Document Sans Titre
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"Alors que vous avancez péniblement, bravant les rumeurs et les avertissements des locaux, une vision
commence à se dessiner à l'horizon, dévorant le ciel. D'abord une ligne d'une blancheur irréelle, puis, à
mesure que vous vous approchez, une structure qui défie l'entendement : la Cité Blanche.
Un mur colossal se dresse devant vous, si vaste qu'il semble s'étendre à l'infini sur votre gauche et votre
droite, une falaise de pierre d'un blanc immaculé. Il n'est pas simplement blanc ; il irradie une douce lueur,
presque divine, qui apaise et inquiète à la fois. La surface, bien que parfaitement lisse au toucher, est un
chef-d'œuvre de sculpture. Des bas-reliefs d'une finesse incroyable racontent une histoire muette : des
symboles célestes énigmatiques côtoient des scènes de batailles anciennes, où des guerriers aux postures
héroïques affrontent des ombres indistinctes. Et partout, s'enroulant, grimpant, s'insinuant entre les pierres,
des racines stylisées de pommier, puissantes et noueuses, semblent prendre vie sous la lumière diffuse.
À intervalles réguliers, comme des gardiens d'un autre âge, des sentinelles de pierre géantes sont incrustées
dans l'épaisseur même du mur. Vêtues d'armures anciennes, richement sculptées de motifs oubliés, elles se
tiennent immobiles, leurs visages de pierre impassibles, les mains figées sur le pommeau de leurs épées
gigantesques. Elles ne bougent pas, ne respirent pas, mais leur présence est une chape de plomb, une veille
éternelle qui vous glace le sang.
Devant cette muraille impénétrable s'étend une large douve. L'eau y est d'une clarté cristalline, si pure qu'elle
reflète le ciel avec une netteté troublante, un miroir céleste où flottent, comme des étoiles d'or, des nénuphars
aux larges feuilles. La beauté du lieu est saisissante, presque douloureuse, contrastant avec l'austérité du mur
et le silence oppressant qui règne. Aucun oiseau ne chante à proximité, aucun garde ne patrouille. Seul le
murmure lointain de l'eau trouble cette quiétude anormale.
Un unique pont de pierre, majestueux et solide, enjambe la douve scintillante. Il mène à ce qui doit être
l'unique entrée de la cité, une vision qui vous laisse sans voix. Sculpté à même le mur, un visage de femme
gigantesque vous fait face. Ses traits sont nobles, empreints d'une tristesse insondable. Ses yeux sont clos, et
de ses paupières de pierre jaillissent deux puissantes cascades d'eau vive. Elles ruissellent le long de ses
joues monumentales, telles des larmes éternelles, avant de se déverser dans la douve dans un fracas doux et
continu. Sa bouche, immense et grande ouverte, forme une arche sombre et béante : l'entrée de la Cité
Blanche.
L'air ici est lourd, chargé d'une attente millénaire. Les récits des habitants des environs vous reviennent en
mémoire : la Cité Blanche, un nom murmuré avec une crainte respectueuse, un lieu maudit d'où nul
explorateur n'est jamais revenu depuis des siècles. En contemplant cette entrée en forme de cri silencieux,
une question lancinante s'impose : qu'est-ce qui a pu réduire au silence une telle merveille ? Et pourquoi cette
sensation persistante que la cité, bien que vide, vous observe, vous attend...
Explications :
"Ce que vous contemplez, mortels aux pieds éphémères, n'est pas une simple ruine, mais l'écho d'un rêve
brisé, le linceul de marbre d'une utopie déchue. La Cité Blanche... Elle fut autrefois bien plus que ce nom
murmuré par la peur et l'ignorance. Son véritable nom chantait la vie, la lumière, l'harmonie – un nom
aujourd'hui enfoui sous les sédiments du temps, englouti par le sortilège même qui devait la préserver
éternellement.”
Au commencement, il y avait l'Arbre. Non pas un arbre comme ceux que vos yeux connaissent, mais
l'Arbre-Cœur, une émanation de la vie, un pilier entre les mondes, dont les racines puisaient dans la trame
même de la création et dont la cime effleurait le voile des réalités.
De sa sève d'ambre liquide, de sa volonté silencieuse et bienveillante, Il fit jaillir une enceinte de Cité. Chaque
pierre blanche que vous foulez est une extension de son écorce protectrice, chaque mur un fragment de Ses
songes, où se mêlent les ballets cosmiques des astres, la fureur des batailles oubliées contre des horreurs
sans nom, et les entrelacs de Ses propres racines, symbole de Son étreinte nourricière. Les sentinelles de
pierre ne sont pas de simples statues ; elles sont des fragments de Sa vigilance pétrifiée, des gardiens dont
l'esprit sommeille.
Et l'Arbre-Cœur attira à Lui Ses enfants, les premiers habitants, que l'on nommait pas, ou parfois, dans les
textes les plus anciens, les Luminaris. Pour chaque âme pure qui choisissait de vivre en symbiose avec Lui,
une parcelle de Son essence vitale s'épanouissait sur Ses branches sous la forme d'une pomme. Non pas d'or
froid et métallique, mais d'une Ambre Vivante, pulsant d'une douce chaleur, un chatoiement liquide capturant
la lumière des étoiles. Ces fruits n'étaient pas conçus pour la simple subsistance ; ils étaient des Ancres
d'Âme, des liens indéfectibles entre chaque citoyen et la source de toute vie.
Si la pomme était cueillie avant son heure, ou détachée par la malveillance, l'âme du Luminaris auquel elle
était liée s'éteignait comme une flamme privée d'air. Si le fruit était abîmé, meurtri, le citoyen en ressentait la
douleur dans sa chair. Mais en retour, quelle merveilleuse protection ! L'Arbre-Cœur, dans Sa générosité
infinie, absorbait les maux de Ses enfants. Une blessure, une maladie ? C'était l'écorce de l'Arbre qui se
fendillait, Sa sève qui devenait amère. Un coup fatal qui aurait dû emporter un Luminaris ? L'Arbre puisait
dans Sa propre vitalité pour restaurer l'être aimé, acceptant une cicatrice permanente sur Son tronc
majestueux, une parcelle de mort pour offrir la vie. Son tronc, que vous voyez aujourd'hui immense comme
une tour, porte les stigmates invisibles de ces innombrables actes d'amour sacrificiel.
