
Allemagne, ainsi qu’en Nouvelle-Zélande.
aboutira de facto à un équilibre proche de celui qui
serait obtenu avec une régulation de type disclosure 7. Consent law en anglais.
duty. Par conséquent, il nous paraît probable que la
démocratisation des tests génétiques rende obsolète 8. Les Pays-Bas ainsi que la Suisse disposent d’un tel cadre
la régulation de type consent law, laquelle semble législatif.
actuellement réaliser un arbitrage relativement équilibré
entre la discrimination des risques et l’antisélection, 9. Strict prohibition en anglais.
au bénéfice de régulations de type strict prohibition
ou disclosure duty qui impliquent des positions plus 10. C’est notamment la réglementation qui régit les
radicales, respectivement contre l’antisélection et la marchés d’assurance santé en France, en Belgique, en
Autriche, en Italie, en Israël et en Norvège. Dans le cas de
discrimination des risques.
la France, depuis 2012, l’application de cette réglementa-
tion est encore plus stricte que dans les autres pays cités, car
Ce travail a bénéficié d’un soutien financier de la il est désormais interdit pour les assurés de réaliser un test
chaire Santé, placée sous l’égide de la Fondation du génétique si celui-ci n’est pas prescrit par un médecin. Cette
risque en partenariat avec PSL, Université Paris-Dauphine, interdiction permet de limiter les problèmes d’antisélection
l’ENSAE, la MGEN et Istya. sur le marché de l’assurance santé complémentaire.
Notes Bibliographie
1. Que ce soit au niveau de la couverture primaire ou BARDEY D., « Gestion des risques longs et comportements
complémentaire. de risque moral sur les marchés d'assurance maladie : la
Risques n° 103 79
Tests génétiques et assurance santé : une tension exacerbée
première inefficacité peut-elle éliminer la seconde ? », COCHRANE J. H., "Time-Consistent Health Insurance",
Revue d'économie politique, vol. 113(3), 2003, pp. 323-334. Journal of Political Economy, n° 103 (3), 1995, pp. 445-473.
BARDEY D. ; DE DONDER P., "Genetic Testing with COLLINS F., The Language of Life: DNA and the
Primary Prevention and Moral Hazard", Journal of Revolution in Personalized Medicine, HarperCollins
Health Economics, vol. 32(5), 2013, pp. 768-779. Publishers, 2010.
BARDEY D. ; DE DONDER P. ; MANTILLA C., "Adverse
HANDEL B. ; HENDEL I. ; WHINSTON M. D., "Equilibria
Selection vs Discrimination Risk with Genetic Testing.
An Experimental Approach", CESifo Working Paper, in Health Exchanges: Adverse Selection versus
series 5080, 2014. Reclassification Risk", Econometrica, vol. 83, issue 4,
2015, pp. 1261–1313.
BARIGOZZI F. ; HENRIET D., "Genetic Information:
Comparing Alternative Regulatory Approaches when HIRSHLEIFER J., "The Private and Social Value of
Prevention Matters", Journal of Public Economic Theory, Information and the Reward to Incentive Activity," The
n° 13(1), 2011, pp. 23-46. American Economic Review, n° 61, 1971, pp. 561-574.
80 Risques n° 103
ADHÉRENT, ASSUREUR, NUMÉRIQUE
UNE VALSE À TROIS TEMPS
Dr Patrick Dhont
Institut d’aide à la pratique médicale (IAPM)
Nous avons pour réflexion de démontrer la place de l’assurance vis-à-vis de ses adhérents
dans le domaine de l’information et de la communication médicale au moyen des
nouveaux supports numériques, ainsi que la place que les entreprises d’assurance, dans le
domaine de la prévention et du suivi médical de leurs adhérents, doivent prendre, et ceci
grâce à l’aide du numérique.
A
border cette relation, c’est aborder une entre l’adhérent et l’assureur – sachant qu’il existe
« valse à trois temps ». Cette valse est cons- deux niveaux d’objets connectés : l’objet médical et
tituée par une relation entre l’adhérent, l’objet hygiène de vie –, mais d’adopter de nouvelles
l’assureur et les données médicales qui en méthodes d’information et de communication, ainsi
sont le troisième temps, avec en son centre un vecteur que de nouvelles habitudes dématérialisées.
qui est le numérique. Toute la question de cet article
est de savoir comment faire pour que cette valse Comme le rappelle Alexandre Plé (fondateur
soit harmonieuse et de savoir s’il existe des attitudes d’Umanlife), « Le vrai point de départ de cette révo-
propres à chacun de ses participants. Nous aborderons lution (l’e-santé) est le smartphone – et Internet –
cette réflexion au travers de trois questions : avec la transformation d’une situation de simple
observateur tributaire à une situation de sachant ».
• Quelle e-santé ?
• Quel support ? C’est cette particularité que nous voudrions
• Quelle information, quelle communication médicale ? retenir pour l’e-santé. Nous ne sommes pas convaincus
qu’un adhérent en rapport avec un objet connecté
soit celui que l’assureur attend. En effet, il nous
semble important de différencier les niveaux d’infor-
Quelle e-santé ? mation et de communication. Avant de nous intéresser
à mesurer, comparer, challenger… il nous faut
T
elle que définie par la Commission euro- comprendre que l’automesure n’est pas l’autodiagnostic
péenne, l’e-santé est l’application des et ne remplace pas le médecin, mais qu’elle peut
techniques de l’information et de la com- permettre de responsabiliser l’adhérent. Encore faut-il
munication en rapport avec la santé. Il que celui-ci soit tenu de communiquer les informations
s’agit donc non pas de mettre un simple objet connecté qu’apporte l’ensemble de ces mesures. Et si nous
Risques n° 103 81
Adhérent, assureur, numérique, une valse à trois temps
sommes au centre d’une révolution débutante, les certaine lassitude de la part des utilisateurs, comme le
adhérents, premiers concernés, doivent donc, sous précise Édouard Laugier dans son article « Objets
des formes à inventer, être partie prenante dans cette connectés : la deuxième révolution de l’internet » (1).
révolution. Or on sait que l’évolution de notre société Alors pourquoi ne pas utiliser l’élément que tout
dans le domaine médical sera de passer d’une médecine adhérent a avec lui, son smartphone, et reprendre la
curative à une médecine préventive. Et c’est cet aspect base de la définition de l’e-santé que nous avons
préventif qui doit être à la base de cette information, retenue : l’application des techniques de l’information
de cette communication médicale entre l’adhérent et et de la communication en rapport avec la santé, pour
l’assureur. Car si on nous parle du vieillissement de la essayer de définir le meilleur type de support ?
population, n’est-il pas déjà trop tard pour parler de
prévention à cette population senior, alors que la Nous allons démontrer que le smartphone est la
population junior, qui est déjà connectée (smartphone, meilleure réponse et, pour illustrer au mieux notre
réseaux sociaux…) est propre à recevoir cette nouvelle propos et toujours rester dans le domaine médical,
information et cette nouvelle communication dans le nous reprendrons ici un célèbre dialogue (« Le poumon,
domaine de la santé ? vous dis-je ! ») du Malade imaginaire.
D
oit-on révolutionner la pratique ou dans notre domaine quotidien ? – le smartphone,
simplement l’adapter ? Doit-on apporter vous dis-je !
à l’adhérent cet objet connecté qui per-
mettra de pouvoir surveiller un ensemble – Quel est l’objet que nous utilisons pour recevoir des
de constantes ? informations ? – le smartphone, vous dis-je !
Un sondage de l’ifop et une étude auprès de – Quel est l’objet que nous utilisons le plus pour lire
1001 pharmacies montrent que la raison principale ces informations ? – le smartphone, vous dis-je !
de l’achat d’un objet connecté est de surveiller ses
propres constantes (poids, taille, rythme cardiaque, Et nous pourrions continuer ainsi, le smartphone
distance parcourue, exercices physiques…), et qu’en- doit être notre « objet connecté » et, dans la révolution
viron 65 % des utilisateurs d’objets connectés suivent numérique, devenir la tour de contrôle entre notre
seulement leurs activités sportives. ordinateur, notre tablette et notre montre.
Mais que faire de ces données ? Selon Alexandre Plé, Force est de constater que déjà différentes sociétés,
« les seuls capables d’utiliser les données sont les pro- au moyen d’applications spécifiques, ont fait du
fessionnels de santé, et les assureurs qui pourraient smartphone l’objet connecté en tant qu’objet médical
impacter les prix des assurances. » (relation entre le smartphone et un appareil à tension,
entre le smartphone et un pèse-personne…) et en
L’objet connecté est-il la réponse ? La crainte de tant qu’objet d’hygiène de vie (mesure du nombre de
vols de données (divers incidents sont survenus dans pas, du nombre de squats, de sit-ups, de push-ups, et
les derniers mois), mais aussi le suivi et le tracking suivi d’un certain nombre de constantes physiolo-
ainsi que l’utilisation de ces données, font qu’un grand giques…). Et ceci nous amène à dire que l’e-santé
nombre d’utilisateurs se défont de ce type de support. risque d’avoir deux faces : une face de marchandi-
Mais l’émergence des objets connectés en raison de sation de la santé individuelle (en rapport avec le
fonctions similaires peut également entraîner une big data qui se met en place dans la collecte des
82 Risques n° 103
Adhérent, assureur, numérique, une valse à trois temps
informations) et une face d’amélioration de la santé bonne vieille carte bleue) et permettant d’accéder à
publique permise par la connaissance des données ces informations. Un développement spécifique
individuelles par pathologie, par symptomatologie, d’une application pour smartphone ne devrait pas
par type de populations… poser de problème technique, et faire ainsi du smart-
phone le centre des données médicales.
Les assureurs doivent donc ne pas se lancer dans
cette révolution sans d’abord définir leur e-santé et le Reste alors le contenu de l’information et de la
support qui sera le maître d’œuvre de cet échange communication médicales. Notre réponse est simple :
avec leurs adhérents, afin d’éviter de tomber dans le il s’agit de constituer une bibliothèque d’informations
piège des nouvelles technologies. Laisser choisir, c’est médicales. Tout adhérent se verrait proposer un accès
permettre le développement personnel de l’adhérent. à cette bibliothèque composée par thèmes médicaux
Être force de proposition pour l’assureur dans ce (pathologies, examens complémentaires...). Il pourrait
domaine de la santé ne pourra qu’être le vecteur accéder alors à une série de fiches qu’il pourrait soit
d’une relation originale et constructive dans le temps lire en direct (sur son smartphone ou son ordinateur),
permettant d’asseoir au mieux l’approche vers une soit télécharger et être ainsi informé sur tout sujet
médecine préventive. Le smartphone est à nos yeux le médical de son choix. Il n’est pas dans notre optique
support de ce vecteur indispensable au centre de de remplacer le médecin, mais d’informer au mieux
notre valse. l’adhérent sur les risques, les particularités d’une
maladie, sur les attitudes à avoir face à celle-ci, sur
d’éventuels examens complémentaires, mais aussi de
le tenir informé sur l’observance thérapeutique, sur la
Quelle information, quelle place de la prévention…
communication médicales ?
Le sujet est vaste et à ce jour aucune bibliothèque
L
à est sûrement tout le problème de la place de ce type n’existe, mais les différents sondages que
de l’e-santé et du rôle que doivent jouer les nous avons réalisés montrent l’attente des adhérents
assureurs. En effet, nous ne sommes pas certains pour ce type de centre d’informations. Cette infor-
que les applications médicales et/ou d’hygiène mation serait couplée avec un RSS (Really Simple
de vie soient les plus attendues par les adhérents. Ces Syndication) médical sous la forme d’une application
objets ou applications connectés s’accompagnent smartphone qui permettrait à l’adhérent d’être
d’inquiétudes quant au piratage possible des données, tenu informé dans les domaines de son choix. Ce
et un sondage récent montre que 70 % des sondés RSS médicalisé aurait pour rôle de le sensibiliser à
sont inquiets de l’utilisation de ces données. Notre l’ensemble de ces outils que les assureurs mettraient à
expérience dans ce domaine de l’information et de la sa disposition et permettrait de renforcer par des
communication médicales nous amène à reconsidérer messages les aspects de prévention et de risques.
le contenu de l’e-santé.
Enfin, les assureurs pourraient compléter leur
Si nous sommes en accord avec cette possibilité de offre par des applications spécifiques à certaines
permettre à toute personne d’acquérir des informations pathologies (hépatites, hypertension artérielle, broncho
tant médicale que d’hygiène de vie, faisons en sorte pneumopathie chronique obstructive…), afin d’aider
que ces données soient conservées par l’utilisateur, et le patient dans le suivi de son traitement et de ses
qu’elles ne soient disponibles que dans une relation consultations, etc.
avec le personnel médical. Pour ce faire, on pourrait
concevoir un principe de carte magnétique « santé » Aussi dans ce domaine pourrions-nous continuer
connectable au moyen d’un code (comme notre à envisager tout un ensemble de nouveaux supports,
Risques n° 103 83
Adhérent, assureur, numérique, une valse à trois temps
mais avant d’avancer dans d’autres développements, seulement de se constituer un centre de données
mettons en place ce double contenu de l’e-santé médicalisées grâce à la carte magnétique « santé »,
qu’est l’information (la bibliothèque) et la communi- mais aussi d’accéder à des informations médicales
cation (le RSS médical). ainsi que de communiquer, dans ce domaine, au
moyen du RSS médical.
Comme nous venons de l’expliquer, cette valse à
trois temps permettra une information et une La médecine préventive de demain se créera grâce
communication dans le domaine médical entre à cette valse.
l’adhérent et l’assureur, et ceci grâce au smartphone,
objet numérique déjà installé dans notre quotidien,
mais qui dans le domaine de l’e-santé n’a pas encore
pris toute la place qu’il devrait. Cette valse permettra Note
aussi à l’assureur d’être enfin au centre de cette
e-santé grâce à sa bibliothèque d’informations et à 1. Article publié dans [Link] le 30 octobre 2013.
son RSS médical de communication. Quant à [Link]
l’adhérent, il se verra proposer la possibilité non deuxieme-revolution-de-linternet-20299/
84 Risques n° 103
L’E-SANTÉ EST-ELLE ASSURABLE ?
