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Albert Camus disait : « Quand l’âme souffre trop, elle
développe un goût pour le malheur. » C’était son auteur
préféré et je crois que c’est toute l’histoire de sa vie. Notre
histoire était semblable à toute histoire d’amour mais elle
était unique. Elle se rapprochait plus d’un Bonnie et Clyde
que d’un Roméo et Juliette. On ne se battait pas que pour
notre amour, on se battait contre le monde mais surtout
contre nos propres démons.
Je me souviens encore de ce jour où on s’est vu pour la
première fois, il faisait un froid de cimetière et pourtant je
transpirais à grandes gouttes. Je venais de voir tous mes
rêves voler en éclats. J’étais assise devant le bureau du
docteur psychologue Mario ADAMS, le résultat de mes
analyses encore entre mes mains. Il était entré dans le
bureau du docteur quelques minutes après moi et quand il
en sortit, il me trouva au même endroit. Sa grande
indiscrétion l’avait poussé à jeter un coup d’œil sur ce
papier. Je devais lui en vouloir mais à quoi bon ?
Cacher la réalité ne la change pas et plus vite on assume
les choses mieux on les vit. Quoi qu’en cet instant précis
je ne savais plus à quoi ressemblerait ma vie. Sans que je
ne lui demande quoi que ce soit, il retira son blouson en
cuir et me le tendit. Il ne savait pas s’il fallait tenir compte
de mes mains tremblantes ou de ma forte transpiration, il
savait juste que l’air était glacial.
- Couvrez-vous, l’entendis-je prononcer quand il me
tendit ce blouson que je refusai.
- Je n’ai pas froid, lui avais-je répondu. J’ai juste besoin
d’être seule.
- Cette chaleur que vous sentez vient de l’intérieur et elle
vous consumera si vous ne vous autorisez pas à vivre. Il
y a quelques mois j’étais comme vous. Je n’avais bien
sûr pas le même problème. Je ne vais pas prétendre
avoir vécu pire mais c’est toujours mieux quand on sait
contre quoi on se bat.
- De quoi avez-vous souffert ?
Après que je lui posai cette question, il remonta sa
manche et me montra toutes ses cicatrices. Enfin, ce que
je vis au premier regard me parut comme de petites
coupures. Il m’avait fallu regarder de plus près pour voir
que les coupures dessinaient à chaque fois une lettre
précise, la lettre R.
- Qu’est-ce-que c’est ? Lui avais-je demandé sans
vraiment m’y intéresser.
- Des coupures que je me suis fait. J’ai vécu ainsi pendant
deux ans sans me rendre compte qu’il y avait quelque
chose en moi qui n’allait pas. L’automutilation n’était
pourtant qu’une partie de mes problèmes. En vérité je
viens de finir ma cure de désintoxication suite à une
addiction aux amphétamines.
- Pour quelle absurde raison un homme normal
s’infligerait une telle chose ?
- Une femme. Désormais c’est du passé et cette mauvaise
période est derrière moi. Ils me conseillent d’intégrer un
groupe de soutien mais je n’en ai vraiment plus besoin.
Je vais vous laisser la carte, vous en aurez sans doute
plus besoin que moi.
- Non merci, tout ce dont j’ai besoin c’est de prendre de
l’air.
Je ne savais pas si son but était de me conseiller mais tout
ce qu’il avait réussir à faire c’était m’effrayer. Il me
paraissait fou. Quel genre de personne ferait ça pour une
femme ? Dans quel but ? Ma première réaction fut de
m’éloigner de lui au plus vite. Je n’avais donc pas hésité à
quitter ce banc et à m’en aller.
Le retour dans ma maison fut le plus difficile. Je ne savais
pas d’où tirer la force nécessaire pour expliquer ce qui se
passait à mon père et à ma sœur. Je connaissais mon père,
je savais exactement ce qu’il penserait et comment il
réagirait. C’était l’un de ces religieux intransigeants qui ne
toléraient aucun égarement. D’ailleurs, ma sœur était
comme lui, docile et dévouée à Dieu.
Quant à mon oncle, il était prêtre. J’aurai voulu aller chez
lui et l’écouter me parler de paix et d’amour mais sa
maison était bien trop loin. Je sais exactement ce qu’il
m’aurait dit en ce moment. Il ne m’aurait pas forcé à me
tourner vers Dieu comme avait l’habitude de faire mon
père. Il m’aurait juste dit : « Dieu est amour, il pardonne
et il n’abandonne pas. Quand tu seras prête à l’accepter
mon enfant, il t’accueillera. »
Je ne saurai me souvenir du nombre de fois où il me
répétait ces mots. J’étais la plus jeune, la plus entêtée et la
plus rebelle quand il s’agit de religion et de Dieu. On ne
pouvait pas dire que j’étais une personne qui avait foi en
Dieu. Peut-être est-ce pour ça que ma vie fut plus
compliquée.
Quand j’avais franchi la porte ce soir-là j’avais trouvé
Michelle en train de dresser la table. Je me souviens du
petit sourire qu’elle avait l’habitude de garder aux coins
des lèvres, ce sourire qui me rassurait et me terrifiait à la
fois.
- Comment a été ton rendez-vous avec le docteur ?
M’avait-elle demandé sans se défaire de sa tâche.
- Très bien, avais-je répondu apeurée. Ce n’était qu’un
rhume, rien qui mérite qu’on s’inquiète.
- Dans ce cas dépêche-toi d’aller le dire à papa, il était
persuadé que tu avais un petit être dans le ventre. Il sera
ravi d’apprendre que ce n’est pas le cas.
La tête que je fis après les mots de Michelle m’avait
légèrement trahi et avait semé le doute dans son esprit. Je
me dépêchai donc d’aller ranger le papier que j’avais en
main dans mon tiroir avant d’aller retrouver papa sur la
terrasse. Si j’avais su que Michelle serait capable de me
fouiller j’aurai juste brûlé ce bout de papier même si le
mal dont je souffrais ne pouvait être caché éternellement.
- Ce n’était qu’un rhume, informai-je papa. Tu n’as pas à
t’inquiéter, tu n’auras pas une petite fille.
- Content de savoir que tu respectes au moins ton corps
car le moins qu’on puisse dire est que tu respectes notre
seigneur, m’avait-il balancé.
Mon sang était gelé, j’avais les paumes moites, les jambes
alourdies et la tête qui pesait une tonne. Même si je n’étais
pas du genre à suivre les règles et à me fondre dans la
masse, j’étais respectueuse et surtout, j’étais libre. Mes
plus grands défauts étaient que je n’étais pas du genre à
oublier, que je prenais trop à cœur les paroles des autres et
que je ne savais pas pardonner. Je n’aurais jamais pu me
munir d’assez de courage pour quitter cette terrasse si
Michelle n’était pas venue me saisir par le poignet et me
tirer jusqu’au salon.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? Hurla-t-elle en me jetant les
résultats à la face. Il est positif ?
- Pourquoi me le demander si tu l’as déjà vu ? Lui avais-
je froidement répondu.
- Tu sais ce que dira papa s’il apprenait ça ? Sais-tu ce
qu’il fera ? Il te trainera par les cheveux et il te conduira
à la place publique pour qu’on te traite comme on fait
aux filles qui ne savent pas se tenir comme toi.
- Arrête de jouer les saintes avec moi, tu ne sais même
pas comment c’est arrivé. De quel droit te permets-tu de
me juger ? Si tu es incapable de m’apporter ton soutien
alors ne t’en mêle pas. Tu te crois où enfin ? Dans quel
siècle vis-tu ? Sais-tu combien de personne sont dans
mon cas et vivent heureux ?
- Essaie de te convaincre toi-même avant de vouloir me
convaincre moi. Tu as cinq minutes pour aller le dire à
père sinon c’est moi qui le ferai. Je déteste les
cachotières et les menteuses dans ton genre.
- On se demande pourquoi tu es célibataire et vierge à
trente ans.
- Ne m’insulte pas. Cinq minutes, c’est tout ce que je te
donne.
- Ce que je vais plutôt faire c’est prendre ma valise et
aller habiter chez Lola.
- Je t’ai toujours dit de t’éloigner de cette Lola. Cette fille
n’a de respect pour rien ni pour personne. Quelle bonne
influence espères-tu avoir auprès d’une fille qui vit
toute seule avec un homme qui ne l’a pas épousé ?
- S’il te plait tais-toi. J’ai vingt-six ans, je suis majeure et
vaccinée. Tes conseils et tes remarques de grand-mère
tu les gardes pour toi. Fiche-moi la paix. Si tu
employais ton énergie à être gentille et compréhensive
au lieu de juger les autres tu réduirais surement tes
chances de finir vieille femme.
C’était la première fois que je haussais le ton, la première
fois que j’osais parler si mal à ma sœur. J’étais au bout du
rouleau, j’étais vide à l’intérieur et prête à m’attaquer à
quiconque essayerait de se mettre en travers de mon
chemin. J’avais franchi une limite et j’en étais consciente.
Je me glissai donc dans ma chambre pour attraper
quelques tenues, les entasser dans ma valise et prendre la
porte.
Je ne savais pas ce qui m’avait pris cette nuit-là. J’étais
juste devant ma maison, face à la route attendant un taxi.
J’eu soudain l’envie d’avancer et de mettre un pied sur la
route. Alors que je venais juste de laisser libre court à
cette envie inexpliquée, une main attrapa la mienne et me
sortit de la route. Je me retrouvai dans les bras du
psychopathe de l’hôpital, mon regard plongé dans le sien.
Une vague de chaleur m’envahit et je lus dans son regard
quelque chose de familier. Quoi qu’il ait pu se passer
entre nous, cela avait commencé cette nuit-là. Je voyais
bruler dans ses yeux le feu qui brulait en moi mais que je
me forçais à étouffer. Cet homme avait en lui la part
d’ombre que je cachais en moi. Il était le reflet de ce que
je ne voulais pas devenir. J’eu peur, très peur mais
pourquoi donc s’il venait juste de me sauver la vie ?
- Vous m’avez suivi ? Lui avais-je demandé en me
retirant de ses bras.
- Oui mais pour une très bonne raison, vous avez laissé
votre sac sur le banc. Vous devez être très perturbée
pour ne pas vous en être rendue compte. Je vous ai
perdu de vue un moment alors je suis resté dans la rue
espérant vous voir sortir au plus vite. Prenez donc votre
sac, que je puisse enfin m’en aller.
- Merci, murmurai-je en arrachant mon sac et en me
retournant.
- Je sais que vous l’avez vu, cria-t-il derrière moi. Je parle
de la voiture, vous l’avez vu. C’est ainsi que ça
commence, de petites envies que vous finissez par
mettre à exécution. Si vous changez d’avis et que vous
voulez intégrer le groupe de soutien, appelez-moi, j’ai
glissé mon numéro dans votre sac.
Il était fou, ça c’était un fait. Cette voiture alors, si je
l’avais vu, ça je l’ignore. Je crois en fait que non, je ne
l’avais pas vu, je l’avais juste entendu. Elle fonçait vers
moi me suppliant de la laisser mettre fin à ma douleur, à
ma peur.
Je ne suis pas suicidaire et je reconnais n’être ni la
première ni la dernière à être dans cette situation. Le
monde a évolué et je risque de vivre plus longtemps que je
m’imagine mais je ne pouvais pas me séparer de cette
crainte.
Je n’étais rien ni personne mais j’estimais que ma vie
avait de l’importance et surtout je me suis toujours vu
dans l’accomplissement d’un grand destin. J’étais une
pauvre fille qui venait d’obtenir son master en lettres
modernes. Je n’étais que Yamina, une jeune fille de vingt-
six ans qui venait juste d’être testée positive au VIH.
2
« L’espoir, au contraire de ce que l’on croit, équivaut à la
résignation. Et vivre, ce n’est pas se résigner. » Je n’avais
jamais été aussi d’accord avec Albert Camus que sur cette
citation. C’était mon auteur préféré et depuis petit je me
faisais revivre grâce à ses mots. Je suis passé par plusieurs
épreuves dans la vie, je me suis construit une armure que
j’ai brisée et que j’ai reconstruite. Je m’étais juré ne plus
jamais ouvrir la porte de mon cœur à une femme mais ça
c’était avant de la voir. Elle était si proche de moi que je
pouvais sentir la fragilité de son souffle. On peut me
traiter de malade, de masochiste et des pires noms qui
puissent exister mais moi seul savais qui j’étais. Je suis un
homme qui n’a pas eu une vie facile. Certes, un homme
qui préfère sa moto au monde entier mais un homme et un
être humain. Si j’avais l’impression d’avoir perdu contact
avec l’être innocent qui vécut autrefois en moi, je
reconnais m’être trompé. J’ai vu en elle cette nuit, ma part
d’innocence, cette part d’innocence que j’ai perdue. Elle
est ce que je fus et elle sera ce que suis si je ne l’empêche
pas de prendre les mêmes décisions que moi. Yamina
s’était révélée à moi comme l’espoir d’un nouvel amour,
le chemin vers une vie plus paisible, une vie meilleure.
Elle voulait sauver mon cœur et moi je voulais sauver son
âme. Elle l’ignorait encore mais il n’y avait plus rien à
sauver en moi et me pousser à retomber amoureux était la
pire façon de me venir en aide. Je n’avais jamais relevé
ma manche pour exposer mes problèmes à une inconnue,
mais quand je l’ai vu dans cet hôpital, je n’ai pas pu faire
autrement. Je me suis ouvert à elle dès la première minute
car je voulais qu’elle lise à travers moi et qu’elle se
reconnaisse en moi. Elle s’appelait Rim, la fille qui
m’avait fait perdre la tête au point d’entrer dans la plus
grosse dépression de ma vie. Je l’aimais d’un amour qui
ne dit pas son nom. C’était la seule personne pour qui
j’aurai été prêt à tout abandonner pour devenir un homme
meilleur et un musulman comme elle le voulait. Elle
m’avait fait vendre ma moto, elle m’avait sorti d’une vie
de débauche, elle m’avait poussé à trouver mon premier
boulot, et elle avait fait du toxicomane que j’étais un
homme qui disait non à une petite cigarette. Je n’oublierai
jamais ce jour au poste de police car je la voyais là pour la
dernière fois. Un braquage avait eu lieu à mon travail et je
fus arrêté pour complicité. Mon casier qui était tout sauf
vierge n’avait pas aidé à prouver mon innocence. Après
trois ans de relation, Rim me revoyait sous les barreaux et
réalisait que l’homme qu’elle avait consacré sa vie à faire
de moi n’était qu’une illusion. Ironie du sort, j’étais pour
la première fois de ma vie, innocent. Elle n’avait pas cru
en moi. C’est vrai que tout m’accusait mais j’aurai voulu
qu’elle ait un peu foi en moi, en ses œuvres, et en nous.
Elle m’avait fait comprendre que j’étais incapable de
changer et puisque j’avais pris l’habitude de l’écouter, je
l’ai écouté. Elle était partie ce jour-là sans jamais se
retourner et quand je fus libéré deux mois après on
m’annonça qu’elle était déjà mariée. Rim m’avait sorti
d’un profond abîme obscur pour me tirer très loin vers le
haut avant de me laisser retomber tout seul et brutalement.
J’ai eu l’impression que ce qu’il restait de mon âme s’était
envolé pendant la chute et que mon cœur s’était réduit en
cendre à l’atterrissage. J’avais cette fille dans la peau au
point où je me suis mis à tatouer son prénom sur ma peau
avec la clé de la maison que j’avais acheté pour nous. A
chaque fois que je me souvenais d’elle, je me scarifiais la
main car toute douleur me paraissait bien plus supportable
que le souvenir de son abandon. Je sais que ça parait
stupide de se laisser souffrir autant pour une femme.
Comprenez juste que je n’avais pas perdu qu’une femme,
mais mon seul espoir de devenir un homme meilleur. Je
ne sais pas pourquoi les médecins pensent que quelques
mois de cure peuvent me soigner mais j’espère qu’ils ne
se trompent pas. Le psychologue m’avait demandé de dire
adieu à Rim en même temps qu’à la drogue et
l’automutilation. Je l’ai écouté. Rim ne fera plus partie de
ma vie et je vivrai sans elle. D’ailleurs, je venais juste de
trouver une nouvelle raison de vivre, Yamina. J’étais
décidé à vivre la vie dont Rim m’avait privé, retrouver ma
vieille passion, les courses de moto. Avant de rencontrer
Rim j’habitais avec Théo, l’homme qui se rapprochait le
plus d’un ami pour moi. Théo avait son propre garage et y
travaillait le jour. La nuit nous avions une tout autre
occupation, courses de motos clandestines, combats de
boxe clandestins. Nous nous remplissions les poches
grâces à nos multiples victoires et à nos paris. Je venais de
finir ma cure et j’avais promis à monsieur Mario ADAMS
d’être un homme plus prudent et de ne pas aller à la
recherche de nouvelles sources de douleur. J’avais donc
fait comprendre à Théo que j’allais arrêter avec la boxe
mais les courses de moto je ne pouvais pas les arrêter. Je
ne pourrai jamais tourner le dos à cette montée
d’adrénaline, le bruit des pneus qui se frottent contre le
sol, la sensation d’être comme une fusée terrestre. S’il
existait un moment où j’arrivais à me surpasser, à vider
mon esprit et à être moi, c’était bien lors de ces conduites
à grande vitesse, moi au guidon d’une moto sur une route.
Cela faisait une semaine que j’avais rencontré Yamina et
elle ne m’avait pas rappelé. J’étais même persuadé qu’elle
avait perdu mon numéro. Ce soir j’avais rendu visite à
Théo alors qu’il s’apprêtait à fermer le garage. Il était
surpris que je vienne lui parler à son boulot mais il
m’avait tout de même reçu.
- Tu aurais pu m’attendre à la maison, m’avait-il notifié.
Est-ce si urgent pour que tu viennes me retrouver ici
sachant que je ne rentrerais que dans quelques minutes ?
- J’aurai pu t’attendre à la maison mais j’ai préféré venir
te parler ici car je viens te demander du travail.
- Je ne doute pas de tes talents de mécanicien mais tu n’as
jamais aimé travailler et ça m’étonne que tu veuilles le
faire surtout après ce qui s’est passé avec Rim.
- Ne prononce plus ce prénom s’il te plait. J’ai fait la paix
avec mon passé et je veux aller de l’avant. Vu que j’ai
arrêté les combats j’aurai besoin d’une autre source de
revenu.
- Le fait de ne plus combattre ne t’empêche pas de venir
parier sur ton meilleur pote.
- Si je compte gagner les paris je vais devoir parier sur
Marcus et non sur toi et Dieu sait à quel point je déteste
Marcus.
- Pourquoi ne veux-tu pas revenir ? Tu étais le meilleur.
Depuis ton départ Marcus joue les invincibles et se
vante de ne pas avoir d’adversaire à sa taille.
- Qu’il profite de son heure de gloire car je suis sûr
qu’avec un peu d’efforts tu réussiras à prendre le
dessus. Il te manque juste de la concentration et un peu
plus de précision.
- On fait une chose, j’accepte de te donner le boulot si tu
acceptes de m’entrainer pour devenir le nouveau roi du
Fight club.
- Ça marche.
- Rentrons maintenant, nous avons une course à gagner
ce soir.
Théo et moi étions rentrés à notre appartement. Nous
avions ensuite rejoint les autres au lieu de rencontre où
nous attendions le signal de départ. Mon téléphone avait
sonné en ce moment-là et j’avais profité du retard de
l’arbitre pour décrocher. C’était elle, c’était Yamina. Elle
disait qu’elle avait besoin de mon aide et qu’il fallait que
je vienne la récupérer à Midnight. Midnight était un bar
que je connaissais très bien car je l’avais souvent
fréquenté. Ce bar avait une particularité. Dès que
l’horloge affichait minuit, tout était permis. C’était le coin
préféré des vagabonds mais tant qu’il ne sonnait pas
minuit la sécurité était assurée. Je regardai alors dans ma
montre pour lire l’heure. Il allait sonner minuit dans cinq
minutes et j’étais bien loin du centre-ville. Ma course prit
alors une autre direction et je roulai vers Yamina au lieu
de rouler vers la ligne d’arrivée. C’était la première fois
de ma vie où j’abandonnais une course à la dernière
minute.
J’étais arrivé à Midnight avec l’intention de l’emmener
hors de ce bar. Je ne m’attendais pas à la voir dans un tel
état. Elle avait un peu trop bu mais elle avait l’air plus
triste que saoule. Il y avait beaucoup de peur dans ses
yeux. Au lieu de la faire lever, je m’étais fait une place à
ses côtés. J’entendais déjà l’alarme de minuit et les cris
des gens heureux d’entrer dans le bar afin de laisser libre
court à leurs pulsions. Je savais juste qu’aucun d’eux
n’aurait été assez fou pour nous approcher. Je m’étais
battu plus d’une fois dans ce bar et la majorité des gens
présents savaient de quoi j’étais capable. Pour eux j’étais
comme la peste et ils gardaient tous une distance de
sécurité.
- Ça ne s’arrête pas, m’avait-elle laissé entendre.
- Quoi ? Lui avais-je demandé.
- La grippe.
- Ça passera, ce n’est qu’une grippe.
- Non, ce sont les symptômes, les signes d’une mort
proche. Regarde donc ça.
Elle descendit la manche de sa robe sur son épaule et me
montra quelques plaques rouges qui s’étendaient de sa
poitrine à son cou.
- Je vais mourir, avait-elle affirmé.
- Plus personne ne meurt du VIH Yamina. Est-ce-que tu
suis ton traitement comme il se doit ?
- Je ne l’ai pas commencé. J’ai peur. Je ne veux pas
dépendre toute ma vie de médicaments, j’ai horreur des
médicaments.
- Crois-moi je sais ce que ça veut dire dépendre de
quelque chose. Un traitement antirétroviral n’est pas
une addiction mais il est clair que ta vie va en dépendre.
- Que racontes-tu ?
- Je ne sais plus vraiment, mais je suis persuadé que tu
vas t’en sortir.
- J’ai perdu tout espoir.
- Tu as encore la possibilité de te battre alors ne te
résigne pas, tu es plus forte que ça. Je vais te reconduire
chez toi et demain tu iras voir le docteur. Tu lui diras
que tu es prête à suivre le traitement. Tu ne seras pas
seule dans cette lutte. Je suis là et ton psychologue
aussi.
- Ma famille ne me soutiendra jamais, mon amie se
soucie plus de ses problèmes de couple que de ce qui
m’arrive. Si je mourais aujourd’hui, personne ne s’en
rendrait compte.
- Moi je suis là, appuie-toi sur moi. Je peux
t’accompagner et t’aider à remporter cette bataille si tu
le souhaites. Une fois de plus je vais te laisser les
références pour la prochaine rencontre du club de
soutien qui aura lieu demain. J’y serai et ta présence ou
non à cet endroit me dira si tu souhaites recevoir mon
aide ou pas.
- Je n’ai pas très envie d’étaler ma vie à des inconnus.
- Tu réaliseras très vite combien écouter peut faire plus
de bien que parler. Tu ne diras rien si tu veux, tu
écouteras juste.
- Je vais y réfléchir.
- Il va aussi falloir que tu arrêtes l’alcool, ça ne te fait pas
du bien. Lève-toi, je vais te ramener chez toi.
On m’a souvent décrit comme une personne insensible
mais j’étais sensible à sa douleur et ce qui pouvait lui
arriver me préoccupait. Elle avait la possibilité de s’en
sortir mais cela ne tenait qu’à elle. Je lui avais fait une
promesse que je n’étais pas sûr de pouvoir tenir. Je
mourais d’envie de l’aider mais le pourrai-je ? Je n’étais
qu’un homme encore plus brisé qu’elle. Je n’étais que
Tiago, un homme à un pas de la trentaine et dont la vie
n’avait déjà plus de sens.
3
« On est ce qu’on est, en partie tout au moins. » Cette
citation de Samuel Beckett, je m’en souviendrai un peu
trop tard. Quand on est psychologue, on détient un plus
grand pouvoir que la majorité des gens car on soigne le
mental et le mental c’est ce qu’il y a de plus important
chez un homme. Il nous arrive surtout de nous surestimer
et de commettre nous aussi des erreurs. J’ai eu plusieurs
patients en trois ans de service. J’étais l’un des plus jeunes
psychologues de la région. Cependant, malgré mes
compétences je dois reconnaitre que certains cas méritent
l’avis de grands experts et j’aurai dû faire preuve de moins
de prétention et reconnaitre mes limites. J’aurais surtout
pu me sauver si j’avais réalisé plus tôt que certaines
personnes ne sont pas faites pour être changées. La
jeunesse nous joue souvent des tours, jeune psychologue
persuadé de pouvoir changer le monde en balayant du
revers de la main les enseignements reçus que je jugeais
archaïques. Yamina et Tiago étaient les deux patients
auxquels je m’étais le plus intéressé au cours de ma courte
carrière. J’étais juste persuadé que pour les aider il fallait
que je m’implique personnellement même si cela allait
contre le protocole. La première fois que j’avais reçu
Tiago, il venait de commencer sa cure. Il souffrait d’une
grave dépression qui se manifestait par un désir perpétuel
de ce faire du mal. J’ai été surpris par la rapidité de son
progrès. Il avait vécu cet enfer pendant deux longues
années et avait estimé qu’il était temps pour lui de se
sortir de cette mauvaise passe. Je venais juste de prendre
mon poste dans cette ville quand on m’avait parlé de ce
jeune qui avait été conduit aux urgences suite à une
tentative de suicide. Le docteur en chef voulait que
j’étudie son dossier de plus près. J’ai donc commencé à le
prendre en thérapie et j’ai vite compris que cet incident
qu’on avait perçu comme une tentative de suicide n’en
était pas une. Tiago s’était tellement scarifié à la recherche
de douleur que les petites coupures semblaient ne plus
avoir aucun effet sur lui. Il avait ainsi décidé de faire une
entaille plus profonde sans se rendre compte que cela
pouvait avoir de graves conséquences. Il s’était coupé les
veines sans faire exprès. Son amour pour Rim était l’un
des sentiments les plus forts auxquels j’ai été confronté.
C’était une relation de sacrifice, une relation d’avenir et
sans doute son histoire d’amour la plus saine. Un tel degré
d’amour était presque impossible et pendant un moment je
l’avais envié. En entendre parler était une chose et pouvoir
un jour l’expérimenter en était une autre. J’étais
profondément peiné de voir à quel point une relation qui
avait pu l’emmener si loin vers la lumière avait pu le
détruire de cette manière. Il m’avait confié ses problèmes,
ses plus grandes angoisses et il s’était livré comme ne
l’avait fait aucun autre patient. J’étais loin d’imaginer
qu’il avait omis de me dire le plus important. Quand il est
venu dans mon bureau ce soir-là pour me dire qu’il
arrêtait la thérapie, je ne l’avais pas cru. J’avais été témoin
de ses progrès mais j’étais persuadé que ces quelques
mois de travail n’avaient pas suffi à lui faire surmonter ce
chagrin profondément ancré en lui. Je n’avais pas
vraiment approuvé sa décision, mais il était libre de s’en
aller. Je sentais qu’il finirait par revenir un jour et je ne
m’étais pas trompé. Après le cas de Tiago, le docteur avait
décidé de m’envoyer un autre patient. Il venait d’annoncer
à une jeune fille qu’elle était séropositive et il estimait
utile que j’accompagne cette dernière. D’après, lui les
problèmes de cette fille allaient bien au-delà de la maladie
qui lui fut diagnostiquée. Le dossier de Yamina intégrait
mon bureau juste au moment où je classais celui de Tiago.
Elle avait attendu ce jour-là devant mon bureau et était
partie sans entrer. Je ne saurai que plus tard que ces deux-
là s’étaient rencontrés à ce moment-là. Si j’avais été
appelé à donner mon avis sur leur couple je leur aurais
expliqué qu’ils avaient beaucoup de travail à faire sur eux-
mêmes avant de se mettre ensemble. J’avais attendu
l’arrivée de Yamina plusieurs jours sans la voir franchir
l’entrée de mon bureau. J’avais fini par me dire qu’elle ne
viendrait sans doute jamais, jusqu’à ce qu’elle arrive dans
mon bureau un matin. Nous n’avions pas rendez-vous
mais j’avais accepté de la recevoir.
- J’ai besoin d’aide, admit-elle.
- Asseyez-vous, lui avais-je alors demandé. Pourquoi
pensez-vous avoir besoin d’aide ?
- Je traverse une période délicate et je n’ai personne vers
qui me tourner. Tous mes proches m’ont tourné le dos
et seule une personne que j’ai rencontrée depuis peu
m’a tendu la main. Je viens d’être déclarée séropositive.
- Que ressentez-vous ?
- De la peur, j’ai très peur.
- De quoi avez-vous peur ? Est-ce de la mort ? Savez-
vous qu’en suivant les traitements adéquats vous aurez
une vie aussi longue qu’une personne séronégative ?
- J’ai peur que ma vie prenne une nouvelle tournure, j’ai
peur du changement.
- Qu’est-ce qui pourrait changer d’après vous ?
- Je vais perdre ma famille, je vais être jugée par les gens
et je risque de me retrouver seule. Toute ma vie va
changer.
- La vie que vous aviez avant cette nouvelle était-elle
pour vous une vie parfaite ?
- Je n’ai jamais voulu de cette vie mais c’est une vie que
je connaissais, une vie dont je n’avais rien à craindre.
- Pensez-vous que tout ce qui arrive, arrive pour une
bonne raison ?
- Je ne sais pas.
- Qu’attendez-vous de moi ? Qu’espérez-vous obtenir en
venant ici ?
- Des réponses.
- Je vais être honnête avec vous mademoiselle, je n’ai pas
les réponses que vous cherchez. Mon rôle n’est pas de
vous donner des réponses mais de vous aider à les
trouver par vous-même. Si vous pensez que cela vous
convient alors bienvenue.
Yamina avait accepté la main que je lui avais tendue et
était revenue très souvent mais pas sur une longue
période. Yamina et Tiago étaient deux personnes très
différentes mais il y avait quelque chose qui les liait, ils
souffraient énormément et le pire est qu’ils adoraient cela.
Parfois, la vie nous fait rencontrer des personnes qui ont le
même destin que nous. Je suis un scientifique et il y a
beaucoup de choses en quoi je ne crois pas mais je reste
persuadé que ma rencontre avec Tiago et Yamina n’avait
rien d’un hasard. Nous étions liés, nous étions destinés à
nous rencontrer car le même nuage obscur planait au-
dessus de nos têtes. Le jour où Rim a franchi les portes de
mon bureau, tout était devenu plus clair, j’avais réalisé à
quel point j’avais été aveugle. Je me souvins encore de la
vitesse avec laquelle j’avais quitté mon bureau, c’était la
dernière fois que je voyais cet endroit, il fallait que j’y
aille, que je me rende chez moi et très vite. Qui aurait cru
que moi Mario ADAMS, un homme qui jurait se battre
pour une longue et fructueuse carrière mettrait fin à tout
juste pour une petite erreur de parcours ? Cette nuit-là
quand je vis ces deux amants s’embrasser pour la dernière
fois, j’avais compris que tout était fini pour moi. Je ne
l’avais pas vu venir et pourtant c’était si évident.
4
- Bonjour, je m’appelle Mélissa et je viens d’avoir vingt
ans. Je suis anorexique. Depuis mon adolescence je me
suis lancée dans le mannequinat. J’étais la meilleure de
mon agence jusqu’à ce que je tombe enceinte il y a deux
ans. J’ai eu mon enfant Hector que j’ai tellement hésité
à garder. Je voulais avorter mais je n’en ai pas eu le
courage. Avec le soutien de ma mère j’ai pu donner
naissance à mon enfant mais reprendre mes activités a
été très difficile. J’avais pris du poids et mon corps avait
beaucoup changé. J’avais honte de la personne que
j’étais devenue et plus aucune agence ne voulait de moi.
Je me suis mis à tout tenter y compris me priver de
nourriture pour redevenir l’étoile que j’étais. Il y a trois
mois j’ai failli perdre la vie, je m’étais évanouie en
plein défilé car j’étais à bout de forces. C’est un miracle
que je sois parmi vous aujourd’hui. J’ai pris conscience
de mon erreur, je ne veux pas mourir, je suis bien trop
jeune et mon fils a besoin de moi.
Le petit cercle d’une dizaine de personnes se mit à
applaudir et le regard du docteur ADAMS se tourna vers
Yamina. C’était le premier jour de Yamina au club de
soutien. Elle se retrouvait face à des inconnus qui avaient
différents problèmes. Le club avait été initié par le docteur
Mario ADAMS il y a un an pour ses patients. Il y faisait
un tour de temps en temps pour les écouter et prendre des
notes. Pour le premier jour de Yamina, il avait décidé de
venir et de voir comment elle réussissait à s’intégrer. Il
avait été surpris de voir Tiago assis aux côtés de la jeune
fille car ce dernier lui avait clairement fait comprendre
que le groupe de soutien de l’intéressait absolument pas. Il
se demandait lequel des deux avait convaincu l’autre mais
ce n’est pas ce qui l’importait plus. Ils étaient là tous les
deux et pour lui c’était une double victoire.
- Qui d’autre voudrait partager quelque chose avec nous ?
Demanda le docteur ADAMS.
- Moi, se proposa gentiment un vieil homme. Je vais
bientôt partir en voyage alors c’est surement mon
dernier jour avec vous. Je voudrais alors profiter du fait
que vous soyez présent pour vous remercier. Vous avez
changé ma vie docteur. Merci également à tout le
groupe pour votre soutien. Je suis l’une des premières
personnes à avoir intégré le club depuis sa création et
j’ai été témoin de son importance. Les têtes ont
beaucoup changé, certains sont partis et d’autres sont
arrivés. J’espère juste que tous autant que nous sommes
nous arriverons à vaincre nos démons et aller de l’avant.
Merci à vous et encore une fois merci au docteur
ADAMS.
- C’est un honneur pour moi monsieur BALOU,
s’exprima le jeune psychologue. Je suis fier de ce que
nous avons réussi à accomplir ensemble et j’espère que
vous continuerez la lutte où que vous soyez.
Une nouvelle fois des applaudissements se laissèrent
entendre et tous purent dire au revoir au vieil homme.
D’autres témoignages suivirent et la séance prit fin un peu
après vingt heures. Elle avait durée en tout deux heures et
aucun discours de la part de Yamina ou de Tiago. Après
avoir mis fin à la séance, le docteur ADAMS avait rappelé
à Yamina leur séance du lendemain à son bureau et avait
demandé à parler à Tiago.
- J’ai été surpris de te voir ici, avait-il confessé à Tiago.
- Je suis tout autant surpris que vous mais parfois c’est
plus facile de faire le pas pour une autre personne que
pour soi-même.
- J’ignorais que tu connaissais Yamina.
- Je ne la connaissais pas, nous nous sommes rencontrés
il y a à peine quelques jours devant votre bureau et j’ai
compris qu’elle avait plus besoin de cette histoire de
groupe de soutien que moi.
- Toi aussi tu as besoin de parler de tes problèmes.
- Je vous en ai parlé à vous et grâce à vous je n’en ai plus.
Je vais beaucoup mieux et le reste du travail je le ferai
tout seul.
- D’accord Tiago, je respecte ta décision mais sache que
si tu as besoin de parler, ma porte te restera ouverte et
ce club aussi.
- Merci docteur. Si vous permettez, je dois y aller,
Yamina m’attend à l’extérieur.
Tiago prit congé du docteur et alla retrouver Yamina qui
l’attendait sur le parking où était garée sa moto. Elle avait
son sac accroché à son bras et elle transpirait à grosses
gouttes.
- Désolé de t’avoir fait attendre, s’excusa Tiago.
- Ce n’est pas grave.
- Est-ce que tu te sens bien ? C’est vrai qu’il fait très
chaud ce soir mais tu transpires de manière un peu
excessive je pense.
- Je ne comprends pas, mon corps change, j’ai
l’impression de souffrir de plusieurs choses à la fois. Je
ne me reconnais plus.
- Je vais te ramener pour que tu te reposes. Je ne te l’ai
pas dit mais je suis content que tu aies décidé de venir,
ça prouve au moins que tu essaies de te battre. Cela fait
près d’un mois que je n’ai pas eu de tes nouvelles, j’ai
cru que tu ne me rappellerais jamais.
- Je n’ai pas envie de mourir mais en même temps je me
demande si j’ai la force de me remettre de ça.
- Ce n’est pas si grave tu sais ? Le VIH de nos jours c’est
pratiquement rien. As-tu vu ce jeune garçon qui était
assis à ma gauche ? Il semblerait qu’il souffre d’un
cancer en phase terminale et pourtant il vient juste
d’avoir dix-huit ans. Il a eu son baccalauréat et venait
d’être admis dans l’équipe nationale de basketball
quand il a su qu’il était malade. Les médecins lui
donnent quelques mois et pourtant il semblait plus
vivant que nous tous réunis.
- Comment tu as appris tout ça toi ?
- Il était jeune et semblait bien en forme alors j’étais
curieux de savoir ce qu’il faisait là. Quand on s’est
croisé dans les couloirs j’ai essayé de lui parler et il m’a
tout raconté.
- La vie est tellement injuste.
- Eh oui ! Pendant ce temps il y a des capricieuses qui se
laissent mourir de faim pour quelques photos.
- C’est horrible ce que tu dis, cette fille est malade. Tu
imagines si on te disait que tu ne pouvais plus faire ce
que tu aimais le plus au monde ?
- Tu as raison, je préfère mourir que vivre à nouveau sans
pouvoir conduire une moto. En parlant de ça, je dois y
aller, il faut que je me prépare pour la course de ce soir.
- Une course ?
- Oui. Dans moins de deux heures je dois être à la station
Cis, nous allons rouler vers le nord, les routes de
campagnes sont presque vides aux environs de minuit.
- Normal, cette route est dangereuse, après toutes les
séries de braquage qu’il y a eu cette année je doute que
des gens passent par-là déjà après vingt heures. Je ne
savais pas que tu faisais ce genre de courses.
- Tu ne sais rien de moi.
- C’est vrai mais voudrais-tu m’emmener suivre cette
course ?
- Pardon ? S’inquiéta Tiago. Il est hors de question que tu
viennes avec moi. C’est très dangereux et si tu as envie
de te mettre en danger ne compte pas sur moi. J’ai
compris dès le premier jour le genre d’idées qui te
traversaient l’esprit. Ça commence comme ça et très
vite tu te retrouveras avec une lame à la main en train de
te faire des entailles.
- Je ne suis pas comme toi. Je n’ai pas l’intention de me
suicider et si c’était le cas je n’aurai pas besoin d’une
course stupide pour y arriver. Je voulais juste en savoir
un peu plus sur toi et m’ennuyer un peu moins ce soir.
Je préfère faire n’importe quoi d’autre que rentrer et
écouter Lola se disputer avec son fiancé toute la nuit.
- Dans ce cas va suivre un film ou fais ce que tu veux
mais tu ne viendras pas avec moi. Monte je te ramène.
- Je préfère prendre un taxi.
- Comme tu veux.
Yamina avait arrêté un taxi et était partie dans la seconde.
Ce fut ensuite le tour de Tiago de démarrer sa moto et de
rentrer à son appartement pour retrouver son ami. Quand
il arriva à l’appartement, il vit que Théo avait fait ses
valises. Il ne comprit pas ce qui se passait alors il attendit
qu’il sorte de la douche pour lui demander.
- Où vas-tu avec toutes ces valises ? Lui demanda-t-il.
- J’ai demandé à Safi d’emménager avec moi et elle a dit
oui mais nous allons rester dans son appartement.
- Et tu vas partir si vite ?
- Mon ami, quand l’amour appelle il faut répondre sans
tarder. Je ne voudrais pas qu’elle finisse par changer
d’avis.
- Tu ne peux pas me faire ça, le loyer va me revenir deux
fois plus cher et tu sais très bien que je ne peux pas
habiter seul.
- Avec tout ce que tu gagnes avec les courses tu n’as pas
de souci à te faire. En plus je pense qu’il est temps que
tu te décides à utiliser tes économies.
- Cet argent je l’avais gardé pour mon mariage avec Rim
et je ne veux pas y toucher. Ça me rappelle de mauvais
souvenirs.
- L’argent c’est l’argent mon frère, ça n’a aucun rapport
avec les histoires d’amour. Tu es bien trop sentimental.
Moi je dois y aller, essaie de trouver un autre
colocataire au pire des cas.
- Tu es mon seul ami, tu es le seul qui sait que je suis
malade.
- Je vais essayer de voir si je trouve une personne qui
pourrait supporter ton caractère. Pour ta maladie, ne
l’utilise pas comme excuse, ça fait des mois que tu vas
bien.
- Je sais mais c’est bien plus compliqué que ça.
- Je promets que je vais te trouver quelqu’un de
confiance. En plus je ne serai jamais loin et tu le sais.
- Merci mon frère.
Tiago avait aidé son ami à faire ses bagages et ils avaient
ensuite pris la route vers leur lieu de rendez-vous. La
grande surprise de Tiago fut de voir Yamina arriver sur les
lieux. Il était juste sur le point de prendre le départ alors il
se concentra sur son trajet et espérait avoir une discussion
avec elle à son retour. Théo était debout et attendait son
tour avec quelques autres participants mais il ne
connaissait pas vraiment Yamina. Il fut quand même
intrigué de voir cette jeune femme qu’il n’avait jamais vu
debout là.
- Qui êtes-vous et que faites-vous là ? Lui demanda-t-il.
Ce sont les dindons qui vous envoient ?
- Les quoi ? Interrogea Yamina.
- La police.
- Ah non, je savais qu’on les appelait les poulets mais
dindons c’est nouveau pour moi.
- Ça prouve que tu n’es pas du coin.
- Je suis une amie de Tiago, vous le connaissez peut-être,
il vient de partir. Je m’appelle Yamina.
- Oh c’est toi la fille qu’il était censé aller voir il y a
quelques heures. Enchanté, moi c’est Théo, son meilleur
pote.
- Alors je tombe bien.
- Que viens-tu faire ici ? C’est assez dangereux. Si l’un
d’eux t’avait pris pour un dindon tu serais dans un sale
état en ce moment. Ici tout le monde connait tout le
monde.
- Je m’ennuyais et il fallait en plus que je lui parle. J’ai
besoin d’un endroit où passer la nuit et j’ai pensé qu’il
pouvait m’aider. Il ne répondait pas au téléphone et je
savais que je le trouverais ici, il m’a dit qu’il y serait.
Alors que Yamina essayait de s’expliquer, le bruit des
sirènes se fit entendre et avant que Théo n’arrive à la faire
monter sur sa moto ils furent arrêtés et embarqués avec
trois autres personnes qui n’avaient pas pu se sauver à
temps. A l’arrivée de Tiago, tout était déjà vide. Il avait
appelé son ami sans succès et il avait commencé à
s’inquiéter.
Dix heures du matin, Yamina venait d’être relâchée après
que Théo ait réussit à soudoyer quelques officiers pour
obtenir leur libération. Ils s’étaient retrouvés à la sortie
pour terminer leur discussion de la veille.
- Merci de m’avoir sorti de là, remercia Yamina.
- C’est le moins que je puisse faire. Pour ton histoire
d’appartement ça tombe vraiment bien car Tiago
cherchait un colocataire. Je ne sais pas à quel point vous
êtes amis mais je vais te laisser l’adresse et si ça
t’intéresse tu iras le voir pour lui en parler.
Théo laissa l’adresse de l’appartement à Yamina et s’en
alla ensuite. Quand Yamina regarda sa montre elle
remarqua qu’il était déjà dix heures et qu’elle était en
retard pour son rendez-vous avec le psychologue. Elle
arrêta alors un taxi et se rendit directement au bureau du
docteur ADAMS.
- Désolée pour le retard, s’excusa-t-elle. J’ai eu une nuit
compliquée.
- Vous me semblez épuisée.
- En effet, j’ai quand même passé la nuit dans une prison
enfermée comme une délinquante.
- Que s’est-il passé ?
- C’est arrivé juste comme ça. J’ai décidé d’aller voir
Tiago et une chose entrainant une autre j’ai fini là-bas.
- Racontez-moi un peu ce qui vous lie à ce jeune homme.
- C’est la seule personne qui se rapproche le plus d’un
ami pour moi en ce moment. Je ne le connais pas
vraiment et lui aussi me connait à peine mais il y a
quelque chose en lui qui m’inspire confiance.
- Je peux le comprendre. Parle-moi donc de vous,
comment vivez-vous tous ces changements ?
- C’est de pire en pire. Aujourd’hui je me retrouve
presque à la rue et j’ai l’intention de me tourner encore
une fois vers cet inconnu espérant qu’il m’aide. Je ne
pourrai pas retourner chez moi et affronter ma famille.
- Avez-vous pu discuter de tout cela avec votre famille ?
- Non mais je pense qu’ils le savent déjà. Ils ne
comprendront jamais cela et s’ils n’ont pas cherché à
avoir de mes nouvelles c’est sans doute parce qu’ils ne
veulent plus entendre parler de moi.
- Comment imaginez-vous l’avenir ?
- Franchement tout me semble flou, je ne pense pas avoir
la force de surmonter tout ça, je ne sais même plus si
j’ai encore le droit de rêver. Je n’ai plus le droit de
fonder une famille, d’avoir un enfant et une vie
normale.
- Il n’y a pas vraiment de vie normale, chaque vie a sa
particularité et aucune vie ne ressemble à une autre. On
ne peut jamais savoir ce qui se cache derrière cette
image qu’on voit des autres et qui nous semble parfaite.
De plus laissez-moi vous dire que vous vous trompez
sur un point. Vous avez le droit de rêver d’une famille
et vous pouvez l’avoir votre famille. Parles-en à votre
médecin et il vous expliquera tout ce que vous devez
savoir. Rapprochez-vous de lui et faites-lui confiance.
- Docteur, vous qui connaissez bien Tiago, pensez-vous
que c’est une personne en qui je peux avoir confiance ?
- On dit souvent que la souffrance rapproche les gens et
je pense que c’est exactement ce qui vous lie. Il peut
vous apporter beaucoup du réconfort car il est passé lui
aussi par ce genre de moment mais il peut également
vous enfoncer si tous les deux ne faites pas attention.
Tiago est une bonne personne mais je pense que lui
aussi a besoin de guérir.
- Est-ce qu’il va toujours mal ?
- Je ne peux pas vous en dire plus, vous comprenez que je
n’ai pas le droit de vous parler du cas d’un autre
patient ? Revenons plutôt à vous.
- Je pense que je vais devoir y aller, j’ai vraiment une
grosse migraine.
- Je comprends, reposez-vous bien et rendez-vous jeudi à
la même heure.
- Merci docteur.
Yamina se leva et quitta le bureau du docteur ADAMS
sans tarder. Elle se rendit à l’adresse que Théo lui avait
communiquée. Tiago habitait un quartier très calme et
aéré. Vu son caractère et ses passions, Yamina ne
s’attendait pas du tout à ce qu’il habite un endroit si peu
animé. Il habitait dans un immeuble de deux étages et son
appartement était l’un des quatre qui étaient au ré de
chaussé. Yamina était entré et avait emprunté le petit
couloir pour s’arrêter devant la deuxième porte. Elle
observa encore autour d’elle et le calme impressionnant
lui avait donné un peu froid. C’était si calme que ça en
devenait effrayant. Elle se dépêcha de sonner à la porte
mais Tiago avait mis du temps à ouvrir. Il venait juste de
quitter la douche et peinait encore à enfiler son t-shirt.
- Yamina ! Prononça-t-il surpris. Vas-y entre, ne reste pas
là.
5
Tiago s’était écarté pour laisser passer Yamina et avait
fermé la porte derrière elle. Yamina était encore plus
impressionnée par l’intérieur de la maison. Tout semblait
très bien rangé. Elle regarda chaque coin et remarqua que
rien ne semblait être laissé au hasard. Elle était très loin de
s’imaginer que Tiago pouvait être aussi ordonné. Tiago
avait vite compris que l’état de l’appartement avait attiré
l’attention de Yamina alors il décida de lui expliquer ce
qu’elle voyait.
- Depuis que Théo a découvert mes petites blessures il en
fait un peu trop, avança-t-il. Il oublie que je suis grand
et que si j’ai besoin d’une lame ce n’est pas le fait
qu’elle soit bien rangée qui m’empêchera de la trouver.
Il ignore que j’ai fait tout ça avec une clé en plus.
- Je comprends, affirma-t-elle très peu convaincu. Il ne
peut tout de même pas cacher tous les objets
tranchants !
- Je lui dis la même chose. De toute façon c’est ainsi, tout
est bien rangé. J’imagine qu’il essaie de faire ce qu’il
peut pour ne pas se sentir impuissant.
- C’était si grave ?
- Un peu oui, j’ai failli y laisser ma vie et ce n’est qu’à ce
moment-là que Théo a compris ce que je vivais
vraiment. On avait tendance à dire que la dépression est
pour les faibles d’esprit. De toute façon c’est bien passé
tout ça. Dis-moi ce qui t’amène ici.
- J’ai besoin d’un endroit où vivre et Théo m’a dit que tu
cherchais un colocataire.
- Oui mais pas une femme. Il s’est passé quoi ? Je pensais
que tu vivais chez ton amie.
- C’était le cas mais quand son fiancé a appris pour ma
maladie il a voulu que je parte. Il pense que je suis
contagieuse et que je vais lui transmettre le virus juste
en le croisant par hasard dans le couloir.
- Pourquoi ne retournes-tu pas chez toi ?
- Es-tu sérieux ? Je suis sûre que mon père ne me laissera
pas passer la porte.
- Tu n’en sais rien.
- Peut-être mais je ne voudrais pas aller dans un endroit
où on me rappellera chaque jour que je suis une
déception. Je n’ai pas besoin de ça. Depuis que j’ai
appris pour ma maladie, toi et le sieur ADAMS êtes les
seuls à m’avoir dit que ce n’était pas vraiment grave. Le
docteur DAGO aussi mais parmi tous ces gens, tu es le
seul qui m’a vraiment mis en confiance.
- Tu ne peux pas rester ici Yamina.
- Toi aussi tu as peur que je partage les mêmes objets que
toi ?
- Non pas du tout, ce n’est pas toi le problème, c’est moi.