Sous Sa canopée émeraude et or, la Cité devint un phare de sagesse, d'art et d'harmonie. Les Luminaris
n'étaient pas des guerriers, mais des philosophes, des artistes, des rêveurs qui communiaient avec les étoiles.
Leur savoir était immense, leur existence paisible, et leur connexion avec l'Arbre-Cœur leur conférait une
longévité et une sérénité enviées. Mais la lumière attire les ombres. Leur rayonnement, leur existence même,
devint un objet de convoitise pour des puissances extérieures, des royaumes avides et des entités jalouses de
cette perfection.
Craignant pour leur sanctuaire, pour la pureté de l'Arbre-Cœur, les plus sages mages parmi les Luminaris,
après des décennies de méditation et de communion avec l'Arbre, conçurent le plus grand et le plus terrible
des enchantements : le Voile d'Oubli. Un sortilège d'une complexité et d'une puissance telles qu'il devait
effacer la Cité de la conscience du monde. Non pas la rendre invisible, mais la faire disparaître des mémoires,
des cartes, des légendes. Qu'elle devienne un simple mythe, puis moins encore : un vide. Et le Voile opéra,
tissant une brume impénétrable dans les esprits du monde extérieur, détournant les pas, effaçant les
souvenirs. La Cité devint une île d'existence dans un océan d'oubli.
Hélas... La magie de cette ampleur est une mer aux courants imprévisibles. Le Voile d'Oubli, si parfait pour
protéger de l'extérieur, commença à s'infiltrer à l'intérieur, comme une humidité insidieuse. Il s'attaqua à la
mémoire la plus sacrée : celle de l'Arbre-Cœur lui-même. Lentement, imperceptiblement au début, la sève qui
nourrissait les Pommes d'Ambre fut corrompue par cette essence d'oubli. Et à travers elles, le poison toucha
les âmes des Luminaris.
Ils commencèrent par oublier le Voile, puis la menace qui l'avait fait naître. Puis, des bribes de leur histoire,
des noms d'ancêtres. L'oubli devint une épidémie silencieuse, rongeant leurs esprits comme une maladie
invisible. Ils oublièrent la sensation de faim, la morsure de la soif. Ils oublièrent les visages de leurs proches
qui s'effondraient, exsangues, devant leurs yeux vides. Ils oublièrent de pleurer leurs morts, dont les corps
gisaient dans les rues magnifiques, abandonnés par des esprits devenus des coquilles vides. Ils continuaient
une parodie de vie, des automates gracieux dans un ballet macabre, leurs Pommes d'Ambre ternissant sur les
branches, se ridant, perdant leur éclat.
L'Arbre-Cœur, dans une agonie muette, sentait Ses enfants s'éteindre, Sa propre mémoire s'effilocher. Il ne
pouvait les sauver, car le mal venait de l'intérieur, de Sa propre sève empoisonnée par leur création. Les
dernières Pommes tombèrent il y a quatre cents ans, se désagrégeant en poussière d'ambre triste, emportant
avec elles les derniers vestiges des Luminaris.
Depuis, le silence. L'Arbre-Cœur se dresse, immense, majestueux mais stérile, Son tronc portant les cicatrices
de Son amour et la gangrène latente de l'oubli. Les larmes qui coulent du Visage de la Gardienne à l'entrée
sont les pleurs éternels de la Cité pour ses enfants perdus, une source de pureté qui lutte encore, faiblement,
contre la corruption ambiante.
Et vous voici, voyageurs d'un monde qui a oublié. Votre présence ici, bravant le Voile résiduel, n'est peut-être
pas un hasard. L'Arbre est blessé, endormi dans un cauchemar de souvenirs effacés, mais Son essence
primordiale n'est pas morte. Il attend... peut-être une nouvelle mélodie pour Son cœur silencieux, une volonté
assez forte pour défier l'oubli, une étincelle capable de réveiller la sève endormie et, qui sait, de faire refleurir
un jour Ses branches dans l'espoir fragile d'un nouveau printemps."
"Hmpf, la Cité Blanche. Une perte de temps et de bons bras, voilà ce que c'est. J'en ai vu, moi, des équipes se
former, des jeunes la tête pleine de vent, et même des vétérans qui auraient dû savoir mieux. Ils passent par
ma forge, font affûter leurs lames, vérifier leurs armures... certains paient d'avance, d'autres promettent une
part du butin. Il désigne un coin sombre de sa forge où quelques pièces d'équipement rouillent lentement.
Voyez ça ? C'est ce qui reste de la dernière bande. Leurs chevaux sont revenus d'eux-mêmes au bout d'une
semaine, hagards et affamés. Mais des hommes ? Disparus. Comme tous les autres avant eux. Certains
disent que c'est une bête monstrueuse qui garde l'entrée, d'autres que l'air y est empoisonné. Moi, je dis juste
que c'est un endroit qui ne veut pas être dérangé. Et il a une sacrée façon de le faire comprendre."
"La Cité Blanche ? Oh non, m'sieur dame, faut pas y aller ! Ma grand-mère racontait des histoires terribles
dessus. Elle disait que la grande tête de femme à l'entrée, celle qui pleure de l'eau, eh bien, ses yeux
s'ouvrent la nuit ! Et si elle vous voit, elle vous change en pierre, comme les grandes statues sur les remparts !
Et puis, il y a l'histoire du groupe de chasseurs du village d'à côté... Ils étaient partis chercher un cerf qui,
disait-on, se réfugiait près des douves. On ne les a jamais revus. Mais quelques jours plus tard, leurs chiens
sont revenus en hurlant, la queue entre les pattes. Non, vraiment, cet endroit... il y a quelque chose qui ne
tourne pas rond là-bas."
Vieux Kaelen, un ancien trappeur solitaire, rencontré dans une cabane isolée.