Mathias Matallah
Président, jalma
Diane de Bourguesdon
Directeur de mission, jalma
Les prestations d’e-santé ne sont assurables que si elles ont un prix et un caractère aléatoires,
et l’intérêt de les assurer n’est réel que si elles ont une véritable valeur, perçue par les
utilisateurs. Ces restrictions excluent de facto du champ de l’assurance les prestations de
bien-être, qui s’adressent à tous les assurés quel que soit leur état de santé. Seules les solu-
tions (matérielles ou logicielles) ayant le caractère de dispositifs médicaux sont concernées,
ce qui élimine l’essentiel des applications et objets connectés actuellement commercialisés.
Les assureurs peuvent-ils investir ce marché dans des conditions acceptables de rentabilité ?
Oui, à condition de ne pas faire reposer leur modèle économique sur une hypothétique
amélioration du risque assuré aux dépens des assurés ; et de pouvoir s’appuyer durablement
sur des partenaires pérennes capables de délivrer les prestations.
L
es premières expériences de télémédecine L’e-santé est aujourd’hui sous les feux des projecteurs
ont été menées en France dès le début des grâce au développement exponentiel des smartphones
années 1990. La loi Hôpital, patients, santé, et des objets connectés, qui permettent une approche
territoires (HPST) de 2009, en définissant rénovée, plus facile et plus ludique de la santé et du
plus précisément les contours de la télémédecine, bien-être. Le concept à la mode n’est d’ailleurs plus
était censée accélérer son développement en donnant l’e-santé, mais son seul versant mobile, aussi baptisé
un cadre institutionnel à la réalisation d’actes médicaux m-health.
à distance.
Faut-il pour autant confondre e-santé et m-health ?
Force est de constater que ce qui a finalement le Sans doute pas : les smartphones et objets connectés
plus contribué à l’essor de l’e-santé, ce n’est ni cette doivent rester avant tout des moyens, des outils. Ce
loi, ni les multiples initiatives de télémédecine – au n’est pas à la santé à s’adapter à eux, mais c’est au
demeurant intéressantes – menées dans des régions service de la santé qu’il convient de les mettre. Ils ne
françaises par les équipes médicales les plus motivées. peuvent donc pas constituer le cœur de l’e-santé.
Risques n° 103 85
L’e-santé est-elle assurable ?
C
omment peut-on définir l’e-santé ? s’assurer pour obtenir cette prestation) ;
Plusieurs définitions cohabitent, nous
retiendrons celle de la Commission • avoir une utilisation qui repose sur un aléa (la
européenne, qui la définit comme mutualisation est fondée sur le caractère aléatoire
« l'application des technologies de l'information et de de la dépense).
la communication (TIC) à l'ensemble des activités
en rapport avec la santé ». Le champ est vaste, et Le premier attribut exclut d’emblée tous les
nécessite d’être restreint pour cet exercice. Excluons services qui peuvent être obtenus gratuitement, c’est-
d’abord tout ce qui concerne le monde des profes- à-dire la grande majorité des sites Internet en lien
sionnels de santé, pour qui la question de l’assurabilité avec la santé et des applications proposées sur smart-
n’est pas pertinente. Que recouvre alors concrè- phones et tablettes, qui sont totalement gratuits.
tement le champ des biens et services actuellement
proposés aux particuliers pour gérer leur santé via Statuer sur la valeur perçue par les assurés est plus
les TIC ? On peut identifier quatre catégories de complexe. Les solutions d’e-santé existantes sont
solutions d’e-santé : encore assez mal connues du grand public, mais ce
n’est pas nécessairement un obstacle à leur prise en
• les services médicaux à distance (services de télé- charge par les assureurs. Dans un passé récent, les
médecine, comme la téléconsultation) ; soins de « médecine douce » (ostéopathie, ergo-
thérapie, etc.), qui font aujourd’hui partie intégrante
• les applications de santé mobiles et/ou Web (solu- de n’importe quel contrat complémentaire santé digne
tions logicielles utilisant des données personnelles de de ce nom et qui correspondent incontestablement
l’utilisateur pour lui fournir une réponse personnalisée à une demande, étaient encore inconnus du grand
grâce à des algorithmes) ; public.
• les sites Internet et plateformes Web d’échanges La balle est donc dans le camp des acteurs du
basés sur la santé (bases de données santé, forums, monde de l’e-santé, principalement des start-up
réseaux sociaux) ; issues du secteur des TIC, qui doivent démontrer le
service médical rendu (SMR) par leurs solutions, et
• les objets connectés santé (objets de mesure de ses parallèlement accomplir un important effort de
constantes physiques ou biologiques de santé). communication, voire d’évangélisation, en direction
du grand public, mais aussi dans le camp des
prescripteurs, qui détiennent encore un pouvoir
Quels critères pour être considérable dans le système de santé.
I
nterrogeons-nous maintenant sur le caractère sécurité des solutions qu’il conviendra de démontrer
assurable de ces services et objets. Sur le plan aux publics particulièrement critiques et exigeants
technique, trois attributs nous semblent néces- que sont le corps médical, les associations de patients
saires pour pouvoir prétendre à ce caractère : et les instances réglementaires (Cnil, Asip, HAS, etc.).
86 Risques n° 103
L’e-santé est-elle assurable ?
Démontrer le SMR implique de passer par un aléatoire. L’acte de « consommation » ne dépend dans
processus d’évaluation tel que celui exigé pour pré- ce cas que du libre choix de l’utilisateur, et ne relève
tendre au remboursement par l’assurance maladie, donc pas d’une logique assurancielle.
avec des essais sur patients.
La distinction dans les prestations de santé entre ce
En termes de fiabilité, les outils grand public de qui concerne le seul bien-être d’un côté et la médecine
santé digitale doivent être d’une précision équivalente de l’autre, purement artificielle dans un contexte
à celle des outils professionnels, ce qui n’est pas le cas scientifique, a ainsi une réelle pertinence dans le
aujourd’hui, notamment pour les objets connectés, monde de l’assurance. Les services de télémédecine,
dont les mesures sont encore souvent approximatives. impliquant en France l’intervention d’un médecin,
sont des prestations assurables à part entière dans la
Last but not least, la confidentialité des données mesure où le caractère aléatoire du recours n’est dans
de santé. Les normes en la matière, très bien définies leur cas pas contestable. Leur prise en charge dans le
en France et fortement valorisées par l’opinion cadre d’une complémentaire santé est de fait assimilable
publique, doivent être scrupuleusement respectées à celle de n’importe quel acte médical.
par les concepteurs des solutions.
Un tri est en revanche à faire en ce qui concerne
Au-delà du fond, les acteurs de l’e-santé devront les deux autres catégories de solutions d’e-santé, les
également soigner la forme de leur discours, en applications et les objets connectés, entre celles à
prenant soin de se conformer aux codes de commu- caractère médical et les autres. Si la distinction est
nication en vigueur dans le secteur de la santé et en assez évidente pour des objets comme les podomètres
valorisant les pratiques et l’avis de ses acteurs tradi- connectés ou des capteurs de suivi du sommeil, ou
tionnels. Cela s’apparente in fine à un travail de encore des applications grand public de coaching
lobbying. nutritionnel, qui ne peuvent prétendre à une quel-
conque nature médicale, elle est loin de l’être pour
l’ensemble des solutions d’e-santé.
Quid du caractère aléatoire ? Prenons l’exemple du pèse-personne connecté. Il
R
este la question du caractère aléatoire de la s’adresse évidemment à une large cible de personnes
prestation assurable. L’aléa en santé, c’est la souhaitant contrôler leur poids, et ce de façon parfai-
survenue inopinée d’un événement de tement indépendante de l’existence ou non d’une
santé (maladie, symptôme ou handicap), maladie. Néanmoins, le suivi du poids peut aussi
mais ce peut aussi être la découverte chez un individu représenter un élément central dans la prise en charge
d’un risque médical accru, à distinguer d’une maladie médicale, ce qui est en l’occurrence le cas pour le trai-
à proprement parler. tement de l’insuffisance cardiaque, où les variations
de poids doivent faire l’objet d’un suivi minutieux.
Dans ce contexte, les solutions assurables en santé Autre exemple, celui d’une application de coaching
sont celles auxquelles les assurés ont recours précisé- sportif qui tiendrait compte de l’existence d’une
ment en raison de cette découverte ou apparition non pathologie ou d’un facteur de risque pour délivrer des
prévisible d’une maladie ou d’un risque de santé. Les conseils adaptés à l’état de santé de l’utilisateur. On le
services non médicaux, centrés sur le bien-être et la voit, la distinction n’est pas aisée, et relève le plus
prévention primaire (en l’absence de tout risque ou souvent du débat d’experts.
maladie identifié), destinés indifféremment aux bien-
portants et aux malades, aux personnes à risque et à L’information sur la nature médicale ou non de la
celles sans risque, ne font pas l’objet d’un recours prestation doit par conséquent être impérativement
Risques n° 103 87
L’e-santé est-elle assurable ?
clarifiée pour faciliter la tâche des assureurs qui serait double, agissant simultanément sur le volume
souhaiteraient se lancer dans la prise en charge de et sur la valeur des sinistres : réduction de la sinistralité
l’e-santé. Le moyen le plus simple pour surmonter cet obtenue grâce à une amélioration de l’état de santé de
écueil est de s’appuyer sur l’éligibilité à la dénomination l’utilisateur d’un côté (fréquence supposée moindre
de dispositif médical (DM). Parmi les biens et services des prestations santé), réduction des montants
remboursés par l’assurance maladie, la catégorie des engagés obtenue grâce à la dématérialisation des
dispositifs médicaux englobe un ensemble très large prestations de santé de l’autre (coût supposé moindre
et hétérogène d’outils médicaux, allant de la chaise des prestations d’e-santé). La dématérialisation permet
roulante au pacemaker, en passant (depuis 2007, à en outre d’accroître le gain en le démultipliant sur
l’échelle de l’Europe) par les logiciels médicaux. une large population.
Non seulement les objets connectés mais également Le mécanisme invoqué pour justifier de l’amélio-
les applications de santé peuvent ainsi prétendre ration globale de la santé des utilisateurs d’e-santé est
à appartenir à la famille des DM. C’est la finalité dans les grandes lignes le suivant : les outils d’e-santé,
médicale de l’objet ou du service qui lui permet grâce à l’énorme quantité de données de santé indivi-
d’accéder à ce statut, finalité dont l’évaluation est duelles brassées (les fameuses big data) permettent
opportunément assurée en France par un organisme d’optimiser la prise en charge des patients par les
indépendant, l’Agence nationale de sécurité du médecins (connaissance précise de l’état de santé et de
médicament et des produits de santé (ANSM), et qui son évolution, adaptation fine du traitement) et,
permet au fabricant d’apposer sur sa solution le grâce à leur côté simple et ludique, de favoriser la
marquage CE de DM. Une telle information repré- diffusion de comportements de santé vertueux chez
sente un élément clé de décision pour les assureurs, à les patients (meilleur suivi des traitements et des
même de les aider à repérer dans la jungle des solutions conseils médicaux, meilleure hygiène de vie, etc.).
d’e-santé celles qui sont éligibles à un mécanisme
assuranciel. Elle représente également un gage de La démonstration est logique et surtout séduisante.
qualité quant à la fiabilité de la solution. Elle doit cependant être reconsidérée à l’aune des
expérimentations étrangères. S’il est encore trop tôt
pour tirer des conclusions sur les gains en assurance
Et les assureurs dans tout ça ? santé générés par la santé mobile (m-health), on
peut en effet se référer à l’évaluation des nombreuses
S
i la condition de la capacité de l’e-santé à être initiatives de télémédecine, menées en Europe et sur
incluse dans un contrat d’assurance santé est le continent américain depuis plusieurs décennies.
avérée, elle n’est pas nécessairement suffisante Les résultats sont relativement décevants : les efforts à
pour décider les professionnels du secteur à fournir pour exercer un réel levier sur le risque (santé
sauter le pas. Deux éléments complémentaires sont comme prévoyance) sont tels qu’il faut des années
à prendre en compte, les gains que les assureurs pour amortir les investissements engagés et atteindre
peuvent escompter de l’intégration de prestations l’équilibre financier.
d’e-santé dans leurs offres et le degré de confiance
qu’ils ont dans les fournisseurs de ces prestations. Il faut donc chercher ailleurs le retour sur inves-
tissement, essentiellement dans les opportunités de
La question de la rentabilité est récurrente. différenciation qu’offre l’e-santé dans un marché
L’e-santé est souvent présentée comme un eldorado, excessivement homogène et saturé. L’inclusion de
une terre inconnue regorgeant de promesses, notam- garanties d’e-santé dans les contrats donne des
ment celle d’une amélioration du risque pour les perspectives très intéressantes en termes de conquête
assureurs. L’effet de levier de l’e-santé sur le risque et de fidélisation des clients. Comme pour les garanties
88 Risques n° 103
L’e-santé est-elle assurable ?
de médecine douce, ostéopathie et autres, cette Un dernier facteur clé de succès de l’e-santé est
démarche reposera sur le pari que les prestations de la capacité des start-up du secteur à rassurer les
santé digitale s’imposeront progressivement comme opérateurs d’assurance santé sur leur pérennité.
un standard incontournable dans les offres d’assurance La solidité financière des fournisseurs de solutions est
santé. Le taux de recours faible au départ permettrait, un critère que les assureurs ne manqueront pas
dans ce cas de figure, d’offrir à l’origine ces presta- d’évaluer. Et il est vrai que la jeunesse des start-up
tions quasi gratuitement et de les financer au fur et à n’est pas forcément un atout dans le secteur de l’assu-
mesure de leur montée en puissance dans le cadre des rance, plus habitué à discuter avec des structures
augmentations générales appliquées chaque année solidement et durablement établies dans le paysage
aux portefeuilles. économique.