Je ne peux pas habiter avec toi. Il y a beaucoup de
choses que tu ne sais pas sur moi et ce serait injuste
pour toi de foncer tête baissée vers l’inconnu. De plus
depuis le premier jour où je t’ai vu, je n’ai pas fait que
partager ta douleur, j’ai aussi ressenti une certaine
attirance. J’aime notre amitié, j’aime son innocence
mais je ne suis pas sûr de pouvoir la préserver si tu
viens vivre ici. Il y a une lumière qui brille en toi, il y a
du bon en toi et je ne veux pas que ma noirceur te
corrompe. Ce n’est pas toi qui es contagieuse, c’est moi.
Si tu restes, cette relation pure qu’on partage deviendra
très vite malsaine.
- Je n’ai nulle part où aller Tiago, je n’ai pas de travail, je
n’ai aucune source de revenu et la dernière chose que je
voudrais c’est aller demander de l’aide à cet imbécile
qui m’a filé ce virus. Je doute en plus qu’il accepte de
m’aider, c’est un idiot de la pire espèce.
- L’amour nous pousse parfois à commettre certaines
erreurs.
- C’est ça le pire, je ne l’aimais pas. Je me suis gâchée la
vie sans aucune raison, simplement parce-que j’avais
envie de braver tous les interdits, faire tout ce que l’on
m’interdisait de faire. J’avais la rage, j’étais furieuse
qu’on me traite comme une dévergondée juste à cause
de mes fréquentations alors qu’à mon âge j’étais encore
vierge. C’était la première et la seule fois que je
m’offrais à un homme et je me suis offerte à la personne
qu’il ne fallait pas. Je lui ai donné mon innocence et il
m’a récompensé de la pire manière. Aujourd’hui je suis
là à me battre seule contre cette maladie et lui, il doit
être en train de faire d’autres victimes.
- Tu n’es pas seule Yamina, écoute-moi très bien car je
ne vais pas le répéter de sitôt, je suis avec toi et je ne te
lâcherai pas. Quant à cet imbécile, il faut l’empêcher de
faire de nouvelles victimes. La loi punit les personnes
qui transmettent volontairement le VIH aux autres.
- Je n’ai pas envie d’aller me plaindre et en faire tout un
drame.
- Je peux te comprendre, j’ai une autre manière de régler
ça. Dis-moi juste comment s’appelle cet idiot et où je
peux le trouver.
- Que vas-tu faire ?
- Je vais juste discuter avec lui, fais-moi confiance. Si je
lui explique le nombre d’années qu’il risque de passer
en prison il se tiendra peut-être à carreau. Pour
l’appartement, je vais te faire un prêt pour que tu
puisses t’en prendre un.
- Je ne peux pas accepter ça.
- Crois-moi j’ai de l’argent à jeter. Je ne suis pas riche
mais j’ai quelques économies qui ne me servent à rien.
J’allais en faire don à une association mais puisque tu
en as besoin. Je l’avais mis de côté pour mon mariage
avec Rim et il est hors de question que je le dépense sur
moi. Tu pourras te payer au moins six mois de loyer et
subvenir à tes besoins le temps que tu trouves un travail.
- Six mois de loyer ? On parle de quelle quantité
d’argent ?
- De beaucoup d’argent. Le mariage musulman semble un
peu complexe. Les parents de Yamina étaient des
conservateurs et d’après elle il fallait payer une somme
importante pour la dot et bien d’autres choses.
- Et tu vas tout me remettre juste comme ça ?
- C’est mieux que de le laisser là.
- Je vais l’accepter seulement si tu me laisses te le
rembourser dès que possible.
- D’accord.
- Enfin si je ne meurs pas du SIDA avant !
Cette remarque qui n’avait rien de drôle les avait pourtant
fait rire tous les deux. Alors qu’ils partageaient ce moment
de folie leurs regards se croisèrent à nouveau et chacun
d’eux se reconnu en l’autre. Tiago se leva immédiatement
et proposa à Yamina de l’emmener voir quelques
appartements pas très loin. Ils fermèrent la porte, prirent la
moto et partirent en silence.
Un mois après, tout semblait aller pour le mieux. Yamina
suivait son traitement et avait son appartement. Tiago
avait décidé de ne pas prendre un autre colocataire et
enchainait les victoires avec ses courses de moto et ses
paris. Il se faisait pas mal d’argent même si pour cela il
devait souvent parier sur la victoire de son pire ennemi et
en défaveur de son ami Théo. Il n’avait pas arrêté de
travailler avec Théo au garage et sa passion pour les
engins faisait de lui un bon mécanicien. Pendant ce temps,
Théo s’entrainait à devenir le nouveau champion du Fight
Club et sa fiancée qui était l’une des arbitres de ces
combats clandestins le soutenait dans sa lancée. Mario
ADAMS était fier de l’évolution de Yamina et du fait
qu’elle reprenne peu à peu gout à la vie. Yamina et Tiago
avaient désormais leurs petits rituels. Ils se voyaient
presque tous les jours et formaient désormais un petit
groupe d’ami avec Théo et sa fiancée Safi. Il arrivait
même aux deux filles de passer leurs journées ensemble,
de faire le déjeuner et de l’apporter à Théo et Tiago au
garage. Par solidarité envers Yamina aucun d’eux ne
prenait de l’alcool quand ils se retrouvaient et ils
l’accompagnaient au club de soutien à tour de rôle et selon
la disponibilité de chacun. Safi avait même réussi à
trouver du travail à Yamina dans une boutique même si ce
n’était que trois jours de la semaine. Les samedis ils
organisaient une soirée cinéma tous ensemble et les
mercredis soir, Tiago emmenait toujours Yamina faire un
tour avec sa moto. Ils s’arrêtaient toujours à Midnight
pour prendre quelques sodas et rentraient chez eux avant
minuit. Les autres soirs ils se reposaient ou ils
improvisaient mais ils s’ennuyaient très peu. Bien que
Yamina soit souvent seule les soirs où les trois
noctambules partaient au Fight Club ou à des courses de
moto, elle arrivait à s’occuper grâce à ses cours en ligne.
Leur vie était presque parfaite et tout allait pour le mieux.
Ce mardi alors qu’elle se rendit à son rendez-vous au
bureau du psychologue, ce dernier lui annonça qu’il était à
la recherche d’une assistante pour l’aider à gérer son
agenda et superviser le club de soutien. Mario venait à
peine de réaliser un de ses rêves, être un psychologue
indépendant et installer son bureau ainsi que son club de
soutien au même endroit. Il avait donc son propre cabinet
qui combinait son bureau et sa grande salle où se
réunissait le groupe de soutien. Il n’était plus question
pour lui de travailler seul et Yamina était une femme
intelligente qui avait déjà son master. Il savait en plus
qu’elle avait besoin d’un travail. Entre temps, Yamina
avait demandé à son psychologue de la tutoyer pour lui
permettre de se sentir plus en confiance. Mario n’avait pas
dit non et ce changement semblait les avoir rapproché.
- Que penses-tu de ma proposition Yamina ? Lui
demanda-t-il après lui avoir décrit un peu ce qu’il
attendait de son nouvel assistant. Ça t’intéresse de
travailler avec moi ?
- C’est la plus grande nouvelle que je reçois depuis des
mois.
Yamina quitta son siège et alla serrer Mario dans ses bras
pour le remercier. Elle était très joyeuse et son large
sourire le faisait savoir à Mario. Mario ne put s’empêcher
de partager sa joie et de sourire face à son excitation.
- C’est la première fois que je te vois sourire depuis que
je te connais, affirma Mario. C’est vrai que ces derniers
temps tu sembles bien plus épanouie mais voir ce
sourire sur ton visage est très agréable.
- C’est grâce à vous.
- Par contre maintenant il va falloir me tutoyer.
- Surtout pas, d’autant plus que vous serez mon patron.
- Je préfère que tu te dises que tu travailles avec moi et
pas pour moi. Ce sera un travail d’équipe et tu es la
première personne que j’invite à avancer dans cette
nouvelle aventure avec moi. Je te prie donc de me
tutoyer et de m’appeler Mario si tu penses que c’est
possible.
- C’est très possible Mario. Dis-moi quand je commence.
- J’adore cette attitude, affirma Mario avant de sourire à
son tour. Tu commences dès le début du mois prochain
c’est-à-dire mercredi prochain.
- Je ne te l’ai jamais dit mais je n’aurai pas souhaité avoir
un autre psychologue que toi.
- Le psychologue c’est un peu comme le meilleur ami qui
écoute et qui protège les secrets de son ami peu importe
les circonstances. Un vrai paradoxe puisque nous ne
sommes pas censés être amis avec nos clients. La
relation entre un psychologue et son patient repose sur
la confiance et c’est l’une des relations les plus
constructives qui existe. Je reçois un patient dans cinq
minutes, je crois que nous sommes allés au-delà de
notre temps.
- Oh oui ! Agréable journée à toi Mario.
Mario hocha la tête pour recevoir les salutations de
Yamina et se concentra ensuite sur le dossier de son
patient qui allait bientôt arriver.
Une fois rentrée, Yamina avait appelé Tiago pour lui
annoncer la bonne nouvelle. Ils avaient alors décidé de
passer leur soirée à fêter ça avec leurs amis. Plus les jours
passaient plus une grande complicité naissait entre
Yamina et Tiago. Le fait qu’ils habitaient dans le même
quartier facilitait les choses et ils allaient faire leurs
courses ensemble. Ils se baladaient dans les rues en se
tenant par les mains, parfois Yamina agrippée au dos de
Tiago ou parfois collée à lui sur sa moto.
Le samedi matin, Tiago s’était arrêté chez Yamina en
rentrant de son footing comme à son habitude. Cette fois il
avait apporté quelques fruits et boissons pour remplir son
frigo car il avait remarqué que son frigo était presque
vide. C’était un peu sa faute car il avait été très occupé
qu’il avait oublié qu’ils devaient aller faire les courses la
veille. Une fois devant la porte il sonna et personne ne lui
ouvrit. Yamina n’avait pas l’habitude de sortir si tôt et
encore un samedi. Inquiet, Tiago sortit le double des clés
que Yamina lui avait gentiment donné et ouvrit la porte. Il
la vit allongée dans le canapé enroulé dans une grosse
couverture. Il se rapprocha à pas légers et se fit une place
à ses côtés. Il avait remarqué qu’elle avait de la fièvre.
- Je vais te conduire à l’hôpital Yamina, lui dit-il.
- Ce n’est pas nécessaire, j’ai pris mes produits et je crois
que ça va vite passer. J’ai juste besoin de me reposer.
- En es-tu sure ?
- Oui Tiago, ne t’inquiète pas.
- C’est mon tour de travailler ce matin au garage mais je
vais demander à Théo de me remplacer.
- Non vas-y, ne te fais pas de souci.
- Il est hors de question que je te laisse toute seule dans
cet état.
- Si ça peut te rassurer, Safi va arriver d’un moment à
l’autre. On avait prévu passer la journée ensemble.
Tiago n’était pas rassuré alors il avait attendu l’arrivé de
Safi avant de s’en aller. Safi avait ensuite été rejoint par
Théo. Ils avaient annulé leur programme de la soirée et
après être restés une bonne partie de la soirée à ses côtés,
Théo et Safi avaient décidé de s’en aller aux environs de
vingt-deux heures.
- Prends soin de toi ma chérie, affirma Safi avant de lui
faire un bisou et de s’en aller avec Théo.
Tiago était revenu après avoir quitté le garage et n’avait
pas l’intention de rentrer chez lui ce soir. Il avait fait le lit
de Yamina et tout doucement il l’avait conduit à sa
chambre pour l’aider à s’allonger. Il voulut ensuite aller se
faire une place sur le canapé mais le lit était grand et
Yamina avait insisté pour qu’il reste dormir dans le lit
avec elle. Tiago avait fait un tour dans les toilettes et après
quelques minutes, Yamina s’était endormie. Aux environs
de deux heures la fièvre de Yamina avait complètement
baissé et elle s’était réveillée. Elle avait constaté que
Tiago n’était pas à ses côtés.
- Qu’est-ce qu’il peut être têtu, murmura-t-elle avant de
quitter le lit.
Yamina avait fait un tour au salon mais bizarrement il ne
trouva pas Tiago dans le canapé. Elle remarqua alors que
la lampe des toilettes était allumée. Elle toqua à la porte et
Tiago lui répondu.
- Que fais-tu dans les toilettes à cette heure ?
- J’ai besoin d’être un peu seul, répondit-il d’une voix
étrange presque triste. Retourne te coucher s’il te plait.
- Ouvre la porte s’il te plait, je veux utiliser les toilettes.
Après cinq longues minutes, Tiago ouvrit la porte et alla
directement se glisser sous la couverture. Il avait encore sa
chemise et pourtant la chaleur était intense. Yamina entra
dans les toilettes et observa. Elle voulut sortir quand elle
vit comme du sang sur les carreaux. Elle sortit alors
inquiète et se dirigea vers son ami.
- Tu comptes dormir habillé avec cette chaleur ? Lui
demanda-t-elle.
- De quelle chaleur parles-tu ? La climatisation est à fond
là.
- Tu dors habillé ?
- Je n’ai pas à te rappeler que mon corps est couvert de
cicatrices, j’ai pris l’habitude de garder ma chemise.
- Enlève cette chemise Tiago.
- Qu’est-ce qui te prend ?
- C’est à toi que je dois poser cette question, qu’est-ce qui
te prend ? Tu as bien pris ton temps pour nettoyer mais
tu as laissé une goutte de sang. C’est quoi ton
problème ? Tu adores te faire du mal ? Dois-je aussi
faire comme Théo et cacher mes rasoirs à chaque fois
que tu me rends visite ?
- N’exagère pas.
- Enlève cette chemise Tiago, je ne vais pas le répéter.
6
Exaspéré, Tiago regarda la jeune fille en face de lui et se
leva pour saisir ses clés et son portable.
- Je crois qu’il est temps que je rentre, affirma-t-il, tu vas
beaucoup mieux.
- Pourquoi sommes-nous amis si tu dois toujours me tenir
à l’écart ?
- Te tenir à l’écart ? Je ne t’ai jamais tenu à l’écart, j’ai
partagé toute ma vie avec toi, mes amis, tout ce que
j’avais. Ça ne te suffit donc pas ? Tu es toujours collée à
moi comme une sangsue tous les jours depuis des mois.
Je n’ai presque aucune intimité, je dois supporter tes
caprices et pire je passe mon temps à m’inquiéter pour
toi.
- Tu ne sais pas ce que tu dis, tu ne vas pas bien.
- C’est toi qui ne vas pas bien et je vais rentrer chez moi.
J’en ai assez de jouer les baby-sitters, ce n’est pas moi
qui t’ai demandé d’aller faire la pute pour choper cette
cochonnerie.
A peine avait-il terminé sa phrase qu’il reçut une gifle de
la part de Yamina.
- Je ne sais pas ce qui te prend mais tu me parles avec
respect.
- Voilà le comportement d’une ingrate. Tu oublies vite
tout ce que j’ai fait pour toi.
- Ne me balance pas à la figure que tu as changé ma vie,
oui tu m’as tendu la main et tu as fait pour moi ce que
personne d’autre n’aurait fait mais ce n’est pas une
excuse. Tu ne vas pas te servir de ça pour m’obliger à
regarder ailleurs quand toi tu te fais du mal. Tu ne te
rends pas compte que tu as de l’importance pour moi et
que j’ai mal de te voir t’infliger ça ? Tu vas
immédiatement retirer cette chemise ou je te jure que
j’appelle Théo, les ambulances, les pompiers et tout ce
que tu veux.
Tiago lança un regard noir à Yamina, respira un moment
et se calma. Il commença à déboutonner sa chemise et
Yamina s’approcha pour lui prendre la main. Elle se
chargea de finir de déboutonner et tout doucement elle lui
retira sa chemise. Laissant passer ses mains sur corps tout
en regardant attentivement, elle fit le tour sans voir une
seule nouvelle coupure.
- Bien sûr, murmura-t-elle. Tu vas m’enlever ce pantalon.
- Tu es complètement folle, tu es malade.
- Je sais que tu l’as fait alors tu me montres ce que tu as
fait ou je te jure que je suis capable de t’enlever jusqu’à
ta petite culotte.
Tiago soupira et énervé, il souleva son pantalon et montra
sa jambe gauche à Yamina. A cet instant, Yamina perdit
ses mots, le regarda et le tira jusqu’au lit où elle le fit
asseoir. Elle alla ensuite chercher sa boite à pharmacie et
lui fit un pansement. Tiago s’était fait une profonde
entaille à la jambe et son jean noir ne permettait pas de
voir le sang qui coulait. Il n’avait pas essayé d’écrire un R
ou quoi que ce soit, il s’était juste fait une entaille.
- Pourquoi ? Demanda Yamina accroupie encore à ses
pieds essayant de ranger sa trousse.
- Je ne sais pas, répondit-il tristement. Je l’ai juste fait
comme ça. Te voir faible et dans cet état a été comme
un déclic pour moi, je ne savais pas que te voir
souffrante m’aurait affecté autant. J’ai eu une soudaine
envie de partager ta douleur et je n’ai pas trouvé un
autre moyen de le faire.
- Je n’avais qu’une petite fièvre Tiago !
- Je sais mais comme on dit nos démons ne sont jamais
loin et ils profitent de la moindre occasion pour refaire
surface. Je ne supporterai pas qu’il t’arrive quoi que ce
soit. Depuis un moment, tu es devenu ce que j’ai de plus
cher dans ce monde.
- Je ne vais pas mourir Tiago.
- Je le sais mais il faut croire que le docteur ADAMS
avait raison, je ne vais toujours pas bien.
- Demain nous irons le voir.
- Non Yamina, ce n’est pas de lui que j’ai besoin. Je sais
que je vais m’en sortir et rassure-toi, ça ne se reproduira
pas. Fais-moi confiance.
- Je ne m’en remettrai pas s’il t’arrive quoi que ce soit,
avoua Yamina les larmes aux yeux.
Tiago aida Yamina à se relever et prit son visage entre ses
mains. Une nouvelle fois leurs regards se croisèrent et
cette fois ils se laissèrent aller, essayant chacun de
décrypter le regard de l’autre et de lire dans son âme. Ils
ne réalisèrent pas à quel moment leurs lèvres se croisèrent
aussi mais ils se permirent de partager un baiser, le plus
inattendu et le plus intense qui soit. Tiago balança la jeune
femme sur le lit et s’engagea avec elle dans une nuit de
passion. Ce fut une nuit où ils se découvrirent à nouveau.
Yamina avait découvert la sensibilité qui se cachait
derrière le cœur ferme de l’homme avec lequel elle
partageait ses journées. Quant à Tiago, il avait compris
que sa petite protégée était loin d’être aussi fragile qu’il le
pensait. Il ne suffisait qu’à voir toute l’énergie qu’elle
dégageait après une fièvre qui avait durée toute une
journée.
Le réveil de Yamina était moins agréable que la nuit
qu’elle venait de passer. Tiago n’était plus là, il était parti
sans un au revoir. Elle prit une douche et alla s’offrir un
petit-déjeuner avec les provisions qu’il lui avait apporté la
veille. Toute la journée elle avait attendu qu’il passe la
voir ou qu’il l’appelle mais il n’en fit rien. Quand elle
entendit la sonnerie, elle se dépêcha d’aller ouvrir et fut
un peu déçue de voir qu’il ne s’agissait que de Théo.
- Tu ne sembles pas contente de me voir, s’inquiéta Théo.
Un souci ?
- Non mais je m’attendais à voir Tiago.
- Comment ? Il ne t’a pas dit qu’il voyageait ?
- Voyager ? Pour aller où ?
- Je n’en sais rien, d’ailleurs je pensais que tu pouvais me
renseigner. Il m’a laissé un message pour me dire qu’il
sera absent au garage quelques jours parce qu’il devait
faire un petit voyage.
- Je n’arrive pas à croire qu’il ne m’en ait même pas
parlé.
Quelques jours passèrent sans nouvelle de Tiago. C’était
déjà mercredi et Yamina avait commencé son nouveau
travail. C’était le premier jour et ils avaient eu beaucoup
de travail. Ils avaient fini tard. Quand Mario se préparait à
quitter le cabinet, il remarqua que Yamina y était toujours.
Il se rapprocha alors d’elle pour savoir ce qu’elle faisait
toujours là.
- Tu ne rentres pas ? Demanda Mario à Yamina.
- Je ne sais pas ce que j’irai faire chez moi. Ce sera un
mercredi pas comme les autres.
- Et pourquoi ça ?
- Je passais mes mercredis soir au Midnight avec Tiago
mais il a voyagé.
- Au Midnight ? C’est un coin assez dangereux ça non ?
Je n’y ai jamais été mais j’en ai entendu parler.
- Oui mais on partait toujours avant minuit et tout allait
bien.
- Si tu veux je peux t’inviter à diner avec moi, ce n’est
pas Midnight mais c’est un restaurant sympathique.
- Non ne te dérange pas.
- Ça ne me dérange pas, de toute façon c’est toujours
mieux que de diner seul. On en profitera pour trinquer à
ton premier jour de travail.
Mario réussit à convaincre Yamina et avec sa voiture ils
se rendirent dans un restaurant pas très loin. Après un long
moment à bavarder ils réalisèrent qu’il allait réellement
sonner minuit. Mario se proposa gentiment de ramener
Yamina chez elle et elle ne put refuser. Quand Yamina
arriva chez elle, elle remarqua que la porte était ouverte.
Elle souhaita une bonne nuit à Mario et entra dans son
appartement. Tiago était assis dans le canapé à l’attendre.
- Je suis passé te chercher mais tu n’étais pas alors je me
suis permis d’attendre ici, expliqua-t-il.
- D’accord.
- D’accord ? Qui t’a ramené ?
- Mario.
- Le docteur ADAMS ! Prononça-t-il en se levant du
canapé surpris. Tu l’appelles par son prénom
maintenant ?
- Que veux-tu Tiago ?
- Tu as oublié qu’on a un programme les mercredis ?
- Je ne savais pas que tu t’en souvenais vu que tu es parti
sans dire où tu allais ni quand tu reviendrais.
- Du coup tu as choisi partager notre petit moment avec le
docteur ADAMS ou devrais-je dire Mario. Pourquoi te
ramène-t-il à la maison ? Où étiez-vous ?
- Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Je me sentais seule
et il a proposé que je vienne diner avec lui. Nous
sommes allés au restaurant puis nous sommes rentrés.
- Tu te rends compte qu’il est minuit !
- Et alors ? Tu arrêtes avec ça, tu n’es pas mon père et je
n’ai pas à te rendre des comptes. Je ne vois pas
pourquoi je dois t’expliquer les choses alors que toi tu
fais ce que tu veux sans informer qui que ce soit. Tu es
parti de chez moi sans avertir et ensuite tu as disparu.
- Je suis allé voir Rim, avoua-t-il en se remettant assis.
J’avais besoin de lui parler.
- Je ne sais pas comment je dois prendre ça, déclara
Yamina avant de se faire une place en face de lui. Tu
passes une nuit avec moi et le lendemain tu cours la
chercher.
- J’avais besoin de laisser ce passé derrière moi et pour ça
il fallait que je lui parle. Il est temps que je lui dise au
revoir. Son fantôme ne doit pas continuer à me hanter et
m’empêcher d’assumer ce que je ressens pour toi.
- Ce que tu ressens pour moi ?
- Je suis en train de tomber amoureux de toi Yamina, en
fait je le suis déjà.
- Ce qui s’est passé la nuit du samedi était une erreur.
Être avec moi n’est pas sans risque. D’ailleurs, c’était
très imprudent de le faire sans se protéger. Je ne
voudrais mettre personne en danger et toi encore moins.
Je sais que ce n’est pas facile pour toi mais ça l’est
encore moins pour moi car ce que tu dis ressentir
aujourd’hui, je l’ai ressenti dès le premier jour où j’ai
plongé mon regard dans le tien.
- Comment peux-tu penser que le fait d’être avec toi
puisse me faire peur ? Ne me connais donc tu pas
assez ?
- Je te connais assez pour savoir que tu cherches toujours
le moyen de te faire du mal.
- Arrête avec ça. Ce qui s’est passé était un incident isolé.
Je t’ai promis que ça ne se reproduirait pas. Quant à ce
qui s’est passé entre nous je suis adulte et je fais mes
propres choix en plus tu suis un traitement.
- Ça ne veut rien dire, ça fait à peine trois mois que j’ai
commencé à suivre ce traitement.
- Si tu veux on peut en parler avec ton médecin.
- Ce n’est pas nécessaire, ça n’arrivera plus.
- Je viens de te dire que j’étais amoureux de toi et d’après
ce que tu m’as dit c’est réciproque.
- Quand on aime une personne on évite de lui faire
prendre des risques, exactement comme tu le fais avec
moi en m’interdisant de te suivre à tes courses et tes
combats. Pourquoi veux-tu affronter mes démons avec
moi si tu refuses que je fasse pareil ?
- Les courses de moto sont plutôt ma passion. C’est l’un
des rares moments où je vis le bonheur à fond, ce que je
ressens quand je conduis à toute vitesse est une
sensation indescriptible et incomparable. C’est le seul
moment où je ne me soucie de rien, ni de la vie, ni
même de la mort.
- Et pourtant tu ne veux pas partager ce moment avec
moi.
- En fin de compte tu as raison, il y a beaucoup de choses
sur moi que tu ignores et je ne suis pas prêt à te montrer
tout ce que je suis. Passe une agréable nuit Yamina.
Tiago posa un baiser sur la joue de Yamina et sortit de
l’appartement. Il s’arrêta dans un coin de la rue et sortit
son téléphone pour appeler son ami Théo qui était au
Fight Club.
- Marcus est-il déjà parti ? Avait-il demandé ?
- Non, avait répondu Théo à l’autre bout du fil. Il va
disputer son premier combat dans quinze minutes.
- Dis-lui d’attendre, qu’il ne se fatigue pas, je lui apporte
un adversaire de taille.
Tiago démarra sa moto et se dirigea vers le Fight club. Il
venait de sonner une heure du matin et les rues étaient
presque vides. Le repère clandestin où ils menaient leurs
combats nocturnes était implanté dans le sous-sol d’un bar
situé vers la sortie de la ville. Pour ceux qui ne faisaient
pas partie de la confidence, il s’agissait juste d’un bar qui
restait ouvert toute la nuit mais pour les initiés, c’était tout
autre chose. Un autre monde existait en bas et il suffisait
de connaitre le mot de passe. Un garde était toujours
debout dans le couloir qui menait vers les toilettes et une
porte rouge était située au fond du couloir. Elle
ressemblait plus à une sorte de décoration qu’à une vraie
porte et pour l’ouvrir il fallait entrer un code. Tiago s’était
avancé, avait salué le garde en lui glissant le mot de passe.
Il avait alors pu avancer vers la porte pour entrer son code
et rejoindre le sous-sol. Il y avait près d’une cinquantaine
de personnes mais Tiago savait exactement où trouver son
ami. Il avança vers lui et le trouva debout avec Safi.
- Tu n’avais pas dit que tu viendrais aujourd’hui, s’étonna
Safi. D’habitude les mercredis tu as un programme bien
différent. Il se passe quoi ? Tu t’es disputé avec ta chère
Yamina ?
- Je crois qu’ils sont un peu en froid, appuya Théo.
- C’est normal, ça se voit que leur relation a un peu
évolué et qu’ils réalisent enfin que cette soi-disant
amitié n’est qu’une façade. Ça se voit que vous êtes
amoureux.
- Vous ne pouvez pas vous taire un instant ? Affirma
Tiago agacé.
- Tu m’avais dit que tu venais avec un adversaire pour
Marcus. Ça fait un moment qu’il attend.
- C’est moi l’adversaire.
- Qu’est-ce-que tu racontes ? ça fait des mois que tu ne
t’es pas battu. Tu as beau être le meilleur mais tout ce
temps passé au repos risque d’agir sur toi. Il est hors de
question que je parie sur toi mon frère.
- Je sais, je ne pense pas gagner mais j’ai besoin de me
battre, j’ai besoin d’évacuer cette rage.
- Encore une de ces envies de te faire du mal ?
- Que racontes-tu ?
- Yamina m’a dit pour ta jambe.
- Il faut toujours qu’elle se mêle de tout.
- Elle s’inquiète pour toi et je pense qu’il est temps que tu
lui dises. Je pensais que c’était fini tout ça mais si ça
recommence tu dois lui dire.
- Dis-moi Théo, est-ce-que j’ai l’air d’aller mal ?
- Non mais ça pourrait très vite recommencer.
- Si tu veux affronter Marcus c’est le moment, informa
Safi. C’est moi qui vais arbitrer le combat et je crois que
c’est le moment. Regarde la foule, ils ont hâte de voir
l’ancien champion se mesurer au nouveau.
- Que dois-je faire Tiago ? Demanda Théo.
- Parie sur Marcus.
Tiago rejoignit Marcus sur le ring et la foule commença à
s’agiter. Il donna le premier coup et après quelques
minutes, il n’arrivait plus à en donner. Marcus avait pris le
dessus et l’avait mis à terre. Il enchainait les coups de pied
et se faisait encourager par son public. Théo priait pour
que son ami déclare forfait mais il semblait prendre plaisir
à se laisser battre. Au bout d’un moment, remarquant qu’il
était presque inconscient et que Marcus ne semblait pas
vouloir arrêter, Safi siffla la fin de l’affrontement. Théo
courut alors et aida son ami à quitter le ring.
Accompagnés par des huées et quelques lancés d’objets ils
prirent la porte laissant Safi terminer son travail.
7
Théo avait ramené son ami chez lui et avait attendu qu’il
prenne sa douche. Tiago saignait encore du nez. L’œil
droit tout rouge et une coupure près du cou, il avait reçu
les coups les plus violents au ventre. Il tenait difficilement
debout et avait une grosse migraine, suivi d’un vertige.
- Je crois que cet imbécile m’a brisé quelques cotes,
murmura-t-il.
- On peut dire que tu as eu ce que tu voulais.
- Si tu es là pour me tenir les mêmes discours que
Yamina, tu peux partir s’il te plait. Vous en faites
toujours des caisses. Ce n’est pas mon premier combat
encore moins ma première défaite. Je me souviens qu’à
mes débuts je perdais très souvent.
- Tu es amoureux de cette fille, assume-le, confie-toi à
elle et cesse de faire l’imbécile.
- Tu crois vraiment qu’elle voudrait de moi si elle savait
tout ?
- Je pense que c’est à elle que tu devrais poser la
question. Elle pourrait te surprendre.
Yamina avait passé une nuit épuisante. Elle se sentait
fatigué le lendemain matin mais il fallait qu’elle se
prépare pour aller travailler. Alors qu’elle s’apprêtait à
sortir, elle reçut la visite de Safi mais ne la fit pas entrer.
- Je suis un peu en retard, expliqua-t-elle après les
salutations.
- Oui je comprends, je suppose que tu n’es pas au courant
de ce qui s’est passé hier.
- Parce qu’il s’est passé quelque chose hier ?
- Tiago est venu combattre et il a bien failli se faire tuer.
Si quelqu’un d’autre que moi avait le sifflet il serait
dans un sale état aujourd’hui. Je dirai, dans un pire état
car il est déjà dans un sale état.
- Je n’arrive pas à le croire.
- Je ne sais pas ce qui se passe entre vous mais il faut vite
régler ça. Cette situation ne fait du bien à aucun d’entre
nous et si ça continue ça risque de devenir
incontrôlable.
- Tiago n’est pas un enfant, il ne peut pas aller se foutre
dans des problèmes à chaque fois qu’il y a une chose
qui ne lui plait pas.
- Il ne le fait pas exprès et si d’ici là il ne te dit pas ce qui
ne va pas moi je m’en chargerai.
Safi s’en alla et indécise, Yamina regarda sa montre et
décida d’aller voir Tiago avant de se rendre au cabinet.
Quand elle arriva chez Tiago, elle y trouva Théo. Ce
dernier avait passé la nuit là et était sur le point de s’en
aller.
- Je vais vous laisser, décida Théo avant de prendre la
porte.
Yamina se servit un jus dans le frigo et Tiago et se mit
assise tout près de lui.
- Regarde dans quel état tu es, laissa-t-elle entendre entre
deux gorgées. Tu n’as pas su tenir la promesse que tu
m’as faite. Tu n’as peut-être pas fait ça avec tes mains
mais où se trouve la différence ?
- Je suis malade Yamina. J’ai des troubles de l’humeur. Il
y a quelques années c’était bien pire. Je ne m’en rendais
pas compte mais il m’arrivait de passer d’un état à
l’autre sans aucune raison ou pour très peu de chose.
Rim avait remarqué que quelque chose n’allait pas, elle
a remarqué que mon humeur était très instable. Le plus
souvent j’étais soit euphorique soit très en colère.
Depuis un moment mes excès de colères ont laissé place
à des moments de profonde tristesse. Je pense que cela
est dû à la longue dépression dont j’ai souffert. J’ai fait
des choses dont je n’étais pas fier alors que j’étais dans
un état second. Quand Rim m’a fait la remarque au
départ je n’ai pas voulu l’écouter jusqu’à ce qu’arrive ce
jour. J’avais surpris Rim avec un de ses amis qui venait
la voir souvent. Ils ne faisaient rien de mal mais ils
étaient très proches et j’ai commencé par m’imaginer
des choses. J’ai agressé cet homme et j’ai bien failli le
tuer. Quand je suis revenu à moi j’ai compris que
quelque chose n’allait pas. Je me suis souvenu de toutes
les fois où mon père avait des excès de colère et nous
battait ma mère et moi. Je me suis souvenu que je lui
demandais à chaque fois de partir avec moi loin de cet
homme mais qu’elle me répétait qu’il était malade. Je
ne voulais pas devenir comme mon père, je ne voulais
pas faire du mal à une personne que j’aime. Avec Rim
nous avons donc décidé d’aller voir mon père en prison.
- Ton père est en prison ?
- Mon père est en prison depuis seize ans. Il a été
condamné parce qu’il avait fini par la tuer. Moi je
n’avais même pas encore quinze ans et j’avais été
témoin de tout ça.
Après avoir dit ça Tiago ne put s’empêcher de baisser la
tête et de laisser échapper quelques larmes. Yamina
essaya de nettoyer ses larmes avec ses doigts et il serra les
dents quand elle toucha son œil endolori. Elle lui prit
ensuite la main et il respira pour reprendre son souffle.
- Je ne m’attendais pas à ça, avoua Yamina. Je n’aurai
jamais pu imaginer que tu aies vécu tout ça ou que tu
vives encore tout ça.
- C’est impossible de se détacher de ce passé car à chaque
fois que j’agis comme mon père je ne peux m’empêcher
de penser que je pourrai faire du mal aux personnes que
j’aime. Si je suis partie ce soir-là, c’est parce-que je
venais de revivre une fois après longtemps ces choses
que je pensais avoir laissé derrière moi. J’ai voulu parler
à Rim parce qu’elle est la seule qui le comprenait mais
aussi parce-que tout est devenu pire après son départ. Je
voulais fermer ce chapitre que j’ai ouvert avec elle et
espérer que ces démons qu’elle a réveillés partiraient
avec elle mais la vérité est que ces démons existaient
bien avant elle.
- Lui parler a pu te soulager ?
- Je n’ai pas réussi à voir Rim. J’ai juste appris qu’elle
avait perdu son mari depuis peu et qu’elle était partie un
temps loin de tout pour faire son deuil.
- Que s’est-il passé après ta visite chez ton père ?
- Il m’a donné le numéro de son docteur et nous sommes
allés le voir. Il m’a fait comprendre que mon père était
malade et que j’avais hérité de cette maladie. Après des
examens, des tests, des séances et toute une vie narrée,
il m’a fait comprendre qu’en effet je souffrais du même
mal que mon père. C’était moins grave mais c’était
presque pareil. Je suis cyclothymique.
- C’est la première fois que j’entends ce mot.
- C’était la première fois que je l’entendais aussi à
l’époque. Tu as déjà entendu parler de la bipolarité ?
- Ça oui, tu es bipolaire ?
- Pas exactement, mon père l’était, il était bipolaire de
type I. Moi j’ai une forme moins grave, mais la
cyclothymie peut bien être un précurseur du trouble
bipolaire. Toute cette énergie intense que je dégage, ces
sautes de l’humeurs, cette impulsivité et même la façon
dont je t’ai abordé sans te connaitre, cette sorte de
familiarité avec toi et le fait que je m’implique autant
dans ta vie ne sont pas forcément des comportements
normaux. Il pourrait bien s’agir des manifestations du
mal dont je souffre.
- Le fait que tu penses être amoureux de moi également ?
- Le fait que je pense être amoureux de toi, répéta Tiago
avec un léger sourire. Je ne le pense pas Yamina, je suis
amoureux de toi. Je viens là de te dire tout ce que je
peux te dire sur moi et il te revient de prendre une
décision, de me garder ou de me sortir de ta vie.
- D’abord je suis heureuse que tu aies partagé tout ça
avec moi et avec autant de sincérité. Je veux que tu
saches qu’il est hors de question que je te laisse
affronter ça seul. Je n’ai pas peur de tes démons,
exactement comme tu n’as pas eu peur des miens.
- C’est différent Yamina, toi tu vas bien, tu n’es ni
malade ni folle. D’accord tu as un contracté un virus
mais d’ici quelques mois tu retrouveras une vie normale
mais moi non. Ce que j’ai ne se guérit pas. Dans le
meilleur des cas il pourra être contrôlé mais dans le pire
des cas je finirai par me faire du mal ou en faire à
autrui. Je ne voudrais pas que tu sois ma victime, que tu
sois aussi amoureuse que ma mère, que tu restes à mes
côtés malgré tout et que comme elle tu finisses par en
subir les conséquences.
- C’est injuste de me dire ça alors que tu as permis à Rim
de rester à tes côtés.
- Rim savait bien plus que toi à quoi elle avait à faire.
Elle m’a vu dans mes pires moments, elle a côtoyé le
pire de mes démons et elle n’a pas eu peur. Elle a
dompté le démon et a vécu sous son toit pour lui venir
en aide.
- Moi je ne ferai pas que lui venir en aide, je vais en
tomber amoureuse. Je vais aimer chaque partie de toi
Tiago et chaque partie de toi m’aimera, je t’en fais la
promesse. Depuis mon enfance j’ai toujours été
différente, j’ai toujours aimé les défis et surtout j’aime
braver les interdits. Je suis avec toi Tiago et si c’est toi
le monstre que je dois affronter je n’ai aucune raison
d’avoir peur. Je ne te laisserai pas me faire du mal, c’est
une promesse.
Un couple venait de naitre et les deux nouveaux amants
avaient l’intention de rendre ce moment inoubliable. Des
baisers et des caresses, deux minutes après Tiago n’avait
plus son haut. Allongé dans le canapé avec les douleurs de
la veille, Yamina comptait bien prendre les rennes pour lui
éviter de se faire mal. Sentir ses soixante kilos sur lui ne
faisait pourtant pas moins mal. Assise au-dessus de lui,
Yamina l’embrassa et s’approcha de son oreille.
- Tu les mets où ? lui chuchota-t-elle à l’oreille.
- Je ne sais plus, ça fait longtemps que je ne m’en suis
pas servi.
- Il est hors de question qu’on continue à prendre des
risques.
- Arrête avec ça, tu ne vas rien me refiler et moi non plus.
- J’insiste, il n’y a pas que le VIH dans la vie.
- Je ne sais pas où ils sont, s’ils existent toujours.
- Alors on arrête.
- Tu ne vas pas me faire ça !
Yamina se leva et tendit la main pour prendre son
chemisier mais Tiago la prit par la taille et la ramena à lui.
Il échangea sa place à la sienne et elle ne put résister à la
grande envie qui l’animait. Trente minutes après ils
étaient toujours là l’un dans les bras de l’autre essayant de
reprendre des forces. Safi entra soudainement et sursauta
en les voyant allongés là et sans vêtements. Elle se
retourna immédiatement énervée.
- Mais vous êtes malade, cria-t-elle depuis l’extérieur,
vous ne pouvez pas prendre la peine de fermer la porte ?
- C’est ton idiot de fiancé qui l’a laissé ouverte en sortant,
hurla à son tour Tiago.
Ils se dépêchèrent d’enfiler leurs habits. Yamina regarda
sa montre et constata qu’elle avait déjà près de deux
heures de retard. Elle embrassa Tiago et demanda à partir.
Une fois dehors elle regarda son amie et les deux
éclatèrent de rire.
- Tu es folle toi, murmura Safi, tu vois bien qu’il est dans
un sale état mais tu viens faires des bêtises avec lui.
- Il n’avait pas l’air d’une personne qui allait mal il y a
peu et je t’assure que c’était plus intense que son
combat d’hier.
- Oui c’est ça assassin.
- Fais-lui une petite tisane et tout ira bien.
- Tu rigoles, tu couches avec lui et c’est à moi de faire le
petit déjeuner ? Je n’en ai même pas fait à mon Mathéo.
- N’as-tu donc aucune compassion pour ton ami malade ?
- En fait vous vous ressemblez bien, des manipulateurs.
Yamina fit la bise à son amie et courut chercher un taxi.
Safi quant à elle entra dans l’appartement et dès que Tiago
la vit entrer, il se jeta dans le canapé. Il semblait à bout de
forces.
- Je sens que je vais crever, prononça-t-il.
- Ça t’apprendra à faire plaisir à ce petit diable.
- Un diable ça non, je dirai plutôt un succube. En plus ce
n’est pas moi qui lui ai fait plaisir, c’était l’inverse.
- Tant pis pour toi et tes côtes cassées.
- Si tu me faisais ma tisane au gingembre !
- C’est ce que je disais
- Quoi donc ?
- Vous êtes pareils.
- Merci pour le compliment, tant que tu y seras, tu
pourrais aussi me faire un jus de betterave ?
Safi balança la tête, sourit et se dirigea vers la cuisine.
Yamina était enfin arrivé au cabinet et s’était rendu dans
le bureau de Mario. Elle le trouva avec un patient et il lui
demanda de l’attendre à l’extérieur. Une fois le patient
parti, elle entra et il lui demanda de s’assoir. Il avait
encore les yeux dans ses papiers mais l’une des choses
que savaient faire les psychologues mieux que quiconque
c’est écouter sans se détacher de leur carnet.
- Est-ce une heure pour arriver ? Lui demanda-t-il sans
toujours lever les yeux.
- Excuse-moi Mario, j’ai eu un petit empêchement.
- Je peux savoir de quel genre d’empêchement il s’agit ?
- Est-ce que je parle à mon psy ?
- D’après toi.
- Non, je préfère donc ne pas en parler, c’est très
personnel.
- Yamina, prononça-t-il en se redressant, aujourd’hui
c’est mon anniversaire, j’aurai pu rentrer chez moi et
profiter de ma journée mais je ne l’ai pas fait parce-que
j’ai du travail et des engagements. Je sais que tu n’es
pas habituée à aller travailler tous les jours mais c’est ça
la vie, une vie normale d’adulte comme tu le voulais.
J’attends beaucoup de toi, j’ai confiance en toi et je sais
que tu es une battante alors ne me déçois pas.
- Je suis vraiment désolée, je ne voulais pas.
- Ce qui me dérange ce n’est pas que tu sois en retard
mais qu’en plus tu n’aies pas pris la peine de prévenir.
Nous avions une réunion à neuf heures. Je t’ai attendu.
- Ça ne se reproduira pas.
- J’espère bien. Ne perdons pas plus de temps. Mettons-
nous au travail.
- Oui et au passage, joyeux anniversaire.
- Merci.
C’était une belle journée pour Yamina. Certes, elle était
venue en retard et avait eu un avertissement mais elle ne
pouvait s’empêcher de se souvenir du moment magique
qu’elle avait passé avec Tiago plus tôt. Elle avait laissé de
côté son inquiétude et essayait de ne retenir que les
meilleures choses. Ils étaient officiellement en couple et
ça c’était merveilleux.
8
C’était déjà vendredi soir. Yamina venait de terminer sa
journée à dix-huit heures et rangeait son petit sac. Mario
qui était déjà en route pour la maison la trouva à l’accueil
et s’arrêta. Il avait remarqué que la nouvelle
réceptionniste qu’il venait d’embaucher n’était pas à son
poste.
- Où est passé Cécile ?
- Elle avait une urgence, je lui ai dit que j’allais fermer.
- C’est fou comme tout le monde se permet d’aller et
venir sans informer. Si elle vient demain, dis-lui de
passer dans mon bureau.
- Compris.
- Passe une bonne soirée.
- Attends Mario, il y a une question que je voulais te
poser depuis un moment déjà.
- Pourquoi ne l’as-tu pas posé pendant notre séance de ce
matin ?
- Ça ne me concerne pas directement.
- Tu as le droit de poser les questions que tu veux à nos
séances. J’ai très envie d’écouter Yamina mais je dois
vraiment y aller. Je tiens à peine debout. Si ce n’est pas
urgent, tu m’en parleras lundi, je suis vraiment épuisé.
- Non s’il te plait, ça risque de m’occuper l’esprit tout le
week-end.
Mario soupira, tira une chaise et s’installa. Il savait à quel
point les questions de Yamina pouvaient être complexes et
générer d’autres questions. En général quand elle disait
avoir une question, il fallait toujours s’attendre à une
dizaine de questions tout au moins.
- Je t’écoute.
- Si tu veux je peux nous faire livrer un diner, affirma-t-
elle pour le taquiner.
- Es-tu sérieuse ? S’inquiéta Mario.
- Non je rigole. En fait je voulais savoir ce que vous
savez de la cyclothymie, je ne sais pas si je l’ai bien
prononcé.
- C’est un trouble de l’humeur.
- Est-ce grave ?
- Ça dépend mais ce n’est pas une maladie à prendre à la
légère. Pourquoi t’intéresses-tu à ça ?
- J’ai une amie qui en souffre.
- Est-ce qu’elle suit un traitement ?
- Ça peut se guérir ?
- Non mais on peut la stabiliser grâce à des
thymorégulateurs.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Des traitements, il s’agit de médicaments régulateurs de
l’humeur. Si ton amie ne va pas consulter un spécialiste,
son état pourrait s’empirer.
- Ça pourrait être grave ?
- Très grave. Une personne qui ne contrôle pas ses
agissements est une personne dangereuse pour elle-
même et pour son entourage. Lorsque ce genre de
maladie n’est pas sous contrôle, elle peut avoir des
conséquences et le suicide en fait partie. De plus sans
traitement ton amie augmente les risques d’évoluer vers
un état plus grave, la bipolarité.
- Peux-tu l’aider ?
- Ton ami a besoin d’un psychiatre pas d’un psychologue.
Je pourrai bien l’écouter et lui apporter mon aide mais
je ne suis pas qualifié pour faire plus, je ne peux pas la
soigner.
- Je comprends. Merci.
- Je t’en prie.
- Agréable week-end à toi.
Yamina était rentrée chez elle pour se changer et prendre
un petit sac pour se rendre chez Tiago. Il l’attendait assis
au pied de son canapé en face de sa télévision. Quand elle
arriva, elle s’allongea à même le sol et posa sa tête sur ses
genoux.
- Enfin le week-end ! Affirma-t-elle soulagée.
- Ça alors ! Tu n’as même pas travaillé une seule
semaine.
- Oui mais j’ai beaucoup travaillé.
Alors qu’ils discutaient calmement Théo et Safi ouvrirent
la porte avec en main un carton de pizza.
- Nous voilà enfin, annonça Théo.
- Ces deux-là ne savent pas frapper à la porte, balança
Tiago pour les taquiner.
- De toute façon il n’y a plus rien à cacher, répondit Safi.
Tout ce qu’il y a à voir je l’ai vu la dernière fois.
- Sérieux ! S’inquiéta son fiancé.
- Je ne t’ai pas raconté ? Ils m’ont presque traumatisé.
- Tu n’exagèrerais pas un peu ? Se plaignit Yamina.
- Bon c’est bon, j’avoue je n’ai vu que tes grosses fesses.
- Safi, appela Tiago, tu pourrais s’il te plait aller chercher
les boissons ?
- Pourquoi c’est toujours moi qui dois tout faire ?
- Peut-être parce-que tu parles un peu trop. Les seuls
moments où tu te tais c’est quand tu as un sifflet dans la
bouche.
- Pas qu’un sifflet, ricana Théo, je vais m’abstenir de
donner des détails, je ne voudrais pas être le prochain à
aller chercher les boissons.
Le groupe se dirigea vers un espace vide. Ils s’installèrent
par terre et firent un petit carré. Ils avaient à côté d’eux
leur carton de pizza, quelques boissons et deux cartons.
Sur l’un des cartons était écrit action et sur l’autre était
écrit vérité. Une bouteille était posée au milieu et ils se
regardaient.
- Pouvez-vous me rappeler qui a eu la stupide idée de
faire ce jeu ? Interrogea Safi.
- Demande à ton cher fiancé, lui répondit Tiago.
- De toute façon moi je ne joue pas, je vais juste arbitrer.
- Ça t’arrange bien.
- Commençons donc.
Safi tourna la bouteille qui se dirigea vers elle. Ayant
refusé de jouer, elle la relança et cette fois c’est Tiago qui
fut désigné.
- Action ou vérité ? Lui demanda-t-elle.
- Vérité.
Elle piocha un bout de papier dans le carton vérité et le
déplia.
- As-tu déjà trompé ta copine ?
- Non, on relance.
Cette fois la bouteille se dirigea vers Yamina.
- Comme par hasard, se plaignit-elle. Je choisis action.
- Embrasse la personne qui est assise à ta gauche, lisait
Safi sur le bout de papier qu’elle avait pioché dans le
carton action.
- C’est hors de question, interdit Tiago en même temps
que Safi qui était assise juste à la gauche de Yamina.
- Quoi ? S’étonna Safi, es-tu jaloux de moi ?
- Non mais je ne voudrais pas que tu lui refiles tous les
microbes que Théo te refile.
Ils éclatèrent tous de rire et leur moment de distraction fut
interrompu par la sonnerie de la porte. C’était étrange, ils
n’attendaient personne et toutes les personnes qui avaient
l’habitude de sonner à cette porte étaient déjà tous à
l’intérieur. Tiago se leva pour aller ouvrir et se retrouva
face à un inconnu qui demandait d’après Yamina. Yamina
se dirigea vers la porte et fut surprise en voyant l’homme
qui était debout là.