Il vous observe longuement avant de parler, tirant sur sa pipe. "La Cité Blanche... J'y suis allé une fois. Enfin,
pas dedans. Juste assez près pour la voir de mes yeux. J'étais jeune et stupide, avec une bande d'amis aussi
écervelés que moi. On voulait être les premiers à en percer les secrets. Quand on est arrivés en vue des
murs... cette blancheur... elle était pas naturelle. Et le silence... plus un oiseau, plus un insecte, rien. Juste le
bruit de nos pas et le vent qui semblait s'arrêter net avant de toucher les murailles. Mes compagnons, eux, ils
riaient fort pour se donner du courage. Moi, j'ai eu un mauvais pressentiment. Un froid dans le dos, comme si
quelque chose d'invisible nous observait, nous soupesait. J'ai dit que je n'irais pas plus loin. Ils m'ont traité de
froussard. Ils ont franchi le pont. Je les ai attendus une journée. Puis deux. Ils ne sont jamais ressortis. J'ai
campé là une semaine, espérant... mais rien. Juste ces murs blancs, impassibles. J'ai jamais su ce qui leur est
arrivé. Mais ce que j'ai senti ce jour-là... c'était pas une peur ordinaire.
Anya, l'aubergiste d'un relais un peu éloigné, qui a entendu de nombreuses rumeurs.
"Ah, la Cité Blanche... un sujet qui revient souvent quand les voyageurs ont bu quelques verres de trop.
Chacun y va de sa théorie, vous savez. Certains parlent d'une malédiction ancienne, d'autres d'un labyrinthe
sans issue où l'on erre jusqu'à la folie. J'ai même entendu un érudit de passage murmurer que le temps s'y
écoulerait différemment, que ceux qui y entrent sont perdus dans une autre époque. Ce qui est sûr, c'est que
les histoires de disparitions sont légion. Des familles entières parfois, des expéditions bien armées... Tous
partis avec l'espoir de découvrir ses secrets ou ses richesses.
● Le Déclencheur Raffiné :
○ Après avoir exploré une partie de la Cité Blanche, les joueurs découvrent un lieu
particulièrement sacré ou central (le pied même de l'Arbre-Cœur, un ancien autel parmi ses
racines, ou une vasque où les Larmes de la Gardienne se collectent après avoir irrigué une
racine maîtresse).
○ L'un des joueurs, en touchant l'Arbre avec une intention particulièrement forte (empathie, désir
de comprendre, de guérir) ou en y déposant un objet symbolique (une fleur rare trouvée dans la
cité, une fiole des Larmes de la Gardienne), ressent un écho.
○ L'Arbre-Cœur, dans un sursaut de conscience lucide, reconnaît leur potentiel ou leur pureté
d'intention. Soudain, le sol frémit autour de vous. L'appel, d'abord un murmure intérieur, une
pulsation dans le bois ancien, prend une forme terriblement physique et urgente.
● L'Étreinte Terrestre :
○ Avant que vous ne puissiez réagir, des racines épaisses, noueuses comme des serpents de
bois millénaire, jaillissent de la terre avec une rapidité effrayante. Elles s'enroulent autour de
vos chevilles, grimpent le long de vos jambes, enserrant vos cuisses, puis vos bras et votre
torse, vous immobilisant intégralement en quelques secondes. La surprise laisse place à une
appréhension glacée alors que vous sentez la pression implacable du bois vivant, la force de la
terre elle-même vous clouant sur place. Toute tentative de lutte semble vaine contre cette
étreinte primordiale.
● La Connexion Charnelle :
○ Alors que vous êtes ainsi maintenus, impuissants, l'horreur s'intensifie d'un cran. Depuis le sol,
directement sous vos pieds, d'autres racines, plus fines mais effilées et dures comme l'ivoire
ancien, surgissent en pointes acérées. Avec une précision effrayante et une force inouïe, elles
percent la semelle de vos bottes, puis la plante de vos pieds, juste sous vos talons.
○ Une douleur fulgurante, électrique, vous traverse de part en part alors que ces appendices
ligneux s'enfoncent dans votre chair. Vous les sentez remonter le long de vos os, une intrusion
froide et implacable, traversant vos mollets, jusqu'à s'arrêter brutalement juste sous vos
genoux, comme si elles cherchaient à s'ancrer au plus profond de votre être. Vous êtes
littéralement empalés, fusionnés de force à l'Arbre.
● L'Aspiration Spirituelle :
○ Mais alors que la douleur et la panique menacent de vous submerger, une sensation plus
étrange encore commence à poindre, supplantant presque l'agonie physique. Ce n'est pas tant
que la douleur s'estompe, mais votre conscience d'elle se détache, comme observée de loin.
Par ces racines intrusives, qui semblent désormais vibrer d'une pulsation sourde et pulser d'une
faible lumière ambrée venue de l'intérieur, vous sentez votre esprit, votre essence même, être
inexorablement tiré.
○ La lumière ambiante de la Cité Blanche se distord violemment, les sons du monde physique
s'effacent, noyés dans un bourdonnement puissant qui semble émaner de la terre et de l'Arbre.
Un vertige vous saisit, une aspiration puissante qui vous entraîne vers le bas, ou plutôt, vers
l'intérieur des racines qui vous transpercent, comme si elles devenaient des conduits pour votre
âme. Votre perception du monde physique s'efface, non pas dans l'inconscience, mais pour
laisser place à une autre réalité, tandis que votre esprit est entraîné dans le cœur boisé,
souffrant et immense de l'Arbre-Cœur.
● La Transition :
○ La sensation d'être tiré à travers un réseau infini de tunnels de bois vivant, vibrant de murmures
anciens et d'une tristesse insondable. Des fragments d'images – des visages de Luminaris
souriants puis effrayés, des pommes d'ambre brillantes puis ternes, des symboles célestes, des
racines qui s'étendent à l'infini – défilent rapidement, non plus comme des visions extérieures,
mais comme si vous traversiez la substance même de ces souvenirs.