Risques n° 103 89
STRATÉGIE E-SANTÉ
Sylvain Chapuis
Directeur général, MNH
Olivier Arroua
A s s o c i é f o n d a t e u r, S e l e n i s
L
e groupe MNH (création en 1960,
1,1 million de personnes protégées, chiffre notamment via l’acquisition de sociétés spécialisées
d’affaires global de plus de 1 milliard d’euros) dans les réseaux sociaux professionnels : Izeos (sites
a la caractéristique d’être un organisme communautaires, forums emploi, e-learning,
d’assurance et de services personnels et professionnels e-commerce) et Remè[Link] (réseau social dédié aux
à destination des établissements et des professionnels futurs professionnels médicaux avec formation aux
de santé. Ce positionnement de « groupement de concours) ; ensuite, en tant que vecteur transversal de
protection professionnel » nous donne une double transformation, en repensant nos processus, notre
responsabilité dans la prévention et la gestion des organisation, notre relation avec les adhérents pour
risques de nos adhérents et dans le déploiement délivrer plus de valeur, gagner en instantanéité et en
de solutions numériques innovantes au service des interactivité.
acteurs professionnels. Il était donc naturel pour la
MNH de s’intéresser de près à l’utilisation des nou- Par ailleurs, si nous considérons que le domaine
velles technologies pour prévenir, orienter et traiter de l’e-santé ouvre un vaste champ d’opportunités,
les pathologies. nous ne perdons pas de vue que nous devrons résister
à la déferlante des grands opérateurs du numérique
et fonder notre stratégie sur nos deux atouts discrimi-
nants : notre crédibilité affinitaire et notre engagement
L’e-santé au carrefour de nos mutualiste.
N
ous intégrons la dimension numérique à
deux niveaux dans notre stratégie : • accroître le bien-être de nos adhérents, ce qui passe
d’abord en tant qu’axe de développe- par un ensemble de mesures visant à préserver leur
ment majeur matérialisé autour d’un santé en utilisant à bon escient les technologies ;
90 Risques n° 103
Stratégie e-santé
• aider les professionnels et les établissements de santé connectés, applications de smartphone…) ou pas
à tirer parti des nouvelles technologies pour améliorer (accès à des plateformes d’assistance, intervention de
leurs performances ; nos services d’entraide et d’action sociale, accès à nos
logements) pour appréhender et gérer ces risques.
• utiliser la technologie pour affiner nos offres (produits,
services, tarifs), aligner les intérêts de toutes les parties En tant que mutuelle professionnelle, notre idéal
prenantes et entrer dans un cercle vertueux. est de limiter les pathologies de notre sociétariat, et
c’est pourquoi nous sélectionnons et favorisons la
■ Accroître le bien-être de nos diffusion des meilleurs objets de santé connectés
qui permettent d’informer et responsabiliser nos
adhérents adhérents sur leur état de santé. Les objets connectés
et les applications permettent à tout un chacun de
Notre approche est celle d’une stratégie numérique
suivre ses constantes vitales, de gérer au mieux son
globale intégrant un volet e-santé. Elle dépasse donc
activité, d’anticiper des troubles de santé et d’adopter
largement l’analyse de données techniques en vue de
des comportements préventifs.
mieux souscrire et tarifer. Il s’agit d’utiliser la techno-
logie pour améliorer les conditions de vie de nos
Ce faisant, les individus peuvent influer sur leur
adhérents, dont la santé est un aspect essentiel mais
état de santé et donc sur leur consommation de biens
non pas exclusif. C’est une première transformation
et services médicaux, le tout devant normalement se
induite par la révolution numérique de faire de la
refléter dans les charges techniques de l’assureur.
MNH un partenaire de bien-être, chargé de veiller
Et, in fine, tout cela se fait au profit du mutualiste
sur ses adhérents et non plus seulement d’intervenir a
posteriori pour régler une prestation. Bien sûr, nous adhérent par un transfert de valeur sous forme de
restons engagés dans des politiques de prévention, réduction de cotisations, d’amélioration de prestations,
mais les technologies numériques nous propulsent de développement de nouveaux services…
dans l’ère de l’accompagnement personnalisé et de la
prédiction des risques. Ce qui nous pose clairement Notre stratégie en la matière se décline en deux temps.
en fournisseur de bien-être. Nous invitons tout d’abord chacun à préserver sa santé
avec des conseils réguliers et une information générale
Les capacités technologiques n’ayant quasiment sur le choix et le bon usage des dispositifs. Puis, lorsque
plus de limites, ce positionnement de « partenaire la pratique se répandra, nous proposerons des services
bien-être » repose principalement sur un lien de d’analyse personnalisée et confidentielle pour identifier
confiance très fort avec nos adhérents. Nous obtenons des risques potentiels et délivrer des recommandations
et conservons cette confiance par la pertinence et sur mesure.
l’utilité de nos offres, le respect de l’intégrité et de la
confidentialité des données personnelles confiées, et Notre volonté est donc de proposer les meilleures
par l’alignement de nos intérêts. solutions numériques aux adhérents, de les informer
et de les assister dans leur utilisation (prévention et
Par le biais de nos réseaux sociaux professionnels, traitement), de transformer ces données collectées en
nous pouvons collecter une multitude d’informations conseils à valeur ajoutée et d’y adjoindre des recom-
qualitatives qui nous aideront à anticiper et prédire mandations issues de nos propres bases de données
les risques de toute nature affectant le bien-être de via nos systèmes décisionnels.
nos adhérents (stress, difficultés sociales, difficultés
d’accès au logement, arrêts de travail, pathologies Nous pensons ainsi bénéficier d’un retour positif,
professionnelles…). Nous pourrons ainsi mieux tant en termes d’attachement et de fidélisation de
prescrire ensuite des solutions numériques (objets notre sociétariat qu’en termes de résultats techniques.
Risques n° 103 91
Stratégie e-santé
De par notre identité, nos valeurs et notre culture, également rendre la parole aux professionnels de
toute notre démarche est fondée sur la mise en santé face à l’hyperinflation d’informations de qualité
responsabilité de nos adhérents, qui dépasse large- inégale et parfois mal comprises. Nous allons mettre
ment la simple réduction d’asymétrie d’information à leur disposition des outils de communication
souhaitée par bon nombre d’assureurs visant à numériques pour informer, conseiller et interagir
optimiser leur compte de résultat technique. Nous simplement et à grande échelle.
sommes convaincus du bénéfice d’un alignement
d’intérêts avec nos adhérents et nous souhaitons donc Au-delà des professionnels de santé, nous souhaitons
donner les moyens à chacun d’entre eux de gérer au accompagner les établissements de santé dans leur
mieux sa santé et d’anticiper tout risque sérieux. Cela virage numérique et les aider ainsi, par ce biais, à
passera également par la mise à disposition de coffres- atteindre leurs objectifs de performance. Les nouvelles
forts santé numériques dotés d’outils d’analyse et de technologies (visioconférences, dispositifs de suivi
recommandations personnalisées (statistiques, alertes, distant, applications de suivi des traitements...) facilitent
gestion du planning médical, conseils quotidiens…). le développement de l’hospitalisation à domicile (HAD)
et de l’ambulatoire qui sont clairement de nature à
■ Aider les professionnels et les optimiser les dépenses de fonctionnement. D’ores et
déjà, la MNH travaille à un projet de convergence
établissements de santé des outils et applications numériques facilitant et
accélérant la sortie d’hospitalisation, qui est l’un des
Nous sommes convaincus que les technologies de grands enjeux de l’hôpital.
santé révolutionneront les pratiques des professionnels
de santé (PS) et devraient accroître leur efficience. Pour tenir ces objectifs, le groupe MNH entend
Au surplus, les PS seront demain des prescripteurs renforcer son pôle digital par des acquisitions ciblées
d’applications médicaments et d’objets de santé et des partenariats solides, afin de devenir le portail
connectés, utiliseront des services distants pour analyser numérique de référence des établissements et des
des données de santé personnelles, participeront plus professionnels de santé.
aisément à des études de santé publique et pourront
s’engager dans des démarches d’autoformation et
d’autoévaluation. À titre d’illustration, notons ■ Utiliser la technologie pour affiner
que 56 % des médecins disposant d’un smartphone nos offres
utilisent des applications médicales (comme le baro-
mètre Vidal), que 20 % souhaiteraient dès à présent Le groupe MNH a pour mission fondamentale de
prescrire des applications et que 76 % attendent une servir les intérêts de ses adhérents à court, moyen et
assistance pour pouvoir le faire (selon une étude de long terme. L’intérêt de long terme, c’est de proposer
MediQual Research (2)). un modèle économique pérenne qui encourage
l’alignement des intérêts de l’ensemble des parties
Dans le cadre de notre politique de services aux prenantes de la communauté hospitalière, de placer
professionnels, nous nous donnons pour ambition avec finesse le curseur entre solidarité collective et
d’accompagner ces derniers dans ce virage technolo- responsabilité individuelle.
gique en les aidant à sélectionner les meilleurs outils, à
se les approprier et à les intégrer dans leur quotidien, Le groupe MNH a engagé une démarche big
pour leur permettre de délivrer à leur tour des presta- data, car nous pensons qu’elle nous permettra de
tions à plus forte valeur ajoutée du fait d’une produc- comprendre et prédire finement les besoins de nos
tivité accrue, d’un partenariat plus étroit avec le adhérents, et donc de leur proposer des offres redési-
patient, d’une capacité d’action distante, d’analyses gnées parfaitement adaptées et surtout des services de
de vastes données en temps réel. Nous voulons prévention réellement pertinents car personnalisés.
92 Risques n° 103
Stratégie e-santé
À terme, nos prestations et tarifs pourraient être en particulier. Nous devons tout à la fois élargir et
variabilisés avec des niveaux de remboursement moderniser nos services, aider notre sociétariat à en
améliorés ou des cotisations réduites pour encourager tirer tous les bénéfices dans ses pratiques personnelles
les comportements vertueux. et professionnelles, et résister à l’arrivée des géants
du Net.
À titre d’illustration, nous avons récemment mené
des études comportementales avec le concours de In fine, nous considérons que le succès impliquera
Quantmetry pour identifier les pratiques de surcon- de combiner trois facteurs clés :
sommation (éventuellement liées à des effets d’aubaine),
maîtriser le risque de fraude et anticiper les risques de • un positionnement en tant que partenaire de
résiliation. Nous allons prochainement introduire confiance communautaire, crédible et facilitateur ;
dans nos analyses des données non structurées issues
des réseaux sociaux professionnels pour affiner notre • une architecture ouverte et une culture de la coopé-
compréhension du comportement de nos adhérents ration pour garantir l’accès en continu aux meilleures
technologies à notre sociétariat ;
et ajuster ainsi notre offre, notre politique de préven-
tion, et mieux utiliser les technologies digitales pour
• le développement en continu de la valeur créée, à
améliorer leur bien-être global.
mesurer finement afin de la partager équitablement.
Ainsi les nouvelles technologies servent-elles
pleinement l’idéal mutualiste en alignant les intérêts
de toutes les parties et en favorisant la mutation du
groupe vers les services professionnels, digitaux et
financiers.
L’
e-santé est l’un des aspects de la révolution 850 opérateurs de téléphonie mobile à travers 218 pays.
numérique qui aura le plus d’impact sur les
conditions d’exercice des assureurs en 2. MediQual Research, « Quelle place pour les nouvelles
complémentaire santé et du groupe MNH technologies dans la relation médecins-patients », juin 2013.
Risques n° 103 93
4.
Études et débats
■ Philippe Charlez
Le principe de précaution, un concept dévoyé
■ Hélène Xuan
Refonder le pacte intergénérationnel autour de cinq deals
Livres
Benjamin Coriat (Dir.)
Le retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire
par Daniel Zajdenweber
Études et débats
Didier Le Menestrel et Damien Pelé
Retraite, bâtissons notre avenir !
par Carlos Pardo
LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION
UN CONCEPT DÉVOYÉ
Philippe Charlez
Expert Energéticien
S
ous la pression de crises sanitaires sans précédent fondément l’esprit de l’article de 1995. Elle octroie
telles que celle du sang contaminé (1, 2) ou de aux pouvoirs publics le droit d’appliquer ce principe
la vache folle (3, 4), la France inscrit en 1995 (5) face à toute incertitude scientifique. D’un principe
le principe de précaution dans sa Constitution. d’évaluation du risque, il évolue progressivement vers
Dans sa version initiale, l’article stipule que « tout un principe de démonstration de l’absence de risque.
déficit de connaissances scientifiques doit conduire à D’un principe d’action (décider de faire en toute
des mesures effectives mais proportionnées visant à lucidité), il devient progressivement un principe
prévenir le risque ». Le principe de précaution s’inscrit d’inaction (ne pas faire). Il transforme une « liberté
alors clairement dans une conception « d’évaluation responsable » en « une liberté présumée coupable » (6).
du risque ». Il a pour dessein de restaurer la confiance
des citoyens et des consommateurs dans un contexte Ce débat n’est pas récent. Il reproduit un peu en
de crise sanitaire en y apportant une réponse consti- filigrane celui auquel se sont livrés les premiers grands
tutionnelle. Mais, sous l’influence de groupes de économistes de l’histoire. À une époque où la révolution
pression écologistes, la Charte de l'environnement industrielle n’a pas encore commencé, Thomas Malthus (7)
de 2005 promulguée par Jacques Chirac modifie pro- est le premier adepte du principe de précaution.