- Papa ! Prononça-t-elle. Entre s’il te plait.
- Je préfère rester dehors.
Yamina s’excusa auprès de ses amis et sortit rejoindre son
père à l’extérieur. Elle ferma la porte et les deux restèrent
là debout juste à la porte. Le père de Yamina regarda sa
fille de haut en bas avec déception. Yamina portait une
grande chemise de Tiago qui couvrait à peine ses fesses.
Elle était gênée de recevoir son père ainsi mais elle ne
s’attendait pas à son arrivée.
- Je vais entrer enfiler quelque chose, décida-t-elle.
- Ce n’est pas nécessaire, reste comme tu es, ça te va
bien. Je ne sais pas pourquoi ça me surprend. Ça ne t’a
pas suffi d’aller chopper le SIDA, il faut en plus que tu
t’affiches comme une prostituée.
- Je n’ai pas le SIDA pas, j’ai le VIH et c’est différent.
Peu importe, je doute que tu y comprennes quelque
chose. Que viens-tu faire ici ?
- J’étais passé chez ton ami Lola et elle m’a donné ton
adresse.
- J’ai oublié de dire à Lola que je n’habitais pas ici et que
j’avais mon propre appartement.
- Qui aurait cru que le vagabondage payait si bien !
- Si tu es venu jusqu’ici pour m’insulter je te prie de ne
pas perdre ton temps.
- J’ai parlé à un pasteur et il est prêt à organiser une
séance de prière afin de te délivrer de tout ça. Je veux
que tu rentres à la maison.
- Avant ou après ta délivrance ? Tu auras beau organiser
une délivrance avec tous les pasteurs du monde, ils ne
me guériront pas. Ce que j’ai n’est pas spirituel.
- C’est ce qu’on dit quand on n’a pas la foi. Dieu est le
maitre du monde et aucun mal n’est au-dessus de lui.
- J’apprécie vraiment de voir que malgré tout tu te fais du
souci pour moi, vraiment. Tu dois juste savoir que je
suis adulte et que je prends mes propres décisions.
- Regarde où elles t’ont mené toutes tes décisions.
- Je sais que n’ai pas toujours fait les meilleurs choix
mais l’essentiel est que je sois assez forte pour les
assumer. Je vais arriver à surmonter tout ça et avoir une
vie normale.
- Je t’en prie, tant que tu auras ce virus en toi tu ne
pourras jamais avoir une vie normale.
- C’est ton avis papa.
- Je crois que je vais y aller, je n’aurai pas dû venir.
Sache juste que ta sœur se fait du souci pour toi.
- Je l’appellerai.
Le vieil homme acquiesça et se retourna pour partir.
Yamina avait rejoint le groupe un peu triste et ils avaient
rangé leur petit jeu. Ses amis avaient essayé de lui
remonter le moral et quand il commença à se faire tard
Théo et Safi prirent congé d’eux.
- Reste dormir, lui proposa Tiago.
Yamina accepta et fit un tour rapide sous la douche avant
de venir se mettre au lit. Dans les bras de son amoureux
elle trouva vite le sommeil.
A son réveil à six heures, Tiago n’était pas là. Cette fois il
avait pris la peine de lui laisser une note disant qu’il était
parti faire son footing mais ça elle l’avait déjà compris.
Elle alla se brosser les dents et faire du thé. Tiago était
revenu avec des pâtisseries et ensemble ils avaient pris
leur petit déjeuner.
- Tu as quoi de prévu aujourd’hui ? Demanda la jeune
femme son partenaire.
- Je dois aller au club pour m’entrainer avec les amis. Le
combat de la dernière fois m’a fait comprendre que
j’avais besoin de me remettre en forme.
- Tu vas retourner combattre ?
- Non mais j’ai besoin d’être en forme et de récupérer
mon titre. C’est très dangereux pour moi que les gens
sachent que je ne suis plus le meilleur.
- Je ne comprends pas.
- Sais-tu combien de personne viennent me voir pour me
proposer d’attaquer Marcus juste parce qu’ils savent
que je suis meilleur que lui ? J’ai passé des années à me
faire des ennemis et imagine si mes ennemis
proposaient la même chose à Marcus. Il se laisserait
peut-être tenté par leurs propositions. Quand tu as des
ennemis le mieux c’est qu’on te craigne.
- Comment t’es-tu fais autant d’ennemis ?
- A chaque pari remporté, chaque combat ou chaque
course gagné, on se fait un nouvel ennemi. C’est
comme ça la vie, rien qu’en souriant, tu pourrais frustrer
quelqu’un. Je ne parle pas au hasard, je me suis déjà fait
agresser plus d’une fois. S’ils ont arrêté c’est parce-que
je me suis bien défendu jusque-là.
- Pourrais-je venir avec toi au club ?
- Il n’y a pas que moi là-bas, il y a mes amis et aussi des
gens qui ne m’aiment pas beaucoup. Je ne voudrais pas
qu’ils portent leur regard sur toi. S’ils réalisent que tu es
mon talon d’Achille,
- Comme ça je suis ton talon d’Achille ! Se réjouît
Yamina avec un sourire flatté et séduisant.
- Mon gros talent d’Achille, répéta Tiago en se prêtant au
petit jeu de séduction de Yamina.
- Je ne te crois pas.
- Je pourrais te le prouver, là maintenant.
- Ne t’emballe pas, j’ai vraiment faim. Je préfère terminer
mon petit-déjeuner et aller prendre une douche.
- Je pourrais venir la prendre avec toi.
- Je ne sais pas.
- Ne fais pas la difficile.
- Je te laisserai venir si toi tu me laisses venir à
l’entrainement avec toi, tu pourrais m’apprendre
quelques techniques de self-défense.
- N’insiste pas.
- Chéri, désormais tes ennemis sont les miens et tes
problèmes aussi. Ce serait d’ailleurs bien si tu me les
montre. De toute façon tu ne pourras pas me cacher très
longtemps. En plus c’est la condition si tu veux partager
la douche avec moi.
- Je te rappelle que c’est ma douche, rigola Tiago.
- Oui mais sans moi à l’intérieur l’eau sera moins bonne.
- Comment résister à une telle offre ? C’est le genre de
chantage qui marche à tous les coups.
Yamina avait convaincu Tiago et après une douche
chaude, elle grimpa sur sa moto et ils partirent pour le
club.
9
Théo était surpris de voir les deux amoureux arriver au
club. Il laissa son punching-ball et se dirigea vers eux.
Tiago faisait visiter les lieux à Yamina et celle-ci disait
vouloir monter sur le ring de boxe pour une première fois
dans sa vie. Tiago lui tendit les gants et enfila aussi les
siens.
- Que faites-vous là ? Demanda Théo. Je ne m’attendais
même pas à voir Tiago alors te voir toi aussi ici
m’inquiète.
- Commence déjà par dire bonjour, introduisit Tiago en
serrant la main à son ami. Elle a insisté, je ne pouvais
pas dire non.
- Et pourtant c’est dur de te convaincre.
- Disons qu’elle sait bien le faire.
- Tu as toujours été imprévisible mais depuis que Yamina
est entré dans ta vie tu enchaines les surprises. Bravo
Yamina, tu le tiens. Il est devenu tout sage et tout
mignon comme Rippi.
Théo et Yamina se mirent à rire aux éclats mais cette
blague n’amusait pas du tout Tiago. En fait, Rippi était le
chien de la grand-mère de Safi qu’ils avaient l’habitude de
visiter. Ce chien était le plus discret et le plus idiot qu’ils
avaient vu de leur vie, incapable même de sentir l’odeur
de la viande. Fatigué de subir leurs petites moqueries, il se
dirigea vers le ring et demanda aux deux jeunes qui y
étaient de libérer les lieux.
- Tu viens ou tu préfères faire le clown avec Théo ? Cria-
t-il depuis le ring.
- C’est bon j’arrive, aucun sens de l’humour.
Ils rigolèrent encore à cette dernière blague avant que
Yamina de rejoigne Tiago et Théo son punching-ball.
- On va s’entrainer ensemble. Frappe de toutes tes forces
et ne t’en fais pas je ne vais pas contre-attaquer.
- De toutes mes forces ? Je n’ai pas envie de te faire mal,
tu n’es même pas totalement remis.
- Me faire mal, prononça Tiago amusé, tu n’y arriveras
pas. Utilise tes mains, tes pieds, tout ce que tu veux,
mon exercice à moi sera d’esquiver. Je t’offre une glace
pour chacun de tes coups qui me touchera.
- Tu me sous-estimes là ! Commençons.
Après dix minutes et des tentatives désespérées, Yamina
était fatiguée. Elle ne l’avait pas touché une seule fois et
ça commençait par devenir moins amusant. Tiago lui fit
comprendre que c’était ainsi et qu’il ne s’agissait pas d’un
jeu. Enervée de le voir faire son prétentieux, elle demanda
une pause et alla prendre sa bouteille d’eau. Théo qui les
observait depuis un moment s’approcha de Yamina pour
lui souffler des choses à l’oreille.
- Essaie d’envoyer la main et le pied à la fois, murmura-t-
il. Ça te donnera deux fois plus de chances et à lui
moins de temps de réaction. Il n’est pas très en forme, si
tu t’appliques un peu tu l’auras. Est-ce que tu connais
les endroits sensibles où tu dois viser ?
- Je cherche juste à le toucher pas le tuer.
- Observe-le un peu, tu n’as pas envie de nous faire
plaisir en fermant sa grande gueule ?
- Raconte.
Après un moment à comploter, Yamina retourna vers son
adversaire du jour. A la première tentative, elle donna un
coup de pied entre les jambes de Tiago qui venait juste
d’esquiver son coup de poing. Il ne s’attendait pas à ce
changement et s’était fait avoir comme un débutant. Tiago
quitta le ring sans dire mot et alla se tirer une chaise. Il
avait mal et il ne voulait pas le dire. Les deux complices
échangèrent un sourire discrètement et Théo se rapprocha
de son ami pour lui tendre une bouteille d’eau. Tiago la
prit et la vida.
- Tu es sûr que tout va bien ? Demanda Théo en parfait
hypocrite.
- Comment veux-tu que ça aille ? Répliqua Tiago énervé.
Elle m’a bousillé mes bijoux de familles et je sais que
c’est ta faute. Tu crois que je ne vous ai pas vu
chuchoter juste avant ?
- Avoue qu’elle a été bon élève ! Elle ne t’a pas loupé.
- Eh bien c’est tant pis pour elle.
- Ça va ? Demanda Yamina en arrivant ?
- Moi je retourne à mes occupations, avança Théo pour se
retirer.
- Oui ça va, essaya de mentir Tiago.
- Ça ne fait pas trop mal ?
- Que veux-tu que je te dise ? Il n’y a que toi pour me
faire tant de bien et si mal en moins d’une demie
journée.
- Désolée mon amour.
- Surtout pas, je suis fier de toi, tu mérites une glace. Dès
que j’arriverai à me lever, nous irons la chercher.
Ils ne purent s’empêcher de rire et faisant son impitoyable
capricieuse, Yamina s’assit sur les cuisses de Tiago pour
l’enlacer et l’embrasser tendrement. Le propriétaire du
club leur donna un avertissement en leur faisant
comprendre qu’il était interdit de s’embrasser au sein du
club. Tiago profita de cette proximité pour montrer des
têtes à Yamina et lui expliquer les relations qu’il avait
avec chacun des membres présents à l’intérieur. Elle
rencontra aussi Marcus qui venait juste d’arriver et était
passé leur dire bonjour et se vanter de sa victoire du
dernier combat.
- J’ai hâte de te revoir ce soir, lui fit comprendre Marcus.
- Je n’y serai pas.
- As-tu peur de te faire massacrer par le champion en
titre ?
- Marcus, prononça Tiago avec son sourire arrogant,
apprends à moins faire le malin. Les vrais champions
n’ont pas le temps de se jeter les fleurs, il y a tout un
public pour le faire à leur place. Si tu es si fier de
m’avoir battu c’est sans doute parce-que même dans tes
rêves les plus prétentieux tu n’aurais jamais pu
l’imaginer. Au lieu de m’inviter, prie pour que je ne
revienne pas car ce jour-là, tu pourras dire adieu à ton
titre.
- En attendant c’est moi le champion.
- Je n’ai pas besoin de ce titre, Tiago, c’est bien assez
suffisant pour tous vous faire trembler. Félicitations
pour ta victoire.
- Un jour je te ferai regretter toute cette arrogance,
menaça Marcus avant de s’en aller.
- Ouh, glissa Yamina, je comprends mieux pourquoi tu as
autant d’ennemis.
- Ne te soucis pas de lui, c’est un personnage grossier et
suffisant. Ce qu’il ignore c’est que faire le prétentieux
quand il n’y a pas de quoi se vanter c’est se ridiculiser.
- L’un de vous doit apprendre ce que veut dire
l’humilité.
- Oh je sais ce que c’est, la preuve je vais t’offrir une
glace pour te récompenser de m’avoir mis K.O.
- Maintenant que je sais que c’est interdit de s’embrasser
ici j’ai encore plus envie de le faire.
Tiago embrassa Yamina tendrement et emportés par ce
doux baiser ils oublièrent vite qu’ils venaient de recevoir
un avertissement. Marcus n’avait pas perdu de temps pour
les signaler.
- Encore un autre avertissement et vous prenez la porte,
hurla le gérant.
- Quel grincheux ! Marmonna Yamina.
- En plus je paye très cher pour venir ici se plaignit
Tiago. Tu sais quoi ? On va rentrer.
Avant de se faire virer, Tiago porta Yamina à son dos et
ils prirent la sage décision de partir de leur propre chef. Ils
s’étaient arrêtés chez un glacier pour prendre des glaces
avant de rentrer. Il n’était pas encore midi et la journée
promettait d’être longue.
- Je sens qu’on va s’ennuyer, avança Tiago en posant ses
clés.
- Moi je suis épuisée, je vais suivre un film et faire une
petite sieste.
- Il va bientôt sonner midi, tu pourrais essayer de m’aider
à faire le déjeuner.
- Pourquoi ne commandes-tu pas quelque chose ?
- Je fais ça tous les jours, je ne vais pas encore
commander un samedi ! Un bon déjeuner coûte une
fortune par ici et c’est épuisant de se nourrir de
pâtisseries.
- Ce n’est pas faux mais là je suis vraiment fatiguée, je ne
peux pas t’aider.
- Oui c’est ça, s’énerva Tiago, tu ne fais jamais rien de
toute façon. Il faut toujours que je fasse tout. Tu laisses
les toilettes dans un sale état, tu te balades dans mes
chemises et tu ne prends jamais la peine de les laver
avant de partir, tu ne fais ni la vaisselle ni le repas et tu
laisses tout en désordre. Tu sais pourtant que j’ai
horreur du désordre.
- Tu ne vas tout de même pas t’énerver pour si peu ? Tu
me fais une crise ou quoi ?
- Qui ne ferait pas une crise face à une telle situation ?
C’est bien de faire la princesse mais à un moment
remets-toi en question.
- Tu oublies que je te fais ton petit-déjeuner dès que j’en
ai l’occasion.
- Je t’en prie, tu as fait du thé deux fois et puis quoi ? De
toute façon il est toujours plein de sucre.
- Je ne vais te laisser m’insulter Tiago.
- Tu sais quoi, laisse tomber. Je vais le faire ce déjeuner,
ça me prendra bien moins de temps que d’essayer de te
raisonner.
Yamina n’en revenait pas, c’était la première fois qu’il lui
faisait autant de reproches en même temps. Elle était
pourtant convaincue de n’avoir rien fait de mal. Elle
regarda autour d’elle et constata que tout était vraiment en
désordre. Elle jeta un coup d’œil dans la cuisine et
constata aussi que les toilettes n’étaient pas vraiment très
propres. Elle aurait bien pu arranger tout ça mais elle se
dirigea vers le lit et s’allongea avec ses baskets encore aux
pieds. Tiago avait pris la peine de retirer les siens à
l’entrée mais Yamina avait préféré trimbaler ses
chaussures pleines de sable jusqu’à la chambre de ce
dernier et mieux, jusqu’à son lit. Bien évidemment elle ne
risquait pas de laver les draps. Depuis sa tendre enfance
Yamina avait eu la chance d’avoir une sœur attentionnée
qui était toujours aux petits soins. Un peu comme une
seconde mère, cette dernière s’était toujours chargée de
tout. Yamina n’avait jamais eu ni à repasser ni même à
ranger ses propres vêtements. Tout ce qu’elle savait faire
c’était sortir tard pour faire la fête avec ses amis et rentrer
à l’aube. Les boites de nuit, l’alcool, et les sorties sans but
ni destination commençaient d’ailleurs par lui manquer.
Cela faisait des mois qu’elle n’avait pas pris une bière et
ce sevrage était difficile à supporter pour elle. Il fallait
vite qu’elle trouve un moyen d’y remédier. Elle prit son
ordinateur et se mit à faire quelques recherches.
- Comment guérir d’une addiction, avait-elle entré dans
sa barre de recherche avant de se mettre à lire. Pour
guérir d’une addiction, il faut de la patience et beaucoup
de motivation.
Tout ce qu’elle lisait l’agaçait au plus haut point. Elle
n’avait ni de la patience ni assez de motivation pour
résister à son désir de prendre une bière. Elle commença à
chercher les témoignages de personnes dépendantes à
l’alcool et un profil l’avait particulièrement intéressé. Un
jeune homme de vingt-quatre ans qui disait avoir réussi à
arrêter l’alcool en remplaçant son addiction par une autre.
Elle lui envoya un message, espérant recevoir une réponse
de lui. Elle ferma ensuite son ordinateur et s’allongea.
Après plus d’une heure, Tiago transporta le repas jusqu’à
la table et se rendit dans la chambre. Il constata que
Yamina dormait et il n’eut pas envie de la réveiller. Il lui
retira ses chaussures tout doucement et rangea toute la
pièce. Il passa ensuite l’aspirateur et alla se poser devant
la télévision. Yamina s’était réveillée vers quatorze heures
et était sortie le retrouver.
- Quand as-tu nettoyé tout ça ? Avait-elle demandé d’une
voix basse.
- Pendant que tu dormais.
- J’allais le faire au réveil.
- Ne t’en fais pas, ce n’est pas grave. Je t’ai attendu pour
déjeuner.
- Tu n’as pas encore déjeuné ?
- Non, je me sens mal. Je n’aurais pas dû m’emporter
comme ça. Même si j’avais raison.
- Oui je sais que tu avais raison. Je n’ai pas l’habitude de
faire tout ça et Safi m’a souvent fait la remarque parce
qu’elle a l’habitude de ranger chez moi. Je te promets
que je ferai des efforts. Si tu veux bien me laisser un
peu plus du temps.
- Très bien mais il faut bien que tu commences un jour. Je
te promets d’être très patient si tu fais des efforts. Par
exemple tu vas déjà essayer de faire la vaisselle dès
qu’on aura fini de déjeuner. Théo a besoin de moi au
garage et j’ai promis d’y être avant quinze heures. J’ai à
peine le temps de déjeuner et de prendre une douche.
- Je pensais que le garage était fermé aujourd’hui.
- C’est le cas mais il parait qu’il y a beaucoup de clients
qui ont besoin de nous. Ils l’ont appelé et il y est déjà.
- D’accord.
Tiago se leva pour embrasser Yamina sur la joue et ils se
dirigèrent vers la table à manger. Il n’était plus en colère
mais ça se voyait que l’ambiance était un peu tendue. Il
avait même oublié de l’embrasser avant de sortir.
Après son départ, Yamina avait fait la vaisselle et avait
elle aussi pris une douche avant de s’installer dans le
canapé avec son ordinateur. Quand elle l’ouvrit, elle vit
une notification indiquant qu’elle avait un message. Elle
avait une réponse de l’homme à qui elle avait écrit plus tôt
et il disait être disposé à échanger avec elle.
- Bonjour Yamina, avait écrit l’inconnu. J’ai vu ton
message et c’est avec grand plaisir que je t’aiderai à
vaincre ton addiction. Moi c’est Boris.
- Merci Boris, avait répondu Yamina. Je voudrais
préciser que je ne souffre pas d’une addiction, j’ai juste
été obligée d’arrêter avec l’alcool à cause de mes
problèmes de santé. Mon traitement ne me le permet
pas. Le souci est que parfois l’envie d’en consommer
est si grande que je suis tentée de prendre le risque. En
plus je suis habituée à faire la fête, j’avais une vie plus
mouvementée et tout ça me manque.
- Il ne sert à rien de prendre des risques. Il existe
plusieurs autres plaisirs plus agréables que celle qui te
tourmente. Moi j’ai réussi à arrêter l’alcool en trouvant
quelque chose de mieux pour le remplacer, quelque
chose de très commun, un vice face auquel nul n’est
innocent, le sexe.
- Le sexe ?
- Oui. C’est le genre de plaisirs auxquels tout le monde se
livre sans réel danger. L’addiction au sexe est une
addiction bien plus agréable et je doute qu’elle affecte
ton traitement.
- Non mais je ne pense pas que cela soit la bonne
méthode. J’aime beaucoup mon compagnon et nous
avons une vie sexuelle très intéressante. Je ne crois pas
que devenir une obsédée du sexe aidera à résoudre le
problème.
- Tu ne me suis pas là, je ne te demande pas de le faire
plus souvent, je te dis juste que tu pourrais mieux le
faire. Concentrer tous tes désirs en un seul. Cependant,
ce que je te propose n’est pas pour n’importe qui. Il faut
avoir de l’audace et être sexuellement libéré. Es-tu du
genre à te soucier des jugements des autres ? Es-tu l’une
de ces personnes très croyantes dont la conduite est
dictée par les enseignements religieux ? As-tu des
tabous ?
- Je suis du genre à me foutre de ce que les autres peuvent
penser, je n’ai peur de rien. Je ne suis pas croyante et les
discours religieux me font mal à la tête. Je suis le genre
de personne à aimer faire tout ce qui d’après les autres,
ne se fait pas.
- Dans ce cas je t’expliquerai tout mais pour ça on doit se
voir. Je peux te trouver un temps entre jeudi soir et
dimanche matin.
- Jeudi c’est bien trop loin. Si tu es libre demain matin je
te dirai où me trouver. On se verra dans un lieu public.
- Impossible, je ne peux pas te montrer ces choses dans
un lieu public.
- Le problème est que je passe le week-end avec mon
petit ami et je ne voudrais pas qu’il soit au courant de
tout ça. En plus qui me dit que tu ne me veux pas du
mal ?
- Tu vas te défiler maintenant alors que tu disais n’avoir
peur de rien il y a quelques secondes.
- On se verra jeudi alors.
Yamina se sépara de son ordinateur et dirigea son
attention vers la télévision. Elle changea de chaine et
tomba sur une émission de cuisine qui avait l’air très
intéressante. La journée avait été très longue et Tiago était
rentré épuisé. Il avait fait savoir à Yamina que leur soirée
cinéma n’allait pas avoir lieu car ils étaient très fatigués. Il
avait apporté le diner qu’ils avaient pris ensemble dans le
canapé.
- Nous avons travaillé comme pas possible, racontait-il.
On dirait qu’ils se sont entendus pour gâter leurs engins
au même moment. J’ai vraiment besoin de repos car en
plus il va falloir accompagner Théo demander
officiellement la main de Safi demain. Je sais que je t’ai
promis qu’on passerait le week-end ensemble mais je ne
peux vraiment pas laisser mon ami y aller tout seul. Ce
n’était pas prévu mais le père de Safi est un homme très
occupé et on doit profiter du fait qu’il soit disponible
demain pour le faire. Nous ne rentrerons que dans
l’après-midi, c’est un peu loin d’ici.
- Je comprends trésor.
- Tu peux venir avec nous si tu veux.
- Je préfère me reposer et être en forme pour lundi.
- Tu as raison mais à mon retour on se fera une petite
soirée en amoureux et je te ramènerai chez toi. Je
t’aiderai même à ranger ton appartement désordonné.
- Tu es un amour.
Yamina s’approcha pour embrasser Tiago mais il avait
esquivé et l’avait plutôt pris dans ses bras. Comme à son
habitude, il l’avait porté jusqu’à la chambre et l’avait mis
au lit. Il avait ensuite retiré son haut avant de se faire une
place à ses côtés. Yamina avait toujours des frissons à
chaque fois qu’elle voyait ses cicatrices mais elle
commençait par s’y habituer. Après avoir éteint la lumière
ils avaient passé la nuit enlacés et dans le calme le plus
absolu.
Quand Yamina s’était réveillée à six heures comme elle le
faisait toujours, elle entendit des bruits sous la douche.
Elle comprit que Tiago se préparait déjà à prendre la
route. Elle alla chercher son ordinateur et donna rendez-
vous à Boris pour dix heures.
Dès qu’il sonna dix heures, Boris se présenta à la porte et
elle le fit entrer. Il avait une sorte de mallette en main et
cela ne rassurait pas vraiment Yamina. Elle lui servit un
thé mais évita de fermer la porte à clé par précaution.
- C’est quoi ce sac ? Se donna-t-elle le courage de
demander.
- Il y a des choses que je veux te montrer.
Boris ouvrit le sac et Yamina regarda à l’intérieur. Tout ce
qu’elle avait vu ne lui semblait pas totalement inconnu.
C’était des accessoires, le genre d’accessoires qu’on
utilisait pour des pratiques très particulières. Elle avait
reconnu une paire de menotte, un fouet, une corde et
quelques pinces. Le reste des objets, elle ne les connaissait
pas vraiment mais Boris semblait déterminé à tout lui
expliquer. Il avait pris son temps pour lui montrer les
objets un par un en expliquant le rôle de chaque.
- Les menottes sont très utilisées mais personnellement je
préfère la corde, confessa Boris.
- Ça doit faire mal de se faire attacher comme un animal.
- C’est le but normalement mais il ne s’agit pas non plus
de méthodes extrêmes. Il y a une manière de le faire. Je
vais te montrer. Je peux voir ton lit ?
- Non, il est hors de question que tu entre dans ma
chambre.
- A un moment il va falloir te décider, tu veux que je te
montre ou pas ?
- D’accord mais tu as deux minutes et pas plus.
- Ça suffira. Je vais le tester sur toi.
- Très drôle, rigola Yamina. Laisser un inconnu
m’attacher alors que nous ne sommes que tous les deux.
- Et alors ? De toute façon si je voulais te faire du mal je
n’aurais pas besoin de ta permission, me laisser entrer
est le plus grand risque que tu aies pris bien que tu aies
fait exprès de laisser la porte légèrement ouverte.
- Ne gaspille pas tes deux minutes.
Yamina montra la chambre à Boris qui lui demanda de
s’allonger sur le lit. Ils ne le savaient pas mais Tiago
venait d’entrer dans le salon. Il avait vu cette petite valise
étrange et le contenu l’inquiéta. Il avait aussi remarqué les
deux tasses de thé sur la table basse. Son rythme
cardiaque s’accéléra et sans le savoir il avait déjà formé
les poings. Ses yeux étaient rouges de colère et son regard
noir donnait l’impression qu’un démon avait pris
possession de lui. Il marcha jusqu’à la chambre et trouva
un jeune inconnu qui enroulait une corde autour des
poignets de sa petite-amie.
10
- Sortez d’ici avant que je ne fasse une chose que je
pourrais regretter, ordonna-t-il au jeune homme.
Voyant l’homme musclé de 1m90 qui était debout en face
de lui, Boris laissa la corde et se dépêcha de libérer les
lieux. Il n’avait récupéré ni son sac ni son portefeuille.
- Je vais tout t’expliquer, affirma Yamina. Aide-moi à
enlever cette corde.
- Tu vas m’expliquer ? Que vas-tu m’expliquer ? Que tu
attends que je sorte pour me tromper chez moi et dans
mon lit ? Tu vas m’expliquer que tu n’as aucun respect
pour moi et aucun respect pour toi-même ?
- Je te jure que je ne connais pas cet homme, ce n’est pas
mon amant.
- Tu me prends pour qui ? Un imbécile ?
- Je peux te le prouver si tu m’aides à retirer cette corde.
- Quel genre de femme es-tu ? Juste parce-que j’ai passé
une soirée sans céder à tes provocations tu vas me
tromper avec un autre ? Nous ne sommes ensemble que
depuis quelques jours Yamina, quelques jours. N’as-tu
aucune dignité ou est-ce tes pratiques malsaines qui te
manquent ? Je vais te donner ce que tu veux ça crois-
moi.
Tiago se rapprocha de Yamina et prit ses mains, elle était
soulagée qu’il décide enfin de la détacher mais elle s’était
trompée sur ses intentions. Il n’avait faire que tirer les
bouts de corde pour serrer le nœud. Elle laissa échapper
un petit cri et lui demanda de ne pas faire ça. Tiago
n’entendait pas grand-chose, il avait arraché ses vêtements
dans un élan de colère.
- Ne fais pas ça Tiago, supplia-t-elle.
- Si tu veux être traitée comme une moins que rien tu
seras servie.
C’était la première fois qu’il avait été si violent et si
impitoyable avec elle. Quand il eut finit, elle avait une
petite larme au coin de l’œil et essayait de retrouver son
souffle. Tiago était beaucoup plus calme, il commençait à
réaliser ce qui venait de se passer. Il la libéra de la corde
et quitta l’appartement. A son retour à l’aube il l’avait
trouvé assise dans le salon. Essayant de ne pas lui prêter
attention, il se dirigea vers la cuisine et posa une casserole
au feu. Sans gants ni torchon, il posa sa main sur la
manche se laissant bruler. Yamina qui l’avait rejoint le
surprit alla retirer sa main.
- N’as-tu donc aucune parole ?
- Ma parole ne vaut rien depuis que j’ai compris que ta
dignité ne valait rien non plus.
- Suis-moi.
Yamina emmena Tiago jusqu’à la chambre et alluma son
ordinateur. Elle lui montra ses échanges avec Boris et lui
expliqua ce qui s’était réellement passé.
- Je ne t’ai pas trompé et je ne le ferai jamais, assura-t-
elle.
- Peut-être mais tu es allé beaucoup trop loin.
- Je sais et je m’en excuse mais comprends-moi, j’essaie
de vaincre mes démons.
- Et tu en as créé un qui te dépasse. Je ne suis pas dupe
Yamina, je vois tout. Je me suis très mal comporté avec
toi hier et ça me brise le cœur mais ce qui me brise
encore plus le cœur c’est de constater que tu as aimé ça.
Quel est ton excuse à toi ? Qu’est-ce qui justifie le fait
que tu veuilles souffrir de cette manière.
- Ne confonds pas souffrance et plaisir.
- Regarde tes poignets, ils ne sont pas moins rouges que
cette brulure que je viens de me faire. j’imagine qu’ils
doivent faire autant mal.
- Serait-ce si grave si je découvre à mes dépends que je
suis peut-être masochiste ?
- Je ne suis pas prêt à vivre avec ça. C’est beaucoup trop
pour moi. Si j’ajoutais tes délires aux miens je risque de
me retrouver au fond du gouffre. J’ai compris dès que je
t’ai vu que tu n’étais pas vraiment très différente de
moi. J’ai essayé de préserver la part d’innocence qu’il y
avait en toi mais tu es partie à la rencontre de tes
démons et tu l’as fait dans mon dos. Maintenant que tu
les as trouvés, j’espère que tu seras assez forte pour
assumer. Toi et moi c’est fini Yamina. Cette décision je
la prends pour moi et je la prends aussi pour toi.
- Tu ne peux pas me faire ça.
Yamina compris que Tiago n’allait pas revenir sur sa
décision. Elle espérait qu’une fois calmé, il changerait
d’avis mais pour l’instant, elle devait retourner à son
appartement.
Après le départ de Yamina, Tiago resta pensif un long
moment et alla chercher son téléphone pour composer un
numéro.
- Salut vous êtes sur mon répondeur laissez-moi un
message, entendait-il à sa grande déception.
- Bonjour Rim, c’est moi Tiago. J’ai besoin de parler,
rappelle-moi dès que tu auras mon message s’il te plait.
Merci.
Deux semaines étaient s’étaient écoulées et les choses
n’étaient pas rentrées dans l’ordre. C’était le troisième
lundi depuis leur séparation et ils ne s’étaient pas reparlés.
Ils se sont croisés quelques fois chez Théo et Safi et dès
que l’un arrivait, l’autre trouvait une excuse pour partir.
Le problème avec les groupes d’ami est que lorsque c’est
tendu entre deux, c’est tendu entre tous. C’en était fini
avec les soirées cinéma et les sorties à quatre. Yamina
avait appris par Théo que Tiago était retourné combattre
et qu’il avait bien failli tuer Marcus. L’habitude étant une
chose qu’on a du mal à changer, il leur était arrivé de se
croiser au supermarché achetant les mêmes produits. Ils
avaient l’habitude de faire les courses ensemble et ça ne
convenait à aucun d’eux de changer la date ou l’heure. Ils
ne voulaient peut-être pas modifier leurs agendas ou peut-
être était-ce une excuse pour se voir même de loin.
Ce matin alors qu’elle actualisait la liste des clients du
cabinet, Yamina fut demandé dans le bureau de Mario.
Elle se détacha de son ordinateur et alla rejoindre le jeune
psychologue.
- J’ai décidé de transmettre ton dossier à un autre psy, lui
annonçait Mario.
- Quoi ? S’inquiéta Yamina. Tu ne peux pas faire ça, je
n’ai pas besoin d’un autre psy. Si ce n’est pas toi alors
c’est bon j’arrête. De toute façon je vais bien, je prends
très bien ma séropositivité, je ne suis pas en bon termes
avec ma famille mais nous avons cessé de nous faire la
guerre. J’ai mon propre espace, un travail et une vie
presque normale.
- Quelle différence ça fait que ce soit moi ou un autre ?
- Tu es comme un ami pour moi Mario.
- Justement, c’est là le souci. Je suis devenu un ami pour
toi. Je n’ai pas su rester professionnel et j’ai compliqué
nos rapports. Nous sommes passés d’un simple psy et sa
cliente à un des collègues de travail et maintenant des
amis. On ne peut pas être le psy et l’ami.
- Oublie les règles pour une fois.
- Ne pas respecter les obligations de mon métier, c’est
cracher sur tout ce que j’ai bâti jusque-là. J’aurai pu
faire l’aveugle si au moins tout se passait bien mais tu
ne te confie ni à ton psy ni à ton ami. J’ai bien vu que tu
as des problèmes. Ça fait un moment que tu n’es plus
toi-même et que tu as l’esprit ailleurs. A chaque fois
que je te pose la question tu me dis que tu vas bien.
connaissant quelques détails de ton passé et le grand
changement par lequel tu es passé récemment, je
m’inquiète pour toi. Tu as besoin de te confier à
quelqu’un.
- Tiago avait raison, les psys ne servent à rien.
- Je vais faire comme si tu ne venais pas juste d’insulter
mon travail.
- Je peux m’en sortir toute seule et ça tombe bien que tu
ne sois plus mon psy car j’ai vraiment besoin d’un ami
et te connaissant tu n’as pas beaucoup d’amis non plus.
- Ça on peut le dire.
- Alors tout va bien.
- Yamina,
- Oui
- J’espère, j’espère vraiment pour toi que les choses iront
bien mais si un jour tu as besoin de parler car j’ai
l’impression que ça ne va pas tarder à arriver, sache que
ma porte est grande ouverte. Psychologue ou ami, pour
toi je ferai une exception et porterai le costume que tu
voudras que je porte.
- Merci Mario.
- Je ne vais pas classer ton dossier, je vais le mettre à côté
de celui de Tiago.
- Pourquoi à côté de celui de Tiago ?
- Parce-que tout comme toi je pense qu’il va revenir.
Vous êtes deux patients très différents des autres. Je ne
sais pas pourquoi mais je sens que vous avez quelque
chose de spécial. D’ailleurs, as-tu de ses nouvelles ?
Comment évolue votre amitié ?
- Disons que nous n’étions pas faits pour être amis. Il m’a
aidé à retrouver ma confiance en moi mais ensuite on
n’a plus vraiment été très proches.
- D’accord. Aujourd’hui je vais partir vers midi, annule
mes rendez-vous de l’après-midi et prends le reste de ta
soirée.
- As-tu des choses à faire ?
- Oui, je dois rendre visite à ma famille à la campagne.
- Une femme et des enfants ?
- Aha, rigola Mario. Non, une mère et une petite sœur de
seize ans, Mira.
- On parle d’une différence d’âge de vingt ans, c’est
énorme.
- Dis donc, tu n’as pas peur d’être indiscrète toi. En fait
Mira a été adopté. Ma mère est un médecin retraité et
Mira était l’une de ses patientes. Elle a perdu ses
parents lors d’un accident dans lequel elle a aussi perdu
ses jambes. Elle n’avait que cinq ans quand c’est arrivé.
Le seul membre de sa famille qu’ils ont pu retrouver
était une de ses tantes et cette dame était alcoolique. Ma
mère a fait les démarches nécessaires et elle a réussi à
adopter Mira. Les deux ont préféré aller vivre à la
campagne depuis que ma mère a cessé d’exercer.
- Et ton père alors ?
- Il s’est remarié après son divorce avec ma mère mais
nous sommes toujours en contact. Tu as peut-être déjà
entendu parler de lui, c’est un grand psychiatre,
Edmond ADAMS.
- Non je ne le connais pas. Je trouve ta famille un peu
bizarre, tous des médecins.
- Moi je ne suis pas médecin et si j’ai l’honneur d’être
appelé docteur c’est simplement parce-que j’ai fait mon
doctorat, rigola Mario.
- Oui mais c’est toujours une question de santé.
- En effet mais Mira fera la différence avec sa grande
passion pour la musique. Je suis persuadé qu’elle
deviendra une très grande pianiste. Bon, assez bavardé,
remettons-nous au travail.
- Quand vas-tu revenir ?
- Avant la nuit, je ne voudrais pas conduire au milieu de
tous ces motards qui n’ont rien à faire les soirs.
- A qui le dis-tu ?
La journée du lundi se termina en douceur et laissa place à
celle du mardi. Ce mardi avait très bien commencé dans le
calme mais ne comptait pas finir sans marquer son
passage. Depuis sa rupture avec Tiago, Yamina préférait
rester tard au cabinet pour éviter de rentrer de de
s’ennuyer. Mario avait reçu un client tard ce soir car ce
dernier l’avait appelé désespéré. C’était une urgence et il
devait répondre présent. Il ignorait que Yamina était
encore là jusqu’à ce qu’elle vienne lui souhaiter une
bonne soirée et lui dire au revoir.
Quand Yamina sortit dans la rue pour chercher un taxi, un
homme la tira par la main et lui donna une gifle. Quand
elle se redressa, elle reconnut Marcus. Il avait des bleus
partout, tellement qu’elle arrivait à le voir malgré
l’obscurité. Ils étaient près d’une petite lampe qui
n’éclairait pas vraiment.
- Tiago va payer cher, menaça Marcus.
- S’il te plait, je ne suis pas impliquée dans toutes ces
histoires. Vos combats ne me concernent pas.
- Tu joues les saintes mais tu n’es pas très différente
puisque tu l’envoies terroriser les gens.
- De quoi parles-tu ?
- De Waheb NATY, ne fais pas l’innocente, j’y étais.
- Waheb ! S’étonna Yamina.
- Tu vas transmettre mon message à ton imbécile de petit
ami, informa Marcus avant de se mettre à battre
Yamina.
Yamina criait à l’aide de toutes ses forces. Alors que
Mario concluait sa séance avec son patient, il entendit les
hurlements et se dépêcha de rejoindre l’extérieur. Ce fut
facile pour lui de battre cet homme qui tenait difficilement
debout même s’il avait reçu lui aussi un coup au nez.
Marcus s’était enfui et Yamina avait trouvé refuge dans
les bras de Mario.
- Tout va bien, la rassura Mario. Je vais te conduire à
l’hôpital et ensuite nous irons signaler cette agression.
- Je connais ces gens, les dénoncer serait s’attirer plus
d’ennuis. Je préfère rentrer chez moi. N’insiste pas s’il
te plait.
- D’accord mais permets-moi de te prendre mon sac et de
te ramener.
- Non ne me laisse pas seule ici s’il te plait.
- Allons ensemble, la clé de la voiture est à l’intérieur et
on doit aussi fermer le cabinet.
Mario avait ramené Yamina chez elle et l’avait aidé à
s’installer dans le canapé. Il avait pris une glace dans le
frigo avec l’accord de Yamina et l’avait posé sur sa joue
toute rouge. Il semblait si doux et attentionné que Yamina
oublia sa douleur et le regarda d’un air curieux.
- Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Demanda Mario gêné.
- Comment un homme comme toi peut ne pas être en
couple ? Exprima-t-elle.
- C’est bien plus compliqué que ce que tu penses mais en
même temps je pourrais te retourner la question.
- Ne change pas de sujet.
- Je suis sérieux, tu es belle, intelligente, pleine d’énergie
et incroyablement séduisante.
- Je suis aussi entêtée, maladroite et malsainement
curieuse.
- C’est vrai que tu es une personne directe et sans filtre
mais mieux vaut être trop franc que hypocrite. J’ai
rencontré pas mal de femmes avec qui j’ai voulu
partagé ma vie mais la personne que je suis ne leur
convenait pas. Le souci est que je ne peux pas devenir
une personne que je ne suis pas pour plaire à une
femme. Avec le peu d’expérience que j’ai, j’ai pu
remarquer que la plupart des femmes avait un côté
maso, elles n’aiment pas les personnes saines d’esprit
qui font tout pour les voir heureuses.
- Je comprends. Tu me décris comme une femme géniale
mais penses-tu vraiment que je suis différente ?
Le petit rie de Mario avait répondu à la question de
Yamina. S’il devait traduire sa réaction il l’aurait traduit
ainsi : ‘‘différente, mon œil’’.
- Je ne pense pas que tu sois différente, je pense plutôt
que derrière tes airs de fille fragile se cache la pire
d’entre toutes.
- Tu n’exagères pas un peu ?
- D’accord mais juste un tout petit peu.
Mario avait un air bien plus sérieux, Il tenait d’une main
le morceau de glace qui était légèrement collé à la joue de
Yamina. Il se rapprocha de plus près et Yamina ne le
repoussa pas. Il se permit alors d’approcher ses lèvres et
de l’embrasser.
11
« Connaissez-vous beaucoup d’hommes aimants qui
refuseraient une jolie femme s’offrant ? » Cette question
rhétorique d’Albert Camus ne nécessite pas une longue
réflexion. Connaissez-vous beaucoup d’hommes pas
forcément aimants qui refuseraient une jolie femme
s’offrant ? Quand le désir frappe à la porte, il peut faire
taire et les la bienveillance et les valeurs. C’était un soir
pas comme les autres. La nuit avait un aspect plus sombre,
une noirceur qui ne se faisait pas ressentir que dans le noir
qu’on observait mais aussi dans l’air glacial qui faisait
frissonner. Pourtant, l’atmosphère n’était pas coupable de
tous les frissons qui se ressentaient cette nuit-là. Le baiser
qu’échangeaient Mario et Yamina devenait de plus en plus
vivace. Alors que la glace fondait sur le canapé en toute
liberté, ils Mario souleva Yamina et trouva le chemin de
la chambre comme un vieil habitué. Ils profitaient de ce
moment merveilleux mais Mario n’avait pas oublié de se
protéger. Juste avant de franchir la porte du non-retour,
Yamina revu l’image de Tiago et de leurs moments
ensemble. Elle arrêta immédiatement Mario et se rhabilla.
- Je ne peux pas faire ça, avança-t-elle. Je suis désolée.
- Non c’est moi qui suis désolée, je n’aurai pas dû. Il faut
que j’y aille maintenant. Prends bien soin de toi. Prends
ta journée de demain pour te remettre en forme.
- Merci.
Yamina fit un câlin d’au revoir à Mario qui s’en alla
ensuite.
De son côté Tiago avait fini de diner et se préparait pour
rejoindre son lit. Il avait changé les draps depuis le départ
de Yamina mais il n’arrivait pas à mieux dormir. Il
entendit sonner à sa porte et avec beaucoup d’efforts, il
alla ouvrir s’attendant à voir Théo ou Safi. Voir Rim
debout à sa porte lui avait fait un choc. Il ne s’attendait
pas à la voir là, à sa porte comme autrefois. Le temps avait
passé depuis mais elle n’avait pas beaucoup changé, le
même sourire qu’elle affichait en toute circonstance, la
même beauté et la même étincelle dans les yeux. Tiago
n’avait pas pu s’empêcher de remarquer ses chaussures
rouges qu’elle portait avec sa petite robe grise.
- Tu, tu n’as pas changé.
- Bonsoir Titi.
- Plus personne ne m’a appelé comme ça depuis des
années.
- Ça se voit que tu as beaucoup changé.
- Toi tu es restée la même, avec ta passion inexpliquée
pour les chaussures rouges.
- Alors, tu ne m’invites pas à entrer ?
- Je t’en prie entre.
Rim était entrée et avait retiré ses chaussures à la porte.
Elle ne s’était pas gênée pour aller prendre une bière et
deux verres dans la cuisine. Elle remarqua que les
coussins étaient disposés pêle-mêle sur le canapé et elle
les rangea avant de s’assoir. Quelques objets qui n’étaient
pas à leurs places attirèrent son attention et elle dirigea
son regard vers Tiago.
- Tu dois avoir de sérieux problèmes pour laisser ton
appartement dans un tel état.
- Je crois que j’ai copié ça d’elle, réalisa Tiago avec un
léger sourire. Elles ne sont pas toutes comme toi. Cette
fille se foutait pas mal de mes habitudes, elle prenait
plaisir à me défier et à modifier l’ordre des choses. Je
crois qu’elle aime bien me pousser à bout en faisant tout
l’inverse de ce que je voulais qu’elle fasse.
- Elle doit être très courageuse.
- Peu de choses lui font peur, c’est une vraie effrontée.
- Tu as trouvé une qui te ressemble.
- Malheureusement deux personnes de même caractère
n’arrivent pas à cohabiter longtemps. Où étais-tu passée
Rim ?
- J’ai vécu pas mal de choses en commençant par la perte
de mon mari.
- Je ne comprends toujours pas comment il a pu mourir si
vite, il était jeune je suppose.
- Oui il l’était mais c’est ainsi, a vie est imprévisible. Il
aurait pu vivre ses derniers moments sur terre dans le
bonheur s’il n’avait pas insisté pour épouser une femme
qui ne l’aimait pas.
- Je n’ai jamais compris pourquoi tu t’es mariée si vite,
une telle trahison de ta part.
- Tu nous as trahi le premier. Je ne suis pas là pour parler
du passé. J’ai vu ton message et je suis là. Nous avons
vécu tellement de choses et Dieu sait que je t’ai aimé
plus que ma propre vie. Je ne suis pas venue vers toi car
je ne savais pas si tu voudrais me revoir mais
maintenant que je sais, je viens te récupérer.
- Ce n’est pas si simple. Beaucoup de choses ont changé.
Oublier Yamina ne sera pas si facile.
- Tu sais très bien qu’aucune femme ne sera assez folle
pour t’accepter avec tous tes défauts, ton passé obscur.
Je suis la seule à vraiment savoir qui tu es, accepte la
réalité et cesse de vivre dans un conte.
- Tu m’as fait beaucoup de mal Rim, tu m’as laissé
tomber quand j’avais le plus besoin de toi.
- Mon cœur ne t’a jamais abandonné. Cette fille ne te
connais pas comme moi je te connais et elle ne t’aimera
jamais comme moi je t’aime.
- Peut-être.
- Tu n’as pas touché ta bière.
- J’ai arrêté l’alcool, il faut que je pense à sortir toutes ces
bouteilles.
- Tu n’es visiblement plus le même homme. Qu’as-tu
arrêté d’autre ?
- Les combats.
- Tu te fous de moi !
- Non.
- Comment arrives-tu à gérer tes impulsions sans ça ?
- En pensant à la promesse que je lui ai faite.
- J’avoue que je suis surprise mais comme je te l’ai dit
mon amour, je t’aime et je t’aimerai toujours peu
importe tes décisions.
Un taxi venait de se garer juste devant un bar pour
déposer Yamina. Elle était entrée et avait demandé
d’après un certain Waheb. On lui montra l’homme assis
dans un coin du bar et elle alla le retrouver.
- Que viens-tu faire ici ? Paniqua le jeune homme.
- C’est comme ça tu me parles après le mal que tu m’as
fait ? Tu te rends compte que tu ne t’es même pas
excusé pour m’avoir refilé ton sale virus ?
- Tu t’es bien vengé non ? Que veux-tu de plus ?
- Venger ? De quoi parles-tu ?
- Tu n’as qu’à demander à ton copain ou je ne sais quoi.
Pars d’ici, je ne veux pas d’ennuis.
- Je te jure que je ne comprends rien de ce que tu me dis.
- Il m’a dit que j’avais fait du mal à sa copine, je ne
savais pas de quoi il parlait jusqu’à ce qu’il me
demande de rester loin de toi. Il était avec deux autres
hommes. Regarde ce qu’ils m’ont fait.
Waheb retira son bonnet qu’il avait sur la tête et Yamina
éclata de rire. Ils avaient écrit sur son front ‘‘J’ai le
SIDA’’. Waheb gagnait sa vie en faisant des tatouages et
c’est d’ailleurs comme ça qu’il avait connu Yamina. Elle
était venue un soir pour se faire tatouer et il était celui qui
lui avait tatoué un corbeau à l’omoplate.
- J’avoue que ce n’est pas drôle comme tatouage mais ça
t’apprendra. Je ne savais pas que Tiago avait ce genre
de talents. Je lui demanderai peut-être de me tatouer la
tête que tu fais quelque part sur mon majeur.
- Si ça t’amuse de te faire déchirer la peau par une clé.
- Quoi ? Affirma Yamina choquée.
Elle réalisa alors qu’il ne s’agissait pas vraiment d’un
simple tatouage mais vraies et profondes coupures. Son
sourire taquin se replia et elle se dépêcha de prendre la
porte.