DEBUT
La traction brutale et la douleur aiguë s'estompent aussi soudainement qu'elles étaient apparues, remplacées
par une sensation de flottement désorientant, une quiétude irréelle. Lorsque vos perceptions se stabilisent,
vous vous découvrez non pas dans les ténèbres d'une racine, mais au milieu d'une plaine infinie, baignée
d'une lumière douce et diffuse. Cette lumière ne provient d'aucun soleil, d'aucune lune ; elle semble émaner
du sol lui-même, un sol qui ondule doucement, comme le flanc d'une créature colossale en plein sommeil. L'air
est vibrant, presque palpable, chargé d'une énergie primordiale. Vous êtes ensemble, vos formes éthérées se
tenant proches les unes des autres, conscients de la présence de chacun sans pour autant pouvoir vous
toucher physiquement. C'est comme être plongé au cœur d'un rêve d'une vivacité stupéfiante, mais une
certitude profonde, instinctive, ancre en vous l'idée que ceci n'en est pas un. C'est une strate de réalité, aussi
tangible et impérieuse que le monde que vous avez laissé derrière vous.
Quelques secondes à peine s'écoulent dans cette contemplation suspendue, le temps de reprendre une forme
de "souffle" immatériel, lorsqu'une silhouette se matérialise à quelques mètres devant vous. Elle semble s'être
extraite de l'air même, une forme indistincte, une ombre qui marche avec une grâce lente et solennelle.
Difficile de discerner un visage, des vêtements, ou même une véritable substance ; c'est une présence, une
intention faite forme. L'être s'avance de quelques pas, puis s'agenouille avec une déférence infinie. De sa
main ténébreuse, il dépose délicatement quelque chose dans le sol palpitant – une graine, minuscule et
sombre, mais vibrant d'un potentiel latent.
À l'instant même où la graine touche la terre vivante, celle-ci frémit avec une vigueur nouvelle. Sous vos yeux
ébahis, un germe d'un vert lumineux perce la surface avec une force tranquille. Une tige s'élance ensuite vers
le ciel immatériel de ce lieu avec une rapidité déconcertante, presque agressive dans sa vitalité. Des feuilles
se déploient en un clin d'œil, captant la lumière ambiante, et des branches s'étirent comme des bras tendus
vers une étreinte invisible. En l'espace de quelques battements de cœur de ce monde étrange, un jeune arbre,
déjà majestueux malgré sa jeunesse, vibrant d'une force vitale explosive et pure, se dresse là où il n'y avait
rien quelques instants auparavant. Sa présence est à la fois nouvelle et éternelle.
L'instinct vous hurle d'avancer, de toucher cette merveille, de questionner la silhouette énigmatique. Vous
essayez de faire un pas, mais vos jambes, si elles ont encore une consistance ici, refusent obstinément tout
mouvement. Elles semblent scellées au sol invisible, lourdes comme du plomb. Une frustration muette vous
étreint. Vous tentez d'appeler vos compagnons, de partager votre stupeur, peut-être même de crier face à
cette immobilité forcée, mais votre bouche reste désespérément close. Aucun son ne peut franchir vos lèvres,
vos cordes vocales sont comme inexistantes.
C'est alors qu'une compréhension froide, limpide et implacable s'impose à votre esprit, non pas comme une
pensée formulée, mais comme une vérité infuse, injectée directement dans votre conscience par la scène qui
se déroule sous vos yeux. Vous êtes des spectateurs. Ceci n'est pas votre présent, ni même une illusion créée
pour vous. Vous êtes témoins d'un souvenir, un fragment sacré et intime de la mémoire la plus profonde de
l'Arbre-Cœur. Vous assistez à sa naissance, à sa croissance primordiale, l'instant fondateur de son existence.
Et parce que vous n'étiez pas présents lors de cet instant originel, parce que vous n'êtes que des consciences
invitées dans cette réminiscence, vous êtes pour l'heure condamnés à observer, figés et muets, jusqu'à ce que
l'Arbre ait fini de vous montrer cet écho de son commencement, ou qu'il vous accorde la grâce d'interagir avec
son monde intérieur
La vision du jeune Arbre-Cœur, vibrant de sa force primordiale, se fond doucement dans une nouvelle scène,
comme si des siècles s'écoulaient en quelques instants pour vous, les observateurs intemporels. L'Arbre est
désormais plus imposant, sa canopée un dôme de feuilles d'émeraude et d'argent qui bruissent d'une mélodie
inaudible mais profondément ressentie. C'est de cette mélodie, ou peut-être d'une pulsation de lumière pure
émanant de son tronc majestueux, que naît l'Appel.
1. L'Appel et l'Arrivée des Premiers (Il y a environ 1200 ans dans le souvenir)
Vous percevez l'Appel non comme un son, mais comme une résonance qui se propage à travers la plaine
vivante, une onde d'espoir, de paix et de promesse d'un sanctuaire. Il se répand au-delà de l'horizon de ce
Songe-Monde, et bientôt, vous voyez des silhouettes émerger au loin. D'abord quelques-unes, puis des
dizaines, puis des centaines. Ce sont des êtres d'apparences variées, certains vêtus de peaux simples,
d'autres de tuniques tissées, portant les marques de longs voyages. Ils ne sont pas encore les Luminaris
resplendissants des légendes, mais des âmes en quête, attirées par cette force irrésistible. Leurs visages,
lorsque vous pouvez les distinguer, expriment l'épuisement, mais aussi une lueur d'émerveillement et d'un
espoir presque douloureux alors qu'ils s'approchent de l'Arbre colossal, leur futur protecteur. Ils s'agenouillent
instinctivement en atteignant la limite de son ombre bienveillante, certains pleurant de soulagement.
Alors que les premiers arrivants se rassemblent, l'Arbre-Cœur réagit à leur présence. Nul besoin de mains
pour bâtir, nulle fatigue. Vous voyez le sol autour de l'Arbre onduler doucement. Puis, avec une grâce
organique, des structures émergent de la terre elle-même, comme si elles y avaient toujours dormi, attendant
ce moment. Des murs de pierre d'un blanc laiteux, lisses et chauds au toucher (vous pouvez presque le
sentir), s'élèvent en courbes douces, formant des habitations circulaires ou ovales, coiffées de toits qui
semblent être des feuilles géantes pétrifiées ou des dômes de bois vivant. Les portes et fenêtres s'ouvrent
comme des paupières bienveillantes. Chaque demeure est unique, mais toutes partagent une harmonie avec
l'Arbre et le paysage, aucune ne cherchant à dominer, mais à s'intégrer. Le processus est rapide, silencieux,
empreint d'une magie créatrice pure.