Risques n° 103 97
Le principe de précaution : un concept dévoyé
T
la rareté. out objet, projet, action, processus ou
personne représente un danger potentiel.
À l’opposé, Joseph Schumpeter (9) est convaincu Tel est le cas par exemple d’un ordinateur
que la créativité de l’homme est sans limite. Sa capa- ou d’un téléphone (ils utilisent de l’électri-
cité d’innovation lui permet d’espérer une croissance cité et peuvent provoquer des électrocutions), de
infinie. Le principe de liberté créatrice doit donc n’importe quel moyen de transport (accidents de
selon Schumpeter l’emporter sur le principe de pré- voiture, train, bateau ou avion), d’un bâtiment (il
caution qui par essence encourage le statu quo. Dès le peut s’effondrer), d’une banque (elle peut faire faillite)
début du XX e siècle, principe de précaution et principe ou de produits alimentaires (ils peuvent conduire à
d’innovation s’opposent donc à travers les deux des intoxications).
grands modèles économiques que sont le libéralisme
et le marxiste. La théorie malthusienne est Accepter un danger passe par la notion de risque.
formalisée durant les années 1970 par l’économiste Mathématiquement parlant, le risque lié à un événe-
roumain Nicholas Georgescu qui, en appliquant aux ment est égal au produit de la criticité potentielle de
échanges économiques le second principe de la ses conséquences (dégâts humains, pollution environ-
thermodynamique, démontre de façon incontestable nementale, pertes économiques) par sa probabilité
que la croissance économique est un processus d'occurrence (probabilité que l'événement puisse se
dissipatif qui transforme de l’énergie fossile faiblement produire). Comme par définition une probabilité ne
entropique en des résidus (le C02) à haute entropie. peut être nulle, le risque zéro n'est donc mathémati-
Bien qu’il ne contredise pas Schumpeter, sa thèse quement pas possible. L'événement potentiel est
tempère tout au moins l’optimisme sans limite de son généralement placé dans un diagramme où la criticité
et la probabilité d'occurrence sont évaluées chacune
aîné. L’innovation est une incontournable source de
en cinq niveaux croissants (cf. figure 1). Dans
croissance et de richesse mais elle ne résout en rien
la grille, la zone rouge à haut risque sera proscrite.
l’équation de la croissance de long terme.
On essayera en réduisant à la fois la criticité et la pro-
babilité d’occurrence de ramener autant que possible
C’est donc dans le « no man’s land » séparant le
l’événement dans la zone gris foncé.
pessimisme malthusien et l’optimisme schumpétérien
qu’il faut trouver la juste réponse au principe de Figure 1 - Matrice des risques
précaution. Et ce n’est pas chose facile dans une société
où l’opinion publique a perdu toute confiance dans le
discours politique et où l’abondance d’informations
émotionnelles, contradictoires voire mensongères
véhiculées par les médias et les réseaux sociaux rend la
parole scientifique autrefois considérée comme
infaillible souvent inaudible.
98 Risques n° 103
Le principe de précaution : un concept dévoyé
La définition mathématique du risque est pourtant scientifiques qui sont les plus crédibles. Trois raisons
largement insuffisante à le faire accepter socialement. principales peuvent provoquer ce basculement : les
Le psychisme humain s’accommode en effet particu- faits, la manipulation et le vocabulaire.
lièrement mal de l’incertitude (11) : « Si le positif rend
heureux et le négatif malheureux, tout revient au C’est avant tout un fait ou un incident (l’événement
neutre au bout d’un certain temps. Par contre, faiblement probabilisé à forte criticité a réellement
l’incertain est et demeure insupportable ». Autrement lieu) qui fait basculer un individu ou une opinion
dit, le cerveau a donc une difficulté particulière à gérer publique du risque vers la menace. Ainsi la mort d’un
des événements à très faible probabilité d’occurrence proche dans un accident d’avion, la faillite d’une
mais à forte criticité potentielle. C’est typiquement le banque, un attentat terroriste ou une pollution qui
cas de l’accident d’avion : risque mathématique extrê- touche directement une activité économique sont-ils
mement faible (12), infime probabilité qu’il s’abîme en autant de facteurs déclenchants. Les crises financières
vol, mais forte criticité. Perçue par l’individu à travers (« subprimes », dettes souveraines), écologiques (chan-
sa forte criticité, la prise de risque implique donc gement climatique, Macondo (14), Fukushima (15) ou
« d’admettre une probabilité d’occurrence non nulle » sanitaires (vache folle, grippe aviaire) ont au cours de
c'est-à-dire d’accepter psychologiquement que l’incident ces vingt dernières années, largement contribué à
puisse se produire. Dans ce cas précis, accepter la pro- déplacer le risque vers la menace.
babilité d’occurrence aussi faible soit-elle se traduit
dans notre cerveau par une confiance suffisante en la Mais, le basculement est surtout entretenu par la
marque et la compagnie aérienne qui opère le vol. manipulation des faits. Chiffres erronés, jugements
hâtifs et dénués de preuves, témoignages émotionnels,
images choc, déclarations alarmistes et allégations
mensongères sont autant de leviers qui donnent à
Basculement de la perception l’opinion publique une version tronquée et fausse de
du risque vers la menace la réalité. La manipulation est d’autant plus efficace
qu’elle s’adresse à une opinion publique profane
S
ans modifier en rien la valeur du risque souvent ignorante des ordres de grandeur mais abreuvée
mathématique, la perte de confiance revient à d’information instantanée et non vérifiable par
refuser la probabilité d’occurrence aussi infime l’intermédiaire des médias, d’Internet et des réseaux
soit-elle. Dans ce schéma de pensée, la criticité sociaux. Les médias télévisés ont notamment besoin
devient alors le seul critère de décision. Le danger de vendre de l’émotion « pour que les téléspectateurs
cesse d’être un risque et devient une menace. ne zappent pas ». Contrairement à la probabilité
Contrairement au risque qui est un rapport rationnel d’occurrence qui ne parle qu’aux experts, la criticité
au danger, la menace devient un rapport irrationnel synonyme d’émotion est un outil efficace de marketing.
au danger. Dans l’approche risque le psychisme de Aux risques réels se substituent alors des mythes
l’individu contrôle : il est « sujet du danger ». Quand fantasmatiques qui s’ancrent dans l’imaginaire collectif
il bascule dans la menace son psychisme ne contrôle et deviennent progressivement réalité.
plus. Il devient « objet du danger ». Déplorant « une
absence de preuves à l’absence de danger » il s’abrite Au-delà de faits réels ou de manipulations
alors derrière le principe de précaution dévoyé qui mythiques, le vocabulaire peut être ressenti par un
devient un principe d’inaction (« je ne prends profane comme anxiogène. À travers les mots, le
plus l’avion ») et non plus un principe d’évaluation profane va se construire son propre vocabulaire et sa
du risque. Pour un individu ayant basculé dans la propre connaissance imaginaire. Restaurer la confiance
menace, le discours scientifique devient inaudible (13) repose donc aussi sur un alignement entre le voca-
et, paradoxalement, ce sont les intervenants non bulaire du spécialiste et celui du profane. Ainsi par
Risques n° 103 99
Le principe de précaution : un concept dévoyé
exemple le profane associe-t-il les OGM (Organismes justifier cette décision. Il faut donc chercher les
génétiquement modifiés) à une menace génétique. raisons de cette levée de bouclier dans les deux autres
leviers de la menace : la manipulation de l’opinion
publique et le vocabulaire.
L’exemple des gaz de schistes
■ La manipulation du film Gasland
A
u cours des trente dernières années, des
sujets ont rarement fait couler autant
d’encre, généré autant de polémique, Le 24 janvier 2010, Gasland (21) – le documentaire
d’agressivité et de récusation que ceux liés de Josh Fox – est projeté au festival de cinéma indé-
aux gaz et pétroles de schistes. Cet ouragan socio- pendant de Sundance (22) dans l’Utah puis, quelques
médiatique aurait pu s’articuler autour d’incidents mois plus tard, il est diffusé sur la chaîne NBO. Le
– santé, sécurité, environnement – avérés dont les film produit un effet sidérant sur les spectateurs et se
conséquences auraient justifié le rejet des parties répand comme une traînée de poudre qui enflamme
prenantes directement concernées. Mais, toutes les l’imaginaire collectif. Josh Fox avait été approché par
études et notamment la plus récente de l’EPA (16) une compagnie pétrolière qui souhaitait forer des
américaine concluent que « la fracturation hydrau- puits sur sa propriété familiale située en Pennsylvanie
lique n'a jamais causé aucune contamination des dans les schistes du Marcellus. Méfiant, Fox commence
nappes phréatiques » (17, 18). Ceux qui vivent là où les à enquêter sur la question et dresse un véritable
gaz et pétroles de schistes sont exploités y sont procès d’intention à l’ensemble des exploitants de gaz
d’ailleurs largement favorables. Le témoignage et pétroles de schistes mettant notamment en avant la
d’Amy Rusteledge, directrice de la Chambre de question controversée de la pollution des eaux dans la
commerce de Carolltown, petite ville de l’Ohio (19), région. Mais, c’est l’image du « robinet en feu (23) »
est sans équivoque. Elle nous confiait lors d’une inter- qui fait le tour du monde sur les réseaux sociaux et
view (20) : « La fracturation hydraulique n’est pas une propulse Fox sur le devant de la scène. Pourtant des
nouvelle technique alors que tout le monde prétend doutes sont rapidement apparus quant à l’exactitude
le contraire. On la pratique en Ohio depuis 1950. de cette scène. Un journaliste du Financial Times,
Depuis soixante ans, la plupart des puits ont été Phelim Mc Aleer (24) est remonté jusqu’à sa fabrication
fracturés et il n’y a jamais eu aucune contamination et s’est rendu compte que la scène avait été tournée à
ni du sol ni de l’eau. J’ai 53 ans et ma famille vit dans la frontière de l’Ohio et de l’Indiana… dans une
cette petite ville depuis cinq générations ». Et pourtant région où il n’y a jamais eu aucune exploitation de gaz
en Europe, alors qu’il n’y a aucune exploitation de schistes. Peu importe le mensonge, cette allégorie
industrielle de gaz et de pétrole de schistes, la fractu- allait embraser le public et ancrer dans l’imaginaire
ration hydraulique est considérée comme une menace collectif que la fracturation hydraulique était une
portant gravement atteinte à l’environnement, menace environnementale polluant à coup sûr tous
contaminant les aquifères d’eau potable, émettant les aquifères d’eau potable de la planète. Une seule
davantage de gaz à effet de serre que le charbon et option pour le profane face à cette menace : s’abriter
provoquant de graves tremblements de terre. En derrière le principe de précaution et ne rien faire.
juillet 2011, la France a ainsi choisi d’appliquer le
principe de précaution et d’interdire sans aucune
justification scientifique la fracturation hydraulique.
■ Le danger ontologique de la
Il s’agit pourtant d’une technologie cinquantenaire fracturation hydraulique
(sa première application remonte à 1947), appliquée
sur plus de quatre millions de puits dans le monde. Quand on explique au profane que pour exploiter
Ni l’accident, ni l’incertitude scientifique ne peuvent des gaz et des pétroles de schistes il est nécessaire de
fracturer hydrauliquement la roche mère, on crée dans qu’il faut rechercher les causes de l’anxiété, de la fri-
son imaginaire – via un vocabulaire de trois mots – losité et surtout de la défiance d’une société moderne
une menace à la fois frontale et diffuse. devenue malgré elle adepte du principe de précaution.
La menace est frontale car la fracturation est Dans un univers où il est submergé – via les
associée à la rupture d’un socle solide, à un séisme au médias et les réseaux sociaux – par un mélange de
cours duquel « la terre s’ouvre sous nos pieds ». Elle vérités superficielles, de témoignages émotionnels, de
est aussi frontale car l’utilisation de l’hydraulique chiffres plus ou moins erronés, d’images choc, d’allé-
priverait l’espèce humaine de cette eau qui est la gations parfois mensongères et de jugements souvent
« fontaine de son existence ». Mais, la fracturation dénués de preuves, l’individu n’arrive plus à exercer
hydraulique représente aussi une menace diffuse et correctement sa liberté d’opinion. En perte totale de
sournoise. Ce fluide « gorgé de produits chimiques repères dans une société notamment désincarnée par
dangereux » est injecté dans le sous-sol. Comme le le numérique, où le « vivre ensemble » disparaît
gaz dans l’eau du robinet en feu, il en ressortira un progressivement et où le politique censé dessiner
jour sans qu’on s’y attende. Enfin cette technique est l’avenir n’est plus perçu que comme un objet de
aussi immorale que brutale car elle touche à la « mère » marketing électoral, sa solitude le conduit à ne plus ni
source de vie. « Fracturer la roche mère » est ressenti apprécier, ni évaluer ni décider, et donc à s’abriter
par le profane comme une menace ontologique (25), derrière le principe de précaution.
un peu comme l’était la guerre nucléaire durant la
guerre froide. Et, face à une menace ontologique il Dévoyé comme il l’est aujourd’hui, le principe de
n’y a aucune compensation qui tienne sinon de précaution imprudemment inscrit à la constitution
s’abriter derrière le principe de précaution. en 1995 est devenu un principe d’inaction transfor-
mant une liberté responsable (la juste évaluation du
risque) en une responsabilité présumée coupable
Conclusion (l’impossible démonstration du non risque). Nous ne
nions pas qu’il faille protéger les générations futures
Qu’il s’agisse de sécurité routière ou aérienne, de et que la prudence de Malthus et de Georgescu se
sécurité alimentaire ou de sécurité au travail, le risque doit d’être prise en considération notamment face à
n’a jamais été aussi réduit dans les sociétés développées. l’épuisement des ressources naturelles et aux menaces
Ainsi, dans l’industrie pétrolière le taux d’accident de de dérèglement climatique. Mais, l’innovation et le
travail est aujourd’hui de 0,3 par million d’heures juste risque chers à Schumpeter restent les meilleurs
travaillées (26), ce qui équivaut en criticité moyenne à atouts pour faire progresser la société dans un esprit
une jambe cassée pour une famille de six personnes de croissance raisonnable.