Tiago venait de passer un moment très intime avec Rim
mais il semblait ne pas aller mieux. Rim était très en
colère car sans le savoir Tiago l’avait appelé Yamina dans
le feu de l’action. Elle ne lui avait pas dit mais elle le
vivait mal. Le jeune homme n’avait même pas remarqué
sa mauvaise humeur car toutes ses pensées étaient dirigées
vers Yamina. Elle lui manquait comme jamais. Il enfila
alors sa chemise se mit assis près du lit. Rim n’était
toujours pas habillée.
- Tu comptes rester dormir ? Demanda Tiago pressé
qu’elle s’en aille.
- Tu me mets à la porte ?
- Non mais je dois vraiment sortir.
- Tu vas la retrouver n’est-ce-pas ?
- Rim,
- Tu n’es pas obligé de répondre, je te connais bien assez.
Sache juste que quand tu réaliseras qu’elle n’est pas
faite pour toi je serai là à t’attendre, tu connais mon
numéro.
- Tu peux toujours rêver, hurla Yamina qui venait de
s’inviter dans la chambre en balança la robe de Rim à sa
figure. Rhabille-toi et sors d’ici.
- Tu dois être cette Yamina, supposa Rim. Je me
présente, je suis Rim, son ex, la seule femme qu’il ne
pourra jamais oublier, je suis dans son cœur et marquée
sur sa peau à jamais.
- Laisse-nous s’il te plait, demanda Tiago à Rim qui
enfila sa robe et quitta l’appartement en claquant la
porte.
Tiago se leva et s’approcha a de Yamina, celle-ci
n’avait pas cessé de le rouer de coups jusqu’à ce qu’elle
soit à bout de forces. Il l’avait laissé faire et l’avait ensuite
serré dans ses bras quand elle arrêta enfin.
- Comment as-tu pu me tromper avec ton ex ? Cria
Yamina en se détachant de lui. Depuis combien de
temps habite-t-elle ici ?
- Elle vient à peine d’arriver.
- A peine tu dis ? Toute la pièce pue son parfum si on
peut appeler cet encens un parfum.
Yamina retira les draps dans sa crise de colère et alla les
balancer à la poubelle. Tiago n’avait pas bougé et l’avait
laissé faire tout ce qu’elle avait envie de faire. Elle s’était
ensuite mise assise sur le bord du lit et Tiago l’avait
rejoint.
- Tu m’accuses à tort de te tromper alors que toi en plus
de me tromper tu le fais avec ton ex.
- Techniquement, je ne t’ai pas trompé Yamina, nous ne
sommes plus ensemble.
- J’aurai bien pu coucher avec Mario alors.
- Quoi ? S’énerva à son tour Tiago. Il se passe quoi avec
ce docteur ? Est-ce-que tu sors avec lui ?
- Regarde la tête que tu fais, je ne suis pas comme toi. Je
me suis peut-être laissée aller un moment mais je n’ai
pas trahi mes sentiments.
- Il t’a touché ?
- On a bien failli passer cette nuit ensemble mais nous
n’avons pas échangés plus que quelques baisers. Je
t’aime Tiago et je ne veux pas me séparer de toi.
Tiago serra Yamina contre lui et pour une fois depuis
deux semaines et revivait à nouveau.
- Si tu n’étais pas venu, je serai allé te chercher. Je ne
veux pas d’une autre que toi, ça me manque de te voir
entrer ici les chaussures pleines de sable, de devoir
toujours ranger ton bazar. Je n’aurai jamais cru que le
fait que tu m’irrites tant aurait pu me manquer. Je
pourrai ne pas boire une goutte d’alcool tout le restant
de mes jours si tu es là avec moi. J’aime nos moments
ensemble, t’entendre me demander de me protéger
quand je te fais l’amour car c’est l’une des rare fois où
j’arrive à te dire non. Je veux être avec toi et t’aimer tel
que tu es, avec tes défauts et tes gouts étranges.
- Ça me fait plaisir d’entendre ça car je refuse de te
laisser partir, je refuse d’aimer un autre que toi. Tu es le
seul dont les baisers arrivent à faire perdre la tête.
Cependant, je voudrais que tu ne me caches plus rien.
- De quoi parles-tu ?
- Waheb.
- Il est venu te voir ?
- Non, c’est moi qui suis allée le voir après que Marcus
m’ait agressé et ait sous-entendu que je t’envoyais faire
du mal aux gens.
- Il t’a agressé ? Se révolta Tiago en remarquant les bleus
sur le visage de Yamina. Je te jure que je vais le tuer.
- Tiago, non. Ça suffit tout ça. Tu es allé chez Waheb
avec deux hommes, qui étaient-ce ?
- Théo et Marcus. Je n’aurai jamais dû laisser cet
imbécile nous suivre.
- Ce que tu lui as fait, c’était abusé.
- Ton cher Waheb ne semblait pas être disposé à arrêter,
un avertissement sur le front et sur les fesses était moins
grave que ce qu’il faisait aux femmes. D’ailleurs la
nouvelle s’est très vite rependue et plus personne ne va
se faire tatouer chez lui. les gens comme lui sont
capables d’infecter les autres par plaisir.
- Parce-que tu lui as écrit ce truc sur les fesses aussi ?
- Il n’a pas osé te le dire ça. Je lui ai offert un ticket
abstinence pour la vie ou du moins jusqu’à ce qu’il
trouve le moyen de cacher ça.
- Ça me fait un peu peur de savoir que tu sois capable
d’infliger ça à un homme.
- Comme ça me fait peur de savoir que tu aimes qu’on
t’inflige certaines choses.
- C’est un problème dont on va devoir parler.
- Oui mais avant il y a deux petites choses que je ne t’ai
pas révélé sur moi. Je vais te dire la première mais la
seconde, je te demanderai de me donner du temps. C’est
beaucoup moins facile à dire.
- Je t’écoute.
- Les combats pour moi ne sont pas qu’une façon de
gagner de l’argent. Quand j’ai battu cet homme que je
pensais être l’amant de Rim, j’avais réussi à calmer au
maximum mes impulsions et ça m’a fait un bien fou. Je
t’ai expliqué que j’étais plutôt violent pendant mes
crises. Quand cela arrivait j’avais tendance à m’en
prendre aux autres et à me réjouir de leur souffrance.
Après cet épisode avec ce pauvre homme, Rim et moi
avions trouvé la solution parfaite pour maintenir mes
démons en cage, les combats. Si j’étais toujours le
champion c’est parce-que mon seul but n’était pas la
victoire, je ne me battais pas contre mes adversaires mes
contres mes démons intérieurs. Tu ne m’as jamais vu
me battre. Quand je suis sur le ring je ne suis plus le
même homme, si on ne m’arrête pas, je suis capable de
tuer. C’est pour ça Rim venait toujours avec moi et
quand j’entendais sa voix dans la foule je savais que
c’était le moment d’arrêter. Quand elle m’a quitté les
choses ont changé. Je ne pouvais pas prendre le risque
de tuer quelqu’un alors j’avais arrêté les combats.
Inconsciemment j’ai redirigé cette rage vers ma propre
personne. Je me sentais coupable de son départ et
j’avais besoin d’une victime. Je suis alors devenu ma
propre victime. J’ai commencé à me déchirer la peau
jusqu’à ce qu’un jour je fasse une entaille plus
profonde. Je m’étais coupé la veine sans trop faire
exprès. Quand Théo m’a retrouvé j’étais presque mort.
Par chance je suis en vie mais je ne vais toujours pas
bien et si je ne trouve pas le moyen de contenir ce mal
je ne pourrai pas vivre en paix.
- Tu devrais consulter un spécialiste Tiago ou au moins
en parler à Mario.
- Il n’est pas question que je me confie à cet homme
maintenant que je sais qu’il est intéressé par toi.
- Tu te rends compte que ce qu’on voit comme un
problème est plutôt une solution ?
- Je ne comprends pas.
- Toi tu as besoin de canaliser toute cette énergie
débordante et moi je prends plaisir à jouer les victimes.
- Yamina,
- Je sais que tu n’as pas envie de me faire du mal et sois
sûr d’une chose, tu ne me feras pas du mal. Nous ne
ferons rien de dangereux.
- Je ne sais pas si ça marchera.
- Nous ne perdons rien à essayer. Si ça ne marche pas je
te promets de t’acheter un gros punching-ball.
- Viens là, murmura Tiago avant de serrer à nouveau
Yamina dans ses bras.
- Je ne veux plus voir cette Rim ici.
- Ne t’inquiète pas pour ça.
- Je vais rester dormir avec toi, Mario m’a donné ma
journée de demain.
- En plus il te fait des faveurs.
- Il sait que je ne vais pas bien, c’est lui qui m’a sauvé de
Marcus.
- D’abord il t’emmène diner, ensuite il te sauve, il
t’embrasse et tente de coucher avec toi et maintenant il
te donne des jours de congé. Yamina, je ne veux pas
que tu fréquentes cet homme.
- N’as-tu donc pas confiance en moi ?
- J’ai confiance en toi mais en lui non. Tu iras au cabinet
demain et tu lui diras que tu démissionnes.
- Je ne vais pas faire ça.
- Je ne te donne pas le choix. Je veux que tu
démissionnes.
- Ce n’est pas facile de trouver un travail et je dois payer
mon loyer.
- Pas si tu emménage avec moi.
12
Yamina et Tiago avaient trouvé le moyen de s’occuper
pour cette journée du mercredi. Yamina devait aller
informer Mario de son départ pendant que Tiago se
chargeait de son déménagement.
Mario était avec un patient quand Yamina arriva. Elle
avait attendu une trentaine de minutes pour le voir enfin
seul dans son bureau.
- Je suis surpris de te voir, avoua Mario. Je pensais que tu
allais prendre ta journée mais je suis content de voir que
tu vas bien.
- Toi ça va ? Tu t’es aussi pris un coup hier.
- Oh ça c’est rien, je vais m’en remettre.
- D’accord, je tiens vraiment à te remercier pour ce que tu
as fait pour moi hier.
- Et moi à m’excuser pour mon comportement.
- Ne t’en fais pas, je le comprends. Je dois tout de même
t’informer que je dois arrêter de travailler avec toi.
- Comment ? Si c’est à cause de ce qui s’est passé, je
peux t’assurer que ça n’affectera pas nos rapports. Je
saurai rester professionnel et me tenir bien vis-à-vis de
toi.
- Je n’en doute pas mais je me suis mis en couple avec un
homme que j’aime beaucoup et il n’est pas très rassuré.
Je préfère qu’il n’ait pas à s’inquiéter.
- D’accord Yamina, si c’est ta décision je ne peux que la
respecter mais si tu permets je vais te donner un conseil.
Chaque décision que tu prends dans ta vie, prends la
d’abord pour toi. Si tu fais passer le bonheur des autres
avant le tien, aucun de vous ne sera heureux au final car
si tu n’es pas épanouie, ton partenaire ne le sera pas non
plus.
- Je te promets d’en tenir compte. Sache que je te serai
éternellement redevable pour tout ce que tu as fait pour
moi.
- Ce fut un plaisir. N’oublie pas de tout laisser en ordre et
de faire ce qu’il faut pour recevoir ton payement au plus
vite.
Voir Yamina partir avait fait un pincement au cœur à
Mario. Il ne pouvait pas nier avoir développé des
sentiments pour elle. Ce n’était pas la première fois qu’il
devait tomber amoureux et renoncer à cet amour mais
cette fois c’était différent. Il n’avait pas perdu espoir.
Quatre nouveaux mois écoulés et Yamina et Tiago filaient
le parfait amour. Ils avaient réussi à trouver l’équilibre
entre leur vie sexuelle et leurs désirs malsains. C’était plus
facile pour eux de se reposer l’un sur l’autre que d’aller
parler à un professionnel. Ils étaient heureux comme ça et
ce qui devait être perçu comme une maladie, ils
l’accueillaient comme une bénédiction. Ce samedi, c’était
le mariage de Théo et Safi. Yamina était alors partie dans
la maison familiale de Safi depuis la veille pour aider la
mariée à se préparer. Quant à Tiago, il devait rester avec
le marié et s’assurer qu’il se rende à l’heure à la
cérémonie. La voiture du marié allait être escortée par tout
un groupe de motards dirigé par Juan, un bon ami de
Théo. Tous leurs amis avaient décidé de contribuer à la
bonne organisation de ce mariage. Tiago qui était le
témoin du marié allait partir dans la même voiture que lui
et presque tous le savaient. Marcus n’allait pas être de la
partie mais il s’était donné une toute autre tâche, saboter
les freins de la voiture du marié. Il n’avait rien contre
Théo mais savoir que Tiago allait être passager du
véhicule était suffisant pour lui.
Yamina avait dormi dans la chambre de Safi. Elle avait
pris sa douche la première et avait commencé à s’habiller.
Quand elle voulut porter ses talons à élastique, elle n’y
arriva pas. Safi remarqua alors qu’elle avait mal à la
cheville et s’approcha d’elle. Safi constata une trace
circulaire aux chevilles de Yamina.
- Comment t’es-tu fait ça ? S’inquiéta la future mariée.
- J’ai acheté une chaussure qui me serrait un peu trop et
ça m’a fait de petites rougeurs mais c’est rien. Je vais
porter une autre chaussure.
- C’est curieux, la dernière fois tu avais les mêmes traces
aux poignets. Es-tu sure de me dire la vérité ? Est-ce-
que c’est Tiago qui t’a fait ça ?
- Comment veux-tu que Tiago puisse faire ça ?
- Nous savons tous qu’il peut lui arriver de perdre la tête.
- Arrête Safi, tu vas un peu trop loin. Tu vois bien que ce
ne sont pas des coups ?
- Ça ressemble plutôt à des traces de cordes.
- Tu as beaucoup d’imagination.
- Dis-moi Yamina, si Tiago s’en prenait à toi tu me le
dirais ?
- Safi, si Tiago venait à être violent avec moi je le
quitterai. Est-ce clair ?
- Oui.
Safi n’était pas très rassuré mais si Yamina disait que tout
allait bien il n’y avait aucune raison d’en douter. Ce fut
une surprise pour Yamina de voir Rim entrer et sauter
dans le bras de Safi.
- Je ne savais pas que tu viendrais, affirma Safi heureuse
de la voir.
- Manquer le mariage de ma meilleure amie c’est hors de
question. Tu étais ma demoiselle d’honneur alors c’est
normal que je sois la tienne même si je désapprouve le
fait de partager ce titre avec cette autre fille.
- Ecoute Rim, tu es mon amie et j’ai voulu que tu sois là
mais si tu dois provoquer Yamina qui n’est pas moins
mon amie, l’une de vous devra partir et ce sera toi.
- Pas la peine de me faire tout un dessin, j’ai compris. Je
suis là pour ton mariage et je saurai me tenir. Qui seront
les témoins du marié ?
- Juan et Tiago.
- Ce cher Juan, il m’a bien manqué.
Gênée, Yamina enfila une autre paire de chaussure et
quitta la chambre pour les laisser discuter un moment. Elle
avait appelé Tiago pour lui demander quand il viendrait et
l’informer que Rim était là. Dans la chambre, une
discussion avait lieu entre Safi et Rim.
- Toi aussi tu m’as trahi, reprocha l’ex copine de Tiago à
la future mariée.
- Explique-toi.
- Depuis quand tu laisses des étrangères intégrer notre
petit cercle d’ami ? Toi et moi nous nous connaissons
depuis notre tendre enfance et savoir que tu prends le
parti de cette voleuse de mec me brise le cœur.
- Je te rappelle que tu t’es marié, tu as brisé le cœur de
Tiago en mille morceaux. Tu ne sais pas à quel point on
a dû tous souffrir de le voir couché presque mourant.
Aujourd’hui tu reviens et c’est toi qui oses nous parler
de trahison ?
- Mon départ n’était pas que ma faute. Tu n’imagines pas
combien ça peut être dur de vivre avec Tiago. Je l’aime
plus que tout mais on a tous nos limites et j’avais fini
par craquer. C’était au-dessus de mes forces.
- Dis-moi, est-ce qu’il arrivait à Tiago d’être violent avec
toi aussi ?
- Moi aussi ? Tu veux dire qu’il l’est avec l’autre idiote ?
- Ce n’est pas ce que j’ai dit et tu ne la traites pas
d’idiote. Contente-toi de répondre.
- Tiago était parfois violent mais il ne s’en prenait pas
vraiment à moi. Quand il était dans son délire on venait
au club et il se défoulait. Ce qui m’inquiète est qu’il ait
arrêté les combats. Soit il est guéri soit il arrive à gérer
ça autrement. Sache juste que si Tiago dit l’aimer, il ne
lui fera aucun mal, au contraire.
- Alors je me demande bien comment elle se fait tous ces
bleus. J’ai failli croire qu’il l’attachait pour l’empêcher
de sortir. On sait tous que c’est un jaloux maladif.
- Crois-moi je sais de quoi tu parles mieux que personne.
- Je vais prendre ma douche, il ne faudrait pas que je sois
en retard.
Safi entra dans la salle de bain et le sac de Yamina attira
l’attention de Rim. Elle l’ouvrit et déroba le trousseau de
clé qui était à l’intérieur.
Un chauffeur conduisait la voiture du marié. Théo et
Tiago étaient assis à l’arrière ne manquant aucune
occasion de se taquiner. Juan était à la tête du cortège avec
deux autres motards. Tous les autres étaient derrière et ils
étaient environ une dizaine. Quand le chauffeur remarqua
que les freins ne marchaient pas, il informa les deux
hommes qu’il transportait. Ne sachant quoi faire, ils se
mirent à réfléchir à une solution. Tiago arriva à échanger
sa place avec le chauffeur et demanda à Théo d’appeler
Juan. Juan qui était concentré sur la route ne semblait pas
entendre son téléphone sonner. Après des coups de klaxon
répétitifs, il comprit le message et se gara sur le bord. Il
décrocha enfin et Théo lui passa Tiago.
- Juan, prononça Tiago, tu dois m’écouter attentivement.
Là j’ai réussi à réduire la vitesse mais ce n’est pas
gagné. Je veux que tu prennes David à l’arrière de ta
moto et que vous nous rattrapiez au plus vite. D’ici là
les tournants vont s’enchainer et ce ne sera pas bon, je
ne suis pas aussi bon conducteur de voiture que de moto
alors tu as intérêt à réussir. J’ai balancé mon arme sur la
route, ramassez-la. David est un bon tireur donc tout va
bien. Demande-lui de viser le réservoir et de faire autant
de trous que possible.
- Tirer sur le réservoir ? S’inquiéta Juan. Il n’y aura pas
d’explosion ?
- Crois-moi mon ami ça n’arrive que dans les films, enfin
le plus souvent. Le vent n’est pas fort, la vitesse non
plus alors je suppose que ça ira. Faites vite.
Juan suivi le plan à la lettre et les coups de feu ne
rassuraient pas vraiment le jeune marié qui était assis à
l’arrière. David avait vidé le chargeur et le réservoir aussi
avait fini par se vider. Après quelques minutes, la voiture
s’arrêta toute seule et ils se dépêchèrent de descendre.
Théo avait serré son ami dans ses bras et fier de ses
coéquipier, Tiago regarda autour de lui souffla un grand
coup. Il avait remercié Juan et David et leur avait
demandé un dernier service.
- Ça m’aiderait si vous pouvez continuer à deux sur la
même moto. Ainsi, je pourrai utiliser la moto de David
et ramener ce trouillard à sa fiancée.
- Faillir mourir le jour de son mariage ce n’est pas rien, se
justifia Théo.
Le groupe se mit à rire et sans perdre plus de temps ils
reprirent la route. Le chauffeur avait attendu près de la
voiture après avoir appelé le service de dépannage.
Tout s’était bien passé au final et les deux amoureux
avaient pu se marier dans la joie et la bonne humeur. Le
marié et sa troupe avaient bien gardé pour eux ce qui
s’était passé et avaient fait croire qu’ils avaient eu juste
une petite panne. Rim était partie avant la coupure du
gâteau. Elle disait avoir des choses à faire. Si par chose à
faire elle voulait dire entrer par infraction dans
l’appartement de son ex petit ami.
Rim était arrivé dans l’appartement de Tiago aux environs
de seize heures. Elle avait pu constater qu’il ne vivait plus
seul. Elle se mit à fouiller chaque recoin et ne trouva rien.
Elle ne savait pas exactement ce qu’elle cherchait mais
elle savait que si elle le voyait, elle le saurait. La brillante
idée de regarder sous le lit lui traversa l’esprit. Quand elle
alluma sa torche et regarda en dessous, elle y trouva un
sac verrouillé par un cadenas. Elle essaya de l’ouvrir en
essayant toutes les clés mais elle n’y arriva pas. Elle prit le
sac et alla dans une boutique de vente d’accessoires. Elle
demanda si elle pouvait trouver le même modèle de
cadenas et reçut une réponse positive. Elle demanda alors
à ce qu’on l’aide à forcer le cadenas, ce que le boutiquier
fit. Rim s’isola ensuite et ouvrit le sac. Quand elle regarda
à l’intérieur elle trouva du contenu d’un coffret BDSM.
Elle fut choquée par ce qu’elle voyait mais elle s’en
doutait bien avant de se lancer dans cette recherche. Elle
remplaça le cadenas et aller remettre le colis à sa place.
13
Parfois on est si amoureux qu’on pense connaitre le cœur
de l’autre mieux que son propre cœur. Il arrive même de
croire qu’on peut manipuler ce cœur à sa guise et
l’occuper entièrement. Albert Camus pensait qu’il y avait
dans chaque cœur un coin de solitude que personne ne
pouvait atteindre. Peut-être avait-il raison.
Yamina et Tiago étaient rentrés plus tard vers minuit car
après avoir ramené les mariés chez eux ils avaient
organisé un petit after. A leur arrivé Yamina avait
remarqué qu’elle avait perdu ses clés. Une fois à
l’intérieur elle avait aidé Tiago à retirer sa veste avant de
grimper sur son dos pour qu’il la porte jusqu’à la
chambre.
- Quelle journée épuisante ! Exprima Yamina.
- Si je te racontais ce qui nous est arrivé en chemin tu
n’en reviendras pas.
- Je savais que cette histoire de panne n’était qu’une
excuse. Raconte.
- Les freins ont lâché.
- Quoi ? C’est grave ce que tu me dis.
- Pas tellement puisque tout va bien, nous sommes tous
en vie et en forme. Tellement en forme que j’ai bien
envie de continuer la soirée avec toi. Ça te dirait de
danser ?
- Après tout ce qu’on a dansé aujourd’hui tu veux encore
danser ?
- Ce n’est pas exactement ce que je voulais dire. Moi je
veux bien rester assis là et te regarder danser.
- Quel coquin ! Ça pourrait être intéressant. Laisse-moi
me changer.
Yamina alla se mettre une petite tenue sexy et Tiago lança
une petite musique sur son téléphone.
- La chanson qui passait à Midnight cette nuit où tu m’as
appelé pour la première fois, Hero de Enrique Iglesias.
- Tu t’en souviens ?
- Malgré moi. Je la connaissais déjà et je l’ai toujours
trouvé stupide jusqu’à ce que je te rencontre. Je te
connaissais à peine et j’étais déjà prêt à beaucoup pour
toi. Je veux être ton héros Yamina.
- Tu es mon héros et cette nuit je te ferai la plus belle
danse. Reprends la musique, je veux l’écouter, la
ressentir, ce sera notre chanson à nous.
Tiago relança la chanson et Yamina lui fit la plus belle
danse de sa vie. Il était resté là à la regarder la bouche
grande ouverte et surexcité. Dès que la musique s’arrêta, il
la ramena vers lui et l’embrassa. Ce soir ils n’avaient eu
besoin que de leurs sentiments pour passer une nuit
magique. Quand Tiago se réveilla vers trois heures pour
aller aux toilettes, il heurta le sac qui était censé être sous
le lit. Le bruit réveilla Yamina.
- Désolé je ne voulais pas te réveiller, s’excusa-t-il. Je ne
sais pas comment ce sac c’est retrouvé là.
- Je ne l’ai pas touché, je n’ai pas la clé de toute façon.
- Attends.
Juste par pur instinct, Tiago essaya d’ouvrir le sac et n’y
arriva pas.
- C’est étrange, il ne s’ouvre pas.
- Tu es sûr d’avoir utilisé la bonne clé ?
- Très sûr.
- Etrange, dommage que tu me laisses pas la clé.
- De toute façon tu n’aurais pas pu me remettre le double
puisque tu as perdu ton trousseau.
- Apparemment aujourd’hui c’est la journée des clés.
Laisse tomber chéri, on va détruire le cadenas demain.
A moins que tu en aies besoin maintenant.
- Ça me tenterait bien mais je n’ai pas forcément besoin
de ce sac pour te faire plaisir.
- Tu avais remarqué à quel point ta ceinture était belle ?
- Tu es incorrigible.
- Je sais.
La nuit fut longue et le réveil difficile. Après des mois de
réflexion, Yamina avait enfin décidé de rendre une petite
visite à sa famille. Elle avait préféré que Tiago ne vienne
pas avec elle, une décision qui arrangeait bien ce dernier
qui avait prévu passer sa journée à s’entrainer au club.
Yamina n’était pas rentrée chez elle depuis plusieurs
mois. Bien qu’elle ait amélioré ses rapports avec sa
famille, elle était restée bien discrète. Elle avait participé
au mariage de sa sœur trois mois plus tôt et c’était la
dernière fois qu’elle l’avait revu. Après être passé dire un
bonjour à son père et passé les dix minutes les plus
gênantes de sa vie en sa compagnie, elle se rendit chez sa
sœur Michelle. Discutant dans le calme avec Michelle,
elle sentit un léger vertige.
- Ça recommence, se plaignit-elle.
- Tu te sens mal ? S’inquiéta Michelle.
- Ces derniers temps j’ai souvent le vertige et il m’arrive
de me sentir très faible.
- Tu en as parlé à ton médecin ? Je ne voudrais pas que tu
négliges ta santé et que ta maladie s’aggrave.
- Non je ne pense pas, d’ailleurs tout semblait parfait
quand je me suis fait dépistée récemment. C’est
surement la faim, je mange trop ces derniers temps.
- Je vais te faire rapidement un petit truc à manger.
- Ce sera long ça, je vais m’ennuyer ici.
- Non ce ne sera pas long, je vais faire des frites et des
omelettes. Ce sera prêt en moins de trente minutes fais-
moi confiance. En attendant essaie de te reposer devant
la télévision.
- Tu sais que j’ai failli présenter Tiago à papa ? Il l’a vu
quand il m’avait fait sa petite visite surprise mais il ne
le connait pas vraiment.
- Il va faire une crise s’il apprend que vous vivez
ensemble.
- Je pense qu’il l’avait bien pensé à l’époque. Je ne crois
pas que je puisse encore faire quelque chose qui puisse
le décevoir plus qu’il ne l’est déjà. Il s’attend toujours
au pire avec moi. Depuis petite il a toujours vu le pire
en moi. C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’ai
jamais fait l’effort de plaire, c’était peine perdue. Je
pense qu’il m’a toujours tenu responsable de la mort de
maman.
- Ne raconte pas des bêtises ma chérie. Nombreuses sont
les femmes qui perdent la vie en donnant naissance et
papa le sais très bien. Même s’il ne le montre pas, il
t’aime énormément et il suffirait juste que tu
reconnaisses un peu tes erreurs pour qu’il te pardonne
tout.
- Je n’ai rien à me faire pardonner Michelle.
- Regarde comme tu es, tu n’as presque aucune limite et
tu n’arrives même pas à reconnaitre que toi aussi tu
peux te tromper.
- Michelle, j’ai vraiment faim là.
Michelle se dirigea vers la cuisine et après une vingtaine
de minutes, elle apporta son plat à Yamina. Yamina le prit
avec joie mais quand elle avala une bouchée elle recracha.
- Mais c’est horrible, marmonna-t-elle. On dirait que les
œufs ne sont pas cuits.
- Yamina, prononça Michelle inquiète, ne serais-tu pas
enceinte par hasard ?
Yamina prit peur et resta silencieuse un long moment. Elle
posa le plat et essaya de reprendre son souffle.
- Réponds-moi, reprit Michelle.
- Comment veux-tu que sache ?
- Qu’est-ce-que tu me racontes ? Ne prends donc tu pas
tes précautions ? Tu ne vas pas me dire que tu es idiote
à ce point ?
- Je ne peux pas être enceinte Michelle, ce serait la goutte
d’eau de trop. Non je ne peux pas. Il ne voudra jamais.
- Calme-toi, je vais me rendre à la pharmacie juste en
face et te prendre un test de grossesse. Nous n’allons
pas nous affoler avant d’en être sûr. Je vais faire vite,
mon mari ne va pas tarder à rentrer de l’église.
Michelle alla acheter le test de grossesse et le remit à
Yamina qui s’isola dans les toilettes. Après un moment
d’attente, leur doute se dissipa. Yamina était bien enceinte
et c’était une nouvelle qu’elle n’accueillait pas vraiment
avec joie.
- Que vais-je faire, s’alarma-t-elle.
- Tu vas le dire à ton petit ami et en parler à ton médecin.
- Non non, Tiago n’en voudra pas.
- S’il n’en voulait pas il n’avait qu’à prendre ses
précautions. Là il ne s’agit plus de vouloir ou pas mais
d’assumer.
- Je ne vais pas garder ce bébé.
- Yamina, n’ajoute pas un autre péché à ta longue liste de
péché. Dieu ne te pardonnera pas un tel acte.
- Arrête avec tes sermons. Toi tu es St Michel et puis
quoi ? C’est toi qui vas le porter ce bébé ? Est-ce toi qui
vas l’élever ?
- Crois-moi j’aurai tout donné pour être à ta place.
- On verra bien le moment venu.
- Si j’ai pu m’occuper de toi je pourrai bien m’occuper de
n’importe quel autre enfant. En plus là n’est pas le
problème, le problème c’est que je ne peux pas en avoir.
Comme la vie peut être injuste. Te donner à toi une
chose que tu ne veux pas et que moi je lui supplie de me
donner.
- Que me racontes-tu Michelle ?
- Je ne l’ai appris que depuis un mois après ma visite
chez le gynécologue. Mon mari ne le sait toujours pas et
j’ai peur de sa réaction quand il le saura.
- Je suis vraiment désolé Michelle, compatit Yamina en
enlaçant sa sœur. On peut dire qu’on est tous les deux
dans un sacré pétrin.
- Tu dois en parler à Tiago. Ecoute-moi attentivement ma
puce, c’est une grande chance pour toi de pouvoir être
mère. Je sais que tu ne t’y attendais pas mais laisse-toi
la chance de connaitre ce bonheur que je ne connaitrai
peut-être jamais. Laisse une chance à cet enfant. Si
Tiago t’aime vraiment, il te soutiendra.
Yamina n’avait pas compris par quel miracle elle était
rentrée chez elle. Tiago n’était pas là et elle en profita
pour réfléchir un moment. Elle avait pleuré plus d’une
heure et avait imaginé à quoi pourrait ressembler sa
nouvelle vie. Quand elle entendit Tiago ouvrir la porte,
elle essuya ses larmes mais ne quitta pas le canapé.
- Je ne pensais pas que tu serais déjà rentrée, affirma
Tiago en retirant ses chaussures à l’entré.
Il l’avait ensuite rejoint et avait remarqué qu’elle n’allait
pas bien. Elle avait la tête baissée et ne lui avait pas dit un
seul mot. Le jeune homme essaya de redresse la tête de sa
compagne en lui tenant le menton et avait compris qu’elle
avait pleuré.
- Tu m’inquiètes Yamina, que se passe-t-il ?
- Nous allons avoir un bébé, s’efforça-t-elle de dire.
Tiago soupira, se leva sans dire mot et alla prendre sa
douche. Ils ne s’étaient pas échangé un seul mot tout le
reste de la journée et tard le soir, le jeune homme prit ses
clés se préparant pour sortir.
- Tu vas sortir sans rien me dire ? S’énerva Yamina.
- Que veux-tu que je te dise ? J’ai besoin de prendre le
l’air. Je veux être seul.
- C’est si grave ?
- Dois-je vraiment t’expliquer à quel point c’est grave ?
Je pensais que tu connaissais mon avis sur le sujet.
- Sauf que cet enfant je ne l’ai pas fait toute seule.
- Avoir un enfant c’est quelque chose de sacré, ce n’est
pas pour les personnes comme toi et moi. Comment
peux-tu juste envisager de donner naissance à un enfant
au milieu de tout ça ? Je ne veux pas d’un enfant qui va
passer sa vie à souffrir parce-que je lui aurais refilé ce
poison dont j’ai hérité. Tu ne peux pas garder cet enfant.
- Tu aurais préféré que ta mère t’avorte ? cria Yamina.
- Tu n’as pas besoin d’être malpolie Yamina.
- C’est aussi mon enfant et j’ai le droit de donner mon
avis.
- Depuis quand veux-tu d’un enfant ?
- Depuis que j’ai appris que j’en aurai un. Penses-tu
vraiment que j’ai le choix ?
- Tu as le choix.
- Je ne suis pas capable de le tuer. Si tu as peur qu’il
hérite de ta maladie sache que je me suis renseignée et il
y a très peu de chance que cela arrive.
- Et il y a combien de chance qu’il hérite de ton
microbe ?
Yamina ne réfléchit pas avant de coller une gifle à Tiago.
- Tu n’es qu’un sale hypocrite. Pendant tout ce temps tu
as bien réussi à faire comme si tu t’en fichais.
- Le fait que je me fiche de partager ta maladie ne signifie
pas que je le souhaiterais à un pauvre enfant.
- Il n’y a pas de risque pour que mon enfant en souffre et
ça j’y veillerai personnellement. Tu as le droit de ne pas
vouloir de cet enfant mais je veux que ce soit clair pour
toi, je ne vais pas avorter. Qu’il soit bipolaire ou même
complètement fou, c’est mon problème.
- Dans ce cas je n’ai plus rien à ajouter.
- Quand il naitra et que tu le verras, tu comprendras que
toutes tes craintes sont injustifiées. Tu vas l’aimer et
c’est la seule chose qui aura de l’importance.
- Yamina, je ne veux pas de cet enfant et je n’en voudrai
jamais. Si tu veux le garder, ce sera loin d’ici, loin de
chez moi.
- Est-ce là tout l’amour que tu disais avoir pour moi ?
- Tu sais bien que je t’aime plus que ma propre vie mais
cet enfant je n’en veux pas.
- Est-ce ton dernier mot ?
- Je n’en veux pas.
Tiago quitta la maison surement pour effectuer un long
trajet à moto. Quand il revint, Yamina n’était plus là, ni
elle ni ses affaires. Il fouilla dans les coins de sa cuisine et
sortit une bouteille poussiéreuse de liqueur qui sans aucun
doute était périmée. Il se servit un verre puis un autre et
passa sa nuit à boire jusqu’à voir le fond de la bouteille. Il
la balança ensuite et elle se brisa. Le sommeil n’eut pas du
mal à l’emporter dans son état.
Yamina était arrivée à la porte de sa maison d’enfance.
Elle avait sonné et son père lui avait ouvert. La voyant
avec les valises en main, il ne dit pas mot et l’aida à porter
ses sacs jusqu’à l’intérieur. Ils s’installèrent ensuite à la
terrasse pour discuter.
- Merci de m’avoir laissé entrer, remercia Yamina.
- C’est ta maison, je ne peux pas te refuser l’accès.
- J’ai tellement été stupide dans la vie et le pire c’est que
je pensais être la plus intelligente.
- C’est ce qui arrive quand on refuse d’écouter ses ainés.
Je peux comprendre que la jeunesse d’aujourd’hui ne
soit pas la même que celle d’hier mais le père
d’aujourd’hui n’est pas non plus le père d’hier. La vie
est un équilibre, toute chose est à sa place que tu le crois
ou non, la preuve je ne suis pas le même homme que
mon père mais je suis malgré ton indignation le père
qu’il te faut. Tout peut changer dans la vie mais les
règles de la vie elles ne changent pas. Si tu ne
comprends pas cela, tu resteras perdue.
- J’ai tellement de colère en moi, une grande colère
contre moi-même. Pas parce-que j’ai des remords mais
parce-que malgré tout je ne me sens pas capable de
devenir une meilleure personne. Je ne crois pas en Dieu
et je ne peux pas forcer la foi.
- Ce serait d’ailleurs une erreur de le faire, le seigneur ne
voudrais pas qu’on vienne à lui par obligation. Sache
juste que la foi est une chose qu’on peut tous avoir, tu
n’as aucun effort à faire, il te suffirait juste d’écouter ce
que le seigneur a comme message pour toi.
- Comment faire ça ?
- Lis la bible mon enfant, lis-la pas comme tu lis un livre
mais lis-la l’esprit grand ouvert et c’est Dieu qui
viendra à toi.
- Tu as peut-être raison mais vois-tu je suis de ces
personnes qui préfèrent construire leur propre enfer. Si
tu me demande de choisir entre la paix et cette vie qui
me rend si triste je ne voudrais d’aucune paix. Et si tu
me montres le paradis et que tu me montres Tiago, je le
choisirai encore sans hésiter. Le problème c’est que lui
ne voit pas les choses comme ça. Si moi je vois deux
options lui il en voit trois. Moi je n’ai qu’à choisir entre
être avec lui ou non mais lui il peut choisir vivre en
compagnie de ses démons. Je ne viens pas te dire que je
vais devenir une bonne fille papa, je viens parce-que j’ai
besoin de toi. Tu es la seule personne vers qui je peux
me tourner en ce moment.
- Dis-moi ce qui te tracasse Yamina.
- Je suis enceinte et le père de mon enfant ne veut pas en
entendre parler. Ne me tourne pas le dos papa.
14
« L’alcool éteint l’homme pour allumer la bête ». Ces
mots d’Albert Camus ne pouvaient pas être plus vrais.
Tiago s’était réveillé vers dix heures et sans le vouloir
avait marché sur un morceau de verre. Il retira
immédiatement son pied et constata les dégâts. Comme si
cela lui était égal, il marcha entre tous ces morceaux de
verre et alla chercher de quoi ramasser. Il s’était fait
quelques coupures et avait dû nettoyer également les
taches de sang sur le parquet. Il entendit la sonnerie et alla
ouvrir la porte. Il dégagea le passage pour laisser entrer le
père de Yamina qui une fois entré refusa de s’assoir.
- C’est bien toi l’idiot qui a mis ma fille enceinte et l’a
abandonné ? Essaya de confirmer le père de Yamina.
- Je ne l’ai pas abandonné, elle est partie toute seule.
- Tu t’attendais à quoi en lui disant de choisir entre toi et
son enfant ?
- Ce qui est sûr c’est qu’elle ne m’a pas choisi.
- Cet enfant est aussi le tien.
- Je ne serai jamais le père de cet enfant.
- Prends garde mon garçon, vous les jeunes vous dites
beaucoup de choses que vous regrettez ensuite. Je ne
suis pas venu t’obliger à jouer ton rôle de père ou quoi
que ce soit, je viens juste t’avertir. Si jamais tu refuses
de prendre tes responsabilités, il faudra que tu sois prêt
à assumer jusqu’au bout. Dans deux semaines, je
reviendrai ici pour que tu me dises ta décision finale. Si
tu maintiens ta position, tu devras signer les papiers que
l’avocat de la famille t’apportera.
- Quels papiers ?
- Tu vas renoncer à ton enfant pour toujours et aux yeux
de la loi.
Tiago regarda son visiteur s’en aller et sortit ensuite
prendre quelques bouteilles de liqueurs.
Les mois passaient et chaque journée était une torture
pour Yamina. Espérer voir Tiago arriver lui dire qu’il
changeait d’avis et ensuite réaliser qu’il ne viendra pas lui
brisait le cœur. Chaque matin elle se réveillait avec un
nouvel espoir et chaque soir elle rejoignait son lit dans le
désespoir.
- Je vis mon enfer sur terre, expliquait-elle à sa sœur qui
était venue lui rendre visite. C’est comme si chaque nuit
je mourrais et que le lendemain on me réveillait pour
revivre mes derniers instants.
- Regarde-toi, tu sembles toute négligée et toute pale. Tu
dois prendre soin de toi ma chérie, suivre ton traitement
et penser à ton enfant. Si Tiago ne veut pas faire partir
de ce bonheur, c’est tant pis pour lui.
- Mon traitement ! Se rappela-t-elle. Cela fait un moment
que j’ai oublié qu’il existait. Il n’est plus là pour me le
rappeler. Il était ma motivation, ma raison de vivre.
- Ta raison de vivre, elle est dans ton ventre. Tu réalises
que tu mets ton enfant en danger ? Tu veux donner
raison à ce lâche ?
- Peut-être a-t-il raison, je ne suis sans doute pas faite
pour être mère.
Alors que les deux sœurs discutaient dans le calme, leur
père entra et balança quelques documents sous leurs pieds.
- Qu’est-ce-que c’est papa ? Demanda Yamina.
- La preuve que tu t’es donnée à un pauvre type. Ce sont
les papiers concernant les droits parentaux, c’est
officiel, ton cher petit copain a renoncé à ses droits
parentaux.
- Non, s’il te plait dis-moi que c’est un mensonge et qu’il
n’a pas signé ça.
- Tu étais bien persuadé qu’il ne le ferait pas mais laisse-
moi te dire que tu t’es trompée.
Yamina n’avait pas attendu d’entendre quelques mots de
plus et avait pris son sac pour sortir. Elle s’était rendue
chez Tiago et l’avait trouvé assis au milieu de quelques
bouteilles. Toute la pièce puait l’alcool et il semblait ne
plus se soucier de l’état de son appartement. Yamina qui
était venue en colère avait vite vu sa rage se transformer
en tristesse.
- J’ai de la peine pour toi lui notifia-t-elle. Tu es
tellement masochiste que tu préfères t’infliger ça au lieu
de profiter du bonheur d’être père.
- C’est l’hôpital qui se fout de la charité.
- Comment t’es-tu fait ça ? Demanda Yamina en
remarquant des cicatrices sur le bras de Tiago.
- Qu’est-ce-que ça peut te faire ?
- Contrairement à toi moi je me fais du souci pour toi. Tu
as beau être un imbécile doublé d’un lâche, je ne saurai
m’empêcher de t’aimer.
- Si tu m’aimais tu ne serais pas partie.
- Tu es un vrai malade.
- Ça tu le savais et tu disais pouvoir m’aimer ainsi mais la
vérité est que tu n’es qu’une grosse menteuse.
- Aimer c’est différent de tout accepter. Je ne veux pas
qu’on devienne les meurtriers de notre propre enfant, je
ne suis pas un assassin et toi non plus.
- Qu’est-ce-que tu en sais ?
- Alors tu vas me dire comment tu t’es blessé ? Tu as
recommencé avec tes sales habitudes ?
- Ne te donne pas autant d’importance, je ne me ferai pas
du mal pour toi. J’ai juste eu un petit accident de moto
et cela fait déjà un moment. Que veux-tu ? Es-tu venue
jusqu’ici pour un simple contrôle de routine ?
- Tu es vraiment pitoyable.
Tiago se leva, dandina entre ses bouteilles et alla
embrasser Yamina. Elle s’était laissé aller et au bout de
deux minutes il arrêta, rigola et retourna s’asseoir.
- Celle qui est pitoyable c’est toi, encore là à quémander
pour avoir mon affection. Regarde-toi dans un miroir, tu
te mens à toi-même, ce petit ventre ne te va pas du tout.
Ça se voit que la maternité ce n’est pas pour toi.
- Je sais ce que tu essaies de faire.
- Si tu en doutes encore, sache que j’ai tourné la page.
- Au milieu de quelques bouteilles.
- Non.
Encore la porte, Tiago s’était dépêché d’ouvrir, de serrer
Rim dans ses bras et de l’embrasser avant lui prendre sa
valise. C’était clair qu’elle venait juste d’emménager chez
lui. Rim se retourna vers Yamina et ensuite vers Tiago.
- Que fait cette fille ici ? Interrogea-t-elle.
- Ne t’en fais pas, elle allait partir.
Vidée de toute son énergie et les pieds tremblotant,
Yamina ne sut pas à quel moment elle avait quitté cet
endroit ni même quand elle était arrivée chez elle.
Deux jours passés et elle était restée enfermée dans sa
chambre sans manger ni boire. Son père ne savait pas quoi
faire et Michelle avait proposé d’en parler à son médecin.
Celui-ci leur avait demandé de la faire venir à l’hôpital
mais elle avait refusé. Après un malaise dans les escaliers,
son père n’eut d’autres choix que de la conduire à
l’hôpital de force. Elle était arrivée à l’hôpital très agitée
et après une injection de tranquillisants elle s’était
endormie. A son réveil, elle trouva Mario assis à son
chevet.
- Mario ? Prononça-t-elle. Que fais-tu là ?
- Ton médecin m’a appelé, il m’a dit ce qui se passait.
- Il n’avait pas le droit.
- Je suis ton psychologue.
- Tu n’es plus mon psychologue.
- Oui mais ça il ne le sait pas. Il s’inquiète pour toi et moi
aussi. Je me suis permis de voir ton dossier. Je n’arrive
pas à croire que tu traverses tout ça. Il va pourtant
falloir que tu fasses attention. Le nombre de copies de
virus dans ton sang a augmenté et ce n’est bon ni pour
toi ni pour ton enfant. Que se passe-t-il Yamina ? Où est
le père de cet enfant ?
- Il ne veut rien savoir de nous et c’est désormais
réciproque. Je suis épuisée Mario, je veux me
concentrer sur moi et mon enfant. Je ne veux plus
jamais entendre parler de cet homme.
- Je comprends et je pense que tu prends une bonne
décision. Tu dois penser à toi et à ce petit être qui va
naitre. D’ailleurs toutes mes félicitations.
- Merci mais je dois te demander une faveur. Je ne me
sens pas capable d’y arriver toute seule, penses-tu que je
pourrai récupérer mon psy ?
- Je t’ai dit que je serai toujours là pour toi et je n’ai pas
changé d’avis.
- Pourrais-je aussi retrouver mon ami ?
- Tu ne m’en demanderais pas un peu trop ?
- S’il te plait.
- Je rigolais Yamina, pour toi je ferai une exception. Tu
es une femme spéciale et oui je veux bien être ton
psychologue, ton ami et tout ce que tu voudras. Repose-
toi maintenant, je vais faire un tour au cabinet et je
reviens vite.
Une nouvelle vie se dessinait pour tous. Yamina avait
commencé à aller beaucoup mieux avec le soutien de
Mario. Il avait suivi son dossier de près et s’assurait
qu’elle suivait son traitement comme il fallait. Ils étaient
devenus très complices et plus proches que jamais. Ils se
promenaient ensemble, se taquinaient et se soutenaient
dans les moments difficiles. Mario avait perdu son père
dans la foulée et Yamina l’avait même accompagné à
l’enterrement.
Cela faisait trois mois que Yamina n’avait pas revu Tiago
et elle allait beaucoup mieux ainsi. Son ventre était bien
rond et contrairement à ce que Tiago avait sous-entendu,
elle rayonnait avec son petit ventre qu’elle aimait bien
caresser en se regardant dans un miroir. Mario l’avait
accompagné pour ses échographies et ils savaient déjà que
ce serait une petite fille. Il suivait de près l’évolution de sa
charge virale et depuis lors tout semblait aller pour le
mieux. Avec son père et Michelle, Yamina était devenue
plus proche et la vie semblait mieux lui sourire depuis la
fin de son histoire avec Tiago.
Alors que ce samedi promettait d’être très ennuyant,
Mario invita Yamina à venir passer le week-end avec lui à
la campagne en compagnie de son adorable famille. Il lui
avait promis qu’elle tomberait amoureuse de la nature et
de l’odeur de la campagne. Avec l’accord de son père qui
avait une grande admiration pour Mario, ils prirent la
route de la campagne avec Mario au volant. Alors qu’ils
s’étaient arrêtés en chemin dans un supermarché pour
acheter des choses à emporter, ils tombèrent sur Rim et
Tiago. Mario était très content de revoir Tiago après tout
ce temps et bien sûr il ignorait que c’était lui le père du
bébé de Yamina. Quant à Yamina elle était restée
accroché au bras de Mario comme à son habitude sans
adresser plus qu’un bonjour. Tiago n’avait visiblement pas
aimé la voir si proche de Mario mais il avait su garder son
calme jusqu’à la maison.
A peine avait-il franchit l’entrée de son appartement que
Tiago balança les courses et donna un coup dans le mur.
Rim essaya de le calmer mais il ne voulait rien entendre.
- Pour qui se prend-il pour oser se balader avec Yamina
et mon bébé comme s’ils lui appartenaient ?
- Parce qu’ils t’appartiennent peut-être ? Tu as renoncé à
eux et tu as refait ta vie avec moi. Pourquoi cela te
dérange tant qu’elle refasse sa vie elle aussi ? Tu les as
bien vus, ils semblent plus heureux et plus amoureux
que jamais. Sache que tu n’es pas irremplaçable et si tu
continues ainsi tu finiras par me perdre moi aussi.
Les mots de Rim étaient passés comme un petit bruit
embêtant aux oreilles de Tiago. Il n’avait rien entendu et
elle s’était isolée dans la chambre énervée.
15
« Les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime. »
Peu importe la raison pour laquelle Albert Camus avait
écrit ces mots, il avait certainement vu juste. Le souci
avec les doutes c’est qu’ils demandent beaucoup de
délicatesse. Quand on y accorde trop d’intérêt, on peut
passer à côté de la réalité. Quand on n’y accorde aucun
intérêt, on finit par s’en mordre les doigts. Quand on en
parle, on prend le risque de s’exposer ou de passer pour un
imbécile. Et quand on les garde pour nous, ils nous
rongent de l’intérieur.
Mario et Yamina étaient arrivés à destination aux environs
de dix heures. La maison était grande et construite sur un
vaste espace. Il y avait un magnifique jardin, une fontaine
d’eau et des arbres tout autour. Mario avait sorti leurs sacs
du coffre et ils avaient avancé jusqu’à l’intérieur. Un
magnifique accueil leur avait été réservé. Décorations,
petit buffet et surtout, de magnifiques notes jouées par
Mira assise près de son piano. Mario s’était dépêché de
poser les sacs et d’aller enlacer sa sœur. Profitant des bras
de sa sœur, Mario sentit une petite tape dans son dos et se
retourna. Il salua alors Nana, leur employée de maison qui
avait l’habitude de le taquiner.