Une fois la muraille dressée, le sol à sa base extérieure commence à s'affaisser doucement, comme si l'Arbre
aspirait la terre pour créer une dépression. D'autres racines, plus fines mais tout aussi puissantes, sculptent et
lissent les contours de ce qui devient une large douve. Puis, d'une source invisible sous l'Arbre, ou peut-être
par la condensation de la pure énergie ambiante, l'eau commence à sourdre. Elle n'est pas trouble, mais d'une
clarté cristalline absolue, reflétant la lumière ivoirine des murs et le ciel éthéré du Songe-Monde. Elle remplit
les douves rapidement, devenant un miroir liquide, une barrière de pureté.
Face à la direction d'où sont venus la majorité des premiers habitants, la muraille d'ivoire semble s'ouvrir
d'elle-même. Deux sections de racines massives se courbent et s'entrelacent pour former une arche
majestueuse, simple mais imposante : la première Grande Porte de la Cité. Elle n'a pas encore la forme du
visage de femme en pleurs que vous connaissez. De chaque côté de cette entrée, deux larges jarres de pierre
blanche, émergent du sol. Elles ne sont pas vides, l’eau cristalline en sort et chute dans les douves. Elles
balisent l'entrée, phares d'espoir pour ceux qui cherchent encore refuge.
La scène se fige un instant sur cette vision : une cité naissante, baignée de lumière douce, protégée par son
Arbre créateur et ses murs d'ivoire, ses premières maisons accueillant les âmes fatiguées. C'est l'aube d'une
ère, le commencement d'une utopie, et vous, spectateurs silencieux, en êtes les témoins privilégiés. La
promesse d'un âge d'or flotte dans l'air vibrant du Songe-Monde.
La vision de la cité naissante, avec ses jarres lumineuses veillant sur l'entrée, s'estompe lentement, comme un
crépuscule accéléré qui cède la place à une nouvelle aube. Le temps s'écoule dans le Songe-Monde, non pas
en jours et en nuits distincts, mais comme un flux continu d'énergie et de croissance. L'Arbre-Cœur est plus
majestueux encore, sa canopée un océan de feuilles chatoyantes, et la communauté à ses pieds s'est
organisée, une société paisible et harmonieuse. Vous percevez que plusieurs années, peut-être une ou deux
décennies, se sont écoulées depuis la fondation. Les premiers enfants nés dans la Cité jouent parmi les
racines bienveillantes. Les habitants sont désormais appelés, ou s'appellent eux-mêmes, les Luminaris, les
"Porteurs de Lumière", en hommage à la clarté de leur guide et de leur demeure.
Un jour, ou plutôt, lors d'un "moment" de radiance particulière de l'Arbre-Cœur, un frisson parcourt son
immense ramure. Sur chaque branche, là où le soleil du Songe-Monde (ou son équivalent éthéré) touche les
feuilles, de petits bourgeons lumineux apparaissent. En quelques heures, sous les regards émerveillés et
presque craintifs des Luminaris assemblés, ces bourgeons s'épanouissent en fruits parfaits. Ce ne sont pas
des pommes d'or froid, mais des sphères d'une ambre translucide, chaudes au toucher (vous le devinez),
vibrant d'une pulsation douce et régulière, comme de minuscules cœurs battants. Chaque pomme irradie une
aura de vie intense, une promesse de vitalité. Il y en a des centaines, puis des milliers, une pour chaque âme
vivant sous la protection de l'Arbre.
Les Luminaris, guidés par une intuition profonde ou par les plus sages d'entre eux qui semblent communier
directement avec la pensée de l'Arbre, se rassemblent en cercles concentriques au pied du tronc sacré.
L'atmosphère est solennelle, chargée d'une attente fébrile. Alors, de la base de l'Arbre-Cœur, et même du sol
tout autour, de fines racines, aussi blanches et lisses que celles des murailles mais souples comme des
rubans de soie vivante, émergent doucement. Elles ondulent vers les Luminaris, s'arrêtant devant chacun
d'eux. Vous voyez les premiers Luminaris, les fondateurs, les plus anciens, s'avancer avec une résolution
mêlée d'une appréhension respectueuse. Ils présentent un pied nu. La racine la plus proche s'approche alors
délicatement de leur talon. Avec une pression minime, presque imperceptible, la pointe de la racine s'enfonce
dans la chair. Il n'y a pas de sang, pas de cri de douleur, juste un frisson intense qui parcourt le corps du
Luminaris, un hoquet de surprise ou d'extase. La racine ne s'enfonce pas profondément, mais établit un
contact, une connexion. Au moment précis où la racine touche le Luminaris, une des Pommes d'Ambre dans
l'Arbre, haut au-dessus d'eux, s'illumine d'un éclat plus vif, puis une fine particule de lumière, comme une
étoile filante miniature, quitte la pomme et vient se loger dans la poitrine du Luminaris connecté, qui rayonne
alors brièvement de la même lueur ambrée. Le lien est scellé. Le processus se répète pour chaque habitant,
un par un.
3. La Compréhension du Pacte
Alors que les liens se forment, une connaissance est infusée dans l'esprit des Luminaris, et par extension,
dans votre conscience de spectateurs. Des images symboliques, claires et puissantes, se succèdent :
● Vous voyez un fil de lumière éthéré reliant désormais chaque Luminaris à sa Pomme d'Ambre
personnelle sur l'Arbre.
● Une scène montre une Pomme d'Ambre se détachant accidentellement d'une branche ; au même
instant, le Luminaris correspondant s'effondre, son fil de lumière se brisant, son éclat vital s'éteignant.
La mort, instantanée et sans douleur, mais définitive.
● Une autre image : une Pomme est égratignée par une branche lors d'un coup de vent. Le Luminaris lié
grimace de douleur, une estafilade apparaissant sur son bras.
● Puis la contrepartie, la plus merveilleuse : un Luminaris est gravement blessé lors d'une exploration
(peut-être un éboulement symbolique ou la rencontre avec une bête d'ombre résiduelle de ce monde
onirique). Alors qu'il est au seuil de la mort, sa Pomme d'Ambre se met à luire intensément, puis se
ternit visiblement, se ride légèrement, tandis que le Luminaris, lui, se redresse, ses blessures se
refermant miraculeusement. Une fissure apparaît sur l'écorce de l'Arbre-Cœur à cet instant précis.