durant les quatre-vingts années de leur vie (27). Et
pourtant, pour l’opinion publique, le progrès n’est Deux évènements récents indépendants mais
plus vécu comme une opportunité, il est perçu simultanés (5 juin 2015) relatifs aux hydrocarbures
comme une menace : perte de foi en la science (qui n’a non conventionnels démontrent de façon éclatante le
pourtant jamais été aussi loin dans la compréhension fossé existant aujourd’hui entre le risque réel et sa
des phénomènes), pessimisme en l’avenir (alors que perception par une opinion publique largement
l’espérance de vie continue de s’allonger), défiance manipulée. Alors que l'EPA publie après quatre ans
vis-à-vis de l’innovation (qui n’a jamais été aussi de recherches une étude détaillée démontrant que la
créatrice), discrédit des industriels (pourtant soumis à fracturation hydraulique n'a causé aucune contami-
davantage de règles) et des hommes politiques nation de nappe phréatique aux États-Unis (28),
(soumis à davantage de contrôles). Ce n’est ni dans les groupes socialiste et écologiste déposent au
les faits réels ni dans le déficit de régulation et de lois Parlement européen un moratoire (29) visant à « ne plus
6. Alain Madelin, Colloque de l’association Ethic sur le 20. Triangle 7 RTBF « Made in Belgium ». Téléchargeable
principe de précaution, mai 2015. sur [Link]
pour-notre-industrie-en-belgique?id=8242281
7. [Link]
principe-de-population-thomas-robert-malthus_fr_ 21. [Link]
art_222_25313.html
22. [Link]
8. Comprendre les ressources naturelles.
23. [Link]
9. [Link] schiste-l-eau-du-robinet-prend-feu-danger_news
27. En considérant seize heures de risque par jour (risque Téléchargeable sur [Link]
négligeable durant la période de sommeil). tion/files/2015-06/documents/hf_es_erd_jun2015.pdf
Hélène Xuan
Déléguée générale de la chaire
« Tr a n s i t i o n s d é m o g r a p h i q u e s , t r a n s i t i o n s é c o n o m i q u e s »
Pour conclure le cycle de séminaires menés en collaboration avec la Caisse des dépôts, la
chaire « Transitions démographiques, transitions économiques » a organisé le 9 juillet 2015
un colloque afin de restituer l’ensemble des résultats de recherches autour de la probléma-
tique de la refondation du pacte intergénérationnel. Nos propositions, débattues lors de ce
colloque, s’articulent autour de cinq deals. Ces deals entre les générations se décomposent
en obligations et contreparties.
L
e deal entre les générations sur le marché du
travail consiste à intégrer les jeunes et les vie des nouveaux retraités, il faut en contrepartie
seniors dans le marché du travail en contre- développer une épargne retraite obligatoire. Et enfin,
partie d’aide au logement pour les jeunes et une société qui mène des politiques économiques
d’une meilleure formation professionnelle pour les intergénérationnelles, est par définition, une société
seniors. En matière de santé, il s’agit de construire un qui donne sa chance à toutes les générations d’actifs :
système de financement intergénérationnel de la jeunes et seniors. En matière de formation, cela
santé, c’est-à-dire de garantir le financement du suppose d’offrir une seconde chance aux jeunes en
système de santé en contrepartie d’une contribution échec et aux actifs en contrepartie d’un effort d’inté-
des classes d’âge proportionnelle aux bénéfices tirés gration au marché du travail.
du système de santé. Concernant le système de retraite,
qui est par essence intergénérationnel, le deal que Refonder ce pacte intergénérationnel nécessite des
nous proposons concerne la manière de le pérenniser. rééquilibrages des transferts publics et privés entre les
générations. C’est une condition nécessaire pour une politique active d’intégration des seniors et des
créer une dynamique sociale ascendante en faveur des jeunes est nécessaire mais non suffisante pour garantir
jeunes générations avec pour objectif de maintenir une même progression des niveaux de vie. Des
une équité intergénérationnelle des niveaux de vie. progrès sont encore possibles en France dans ces
deux domaines. Aujourd’hui, le taux de participation
Cet événement a été l’occasion de rassembler des 60-64 ans est de 68 % en Suède, contre 25 % en
cinquante intervenants, chercheurs et spécialistes, pour France avec de très fortes inégalités dans l’accès à la
analyser les rapports entre les générations. Les débats formation continue. Pour les moins de 50 ans, une
qui ont eu lieu lors de ce colloque illustrent l’impor- personne sur trois a accès à un dispositif de formation
tance de refonder des rapports intergénérationnels continue contre 1 pour 6 pour les plus de 50 ans.
« coopératifs », c’est-à-dire efficaces économiquement Or la formation est un élément indispensable au
et solidaires, au sein de la société française. maintien des seniors en emploi. Des résultats chiffrés
permettent d’avancer qu’investir sur les 50-57 ans en
L
a question des transferts entre les générations continuant à les former a des effets positifs et
est clé dans le débat très polémique des augmente leur probabilité de se maintenir en emploi
conflits de générations, avec d’un côté jusqu’à l’âge de la retraite [Arnaud Chéron, 2014].
des générations sacrifiées et de l’autre celles
du baby-boom, considérées comme « dorées ». La Quant au chômage des jeunes de 15 à 24 ans, il
question du destin comparé des générations est à est passé de 7 % à 25 % entre 1975 et 2010. Les
l’étude depuis une quinzaine d’années. Les travaux réformes concernant le marché du travail sont
des économistes, et notamment ceux menés par connues : instaurer des mesures ciblées sur la création
Hippolyte d’Albis dans le cadre des National Transfer d’emplois aidés (contrat d’apprentissage, contrat de
Accounts (1), confirment les analyses des sociologues. professionnalisation, contrat unique d’insertion,
Les générations du baby-boom ont bel et bien contrat initiative emploi). Une réforme plus efficace
surfé sur la vague de la croissance. Les baby-boomers pour améliorer l’insertion des jeunes serait de coupler
étaient au sommet de distribution des revenus lors- la réforme du marché du travail avec celle du logement.
qu’ils étaient jeunes (30-35 ans en 1980) et ceci La mise en place d’un contrat unique à droit progressif
jusqu’à la fin de leur carrière (vers 50-55 ans en 2000). pourra se faire en contrepartie d’une réforme du
marché locatif pour garantir un accès au logement
Concernant la situation relative des retraités, pour les jeunes actifs [Bruno Decreuse, 2014]. L’autre
depuis le début des années 1980, celle des plus âgés défi concernant la jeunesse consiste à concevoir un
s’est améliorée par rapport à celle des plus jeunes. système éducatif capable de faire acquérir à tous
Là encore, le diagnostic est quasiment consensuel. ses élèves les connaissances et compétences de base
Les revenus moyens des 55-65 ans ont progressé indispensables et correspondant aux différents
beaucoup plus vite que ceux des 20-30 ans, à tel niveaux de qualification. Cela suppose d’autres
point que les premiers gagnent aujourd’hui environ modes d’organisation physique et pédagogique que
50 % de plus que les seconds. Une partie de l’évolution ceux conçus et mis en œuvre depuis des siècles et
tient sans doute à l’entrée plus tardive des jeunes sur n’ayant d’efficacité que sur l’élève « moyen ».
le marché du travail.
Remettre le travail au cœur de la société suppose
Si la situation des retraités s’est considérablement également de repenser ses contreparties : la santé et la
améliorée sur le dernier demi-siècle, ce n’est pas le cas retraite. Certains intervenants ont souligné la nécessité
pour les jeunes générations qui n’ont connu, pour la d’innover en matière de financement face à la réduction
plupart d’entre eux, que le chômage de masse depuis de l’assiette du travail avec la contrainte d’une pression
les années 1990. Face au vieillissement démographique, fiscale déjà élevée. À ce titre, l’entreprise peut être un
nouveau lieu d’expérimentation. Elle est par définition vers la recherche d’une plus grande égalité, avec la
intergénérationnelle, mêlant les trois générations proposition d’une taxe sur le patrimoine afin de
d’actifs : les jeunes actifs, les actifs d’âge mûr et les rebattre les cartes.
seniors. Faire de la prévention en entreprise permet-
trait d’agir efficacement sur les comportements de
santé des jeunes comme sur ceux des seniors au
profit de toutes les générations.
P
our que les générations reprennent confiance
et adhèrent pleinement au contrat social, cela
nécessite d’un part, une maîtrise des coûts et Notes
d’autre part, d’asseoir la soutenabilité de
cette dernière en matière de retraite et de santé ; ces 1. Le programme de recherche « La mesure des transferts
deux postes de dépenses intergénérationnelles étant intergénérationnels en France entre 1979 et 2011 » a pour
les plus élevés aujourd’hui. Depuis trente ans, les objectif de réaliser une étude descriptive et quantitative des
transferts entre les générations en France. Ces travaux
réformes paramétriques successives semblent avoir
s’appuient sur une méthodologie originale, celle des
miné la croyance en la pérennité du système sans
Comptes de transfert nationaux [Lee et Mason, 2011], qui
pour autant avoir comblé l’intégralité du déficit. Si est aujourd’hui appliquée dans plus d’une quarantaine de
un certain consensus existe sur la nécessité d’intro- pays à travers le monde. Elle repose sur le concept de déficit
duire une dose d’épargne retraite, le débat reste de cycle de vie, qui correspond à la différence entre les
ouvert sur les modalités et la quote-part minimale profils par âge de consommation totale et les profils par âge
pour combler en partie le décrochage de 20-25 % du de revenus du travail. Les classes d’âges les plus jeunes et les
niveau de vie entre celui des retraités et celui des actifs plus âgées sont en déficit de cycle de vie car elles consomment
à l’horizon 2035. plus qu’elles ne contribuent par leur travail.
I
l s’agit d’un ouvrage collectif de La connaissance, notamment scienti-
seize auteurs, coordonnés par l’un fique, peut aujourd’hui faire l’objet Dans nos sociétés où l’information
d’entre eux, Benjamin Coriat, d’une appropriation privée, via une libre et bon marché, sinon gratuite,
professeur de sciences économiques à évolution récente du droit des brevets joue un rôle économique central, une
l’université Paris XIII. Pour bien com- aux États-Unis. Si cette évolution se telle évolution ne peut pas ne pas
prendre les significations du titre et du généralisait, n’importe quelle découverte affecter la production et le partage des
sous-titre, quelque peu énigmatiques pourrait générer des droits d’auteur. richesses en général. C’est pourquoi
pour les non spécialistes, il faut préciser Une bactérie, un génome, un algorithme plusieurs chapitres développent ce
que les communs (commons en anglais) etc. seraient assimilés à une œuvre nouveau paradigme de la « résistance et
dont il s’agit ne sont ni des biens col- littéraire ou artistique. Dans un tel des alternatives à l’idéologie propriétaire ».
lectifs au sens de l’analyse économique, contexte juridique du droit de propriété,
ni des biens publics, ni même des biens John Napier, l’inventeur des logarithmes,
Un seul regret, toutefois. Le livre ne
libres. Il s’agit de biens matériels ou aurait pu exiger des droits sur toute mentionne nulle part le rôle des assu-
immatériels gérés par une communauté utilisation des tables de logarithmes, au
rances, notamment des mutuelles,
(d’usagers, de consommateurs ou de moins pendant une ou deux décennies. comme gestionnaires efficaces d’une
producteurs), d’où l’importance du Évidemment, cette évolution va à mise en commun des risques. Or, les
mode d’attribution de la propriété l’encontre du progrès scientifique, d’où
plus anciens exemples de gestion en
(droit d’usage, usus ; droit de fructifi- une malédiction inverse de celle des commun d’un facteur immatériel, le
cation, fructus ; et droit de détruire, communs. risque, avec partage des droits et des
abusus). Alors que la question de la devoirs définis à l’avance, remontent à
gestion des communs et de leur partage Le cas des droits d’auteur pécuniaires la plus haute antiquité.
semblait close avec ce qu’on a appelé la dans la recherche scientifique (les droits
« tragédie des communs », cet ouvrage moraux relevant d’une autre logique, Ce livre fait le point sur un sujet
reprend l’analyse d’Elinor Ostrom celle de la réputation auprès des pairs) nouveau, mal connu des économistes
(Prix Nobel d’économie en 2009) qui fait l’objet de plusieurs chapitres du dits « mainstream ». Il vient opportu-
restaure leur valeur économique. En livre, directement et indirectement, nément compléter le corpus des débats
voici deux exemples marquants : le via l’analyse d’un phénomène social économiques et politiques sur les droits
climat et la connaissance scientifique. émergent, opposé à la logique de attachés à la propriété, qu’elle soit
l’appropriation privée, celui du logiciel matérielle ou informationnelle.