- Je parie que c’est toi qui as fait toutes ces décorations,
devina Mario.
- C’est la première fois que tu ramènes une fille à la
maison depuis trois ans, il fallait bien que je sorte le
grand jeu.
Ils s’étaient tous mis à rire et Mario se décida enfin à leur
présenter son invitée et amie Yamina. Ils l’accueillirent
tous avec joie. Marie, la mère de Mario était une femme
très aimable et elle avait aimé Yamina dès le premier
regard. Après avoir passé tout son temps en compagnie de
Marie, Yamina avait réussi à s’échapper pour rejoindre
Mira au salon.
- Tu as réussi à t’échapper finalement, se moqua Mira. Je
parie qu’elle t’a raconté ses expériences dégoutantes à
l’hôpital.
- Le pire c’est qu’elle me forçait à manger en même
temps, ajouta Yamina.
- Elle trouve que tout le monde est maigre. Ma mère et la
nourriture c’est une histoire d’amour.
- J’ai remarqué ça. J’ai aussi remarqué que Nana et Mario
étaient très proches. Est-ce-que ?
- Oh non, ce n’est pas du tout ce que tu imagines. En fait
ils se connaissent depuis tous petits. Il parait que sa
mère travaillait ici et qu’elle venait souvent. Quand sa
mère est morte, elle a voulu continuer à travailler pour
la famille ADAMS. Elle est un peu comme de la famille
et tout le monde l’aime bien. En plus Nana n’est pas
célibataire comme tout le monde le pense.
Yamina aimait beaucoup la compagnie de Mira qui la
faisait rire avec ses anecdotes sur les membres de sa
famille et le personnel. Le jardinier qui sortait avec la
femme de ménage, Mario qui cachait de la nourriture dans
son sac faisant croire à sa mère qu’il avait mangé, Yamina
avait appris pas mal de choses en peu de temps.
De son côté Mario discutait avec sa mère. Ils parlaient de
travail et de choses pas forcément importantes jusqu’à ce
que Marie aborde le sujet de Yamina.
- J’ai vu comment tu la regardes, avança Marie. Tu es
amoureux n’est-ce-pas ?
- Ça se voit tant que ça ?
- Je pense qu’elle est la seule à ne pas le voir.
- Oui je sais, elle traverse un moment difficile.
- Je sais, elle m’en a parlé.
- Elle t’a dit quoi exactement ?
- Qu’elle avait le VIH et que le père de son enfant l’avait
abandonné.
- C’est étrange, elle se confie rarement. Ça me surprend
qu’elle t’ait dit tout ça en si peu de temps.
- Tu connais ta mère. J’inspire naturellement confiance,
c’est un don. Je vais te donner un conseil mon fils,
parle-lui de tes sentiments.
- Je ne peux pas faire ça. Même si elle ne le dit pas, je
sais qu’elle est encore amoureuse de cet idiot qui lui a
fait du mal.
- Parfois on pense être amoureux jusqu’à ce que le vrai
amour se présente à nous. L’amour vrai, il ne fait pas
souffrir comme ça, cet amour qu’elle ressent est une
maladie et il faut un amour aussi pur que le tien pour
l’aider à en guérir.
- Tu as peut-être raison mais je ne veux pas prendre le
risque de gâcher notre amitié. Je suis très attaché à elle
et à cette petite fille qui grandi en elle alors je préfère
rester auprès d’eux en tant qu’ami que de les perdre en
cherchant à avoir plus. Qu’est-ce que je ne donnerai pas
pour qu’elle m’aime autant que je l’aime ?
- Mon enfant, quand on a passé toute sa vie à travailler
dans un hôpital, on réalise à nos dépends que la vie est
très courte. Si quelqu’un avait dit à ton père qu’il allait
mourir si vite il ne l’aurait pas cru et pourtant il était
déjà vieux. Je veux que tu profites de ta vie au
maximum et sans crainte. Si Yamina n’arrive pas à
réaliser que tu es une personne en or tant pis.
- Je vais lui parler maman, c’est promis.
- Fais-le avant de partir, la campagne a toujours un petit
aspect romantique.
Mario sourit et se retira. Après le diner, ils avaient
demandé à Mira de leur jouer quelque chose et elle l’avait
fait. Mario l’avait ensuite aidé à rejoindre son lit avant
d’aller se poser sur le banc dehors. Quelques minutes
après, Yamina l’avait rejoint et s’était assise près de lui, la
tête posée sur son épaule.
- Cette nature est magnifique et apaisante, fit remarquer
Yamina.
- J’aime venir ici pour observer le coucher du soleil mais
aujourd’hui je l’ai loupé. J’étais très occupé à discuter
avec ma mère et au passage, tu lui as beaucoup plu.
- Tu as une famille vraiment magnifique. Tout le monde
est gentil et ça se voit que vous vous aimez beaucoup.
- En effet mais tout cet amour ne suffit pas à mon
bonheur. Ça fait tellement mal au cœur d’aimer une
personne à ce point.
- Je ne suis pas aveugle tu sais ? Le fait que je ne dise
rien ne veut pas dire que je ne le vois pas.
- Je suis éperdument amoureux de toi Yamina mais je
sais que tu en aimes un autre.
- Je ne mérite pas l’amour d’un homme comme toi.
- Ça c’est juste une excuse, une façon de me faire
comprendre que tu ne ressens pas la même chose.
- Je t’aime beaucoup Mario.
- Mais tu n’es pas amoureuse.
- Ce n’est pas exactement ça, je te jure que j’ai envie de
refaire ma vie avec un homme comme toi mais je suis
sûre que tu serais déçue si tu savais vraiment qui je suis.
- On est que ce qu’on se décide à être. La personne que tu
as été ou que tu penses être ne m’intéresse pas. La
question que tu dois te poser est celle-ci : quelle
personne es-tu quand tu es avec moi ? Si tu aimes cette
personne alors tout le reste importe peu.
- J’aime la personne que je suis quand je suis avec toi. Tu
m’apportes de la joie et du réconfort. Quand je suis avec
toi je ne me soucie de rien, je me sens protégée et
aimée. Près d’un an qu’on se connait et je n’ai jamais eu
des raisons de me plaindre de toi.
- Cela fait longtemps que je te connais. Nous partageons
une relation très particulière et même si tu as préféré me
cacher certains détails de ta vie comme l’identité de cet
homme que tu aimes ou même cette part d’ombre en toi,
je sais que tu es une belle personne. Je t’aime et je n’ai
aucun doute à ce propos. Je veux donc que tu saches
que je ne veux pas jouer avec toi ou vivre une autre
aventure. Si tu décides de me laisser la chance de
t’aimer, je ferai de toi ma femme. Prends donc ton
temps et réfléchis avant de me donner une réponse.
Aussi ne commets pas l’erreur de prendre une décision
en te basant sur la beauté de ce que je tu partages avec
moi, écoute juste ton cœur.
Mario se leva et souhaita une bonne nuit à Yamina. Quand
il voulut s’en aller, elle le retint par la main et il l’aida à se
lever. Elle l’embrassa quelques secondes et leva les yeux
vers lui. Sans qu’elle n’ait à dire un mot, Mario
l’embrassa en retour et cette fois pendant deux longues
minutes.
Après une paisible nuit à la campagne et l’espoir d’un
nouveau départ, Yamina se réveilla avec le sourire aux
lèvres. Sa joie fut plus grande quand Mario lui apporta
son petit déjeuner au lit.
- C’est impossible de trouver deux anges comme toi sur
cette terre.
- J’essaie de gagner des points, avoua Mario.
- Ça fonctionne plutôt bien. Tu ne m’as pas laissé le
temps de te le dire hier mais j’accepte.
- Tu acceptes, tu acceptes quoi ? Tu acceptes de
commencer une nouvelle vie avec moi ?
- Oui j’accepte.
- De devenir ma femme ?
- Ça aussi.
- Ah, comme je déteste ce genre de rêve, ça fait toujours
mal au réveil. Pince-moi Yamina.
- Avec plaisir affirma Yamina avant d’embrasser
tendrement Mario.
- Maman, cria Mario, Mira, Nana, Roland, venez tous s’il
vous plait. Je vais me marier.
Yamina se mit à rire en entendant les autres courir vers
eux et Mira se plaindre d’être abandonnée derrière dans
son fauteuil.
- Je ne peux pas monter les escaliers toute seule, criait-
elle depuis le salon. Revenez me chercher bande de
commères.
Roland, le vigil descendit chercher Mira et ils se réunirent
tous dans la chambre de Yamina. Mario leur annonça que
Yamina avait accepté devenir sa femme et ils se mirent
tous à applaudir, tous sauf Marie.
- Tu lui as demandé quand ? Demanda Marie à son fils.
- A l’instant, répondit Mario.
- Espèce d’idiot, j’ai élevé un romantique moi. Tu lui
demandes ça juste comme ça ? Ça ne se fait pas. Voilà
pourquoi nous avons du mal à te croire. Nous allons
organiser un excellent déjeuner et tu vas refaire ta
demande devant nous, nous voulons tous voir ça.
- Je suis totalement d’accord avec ta mère, appuya
Yamina.
- Très bien, capitula Mario, on fera les choses ainsi.
Un grand déjeuner se préparait. Yamina avait voulu aider
mais Marie avait refusé, elle lui avait demandé de profiter
de sa matinée. Elle partit alors marcher dans le jardin avec
Mira. Mario était assis avec son ordinateur et s’était mis à
somnoler. D’un coup il sursauta, laissant tomber l’appareil
qu’il avait posé sur cuisses.
- Est-ce-que tout va bien ? Lui demanda Nana qui
rangeait la table près de lui.
- J’ai à peine fermé les yeux que je fais un cauchemar.
- Un cauchemar ?
- J’ai rêvé de mon père.
- Depuis quand rêver de son père est un cauchemar ? Il a
surement eu envie de te féliciter.
- C’est ça le problème, il m’interdisait formellement
d’épouser Yamina. Il me répétait sans cesse ‘‘ne
l’épouse pas’’.
- C’est vrai que c’est étrange. Tu penses que le fait que
Yamina attende l’enfant d’un autre aurait dérangé ton
père.
- Normalement papa est très ouvert d’esprit, je ne pense
pas que cela l’aurait dérangé. Ce n’est d’ailleurs pas
dans ses habitudes de se mêler de ma vie privée.
- Ce n’était peut-être qu’un cauchemar.
- Peut-être.
- Pourquoi ça t’affecte autant ? Aurais-tu des doutes
quant à ton choix d’épouser Yamina ?
- Je ne pense pas non. J’aime énormément cette fille et
pour moi c’est un rêve qui se réalise.
- Essaie d’en parler à ta mère.
- Ni elle ni Yamina ne doivent être au courant de ça. Tu
sais à quel point ma mère peut être superstitieuse.
- C’est vrai, elle disait même qu’à chaque fois qu’elle
allait travailler sans son chapelet elle recevait des cas
graves.
- Nana, hurla Marie. Qui a étalé cette nappe rouge sur la
table ? Combien de fois dois-je te dire que le rouge est
de mauvais augure quand on célèbre des évènements
comme les fiançailles, mariages ou baptêmes ? Viens
me retirer ça. Ne viens pas nous porter la poisse.
Nana et Mario échangèrent un regard et Nana se dépêcha
d’aller changer la nappe de table. Une grande pluie qui ne
s’était pas annoncée vint ajouter son grain de sable. Marie
avait remis à mon fils l’alliance de sa grand-mère pour sa
demande. Il restait encore du temps avant le déjeuner
alors Mario qui avait une petite migraine décida d’aller
s’allonger dans sa chambre. Yamina était montée le voir
après sa petite balade dans le jardin. Elle l’avait trouvé
debout devant sa fenêtre observant l’extérieur.
- J’ai appris que tu ne te sentais pas très bien, lui dit-elle.
- Oui, j’avais un peu mal à la tête mais c’est passé. Ce
sera bientôt l’heure du déjeuner.
- J’aurai aimé me faire belle pour l’occasion mais avec ce
ventre énorme c’est bien plus compliqué.
- Tu es plus belle que tout, la complimenta Mario en
s’avançant pour l’embrasser.
Un bruit de tonnerre se fit entendre et une seconde après
un bruit de verre brisé. Mario se retourna et vit que la
photo de son père qui était posée sur sa table de nuit était
tombée et le cadre s’était fissuré. Ne sachant pas quoi
penser, il essaya de se convaincre que tout arrivait par
hasard malgré le petit doute au fond de lui.
Mario avait demandé à Yamina de l’épouser devant sa
famille et elle avait de nouveau dit oui. Ils avaient déjeuné
dans une très bonne ambiance, entre des rires et beaucoup
de bavardage. La pluie s’était arrêtée aussi vite qu’elle
avait commencé et les visiteurs d’un week-end avaient pu
retourner en ville.
La première chose qu’ils firent à leur arrivée fut
d’annoncer la bonne nouvelle à la famille de Yamina.
Leur joie était immense et le père de Yamina n’avait cessé
de les bénir. Ils avaient décidé de se marier légalement
avant la naissance du bébé et de faire le mariage religieux
quelques mois après. Mario voulait que le bébé ait à sa
naissance un foyer et donc un père et une mère unis. Il
avait décidé de donner son nom à l’enfant et de devenir
son père.
Un mois après, Mario et Yamina s’étaient mariés à la
marie et avaient emménagé ensemble dans la maison de
Mario. C’était désormais plus facile pour Mario de
prendre soin d’elle et du bébé.
Un soir allongé dans leur lit à s’échanger quelques baiser,
Yamina remarqua que Mario allait un peu trop loin et elle
l’arrêta.
- On avait dit qu’on allait attendre après la naissance du
bébé, lui rappela-t-elle.
- Je sais, s’arrêta Mario. Ne t’inquiète pas pour ça, je ne
comptais pas aller plus loin.
- J’imagine un peu à quoi elle ressemblera.
- Elle sera belle comme toi. Dis-moi, tu as déjà pensé à
comment tu vas l’appeler ?
- Ça oui, j’ai envie de l’appeler Milagro.
- Comme miracle en espagnol ?
- Exactement. Ce bébé est un vrai miracle. Je ne
l’attendais pas et il a changé toute ma vie. Il y a eu du
bon, du mauvais mais le plus important, il m’a donné
envie de mener une vie saine et d’être heureuse.
- Milagro ADAMS, c’est parfait.
Milagro venait de pousser son premier cri et Mario
attendait impatiemment à l’extérieur. Yamina avait
accouché par césarienne et était encore en salle de réveil.
Mario avait été le premier à voir le bébé et il l’avait aimé
au premier regard.
Les jours passaient vite et les semaines avec. Désormais
huit semaines après le retour de Yamina et de son bébé à
la maison. Le mariage religieux se préparait et tous
semblaient heureux. Après l’excuse du bébé, Yamina
disait vouloir attendre le mariage pour partager des
moments intimes avec son mari. Mario avait compris
qu’elle n’était pas prête à franchir cette étape alors il
n’insistait pas. Mario était très patient mais Yamina savait
qu’à un moment elle ne trouverait plus d’excuses.
Comment lui avouer que toutes les nuits elle était hantée
par les souvenirs de Tiago. Elle se souvenait de ses
baisers, de ses caresses, du bruit des menottes, de la corde
qui glissait doucement entre ses poignets et qui se
resserrait peu à peu et parfois brusquement, de tous les
jeux auxquels ils jouaient et qui ne se disaient pas.
Comment lui dire qu’elle n’arrivait tout simplement pas à
l’oublier ? Elle savait que plus rien n’était possible avec
Tiago mais était-ce suffisant pour qu’elle réussisse à se
donner corps et âme à un autre ? Yamina pensait à tout
cela toute seule dans sa chambre quand elle entendit son
téléphone sonner.
- Allo Safi, répondit-elle.
- J’ai cru que tu ne me répondrais jamais, affirma Safi. Tu
nous as complètement oubliés. Rien n’est plus pareil
sans toi.
- Je ne sais pas quoi te répondre. Rim complète
parfaitement votre petit cercle non ?
- C’est vrai qu’elle est là mais depuis ton départ Tiago
n’est plus le même, il préfère aller se battre que sortir
avec nous.
- Ce que Tiago fait de sa vie ne m’intéresse pas.
- Je comprends. Si je ne me trompe pas le bébé doit déjà
être né n’est-ce-pas ?
- C’est le cas. Elle s’appelle Milagro et elle a de
magnifiques yeux.
Yamina et Safi avaient passé un long moment au
téléphone et Safi raccrocha enfin. Assise dans
l’appartement de Tiago juste près de lui et en l’absence de
Rim, elle exécutait ses ordres à la lettre.
- J’ai de la peine pour toi pauvre chéri, s’alarma Safi. Il
faut que tu tournes la page maintenant.
- Contente-toi de me dire ce qu’elle t’a dit.
- Votre fille est née, elle s’appelle Milagro ADAMS.
- Il lui a donné son nom.
- Oui et il a aussi épousé la mère.
- Quoi ? S’énerva Tiago. Elle l’a épousé ?
- Il l’a épousé, elle l’a épousé c’est pareil. Le mariage
religieux aura lieu bientôt mais elle ne m’a pas dit
quand. Je suppose qu’elle n’a pas envie que je vienne.
- Je ne la laisserai pas s’unir à cet homme pour la vie. Je
dois faire quelque chose. Je dois la récupérer peu
importe ce que cela me coutera.
16
« Le seul moyen de se délivrer de la tentation c’est d’y
céder. » Cette affirmation d’Oscar WILDE cache bien une
triste réalité. Elle peut être encore plus cruelle quand il
faut céder mille fois à une même tentation pour se rendre
compte la mille et unième fois qu’on n’en sera jamais
délivré. C’est à ce moment-là que l’on devient esclave de
son vice.
Les nuits de Tiago n’avaient pas été moins difficiles que
celles de Yamina. Malheureusement pour lui il était le
seul coupable de ce qui lui arrivait. S’il n’osait pas aller
voir Yamina et lui demander de revenir c’est uniquement
parce qu’il ne savait pas comment lui dire qu’il voulait
d’elle dans sa vie mais pas d’un enfant. Il fallait pourtant
qu’il trouve le moyen d’agir au plus vite s’il ne voulait pas
la perdre pour toujours.
- Tu penses encore à elle, lui reprocha Rim qui venait
juste de poser son diner devant lui. Elle est mariée.
- Et comment tu peux savoir ça ? Demanda Tiago
curieux.
- Ne me sous-estime pas, je sais beaucoup plus que tu ne
crois. Yamina ne se remettra jamais avec toi, plus vite
tu t’en rendras compte mieux ce sera.
- Je sais que je l’ai perdu et je sais aussi que je ne peux
pas continuer ainsi, il est temps que je me fasse aider.
- Je suis là pour t’aider.
- J’ai besoin de l’aide d’un professionnel et demain j’irai
voir un.
- Comme tu veux mon amour. Je pourrai venir avec toi.
On pourra retourner chez cet homme, le psy de ton père,
celui qui t’a parlé de cette maladie.
- Je ne veux plus dépendre de personne. Tu ne
m’accompagneras nulle part. Ce chemin je dois le faire
seul et j’aimerais te demander une grande faveur, tant
que je n’irai pas mieux psychologiquement, je voudrais
qu’on ne se fréquente plus.
- Es-tu en train de me demander de partir ?
- Te faire venir était une mauvaise décision. J’avais réussi
à avancer mais depuis ton retour, je sombre dans
l’alcool, j’ai repris mes mauvaises habitudes et mes
crises ne font que se multiplier.
- Maintenant c’est ma faute, tu ne manques pas de culot.
Tu oublies dans quel état pitoyable elle t’a laissé. Je suis
venue, j’ai tout fait pour toi, je t’ai consacré mon temps
et je t’ai soutenu. Tu n’es qu’un ingrat. Je vais m’en
aller mais jamais, je dis bien jamais, n’essaie de me
recontacter. Fais ce que tu veux de ta vie, je ne veux
plus rien savoir. J’espère vraiment pour toi que tu t’en
sortiras. A jamais Tiago.
Mario était assis dans son bureau à relire quelques notes.
Il reçut un appel de la réception disant qu’un homme
demandait à le voir. Mario n’avait aucun rendez-vous
avant une heure mais il accepta quand même de recevoir
le visiteur. Quand il vit Tiago entrer dans son bureau il lui
demanda de prendre place.
- Vous devez être surpris de me voir ici, supposa Tiago.
- En vérité non. Bien sûr je ne t’attendais pas forcément
aujourd’hui mais je savais que tu reviendrais un jour par
ici. Qu’est-ce qui t’emmène ?
- J’ai besoin d’aide. Depuis un moment j’ai l’impression
que mon passé commence à me hanter encore une fois,
je ne veux pas retomber dans la dépression.
Mario sortit le dossier de Tiago de son tiroir et ils
échangèrent un long moment. Il l’avait reçu par la suite
plusieurs fois. Tiago n’avait jamais abordé sa maladie ou
Yamina dans ses discussions avec Mario, il lui parlait
plutôt de ses nuits blanches et d’une femme dont il était
éperdument amoureux. Dire le nom de Yamina aurait été
idiot car il savait que cette dernière était désormais
l’épouse de Mario.
La veille de son mariage religieux, Mario rangeait son
bureau tard le soir. Il avait décidé de prendre deux
semaines de congé à compter de ce vendredi afin de
profiter un minimum de sa vie de jeune marié. Il ne
s’attendait pas à recevoir la visite de Tiago à cette heure
mais comme toujours il avait décidé de lui consacrer une
partie de son temps. Tiago assis en face de lui, il appela sa
mère pour lui demander de ne pas l’attendre pour diner.
Depuis deux semaines déjà Yamina était rentrée chez son
père avec Milagro et ils préparaient le mariage de leur
côté. La mère de Mario, sa sœur Mira et même Nana
étaient venus rester chez Mario et partiraient juste après la
cérémonie de mariage. Nana quant à elle allait rester pour
désormais servir Mario et Yamina et remplacer l’ancienne
femme de ménage que Yamina avait fait renvoyer suite à
un malentendu.
- Vous aviez quelque chose de prévu ? Se renseigna
Tiago après le coup de fil de Mario.
- Non ne t’en fais pas, c’est juste un diner de famille.
- J’espère que votre épouse ne le prendra pas mal.
- Non non, c’était ma mère. Je me marie à l’église demain
donc pour l’instant mon épouse est avec sa famille. Il ne
faut jamais se mettre entre les femmes et leurs
superstitions. Elles pensent que ça porte malheur de voir
la robe avant le mariage.
- Et vous vous n’y croyez pas ?
- Je ne sais pas, je pense que ma mère est assez impliquée
avec ces choses pour que je m’y mette aussi. Dis-moi
Tiago, qu’est-ce qui t’emmène ici ?
- J’ai reçu un appel du cabinet qui m’informait de votre
indisponibilité pour les deux semaines à venir. Je
voulais savoir si tout allait bien mais j’apprends que
vous vous mariez demain alors toutes mes félicitations.
- Merci Tiago.
- Pouvoir trouver sa moitié dans ce monde n’est pas une
chose facile. Regardez-moi, je cours après l’amour et il
me fuit à grande vitesse.
- Tu n’as toujours pas parlé à cette femme ?
- Je n’ai pas osé. Pensez-vous que je devrais le faire ?
- Ce que je pense c’est qu’un cœur dévasté comme le tien
a besoin de guérir complètement pour réussir à aimer
sainement. Tu as une opinion très négative de toi. Je
voudrais que tu travailles sur toi et que tu puisses
t’aimer comme tu aimes cette femme.
- Ce ne sera jamais possible.
- Nous allons faire une chose. Pendant mes deux
semaines d’absence je voudrais que tu fasses une chose
très importante. Deux semaines sans combats, sans
courses de moto, sans voir cette fille, deux semaines en
ta propre compagnie. Toutes ces illusions qui te donnent
l’impression d’aller mieux, éloigne-toi d’elle et libère-
toi.
- Je n’y arriverai pas.
- Au moins tu pourrais essayer. Je vais te laisser mon
numéro personnel. Chaque soir avant de dormir, envoi-
moi un petit message pour me faire part de tes avancés.
Je veux que tu me dises quelque chose de positif sur ta
personne chaque jour. Je ne te promets pas de répondre
à tes messages ou même de les lire avant la fin de mes
congés mais fais l’effort de tenir. S’il y a une urgence il
te suffira de m’appeler.
- Merci Mario.
- Tu n’as pas à me remercier, je fais mon travail.
- Non, il n’y a pas que ça. La façon dont vous vous êtes
impliqué dans tout ceci est bien au-delà d’un simple
devoir professionnel. Je ne vous ai jamais considéré
comme un ami et je ne le ferai sans doute jamais mais
sachez que je vous dois beaucoup. Si nous nous étions
connus dans d’autres circonstances, nous serions peut-
être amis qui sait ?
- Je suis persuadé que tu vas vite traverser tout ça. Quand
j’aurai accompli mon devoir et que je ne serai plus ton
psy je pourrais peut-être accepter que tu m’offres un
verre.
- Je vous offrirai un verre avec grand plaisir mais ce sera
dans une autre vie.
- Je dois avouer que tu as toujours de ces phrases
mystérieuses qui dépassent mon entendement.
- A très vite doc.
- A bientôt Tiago.
Yamina avait réussi à s’échapper d’un diner familial qui
semblait interminable. Elle était très nerveuse et voir son
mariage si proche lui faisait tout remettre en question. Les
doutes de dernières minutes étaient mauvais conseillers.
Milagro dormait dans sa chambre quand la jeune mère
quitta la maison après avoir passé un coup de fil.
Safi avait écourté sa soirée au club et était rentrée à son
appartement sans son mari. Elle devait être présente pour
recevoir Yamina qui avait demandé à lui parler. Comme
prévu, Yamina était arrivée et Safi lui avait servi un verre
d’eau.
- Tu me sembles désorientée, remarqua Safi.
- Toi qui t’es déjà mariée, dis-moi si c’est normal d’avoir
autant de doutes.
- S’il y a une chose dont je n’ai jamais douté c’est que
Théo est l’homme de ma vie. C’est une chose qu’on
ressent dès le premier regard. Le mariage n’est qu’un
détail. L’envie de vouloir passer toute sa vie aux côtés
d’une personne est une chose qui arrive très rarement
mais quand elle arrive, elle efface tous les doutes. Par
contre, avoir des doutes est une chose très normale
quand on décide de franchir cette étape avec la
mauvaise personne.
- J’aime Mario.
- Je n’en doute pas mais l’aimes-tu au point de vouloir
passer toute ta vie à ses côtés ?
Alors que Yamina essayait de trouver la réponse à cette
question dans le creux de son cœur, elle vit Tiago entrer
dans la pièce.
- Que fait-il ici ? S’énerva Yamina.
- Je lui ai demandé de venir, expliqua Safi. Vous avez
besoin de parler. Je vais retourner au Club, fermez en
sortant et laissez la clé dans le pot de fleur à l’entrée.
Safi qui était rentrée avec la moto de Théo saisit les clés et
quitta l’appartement. Après un petit moment de silence ;
Yamina saisit son sac et se dirigea vers la sortie. Tiago lui
céda le passage sans dire mot mais elle s’arrêta une fois à
son niveau et lui fit face.
- Que veux-tu cette fois ? Se plaignit Yamina.
- Safi ne m’a pas dit que tu serais là.
- Si tu l’avais su tu serais resté chez toi ?
- Non, bien sûr que non. C’est peut-être la dernière
occasion pour nous de changer les choses ?
- Tu es prêt à reconnaitre tes erreurs et accepter ta fille ?
Le silence de Tiago était sans confusion, c’était un non, un
non qu’il avait beaucoup trop honte de prononcer.
- Je m’en doutais, confirma Yamina.
- Je t’assure que je fais tout ce que je peux pour aller
mieux. Peut-être qu’avec le temps…
- Peut-être ? Tu veux que je reste là à attendre qu’un beau
jour, si jamais il arrivait, tu décides de prendre tes
responsabilités ? Tu es d’un égoïsme sans pareil.
- Dis tout ce que tu veux mais Mario ne mérite pas que tu
l’épouses simplement parce-que tu as besoin d’un père
pour ton enfant.
- J’aime Mario.
- Non tu ne l’aimes pas mais peut-être qu’à force de le
répéter tu finiras par y croire. Je t’aime Yamina, je
t’aime comme je n’ai jamais aimé personne et je suis
prêt à tout pour toi sauf que je ne l’ai pas encore trouvé
ce foutu mode d’emploi pour parents bipolaires.
- C’est pourtant simple, fais-toi aider par un spécialiste,
assume ce que tu es et fais-toi aider bon sang.
- Je t’assure que c’est ce que je fais. Donne-moi juste du
temps, donne-moi un peu de temps.
- Tiago, je me marie demain et je ne vais pas tout foutre
en l’air pour quelque chose d’incertain. L’époque où
j’agissais sans me soucier de quoi que ce soit est passé,
j’ai une fille à élever et elle a besoin de stabilité. Si tu
dois prendre une décision, c’est maintenant qu’il faut la
prendre.
- Ce n’est pas demain.
- Pardon ?
- Ton mariage, ce n’est pas demain, c’est aujourd’hui, il
vient de sonner minuit.
- Merde, réalisa Yamina. Il faut que j’y aille.
Tiago s’approcha de Yamina et l’embrassa longuement.
Elle eut l’espoir qu’il se rende enfin compte des enjeux et
prenne les bonnes décisions.
- Je voudrais tellement te retenir, murmura-t-il en lui
caressant le visage. Tu n’as plus beaucoup de temps
devant toi et moi j’ai besoin de temps pour avoir mieux
à t’offrir.
- Tu sais très bien qu’à nous deux on peut s’en sortir, on
l’a bien fait jusqu’à présent.
- Sauf que comme tu l’as dit, il n’est plus question de
nous deux.
- Cet enfant est le tien, c’est à toi de t’en occuper.
- Cet enfant n’est plus le mien depuis bien longtemps et
pour l’instant il sera mieux sans moi.
- Tu n’es qu’un lâche.
- Quand tu passeras tes nuits aux côtés d’un homme que
tu n’aimes pas, tu comprendras que tu aurais mieux fait
de patienter.
- Va te faire foutre, je n’ai pas besoin de toi. Je vais me
marier et je serai bien mieux sans toi.
Yamina s’en alla furieuse et arrêta un taxi. Elle n’était pas
retournée chez elle. Elle avait décidé d’aller retrouver
Mario.
Mario fut réveillé par la sonnerie. Il avait appelé Nana à
plusieurs reprises pour qu’elle aille ouvrir mais celle-ci
dormait déjà. Il enfila son manteau et marcha somnolant
jusqu’à la porte, curieux de voir qui venait déranger son
sommeil. Quand il vit que c’était Yamina, il se dépêcha
d’ouvrir.
- Que fais-tu ici si tard ? S’inquiéta-t-il. Ne me dis pas
que…
Qu’elle a des doutes ? C’était évident mais ce n’est pas
pour dire ça qu’elle était venue. Tout ce qu’elle voulait
c’était se convaincre qu’elle faisait le bon choix. Elle
entra, ferma la porte et se mit à embrasser Mario avec
toute la rage de ce désir brulant que Tiago avait réveillé en
elle. Marie qui avait aussi entendu sonna cria de sa
chambre pour demander à son fils qui était là mais il ne
répondit personne entre deux baisers. Il porta ensuite
Yamina jusqu’à sa chambre. Si la nuit de noce était la nuit
qui venait juste après les vœux, ces futurs mariés venaient
tout juste de changer les traditions. Ils avaient réussi à
retourner toute la chambre de Mario tout en se gardant de
faire trop de bruit. Ces petits moments hors du commun et
un peu pervers étaient tout ce dont avait besoin Yamina
pour se retrouver. Mario était un psychologue plutôt doué,
il avait sans le moindre effort compris ce qu’elle voulait.
De longues minutes plus tard, à bout de souffle, Yamina
se laissa enroulée par les bras de Mario. Cet homme avait
attendu ce moment très longtemps et pourtant son regard
n’était pas celui d’un homme satisfait. Il se posait bien
trop de questions mais évitait de les poser tout haut.
Il sonnait deux heures du matin quand Yamina se mit à
enfiler ses habits, pressée de s’en aller.
- Tu as vu l’heure ? Lui demanda Mario.
- Oui, répondit-elle. J’ai laissé Milagro toute seule.
- Il s’est passé quoi exactement ?
- J’ai eu envie de te voir et je suis venue.
- Je vais te ramener chez toi.
Cette petite phrase toute belle n’avait pas réussi à tromper
Mario. Il refusa tout de même d’être le fiancé oppressant
qui cherche des problèmes là où il n’y en avait peut-être
pas.
17
« Aimer un être, c’est accepter de vieillir avec lui. » Si
l’on en croit Albert Camus, l’amour serait une raison
suffisante pour se tenir devant une église et signer un
pacte que seule la mort pourrait rompre.
Yamina et Mario allaient se marier. Le côté positif était
qu’ils le faisaient sans aucun doute par amour. Oui, Mario
était très amoureux et Yamina, elle ferait n’importe quoi
par amour pour son enfant et pour enfin tourner la page.
Milagro était dans les bras de Michelle et Yamina essayait
une dernière fois sa robe. La couturière était debout à ses
côtés et semblait fière de sa magnifique création. La
mariée était particulièrement belle mais comment
expliquer le fait qu’elle ne rayonnait pas, comme s’il lui
manquait cette petite étincelle dans les yeux qui fairait
toute la différence. La couturière se retira après quelques
minutes et Yamina s’observa un long moment dans le
miroir. Michelle avait compris qu’elle ne se sentait pas
très bien.
- Tu as fait le bon choix, essaya de la rassurer Michelle.
- Si tu le dis.
- Ecoute-moi Yamina, je sais que ce n’est pas facile pour
toi mais crois-moi quand je te dis que ça ira. Le vrai
amour c’est celui qui se construit peu à peu comme tu le
fais avec Mario. C’est un homme bien et tu l’aimeras
chaque jour un peu plus.
- Je sais que Mario est génial, je dirai même que c’est
l’homme parfait. J’ai beau cherché, je ne lui trouve
aucun défaut. Mais comment faire pour tuer tous ces
démons qui me poursuivent ?
- Tous ces démons ! Non, tu n’as qu’un seul démon et il
s’appelle Tiago. Si tu ne laisses pas ce passé derrière ce
n’est pas lui qui te laissera.
- Comment faire ça, je vis chaque jour avec un enfant qui
est le sien. Tout de Milagro me rappelle cet homme.
Regarde, elle a son nez, son regard, elle a la même
énergie que lui.
- Ta capacité à créer des situations compliquées me
surprendra toujours. Cette petite n’a rien de cet homme.
- Qu’est-ce-que tu en sais ? Tu ne le connais pas.
- Peut-être mais je n’ai pas besoin de lunettes pour voir
que cette petite merveille a tes yeux.
- Elle a peut-être mes yeux mais elle a son regard.
Pendant que Michelle et Yamina essayaient toutes les
deux d’avoir le dernier mot, le bruit de la porte vint mettre
fin à leur discussion. Elles ne s’attendaient pas à voir
Mario entrer accompagné de leur père.
- J’ai essayé de l’en empêcher mais il a insisté, expliqua
le père de Yamina avant de s’en aller.
- Ça ne se fait pas beau-frère, rappela Michelle. Ça porte
malheur de voir la robe avant le mariage.
- Excuse-moi Michelle, je ne savais pas qu’elle était déjà
habillée.
- En fait, elle ne faisait qu’essayer.
- Je te promets que je ne vais pas rester longtemps, laisse-
moi juste lui parler un moment.
Michelle se leva et emmena Milagro avec elle. Yamina se
retourna et alla s’asseoir sur le lit. Mario regarda autour de
lui, saisit une chaise pour se mettre en face d’elle.
- Je suppose que tu veux des explications pour ce qui
s’est passé cette nuit, imagina Yamina.
- Même si j’ai toujours du mal à comprendre cet épisode,
je ne suis pas là pour ça. Enfin, pas juste pour ça. Je sais
que tu as des doutes et savoir que tu as des doutes me
fait douter également. Je ne voudrais pas qu’on finisse
l’un comme l’autre pris au piège dans une relation qui
nous fera souffrir. Je pense que nous avons déjà vécu
pas mal de choses chacun de son côté et nous
condamner à d’autres peines serait vraiment injuste. Je
sais que depuis que tu t’es retrouvée toute seule j’ai été
un peu comme ta bouée de sauvetage, je t’ai évité de
sombrer mais je veux que tu comprennes que tu ne me
dois rien.
- Mario,
- Non Yamina, je veux que tu m’écoutes. Au début je
pensais que je pouvais juste t’aimer de manière
inconditionnelle, donner et donner sans rien exiger de
toi mais ça c’était juste possible en amitié. Avant que
nous allions devant l’hôtel pour nous jurer amour et
fidélité pour toute la vie, je veux que tu saches que peu
importe l’intensité de mon amour, ce ne sera jamais
suffisant pour te rendre heureuse si tu ne ressens rien
pour moi. Notre bonheur à tous les deux va dépendre de
la décision que tu prendras aujourd’hui. Je préfère
encore avoir le cœur brisé que de vivre dans un beau
mensonge. Je t’en prie, prends la bonne décision.
- Beau-frère, murmura Michelle depuis la porte, tu dois
partir maintenant, la coiffeuse est là et la cérémonie est
dans deux heures, nous allons être en retard.
- Penses-y Yamina, termina Mario avant d’embrasser
Milagro et de prendre la porte.
- Que voulait-il ? Demanda Michelle.
- Me dire que je n’étais pas obligée de me rendre à
l’église.
Il sonnait onze heures dix-huit minutes et tout le monde
attendait l’arrivée de la mariée. Elle semblait en retard.
Mario avait regardé sa montre plus d’une vingtaine de fois
en quinze minutes. Son costume commençait à lui donner
chaud. Le prêtre avait dû se trouver une place et les invités
impatientaient. Marie avait remarqué que son fils était
angoissé et elle lui avait servi un verre d’eau fraiche. Si
Marie évitait d’avancer la moindre hypothèse pour éviter
de plus stresser son fils, Nana ne comptait pas étouffer ses
pensées. Elle avait rejoint Mario qui s’était isolé pour ne
pas entendre la foule murmurer.
- Tu l’as appelé ? Essaya-t-elle de savoir.
- Elle ne viendra pas, affirma Mario.
- C’est ce qu’elle a dit ? S’inquiéta Nana.
- Elle n’a pas dit ça mais je le sais. De toute façon elle ne
répond pas à ses appels.
- Je n’arrive pas à croire que tu aies pu être si nul.
- De quoi parles-tu ?
- Je sais qu’elle est passé hier soir, j’ai fait exprès de vous
laisser seuls. Réfléchis un peu, si elle est venue passer la
nuit avec toi la veille de votre mariage c’était juste pour
tester tes performances. Vous ne l’aviez jamais fait
avant n’est-ce-pas ?
- Tais-toi bon sang, tu me fatigues. Ça n’a aucun rapport.
- Dis ce que tu veux mais on sait tous que c’est un détail
plus qu’important dans une vie de couple.
- Nana,
- Quoi Nana ? C’est la vérité.
- Nana, regarde derrière toi, elle arrive.
Nana se retourna comme le reste des invités et ils
aperçurent Yamina dans une magnifique robe blanche et
escortée par son père. Les sourires se redessinèrent et
chacun retrouva sa place.
- Désolée pour le retard, s’excusa Yamina, j’ai dû
changer de robe. Je ne voulais pas que quoi que ce soit
vienne perturber ce moment.
- Pendant un instant j’ai cru que…
- Que je ne viendrais pas, je sais mais je suis là et j’ai
envie d’être là. Je n’ai pas de doute.
Sans perdre plus de temps, la cérémonie commença.
Marie était très heureuse de voir son fils avec un immense
sourire aux lèvres. Elle avait pourtant comme un léger
goût amer au fond de la gorge. Son sixième sens essayait
de lui transmettre un message qu’elle avait beaucoup de
mal à comprendre. Quand elle revint à ses esprits, c’était
déjà le moment de prononcer les vœux.
- Moi Mario ADAMS, je te prends toi Yamina MESSEN
pour épouse à partir de cet instant et promets de t’aimer,
te protéger, te rester fidèle et te donner tout ce que j’ai
de mieux chaque jour et ce jusqu’à ma mort.
- A compter de cet instant, moi Yamina MESSEN, je te
prends toi Mario ADAMS pour époux. Je fais le
serment de rester à tes côtés, de t’être fidèle, de
t’encourager et de te soutenir avec amour et loyauté,
dans les bons et mauvais moments et ce jusqu’à ce que
la mort nous sépare.
Après la prononciation des vœux et consentements, les
jeunes mariés échangèrent leurs alliances et furent
déclarés unis par les liens du mariage devant Dieu et tous
leurs invités.
Une grande salle juste en face de l’église avait été
préparée pour recevoir les invités qui allaient partager le
déjeuner avec les jeunes mariés. La musique était déjà à
fond et le jeune couple recevait les félicitations.
La salle de réception était magnifique. Yamina avait été
surprise de voir que presque tout était décoré en violet.
C’était sa couleur préférée et Mario avait pris la peine de
s’assurer qu’il y ait plusieurs nuances de violet : mauve,
lavande, pourpre, magenta, prune, pastel, bruyère etc. Les
associations étaient si bien faites et tout était si violet
qu’on se croirait à un bal des souverains de l’Empire
romain.
- C’est absolument parfait, avoua Yamina dès qu’elle
posa un pied à l’intérieur de la salle.
- C’est quoi cette obsession pour cette couleur macabre ?
Déclara Nana qui était juste derrière le couple et qui
avait aidé à superviser les décorations.
- Macabre ? S’étonna Yamina.
- C’est une couleur pour des enterrements pas pour un
mariage ma chérie mais comme c’est toi la mariée.
- Ne l’écoute pas, intervint Mario. L’époque où on
associait le violet au deuil, à la tristesse et à toutes ces
choses négatives est bien révolue. Aujourd’hui cette
couleur est symbole de liberté, de créativité et de paix.
Si autrefois elle était associée à la noblesse impériale,
aujourd’hui elle reflète beaucoup plus la noblesse du
cœur.
- Tu es juste incroyable, confessa Yamina. Tu
transformes chaque détail en quelque chose de magique.
- Je crois que j’ai oublié de dire pendant ma
prononciation de vœux que je serai à jamais ton
magicien.
Agacé par autant de romance, Nana se détacha du jeune
couple un moment. Elle aimait bien les taquiner mais elle
avait aussi envie de les laisser profiter de leur moment.
Après le déjeuner et quelques discours des parents, les
mariés furent invités à ouvrir le bal.
Yamina était dans les bras de son époux quand elle
entendit Mira jouer les première notes de piano. La jeune
fille avait décidé de leur faire une surprise en jouant à leur
mariage, c’était une belle surprise. Malheureusement pour
la mariée, les surprises étaient loin d’être terminées.
Quand Mira se retira et laissa le disc-jockey faire son
travail, Yamina se crut dans un cauchemar. Would you
dance? If i asked you to dance? C’était les paroles qu’elle
entendait et elle n’en revenait pas. Pourquoi cet homme
jouait-il cette maudite chanson ? N’avait-il pas trouvé
mieux que ‘‘Hero’’ d’Enrique Iglesias pour animer ce
mariage ? Etait-ce une mauvaise blague, une pure
coïncidence ou un autre mauvais coup de Tiago ? Son
rythme cardiaque s’accéléra, elle commença à angoisser et
Mario l’avait remarqué.
- Tu te sens bien ? Avait-il cherché à savoir.
- Oui, je reviens, je vais faire un tour aux toilettes.
Yamina était restée cachée à l’intérieur des toilettes
jusqu’à la fin de cette chanson. Elle avait passé un coup de
fil à Safi qui était absente à la cérémonie. Elle se
remémorait ensuite sa première rencontre avec Tiago, leur
premier rendez-vous et cette nuit où elle avait dansé pour
lui sur cette chanson. Elle essaya d’ordonner à ses
souvenirs de disparaitre mais ce n’était pas si simple. Elle
avait l’impression de tromper rien que par ses pensées
l’homme à qui elle venait de jurer fidélité. Quand elle
ouvrit la porte des toilettes, elle sursauta en croisant Marie
qui venait la chercher.
- Tout va bien ? Demanda Marie.
- Oui, répondit-elle en reprenant son souffle.
- Les invités commencent à se demander où se trouve la
mariée.
- Nous pouvons les rejoindre.
- Un instant. J’ai quelques petites choses à te dire.
- Ne pourrons-nous pas le faire plus tard ?
- Non.
- Je vous écoute Marie.
- Ce n’est pas pour me vanter mais moi Marie, j’ai donné
naissance à un petit Jésus. Depuis petit, Mario a
toujours été bienveillant, il a toujours fait passer le
bonheur des autres avant son propre bonheur et j’avoue
l’avoir un peu bousculé pour qu’il s’engage avec toi. Je
l’ai fait parce-que j’ai vu à quel point il t’aimait et
parce-que j’étais persuadée que n’importe quelle femme
se rendrait compte de la chance qu’elle a d’avoir dans sa
vie un homme comme mon fils.
- Je vous assure que je le réalise.
- Je sais mais est-ce suffisant ? Je n’ai jamais compris
quel était ton problème mais j’ai écouté ton histoire et
j’ai compati. Sache juste que j’aurai beau t’aimer, je ne
t’aimerai jamais plus que j’aime mon fils alors je ferai
toujours passer ses intérêts en premier.
- Qu’essayez-vous de me dire ?
- A la fois tout et rien. Prends soin de mon fils. Il a assez
donné et je pense qu’il est temps qu’il reçoive aussi
quelque chose des autres. Ne le fais pas souffrir. Je ne
voudrais pas regretter d’avoir été si hospitalière.
- Vous voilà, glissa Mario entre les mots de sa mère. Ce
n’est vraiment pas le moment de papoter. Tout le monde
veut danser avec la mariée et on m’accuse de la cacher.
Allons-y maintenant Yamina, ton père réclame sa
danse.
18
« S’aimer soi-même est le début d’une histoire qui durera
toute une vie. » Pour comprendre la beauté de cette
citation d’Oscar Wilde, il fallait déjà que Tiago arrive à se
regarder dans une glace et apercevoir une autre forme et
beauté que sa beauté physique. Était-il juste une personne
superficielle ou évitait-il simplement de voir le monstre en
lui en regardant plus loin ?
Tiago était arrivé à son appartement vers vingt heures et
avait constaté que sa porte était ouverte. Safi était assise à
l’attendre. Il posa ses clés et retira sa veste.
- Que fais-tu ici ? Lui reprocha-t-il.
- D’où viens-tu ?
- En quoi ça te concerne ? Est-ce à moi que tu t’es
mariée ?
- Je te préviens, tu ferais mieux de ne pas me manquer de
respect. Je ne vais pas tolérer ton insolence.
- Si mon comportement te dérange ne viens pas chez moi.
D’ailleurs n’étais-tu pas censé être au mariage de ton
amie ?
- Je te signale que j’ai refusé d’y aller par amitié pour toi.
J’ai été surprise de savoir que celui qui y a été c’est toi.
- De quoi parles-tu ?
- Yamina m’a appelé. Elle semblait perturbée.
- Parce qu’elle m’aurait vu à son mariage ?
- Je t’en prie, ne fais pas semblant avec moi, je sais
qu’avec toi il n’y a jamais de coïncidence. Si tu es
suspect alors tu es d’office coupable.
- Tu dis être mon amie mais tu n’as aucune confiance en
moi.
- Parce-que tu n’es pas digne de confiance. Pourquoi as-
tu fait ça ?
- C’était mon cadeau de mariage. Elle ne méritait pas
mieux après ce qu’elle a fait. Elle a laissé tomber un
l’homme qu’elle aime pour aller se moquer d’un
homme qui ne lui a rien demandé. Il fallait l’entendre
lui jurer amour et fidélité. Franchement qu’elle
hypocrite !
- Alors tu as décidé d’aller jouer les justiciers ? D’aller
gâcher son mariage ?
- Si je voulais gâcher son mariage je ne me serai pas
contenté de lui dédicacer une simple chanson.
- Tu joues bien les victimes mais avant que tu ne
commences vraiment à croire à tes inventions, je te
rappelle que c’est toi qui l’as laissé tomber et pas
l’inverse. Elle s’est mariée, fiche-lui la paix, fais-toi une
raison.
- Je l’aime, souffrit Tiago.
- Je sais que tu l’aimes, se calma enfin Safi. Seulement tu
dois comprendre que c’est fini maintenant. Tu as eu
l’occasion de la retenir et tu as choisi de la laisser partir.
Ne sois pas plus imbécile que tu ne l’es déjà et assume
ton choix. Théo m’a dit que tu as prévu voyager pour
deux semaines parce-que tu avais besoin de prendre du
temps pour toi. Je suis d’accord que tu prennes du
temps pour toi mais t’isoler est une mauvaise idée.
- Mon psychologue m’a conseillé de prendre du temps et
d’essayer de me découvrir.
- Quand tu parles de ton psychologue, tu parles bien de
Mario !
- Oui.
- Est-ce qu’il sait que tu es malade ? Sait-il qu’il t’arrive
de ne pas être toi-même ? Sait-il que tu pourrais te
suicider et réaliser un peu tard que tu es déjà mort ?
- N’exagère pas Safi.
- Je n’exagère pas. Pourquoi vas-tu le voir si tu refuses de
lui dire toute la vérité ?
- Mario est le père de mon enfant aux yeux de la loi. Que
penses-tu qu’il se passera si un jour je décide ou j’essaie
tout simplement de me battre pour récupérer ce qui est à
moi ? Je lui aurais alors donné les armes pour m’abattre.
- Je vais essayer d’ignorer l’atrocité de ce que tu viens de
dire et te répondre simplement. D’abord je pense que tu
n’as aucune chance de récupérer cet enfant que tu as
renié. Ensuite, Mario est un professionnel et il n’a
aucun droit d’utiliser ce que tu lui confies contre toi ?
D’ailleurs, ce serait inutile car comme je l’ai dit tu n’as
aucune chance. Enfin, tu as bien intérêt à passer à autre
chose. Pourquoi ne partirais-tu pas avec Rim ? Elle au
moins elle est prête à veiller sur toi.