L'Arbre prend sur lui la souffrance, la mort même, pour préserver ses enfants.
Mais tous n'acceptent pas ce lien. Vous voyez un petit groupe de Luminaris se tenir à l'écart, leurs visages
marqués par la peur ou le refus. L'idée de lier leur existence si intimement, si irrévocablement, à un fruit, à
l'Arbre, même bienveillant, leur est intolérable. Ils secouent la tête, reculent lorsque les racines s'approchent
d'eux. Il n'y a pas de colère de la part de l'Arbre ou des autres Luminaris, mais une profonde tristesse, une
incompréhension. Les racines se rétractent doucement devant ceux qui refusent. Un silence pèse sur
l'assemblée. Puis, les Luminaris déjà liés se tournent vers les dissidents. Sans un mot, mais avec une
résolution ferme et une peine visible dans leurs yeux brillants, ils leur indiquent la Grande Porte. La scène est
poignante. Ceux qui refusent le lien ne peuvent rester ; ils ne font plus partie intégrante du pacte vital qui unit
la Cité et ses habitants à l'Arbre-Cœur. Vous les voyez s'éloigner lentement, passer sous l'arche de la Grande
Porte, leurs silhouettes se découpant un instant sur la lumière des jarres avant de disparaître dans l'inconnu
au-delà des murs. Ils ne sont pas chassés avec violence, mais leur choix les exclut de cette symbiose unique.
La Cité les regarde partir, et un frisson de mélancolie semble parcourir les feuilles de l'Arbre-Cœur.
Le souvenir s'achève sur l'image des Luminaris liés, chacun conscient du fil invisible qui le relie à son étoile de
vie dans la canopée de l'Arbre. Une communauté est véritablement née, définie par un destin partagé et une
interdépendance sacrée. Leur existence est désormais unique, à la fois bénie et terriblement fragile,
suspendue à la vitalité de l'Arbre et à la pérennité de leurs fruits d'ambre.
Le souvenir des premiers Luminaris liés à l'Arbre se dissout comme une brume matinale, et le flux du temps
vous emporte à nouveau, bien plus loin cette fois. Des échos de saisons accélérées, de générations de
Luminaris naissant et s'épanouissant sous la canopée protectrice, défilent dans votre conscience de
spectateurs. Quand la vision se stabilise enfin, c'est pour vous révéler la Cité Blanche à son apogée, environ
huit cents ans après l'établissement du Pacte des Pommes d'Ambre.
(Cette partie reste globalement la même : description de la cité magnifique, des Luminaris épanouis, et de la
convoitise grandissante du monde extérieur.) La Cité est une merveille qui défie l'imagination. Les habitations
organiques du début ont évolué en structures élégantes et élancées, toujours en parfaite harmonie avec
l'Arbre et la nature environnante... Des bibliothèques de cristal contiennent des savoirs immenses. Mais cette
splendeur... n'échappe pas au monde extérieur... Leurs regards, initialement curieux, se teintent d'envie, puis
de convoitise... Les rumeurs de sa richesse, de son savoir, et d'une étrange invulnérabilité de ses habitants se
répandent.
La paix est brisée. Vous assistez, impuissants, aux premiers raids. Des bandes de guerriers frustes, armés de
fer et de feu, se ruent vers la Cité. Les quelques gardes Luminaris postés aux abords des murs se défendent
avec courage, mais certains tombent sous le nombre. Leurs Pommes d'Ambre, haut dans l'Arbre-Cœur,
vacillent, leur lumière se ternit... puis, alors que l'Arbre émet un long frémissement de douleur et qu'une
nouvelle cicatrice semble se dessiner sur son écorce lumineuse, les pommes retrouvent leur éclat ! Au même
instant, les Luminaris "morts" se relèvent, leurs blessures pansées, et retournent au combat, au grand effroi et
à l'incompréhension des assaillants qui les voient revenir de l'au-delà. Pour les attaquants, c'est une vision
d'horreur et de sorcellerie ; ils ne savent pas que chaque "résurrection" est une ponction sur la vitalité de
l'Arbre sacré.
Face à cette première incursion, l'Arbre-Cœur réagit avec plus de force. Alors qu'une nouvelle vague
d'assaillants s'approche des murailles d'ivoire, celles-ci semblent s'animer. La pierre blanche ondule, puis des
formes massives émergent de l'épaisseur même des murs, à intervalles réguliers : les Sentinelles de pierre.
Elles se sculptent sous vos yeux, leurs armures anciennes prenant forme. Immobiles dans leur ancrage mural,
leurs bras de pierre colossaux s'animent soudain, balayant les échelles d'assaut ou projetant des éclats de
lumière pure qui repoussent les attaquants. Leur puissance est redoutable, et pour un temps, ces gardiens
fixes mais animés, combinés à la résistance "éternelle" des Luminaris, suffisent à protéger la Cité des raids
sporadiques.
Les années passent dans le flux mémoriel. La menace extérieure évolue, s'adapte. Les raids deviennent des
sièges, les bandes de pillards des armées disciplinées. Les Sentinelles, bien que terribles, sont toujours
statiques et les ennemis apprennent à manœuvrer autour de leur portée. La charge de la défense repose de
plus en plus sur les gardes Luminaris. Vous voyez des scènes de batailles intenses aux portes de la Cité. Les
gardes Luminaris combattent avec une détermination sans faille, "meurent" sous les coups ennemis, puis se
relèvent encore et encore, reforment leurs lignes, leurs yeux brillant d'une lueur à la fois résolue et
profondément triste. Car eux savent. Ils sentent, à chaque retour à la vie, la douleur sourde de l'Arbre-Cœur,
voient son aura globale s'affaiblir imperceptiblement, son écorce se marquer de nouvelles blessures
symboliques. Leur "immortalité" est une chaîne qui les lie au sacrifice lent de leur Doyen bien-aimé. L'angoisse
se lit sur leurs visages lorsqu'ils retournent au combat : ils sont les instruments involontaires de la lente agonie
de Celui qui leur donne la vie. Ils savent que si l'Arbre succombe, toutes les Pommes d'Ambre tomberont en
même temps, et leur existence à tous prendra fin.