Nul n’est propriétaire de l’atmosphère libre. Mieux, on voit aujourd’hui des
terrestre et l’ensemble des êtres vivants auteurs de logiciels ou d’algorithmes Par Daniel Zajdenweber
■ Didier Le Menestrel pays. Bien compris, et sans dogma- la constitution d’un capital pour la
et Damien Pelé tisme, certains cas pourraient servir de retraite, apportera de surcroît des capi-
source d’inspiration pour des réformes taux à long terme pour le financement
Retraite : bâtissons notre avenir ! en France. À ce titre, entre autres, la de l’économie. À cet effet, une simulation
réforme du système suédois, qui après d’un placement en actions à horizon de
Le Cherche midi, juin 2015, un long processus de concertation et 30, 40 ou 50 ans est présentée. Cet
133 pages de compromis a introduit une dose exercice simple d’apparence apparaît
modérée de capitalisation, apparaît d’autant plus nécessaire qu’il met en
O
uvrage agréable à la lecture, séduisante. évidence la vertu du long terme associé
même si le sujet traduit à la puissance de l’intérêt composé.
une situation plutôt grave Pourtant, et c’est le sujet du chapitre 3,
découlant de la persistance d’un débat il convient d’être lucide quant au rejet Cependant, au moins trois points
pas vraiment assumé, et ce depuis plus idéologique vis-à-vis des fonds de critiques sont à souligner : d’une part,
d’un quart de siècle. S’agissant d’un pension que manifestent en France les le problème brûlant, en partie soulevé
sujet complexe par nature, avec un parties prenantes, et pas seulement les par les auteurs, de la performance
dosage juste, tout en contenant des partis politiques, à droite comme à réelle de ces placements en lien avec le
informations pratiques, et exprimant gauche. Mais pour les auteurs, le pro- niveau des frais et une allocation
largement les points de vue d’un blème étant réel, il faut être optimiste d’actifs en adéquation avec l’horizon de
professionnel de la finance, ce livre est et continuer à proposer des solutions placement ; d’autre part, si l’angle
bien dimensionné et pédagogique. ou à parfaire celles existantes (chapitre 4). d’attaque des auteurs est séduisant, car
Avec un œil critique, les auteurs ils placent la responsabilité des citoyens
Sur le fond, après avoir fourni soulignent que pratiquement tous les au centre du mécanisme, le manque
brièvement des éléments historiques produits aujourd’hui proposés sont d’incitation à l’entrée risque de limiter
permettant de comprendre la genèse éminemment fiscaux. Et de plus, certains, la portée de ce produit à engagement
des systèmes de retraite, notamment en dont l’assurance vie (qui représente long. Enfin, d’un point de vue formel,
répartition, le chapitre 1 passe en revue plus de 40 % du patrimoine financier à l’instar d’une bonne partie des
les réformes successives mises en place des ménages français), sont loin d’être travaux de ces dernières décennies dans
ces dernières décennies en vue de des véhicules longs spécifiques au ce domaine, et s’agissant de la France,
« pérenniser » la répartition. Les risque de longévité et donc de ce fait le terme « fonds de pension » n’est
auteurs dressent un bilan, pas très peu investis en actions... jamais prononcé, il demeure un tabou
positif, et exposent les limites d’un absolu alors que c’est justement de cela
modèle déstabilisé en permanence En cohérence avec leurs vues, le dernier qu’il s’agit.
notamment par les évolutions de chapitre constitue l’objet même de ce
l’espérance de vie. Afin d’illustrer les livre : proposer un produit de retraite à
solutions apportés à ce problème cotisations définies et à versements
propre aux sociétés à population volontaires, le PERF (Plan d’épargne Par Carlos Pardo
vieillissante, le chapitre 2 présente les retraite familial), sans incitation fiscale Directeur des études économiques
principales particularités des systèmes à l’entrée, mais entièrement défiscalisé de l’AFG (Association française de la
de retraite dans un certain nombre de à la sortie, qui en plus de contribuer à gestion financière)
■ François-Xavier Albouy
Introduction
■ Michel Camdessus
Adieux à Michel Albert
■ Pierre Martin
Michel Albert, éthique et capitalisme (1930-2015)
INTRODUCTION
François-Xavier Albouy
M
ichel Albert, qui a porté et défendu le
projet de la revue Risques, était un haut celui d’une économie sociale de marché, où le capital
fonctionnaire devenu président des des grandes institutions était partagé entre grands
AGF et un économiste dont les livres groupes et n’était qu’assez peu sur le marché.
étaient très lus et discutés.
Ce modèle était celui de l’Allemagne de l’Ouest,
C’était une autre époque ? Les trois sociétés bien entendu, mais aussi, celui des Pays-Bas, de la
nationales d’assurance allaient bientôt être privatisées Belgique, des pays du Nord de l’Europe et surtout de
et ainsi disparaître par manque de fonds propres, par la Suisse qu’il lui plaisait de voir comme un modèle
manque de capital. Ainsi, la privatisation d’un des en miniature d’une Europe future. Dans ce modèle,
géants français de l’assurance, les AGF, représentait les retraites des salariés étaient provisionnées au sein
un volume de moins de deux heures des titres échangés des entreprises et les syndicats participaient à la
par une maison comme Nomura Securities – le Japon gestion et à l’emploi de ces réserves.
étant alors la référence en matière de croissance et de
puissance économique. Ces grandes compagnies Le débat qui confronte le marché et l’État a
d’assurance étaient compétentes, ne manquaient ni toujours été très original en France. Pour autant,
d’expertise, ni de professionnalisme, elles étaient bien l’idée d’un compromis apaisé entre ces deux forces est
gérées, mais elles n’avaient pas de capital ou très peu. restée minoritaire. Le modèle rhénan n’a pas convaincu.
Incapables de s’internationaliser sur les marchés L’hybride qui est sorti de ce rejet fait parfois songer
porteurs, elles ont été absorbées. au pire des deux mondes, un État pléthorique et
gourmand face à un marché débridé et cynique.
Arrivé à la tête des AGF en 1981, après avoir quitté La victime en est trop souvent l’idée même de la
le Commissariat au Plan – où devait lui succéder construction européenne mise à mal par les extrémistes
Dominique Strauss-Kahn –, Michel Albert avait eu des deux camps.
l’intuition que la désinflation des années 1980 allait
favoriser l’épargne retraite et l’assurance vie. Il ne C’était une autre époque ? Quand le président de
s’était pas trompé. la République se déplaçait dans un salon professionnel,
les présidents des sociétés nationales se devaient
Ce qui motivait Michel Albert dans le débat d’être présents. Ainsi, lors d’un des tout premiers
public, c’était son attachement à l’Europe. Un salons de l’Épargne, François Mitterrand passait
attachement né de la guerre, puis de l’influence de devant le stand des AGF où se tenait Michel Albert.
Jean Monnet. Il était plutôt fédéraliste, trouvant par Ils devaient tous les deux s’ennuyer ferme. Quand
exemple l’axe franco-allemand trop réducteur et Mitterrand aperçut Albert, il se précipita vers lui et
excluant les autres nations. Il ne parlait donc pas de lui dit « Ah ! Vous au moins, vous êtes comme moi,
Michel Camdessus
Gouver neur honoraire de la Banque de France
Allocution prononcée le 26 mars 2015 lors des obsèques religieuses de Michel Albert en la
cathédrale Saint-Louis des Invalides.
M
« a chère Claude, vous ses enfants et
petits-enfants, sa famille, et vous tous, aux migrants, par toutes les initiatives de ta vie.
les amis de Michel, vous pleurez Clairement, l’homme établi que tu es devenu est resté
Michel, nous sommes tous dans le de leur bord. Cela probablement venait de loin. Tu
chagrin et sous le choc de son départ et voilà que la l’as confessé toi-même, toi si pudique, de la manière
prière de l’Église nous le rappelle : la vie de Michel ne la plus publique qui soit. Quiconque aura ouvert ton
lui a pas été prise ; elle est changée... Lorsque vous Pari français [1982] se souvient de ses sept premières
m’avez demandé de dire quelques mots à la fin de lignes : « Je suis né en 1930. L’année de la grande crise
cette cérémonie, vous saviez qu’il me serait impossible en Europe. Quatre ans plus tard, mon père qui était
de parler de lui comme s’il n’était plus. "domestique agricole" en Vendée a dû émigrer avec sa
famille. Il n’y avait plus de quoi le faire vivre avec sa
Avec Brigitte et certainement beaucoup de ceux femme et ses enfants sur la ferme où mes grands-
qui vous entourent, nous le croyons vivant d’une parents étaient métayers. Toute mon enfance a été
autre vie, de plénitude celle-là. Le mieux est donc que hantée par cette image de la crise, du chômage ; par
je m’adresse à lui comme dans les rares occasions qu’il cette cassure terrible de l’entre-deux-guerres qui a pré-
m’a données, en cinquante années d’amitié fraternelle, cipité le monde dans la catastrophe ». Ces origines-là
de dire deux ou trois choses que je sais de lui, deux ou sont restées comme le ferment de ta vie. De là je crois,
trois choses que j’admire chez lui. Au fond, elles se chez toi, la générosité de ton esprit, la vigueur et la
résument en une seule et je dirai, Michel, que tu peux constance de tes engagements et ce serrement au
passer ton éternité à rendre grâces à Dieu pour cela. cœur que l’on discerne chez toi devant tous les
Il a fait de toi, à travers tes origines et toutes les blessés de la vie. Jamais chez toi, ni l’expérience de la
circonstances de ta vie, un de ces êtres si rares dans complexité des choses, ni la misérable insuffisance des
nos sociétés d’opulence, un homme de cœur et, moyens disponibles pour corriger l’intolérable, ni le
par-là, d’abord un homme attentif aux autres, discer- scepticisme, ni le cynisme de ceux qui pourraient le
nant leurs souffrances cachées, résolu à rendre notre réduire, ne t’ont empêché de percevoir dans les
tableaux de chiffres que tu analyses si bien les palpi- La réforme : elle est au cœur de tous tes engage-
tations d’humanité, jamais ils ne t’ont conduit à la ments. Dès la première minute de ta vie de haut
résignation ; jamais ils ne t’ont amené à baisser les fonctionnaire, elle te mobilise et c’est le rapport
bras. Je t’ai connu, jusqu’aux derniers de tes jours, à Rueff-Armand que tu as écrit pour une bonne part.
l’affût de toute initiative nouvelle à lancer ou à soutenir Puis ton aventure du Défi américain [Servan-
pour que la société soit plus juste et le monde meilleur. Schreiber, 1968] et du Pari français, le nouveau plein
emploi [1982] et de tant d’autres de tes écrits. Je ne
Dans les sources vives de l’homme de cœur que tu veux m’arrêter qu’à l’un des tout derniers car j’ai
es, il y a évidemment aussi ta Foi. Tu n’en fais pas perçu la force de conviction et l’ardeur qui t’amenaient
mystère, non plus. à lancer cette bouteille à la mer. C’est l’ouvrage
collectif que tu as porté sur les fonts baptismaux avec
Je me souviens de la gravité avec laquelle tu avais Marcel Boiteux et Gabriel de Broglie. Son titre, à lui
révisé le chapitre dans lequel nous essayions de tout seul, porte un diagnostic sans appel : La France
confesser notre Foi commune dans un livre, Notre foi prépare mal l’avenir de sa jeunesse [2007]. On croit
dans ce siècle [2002], que nous avions décidé d’écrire t’y retrouver à chaque page et dans ces mots : « Ce
avec Jean Boissonnat après trente années d’amitié sur traitement réservé à notre jeunesse est le véritable
des itinéraires si divers. symbole – le pire, en fait, ajouterais-je – de nos
dysfonctionnements ». En dépit de cela, aucun défai-
Cette Foi qui vous a habités, toi et Claude, aux tisme chez toi ; les yeux fixés, en bon économiste, sur
jours de joie comme aux jours de peine, tu l’as toujours le moyen et le long terme, tu cherches, trouves et
voulue plus réfléchie, éclairée par les expériences de tes nous révèles, sous le désenchantement du quotidien,
divers engagements et plus éclairante pour ceux-ci. Je les pépites de l’espérance.
suis témoin, pour avoir eu la chance de t’y accompagner
parfois, de ton travail auprès de divers groupements Avec la réforme en France, l’Europe a été au
de chefs d’entreprises français et internationaux pour centre de ta vie, de ta conviction, de ta constante
partager avec eux ce que tu avais si vite compris de militance. Je n’en dirai pas plus ; il y aurait, il y aura
la responsabilité du chrétien dans l’entreprise, de la un jour un livre à écrire sur « ton » Europe. Je
dimension humaine de la corporate gouvernance, etc. t’entends encore répéter cette conviction que l’œuvre
Comment ne pas mentionner aussi toutes tes inter- européenne des Monnet, Schuman, Adenauer, de
ventions dans le sillage des Semaines sociales de Gasperi « aura marqué le passage de la préhistoire à
France (SSF) et la trace, dans tant d’écrits et dans tes l’histoire humanisée des relations internationales ».
innombrables conférences, des principes majeurs de Et, t’écoutant, je me disais que toi, tu en demeurais
la pensée sociale chrétienne. Primauté du bien un inspirateur et un ouvrier.
commun, solidarité, subsidiarité, primat absolu de la
dignité de la personne humaine – bref, chacun les Mais Michel, tu étais, pour nous tous, beaucoup
connaît ici – y compris l’économie et la finance plus qu’un homme engagé sur tant de chantiers pour
comme servantes de la société et non l’inverse. tant de causes de l’homme ; tu étais fondamentalement
Ces principes ont fécondé ta pensée et tes analyses et tout simplement un homme qui aimait les autres.
de l’économie moderne ; on les retrouve dans le Il ne me revient pas de dire l’époux et le père de
diagnostic si lucide que tu portes sur elle, dans ta famille que tu as été. Nous avons, pourtant, été tous
recherche constante de « sorties par le haut » et dans éclairés par le rayonnement, l’ouverture et si souvent
tous tes plaidoyers pour une économie sociale de la gaieté de votre famille. Au-delà de ce cercle qui est
marché, pour la réforme dans notre pays, si réticent celui de l’amour, tu rayonnes d’amitié. Tu es un ami
au changement, et pour l’Europe, notre commun incomparablement fraternel. Cette amitié est offerte
destin. et chacun peut s’y réconforter, s’y instruire, s’y édifier,
sans limite aucune. Tu es à la disposition de chacun. Je ne connais pas d’accueil comme le tien. Tu nous
Bertrand Badré (1) me racontait hier matin que, il y a reçois comme si nous étions nous-mêmes un don
quelque vingt ans, au tout début de sa vie profession- merveilleux de nouveauté et de promesses pour toi,
nelle, fasciné par ta culture et la richesse de ton alors que c’est toi qui es là, donné sans réserves. Non
expérience, chaque fois qu’il revenait à Paris, alors pas don et contre-don comme diraient peut-être les
qu’il travaillait à Londres, il venait te voir à ton anthropologues, mais merveilles de l’ouverture du
bureau, au Conseil de politique monétaire de la cœur. Tu es tout entier dans ce simple geste, avec ta
Banque de France. Rituellement alors, vous entrepreniez chaleur, ton indulgence, ton attente de l’autre...