- Cette fille est la dernière personne dont j’ai besoin, c’est
un véritable poison.
- J’aurai juré que c’était toi le poison et pas elle.
Théo était arrivé dans l’appartement tout excité. Il
semblait avoir une bonne nouvelle.
- Tu ne vas pas croire ce que j’ai pour toi, balança-t-il à
son ami.
- Dis-moi.
- Je sais enfin où ils iront pour leur lune de miel.
L’endroit est dans une campagne au nord du pays. Une
villa magnifique et isolée dans un petit village. Un
endroit parfait pour un film d’horreur. On se demande si
notre psychologue n’est pas en fait un psychopathe.
- Je comprends mieux, réalisa Safi. Alors ton petit voyage
de deux semaines c’est juste pour aller pourrir la vie à
cette pauvre Yamina. Et quand je pense que toi Théo tu
es d’accord avec tout ça.
- Non seulement il est d’accord il a dû être très
convainquant pour réussir à soutirer ces informations à
la réceptionniste du cabinet de notre cher docteur
ADAMS. Il t’a fallu combien de rendez-vous ? Deux ?
Trois ? Ou beaucoup plus ?
- Ferme-la Tiago, s’énerva Théo. Tu es devenu vraiment
insupportable.
- Alors c’est vrai ? Tu as séduit cette fille pour lui
soutirer des informations ?
- Je vais tout t’expliquer.
- Allez tous vous faire foutre, lâcha Safi avant de s’en
aller furieuse.
- Tu es vraiment malade, je n’aurais jamais dû t’aider.
- Oui c’est ça, foutez-moi la paix. De toute façon votre
vie de couple était bien trop ennuyeuse. Sors de chez
moi.
- Qu’est-ce qui te prend d’un coup ? Est-ce-que tu vas
bien Tiago ? Tu ne vas pas me refaire une crise ?
- Je t’ai dit de dégager.
- Putain, il est hors de question que je te laisse comme ça.
- Dégage.
Tiago se mit à frapper son ami qui n’était pas prêt à se
laisser faire. Après une longue lutte, Tiago avait pris les
clés de sa moto voulant sortir mais son ami essayait de
l’en empêcher. Théo savait que c’était bien trop
dangereux de le laisser conduire dans cet état. Après avoir
réussi à prendre le contrôle un instant, Théo s’empara des
clés de l’appartement, du portable de Tiago et sortit avant
de l’enfermer à l’intérieur. Le jeune homme ne savait plus
quoi faire, il l’entendait tout casser à l’intérieur. Il avait
peur qu’il se fasse mal mais il savait qu’il ne pouvait pas
le maitriser car Tiago était bien plus fort que lui et quand
il se mettait dans cet état, il devenait deux fois plus fort.
Les jeunes mariés étaient arrivés chez eux presque en
même temps que Tiago. Ils s’embrassaient, se faisaient
des câlins et profitaient du fait d’être seuls. Nana avait fait
leurs valises avant de partir pour qu’ils aient tout pour le
voyage. Ils allaient partir tôt le lendemain. Michelle était
partie dès qu’ils avaient franchi la porte en leur faisant
savoir que Milagro dormait déjà. Après un petit tour dans
la chambre de la petite, Mario vint retrouver son épouse
dans le canapé au salon.
- Je meurs de faim, avoua Mario.
- Il n’y a que toi pour quitter une cérémonie de mariage et
prétendre avoir faim.
- Tu rigoles ? Je me demande d’ailleurs pourquoi ta tante
nous prépare un diner de mariage si c’est pour tout
manger toute seule.
- Je t’avais dit de ne pas t’asseoir près d’elle mais tu ne
m’as pas écouté, se moqua Yamina.
- J’aurai peut-être dû rester près de ton oncle qui t’a
obligé à réciter l’Ave Maria une vingtaine de fois avant
de te laisser toucher à ta cuillère.
- Au moins moi j’ai fini par manger.
- Ce dîner était un enfer !
- Je te le concède, le pire dîner de mariage qui soit.
- Au moins j’avais en face de moi la plus belle femme au
monde et à chaque fois qu’elle me souriait, je me
croyais au paradis. Il faut croire que ceux qui disent que
le paradis n’existe pas n’ont pas connu l’amour.
Cependant, j’ai vraiment eu l’impression que tu étais
ailleurs pendant le déjeuner.
- Non je t’assure que non.
- Tu me dois une danse. Tu te souviens de cette chanson
sur laquelle on devait danser quand tu es partie aux
toilettes ? Je me suis arrangé pour l’avoir, elle semblait
plutôt intéressante.
- La chanson, paniqua Yamina.
- Oui la chanson, tu ne dois pas t’en souvenir, attends, je
vais la mettre.
- Non ne fais pas ça.
- Pourquoi ? Tu n’as pas envie de danser ? Voudrais-tu
me dire quelque chose peut-être ?
- De quoi tu parles ?
- Alors tu vas me dire que tu ne connais pas cette
chanson, que tu as disparu dès que tu l’as entendu par
pur hasard et que ce n’était pas sous sa belle mélodie
que tu passais du bon temps avec ton ex.
- Tu es malade, s’énerva Yamina, tu es complètement
malade. Alors tu savais, c’était toi. Tu veux quoi ? Me
torturer ?
- Tu me prends pour qui ? S’indigna Mario avant de se
lever et de faire un petit aller-retour. Pourquoi
essayerais-je de gâcher mon propre mariage ? Ce matin
j’ai reçu un appel d’un numéro masqué. L’homme au
bout du fil a laissé entendre que tu n’aimerais que lui et
que tu te mariais avec moi simplement parce qu’il t’a
rejeté. Il n’a pas manqué de me dire que tu étais allé le
voir hier soir. Ça expliquait ton comportement étrange
et tous ces mystères. J’étais fou de rage, je me suis senti
trahi mais j’ai gardé mon sang froid et je suis allé te
voir. Je t’ai donné la possibilité de changer ta décision
et tu ne l’as pas fait.
- Oui je ne l’ai pas fait, parce-que je t’aime. Je voulais ce
mariage.
- D’accord, je te crois et je t’ai cru quand je t’ai vu arriver
à l’église. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi tu
continues à me cacher des choses. J’ai dû prendre sur
moi pour que tout se passe bien pendant la cérémonie.
N’importe qui aurait pété un câble en recevant un tel
message le jour de son mariage. Parce-que quand tu t’es
sauvée pendant la danse, j’ai bien reçu un message qui
me demandait ce que ça faisait de danser sur une
chanson qui était la vôtre. Nous sommes mariés Yamina
et pour que ça marche il y a des choses que tu ne peux
plus me cacher. Ce n’est pas une aventure quelconque,
c’est une histoire qui t’a marqué, une histoire d’amour
qui a donné vie à un enfant, c’est assez important. Je
veux savoir qui est cet homme car apparemment il en
sait un peu trop sur moi. S’il a pu s’infiltrer à notre
mariage alors là oui c’est clair qu’il me provoque.
- Ce n’est pas une guerre, je t’ai choisi alors c’est
terminé.
- Visiblement cet homme n’est pas de ton avis.
- Ecoute Mario, je ne sais pas de quelle force tu as dû
t’armer pour garder la face malgré tout ça et je suis
impressionnée mais ne laisse pas cet homme gâcher ce
moment car c’est exactement ce qu’il veut. Si nous
passons notre nuit de noce à parler de lui il alors oui il
aura gagné.
- Et tu penses que je vais accepter que tu passes la nuit
avec moi en pensant à lui ? Une seconde fois ?
Yamina ne savait plus quoi dire ni comment se défendre.
Mario avait essayé de garder tout ça pour lui mais c’était
au-delà de ses forces, il fallait qu’il se libère. Il n’était pas
en colère mais il fallait bien plus qu’un je t’aime pour
remédier à ça.
- Nous allons partir en voyage demain, dans un endroit
calme et loin de tout comme tu l’as souhaité. Nous
allons commencer une nouvelle vie ensemble mais là
j’ai besoin de savoir qu’il n’y aura pas une troisième
personne dans mon couple.
- Nous ne serons jamais trois, parce-que depuis que je t’ai
dit oui, il n’y a que toi qui compte. Je veux te donner
tout de moi mais pour que ce soit possible il va falloir
que tu me fasses confiance.
- Et pour que je te fasse confiance il va falloir que tu
apprennes à tout me dire.
Yamina se leva et eu du mal à atteindre les lèvres de cet
homme qui faisait au moins cent-quatre-vingt-deux
centimètre et qui ne semblait pas vouloir coopérer. Elle
n’avait eu qu’à se mettre sur ses pointes de pieds et
pendant un instant, elle se souvint qu’elle avait l’habitude
de le faire avec Tiago qui avait encore six centimètres de
plus. Elle avait commencé à l’embrasser quand le
téléphone de Mario se mit à sonner. Il essaya de ne pas y
prêter attention mais le téléphone sonnait avec instance. Il
arrêta alors Yamina.
- Tu vas vraiment décrocher maintenant ? Lui reprocha-t-
elle.
- C’est bien tenté cette petite manipulation mais ça ne
marche pas comme ça. Je vais répondre et on va parler
ensuite.
- Je crois qu’on a assez parlé, tu aimes trop parler bon
sang.
- Que veux-tu ? Tu as épousé un psy.
- Je pensais qu’il te suffisait d’observer pour tout
comprendre.
Mario laissa échapper un petit sourire malgré lui. Il remua
la tête et se dépêcha de prendre son téléphone qui ne
cessait de sonner.
- Encore un numéro masqué ! Si c’est lui je t’assure qu’il
va m’entendre.
Il décrocha enfin curieux de savoir qui ça pourrait être.
- Allo ?
- Vous décrochez enfin, entendit-il.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis Mathéo, un ami de Tiago. Il ne va pas bien. Je ne
savais pas qui appeler. J’ai besoin de votre aide.
- Qu’est-ce qui ne va pas avec Tiago ? S’inquiéta Mario.
Dès que Yamina entendit cette phrase elle paniqua. Elle
s’était rapprochée pour mieux entendre mais elle ne tenait
déjà plus sur ses jambes.
- Il est malade.
- Je vous prie de bien vouloir le conduire à l’hôpital. Je
ne peux vraiment pas faire grand-chose d’ici.
- Vous devez venir.
- Non monsieur Mathéo, je ne peux pas venir. Je me suis
mariée aujourd’hui et ce soir je ne peux vraiment pas.
- Je vous en prie, il n’est pas dans son état normal, c’est
une question de vie ou de mort. Je vous envoie
l’adresse.
Mario raccrocha silencieux et inspira un grand coup d’air.
Cette soirée ne pouvait pas être pire.
- Que se passe-t-il ? S’empressa de demander Yamina.
- Je dois m’occuper d’un cas très urgent. C’est ton ami
Tiago, il ne va pas bien.
- C’était Théo au téléphone ? Il t’a dit ce qui n’allait pas ?
- Je n’ai pas vraiment compris mais ne t’inquiète pas, je
vais aller voir.
- N’y vas pas Mario. Il se fait vraiment tard et je ne
voudrais pas que tu prennes des risques.
- Il n’est pas si tard voyons. Tiago n’est pas un patient
comme les autres. J’ai beaucoup d’affection pour lui et
je me sentirai coupable s’il lui arrivait quelque chose. Je
rentre vite promis.
19
“En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver
suffit à tout.” Albert Camus y croyait et même si Tiago
n’y croyait pas, décider d’entamer le chemin vers sa
guérison est un véritable pas. Il ne savait pas quand ni
comment il allait y arriver, il ne savait pas s’il finirait par
y arriver mais il le voulait et c’était le plus important.
La voiture de Mario venait de se garer dans la rue en face
de l’immeuble où habitait Tiago. Il suivit les instructions
et se retrouva très vite en face de Mathéo.
- C’est vous qui m’avez contacté, supposa-t-il.
- Oui, merci d’être venu. Il ne va vraiment pas bien. J’ai
peur qu’il finisse par se faire du mal. Je ne savais pas
qui appeler mais heureusement j’ai trouvé votre contact
dans son téléphone. J’ai eu beaucoup de chance, c’est le
dernier numéro qu’il a appelé.
- Désolé, je n’ai pas vraiment fait attention à mon
portable ce soir. Si j’avais su que c’était urgent. Bref, où
est-il ?
- A l’intérieur. Il s’est calmé mais je vous conseille d’y
aller doucement. Il peut être agressif. Ça fait quelques
minutes que je lui parle et qu’il ne répond pas.
- Qu’est-ce qui se passe exactement ?
- Je ne devais pas vous dire ça mais il se trouve que Tiago
est bipolaire ou cyclothymique je ne sais plus trop.
Mario ne s’attendait pas à cette révélation mais il comprit
mieux certaines choses et se sentit idiot de ne pas l’avoir
compris plus tôt.
- Donnez-moi la clé.
Mario ouvrit la porte très prudemment et vit Tiago qui
était assis dans un coin silencieux. Il avait en main un
tournevis avec lequel il avait désespérément essayé
d’ouvrir la porte. L’appartement était tout retourné, la
télévision en morceaux et quelques objets éparpillés un
peu partout. Mario réussit à se faire un chemin jusqu’au
jeune homme et se baissa pour lui parler.
- Tout va bien, le rassura-t-il. Regarde-moi Tiago, tout va
bien.
- Dites-lui de s’en aller ?
- Qui ?
- Théo, je ne veux plus le voir.
- Rassure-toi, il ne franchira pas cette porte. Par contre, il
va falloir que tu viennes avec moi.
- Je ne veux pas finir enfermé dans une prison ou dans un
asile de fou comme mon père.
- Ça n’arrivera pas. Tu n’es pas fou et tu n’es pas un
criminel.
- Vous n’en savez rien.
- Si, je le sais. Tu as juste besoin d’un peu d’aide et je
sais qui pourrait t’aider. J’ai un ami qui est très doué et
il sera ravi de pouvoir t’aider.
- Un psychiatre ? Vous pensez vous aussi que je suis fou.
- Contrairement à ce que pensent plusieurs personnes,
consulter un psychiatre ne signifie pas forcément qu’on
est fou. Tu es loin d’être fou mais si tu refuses de te
faire aider tu pourrais le devenir.
- Ceci n’a aucun rapport avec ma maladie. Je l’ai
entendu, je l’ai entendu vous dire que j’étais malade. Il
n’en avait pas le droit.
- Il s’inquiétait pour toi.
- Je suis juste triste, j’ai le cœur brisé et c’est une réaction
normale quand on a le cœur brisé.
- Je sais mais il va falloir que tu me fasses confiance.
Commence par poser ce tournevis.
- Arrêtez avec vos stratégies d’approches à deux balles,
déclara Tiago en balançant le tournevis et en se levant.
Je vais bien. Allez profiter de votre lune de miel, je vais
vraiment bien.
- On ne dirait pas.
- Et pourtant si. J’ai un peu perdu le contrôle mais je vous
assure que ça va. Je vais me reposer et demain tout ira
bien. C’était juste une longue journée pleine
d’émotions. N’importe qui perdrait la boule après une
journée pareille.
Mario constata qu’il semblait vraiment aller bien. Sa voix
semblait normale et son raisonnement tenait la route. Il
était calme et ne présentait aucun comportement
inhabituel.
- La cyclothymie n’est pas une chose à prendre à la
légère, tu n’arriveras pas à affronter tout ça tout seul. Je
vais te laisser la carte de l’ami dont je t’ai parlé, va le
voir. Je serai plus rassuré.
- Je vais essayer doc mais je ne vous promets rien.
- Fais-moi un compte rendu au plus tard mardi. Je suis
sérieux. Quant à l’idée de te retirer loin de tout le
monde, tu oublies. Cependant, les plans restent les
mêmes, je tiens à ce que tu me fasses le point chaque fin
de soirée. Toutes les autres choses que tu as à faire,
c’est ton nouveau psy qui te le dira.
- Alors vous ne serez plus mon psy.
- Je n’ai malheureusement pas les compétences qu’il faut
pour t’accompagner. Je vais transmettre ton dossier à
Laurent si tu es d’accord et si tu souhaites je suivrai ton
évolution.
- Vous savez quoi ? Transmettez mon dossier à ce cher
Laurent et non je ne souhaite pas que vous gardiez un
œil sur moi. C’est mieux ainsi, restez loin de moi, c’est
pour votre bien. Quant aux SMS d’amour que j’avais
promis vous envoyer chaque soir, oubliez.
- Nous en reparlerons à mon retour dans deux semaines.
J’appellerai Laurent mardi matin pour m’assurer que tu
as été le voir. Je te conseille de ne pas dormir seul.
- Je vais demander à Théo de rester.
Mario se retira un peu plus rassuré et Théo rejoignit la
pièce.
- Alors je reste dormir ici ? Interrogea Théo.
- J’ai dit ça pour le faire partir. Je ne vais pas passer la
nuit avec un traitre. Qu’est-ce qui t’a pris de l’appeler et
de lui dire que j’étais malade ? Tu n’avais pas le droit
de prendre cette décision à ma place.
- Comme tu n’avais pas le droit de me créer des ennuis
avec Safi alors que je ne faisais que te rendre service.
- Je suis vraiment désolé pour ça, je ne l’ai pas fait
exprès.
- Je sais. Si j’ai tout dit à ce docteur c’est parce-que je me
suis vraiment inquiété. Laisse-moi rester s’il te plait, je
suis sûr que Safi ne me laissera pas rentrer ce soir de
toute façon. Je l’appelle ça ne passe pas, elle m’a
bloqué.
- Je suis vraiment désolé.
- Ne t’en fais pas, elle a l’habitude, demain quand elle
aura besoin de quelqu’un pour lui faire son massage elle
me débloquera.
- Tu n’avais pas un combat ce soir ?
- Un combat avec Marcus, il m’aurait démoli de toute
façon. Tu imagines si jamais on demande à Safi
d’arbitrer, je suis sure qu’elle va me laisser me faire
tuer. Je suis bien plus en sécurité ici.
- C’est vrai qu’entre une femme furieuse qui pourrait te
laisser mourir et un ami fou allié qui pourrait t’égorger
dans ton sommeil le choix est facile.
- Dis ce que tu veux mais une femme jalouse est bien
plus imprévisible qu’un volcan.
Les deux amis se firent une accolade et se mirent à ranger
l’appartement.
Mario était rentré épuisé et avait retrouvé Yamina là où il
l’avait laissé. Elle était debout à faire des vas et viens. Il
comprit qu’elle était inquiète alors la première chose qu’il
fit fut de la rassurer.
- Il va bien.
- Que lui est-il arrivé ?
- Je n’ai pas vraiment le droit d’en parler. Je peux juste te
dire qu’il va bien.
Yamina se glissa dans les bras de Mario soulagée.
- Je ne savais pas que tu pouvais t’inquiéter autant pour
lui.
- C’est surtout pour toi que je m’inquiétais. Tu oublies
que je vivais dans le même quartier que Tiago, les rues
peuvent être dangereuses.
- Ça m’a paru un quartier bien calme.
- Plus c’est calme plus le danger est grand.
- Tu as raison.
- Waheb,
- Pardon ?
- Waheb, il s’appelle Waheb, mon ex.
- Reposons-nous Yamina, demain sera une longue
journée.
Les jeunes mariés retrouvèrent enfin leur chambre et
rejoignirent le lit après s’être changés. Yamina fit un
dernier tour dans la chambre de Milagro et revint se
glisser dans les bras de son époux.
- C’est la première fois qu’elle dort toute seule, souligna
Yamina. J’avoue que ça ne me rassure pas vraiment.
Nana était d’une grande aide.
- C’est vrai mais avec le babyphone nous seront alertés
s’il y a un souci.
- Je sais mais je ne suis pas tranquille.
- Tu veux aller dormir avec elle ?
- Et si on y allait tous les deux…
- Yamina…
- S’il te plait.
- Je nous imagine déjà pendant notre lune de miel à faire
des plans à trois comme ça.
- Il faut croire que tu as un défaut finalement, tes blagues
sont complètement nulles.
- Quand je pense que tu avais peur de devenir maman,
regarde-toi, tu es absolument parfaite.
- Ça veut dire que tu es d’accord pour aller dormir avec
Milagro ?
- Allons-y.
Mario souleva Yamina et la porta jusqu’à la chambre du
bébé. Ils étaient tellement épuisés que le sommeil ne tarda
pas à les emporter. Quand Milagro se mit à pleurer à trois
heures du matin puis à cinq heures du matin, c’est Mario
qui l’entendit et s’occupa d’elle.
Yamina n’avait pas trouvé Mario à ses côtés au réveil.
Quand elle regarda vers Milagro, elle vit Mario allongé
dans les fauteuils avec Milagro délicatement couchée sur
sa poitrine. Elle sourit et se dirigea vers la douche.
Déjà deux jours que la petite famille ADAMS était arrivée
à la campagne et profitait de la nature et du calme. C’était
à la fois une agréable lune de miel et un voyage
thérapeutique car Yamina arrivait à se libérer l’esprit et à
accueillir le bonheur à bras ouverts.
Ils passaient un excellent mardi dans le jardin quand
Mario reçut un appel. Cet appel, il l’avait attendu depuis
la veille. Il allait sonner dix-sept heures, le soleil était un
peu plus doux et un léger vent soufflait. Yamina avait sa
tête posée sur les genoux de Mario et Milagro profitait elle
aussi de la nature sur une couchette à côté du couple.
- Je dois répondre à cet appel, informa Mario pour
demander à se retirer.
- Pourquoi ne le fais-tu pas ici ?
- Désolé, ça concerne des patients.
- Je te rappelle qu’on travaillait ensemble.
- Je sais mais plus maintenant, excuse-moi.
- Ça concerne Tiago c’est ça ?
- Crois-moi si ton ami a des ennuis je trouverai le moyen
de t’en informer.
Mario se retira dans un coin et rappela son ami Laurent.
- Salut Laurent, j’attendais ton appel. Alors il est venu ?
- Oui, il est passé ce matin et il m’a parlé du médecin de
son père, le même qui lui a fait un diagnostic. J’ai pu
discuter avec ce dernier mais j’évite de tirer certaines
conclusions. Le cas de ce jeune homme est vraiment
très délicat. Je pense qu’il a subi des traumatismes
depuis tout petit et que d’une façon ou d’une autre, tous
ces évènements continuent de l’affecter.
- Quand tu l’as vu, est-ce qu’il semblait aller bien ?
- D’après mon analyse oui. Il est disposé à coopérer et à
faire le nécessaire pour aller mieux. Ne tarde pas à
m’envoyer son dossier s’il te plait.
- Je vais demander à Cécile de te le faire parvenir. Je ne
rentrerai pas avant plusieurs jours.
- Tu passes de bonnes vacances j’espère !
- De très bonnes. Ne quitte pas, j’ai un autre appel, je
crois que c’est lui.
Mario mis son ami en attente et décrocha l’appel de
Tiago.
- Salut doc, entendit-il.
- Bonsoir Tiago, je ne m’attendais pas à recevoir ton
appel mais je suis content que tu aies décidé d’appeler.
- Je crois que je vous dois des excuses pour la dernière
fois. Je n’ai pas été très aimable.
- Ne t’en fais pas pour ça, je l’ai très bien pris.
- Je voulais vous informer que j’ai été voir votre ami et
qu’il me semble plutôt pas mal même si j’ai
l’impression de tout recommencer à zéro.
- Dès que je lui transmettrai ton dossier tu verras qu’il y a
certaines questions qu’il ne posera plus. Comment te
sens-tu ?
- Bien, chaque jour un peu mieux que la veille. J’ai tout
de même une faveur à vous demander.
- Je t’écoute.
- Est-ce-que votre proposition de suivre mon dossier tient
toujours ? Cela fait un long moment que je partage les
plus importants détails de ma vie avec vous. Je n’ai pas
toujours été très ouvert mais j’ai placé une grande
confiance en vous et je voudrais que vous soyez présent
dans cette nouvelle étape de ma vie. Au moins le temps
que je m’adapte à ce psychiatre. Il est peut-être
l’homme de la situation mais vous avez quelque chose
de particulier.
- Ce serait un plaisir pour moi de te suivre jusqu’au bout
Tiago. Je sais que ça peut paraitre fou mais dès le jour
où tu es entré dans mon bureau j’ai compris que tu ne
serais pas un patient comme les autres.
- Croyez-moi je sais de quoi vous parlez. Disons donc à
ce soir pour notre premier SMS d’amour.
Mario rigola à la blague de Tiago et revint à son ami.
- Tout se passe beaucoup mieux que prévu, il veut que je
reste sur le dossier.
- Ça ne me dérange absolument pas. Nous ferons le point
à ton retour. Profite de ton voyage.
Plus d’une semaine passée en campagne et Mario était
plus amoureux que jamais. Ses doutes se dissipaient et il
pouvait voir qu’il n’était pas le seul à se donner à fond
dans cette relation. Il adorait cette petite fille qui est entrée
dans sa vie comme par magie et lui a permis de savoir ce
que ça faisait d’être père. Quant à Yamina, elle découvrait
une autre forme d’amour, un amour pur et sincère, un
amour qui ne blesse pas et qui guérit. Elle avait besoin de
ça, elle avait besoin de guérir, loin de Tiago et de
l’obscure obsession qu’elle nourrissait à son égard.
C’était déjà jeudi soir, un peu moins de quarante-huit
heures avant leur retour chez eux. Mario était rentré à
vingt heures après un footing dans les alentours. Il avait
posé son téléphone sur le lit, retiré son t-shirt et s’était
dirigé sous la douche. Milagro dormait et Yamina
attendait son mari pour dîner. Quand elle entendit le bip
du téléphone de Mario, elle fut curieuse de savoir qui lui
envoyait des messages. Il lui revint que ce n’était pas la
première fois et surtout que ces messages étaient fréquents
les soirs. Elle prit le téléphone et le déverrouilla sans la
moindre difficulté. Elle savait qu’il avait mis la date de
naissance de Milagro comme mot de passe. Elle fut
choquée de voir toute une liste de messages de Tiago.
Curieuse de savoir ce qu’ils se disaient, elle se mit à lire.
- Mardi 28 janvier 2020, lisait-elle : Salut doc, j’ai
vraiment essayé de trouver quelque chose de positif à
vous dire sur moi mais je n’ai pas pu. J’ai quand même
fait le premier pas vers la guérison et je crois que ce
n’est pas rien. Mercredi 29 janvier 2020 : Ce soir je suis
tout seul, c’est très ennuyant. Ça fait un moment que
j’ai arrêté les courses et les combats. Là je sens que ça
me manque terriblement, j’ai besoin de me défouler
mais je résiste. J’imagine que c’est aussi un pas.
20
“L'important n'est pas de guérir, mais de vivre avec ses
maux.” Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Si Albert Camus l’a dit,
Tiago et Yamina eux, l’expérimentent. Guérir est un long
chemin mais vivre malgré ses souffrances, c’est s’offrir la
chance d’expérimenter d’auteurs bonheurs.
En moins de deux minutes Yamina avait lu presque tous
les messages mais les deux derniers messages avaient
retenu son attention.
- Mercredi 05 février 2020 : Vous n’allez pas me croire
mais tout ce que je vous raconte depuis, mes
découvertes, mes premiers sourires depuis mon épisode
psychotique ne sont rien devant le scoop que j’ai pour
vous. Aujourd’hui j’ai rencontré une fille, elle s’appelle
Lucia, c’est la première que je remarque depuis mon
histoire avec la fille dont vous ai parlé. Le plus génial
c’est qu’elle m’a remarqué aussi. Nous avons pris un
verre et échangés nos contacts, j’espère vraiment que je
la reverrai. Lucia semble être une personne agréable et
courageuse. Elle m’a dit qu’elle était professeur de
danse dans une petite institue non loin de chez moi.
Quand je pense que j’ai toujours traversé cet endroit
sans faire attention. C’est fou toutes les choses qui
attirent notre attention quand on décide d’aller mieux.
Mercredi 05 février 2020 : réponse de Mario, bonsoir
Tiago. Je reçois tous tes messages et je suis fier de ton
évolution. Ça me fait plaisir de savoir que tu t’ouvres à
de nouvelles possibilités. C’est peut-être l’occasion
pour toi de découvrir une nouvelle façon d’aimer,
d’apprendre à aimer sans devenir dépendant de
l’affection qu’on te porte. Après Rim et Jane DOE, je
pense que tu mérites une relation saine. Savais-tu que
Lucia est un prénom d’origine latine qui signifie
Lumière ? Jeudi 06 février 2020 : J’ai revue Lucia, elle
m’a invité à visiter son institut, nous avons dansé la
rumba. C’était sensationnel…
Mario était de ceux qui ne passaient pas plus de cinq
minutes sous la douche les soirs. Yamina avait dû poser le
téléphone avant la fin de sa lecture pour ne pas se faire
prendre.
- Tu as été très rapide, déclara Yamina.
- Je me suis dit que tu en avais peut-être marre d’attendre.
- Tu es sûr d’avoir enlevé toute la poussière ? Avança
Yamina d’une voix provoquante. Le sol ici est très
poussiéreux.
- Tu veux vérifier ?
- Pourquoi pas ?
Mario s’était prêté au petit jeu de séduction de Yamina qui
était déjà debout derrière lui et laissait ses mains se
balader librement sur sa peau encore humide. Le diner
allait bien devoir patienter encore longtemps.
Vendredi, le couple passait son dernier jour à la
campagne. Ils avaient quitté la villa tôt le matin dans le
but de visiter le dernier village voisin qu’ils n’avaient pas
encore visité depuis leur arrivé. C’était un magnifique
village de pêcheurs et leur guide touristique leur avait
montré des endroits magnifiques. Il leur fit comprendre
que le camp de pêcheurs était de l’autre côté du village et
qu’il fallait y aller en ramant. L’état des pirogues faisait
un peu hésiter le nouveau papa car il avait Milagro
accroché à lui dans un porte-bébé ventral et ne voulait pas
prendre de risque.
- Ne vous inquiétez pas, leur disait le guide touristique,
c’est un moyen de transport très habituel par ici et il n’y
a jamais de problème.
- Je sais, répondit Mario. Le souci c’est que nous avons
un bébé ici alors il serait peut-être mieux qu’on fasse la
visite de ce côté de la rivière.
- N’écoutez pas mon mari, intervint Yamina. C’est un
papa poule. Nous ne sommes pas venus jusqu’ici pour
partir sans avoir vu la meilleure partie. N’est-ce-pas
Mario ?
- Très bien, céda-t-il enfin.
- Ça me fait plaisir que vous veniez, confia le cicérone.
En plus du camp des pêcheurs, il y a là une femme très
célèbre qui voit l’avenir et qui informe les jeunes
couples tels que vous de leur futur.
- J’ai trop hâte, s’impatienta Yamina.
La traversée du fleuve fut moins difficile que le pensait
Mario. Ils avaient rencontré les pêcheurs, échangés avec
eux sur divers sujets et le jeune psychologue avait même
appris à pêcher même s’il avait difficilement attrapé un
poisson. C’était au bord du fleuve qu’ils avaient déjeuné
avec leurs amis d’un matin qui étaient très accueillant. Du
poisson braisé et une boisson locale faite à base de jus de
coco, c’était simple comme déjeuner mais très agréable.
Aux environs de quatorze heures, ils firent leurs au revoir
au groupe de pêcheurs et marchèrent jusqu’à la cabane
isolée de la diseuse de bonne aventure. Mario était très
sceptique en ce qui concerne la métaphysique mais
puisque Yamina semblait intéressée, il s’y était rendu
quand même.
Assis autour d’une table à l’extérieur de la cabane, Mario
projetait son regard très loin essayant de distinguer les
moindres petits objets. Il était à la fois curieux et réticent.
La femme dont les exploits étaient vantés par les
villageois tardait à les rejoindre.
- Nous perdons du temps, se plaignit Mario. Nous allons
l’attendre et à son arrivée elle ne nous dira rien de
concret ou de vrai.
- Monsieur l’agnostique, avertit Yamina d’un ton
sarcastique, si la médecine avait le pouvoir de prédire
autre chose que la mort nous ne serions pas ici. Sois
sympa et ne gâche pas la magie de ce moment.
Obligé de patienter encore de longues minutes, Mario ne
supportait plus cette longue attente. La femme arriva enfin
et se fit une place en face d’eux. Elle leur prit la main et
les observa un moment. Milagro attira son attention la
première et son regard s’attrista à la vue de cette petite.
- Pauvre enfant, murmura-t-elle.
- Que dites-vous ? Interrogea Yamina.
- Rien d’important. Votre fille est vraiment très belle.
- Merci, cette petite est vraiment un ange.
- Ça ne fait aucun doute. Votre ami m’a dit que vous
voudriez connaitre votre futur.
- En fait c’est juste moi, mon mari ne croit pas en ces
choses.
- Et pourtant il devrait. S’il y avait prêté un peu plus
attention il comprendrait le message que les morts ont
pour lui.
- Comme l’a dit ma femme, ajouta Mario, je ne crois pas
en toutes ces choses.
- Vous avez perdu un être cher qui depuis un moment
essaie de communiquer avec vous. Comme moi, il sent
que votre futur sera très sombre.
- Finalement vous êtes plus un oiseau de mauvais augure
qu’une diseuse de bonne aventure.
- Ecoutez-moi jeune homme, vous avez déjà fait un pas
vers votre destruction. Cependant, il n’est pas encore
trop tard. Les morts ont un message qui pourrait
changer votre destin. Quand le ciel se voilera, que les
cloches de la mort sonneront, les lumières aveuglantes
du paradis vous éclaireront un court instant. Vous
échapperez une fois à la mort mais vous n’aurez pas de
seconde chance. Vous devrez revenir sur vos pas car la
nuit peut être votre meilleure conseillère tout comme
elle peut être votre pire cauchemar.
- Vous nous faites peur madame, avoua Yamina.
- Quant à vous mademoiselle, reprit la dame, votre passé
court vers vous et il est bien plus insistant que votre
désir d’aller de l’avant. Vous êtes sur la bonne voie car
vous avez choisi la paix. Cependant, vos mensonges,
votre hypocrisie et votre noirceur auront raison de vous.
Vous essayez de guérir mais au fond de vous, vous
aimez souffrir. Si vous ne faites pas attention, vous
détruirez plus d’une vie. Les esprits ont un message
pour vous. Lorsque les amoureux danseront et
célèbreront leur amour, deux portes s’ouvriront à vous,
ce sera pour vous l’occasion de faire un choix. Si vous
décidez d’écouter les murmures qui viennent à votre
oreille gauche alors vous suivrez votre cœur. En faisant
cela, vous condamnerez deux amants, l’un à une mort
certaine et l’autre à une éternelle agonie. Plus loin, ce
sera votre avenir qui sera sur la balance, ne soyez pas
injuste et imprudente, ne prenez pas une route qui n’est
pas la vôtre car elle vous perdra.
- Ma vie était déjà un mystère, si je suis venue ici c’est
pour avoir des réponses et non pour donner naissances à
de nouvelles énigmes. Mario avait raison, tout cela est
absurde. Désolée de vous avoir dérangé.
- Attendez
- Quoi ?
- Je pensais que vous aimeriez savoir ce qu’il en était de
ce couple que vous formez.
- Plus maintenant.
- Je vous le dirai quand même. Cet homme que vous avez
épousé est votre échappatoire mais malheureusement
pour lui, vous êtes sa sentence.
- Mario, cria Yamina, allons-nous-en.
Mario était intrigué. La simple idée d’imaginer que cette
femme pouvait avoir dit ne serait-ce qu’une portion de
vérité dans tout ce baratin l’effrayait. Yamina était
furieuse et s’en allait à grands pas alors qu’il la suivait à
pas légers sinon très lourds. Ce n’est qu’une fois au bord
du fleuve qu’ils réalisèrent qu’ils étaient partis de la
cabane sans informer leur guide touristique qui les
attendait sous les bois à quelques mètres de la cahute.
Ils étaient rentrés à leur villa aux environs de dix-huit
heures. Mario qui s’était refait le trajet fleuve-cabane pour
chercher leur guide de voyage était revenu abattu et
troublé. Après une bonne douche, Mario avait décidé de
se charger du dîner pendant que Yamina faisait leurs
valises. Dans la cuisine, Mario était assis sur la chaise
haute de cuisine à attendre que les pattes cuisent. Il lisait
ses messages de la veille quand il reçut un nouveau
message de Tiago.
Le vendredi de Tiago avait très bien commencé. A son
réveil, il avait reçu un message de Lucia qui disait
s’ennuyer parce qu’elle n’avait rien d’intéressant à faire. Il
l’avait donc invité à suivre un match de football féminin
qu’il avait prévu d’aller voir tout seul. Il était allé la
chercher à son appartement aux environ de neuf heures.
Une fois au stade ils se trouvèrent une place dans les
tribunes presque vides.
- Je ne savais pas que tu étais un fan du football féminin,
affirma Lucia.
- C’était l’un de mes divertissements préférés quand
j’étais adolescent, confia Tiago. J’avoue qu’à l’époque
je venais juste pour voir une fille en particulier. Elle
s’appelait Emilie et elle semblait si fragile. Quand je l’ai
croisé pour la première fois ce n’était pas sur ce terrain,
elle était très timide mais contre toute attente nous
sommes devenus amis. Je me sentais responsable d’elle,
parfois j’avais même peur qu’elle se brise, tellement
elle était sensible. Quelle ne fut pas surprise quand je
l’ai vu sur ce terrain la première fois, je n’avais pas
reconnu Emilie. C’était la meilleure et la plus forte. Elle
disait que le terrain de football était le seul endroit où
elle se sentait maitre du monde. Elle ne se cachait
jamais sur un terrain. Et quand la balle lui touchait le
pied, son seul objectif était de l’envoyer dans les filets.
Pour elle, c’était la seule façon de ne pas rester invisible
et de dire au monde entier qu’elle existait. Elle a obtenu
une bourse plus tard et est partie très loin. Un jour j’ai
eu sa mère au téléphone. Elle me disait qu’Emilie s’était
suicidée.
- Oh mon Dieu !
- Elle avait perdu un match important et beaucoup de
gens s’en étaient pris à elle. Elle avait reçu plusieurs
menaces et ils étaient allés jusqu’à bruler sa voiture.
Son entraineur l’avait suspendu lui expliquant qu’il
fallait qu’elle se fasse discrète un temps pour sa propre
sécurité mais Emilie était persuadée que l’équipe ne
voulait pas d’elle. L’impression d’avoir perdu la seule
chose qui la maintenait en vie l’a plongé dans une
grosse dépression. C’est à ce moment que j’ai perdu
contact avec elle. Trois ans plus tard j’avais composé
son numéro par simple hasard, histoire de prendre des
nouvelles, savoir ce qu’elle devenait. La mère d’Emilie
m’a annoncé que ça faisait déjà trois ans que sa fille
avait été retrouvée pendue dans sa chambre. Quand je
pense que ça aurait pu être quelques jours ou même
quelques minutes après notre dernière discussion je
réalise à quel point la vie peut être imprévisible.
Pourtant, ce n’est pas ce qui m’effraie, ce qui m’effraie
c’est que l’être humain soit encore plus imprévisible.
- C’est atroce.
- En effet mais tu vois, nous ne sommes jamais à l’abri.
Le plus dur des combats est celui que nous menons
contre nous-même. Ces derniers temps je me sens un
peu comme Emile, je me sens invisible et au bout du
rouleau. J’ai l’impression de ne pas compter alors je
viens souvent et je pense à elle. Je me remémore nos
moments ensemble, j’essaie de me reconstruire une
image qui se rapproche le plus d’elle mais malgré nos
longs moments ensembles, son visage me parait flou. Je
n’ai pas envie de finir comme ça, de sombrer dans
l’oubli. Je n’ai pas envie de mourir parce-que les autres
ne sont pas ce que j’ai envie qu’ils soient. Se sentir
invisible n’est pas une raison de s’effacer car
contrairement au mort nous avons l’avantage d’exister.
Tu es la première personne à avoir compris qui j’étais
rien qu’en me regardant. Tu t’es approché et tu m’as dit
réveille-toi, ce n’est pas ton heure.
- Je suis longtemps restée aux côtés de mon grand-père
quand il était dans le coma. J’y suis resté jusqu’à sa
mort. Dès lors j’arrive à identifier même parmi les
personnes bien éveillées celles qui sont entre la vie et la
mort. Toutes les personnes qui luttent pour rester en vie
malgré l’appel de la mort ont la même expression, la
même sensation et le même ennemi, l’épuisement. La
seule différence entre toi et mon grand-père mort est
cette étincelle que tu as dans les yeux. Tu sembles avoir
une chose à laquelle t’accrocher et avoir une raison de
vivre est un cadeau du ciel.
- Ce qu’on appelle raison de vivre est en même temps une
excellente raison de mourir. Albert Camus l’a pensé et
aujourd’hui non seulement je le pense, j’y crois
fermement. Cette étincelle dont tu parles, c’est un
mélange entre la lumière qui vient du paradis dans
lequel elle m’a fait vivre et du feu de l’enfer duquel elle
m’a sorti avant de m’y retourner la tête la première.
C’était une magnifique illusionniste.
- Je ne l’avais pas vu ainsi. Je suis désolée que tu aies
traversé tout ça.
- Je suis bien décidé à avancer. Je te raconte tout ça
parce-que tu es la première personne incroyable que j’ai
rencontré depuis un moment déjà et je ne veux pas faire
le con. Avant que tu ne te fasses de fausses idées, je ne
suis pas une personne géniale, juste une bombe à
retardement. Cyclothymique au cœur brisé, ce n’est bon
pour personne.
- Si je résume bien, tu souffres d’une forme moins grave
de bipolarité, tu vois deux psys, on t’a une fois brisé le
cœur…
- En fait c’est deux fois, deux fois.
- Oook, tu as eu le cœur brisé deux fois, tu as une amie
qui s’est suicidée et il t’arrive de t’identifier à elle…
- Je te souligne aussi que j’ai déjà essayé aussi.
- Essayé quoi ?
- Le suicide.
- J’avoue oui c’est un peu trop, une histoire capable de
faire fuir n’importe quelle fille au troisième rendez-
vous. Seulement je ne suis pas n’importe quelle fille. Et
pour une avocate bien que très jeune, c’est loin d’être le
cas le plus complexe qui existe.
- Avocate ?
- Tu croyais quoi ? Que je passais toutes mes journées à
danser ? La danse n’est qu’un de mes nombreux talents.
J’ai fait des études de droit et je suis à mes débuts en
tant qu’avocate dans le cabinet de mon père. Si je suis
disponible ce vendredi c’est par pur hasard.
- J’ai toujours pensé que le hasard n’existait pas. Ça te
dirait qu’on se sauve de ce match ennuyeux ? J’ai envie
de redécouvrir cette ville, faire le tour en bonne
compagnie et profiter des petits plaisirs de la vie.
- Je sais ce qu’on va faire.
Avant que Tiago ne s’en rende compte, il était déjà dans
un parc d’attraction à s’amuser comme un enfant. Ils
avaient pris des glaces, avaient joué au foot avec des
enfants et s’étaient achetés des masques. Ils avaient
ensuite déjeuné dans un restaurant près du parc.
Pour script : Tiago jouait au foot avec les enfants pendant que Mario
apprenait à pêcher au fleuve avec le groupe de pêcheurs. Comme
Yamina, Lucia observait son compagnon avec sourire émue de le voir
s’amuser. Pendant le déjeuner, des jeux de regards entre les
compagnons : les scènes sont entremêlées, Le regard de Tiago répondra
au regarde de Yamina les deux n’étant pourtant pas au même endroit.
Ceci permet de mettre l’accent sur le couple Ti-Ya dont chacun essaie de
se reconstruire de son côté.
Debout sur le haut d’un immeuble vers dix-huit heures,
profitant de la belle vue, Tiago et Lucia prirent leurs
dernières glaces de la journée et attendaient impatiemment
la tombée de la nuit. L’ambiance plus calme transformait
peu à peu leurs regards affectueux en regards pleins de
désir. Ils s’échangèrent alors un premier baiser et
n’avaient pas pu s’arrêter là. Le mythe du troisième
rendez-vous essayait par tous les moyens de devenir leur
réalité. Ils n’y opposaient aucune résistance. Pour tous les
deux c’était tentant d’atteindre le septième ciel sur une
construction qui les rapprochait un peu plus du ciel et
peut-être depuis le septième étage. Le moment était
agréable et tout semblait bien se passer. Lucia avait
délicatement laissé tomber sa robe et profitait des doux
baisers et caresses de Tiago. Elle ne s’attendait pas à ce
qu’il se retire brusquement et l’aide à se rhabiller.
- Tu es une fille géniale, entendit-elle dans sa déception,
je n’ai pas le droit de me servir de toi comme ça, pas
pour oublier une autre. J’ai dit que je voulais bien faire
les choses et c’est ce que je vais faire.
- Tu penses toujours à elle, supposa Lucia.
- Je l’ai toujours dans la peau, admit Tiago. D’un autre
côté je ne me sens pas prêt à aimer comme cela se doit.
Il paraît que je suis un amant toxique et que
j’empoisonne tout ce que je touche.
- Tiago, prononça Lucia en passant ses mains sous la
nuque de Tiago, ne t’en fais pas. Je suis une grande fille
et je comprends. Tu me plais beaucoup, c’est un fait
mais comprends que j’ai aussi ma façon de fonctionner.
Je suis contente que tu m’aies respecté en étant sincère
avec moi et qui sait, quand tu iras mieux mon cœur sera
peut-être toujours à prendre.
La petite blague de Lucia était sa façon de dire au revoir et
de mettre fin à sa soirée. S’il y avait une chose qui pouvait
offenser une femme plus qu’une injure, c’était bien un
rejet. Lucia paraissait très ouverte mais c’était le genre de
femme qui savait ce qu’elle voulait et surtout qui savait
renoncer face à l’impossible.
- Ça veut dire qu’on ne se reverra pas ? Demanda Tiago
pour confirmer ses doutes.
- On pourrait bien être amis mais les amis j’en ai des
tonnes. Tu serais un ami de trop et moi, je serai bien
hypocrite si je disais pouvoir me contenter de ton
amitié. Cette fille que tu aimes tant, tu ne devrais pas la
laisser filer.
- C’est trop tard.
- Il n’est jamais trop tard.
Tiago était rentré chez lui de longues minutes après le
départ de Lucia. Il s’était servi un verre de lait et comme à
son habitude, il se mit assis sur le parquet juste sous les
canapés. Il n’avait pas changé sa télévision alors il se
contenta de rester là à regarder dans le vide. Après
hésitation il saisit son téléphone et envoya un message à
Mario.
21
“L'héroïsme est peu de chose, le bonheur est plus
difficile.” Si Mario avait compris cette citation d’Albert
Camus, il aurait compris que le plus dur pour lui n’était
pas de tendre la main à Yamina et d’accepter une femme
et un enfant qui ne lui ont jamais appartenu. Les avoir est
une chose, être heureux avec en est une autre. Quelques
jours à la campagne lui avaient donné l’impression qu’être
heureux n’était pas si compliqué que ça mais jusqu’à
quand jouerait-il au sourd, au muet et à l’aveugle ?
Encore assis dans sa cuisine à attendre, son repas, il
décide de lire ses messages et d’y répondre.
- Bonsoir doc, lisait Mario. Je ne sais pas trop quoi vous
dire ce soir. Ce vendredi a été comme des montagnes
russes, la chute après l’envol. J’ai commencé cette
journée merveilleusement bien, tellement bien que je
pensais passer l’une des meilleures journées de ma vie.
Ce soir tout a changé, mes espoirs se sont envolés et
mes doutes ont refait surface. Je pense que je ne pourrai
jamais l’oublier et pourtant, Lucie semblait si parfaite.
Je me demande juste comment une journée peut
commencer si bien et finir si mal.
- Je sais de quoi vous parlez, répondit Mario. J’ai passé
une journée similaire et là je suis complètement perdu.
- Avez-vous envie d’en parler ?
- Mon devoir est plus d’écouter que de parler.
- Techniquement vous n’êtes plus mon psy. Vous vous
souvenez de ce que vous m’avez dit dans votre bureau
la dernière fois, faites comme si je vous invitais à
prendre un verre. Peut-être que savoir que je ne suis pas
le seul à avoir eu une mauvaise journée me fera me
sentir mieux. Laissez-moi juste être votre ami le temps
d’une soirée.
- Ce que je vais vous dire est tellement absurde. Mon
épouse et moi avons été voir une voyante ce soir. Nous
étions partis pour passer un bon vendredi mais il a fallu
qu’elle insiste pour se faire consulter par cette adepte de
sciences douteuses. Tu crois en la magie toi ?
- J’y ai cru à un moment, quand j’étais amoureux. Il s’est
passé quoi avec cette voyante ?
- En gros elle m’a fait comprendre que j’avais des raisons
de douter. Dis-moi Tiago, toi et Yamina étiez bien amis,
as-tu déjà entendu parler de ce Waheb ? Excuse-moi de
te poser cette question mais je suis vraiment perdu.
- Waheb NATY ? Qu’a fait encore ce type ?
- Alors tu le connais.
- Après ce qui s’est passé, je ne savais pas qu’il oserait la
recontacter.
- Leur histoire d’amour a été bien plus forte que je ne
pensais.
- Je ne comprends pas.
- Tu sais déjà qu’ils ont eu un enfant même si cet idiot
n’en a pas voulu. Elle m’a dit qu’elle avait tourné la
page mais parfois j’ai l’impression qu’elle ne me dit pas
la vérité. Elle me cache tellement de choses que parfois
j’ai l’impression de vivre avec une inconnue. Je crois
qu’elle est toujours amoureuse de ce Waheb. Même si
elle ne me le dit pas je sens qu’ils ont vécu assez de
choses et peut-être de moments très obscurs. Parle-moi
de ce Waheb, que sais-tu de lui ? Qu’est-ce qu’elle lui
trouve ?
- Je ne peux vraiment pas savoir ce qu’elle lui trouve
mais je pense que leurs esprits se reconnaissent. Comme
vous l’avez dit, ils doivent avoir ce même côté sombre,
ce qui fait qu’ils s’attirent et se complètent. Ils étaient
les seuls à se comprendre et à tour de rôle ils se
servaient de souffre-douleur. Je pense tout de même que
vous n’avez pas à vous inquiéter car c’est vous qu’elle a
choisi.