Face à cette escalade et à la détresse croissante de ses défenseurs, une nouvelle caste prend de l'importance
parmi les Luminaris : les Sage-Sorciers. Ils observent avec une lucidité douloureuse ce cycle de mort et de
résurrection, la vitalité de l'Arbre s'épuisant comme une bougie qui se consume trop vite. Ils comprennent que
la Cité, même avec ses défenseurs "immortels" et ses Sentinelles animées, est engagée dans une guerre
d'attrition qu'elle ne peut gagner sans perdre son âme, son Arbre-Cœur.
Au cours d'une de ces assemblées secrètes, alors que le souvenir vous montre l'Arbre-Cœur dont la
luminescence semble visiblement plus faible qu'auparavant, son feuillage moins dense, une Sage-Sorcière à
la chevelure d'argent se lève. La fatigue et l'urgence se lisent sur ses traits. Elle expose l'idée du "Voile
d'Oubli" non plus comme une simple option, mais comme l'ultime recours pour sauver l'Arbre. "Chaque frère,
chaque sœur qui tombe et que l'Arbre ramène à nous est un clou de plus dans son cercueil de lumière !" sa
voix résonne, chargée d'émotion. "Nous ne pouvons Le laisser mourir pour nous défendre d'un monde qui ne
comprendra jamais ! Si nous ne pouvons cacher notre existence à leurs épées, cachons-la à leurs esprits !"
L'idée est toujours terrifiante, mais l'alternative – la mort de l'Arbre et, par conséquent, la leur – est désormais
une certitude qui se rapproche à chaque bataille. La faisabilité du sort devient une obsession. Vous voyez les
Sage-Sorciers travailler jour et nuit, canalisant les énergies de la Cité, étudiant des savoirs ancestraux à la
lueur des Pommes d'Ambre, cherchant désespérément la formule qui coupera la Cité du monde extérieur
avant que l'Arbre-Cœur ne s'éteigne.
La vision s'achève sur cette course contre la montre. La splendeur de la Cité est toujours là, mais elle est
voilée d'une angoisse palpable. Le sacrifice ultime n'est plus une question de "si", mais de "quand" et
"comment", pour préserver le cœur battant de leur monde.
Le souvenir de la course désespérée des Sage-Sorciers pour trouver une solution se transforme. Le flux
temporel vous indique qu'une trentaine d'années se sont écoulées – trois décennies de recherches arcaniques
intenses, de méditations profondes et de préparations rituelles. L'Arbre-Cœur, bien que marqué par les
défenses passées, se dresse toujours, mais sa luminescence est teintée d'une certaine lassitude, d'une
attente. Les Sage-Sorciers sont prêts.
La scène change. Vous êtes au cœur de la Cité, au pied même de l'Arbre-Cœur, dans un vaste cercle tracé
par les plus anciens Sage-Sorciers. Ils sont des dizaines, peut-être une centaine, leurs visages concentrés,
leurs robes de cérémonie flottant doucement bien qu'il n'y ait pas de vent. Au centre du cercle, les plus
puissants d'entre eux canalisent une énergie prodigieuse. Des flux de lumière pure sont tirés des Pommes
d'Ambre (avec l'accord tacite et douloureux de l'Arbre), des lignes de pouvoir courent sur le sol, convergeant
vers un glyphe monumental qui brille d'une lueur instable. D'une seule voix, les Sage-Sorciers entament une
incantation complexe, une mélopée qui semble faire vibrer l'air, la terre et l'Arbre lui-même. Leurs mains
s'élèvent, et une énergie colossale, une brume opalescente et chatoyante, commence à s'élever d'eux,
montant en spirale autour du tronc de l'Arbre-Cœur, puis s'évasant comme une canopée magique au-dessus
de toute la Cité. Cette brume n'est pas menaçante pour ceux à l'intérieur ; elle est protectrice, mais porte en
elle une essence étrange, insaisissable... l'essence même de l'oubli.
Une fois que la canopée magique a atteint une taille suffisante pour couvrir la Cité entière, elle ne s'arrête pas.
D'un geste concerté des Sage-Sorciers, la brume opalescente commence à s'étendre horizontalement,
comme une onde de choc silencieuse et invisible. Elle ne rase rien, ne détruit rien, mais vous percevez qu'elle
s'étend bien au-delà des murailles d'ivoire. La vision change, vous offrant une perspective aérienne : vous
voyez cette onde d'énergie subtile déferler sur les plaines environnantes, les forêts, les collines, s'arrêtant
précisément, comme si elle heurtait une barrière invisible, à une distance que vous estimez à une vingtaine de
kilomètres tout autour de la Cité Blanche. À l'intérieur de ce périmètre, la Cité est comme dans une bulle de
réalité distincte ; à l'extérieur, le Voile d'Oubli est désormais souverain. Les Sage-Sorciers ont été précis : leur
magie ne doit affecter que le monde extérieur, préservant leur autarcie et leur refus des influences étrangères.
Le souvenir vous montre ensuite des scènes du monde extérieur, juste au-delà de la limite des vingt
kilomètres. Dans un village voisin qui, dans les souvenirs précédents, préparait avec hargne une nouvelle
expédition contre la "Cité aux Trésors", les habitants vaquent désormais à leurs occupations quotidiennes, l'air
indifférent. La Cité Blanche semble avoir été rayée de leurs préoccupations, de leurs conversations, de leurs
plans. Un chef de guerre qui haranguait ses troupes pour marcher sur la Cité semble soudain confus, se
demandant pourquoi il est là, puis hausse les épaules et disperse ses hommes pour une partie de chasse.
Plus frappant encore : vous voyez une petite caravane de marchands ou d'explorateurs venus de contrées
lointaines. Par un hasard de leur route, ils arrivent en vue de la Cité Blanche, leurs yeux s'écarquillant de
surprise et d'admiration devant la muraille ivoirine brillant au loin. L'un d'eux la pointe du doigt, commence à
parler avec excitation... puis, son regard quitte les murs un instant pour se tourner vers son compagnon.