de faire – pendant parfois des heures – le tour du Évidemment, cet instant rare se prolonge tout au
jardin du Palais-Royal et, insatiable, il t’interrogeait long de la rencontre et chaque fois, on ne rêve que de
sur mille sujets. Bertrand occupe aujourd’hui un des la poursuivre. Alors, je ne puis m’empêcher de te le
plus hauts postes de la finance mondiale et il me dit dire, pendant tous ces jours de deuil, chaque fois
que ces échanges ont été tout simplement décisifs qu’un mouvement de tristesse m’a étreint à la pensée
pour lui à ces premières heures de sa vie profession- de ton départ, j’ai pensé aux vers de Charles Péguy
nelle. Combien de jeunes gens s’engageant dans le commentant les cinq premiers mots sublimes de la
service public ou dans le monde souvent impitoyable parabole de Luc : « Un père avait deux fils... ». Je me
de la finance sont venus chercher conseil auprès de toi suis remémoré cet extraordinaire tableau de
sur la manière de vivre ces métiers et d’y servir le bien Rembrandt, le Retour de l’enfant prodigue en haut du
commun, à la lumière de leur Foi ? grand escalier de l’Hermitage, et je pensais à cette
sorte d’étreinte par laquelle le Père t’aura accueilli, lui
Ils sont devenus tes amis. Que tu es doué pour qui n’est qu’accueil, toi, l’accueil en personne...
l’amitié, Michel ! Et comme tu sais partager ce
bonheur-là ! Nous l’avons nous aussi partagé, savouré. À côté du don de l’accueil, Michel, il y a chez toi,
Je ne connais pas beaucoup de moments de gaieté, par ailleurs si lucide, une capacité d’admiration qui
d’abandon, de joie de l’esprit comparables à un repas colore entièrement ta rencontre de l’autre. Elle est un
avec Claude, toi et tel ou tel de vos innombrables autre de ces dons que tu as reçus. Il y a chez toi, oui,
amis. une capacité d’admiration, d’enthousiasme devant ce
que tu perçois – même simplement à l’état de
Ce n’est pas par hasard qu’entreprenant d’écrire promesse – de constructif, de beau, de bon, de bien
ensemble avec Jean Boissonnat et Jean-Claude Guillebaud, chez les autres – qui est unique. Ton admiration
pour la circonstance notre éditeur, le livre dont je devant tout ce qui est beau n’est pas celle de l’esthète
viens de parler, Notre foi dans ce siècle, nous avons qui, très légitimement se délecte de ce qu’il sait voir ;
décidé de le construire et d’en mettre au point le elle est celle de l’homme pour qui admirer est une joie
contenu – y compris vingt « utopies à réalisation qui va souvent jusqu’à l’émerveillement et qui, dite
vérifiable » – en quelques repas, les uns chez les autres... comme tu sais le faire, avec les mots du cœur, aide à
C’était de la joie pure... tant de fois renouvelée. C’est grandir. Se sentir ainsi reconnu par toi est comme un
ainsi que nous avons mieux discerné comment, dans élan reçu. Combien de jeunes – et de moins jeunes –
l’amitié, ta qualité de cœur porte à l’incandescence se sont sentis ainsi amenés à se dépasser, puisque c’est
l’accueil et le sens de l’admiration. comme cela – plus grands qu’eux-mêmes – que tu les
voyais. Comment n’insisterais-je pas là-dessus ! Nous
Sens de l’accueil ! Je suis sûr que chacun de nous avons six enfants ; cinq sont des artistes ou de
ici, ce soir, venu un jour sonner à ta porte, rue de quelque manière des créateurs ; ils ont tous reçu cet
Varenne, a fait la même rare expérience. Tu ouvres encouragement de ton admiration. L’un d’entre eux,
toi-même la porte et bras ouverts, les yeux pétillants Thibaut, nous écrivant pour nous dire qu’il partageait
de joie, un large sourire aux lèvres, tu nous accueilles. notre peine à la suite de ta mort, concluait son
email ainsi : « L’élégante bienveillance de Michel, sa vive de cet émerveillement et à tes amis qui, pour
curiosité intellectuelle faisaient de lui un miroir l’au-delà de leur vie, n’imaginent que vide, néant,
toujours embellissant pour les projets qu’il nous sommeil peut-être, suggère-leur d’envisager au moins
demandait de lui présenter. Face à l’inconnu de sa l’hypothèse de cet émerveillement. Comme toute ta
mort, son souvenir nous inspire un sourire confiant. vie, cette hypothèse leur fera du bien. Pour toi, c’est
Ceci est déjà une très belle preuve de son éternité ». ça le Salut.
Pierre Martin
Agrégé d’histoire, docteur en histoire
« Aujourd'hui, et pour la première fois dans l'Histoire, le capitalisme a vraiment gagné (1). »
Alors que l'URSS et la sinistre utopie communiste s'effondrent, Michel Albert livre une
réflexion fondamentalement éthique. Sa récente disparition le 19 mars 2015 est l'occasion
de revenir sur la biographie de celui qui fut presque accessoirement un assureur.
T
« ous mes ancêtres furent des paysans du
bocage vendéen » : Michel Albert reven- général au Plan, et Alfred Sauvy. Il y acquiert la
dique ses racines terriennes, catholiques, conviction (ou se conforme à l’esprit du temps ?) que
modestes. Son père, domestique agricole, le Plan est « l’anti-hasard » [Masse, 1965]. Il pense,
est chassé de la ferme lors de la Grande Dépression (2). comme Jean Monnet, que la France ne peut se replier
On aurait pu dès lors imaginer un itinéraire sur elle-même, que planification et construction
marxiste-léniniste pour Michel Albert qui naît en 1930. européenne sont les deux mamelles de la puissance
En ces temps de remise en cause de l’« élitisme », restaurée. Après un passage à la direction de la
il est bon de rappeler qu'il est un pur produit Banque nationale pour le développement économique
de la méritocratie républicaine : boursier, il intègre au Maroc, il épaule Robert Marjolin, vice-président
Sciences Po pour y préparer et réussir l’ENA de la Commission européenne chargé de l’économie
en 1954 dont il sort inspecteur des Finances (avec et des finances, en tant que directeur de la Banque
Roger Fauroux). Sa carrière est donc très représen- européenne d’investissement à Bruxelles (1963-1966)
tative d’une élite technocratique, au carrefour de puis comme directeur de la structure et du dévelop-
l’administration et de l’entreprise, intellectuellement pement économique à la Commission (1966-1969).
performante, résistant aux alternances politiques. Il découvre ensuite l’entreprise privée, à un rang
Cette élite, qui jusqu'aux années 1980 plébiscite modeste pour son corps, comme administrateur du
l'option « service public » à Sciences Po, considère groupe Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber
que l'État, au-dessus des intérêts privés, initie ce que (1969-1971) puis à la direction de sociétés de crédit
le marché ne saurait bâtir. Telle est bien la philosophie dans le groupe Crédit agricole dirigé par son aîné
de la « croissance économique administrée » de la de l’Inspection Jacques Mayoux (1972-1975). Il
France des Trente Glorieuses (1945-1975) où perfor- apparaît alors marqué à gauche : d’inspiration
mance économique rime avec progrès social. Une mendésiste, il s’est – après avoir fréquenté le club
Citoyens 60 fondé par Jacques Delors et surtout le dans la maison depuis 1946. Il poursuit parallèle-
club Jean Moulin où il a rencontré Michel Rocard et ment la rédaction d’essais à succès comme Le Pari
le sociologue Michel Crozier – engagé aux côtés français [1982], qui inspire la fameuse émission de
de Jean-Jacques Servan-Schreiber dans sa tentative de télévision « Vive la crise » en 1984. Il s'y révèle un
rénovation du parti radical. L’échec de l’opération le inlassable et remarquable pédagogue des réalités
conduit ensuite à se rapprocher de la majorité sous économiques et sociales. Il met tout son art de la
Valéry Giscard d’Estaing. Après un bref passage au persuasion au service de ses convictions démocrates
cabinet du leader centriste Jean Lecanuet, alors chrétiennes alors que la France amorce, sans l'assumer
ministre du Plan, il est nommé adjoint (1976) puis vraiment, un tournant libéral. Les réalités du marché,
commissaire général (1978) au Plan. Il démissionne de la concurrence en économie ouverte [Blancheton
de son poste de commissaire en 1981 après l’élection et Bonin, 2009], le poids et la dynamique parfois
de François Mitterrand, parce qu’il estime être lié au malfaisante de l'impôt mais aussi le rôle incon-
gouvernement sortant. tournable de l'État, le progrès économique et social
comme sous-produits de la productivité y sont
abordés avec lucidité.
Le marché
Le(s) capitalisme(s)
O
n a compris que Michel Albert était
un social-démocrate, proche du centre
M
gauche, ce qui le rend « compatible » avec ais l'essai le plus pertinent comme
les nouveaux dirigeants socialistes. Mais le plus révélateur de la pensée de
ce sont plutôt ses anciennes amitiés de l'ENA qui lui Michel Albert demeure sans doute
valent d’obtenir en 1982 la présidence des Assurances Capitalisme contre capitalisme [1991].
générales de France (AGF), alors entreprise publique. On a oublié combien ce mot est d'un emploi
L'État est à l'origine du groupe, de sa rénovation en récent. « Capitalisme », écrit ainsi l'historien
tout cas. La République gaullienne avait anticipé la Fernand Braudel [1985], « dans son usage large, date
construction du marché européen et imposé par du début du XX e siècle. J'en verrais le lancement
exemple une série de fusions dans les entreprises véritable, avec un peu d'arbitraire, dans la parution,
d'assurance nationalisées depuis 1945. Le décret en 1902, du livre bien connu de Werner Sombart,
du 17 janvier 1968 initié par le Premier ministre Der moderne Kapitalismus. Ce mot, pratiquement,
Michel Debré rassemble ainsi une myriade de petites Marx l'aura ignoré. » On a également oublié combien
sociétés en trois grands groupes : UAP (Union des depuis la Révolution d'Octobre 1917 jusqu'à la fin
assurances de Paris), GAN (Groupe des assurances de l'URSS en décembre 1991 « capitalisme est un
nationales), AGF (Assurances générales de France mot de combat » comme le souligne un autre
[Ruffat et al., 1990]. Désormais président-directeur catholique social, François Perroux [1991], en incipit
général des AGF, qu'il dirige depuis son bureau au de son ouvrage Le capitalisme (4). L'auteur de ces
dernier étage du siège rue de Richelieu, Michel Albert lignes peut témoigner qu'étudiant dans la France des
y expérimente ses idées : décentralisation (1983), années 1980 il fallait se conformer à la vulgate
insertion précoce et enthousiaste dans le grand marché marxiste-léniniste qui régnait alors en maître dans les
unique européen de 1992, avec une politique sciences humaines et sociales. Jusqu'à l'impasse
très dynamique de prises de participation dans de finale, les intellectuels français ont cru à une autre
nombreuses sociétés étrangères. Les AGF connaissent voie que le capitalisme. L'historien Jacques Marseille
alors une forte croissance de leur chiffre d’affaires. que l'on associe au libéralisme a ainsi été membre du
Pour la gestion quotidienne, il s’appuie dans son Parti communiste français (PCF) jusqu'en 1978 !
nouveau métier sur un directeur général, Roger Papaz, D'où des travaux (isolés !) de cette époque aux titres
révélateurs : par exemple l'économiste Paul Fabra [1979] conflit, au capital de la compagnie allemande AMB.
publie L’anticapitalisme. Essai de réhabilitation de S’il est l’un des rares PDG d’entreprises publiques
l'économie politique. Michel Albert initie ainsi une à avoir résisté à trois alternances successives, il ne
réflexion très neuve en brisant le monopole... du conduit pourtant pas la privatisation retardée jus-
capitalisme. Une percée subversive qui a initié une qu’en 1996 par des résultats financiers en baisse.
typologie du capitalisme devenue une référence : Proche de la limite d’âge, il a quitté son poste en 1994
dès 1996, Colin Crouch et Wolfgang Streeck qui pour le Conseil de la politique monétaire de la
passent pour les meilleurs spécialistes du moment Banque de France, où il siège jusqu’en 2003. Entre-
n'intitulent-ils pas leur travail Les capitalismes en temps, la compagnie est passée dès la fin 1997 sous le
Europe ? [1996]. En 2008 encore, Jean-Hervé Lorenzi pavillon allemand du groupe Allianz pour contrer
dirige La guerre des capitalismes aura lieu. Or c'est le l’OPA hostile de l’italien Generali. AGF a depuis
métier d'assureur qui a fait découvrir à Michel Albert perdu sa marque au profit d'Allianz. Le champion
deux traditions : « l'assurance anglo-saxonne contre national conçu en 1968 par Michel Debré n’a pas résisté
l'assurance alpine (5) ». La première, d'origine maritime longtemps, faute d’avoir reçu de l’État actionnaire
et anglaise (Lloyd's), « tend [...] à diluer la solidarité des fonds propres suffisants pour résister à la loi du
par la précarité des contrats et surtout […] par marché. Une absorption dans un groupe « capitaliste
l'hyper-segmentation des tarifs. » La deuxième, née rhénan » néanmoins...
en montagne, « de tradition “alpine” mutualise les
risques (6) ». L'ADN du capitalisme révèle non pas un Bel esprit, cultivé, novateur, Michel Albert a eu
gène mais deux. « C'est pourquoi les deux origines de une carrière de grand commis de l’État peut-être plus
l'assurance se projettent aujourd'hui avec une clarté que de grand patron. Mais son analyse très novatrice
nouvelle sur les deux modèles du capitalisme contem- des capitalismes, fondée sur une mise en perspective
porain. D'une part le capitalisme anglo-saxon, fondé historique de l'assurance, est incontournable à défaut
sur la prédominance de l'actionnaire, le profit finan- de faire toujours autorité. Il s’est affiché tardivement
cier à court terme, et, plus généralement, la réussite comme un catholique qu'il a en réalité toujours été,
financière individuelle ; d'autre part le capitalisme adhérant à la doctrine sociale de l’Église. Président de
rhénan, où la préoccupation du long terme et la pré- l’Union internationale des dirigeants d’entreprises
éminence de l'entreprise conçue comme une com- chrétiennes (Uniapac) de 1989 à 1993, il s’est fait
munauté associant le capital au élire à l’Académie des Sciences morales et politiques (12)
travail sont des objectifs prioritaires (7) ». Le clivage en 1994 au fauteuil d'un autre catholique social,
devient éclatant lors de la crise de 2008, confortant la Henri Guitton. En définitive, son itinéraire individuel,
thèse de Michel Albert. Pour prendre un seul exemple, son action de haut fonctionnaire, sa gestion d'un
l'assureur américain AIG souffre d'avoir fait de la grand groupe d'assurance comme son engagement
finance et du court terme une fin en soi, quand AXA, médiatique révèlent une vie en parfaite harmonie
Allianz ou Generali absorbent le risque de marché avec son éthique personnelle.
grâce à des bilans solides. Et le capitalisme français ?