- L’aurait-elle fait s’il ne l’avait pas autant déçu ? Ma
vraie préoccupation est de savoir si elle retournera vers
lui si jamais il tentait de la reconquérir.
- Que fais-tu ? Cria Yamina qui était entrée dans la
cuisine en courant. Le repas brule.
Mario sursauta, posa son téléphone et éteignit le gaz. Il
semblait préoccupé par quelque chose de plus important.
Yamina l’avait remarqué et lui avait pris la casserole.
- Mario, appela-t-elle pour l’obliger à la regarder. Je sais
que ce que t’a dit cette femme te perturbe mais tu dois
avoir confiance en nous sinon ça ne marchera pas.
Mario serra Yamina dans ses bras et ils se préparèrent
pour une nuit tranquille.
Leur maison leur avait manqué mais ce retour en ville les
inquiétait un peu. C’était pour eux comme un retour à la
réalité après deux semaines au paradis. Ils étaient rentrés
aux environs de quinze heures. Nana était là et avait tout
apprêté pour que leur retour soit agréable. Dès qu’ils
avaient posé leurs valises, Nana avait pris Milagro des
bras de sa mère qui était entrée poser ses valises dans la
chambre. Plus tard dans la soirée, Yamina était sortie avec
la petite laissant Mario en compagnie de Nana.
- Tu vas enfin me dire ce qui ne va pas ? S’empressa de
demander Nana en se faisant une place près de son
patron et ami.
- De quoi parles-tu ? Tout va bien. Nous avons passé
d’excellents moments et nous sommes plus proches que
jamais.
- Ça oui j’ai remarqué mais je sens qu’il y a quelque
chose qui te tracasse, je te connais très bien.
- En effet Nana, il y a bien une chose. Tu vas penser que
je fou mais nous avons parlé à une voyante pendant le
voyage et je ne cesse de me remémorer toutes les choses
inquiétantes qu’elle a dites.
- Toi aussi tu vas devenir comme ta mère ? Depuis quand
tu te soucies de ce que peux dire une voyante ?
- Au début je n’y croyais pas. Elle a raconté des choses,
parlé au nom des morts et des esprits, c’était
impressionnant mais je n’y croyais pas. Il a fallu que je
reparte chercher notre guide touristique et que je
retombe sur elle. Elle m’a dit des choses qu’elle n’avait
pas voulu me dire devant mon épouse.
- Quelles choses ?
- Tu te souviens quand je venais d’avoir mon Bac et que
ma mère faisait une fixette sur les prénoms et leurs
significations ?
- Comment ne pas m’en souvenir ? Elle m’a surnommé
Nana parce qu’elle ne supportait pas que mon prénom
Nayana signifie pomme. Je me souviens qu’elle
m’appelait le fruit du péché, cette femme est terrible.
- Voilà. Elle me disait à moi que Mario incarnait la
noblesse, la bravoure et l’honnêteté.
- Je me souviens qu’elle disait que ceux qui portent ce
prénom avaient de grands rêves et désiraient changer le
monde mais qu’ils ne supportaient pas l’hypocrisie.
- Oui tout ça mais ce qui m’intéresse le plus c’est qu’elle
disait qu’ils étaient nuls en matière de sentiments et de
femmes, qu’ils ne voyaient jamais ce qui se passe sous
leur nez et surtout qu’ils étaient destinés à être de
mauvais psychologues car c’était difficile pour eux de
comprendre les réactions humaines.
- Ce jour-là tu l’as défié, tu lui as dit que tu allais
redonner un nouveau sens à ce prénom en devenant l’un
des meilleurs psychologues de tous les temps. Tu
voulais lui prouver qu’elle avait tort de te limiter à la
simple définition d’un prénom et tu y es parvenu. Tu es
une référence dans cette ville, tu es jeune mais influent.
- Et si ma mère avait raison ?
- Pourquoi penses-tu cela ?
- Figure-toi que la voyante m’a dit presque la même
chose, que j’étais tellement occupé à regarder très loin
que je ne vois pas ce qui se passe sous mes yeux. Elle
m’a fait comprendre que mon père m’avait envoyé des
signes que j’ai choisi d’ignorer. D’après elle je n’aurai
jamais dû épouser Yamina.
- J’avoue que c’est vraiment déroutant.
- Peu importe ta bravoure et ta détermination, tu ne
réussiras jamais à sauver cette âme déjà condamnée et si
tu persistes, tu finiras par la suivre en enfer. C’est ce
qu’elle m’a dit, mot pour mot.
- Tu te souviens de toutes les choses bizarres qui se sont
produites pendant vos fiançailles, la pluie, la photo du
sieur Edmond et tout le reste. Si ça se trouve cette
femme peut vraiment parler aux morts. Ce en quoi je ne
crois pas par contre, c’est qu’elle puisse prédire
l’avenir. Mario, ne te laisse pas déstabiliser. Chaque
jour de ta vie tu prends des décisions et chacune d’elle
te conduit vers un futur différent. Le futur n’est pas une
chose déjà écrite ou une route déjà tracée qu’on peut
prétendre connaitre avec certitude. A chaque décision tu
t’écris un nouveau futur. La probabilité pour qu’elle
sache tous les pas que tu feras et toutes les décisions
que tu prendras pour être à un endroit X à un moment Y
est vraiment infime voire inexistante.
- Tous ces cours de maths que tu as pris avec moi n’ont
pas été inutiles à ce que je vois.
- J’ai appris avec le meilleur et comme tu m’as toujours
dit, la vie c’est les sciences. Surtout ne t’inquiète pas, si
un jour tu découvres que ta mère avait raison et que tu
es un terrible psychologue tu pourras toujours revenir
sur tes pas et enseigner les maths.
- Contre toute attente, tes mauvaises blagues sont
incroyablement réconfortantes.
- Viens là.
Nana serra Mario dans ses bras un long moment et lui
assura que lui seul pouvait avoir le dernier mot sur sa vie.
Yamina était assise dans le salon de Michelle qui couvrait
Milagro de baisers. Elle était très heureuse de revoir sa
petite nièce et ne voulait pas se séparer d’elle une
seconde.
- Alors raconte-moi tout, exigea-t-elle entre deux baisers.
Comment s’est passé votre voyage.
- C’était merveilleux. Je ne me suis jamais sentie autant
aimée. Mario est un homme vraiment unique. Si tu le
voyais avec Milagro, surprotecteur et attentionné. Elle
ne pouvait pas avoir un meilleur père.
- Ça se voit qu’il est fou de cette petite.
- Ça oui, quand je pense qu’on a failli manquer une belle
promenade juste parce qu’il ne voulait pas traverser le
fleuve en ayant la petite avec lui. Il ne prend vraiment
aucun risque avec elle.
- Alors que l’autre aurait mis la petite dans un panier
devant sa moto pour faire le tour de la ville à grande
vitesse. Le pire des irresponsables.
- Ne dis pas ça, Tiago prend beaucoup de risques c’est
vrai mais il ne risque que sa vie. Il ne mettrait jamais la
vie de sa fille en danger. Je suis sure qu’il aurait été un
super père si la peur n’avait pas eu raison de lui. C’est
justement pour protéger sa fille qu’il a préféré s’en
éloigner.
- C’est juste un lâche point final. On n’abandonne pas son
enfant, on s’en occupe.
- A quel prix ? Je pense qu’au fond de lui il aurait
souhaité ne pas avoir un père que de grandir dans un
environnement si violent. Il a donné à son enfant la
chance qu’il n’a pas eue. Ce qu’il ignore c’est qu’il
n’est pas condamné à reproduire les mêmes erreurs que
son père.
- Je rêve ou tu le défends ? S’énerva Michelle.
- Je ne le défends pas, je te dis juste que ce serait injuste
de le juger.
- Je te rappelle que si Mario n’était pas là tu serais toute
seule avec un enfant sous les bras. Comment allais-tu
t’en occuper alors que tu arrives à peine à t’occuper de
toi-même puisque c’est Mario qui doit tout faire. C’est
Mario qui doit tous les jours te rappeler ton traitement,
c’est Mario qui doit se priver de sommeil quand
Milagro est souffrante ou que tu es souffrante, c’est
Mario qui doit se charger de toutes vos dépenses car
visiblement tu ne fais plus rien. C’est bien lui qui
recharge tes cartes de crédit, non ? C’est Mario qui sera
là quand la princesse dira papa pour la première fois,
c’est Mario qui va l’emmener à l’école chaque matin
car tu n’as même pas de voiture. D’après ce que tu m’as
dit il a même ouvert un compte en banque pour la petite.
Cet homme t’aime plus que tout et il fait tout pour toi
mais puisque tu es une ingrate écervelée qui ne sait pas
ce qu’elle veut tu viens chez moi et tu défends ce crétin
égoïste qui n’a pas toute sa tête.
- Tu vas vraiment te servir de sa maladie pour l’insulter ?
Je me demande pourquoi je te raconte tout sur ma vie.
Tu t’en sers toujours pour me faire du mal.
- Ça te fait mal que j’insulte ton Bad boy ? L’histoire de
la belle et la bête c’est un conte de fée ma jolie surtout
que dans ton histoire il n’y a pas de belle, juste deux
bêtes. La première un monstre fou furieux et la seconde
une sotte.
- Je crois que je n’aurai pas dû venir. Tu sais quoi ? Tu
devrais faire des études de droit et voir s’ils ont une
spécialité qui s’appelle Mario ADAMS car c’est tout ce
que tu sais faire, le défendre et le défendre.
- Il n’a pas besoin d’être défendu, contrairement à d’autre
lui c’est un saint.
- C’est ta bible qui te fait penser qu’il n’y a pas de saints
en enfer.
- C’est ça qui te manque, la prière mais vu le nombre de
diables qui dansent dans ta tête je doute que tu retrouves
un jour le chemin de l’église. Ne reviens plus chez moi
si c’est pour me parler de ce Tiago. Tiago par si Tiago
par-là, c’en est trop.
- Je te signale que c’est toi qui as parlé de lui la première.
Yamina rangea son sac, récupéra son enfant des mains de
Michelle et prit la porte en colère.
Tiago avait rendu visite à Théo et Safi. Safi était assise
avec son téléphone en main alors que les deux amis se
disputaient face à un échiquier. Théo accusait son ami
d’être un joueur très sournois et ce dernier le traitait de
mauvais perdant.
- Pour gagner aux échecs il faut être rusé et prêt à tout, se
justifiait se dernier. Tu avais tellement peur de perdre ta
reine que tu ne t’en servais même pas.
- Les échecs sont exactement l’inverse de ce qu’ils
devraient être. C’est le roi qui devrait aller au front et
protéger sa reine pas l’inverse.
- Mon frère ce jeu n’est qu’une mini réalité. Dans un
royaume quand une reine meurt, on la remplace, c’est
pourquoi n’importe quel pion peut être promu reine
mais quand le roi meurt, c’est la fin de tout un règne et
le début d’une nouvelle ère.
- C’est quoi ce raisonnement machiste ? Il y a des reines
qui gardent mieux le trône que mille rois. Regarde la
reine Elisabeth II.
- Vous allez arrêter cette discussion inutile ? Se plaignit
Safi. Vous m’agacez. Vous êtes là à vous disputer pour
un jeu alors qu’aucun de vous ne sait qui l’a inventé ni
pourquoi. Pauvres ignorants.
- Parce-que toi tu le sais peut-être ? Répondit Tiago.
- Figure-toi que oui. D’après la légende ce serait un
indien du nom de Sassi qui l’aurait inventé pour
distraire son prince qui s’ennuyait.
- Je parie qu’elle vient de chercher ça sur le net et qu’elle
nous a balancé la première réponse qu’elle a trouvée,
supposa Théo.
Les deux amis se mirent à rire et à se moquer.
- Moquez-vous bien, au moins moi je suis assez
intelligente pour chercher les choses que je ne connais
pas. Ce n’est pas un hasard si je suis la seule à avoir eu
son brevet dans cette pièce.
Elle leur avait cloué le bec et s’était de nouveau
concentrée sur son téléphone.
- Dis mon frère, murmura Tiago, penses-tu pouvoir
m’aider une dernière fois avec Cécile ?
- Ah non, refusa Théo. La dernière fois que je t’ai aidé ça
s’est mal terminé. Elle m’a fait une misère pour ça.
- S’il te plait, ce sera la dernière fois. Je veux juste que tu
arrives à la convaincre de transmettre un message à
Yamina.
- Pourquoi tu ne lui envoies pas un texto tout
simplement ?
- Parce-que si elle sait que l’invitation vient de moi elle
ne se pointera pas.
- Que veux-tu encore ? Laisse cette fille en paix.
- Crois-tu vraiment que l’un de nous sera heureux si on
passait nos vies avec des gens qu’on n’aime pas. Je
veux juste m’assurer qu’elle est heureuse et qu’il n’y a
plus aucune chance pour nous. Je te jure que ce sera la
dernière fois que je te demanderai un tel service.
- Tu me demandes de mentir à ma femme et de donner de
faux espoirs à une fille qui n’a rien demandé.
- S’il te plait Mathéo. Si je vis avec cette impression que
j’aurai pu la récupérer et que je n’ai rien tenté je vais me
sentir coupable toute ma vie. C’est une torture d’être
obligée de vivre loin de la personne qu’on aime et je
crois que je suis celui qu’elle aime.
- Pitié elle est mariée.
- Ça ce n’est qu’un détail, ce sont nos cœurs à nous qui
sont mariés. Ce que ce psy a épousé c’est juste une
enveloppe vide.
- Tu es tellement prétentieux.
- Toi tu laisserais Safi te glisser sous les doigts ?
- Non et c’est parce-que je ne veux pas que cela arrive
que je ne vais pas prendre un risque pareil. En plus
Yamina est aussi mon amie et je ne veux pas que tu lui
crées des ennuis.
- Il ne se passera rien qu’elle n’aura pas voulu.
- C’est compliqué ce que tu me demandes.
- Je ne suis pas sourde vous savez ? Intervint de nouveau
Safi. Tu peux l’aider Théo, c’est bon. Il a peut-être
besoin de ça pour enfin arrêter de nous saouler.
22
“L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle
est.” Mario qui refusait d’endosser son rôle d’idiot et
Yamina qui se berçait d’illusion en jouant les petites
épouses modèles dans une vie de couple bien rangée, c’est
la parfaite illustration à ces mots d’Albert Camus.
Pourquoi fuir la vérité ? Pourquoi forcer le destin ? Dans
quel but ? Pour quelle fin ?
Mario avait suivi les conseils de Nana et n’avait pas laissé
ses doutes l’envahir. Il avait repris le travail dès le lundi et
tout semblait aller pour le mieux. Yamina ne lui donnait
aucune raison de se plaindre et malgré ses réserves, il
laissait le bonheur entrer dans sa vie. Les fiançailles de
Nana étaient prévues pour le vendredi 14 février et Mario
devait l’accompagner. Yamina ne pouvait pas y aller
parce qu’elle avait une consultation prévue pour le jeudi et
les deux devaient partir déjà le mercredi soir pour aller
commencer les préparatifs.
Le mercredi soir, Nana et Mario étaient déjà partis et
Yamina s’était retrouvée toute seule avec sa fille chez elle.
Son rendez-vous était prévu pour dix heures. Elle décida
alors d’appeler Michelle pour l’informer qu’elle viendrait
lui déposer la petite Milagro en partant. Michelle lui
annonça alors qu’elle devait aller rendre visite à ses beaux
parents et ne serait pas disponible pour garder Milagro.
Un peu perdue, Yamina décida de demander ce service à
Safi qui sans hésiter accepta.
Le lendemain matin, Yamina prépara le petit sac de
Milagro et se rendit chez Safi. Celle-ci lui ouvrit et
l’invita à s’asseoir.
- Tu sembles pressée, remarqua Safi.
- Oui, en vérité je suis déjà assez en retard et si je traine,
je ne pourrai pas trouver le docteur avant quinze heures.
Il m’a dit de venir tôt parce qu’il avait un rendez-vous
important. Je vais donc y aller.
- D’accord ma jolie. Ne t’inquiète pas pour la petite, je
prendrai soin d’elle.
- Safi, je voudrais te demander une dernière faveur.
- Dis-moi.
- Ne laisse pas Tiago s’approcher de mon enfant.
- Yamina,
- Je t’en supplie.
Safi hocha la tête et laissa Yamina s’en aller dans la
précipitation. Alors qu’elle était assise avec la petite, Théo
et Tiago s’invitèrent dans l’appartement. Ils rentraient de
la salle de boxe et Tiago avait raccompagné son ami. Ils
étaient surpris de trouver Safi avec une fillette dans les
bras.
- Où tu as trouvé cette gamine ? Demanda Théo étonné.
- Euh, c’est la voisine, elle est sortie faire des courses et
m’a demandé de garder sa fille.
- La voisine ? Je ne savais pas que celle-là avait une fille.
J’ai toujours cru que son enfant était un garçon.
- Vous les hommes vous ne savez faire aucune
différence.
- Elle est incroyablement jolie ! La voir me donne envie
d’en faire un aussi. Tu en penses quoi chérie ?
- Quand je te sentirai assez mature pour être papa, j’y
réfléchirai.
- Bon écoutez les amis, moi je vais vous laisser. Je vais
rentrer prendre une douche et me reposer.
Tiago s’était senti triste un moment. Il avait une fille qui
ne la connaissait pas et dont il n’a jamais voulu. Au fond
de lui, il voulait pourtant d’un enfant mais comment
réussir à se convaincre qu’il ferait mieux que son père ? Il
prit la porte le regard dans le vide, marchant vers sa
maison.
Alors que Safi était là à jouer avec la petite, Théo reçu un
appel et se rapproché de son épouse, un peu gêné.
- Safi, ta grand-mère dit qu’elle t’appelle depuis des jours
sans succès.
- Théo, je t’ai dit que mamie fait trop de caprices, elle
m’appelle pour tout et pour rien. Tout ce qu’elle fait
c’est me demander de faire des enfants avant qu’elle ne
meure. Je ne veux pas de cette pression.
- Elle est à l’hôpital.
- Comment ? Paniqua Safi. Elle a quoi ?
- Il parait qu’elle va mal depuis des jours et qu’elle a eu
une forte fièvre toute la nuit. Elle a été conduite à
l’hôpital ce matin. Nous devons aller la voir.
- Mais que vais-je faire de la petite ? Je ne sais pas si
Yamina sera d’accord que j’emmène son enfant à
l’hôpital vu qu’elle-même n’a pas voulu le faire.
- Yamina ? C’est le môme de Yamina ?
- Désolée d’avoir menti Théo mais elle ne voulait pas que
Tiago s’en approche alors je n’ai pas voulu qu’il sache.
- Tu te rends compte que ce que vous faites n’est pas
juste ? C’est son enfant putain !
- Son enfant ? Tu oublies qu’il a renoncé à son enfant ?
Cet enfant n’est légalement plus le sien.
- Mais biologiquement il l’est.
- Il n’en veut pas d’accord ? Ton pote ne veut pas de son
propre enfant. C’est bien ainsi, qu’il en reste loin.
- Safi, nous parlons de notre ami. Nous avons promis
l’aider. Il ne sera jamais heureux loin de Yamina. Il
l’aime à la folie et cet enfant est la seule chose qui fait
barrière entre eux. Ne penses-tu pas que si nous faisons
en sorte que Tiago accepte son enfant tout redeviendra
comme avant ?
- Yamina est mariée.
- Mariée et pas heureuse. Ecoute Safi, je ne te
demanderai qu’une dernière faveur. Allons déposer cet
enfant chez son père et allons rendre visite à ta mamie.
Tiago venait de quitter sa douche quand il entendit sonner
à sa porte. Il ouvrit et trouva une petite fille dans une
poussette à sa porte. Etonné, il regarda de tous les côtés et
ne trouva personne. Bien cachés dans un coin, Safi et
Théo l’observaient. Il trouva une note sur l’enfant et la
prit pour lire.
- Désolée de l’emmener comme ça Théo mais ma mamie
est malade et quelqu’un doit garder la petite. Prends
soin d’elle, je serai de retour avant la nuit. Tu trouveras
tout ce dont tu auras besoin dans son sac. Safi.
Théo était énervé. Il n’avait aucune envie de passer sa
journée à faire du babysitting. De plus, cet enfant lui
rappelé qu’il avait renoncé à son propre enfant. Il sortit
son téléphone et appela Safi sans succès. Théo était
également injoignable. Les deux avaient fait exprès
d’éteindre leurs appareils. Tiago regarda la petite et fut
obligé de la faire entrer en murmurant quelques injures à
l’endroit de ses amis.
Après un long moment à observer la petite et à avoir peur
de la toucher, Tiago la prit dans ses bras et la posa sur ses
jambes. La petite l’observait silencieusement dans un
silence absolu. Elle ne le reconnait pas, mais Milagro était
une enfant sage qui ne pleurait pas beaucoup.
- Salut petite, lui dit Tiago avec sourire. Aujourd’hui tu
vas rester avec moi, j’espère que tu seras très très sage.
Aussitôt avait-il prononcé ces mots que la petite se mit à
pleurer en criant de toutes ses forces. Il l’avait bercé, serré
dans ses bras, lui avait proposé la nourriture et même des
jouets. La petite semblait ne rien vouloir entendre. Il alla
taper à la porte de l’une de ses voisines mère de deux
enfants. Celle-ci n’hésita pas à lui venir en aide.
Quand la voisine avait vérifié la couche de l’enfant, elle
constata que la couche était mouillée.
- Il faut juste lui changer sa couche, lui expliqua-t-elle.
- Mais comment je fais ça ?
- Ce n’est pas difficile, je vous apprends.
La voisine aida Tiago à changer la couche de la petite et
s’en alla, lui proposant de revenir la chercher s’il avait
besoin d’aide pour autre chose.
Milagro s’était calmée et Tiago était enfin soulagé. Elle
avait accepté de prendre son lait un peu plus tard. Tiago
jouait avec elle et elle riait aux éclats. Il a fallu trois
heures pour que Tiago commence à sincèrement apprécier
la compagnie de la petite. Quand elle se mit à pleurer une
seconde fois, il vérifia sa couche et la changea mais elle
ne s’était pas calmée cette fois. Il comprit alors qu’elle
devait être dérangée par la chaleur la saleté. Il décida de
lui faire prendre une douche rapidement.
Pendant ce temps, Yamina avait laissé un message pour
expliquer à Safi qu’elle prendrait beaucoup de retard. Safi
lui avait répondu de ne pas s’inquiéter parce-que sa fille
était entre de bonnes mains.
Alors que Tiago faisait prendre sa douche à la petite qu’il
avait posé sur le pot des toilettes en la tenant d’une main,
un souvenir lui revint. Il se souvint qu’une fois, sa mère
avait demandé à son père de le garder et que ce dernier
l’avait battu et plongé sa tête dans un seau remplit d’eau.
Il se ressaisit, termina de laver la petite avant de la
conduire au salon. Fatigués d’être assis à l’intérieur, Tiago
habilla la petite, et ils sortirent de l’appartement.
Yamina tournait en rond dans les couloirs de l’hôpital,
impatiente de récupérer les résultats de ses analyses. Alors
qu’elle marchait dans tous les sens, elle vit Safi et Théo
qui sortaient d’une des chambres. Surprise et paniquée,
elle se rapprocha rapidement d’eux.
- Où est ma fille ? Qu’a-t-elle ? Pourquoi êtes-vous à
l’hôpital ?
- Ne t’affole pas Yamina, la rassura Safi. Ta fille est en
bonne santé. C’est ma mamie qui est malade et nous
sommes venus la voir.
- Mais alors, où est Milagro ?
- Avec son père.
- Mario, impossible, Mario est en voyage.
- Tiago.
En entendant ce nom, Yamina ne put s’empêcher de
donner une gifle à Safi et de quitter l’hôpital en courant.
Safi voulut suivre derrière elle mais son mari l’en
empêcha.
23
« Quant au bonheur, il n'a presqu'une seule utilité, rendre
le malheur possible. » Certains disent que pour apprécier
le miel, il faut avoir goûté le vinaigre, pour expliquer que
nos malheurs nous permettent de mieux apprécier le
bonheur. Albert Camus dira la même chose mais à
l’envers. Pour lui, c'est l'expérience du bonheur qui rend
perceptible le malheur. Quoi qu’il en soit, une chose reste
certaine : le bonheur et le malheur sont intrinsèquement
liés.
Yamina était arrivée à la porte de Tiago et sonnait sans
arrêt. Il sonnait déjà seize heures. Personne n’ouvrait et
cela l’inquiétait. Où cet homme avait pu emmener son
enfant. Elle se souvint du nombre de fois où il lui avait
répété qu’il ne voulait pas de cet enfant. Elle se mit assise
contre la porte sortit son téléphone et composa le numéro
de Tiago. A peine lançait-elle l’appel qu’elle le vit arriver
avec la petite dans ses bras. D’un brusque élan, elle lui
arracha son enfant des bras et lui donna à lui aussi une
gifle.
- Comment oses-tu ? Comment oses-tu t’approcher de
mon enfant ?
- Ton enfant ?
Tiago était sous le choc. Il n’avait jamais pensé que cet
enfant aurait pu être celui de Yamina. Il ouvrit sa porte,
rassembla toutes les affaires de la petite et les confia à sa
mère sans dire un mot.
- Pourquoi c’est toi qui gardes mon enfant ? Questionna
Yamina.
- Je ne savais pas que c’était elle. Safi me l’a laissé en me
disant que c’était l’enfant de sa voisine et que je devais
m’en occuper le temps qu’elle revienne de l’hôpital. Je
n’ai rien fait à cet enfant, je m’en suis juste occupé.
- Parce-que maintenant tu sais t’occuper d’un enfant ?
- Arrête Yamina s’il te plait. Je ne veux plus me disputer
à ce propos. Je sais que j’ai dit que je ne voulais pas de
cet enfant et je ne vais pas te prendre ton enfant mais
chaque jour je fais des efforts pour changer, pour aller
mieux et pour bien faire.
- Ne penses-tu pas qu’il est un peu tard pour tenter de
bien faire ?
- Personne n’est parfait. Je ne le suis pas et toi non plus.
Sincèrement, quelle mère laisserait son enfant de trois
mois avec un inconnu toute la journée ?
- Pardon ? Tu veux oser me critiquer ? Me traiter de
mauvaise mère ? Moi au moins je n’ai pas abandonné
mon enfant, je fais de mon mieux pour bien m’en
occuper. Pauvre lâche.
- Tu effraies la petite avec tes cris.
- Qui es-tu pour me dire ce que je dois faire avec mon
enfant ?
- Je suis son père.
- Ferme-la Tiago, ferme-la. Tu n’es pas le père de cet
enfant et tu ne le seras jamais. Il n’a qu’un père et ce
dernier s’appelle Mario.
Yamina se retourna pour partir et Tiago la tira vers lui par
le bras. Il reprit la petite et l’allongea dans sa poussette.
- Es-tu donc tombée amoureuse de cet homme ? Lui
demanda Tiago.
- Exactement comme toi tu es tombé amoureux de Lucia,
Julia, je ne sais plus trop comment elle s’appelle.
- Tu as osé lire mes discussions avec Mario ? Pourquoi ?
Pourquoi ma vie t’intéresse à ce point ? Parce-que tu
m’aimes encore ? Tu es jalouse ?
- J’aime Mario, tu peux faire ce que tu veux de ta vie.
Rim, Julia, qui tu veux.
- Lucia, elle s’appelle Lucia. Et pour ton information,
nous ne nous voyons plus. Parce-que je lui ai expliquait
que je ne pourrai aimer une autre que toi.
En entendant cette déclaration de Tiago, Yamina sentit
comme des frissons. Elle ne trouva plus quoi dire et
s’éloigna rapidement. Elle prit son enfant et quitta la
maison de Tiago. Tiago se jeta dans son canapé, passa la
main sur son visage, se demandant comment réparer
toutes les bêtises qu’il avait faites.
Théo avait laissé Safi à l’hôpital et avait fait un tour au
cabinet de Mario. Cécile s’apprêtait à fermer quand elle le
vit debout à l’entrer.
- Toi ? S’étonna Cécile. Que reviens-tu faire ici ?
- Je viens t’inviter à diner et te demander un petit service
en retour.
- Tu penses que tu peux encore me manipuler ?
- Personne ne pourrait tromper une femme aussi brillante.
Ecoute Cécile, je sais que je t’ai menti la dernière fois
mais je t’en prie, j’ai besoin que tu me rendes une
dernière faveur.
- Que veux-tu ?
- Je veux que tu transmettes un message à Yamina. Une
invitation.
- Une invitation de qui ? Pourquoi ne vas-tu pas lui
remettre directement ?
- Parce qu’elle ne viendrait pas si elle sait qu’elle vient de
cette personne qui l’invite.
- Serais-tu amoureux de l’épouse de mon patron ?
- Moi ? Que Dieu m’en préserve. Ecoute, remets-lui juste
ça et dis-lui que c’est une surprise. Tu ne saurais pas si
son mari aurait organisé quelque chose pour la Saint
Valentin par hasard ?
- Impossible, il a voyagé, il ne rentrera pas avant Samedi.
- C’est juste génial.
- Génial ? La pauvre va rester toute seule.
- C’est pour cela que je te demande de lui envoyer
l’invitation de sa copine.
Théo remit une enveloppe à Cécile et celle-ci la prit après
hésitation. Il s’en allant ensuite, lui permettant de fermer
son bureau.
14 février 2020, Mario était agacé de ne pas être auprès de
son épouse. Sa mère l’avait constaté et s’était rapproché
de lui.
- Tu penses à Yamina n’est-ce-pas ? Lui demanda-t-elle.
- Oui maman. C’est notre premier 14 février ensemble et
je ne suis même pas là.
- Je pense que si tu rentres, Nana ne t’en voudra pas.
- J’ai promis être à ses fiançailles alors je ne peux pas lui
faire ça. Je vais juste prendre la route aux environs de
seize heures. Avec un peu de chance, je serai arrivé
avant minuit.
- Dans ce cas dis-lui que tu viendras pour qu’elle se sente
moins seule.
- Non maman, je préfère lui faire la surprise.
Yamina s’était à peine réveillée qu’elle vit un message de
Mario. Elle l’ouvrit pour lire.
- Bonjour mon amour, je te souhaite une bonne fête de St
Valentin et m’excuse d’être absent. Nous allons
rattraper ça. Tu manques à tout le monde ici. Embrasse
Milagro de ma part. Je vous aime.
Elle voulut répondre quand elle entendit sonner à la porte.
Elle se leva et alla ouvrir. C’était Cécile.
- Bonjour madame, salua-t-elle. Je suis vraiment désolée
de vous réveiller à cette heure mais j’allais au service et
j’en ai profité pour passer vous laisser cette enveloppe.
- Une enveloppe ? De la part de Mario ?
- Je ne sais pas madame.
Yamina prit l’enveloppe et l’ouvrit. Elle vit une invitation.
Elle était invitée dans l’un des plus beaux hôtels de la ville
à 18h. Elle sourit et referma l’enveloppe.
- L’employée de Mario qui vient me remettre une
enveloppe et me dit qu’elle ne sait pas si l’enveloppe est
de lui. Ah Mario, je savais que tu ferais l’impossible
pour être là. Je vais sans doute y aller. Il faut que
j’appelle Michelle pour lui dire que je vais déposer
Milagro chez elle.
Michelle avait accepté de garder Milagro toute la nuit.
Elle disait ne rien avoir prévu pour la soirée avec son
mari. Michelle était surtout heureuse de participer à
renforcer les liens du couple et elle était persuadé que ce
moment à deux allait consolider leurs liens.
Yamina s’était habillée de sa plus belle robe et était
arrivée à l’hôtel vers vingt heures. Elle était très en retard
et espérait ne pas avoir fait trop attendre son compagnon.
Quand elle arriva à la réception, on lui remit les clés d’une
chambre. Elle prit les clés et monta les escaliers, marcha
dans les couloirs et arriva à la porte. Quand elle l’ouvrit,
elle vit une chambre très bien décorée. Pétales de roses sur
le sol, bougies, petite table pour deux avec du champagne
et une douce musique qui jouait paisiblement. Elle entra et
trouva une magnifique robe rouge avec un mot sur le lit.
C’était écrit : « porte-moi ». Yamina entra dans les
toilettes et se changea. Face au miroir, elle appréciait
l’élégance de sa tenue, luttant encore pour monter la
fermeture derrière. Elle sentit alors des pas derrière elle.
Elle baissa la tête, ferma les yeux et laissa son compagnon
lui caresser le dos en remontant doucement la fermeture.
Les yeux fermés et profitant du moment, les caresses
l’interpellèrent en premier et le parfum ensuite. Ce
parfum, ses caresses, elle les reconnait très bien mais ils
n’étaient pas ceux de son mari. Tiago ?
Yamina leva les yeux et regarda dans le miroir pour
confirmer ses doutes. C’était bien lui, il était là, avec elle.
24
« Une seule certitude suffit à celui qui cherche. » Cette
citation d’Albert Camus n’est que pure réalité. Une seule
information peut démêler le plus grand des mystères et
quand on cherche une vérité, à moins de ne pas vouloir
l’accepter, pas besoin de plus d’une révélation.
Yamina s’était retournée furieuse. Elle ne voulait pourtant
pas se disputer. Elle voulait juste qu’il sorte de là.
- Je t’en supplie Tiago, sors d’ici. Si Mario venait te
trouver ici, tout serait fichu.
- Que viendrait faire Mario ici ? Puisque c’est moi qui
t’ai invité et pas lui.
- Toi ?
- Oui Yamina, moi. Je viens récupérer ce qui est à moi et
je ne partirai pas sans l’avoir obtenu.
- Toi et moi c’est fini Tiago. Tu dois l’accepter.
- Dans ce cas pourquoi trembles-tu face à moi ? Regarde-
toi Yamina, je ne te laisse pas indifférente. Tu meurs
d’envie de m’embrasser comme moi je meurs d’envie
de le faire, je te manque autant que tu me manques. Je
suis son souffle de vie, le battement de ton cœur. Je suis
le seul à vivre dans tes pensées, le seul qui sache
comment te rendre heureuse, te faire plaisir et combler
tes attentes. Je te promets que je me soigne et je dois te
dire que je n’ai plus peur d’être papa.
- Parce-que tu as gardé la petite une fois tu penses
pouvoir t’en occuper ?
- Yamina, je n’ai pas besoin de la garder plus d’une fois
pour me rendre compte qu’elle est une bénédiction. J’ai
juste besoin qu’on m’apprenne et je saurai faire.
- Je t’avais supplié Tiago, maintenant c’est trop tard pour
prendre une telle décision. Cet enfant porte le nom de
Mario et il est légalement le sien.
- Je m’en fiche Yamina, je serai prêt à affronter le monde
entier, Mario, les lois de ce pays, si cela me permet de
te récupérer. Donne-nous une dernière chance. Donne-
moi une chance, une seule.
- Je ne peux pas Tiago.
Yamina se retourna pour sortir des toilettes et Tiago la prit
par la taille. Il la ramena vers lui et la plaqua contre le
miroir de la salle de bain. Yamina respirait bruyamment et
avait du mal à maitriser son souffle. Il était si proche
d’elle, les lèvres presque collées aux siennes.
- Je t’aime Yamina, je suis fou amoureux de toi et
personne ne pourra m’empêcher de t’aimer. Pourquoi
résistes-tu à notre amour ? De quoi as-tu peur ?
- Je vais tout perdre, ma vie, ma famille.
- Avant je te suffisais, j’étais ta vie et famille. Avant tu
n’avais peur de rien. Tu n’avais pas peur de ce que
diront les gens, tu écoutais juste ton cœur.
- Mais aujourd’hui j’ai une fille et je dois être
responsable pour elle.
- En te mentant à toi ? En lui mentant à elle-même et en
mentant à Mario ? Même lui ne mérite pas que tu sois
avec lui alors que ton cœur est avec un autre.
- Il ne laissera jamais être ensemble, il ne nous laissera
pas Milagro.
- Si quelqu’un se met entre nous Yamina, je ne répondrai
plus de rien. Mais si au fond de toi-même, tu ne
m’aimes plus et que tu le préfères alors c’est ta dernière
chance de t’en aller. Si tu le souhaites, prends la porte.
Yamina s’écarta, prit son sac et se dirigea vers la porte.
Tiago la suivit, ferma la porte et retira la clé.
- Tu comptais vraiment t’en aller ? Me tourner le dos ?
Pour ce psychologue ?
- Je ne t’aime plus Tiago, je suis amoureuse de Mario.
Tiago saisit les bras de Yamina et se mit à l’embrasser.
Après s’être débattue quelques secondes, elle se laissa
emporter par la chaleur de ce baiser. Ils s’étaient
embrassés longtemps et Tiago avait fait tomber la robe de
Yamina sous ses pieds. Il la poussa vers le lit et l’y
balança. Avant qu’elle ne tente de se redresser, il se
pencha vers elle et la menotta avec soin, ses poignets et
chevilles maintenus aux quatre coins du lit, en position
d’étoile. Il l’embrassa tendrement et se leva ensuite pour
prendre le champagne sur la table.
- Que fais-tu ? Arrête s’il te plait. Je dois rentrer.
- Es-tu sûre de vouloir rentrer ? Si tu en es sure, répète-le
donc.
- Je veux rentrer.
Tiago posa le champagne, retourna à Yamina et passa sa
main dans sa culotte. Ses doigts entièrement mouillés par
la cyprine de Yamina, il les lécha et retira les menottes des
mains de Yamina qui semblait surprise.
- Que fais-tu ? Demanda Yamina surprise.
- Je te laisse partir.
- Pauvre imbécile.
Yamina libéra ses pieds et s’agrippa au dos de Tiago qui
s’était levé pour lui prendre ses vêtements. Elle caressa
son torse, le retourna vers elle et se mit à l’embrasser.
- Je veux m’en aller Tiago mais je ne peux pas.
- Parce-que je suis le seul que tu aimes réellement et le
seul capable d’éveiller tant d’émotions en toi.
- Je veux t’appartenir Tiago, fais-moi tout oublier.
A ces mots, Tiago ne se fit pas prier, il l’embrassa
fougueusement, les mains enroulées autour de sa taille.
Debout sous les pointes de pieds pour atteindre la taille de
son amant, Yamina tenait entre ses mains le visage de ce
dernier, heureuse d’enfin retrouver son vrai amour, celui
qui la comprendre mieux que tout psychologue. La
température montait et l’heure avançait. Tiago avait
rattaché Yamina au lit et avait enfin ouvert le champagne.
Il l’arrosa avec et se donna comme mission de récupérer
chaque goûte de champagne de son corps avec sa langue.
Plus de trente minutes à explorer chaque recoin du corps
de sa compagne du soir avec sa langue, il lui avait retiré
tout bout de tissu qu’elle avait sur elle. Entièrement nue et
face à elle, il la regarda une dernière fois avec désir avant
de la pénétrer brusquement et profondément. Le cri
étouffé de Yamina et ses yeux qui brillaient entre les
bougies de la pièce, furent un fidèle résumé de l’intensité
du plaisir qui la dévorait. Elle criait sans retenu entre les
mouvements bien cadencés de Tiago qui semblait s’être
bonifié avec les jours. Qui aurait cru que la distance était
si bon maitre ! Quand Tiago déversa de sa crème chaude
et abondante dans les entrailles de Yamina et se retira
enfin pour la laisser s’allonger dans ses bras, il sonnait
déjà minuit.
- Je t’aime plus que ma propre vie, avoua Yamina
essoufflée sous l’emprise d’un plaisir fou et de
sentiments profonds.
- Alors je t’en supplie, ne retourne pas dans ses bras.
- Que dois-je faire Tiago ? Je suis mariée à lui, il a donné
son nom à mon enfant.
- Tu es à moi, et la petite aussi.
- Milagro, elle s’appelle Milagro.
- Elle est tellement douce, si adorable.
- Je crois qu’elle tient ça de Mario, répondit
instinctivement Yamina avant de réaliser que ses propos
avaient blessé son compagnon.
Tiago quitta le lit vers les toilettes et elle courut le
rattraper.
- Je ne voulais pas dire ça. Je ne peux quand même pas
nier que Mario adore cette petite et est tout le temps
avec elle.
- Tu penses qu’il serait un meilleur père que moi ?
Question idiote, même moi je le pense.
- Ne sois pas inquiet, tu seras un excellent papa. J’ai
confiance en toi Tiago. Je sais que tu feras tout le
nécessaire.
- Merci Yamina, merci de me donner une seconde
chance. Je ferai en sorte que tu ne le regrettes pas.
- Je dois rentrer maintenant.
- Pourquoi ? Tu veux le retrouver ?
- Mario a voyagé et il ne sera pas là avant demain. Mais
passer la nuit ici me fait très peur.
- Rien ne t’arrivera. Il se fait tard et je ne te laisserai pas
rentrer à une heure pareille. Passe la nuit avec moi et tu
rentreras au réveil.
Pendant que Yamina profitait de ses retrouvailles avec
Tiago, Mario, attendant son retour à la maison. Il était
rentré et n’avais trouvé personne. Il avait alors profité
pour décorer le salon et commander un bon diner. Des
fleurs et du gâteau, le premier fanait pendant que le
second fondait. Le désespoir de Mario était grand. Où
pouvait être son épouse à une heure pareille ? Il se servit
quelques verres de vin et s’endormit aux pieds du canapé.
Dormir l’un dans les bras de l’autre avait fait oublier aux
deux amoureux qu’un autre monde existait dehors.
Yamina s’était réveillée à huit heures, pressée de prendre
sa douche quand Tiago la tira vers lui, la mettant au-
dessus de lui.
- Où vas-tu si vite ?
- Je dois rentrer Tiago.
- Sans même m’embrasser avant ?
- Te contenterais-tu d’un baiser ?
- Jamais.
Yamina n’avait pas résisté au doux regard de Tiago et
avait décidé de commencer sa journée par un moment de
plaisir intense. Dans chaque recoin de la chambre et dans
différentes positions, Yamina et Tiago avaient testé le
papillon, le lotus, la cuillère, la levrette, la charrue et
même l’éléphant. Epuisée, essoufflée et transpirante,
s’allongea sur le dos, les yeux levés vers le brasseur. Elle
regarda dans sa montre et l’heure qu’elle vit l’effraya.
En sursaut, elle se leva, enfila sa robe, pris son sac et se
leva.
- Putain de merde, marmonna-t-elle. Mario ne doit
surtout pas rentrer avant moi.
- Calme-toi Yamina, prends au moins une douche, tu sens
le sperme à plein nez.
- Je vais la prendre chez moi, je vais rentrer, prendre une
douche et aller chercher Milagro.
- Yamina,
- S’il te plait Tiago. Je ne peux pas rester une minute de
plus. Je t’appellerai une fois à la maison.
Elle embrassa Tiago sur la bouche une seconde et prit la
porte. Tiago entièrement nu, s’allongea pour une petite
sieste.
Mario ne cessait de regarder sa montre, inquiet. Il avait un
peu trop bu et n’arrivait plus à patienter. Il prit ses clés
dans l’intention de partir à sa recherche quand il la vit
entrer. Vêtue d’une robe rouge, les cheveux désordonnée
et transpirante, Yamina fut choquée de retrouver Mario à
la maison.
- Tu es rentré ? Demanda-t-elle paniquée.
- Où étais-tu ? Demanda Mario dans un calme absolu. Je
t’ai attendu toute la nuit.
- Je, je,
Mario se rapprocha de Yamina qui ne trouvait pas encore
un mensonge à lui servir. Ce qu’il voyait, ce qu’il sentait,
toutes les idées qui lui traversaient l’esprit, tout ne pouvait
pas juste être faux.
- Deux nuit Yamina, il a fallu que je voyage juste deux
nuits pour que toi tu sortes passer la nuit dehors. Avec
qui étais-tu ?
Yamina resta silencieuse et perdue. Mario la saisit par les
bras, la bouscula et cria plus fort sa question.
- AVEC QUI ETAIS-TU ?
- Je n’étais avec personne, cria à son tour Yamina. Avec
qui voulais-tu que je sois ? J’ai reçu une invitation, j’ai
cru qu’elle venait de toi alors je m’y suis rendue. Je me
suis fait agressée par des voleurs.
- Des voleurs dis-tu ? Ils t’ont pris quoi ? Ce sac à main
que tu gardes encore sur toi ? Ce magnifique bijou que
tu portes au cou ? Me prends-tu pour un imbécile ? Peu
importe, je veux bien te croire. Parce-que tu vois, je suis
fou amoureux de toi, tu m’as rendu fou Yamina et je te
jure que si jamais tu essaies de profiter de ma bonté
pour me la faire à l’envers, je n’hésiterai pas à te
montrer une autre facette de moi.
Yamina était effrayée, c’est la première fois qu’elle voyait
son tendre et adorable mari dans un tel état. Elle évita
alors de le contrarier.
- Je t’ai attendu toute la nuit, j’ai préparé une surprise
pour toi. Nous n’allons pas tout gâcher n’est-ce-pas ?
Mario se mit à embrasser Yamina qui essayait de le
repousser. Elle ne voulait pas l’énerver mais elle ne
voulait surtout pas qu’il aille trop loin.
- Je t’en prie Mario arrête, tu n’es pas dans ton état
normal. J’ai passé une soirée difficile, je suis épuisée.
- Qui t’a épuisé ? Ton amant ? Si tu n’as rien à cacher,
pourquoi fuis-tu ton mari ? Celui qui t’a attendu toute la
nuit ?
Mario poussa doucement Yamina dans le canapé et
commença à l’embrasser. Elle était réticente et ne voulait
que s’échapper. Il retira sa robe et voulu l’embrasser dans
le cou quand il vit comme un suçon. Il regarda son corps
et en trouva d’autres, sur ses seins et son ventre. Il la
retourna brusquement, descendit sa culotte et perçut des
traces sur ses fesses. Ce ne fut qu’une question de
secondes avant qu’il remarque également les traces de
menottes. Il la retourna de nouveau pour qu’elle lui fit
face et approcha son visage du sien à moins de d’un
centimètre. Il sentait son souffle et un parfum qui lui
semblait familier mais qui n’était pas celui de Yamina/
- Je t’en prie arrête, supplia Yamina qui se débattait
encore.
- Je n’ai aucune envie de te toucher non plus, tu me
dégoute.
Mario se leva et alla s’asseoir sous la douche, laissant
l’eau lui couler au visage. Epuisé et ivre, il finit par
s’endormir dans un coin de la douche.
Quand il se réveilla, il était dans son lit. Il avait sur lui un
autre pantalon et il n’était plus mouillé. Yamina qui était
assise à son chevet, avait aussi pris une douche et attendait
son réveil.
- Que s’est-il passé ? Demanda Mario qui s’était réveillé
avec une grosse migraine.
- Tu as un peu trop bu.
- C’est toi qui m’as emmené ici ? Je me souviens que je
suis allé prendre une douche mais…
- Je t’ai trouvé à peine conscient donc je t’ai ramené ici.
Mario, il faut vraiment que tu m’écoutes, ce n’est pas ce
que tu crois.
- J’étais peut-être saoule mais je sais ce que j’ai vu,
affirma Mario d’un ton plus ferme. Je n’ai pas oublié
alors s’il te plait, laisse-moi seul.
- Mario.
- Ce que tu m’as fait Yamina, je ne pourrai pas le
pardonner. Tu as sûrement fait ton choix. Tu as choisi
de te remettre avec ce Waheb. Tu n’as même pas eu le
courage de me l’avouer. Toi tu as juste préféré me
planter un couteau dans le dos.
- Je t’en supplie écoute-moi.
- Que vas-tu me dire ? Tu vas me sortir un mensonge ou
enfin me dire ce que tu n’as pas eu le courage de dire
depuis le départ.
Yamina se rapprocha de Mario et l’embrassa un moment.
Désorienté, Mario ne sut pas comment réagir à ça. Il se
redressa, regarda son épouse dans les yeux, passa sa main
autour de son cou et la rapprocha de lui pour l’embrasser.
Il la retourna sur le lit et la débarrassa du pyjama dont elle
était vêtue. Mario était confus mais son amour pour
Yamina avait pris le dessus sur sa colère. Comme si sa vie
en dépendait, Mario ne fit aucune réserve de tendresse
pour satisfaire Yamina. Ses touchers étaient intenses et
elle le ressentait en elle comme jamais au paravent.
Chaque baiser, chaque caresse, chaque regard, semblait la
supplier de rester, de l’aimer, et de lui donner enfin
l’occasion de pénétrer non seulement son corps mais aussi
les abimes les plus profonds de son cœur.
Après un orgasme intense, Yamina s’effondra dans les
bras de son mari qui la laissa y trouver le sommeil dans un
silence absolu. Mario, lui, ne dormait pas. Il était pensif et
sans qu’il ne s’en rende compte, quelques larmes lui
échappèrent des yeux. Il se retira alors du lit sans faire de
bruit, s’habilla et quitta la maison.
Yamina s’était réveillée aux environs de dix-huit heures.
Elle vit plusieurs appels manqués de Tiago. Elle décida de
ne pas rappeler. Elle chercha Mario et comprit qu’il était
sorti. Elle lui laissa alors un message, informant qu’elle
irait récupérer Milagro chez sa sœur.
Pour la première fois de sa vie, Yamina s’était rendue
dans une église dans l’intention de prier pour avoir des
réponses. Malheureusement pour elle, elle n’avait jamais
su comment communiquer avec Dieu, et surtout, comment
comprendre ses signes. L’univers avait tout mis sur son
chemin, tous les signes pour lui permettre de suivre le bon
chemin. Quand elle quitta l’église, elle s’arrêta juste en
face, se tenant entre deux chemins qui opposés dont
chacun menait vers l’un des deux hommes de sa vie. Alors
que le chemin de droite menait droit vers sa maison avec
Mario, le chemin de gauche menait chez Tiago. Elle se
demandait où aller quand son téléphone se mit à sonner.