« France cigale (8) », aux prélèvements obligatoires
supérieurs à ses voisins européens (9), préférant le
chômage (10)... Bref : « la France a besoin du modèle
rhénan. (11) » Trente-cinq ans plus tard, alors que Notes
l'Allemagne a largement autofinancé sa réunification, 1. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil,
la comparaison demeure cruellement actuelle. Cet Points, 1991, p.7.
admirateur du capitalisme rhénan et de son « écono-
mie sociale de marché » contribue paradoxalement à 2. Jean-Marc Vittori, « Michel Albert, assureur, éclaireur
l’attaquer en s’invitant en 1992, au cours d’un long et homme d'engagements », Les Échos, 25 mars 2015.
3. Pierre Martin, « 1958-2008. Pinay, Attali : les blocages ALBERT M., Un pari pour l’Europe, Paris, Le Seuil, 1983.
et les niches au rapport », Enjeux-Les Échos, Juin 2012.
ALBERT M., Capitalisme contre capitalisme, Paris, Le Seuil,
4. Michel Albert le cite dans Capitalisme contre capitalisme, 1991.
p. 292.
Archives historiques (AH) des AGF-Allianz France.
5. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil,
Points, 1991, Chapitre 4, « L'assurance anglo-saxonne BLANCHETON B. ; BONIN H. (dir), La croissance en
contre l'assurance alpine » pp. 99-115.
économie ouverte (XVIII e - XXI e siècles). Hommages à
Jean-Charles Asselain, Bruxelles, Peter Lang, 2009.
6. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil,
Points, 1991, Chapitre 4, « L'assurance anglo-saxonne
contre l'assurance alpine » pp. 101-102. BRAUDEL F., La dynamique du capitalisme, Arthaud, 1985,
pp. 50-51.
7. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil,
Points, 1991, Chapitre 4, « L'assurance anglo-saxonne BRUCLAIN C. (pseudonyme de Michel Albert), Le
contre l'assurance alpine » p. 102. Socialisme et l’Europe, Paris, Le Seuil, 1965.
8. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil, CROUCH C. ; STREECK W. (s.d.), Les capitalismes en
Points, 1991, p. 189. Europe, La Découverte, Recherches, 1996.
9. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil, FABRA P., L'anticapitalisme. Essai de réhabilitation de
Points, 1991, p. 297. l'économie politique, Flammarion, Champs, 1979.
10. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil, LASSAIGNE A., Michel Albert, une éthique citoyenne au
Points, 1991, p. 301. service de l’Europe, mémoire de maîtrise d’histoire
(dir. Éric Bussière), université Paris-Sorbonne (Paris IV),
11. Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, Seuil,
2005.
Points, 1991, p. 274.
12. Notice biographique sur le site de l’Académie des LORENZI J.-H. (Dir) ; La guerre des capitalismes aura lieu,
Sciences morales et politiques, [Link] avec le Cercle des Économistes, Perrin, Tempus, 2008.
academiciens/[Link]
MARTIN P., « Michel Albert », in Jean-Claude Daumas
(dir), Dictionnaire historique des patrons français,
Flammarion, 2010.
ALBERT M. ; SERVAN-SCHREIBER J.-J., Ciel et terre : mani- PERROUX F., Le capitalisme, PUF, Que sais-je ?, 1948,
feste radical, Paris, Denoël, 1970. réédition 1962, p. 5.
ALBERT M., Le Pari français : le nouveau plein emploi, RUFFAT M. ; CALONI LAGUERRE E.-V., L'UAP et l’Histoire
Paris, Le Seuil, 1982. de l'assurance, Paris, MSH-Lattès, 1990, p. 135.
3 Les visages de l’assuré (2e partie). 19,00 43 Le nouveau partage des risques dans l’entreprise.
Solvabilité des sociétés d’assurances.
4 La prévention. ÉPUISÉ La judiciarisation de la société française. 29,00
5 Age et assurance. ÉPUISÉ 44 Science et connaissance des risques. Y a-t-il un nouveau risk
6 Le risque thérapeutique. 19,00 management ? L’insécurité routière. 29,00
7 Assurance crédit/Assurance vie. 19,00 45 Risques économiques des pays émergents. Le fichier clients.
Segmentation, assurance, et solidarité. 29,00
8 L’heure de l’Europe. ÉPUISÉ
46 Les nouveaux risques de l’entreprise. Les risques de la
9 La réassurance. ÉPUISÉ
gouvernance. L’entreprise confrontée aux nouvelles incertitudes. 29,00
10 Assurance, droit, responsabilité. ÉPUISÉ
47 Changements climatiques. La dépendance. Risque et démocratie. 30,50
11 Environnement : le temps de la précaution. 23,00
48 L’impact du 11 septembre 2001. Une ère nouvelle pour
12 Assurances obligatoires : fin de l’exception française ? ÉPUISÉ l’assurance ? Un nouvel univers de risques. 30,50
13 Risk managers-assureurs : nouvelle donne ? 23,00 49 La protection sociale en questions. Réformer l’assurance santé.
14 Innovation, assurance, responsabilité. 23,00 Les perspectives de la théorie du risque. 30,50
15 La vie assurée. 23,00 50 Risque et développement. Le marketing de l’assurance.
Effet de serre : quels risques économiques ? ÉPUISÉ
16 Fraude ou risque moral ? 23,00
51 La finance face à la perte de confiance. La criminalité.
17 Dictionnaire de l’économie de l’assurance. ÉPUISÉ
Organiser la mondialisation. 30,50
18 Éthique et assurance. 23,00
52 L’évolution de l’assurance vie. La responsabilité civile.
19 Finance et assurance vie. 23,00 Les normes comptables. ÉPUISÉ
20 Les risques de la nature. 23,00 53 L’état du monde de l’assurance. Juridique. Économie. 31,50
21 Assurance et maladie. 29,00 54 Industrie : nouveaux risques ? La solvabilité des sociétés
22 L’assurance dans le monde (1re partie). 29,00 d’assurances. L’assurabilité. 31,50
23 L’assurance dans le monde (2e partie). 29,00 55 Risque systémique et économie mondiale. La cartographie
des risques. Quelles solutions vis-à-vis de la dépendance ? 31,50
24 La distribution de l’assurance en France. 29,00
56 Situation et perspectives. Le gouvernement d’entreprise : a-t-on
25 Histoire récente de l’assurance en France. 29,00
progressé ? L’impact de la sécurité routière. 31,50
26 Longévité et dépendance. 29,00
57 L'assurance sortie de crise.
27 L’assureur et l’impôt. 29,00 Le défi de la responsabilité médicale. Le principe de précaution. 31,50
28 Gestion financière du risque. 29,00 58 La mondialisation et la société du risque. Peut-on réformer
29 Assurance sans assurance. 29,00 l’assurance santé ? Les normes comptables au service de
l’information financières. 31,50
30 La frontière public/privé. 29,00
59 Risques et cohésion sociale. L’immobilier. Risques géopolitiques
31 Assurance et sociétés industrielles. 29,00
et assurance. 31,50
32 La société du risque. 29,00
60 FM Global. Private equitry. Les spécificités de l’assurance
33 Conjoncture de l’assurance. Risque santé. 29,00 aux USA. 31,50
34 Le risque catastrophique. 29,00 61 Bancassurance. Les agences de notation financière. L’Europe
35 L’expertise aujourd’hui. 29,00 de l’assurance. 33,00
36 Rente. Risques pays. Risques environnemental. ÉPUISÉ 62 La lutte contre le cancer. La réassurance. Risques santé. 33,00
37 Sortir de la crise financière. Risque de l’an 2000. 63 Un grand groupe est né. La vente des produits d’assurance.
Les concentrations dans l’assurance. 29,00 Une contribution au développement. 33,00
38 Le risque urbain. Révolution de l’information médicale. 64 Environnement. L’assurance en Asie. Partenariats public/privé. ÉPUISÉ
Assurer les OGM. 29,00 65 Stimuler l’innovation. Opinion publique. Financement de
39 Santé. Internet. Perception du risque. ÉPUISÉ l’économie. ÉPUISÉ
40 XXIe siècle : le siècle de l’assurance. Nouveaux métiers, nouvelles 66 Peut-on arbitrer entre travail et santé ? Réforme Solvabilité II.
compétences. Nouveaux risques, nouvelles responsabilités. 29,00 Pandémies. ÉPUISÉ
41 L’Europe. La confidentialité. Assurance : la fin du cycle ? 29,00 67 L’appréhension du risque. Actuariat. La pensée du risque. ÉPUISÉ
VENTE AU NUMÉRO - BULLETIN D’ABONNEMENT
Prix FRANCE Prix FRANCE
68 Le risque, c’est la vie. L’assurabilité des professions à risques. 87 Segmentation et non discrimination. Vieillissement : quels scénarios
L’équité dans la répartition du dommage corporel. ÉPUISÉ pour la France ? 37,00
69 Gouvernance et développement des mutuelles. Questionnement 88 Sport, performances, risques. Des risques pays aux dettes
sur les risques climatiques. La fondation du risque. ÉPUISÉ souveraines. 37,00
70 1ère maison commune de l'assurance. Distribution dans la chaîne 89 Le risque opérationnel, retour au réel. Vieillissement et croissance. 38,00
de valeur. L'assurance en ébullition ? 35,00 90 Les risques artistiques, industriels et financiers du cinéma.
71 Risque et neurosciences. Flexibilité et emploi. Développement Les institutions et opérateurs de la gestion des risques au cinéma. 38,00
africain. 35,00 91 Les tempêtes en Europe, un risque en expansion. L'actif sans risque,
72 Nouvelle menace ? Dépendance. Principe de précaution ? 35,00 mythe ou réalité ? 38,00
73-74 Crise financière : analyse et propositions. 65,00 92 L'assurance vie : la fin d'un cycle ? L'assurance européenne dans
75 Populations et risques. Choc démographique. Délocalisation. 35,00 la crise. 38,00
76 Evénements extrêmes. Bancassurance et crise. 35,00 93 Protection sociale, innovation, croissance. Les ressources humaines
dans l'assurance, préparer 2020. 39,00
77 Etre assureur aujourd’hui. Assurance « multicanal ».
Vulnérabilité : assurance et solidarité. 36,00 94 Risque et immobilier. Mythes et réalités du risque de pandémie. 39,00
78 Dépendance... perte d’autonomie analyses et propositions. 36,00 95 Big data et assurance. Les risques psychosociaux en entreprise. 39,00
79 Trois grands groupes mutualistes. Le devoir de conseil. 96 Les risques dans l’agroalimentaire. Et si l’assurance était vraiment
Avenir de l’assurance vie ? 36,00 mondiale ? 39,00
80 L’assurance et la crise. La réassurance ? Mouvement de prix. 36,00 97 Les nouveaux défis du risque transport. Le risque de réputation,
le mal du siècle. 39,00
81-82 L’assurance dans le monde de demain. Les 20 débats sur
le risque. 65,00 98 Quelle assurance pour les risques majeurs ? Les réseaux sociaux
bouleversent l’assurance. 39,00
83 Le conseil d’orientation des retraites. Assurance auto, la fin d’une
époque. Y a-t-il un risque de taux d’interêt ? 36,00 99 Le poids de la fiscalité sur l'assurance. Les gaz de schiste, une
solution alternative ? 39,00
84 Gras Savoye, une success story. L’assurance, objet de communication.
L’assurance, réductrice de l’insécurité ? 36,00 100 101 personnalités répondent à Risques 39,00
85 Solvabilité II. L’aversion au risque. 36,00 101 Cybersécurité, terra incognita. Survivre à des taux d’intérêt
historiquement bas. 39,00
86 Un monde en risque. Le risque nucléaire. Longévité et
viellissement. 37,00 102 Les nouvelles addictions. Compliance : entre raison et
déresponsabilisation. 40,00
Numéros hors série : Assurer l'avenir des retraites - 15,24 • Crise financière : analyses et propositions 65,00 • Numéro spécial 20 ans : les 20 débats sur le risque 65,00
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