25
« Je ne connais qu'un devoir : c'est celui d'aimer. » Si
l’amour était le plus noble des devoir, Mario serait sans
doute le dernier sang bleu de sa race. Ce jeune
psychologue avait fait honneur à cette citation d’Albert
Camus car oui, aimer, il en avait fait son plus grand
devoir, au point d’y laisser sa dignité. Combien d’hommes
offriraient sur un plateau en diamant, l’opportunité de se
racheter à une épouse qui sans doute venait juste de lui
être infidèle ? Depuis sa rencontre avec Yamina, Mario
n’avait pas cessé de donner et de donner. Son temps, son
nom, son respect, et même son honneur. Tiago pouvait
aimer Yamina tout autant mais à aucun moment de sa vie,
il n’avait appris à garder un tel calme et faire preuve
d’autant de maturité. Pour lui, aimer, c’était également
posséder. Il ne s’agissait pas que de son cœur mais aussi
de son égo d’homme.
Yamina qui était toujours debout devant l’église rejeta une
fois de plus l’appel de Tiago. Elle marcha sur quelques
mètres sur le chemin de droite et s’arrêta dans un café.
Alors qu’elle semblait perdue dans ses pensées, une jeune
dame se mit assise près d’elle.
- Vous allez bien madame ? Lui demanda cette dernière.
- Je ne saurai le dire. Ma vie est une énigme complexe.
J’ai l’impression d’être dans un labyrinthe duquel il
m’est impossible de sortir. Deux chemins, aussi mortels
l’un que l’autre.
- Dites-moi ce qui ne va pas. Parfois une bonne oreille,
c’est tout ce dont nous avons besoin. Une personne
inconnue qui sera sans doute très objective. Moi aussi je
me retrouve dans un gros dilemme et j’ai du temps à
tuer.
- Je dois choisir entre deux hommes. Le premier est l’air
que je respire, celui qui me connait mieux que moi-
même. Il est comme moi, il ne craint pas les ténèbres et
avec lui, je me sens vivre. Le second est une
bénédiction. Il est celui qui me garde à l’abri de tout
mal, celui qui m’a appris ce qu’est la lumière. J’ai
toujours pensé qu’il ne saura me faire ressentir la moitié
de tout ce que je ressens pour le premier mais
aujourd’hui il m’a prouvé que je ne connaissais pas mon
corps, et peut-être pas mon cœur. Pour la première fois
aujourd’hui, j’ai pensé que je pourrai un jour arriver à
l’aimer autant que j’aime le premier. Le premier m’a
fait un enfant, le second a fait de moi une mère. J’aime
tellement Tiago, j’ai prié pour qu’il le comprenne un
jour et prenne des décisions matures, il l’a fait. Il
change pour moi. Il apprend à devenir meilleur, il se
transforme pour être à la hauteur. Si je l’abandonne, il
ne s’en remettra jamais. Je lui ai déjà donné de l’espoir,
comment le décevoir ?
- J’ai l’impression que vous avez déjà fait votre choix.
- Si c’était le cas, je ne serai pas si perdue.
- Vous avez dit ce que chacun de ses hommes vous a
apporté. Mais, vous avez dit ce que vous pouvez
apporter à seulement l’un des deux. Que pensez-vous
pouvoir apporter au second ?
- Honnêtement, je n’en ai aucune idée. J’ai l’impression
de ne pas le mériter. J’ai l’impression qu’il me fait une
faveur que même ma vie de suffirait pas à rendre.
- L’amour n’est pas ainsi. Bien qu’il puisse être
inconditionnel, il ne doit pas être à sens unique. Ecoutez
votre cœur.
Tiago ouvrait sa porte pour sortir quand il tomba sur
Yamina à l’entrée. Il fut soulagé de la voir, l’invita à
entrer, et referma la porte.
- Je me suis inquiété, avoua-t-il. Tu ne répondais pas à
mes appels, j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose.
- Quand je suis rentrée, Mario était déjà là. Il a tout
compris.
- C’est peut-être mieux ainsi. J’espère qu’il ne s’en est
pas pris à toi ?
- Non, il n’est pas comme ça.
Tiago était soulagé de savoir que Yamina allait bien mais
un peu inquiet quant à la tournure que prendraient les
évènements. Yamina avait la tête baissée honteuse. Elle
mourait d’envie de dire autre chose à Tiago et il s’en était
aperçu.
- Que me caches-tu ? Qu’est-ce-que tu ne me dis pas ?
- Je, je,
Yamina avait commencé à bégayer et cela inquiétait
énormément son interlocuteur qui perdait patience. Tiago
saisit alors Yamina par les bras et la bouscula.
- Parle Yamina ? Ordonna Tiago énervé. Il t’a touché ? Il
a osé te toucher ?
- C’est mon mari Tiago, annonça Yamina en larmes. Il a
tous les droits sur moi.
- Fils de pute, je te jure que je vais lui donner une telle
leçon. Il sait que tu aimes un autre et il ose quand même
te forcer à te mettre avec lui ! J’avais une meilleure
opinion de cet homme. Je ne savais pas qu’il pouvait
tomber si bas.
- Il ne m’a pas forcé, expliqua Yamina.
- Je ne comprends pas.
- C’est moi qui suis allée vers lui. Je peux tout t’expliquer
Tiago, j’étais juste confuse.
Les mots de Yamina faisaient bouillir le sang de Tiago qui
avait levé ses mains vers la tête et tournait en rond. Il était
fou de rage. Yamina s’approcha pour lui prendre la main.
Elle n’aurait sans doute pas dû. Dès qu’elle toucha Tiago,
ce fut la gifle de ce dernier qu’elle reçut en retour. La
bague de Tiago lui avait fait une coupure au visage et son
air attristé ne ramena pas son amant à de meilleurs
sentiments.
- Une trainée, laissa échapper Tiago, une trainée, c’est ce
que tu es Yamina. Je ne m’attendais pas à un tel coup de
ta part. Le matin tu étais dans mes bras, à midi tu cours
dans les siens et maintenant tu reviens ici ? Tu espères
quoi ? Que je te fasse à nouveau une place dans mon lit
pour que tu sois enfin satisfaite ? Combien d’hommes te
faut-il pour assouvir tes sales désirs ?
Tiago reçut à son tour une gifle de Yamina qu’il lui rendit
aussitôt avant de la saisir par les bras. Il la tenait tellement
fort qu’elle comprit qu’elle ferait mieux de se tenir
tranquille.
- Je ne te permets pas de me parler ainsi, avertit-elle.
- Je ne te dis que ce que tu mérites. N’as-tu donc aucune
honte ? Tu veux quoi ? Nous garder tous les deux et
faire la pute ? Je t’avertis Yamina, tu ne joueras pas à ça
avec moi. Tu aurais juste dû me dire que tu étais tombé
amoureuse de ton psychologue. Je vous aurais laissé
tranquille.
- Au moins lui il sait comment traiter une femme.
- Que dis-tu ? Tu ne manques pas d’audace Yamina !
Aujourd’hui tu te plains de mon traitement ? De toute
façon je n’en ai plus rien à foutre. Va rejoindre ton
mari.
Tiago poussa Yamina vers la porte et elle se retrouva à
terre, à l’entrée. Elle se leva, le regarda alors qu’il lui avait
tourné dos et prit la porte. Il avait fermé la porte dès
qu’elle avait quitté l’appartement. Cinq minutes après, il
entendit taper à la porte et il ouvrit. C’était Safi.
- Que veux-tu toi ? Demanda-t-il en colère à son amie.
- Qu’est-ce qui ne va pas avec vous ? J’ai vu Yamina
assise à la porte et elle était dévastée. Elle n’a rien voulu
me dire mais je suppose que vous vous êtes encore
disputé. Tu nous a pourtant assuré au déjeuner que tout
était rentré dans l’ordre.
- Je pensais qu’elle voulait revenir avec moi jusqu’à ce
que j’apprenne qu’elle est rentrée pour coucher avec cet
homme. Elle s’est foutue de ma gueule.
- Tu réalises que celui qu’elle trompe ce n’est pas toi
mais Mario ?
- Non Safi, elle nous trompe tous les deux. Comment
aurais-je pu passer qu’après ce moment à deux elle irait
encore vers lui ?
- Elle avait peut-être besoin de s’assurer qu’elle a pris la
bonne décision ?
- En couchant avec lui ? Pour quoi faire ? Choisir selon
nos performances sexuelles ?
- As-tu au moins écouté ce qu’elle avait à te dire ? Tiago,
je suis ton amie et je dois te dire que tu fais une bêtise.
Si elle s’en va d’ici, tu ne la reverras certainement
jamais. C’est toi qui l’as abandonné, c’est à toi de
prouver qu’elle peut te faire confiance. Penses-tu que
c’est facile pour elle de quitter une vie bien rangée pour
ton merdier ?
- C’est donc ma faute.
- Je ne dis pas ça. Je dis juste que pour une fois dans ta
vie, tu dois être patient et te battre pour la mériter. Si
elle est encore assise à ta porte c’est parce qu’elle
t’aime vraiment. Si elle a pu te pardonner tes écarts, tu
pourras certainement comprendre ses doutes et ses
peurs. Va la trouver ou oublie-la à jamais.
- Comment l’oublier Safi. J’aime cette fille plus que ma
propre vie.
- Dans ce cas tu sais quoi faire.
Tiago ouvrit sa porte, marcha le long du couloir et alla
retrouver Yamina à l’entrée du bâtiment. Il posa sa main
sur son épaule et elle se retourna. Il la regarda d’un air
plus calme et elle n’hésita pas à se glisser dans ses bras.
- Je suis vraiment désolée Tiago. Je te jure que tu es celui
avec qui je veux rester.
- Je sais Yamina, je sais.
- Cela fait plus de vingt quatre heures que je n’ai pas vu
Milagro. Je dois aller la chercher.
- D’accord mais ensuite tu n’iras pas vivre chez lui. Je ne
veux prendre aucun risque. Je vois bien qu’il ne te laisse
pas indifférente. Je ne vais pas commettre la même
erreur deux fois de suite.
- Que vais-je trouver comme excuse pour venir vivre
avec toi ?
- Yamina, tu ne comprends pas qu’à l’heure où nous en
sommes, il n’y a plus d’excuses à donner ? Tu vas
demander le divorce. Je pense que si Mario apprend que
tu veux être avec moi et pas avec lui, il nous laissera
notre fille.
- J’espère que tu as raison. Je vais chercher la petite et
discuter avec Mario.
Yamina s’en alla et Tiago sortit son téléphone pour
composer le numéro de Mario. Quinze minutes après, les
deux hommes s’étaient retrouvés dans un bar. Assis l’un
près de l’autre, chacun d’eux s’était fait servir un verre.
- Bonsoir Tiago, salua Mario d’un air triste.
- Je suis content que tu aies pu venir.
- C’est bien que tu t’adresses à moi comme à un ami et
pas comme à un psychologue car ce soir, j’ai vraiment
besoin d’un ami. Tu te souviens que tu m’avais dit un
jour que nous aurions pu être de bons amis. Recevoir
ton appel m’a fait plaisir, j’avais besoin de parler à
quelqu’un.
- Je ne suis malheureusement pas là en tant qu’ami, il se
pourrait que ce soit tout l’inverse.
- Je ne comprends pas.
- Tu te souviens de cette fille dont j’étais follement
amoureux et que j’avais perdu, j’ai enfin l’occasion de
la récupérer.
- C’est une bonne nouvelle. Au moins l’un de nous va
trouver l’amour. Je suis content pour toi.
- Je n’ai pas encore pu la récupérer. En vérité, cela
dépendra de vous.
- De moi ? Pourquoi ? Je sais que je t’ai dit que tu n’étais
pas prêt pour te lancer dans une histoire d’amour mais si
tu aimes autant cette fille, elle pourra être la clé de ta
guérison.
- Cela va dépendre de vous car cette femme dont je parle
est la femme que vous avez épousée et la mère de mon
enfant. Cette femme c’est Yamina.
En entendant cela, Mario avait automatiquement craché ce
qu’il venait de boire dans son verre. Il se demandait s’il
avait mal entendu, s’il hallucinait ou avait juste trop bu.
- Waheb, il s’appelle Waheb, le père de Milagro.
- Non. Waheb n’est qu’une invention. Il existe bien mais
il ne représente rien pour Yamina. Il est celui qui lui a
transmis le VIH mais il n’a jamais été son amour. Le
grand amour de Yamina c’est moi. Nous nous sommes
aimés dès le premier jour. Nous avons vécu une histoire
d’amour différente de toute autre. Elle m’a quitté parce-
que je ne me sentais pas prêt à devenir père. C’est bien
moi, le père de Milagro, le seul grand amour de sa vie.
Le verre de Mario lui avait glissé des mains. Il sentait que
toute son énergie vitale l’avait quitté un court instant.
Cette révélation était comme un coup de poignard en plein
cœur. Deux personnes à qui il a fait confiance, deux
personnes qu’il a voulu aider, deux personnes pour qui il
avait beaucoup d’admiration.
- Vous vous êtes foutus de moi tout ce temps, réalisa-t-il.
- Cela n’a jamais été mon intention, encore moins celle
de Yamina.
- Vous êtes de la pire espèce. Je savais bien que vous
étiez loin d’être des saints mais je n’avais jamais pensé
que vous pourriez être aussi dégoutants. Vous m’avez
regardé dans les yeux pendant des mois et m’avez menti
sans remord. Vous vous êtes moqués de moi. Vous vous
êtes retrouvé dans mon dos pour me tromper,
m’humilier.
- Je peux comprendre que tu sois en colère.
- Ecoute-moi très bien Tiago, tu peux le répéter à ta chère
Yamina. Je ne vais pas passer ma vie à être le gentil que
vous allez malmener éternellement. Je vais vous faire
payer cet affront. Je te jure sur l’âme de mon père que
vous allez payer pour chaque mensonge, chaque
trahison et chaque humiliation.
Mario quitta le bar en dandinant et alla retrouver sa
voiture. Il avait réussi à rouler jusqu’à sa maison.
Yamina faisait sa valise quand Mario arriva et la retrouva
dans la chambre.
- Je suppose que tu t’en vas ! Affirma-t-il d’une voix
désinvolte.
- Nous devons discuter. Il y a des choses que je dois te
dire Mario.
- Les mêmes choses qu’a dit ton amant ou tu veux ajouter
autre chose ? Tu vas rejoindre Tiago ? Vas-y.
- Je ne voulais pas que tu l’apprennes ainsi.
- Qu’est-ce-que ça change ? La forme du vase ne
transforme pas le sable en poudre de diamant.
- Il serait mieux que nous divorcions.
- Au moins nous sommes d’accord sur ce point.
Yamina ferma sa valise, observa Mario un moment et prit
sa fille qui était allongée dans les bras.
- Où comptes-tu emmener la petite ? Demanda Mario.
- Je ne comprends pas.
- Nous allons divorcer Yamina mais je ne te laisserai pas
la petite. Tu peux si tu veux penser que je le fais par
vengeance mais la vérité est que tu n’es pas et ne sera
jamais une bonne mère pour cette pauvre petite. Elle n’a
pas demandé à avoir une mère sans scrupule comme toi
et je ne te laisserai pas la condamner à une vie
merdique. Tu peux l’emmener aujourd’hui mais elle
reviendra vite avec moi car je compte bien réclamer la
garde de ma fille même si pour ça il faudra que je révèle
tes sales habitudes au juge pour qu’il sache à quel point
tu peux être toxique.
- Je ne te laisserai pas me prendre mon enfant.
- Cet enfant est aussi le mien aux yeux de la loi et je
m’inquiète pour lui.
Yamina reposa la petite et sa valise aussi. Elle vint se
placer ç genou entre les jambes de Mario qui était assis
sur le bord du lit. Elle leva les yeux vers lui, le regard
plein de regrets.
- Tu ne mérites pas le mal que je t’ai fait, tu mérites une
femme meilleure que moi.
- Je t’ai donné la chance de prendre les bonnes décisions
et tu m’as fait croire que tu voulais aller de l’avant.
- Je le voulais vraiment mais qi d’autre que toi pourrait
mieux me comprendre ? Toi mon psychologue.
- Je suis avant tout un être humain. Et pour te
comprendre, ton psychologue avait besoin que tu lui
dises au moins la vérité. Tu m’as menti, tu as inventé
des histoires pour me tromper. Je t’ai fait confiance
Yamina et toi tu as brisé cette confiance. Je t’en supplie,
va loin de moi. Nous nous verrons au tribunal. Je te
conseil de chercher un bon avocat.
26
Tiago tenait Milagro dans ses bras et se perdait dans les
yeux pleins d’innocence de cette enfant. Il voulait l’aimer,
être un bon père, mais pour ça, faudrait déjà que Mario
accepte de lui laisser son rôle de père. Yamina voulait
demander le divorce mais elle savait que son infidélité et
ses agissements risquaient de ne pas la favoriser.
- Je dois trouver un bon avocat, annonça-t-elle.
- J’en connais une. Lucia.
- Ta petite copine ?
- Ce n’est pas ma copine. Il ne s’est rien passé entre nous
mais je suis persuadée qu’elle ne dirait pas non. Cette
fille adore relever les défis les plus complexes.
Tiago avait réussi à convaincre Yamina de le laisser faire
appel à Lucia. Cette dernière, fascinée par leur histoire
n’avait pas refusé de représenter Yamina bien que l’affaire
lui paresse compliquée. Elle avait très vite trouvé une
stratégie pour mettre toutes les chances de leur côté. Elle
avait conseillé à Yamina de retourner vivre chez son père
le temps du divorce mais ce dernier n’avait pas voulu
l’accueillir, l’accusant d’être une mauvaise femme. Elle
était alors allée voir sa sœur, qui, malgré son
mécontentement n’avait pas pu la mettre à la porte.
Trois mois étaient passés. Mario et Yamina avaient
entamé les procédures du divorce et était venue la
première audience du procès visant à rétablir la paternité
de Tiago.
La salle d’audience était pleine. Les fauteuils en bois poli,
les regards figés sur les trois figures principales de ce
drame familial. La tension était palpable.
Au centre de la salle, le tribunal, présidé par Madame la
Présidente Hérault, imposait son autorité. À ses côtés, ses
assesseurs et le greffier attendaient de commencer. Le
lourd marteau de la présidente frappa une première fois.
Le silence s’installa immédiatement.
À la barre de la défense, Maître Jonas Garnier, avocat de
Mario Adams, se tenait droit, calme, une lueur de
confiance dans le regard.
De l'autre côté, Maître Lucia Almeida, l’avocate de
Yamina Messen, était prête à faire face. Elle prit la parole,
une lueur de détermination dans ses yeux.
Les parties étaient prêtes. Le procès venait de commencer.
Après plusieurs discours introductifs, les deux avocats
savaient que tout allait se jouer sur leurs différents
témoins.
L’avocat de Yamina avait demandé à interroger Mario et
le juge ne s’y était pas opposé. Mario, l'air calme et
confiant, s'avança lentement. Son visage était celui d'un
homme qui croyait en ses actions, mais quelque chose
dans ses yeux laissait présager qu'il savait que cette affaire
allait perturber sa vie.
Maître Almeida, l’avocate de Yamina, se leva d'un coup,
prête à interroger le principal témoin de l'affaire. Elle
s'adressa à Mario d'un ton ferme mais respectueux.
- Monsieur Adams, vous êtes psychologue de formation
et vous avez été le thérapeute de Tiago Esteban, le père
biologique de l’enfant de mon client, avant de diriger ce
dernier vers un psychiatre après avoir appris qu’il
souffrait de cyclothymie. Vous avez aussi épousé
Yamina alors qu'elle était enceinte, croyant que l’enfant
était de Waheb, un autre homme qui, selon vous, lui
aurait transmis le VIH. Est-ce bien cela ?
- Oui, c'est exact. Répondit Mario. J’ai suivi Tiago dans
son traitement, mais j'ai appris que sa situation était plus
complexe que je ne l'avais imaginé. Lorsqu'il m’a révélé
qu'il souffrait de cyclothymie, je l’ai orienté vers un
psychiatre mieux qualifié pour l’aider. Quant à Yamina,
je suis tombé amoureux d’elle après notre relation
professionnelle, et je pensais que l’enfant était de
Waheb.
- Nous allons maintenant revenir sur un point essentiel,
monsieur Adams. Vous avez toujours su que l’enfant de
Yamina n’était pas le vôtre, mais vous l'avez accepté
comme tel. Vous avez épousé Yamina, même sachant
qu'elle attendait un enfant qui n'était pas le vôtre. Vous
êtes d'accord avec cela ?
- Oui, c’est exact. Je l’ai épousée parce que je l'aime
profondément. L’enfant ne m’a pas empêché de
l’accepter dans ma vie. J'ai cru, à l'époque, qu'il était de
Waheb, et je pensais qu’il était de mon devoir de
soutenir Yamina dans cette situation difficile."
- Un instant, monsieur Adams. Vous avez accepté
l’enfant comme le vôtre, mais vous ne vous êtes jamais
demandé pourquoi Yamina n’a pas évoqué Tiago en
tant que père biologique ? Vous ne vous êtes jamais
interrogé sur ce silence, sur cette omission ?
- Je ne comprends pas votre question. Elle m’avait dit
qu’elle avait été infectée par Waheb, et je lui ai fait
confiance. Je ne voulais pas revenir sur ces choses
douloureuses.
- Et vous avez épousé une femme enceinte d’un homme
dont vous ignoriez la véritable identité ? Vous ne
pensiez pas qu’il y avait un problème ? N’auriez-vous
pas dû vous poser plus de questions, pour elle, pour
l’enfant ?
- Je l’aimais. Je voulais être là pour elle. Je n’ai pas
cherché à comprendre davantage. Je croyais qu’elle
souffrait déjà suffisamment.
- Mais vous avez tout de même permis d'aller encore plus
loin. Vous avez non seulement épousé Yamina, mais
vous avez également pris des décisions importantes
concernant l'enfant. Vous savez, monsieur Adams, ce
n’est pas qu’un choix moral ici. Ce sont des décisions
légales et éthiques.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir. J’ai simplement
voulu offrir à l’enfant une famille. Un foyer stable. Et je
l’aime, cet enfant, comme s’il était le mien. Peu importe
qui est son vrai père.
- Cela n’empêche pas, monsieur Adams, que Tiago soit le
père biologique, et qu’il ait renoncé à ses droits à cause
de son état de santé. Vous vous êtes emparé de la
situation, vous l’avez manipulée. Vous avez utilisé
votre position pour séduire Yamina et prendre la place
de Tiago dans la vie de l’enfant.
- Non. Je ne l’ai pas manipulée. Je suis tombé amoureux
d’elle, et je voulais qu’elle soit heureuse. J’ai pris
l’enfant sous mon aile, je ne vois pas comment cela
pourrait être considéré comme une manipulation.
- Votre position de psychologue vous a permis de vous
placer dans une situation de pouvoir sur vos patients.
N’est-ce pas là un abus de votre position ?
- Je n’ai jamais voulu profiter de ma position. J’ai
toujours agi dans l’intérêt de Yamina et de l’enfant.
- Vraiment, monsieur Adams ? Parce que lorsque Tiago
était dans une phase de crise, vous l’avez renvoyé chez
un psychiatre pendant que vous preniez sa place au sein
de sa famille. Vous avez agi comme si vous étiez celui
qui savait ce qui était le mieux pour l’enfant. Mais ce
n’était pas votre rôle, n’est-ce pas ?
- Je ne savais même pas qu’il y avait quelque chose entre
Yamina et Tiago.
- Mais vous saviez que cet enfant avait un père. Vous
avez fait exprès de l’ignorer. Comment croire que vous
avez adopté cet enfant sans même avoir vu les papiers
que le vrai père aurait signé ? Parce-que si vous les avez
vu, vous avez sans doute vu le nom de Tiago inscrit
dessus. Vous l’avez sacrifié. Vous l’avez écarté. Vous
ne lui avez jamais donné une vraie chance de se battre
pour son enfant. Vous avez pris une décision pour lui,
sans l’impliquer. C’est ce que vous appelez de l’amour,
monsieur Adams ?
- Non, je n’ai jamais vu ce papier. J’ai fait confiance à
mon épouse.
- Je n’en crois pas un seul mot. Vous êtes psychologue,
vous pensez certainement que vous pouvez jouer avec la
cour comme vous avez joué avec ces jeunes parents !
- Objection votre honneur, intervint l’avocat de Mario.
Maitre Almeida essaie d’intimider mon client.
- Je n’ai plus d’autres questions pour lui votre honneur.
Les murmures avaient commencé dans la salle. Mario ne
s’attendait pas du tout à ce que les choses prennent une
telle tournure et qu’on aille jusqu’à l’accuser de
manipulation.
Ce fut au tour de maitre Garnier d’interroger Yamina.
Yamina stressait, elle ne savait pas à quoi s’attendre et la
peur se lisait sur son visage.
- Madame Messen, vous avez toujours dit à Tiago que
l’enfant était de lui, n’est-ce pas ?
- Oui, Tiago savait que l’enfant était de lui. Il n’y a
jamais eu de secret. Je lui ai dit dès que je l’ai su.
- Et pourtant, Tiago, qui savait que l’enfant était le sien,
vous a demandé d’avorter. Il ne voulait pas être père à
ce moment-là, n’est-ce pas ?
- Ce n’était pas une question de volonté. Tiago avait peur.
Il a vécu une enfance difficile et il m’a clairement dit
qu’il ne voulait pas faire du mal à son enfant à cause de
sa maladie. Je l’ai compris. Quand il m’a demandé de
me débarrasser de l’enfant, je n’ai pas voulu alors nous
nous sommes séparés.
- Donc, malgré cela, vous avez choisi de garder l’enfant,
et vous avez épousé Mario, un homme qui, à ce
moment-là, ignorait que l’enfant était de Tiago.
Pourquoi avoir fait ce choix, madame ?
- J’ai pensé au bien de mon enfant. Je pensais que je
devais me donner une chance et en donner une à Mario.
- Vous avez donc agi selon vos propres principes, sans
considérer la situation de Tiago. Vous avez pris cette
décision pour l’enfant, mais aussi pour vous-même.
Vous avez épousé un homme que vous saviez capable
d’offrir à votre enfant la stabilité, mais qui ignorait tout
de la vérité.
- Je croyais vraiment que c’était la meilleure chose à faire
pour l’enfant. Tiago souffrait trop. Il avait renoncé à son
rôle de père. Je voulais seulement que mon enfant ait
une chance.
- Et maintenant, vous vous présentez ici, demandant à ce
que le mariage soit annulé, en prétendant que Mario
vous a manipulée. N’est-ce pas contradictoire, madame
Messen ? Vous dites que vous avez agi dans l’intérêt de
l’enfant, mais vous avez mis en place un mensonge, un
tissu de manipulations pour arriver à vos fins. Peu
importe. Pensez-vous que depuis votre mariage, Mario a
joué son rôle de père ?
- Oui, je ne pourrai jamais rien lui reprocher sur ce plan.
Il a été un père aimant et irréprochable.
- Et pourtant vous l’avez trompé avec le même homme
qui vous a abandonné dès que vous en aviez eu
l’occasion. Vous, une femme qui ne sait ni maitriser ses
émotions, ni respecter son corps et ses engagements,
pensez-vous pouvoir être une bonne mère ? Pensez-
vous que deux personnes émotionnellement instables
telles que vous et Tiago alliez vraiment réussir à élever
cet enfant dans de bonnes conditions ?
- Votre honneur, prononça Lucia, maitre Garnier tente de
déstabiliser mon client. Cette jeune femme s’est
retrouvée dans une situation délicate. Souffrir de VIH,
se retrouver seule avec une grossesse, ce n’est pas une
situation que nous pourrons comprendre juste en
l’imaginant. Face à une telle situation, elle s’est tournée
vers le seul professionnel à qui elle pensait pouvoir faire
confiance. Il l’a manipulé et elle a pris des décisions
sous son emprise. Il s’est précipité de la demander en
mariage et de l’épouser. Il prétend ne rien savoir de
l’histoire entre Yamina et Tiago mais quelle était
l’urgence de se marier ? Je pense madame le juge que
l’accusé a agit ainsi dans le but de profiter de la
faiblesse émotionnelle de mon client et de protéger ses
arrières. Il se fait passer pour un héros qu’il n’est pas.
- Je ne partage pas votre avis, répondit l’avocat de Mario.
Je pense que la seule personne à faire semblant ici, c’est
bien madame Messen qui essaie de nous faire croire
qu’elle a agit par contrainte alors qu’elle a juste profité
de mon client. Il a été la roue de secours utilisé pour
s’assurer une vie confortable. Cette même roue qu’on
range dans un magasin quand on en a plus besoin. Mon
client, bien qu’il soit psychologue est aussi un homme
avec des sentiments qui mérite d’être respectée. Un
homme qui a des droits et qui ne veut qu’une chose, le
bien de cet enfant qu’il a traité comme le sien. De plus,
je pense que monsieur Tiago n’est pas psychologique
prêt pour jouer son rôle de père. Sa vie se résume à des
combats clandestins, des courses illégales, tout ça dans
un cadre de vie inadéquat.
- Pouvez-vous prouvez vos dires ? Ou vous basez vous
sur les paroles de votre client qui se serait permis de
vous raconter les séances avec Tiago qui sont censées
ne pas être divulgués ? Cela révèle une fois de plus le
manque de professionnalisme de votre client qui serait
prêt à tout pour avoir le fin mot de l’histoire. Quant aux
capacités ou non de Tiago à prendre soin de son enfant,
nous allons laisser son psychiatre, nous éclairer. Pour
cela je voudrais appeler monsieur Laurent Masson à la
barre.
Toute la salle était en haleine. Les choses se
compliquaient mais Mario n’avait pas perdu espoir. Son
ami allait témoigner, et il savait que c’était un homme
juste et crédible. Toutefois, il ne lui avait dit que du bien
de Tiago alors que dirait-il aujourd’hui ?
- Docteur Masson, commença Lucia, vous êtes le
psychiatre de Monsieur Esteban, n'est-ce pas ?
- Oui, depuis quelques petits mois.
- Pouvez-vous nous parler de l'état de santé mental de
votre patient, en toute objectivité ?
- Tiago est atteint de cyclothymie, une forme légère de
trouble bipolaire. Cela signifie des alternances
d'humeurs, mais sans les délires ni les comportements
extrêmes du trouble bipolaire sévère.
Depuis que je l'ai pris en charge, il suit scrupuleusement
son traitement. Il est engagé dans sa thérapie, il veut
sincèrement devenir un meilleur père.
- Pensez-vous qu’il représente un danger pour l’enfant ?
- Non. Pas en l’état actuel. S’il continue son traitement et
sa thérapie, il est tout à fait capable d’exercer ses
responsabilités parentales.
- Selon votre expertise, la renonciation aux droits
parentaux qu’il a signée est-elle totalement fiable, étant
donné son état mental à l'époque ?
- Disons que... au moment où il a renoncé, il était
probablement dans une phase de dépression aiguë, sans
accompagnement psychiatrique adapté. Je ne peux pas
affirmer qu’il a pris cette décision avec une pleine
capacité de discernement. Je ne saurai également dire le
contraire.
Le juge hausse un sourcil. Mario, pâle, resserre sa
mâchoire.
- Docteur, vous êtes psychiatre depuis seulement trois
mois pour Monsieur Esteban. Peut-on vraiment se baser
sur si peu de temps pour juger de sa stabilité future ?
- C’est une évolution, Maître. Pas une garantie. Mais il y
a un potentiel positif, oui.
Le Docteur Masson s’était retiré et l’avocat de Mario se
retourna vers le juge.
- Votre honneur, je voudrais appeler un autre témoin à la
barre. Il s’agit du père de la plaignante. Son témoignage
pourrait faire de la lumière sur cette histoire.
- Invitez donc votre témoin à la barre, autorisa le juge.
Le père de Yamina était arrivé. Son visage est dur, ses
yeux brillent d'une colère contenue. Il jette à Tiago un
regard glacial avant de prêter serment.
- Monsieur Messen, pouvez-vous nous dire ce que vous
pensez de Mario Hernandez en tant que mari pour votre
fille et père pour votre petite-fille ?
- Mario est un homme bien. C'est un homme respectable,
croyant, honnête. Il a accepté ma fille enceinte d'un
autre. Il a donné son nom à cet enfant. Il a réparé ce que
d'autres avaient sali.
Son regard appuyé vers Tiago fait comprendre à toute la
salle ce qu'il veut dire.
- Que pensez-vous de Tiago Esteban ?
- Tiago est un échec. Il a fait du mal à ma fille. Il a refusé
de reconnaître son propre sang. Il a signé cette
renonciation sans même un regard pour son enfant !
- Pensez vous que cet homme aujourd’hui ait pu changer
pour devenir un bon père.
- Je n’en ai aucune idée mais je sais que cet homme ne
sera jamais un meilleur père que Mario. Son monde est
dangereux et si nous sommes là aujourd’hui à parler de
ses capacités à être un bon père c’est d’abord parce qu’il
a failli à son rôle dès le départ.
- Merci, je n’ai plus d’autres questions.
Murmures dans la salle.
Yamina baissa la tête, les lèvres pincées. Tiago quant à
lui, encaissait sans dire mot. Lucia s’approcha alors du
témoin, prête à l’interroger.
- Monsieur Messen, votre opinion est-elle totalement
impartiale ? Ou êtes-vous, disons, influencé par votre
religion et votre attachement aux apparences sociales ?
- J'ai vu la souffrance de ma fille. Et j'ai vu la loyauté de
Mario. C'est tout ce qui compte.
- Vous êtes pourtant ce même homme qui a mis sa propre
fille à la porte quand elle a été diagnostiquée
séropositive ! Vous avez par conséquent agit
exactement comme Tiago ! Ces raisons étant pourtant
plus nobles que les vôtres. Quel genre de père
abandonne son enfant quand il a le plus besoin de lui ?
N’êtes-vous pas le même genre de père que Tiago que
vous pointez du doigt ?
- Objection madame le juge, intervint l’avocat de Mario.
Monsieur Messen n’est pas l’accusé alors je ne
comprends pas les accusations de maitre Almeida. Je
suggère donc qu’elle aille droit au but et cesse de tenir
de telles accusations.
- Objection retenue, accepta le juge. Maitre Almeida,
pouvez-vous nous dire où vous voulez en venir ?
- Madame le juge, la cour, je voulais juste souligner un
fait. Nous ne pouvons pas nous baser sur des
témoignages d’une personne qui à la place du concerné
n’aurait pas mieux agit pour prendre une décision. Si un
homme aussi pieux que Monsieur Messen a pu lui-
même commettre l’erreur de renoncer à sa fille, nous
devons en tirer une leçon. Nous commettons tous des
erreurs dans la vie. Mais ces erreurs ne définissent pas
qui nous sommes et ne signifient pas que nous ne
pouvons pas être meilleurs. La preuve, Monsieur
Messen a mis sa fille à la porte avec le VIH mais l’a
repris chez lui avec une grossesse. Cet homme est un
excellent exemple de rédemption qui devrait tous nous
inspirer. Je vous remercie pour votre témoignage
Monsieur Messen, je n’ai plus d’autre questions.
Le discours de Lucia avait ému la cour et les murmures
avaient laissé place à un calme méditatif. Tiago était
soulagé et Yamina aussi. C’était désormais au tour du
jeune père de se tenir devant la cour pour défendre ses
droits. Invité comme dernier témoin de ce procès, il
s'avance, nerveux mais déterminé. Il dirigea son regard
vers Mario, vers Yamina, puis vers les personnes
présentes. Il se tint debout, prêt à répondre aux questions.
- Monsieur Tiago, pouvez-vous nous expliquer quelle a
été votre première réaction lorsque vous avez appris la
grossesse de Mademoiselle Yamina ?
- Quand Yamina m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’ai
paniqué. J’étais envahi par la peur de reproduire les
erreurs de mon propre père. Mon premier réflexe a été
de lui demander d'interrompre la grossesse, non pas
parce que je ne voulais pas de cet enfant, mais parce que
je doutais de ma capacité à lui offrir une vie saine et
stable.
- Donc vous admettez avoir tenté de vous soustraire à vos
responsabilités dès le départ ?
- Quand vous avez vécu avec un père qui vous battait, qui
a plusieurs fois manqué de vous tuer et qui a fini par
tuer votre mère, celle qui était votre seul pilier, vous
n’avez plus la même vision de la paternité. Je croyais
sincèrement que le meilleur choix pour mon enfant était
de ne pas naître dans l’instabilité d’un père malade.
- Vous souffrez de cyclothymie, un trouble caractérisé
par des sautes d’humeur, des phases dépressives, et
parfois des comportements impulsifs ?
- Oui. Je souffre de cyclothymie, mais je suis un
traitement. Je consulte régulièrement, et je m'engage
activement dans mon suivi psychologique. Ce trouble
ne définit pas qui je suis en tant que père potentiel.
- Pouvez-vous garantir que vous ne connaîtrez jamais une
rechute, une phase d’instabilité émotionnelle, une colère
mal dirigée ?
- Aucun parent, même sain d’esprit, ne peut jurer qu’il
sera parfait tous les jours. Ce que je peux garantir, c’est
que je me bats chaque jour pour être la meilleure
version de moi-même, non pas pour moi, mais pour
mon enfant. Mon engagement envers lui est total,
quelles que soient les difficultés.
- Monsieur Tiago, pensez-vous réellement qu’il soit dans
l'intérêt d'un enfant d’être élevé par un père dont la
première réaction a été la fuite et qui pourrait, par la
nature même de sa maladie, replonger à tout moment ?
- Ce que j’ai vécu m’a enseigné une chose : ce n’est pas
la perfection qui fait un bon père, c’est l’amour, la
présence, et la capacité de lutter pour son enfant, même
quand tout est contre vous. Et c’est ce que je fais
aujourd’hui. Je sais que je l’ai abandonné une fois, je ne
demande qu’une chance de me racheter.
- Pourtant, Mario, que vous accusez aujourd'hui de vous
avoir pris votre place, a nourri cet enfant, l'a consolé
quand il pleurait, l'a accompagné dans ses premiers
gestes, ses premiers mots. N'est-il pas injuste de vouloir
lui retirer aujourd'hui cet enfant qu'il a aimé et élevé
comme le sien ?
- Ce n'est pas contre Mario. C'est pour mon fils. Si Mario
aime vraiment cet enfant, je pense qu’il saura
comprendre qu’il serait mieux que l’enfant soit avec ses
deux parents et pas dans une relation où ses deux
parents vivent ensemble, s’aime à la folie, mais qu’il
doive appeler une troisième personne papa parce-que
son père biologique n’est plus son père. Je ne saurai
expliquer cela à mon enfant et je doute que Mario le
puisse.
- N’est-ce-pas injuste pour Mario de devoir laisser un
enfant dont il a pris soin et qu’il a aimé de tout cœur ?
- Peut-être mais comme je l’ai dit, aujourd’hui, il ne
s’agit ni de moi, ni de Mario, mais de cet enfant qui n’a
rien demandé. Qu’est-ce qui serait juste pour cet
enfant ?
- C’est ce que nous saurons bientôt. Je n’ai plus d’autre
question. Le témoin est à vous maitre Almeida.
- Je voudrais ne pas interroger le témoin, annonça Lucia.
Je suis pleinement satisfaite de votre interrogatoire.
Tous les témoins avaient été présentés et la fin du procès
s’annonçait. L’avocat de Mario se leva, ajusta sa cravate,
et se tourna vers le juge avec une expression sérieuse. Il
prend une profonde inspiration avant de commencer sa
plaidoirie.
- Votre Honneur, Mesdames et Messieurs, permettez-moi
de commencer par un constat évident : Mario a agi
selon la loi, en assumant son rôle de père dès que
Yamina l’a demandé. Il a donné à cet enfant son nom, a
été son père légal pendant plusieurs mois, et a rempli
son rôle avec amour et responsabilité. Il est facile de
dire, aujourd'hui, qu'il doit être remplacé par Tiago,
mais qu'en est-il de Tiago lui-même ? Lorsqu'il a eu
l'occasion d'être père, il y a renoncé. Il a signé une
renonciation légale de ses droits parentaux. Il a dit à
Yamina qu'il ne pouvait pas être un bon père, qu’il
n’était pas prêt et qu’il ne voulait pas assumer ses
responsabilités. La décision qu'il a prise à l’époque était
claire et sans ambiguïté : il ne voulait pas de l’enfant
dans sa vie. Alors pourquoi, aujourd'hui, revient-il sur
sa décision, au mépris des liens qu'il a laissés se former
entre Mario et l’enfant ? Quant à Yamina, nous ne
pouvons ignorer son infidélité et son comportement
irrégulier. Elle a trompé Mario avec Tiago, et non
seulement elle a trahi son mari, mais elle a également
mis en péril l’avenir de son enfant en remettant en
question la stabilité de la famille. Nous ne devons pas
oublier l'instabilité qui a caractérisé ses choix : une
grossesse imprévue, un mariage précipité, et une
relation avec Tiago qui a toujours été marquée par des
conflits et des drames. L’enfant a aujourd’hui un père
légal, Mario, et il a le droit de vivre dans un foyer stable
et aimant. Tiago, avec son histoire de renonciation et de
dépression, ne représente pas la stabilité que l’enfant
mérite. Il est encore en train de se reconstruire, et il a
montré par ses actions passées qu’il ne pouvait pas
garantir à l’enfant un environnement sûr et stable.
Mario, en revanche, a prouvé qu’il est un homme bien,
un homme responsable, et un père qui aime
profondément cet enfant. Je vous demande, Votre
Honneur, de considérer le bien-être de l’enfant. La
stabilité, l’amour et la constance sont ce dont il a
besoin. Mario a été un père pour cet enfant, et il doit
continuer à l’être. Nous demandons respectueusement à
ce que la garde de l’enfant soit maintenue avec Mario,
et que les droits de Tiago soient confirmés comme étant
déjà renoncés.
Lucia se leva à son tour avec un joli sourire, visiblement
plus calme et plus déterminée. Elle se tourna vers le juge,
pleine d’assurance et d’élégance.
- Votre Honneur, Mesdames et Messieurs, nous avons ici
une affaire qui, bien au-delà d'un simple conflit entre
deux hommes, touche à la vie d'un enfant. Un enfant
qui, depuis sa naissance, a été entouré par un réseau de
mensonges, de manipulations et de décisions prises par
des adultes qui, à un moment donné, ont oublié ce qui
est le plus important : l'intérêt supérieur de l'enfant. Je
vais commencer par rappeler que Yamina, à aucun
moment, n’a caché à Tiago qu’il était le père biologique
de l’enfant. Elle a fait un choix difficile, certes, mais
honnête. Elle a décidé de garder l’enfant, malgré la
demande de Tiago de procéder à un avortement. Tiago,
accablé par sa cyclothymie et la peur de devenir un père
violent comme son propre père bipolaire, n’était pas
prêt à assumer cette responsabilité. En revanche, Mario,
le psychologue de Tiago, et en même temps, celui de
Yamina, a agi dans un contexte de manipulation et de
confusion. Pourquoi ? Parce que Mario n’a pas
seulement exercé son rôle de thérapeute, mais il a
également agi comme un homme amoureux, dans un
cadre émotionnel complexe, ce qui est une violation
flagrante des principes déontologiques de son métier.
En tant que psychologue, il devait garder une distance
professionnelle, mais au lieu de cela, il a joué sur la
vulnérabilité de Yamina et de Tiago, pour les influencer
de manière inappropriée. Je vous pose la question :
Mario, en tant que psychologue, a-t-il agi de manière
éthique en s’engageant dans une relation avec Yamina ?
A-t-il respecté la déontologie qui lui interdit de mêler
ses affaires personnelles à sa pratique professionnelle ?
Maintenant, nous arrivons à l’essentiel. Yamina et
Mario ont accepté de divorcer. C’est une décision qui a
été prise par les deux parties d’un commun accord, et il
n’est pas question ici de contester cela. Que veut faire
Mario avec l’enfant d’un autre dont la mère elle-même
l’a déjà quitté ? Est-ce une vengeance ou un caprice ?
Peu importe, le véritable enjeu aujourd’hui est : quels
sont les droits du père biologique de cet enfant ? Tiago,
malgré sa renonciation initiale à ses droits parentaux, se
trouve désormais dans une situation où il est prêt à
assumer son rôle de père. Mais, en raison de la situation
légale actuelle, il ne peut être que spectateur de la vie de
son enfant, dont Mario est considéré comme le père
légal, bien qu’il ne soit pas le géniteur. Qu’est-ce que
cela signifie pour cet enfant ? Qu’allez-vous dire à cet
enfant plus tard, quand il se rendra compte que Tiago
est son véritable père, mais que Mario, qui n’est pas son
géniteur, est celui qui est inscrit comme son père sur
tous ses documents légaux ? Comment un enfant
pourra-t-il comprendre que l’homme qu’il appelle
"père" n’est pas son père biologique ? C’est une
situation d’une grande complexité, qui pourrait bien
marquer à vie cet enfant, avec des questions qui
n’auront peut-être jamais de réponses. Tiago, lui, est
prêt à être un bon père. Il veut prendre ses
responsabilités, et c’est avec lui que Yamina souhaite
vivre pour élever leur enfant. Tiago a fait une erreur en
renonçant à ses droits, mais il est prêt à tout pour
réparer cette erreur, à condition que la vérité sur sa
paternité soit rétablie. C’est pourquoi je vous demande
de permettre à Tiago de récupérer ses droits parentaux.
Cela permettra non seulement de rétablir la vérité, mais
aussi d’offrir à l’enfant la chance de grandir dans un
environnement familial plus sain, plus équilibré, et plus
cohérent avec la réalité biologique de sa naissance. Ce
n’est pas une question d’amour, mais de justice. Le
divorce est un fait, et il a été accepté par les deux
parties. Mais il est temps que le père biologique
retrouve ses droits et que ce dossier soit clos de manière
juste et équitable pour le bien de l’enfant. Nous vous
demandons donc de rétablir les droits de Tiago sur son
enfant et d’annuler la paternité légale de Mario, qui,
même s’il a été un bon mari et un bon père au sens
affectif, ne doit plus occuper cette place dans la vie de
l’enfant à partir de ce jour. Je vous remercie.
Après les deux plaidoiries, le juge demanda à suspendre la
séance pour un délai de réflexion et de prise de décision. Il
convoqua les deux parties dans deux jours pour entendre
le verdict.
27
« Tout homme est un criminel qui s’ignore. » Si Albert
Camus pense que nous avons tous un côté obscur, Tiago
ne fait que le penser, il l’a toujours assumé. Dès le départ,
il a toujours cru qu’il existait deux options pour eux. Soit
il était sauvé par son amour pour Yamina, soit elle était
condamnée.
Tiago espérait avoir la garde de son enfant pour enfin
vivre sa petite vie de famille. Les deux jours d’attente
pour avoir la décision du juge avaient semblé une éternité.
Lucia qui n’avait reculé devant rien pour aider son flirt
d’un jour n’avait pas cessé de leur donner espoir.
Vint enfin le jour pour le juge de rendre son verdict. Ils
attendaient tous impatients. Yamina n’avait pas hésité à
aller tenir la main de Tiago pour lui montrer son soutien.
- Après avoir pris le temps de réfléchir à tous les
éléments de cette affaire, il apparaît que la situation est
très complexe. Tiago, en raison de sa cyclothymie,
n'était pas en état de prendre une décision éclairée
lorsqu'il a renoncé à ses droits parentaux. Bien que
Mario n'ait pas agi dans le but de nuire à Tiago ou
Yamina, il est clair qu'il a franchi des limites
professionnelles, en manipulant exclusivement les deux
parties pour ses propres intérêts. En conséquence, la
cour décide de rétablir Tiago dans ses droits parentaux.
La renonciation de Tiago à la paternité est annulée. Il
est reconnu comme le père légal de l'enfant, et Mario n'a
aucun droit de paternité. En ce qui concerne Mario, la
cour déclare que son comportement a été éthiquement
inapproprié et qu'il doit se soumettre à une réévaluation
de sa pratique en tant que psychologue. En raison de la
gravité de ses agissements, la cour ordonne la
suspension temporaire de Mario Adams de ses fonctions
de psychologue pendant une période de six mois.
Durant cette période, il devra suivre une formation
éthique et professionnelle approfondie sur la
déontologie de la psychologie, en particulier concernant
les limites professionnelles et l'intégrité des relations
thérapeutiques. La suspension sera levée sous condition
de démontrer des progrès dans le respect des normes
éthiques et professionnelles lors de la réévaluation de sa
pratique à la fin de la période. Si Mario échoue à
satisfaire aux critères de cette réévaluation, des mesures
disciplinaires supplémentaires pourraient être
envisagées. La cour est levée.
Après les mots du juge, Yamina avait sauté dans les bras
de Tiago et Mario qui était assis en première ligne ne put
retenir ses larmes. Sa mère et Nana s’étaient rapprochés
pour l’enlacer. Il était dévasté.
- Elle m’a tout pris mère, annonça-t-il en sanglots. Elle
m’a pris mon cœur, mon respect, ma dignité, ma fille et
maintenant ma carrière. Elle a mis une tache sur mon
nom. J’ai travaillé dur toute ma vie pour être un modèle
et aujourd’hui, voilà l’image de moi qu’elle étale au
public. Je te jure maman que je ne l’ai jamais manipulé,
je ne savais même pas que ces deux sortaient ensemble.
- Je te crois mon enfant, je te crois. Tout va rentrer dans
l’ordre. La nature se chargera de leur faire payer leurs
actes. Je sais à quel point tu aimais cette maudite femme
et tout se que tu as fait pour elle. Le tout puissant sera
votre dernier juge.
- Le tout puissant ? S’énerva Nana. Que va faire le tout
puissant ? Rendre à notre Mario sa dignité ? Cette
femme a dépassé toutes les limites et je ne vais pas la
laisser s’en tirer comme ça.
Nana se leva en colère, alla tirer Yamina des bras de
Tiago pour lui coller une gifle. Elle l’attrapa ensuite par
les cheveux et la jeta par terre. Tiago avait couru l’aider à
se relever. Le juge était déjà parti et la salle se vidait.
- Pour qui te prends-tu sale trainée ? Lui adressa Nana
furieuse.
- Je ne vous permets pas de lui parler comme ça, encore
moins de la traiter comme vous venez de le faire.
Tiago avait pris la défense de Yamina et s’était mis entre
elle et Nana. Face à la scène, Mario s’était levé pour aller
chercher Nana. Il l’emmena avec lui et ils quittèrent tous
le tribunal.
« La fin justifie les moyens. Mais qu'est-ce qui justifiera la
fin ? » Albert Camus.