Quand il regarde à nouveau vers la Cité, son expression est vide. "Qu'est-ce que je disais, déjà ?"
marmonne-t-il, avant de hausser les épaules et de reprendre sa route, la vision de la Cité déjà effacée de son
esprit conscient, comme un rêve fugace au réveil. À l'intérieur de la Cité Blanche, un soupir collectif de
soulagement semble parcourir les Luminaris. Les attaques cessent. La paix, une paix étrange et isolée, est
revenue.
Les Sage-Sorciers observent les effets de leur Grand Œuvre avec une satisfaction contenue. Le sort est conçu
pour être auto-entretenu par l'énergie ambiante de la Cité et de l'Arbre, et surtout, il est explicitement codé
pour ne jamais affecter les esprits des Luminaris eux-mêmes, ni ceux qui naîtraient en son sein. Leur identité,
leur mémoire collective, tout doit rester intact. Et cela semble être le cas. La vie reprend son cours paisible
dans la Cité. Pourtant, alors que la vision du Voile d'Oubli stabilisé et fonctionnel s'attarde, votre regard de
spectateur est attiré vers l'Arbre-Cœur. Après l'effort colossal fourni pour le rituel (en tant que source d'énergie
et point d'ancrage), sa luminescence semble légèrement, presque imperceptiblement, différente. Ce n'est pas
une faiblesse comme celle due aux résurrections, mais une... qualité subtilement altérée dans sa brillance,
comme si une infime partie de la brume opalescente du Voile s'était condensée sur son écorce, non pas
comme une couche externe, mais comme si elle avait été absorbée. Les Pommes d'Ambre brillent toujours,
mais peut-être, juste un instant, leur chatoiement semble vaciller d'une manière inhabituelle, reflétant une
nuance de l'opalescence du Voile avant de retrouver leur éclat normal. Les Sage-Sorciers, dans leur
soulagement et leur concentration sur le monde extérieur, ne semblent pas remarquer ce détail infime. Ils ne
pouvaient imaginer que l'Arbre-Cœur lui-même, dans sa symbiose profonde avec la Cité et son environnement
magique, commencerait, sur des siècles, à accumuler sporadiquement, à s'imprégner insidieusement de
l'essence même de cet oubli qu'ils avaient si brillamment déchaîné sur le monde.
La scène se fane sur cette paix retrouvée, une paix achetée au prix d'un isolement absolu, et sur cette infime,
invisible altération de l'Arbre, la première note d'une tragédie future encore lointaine et insoupçonnée.
La vision de la Cité en paix, protégée par son Voile d'Oubli, se brouille. Le flux du temps dans le Songe-Monde
s'accélère de manière vertigineuse, vous donnant l'impression que des siècles s'écoulent comme des
secondes. Les saisons de l'Arbre-Cœur défilent à une vitesse folle, sa lumière changeante, pulsant au rythme
des âges. Quand le flux se stabilise enfin, c'est pour vous révéler une Cité qui a vieilli, et un Arbre qui porte le
poids invisible de centaines d'années passées sous l'influence insidieuse de sa propre magie protectrice. Vous
êtes environ 400 ans après l'instauration du Voile, et la Cité est sur le point de basculer.
La première chose qui vous frappe est l'Arbre lui-même. Sa majesté est toujours là, mais sa luminescence a
visiblement pâli, elle est devenue plus faible, plus laiteuse. Les Pommes d'Ambre qui pendent à ses branches
ont perdu de leur éclat vibrant ; elles brillent encore, mais d'une lueur plus terne, et certaines semblent avoir
une étrange opalescence, comme si la brume du Voile d'Oubli s'était immiscée en leur cœur. Vous percevez,
avec votre conscience de spectateur, que la sève de l'Arbre, son essence vitale, est lentement,
inexorablement, "contaminée" par l'énergie d'oubli qu'il héberge et entretient depuis des siècles. Il n'est plus
seulement le gardien du Voile, il en est devenu, en partie, une victime silencieuse.
Le souvenir vous transporte ensuite dans les lieux de savoir de la Cité, les grandes bibliothèques, les salles de
méditation des Sage-Sorciers. Mais les descendants des Sages qui ont lancé le Voile semblent perplexes.
Vous les voyez contempler des tablettes et des diagrammes anciens – ceux-là mêmes qui décrivaient le
Grand Sortilège – avec des airs d'incompréhension. Les rituels qui étaient peut-être nécessaires pour
maintenir l'équilibre du Voile sont oubliés ou exécutés de manière mécanique, sans en comprendre la véritable
signification. La connaissance du Voile d'Oubli, sa raison d'être, sa nature exacte, s'est effacée de la mémoire
collective des Luminaris. Ils vivent protégés par un bouclier dont ils ont oublié l'existence et le fonctionnement.
L'ironie est tragique : le sort destiné à faire oublier la Cité au monde a commencé à faire oublier son propre
souvenir à ses gardiens.
La contamination de l'Arbre, via les Pommes d'Ambre désormais altérées, commence à affecter directement
les Luminaris. D'abord subtilement, puis de manière de plus en plus évidente et terrible.
● Vous voyez un Luminaris s'arrêter au milieu d'une phrase, le regard vide, incapable de se souvenir de
ce qu'il disait ou à qui il parlait.
● Un autre oublie de manger pendant des jours, son corps s'affaiblissant sans qu'il ne comprenne
pourquoi, la sensation de faim elle-même effacée de sa conscience.
● Des scènes déchirantes montrent des parents ne reconnaissant plus leurs propres enfants, des
amants se croisant comme des étrangers.
● La Cité, autrefois si ordonnée et harmonieuse, sombre dans un chaos doux et terrible. Les jardins ne
sont plus entretenus, les œuvres d'art restent inachevées. Des Luminaris errent sans but dans les
rues, leurs beaux vêtements souillés, leurs yeux reflétant une vacuité insondable. Certains s'effondrent
d'épuisement, de faim ou de soif, et leurs frères et sœurs passent à côté d'eux, un instant de vague
confusion sur leurs traits avant que l'oubli ne reprenne le dessus, les laissant poursuivre leur errance.
Les Pommes d'Ambre tombent des branches de l'Arbre-Cœur, non plus à cause de blessures de
guerre, mais parce que l'âme qu'elles ancrent s'est simplement... dissoute dans l'oubli. L'Arbre ne peut
plus les ranimer, car ce n'est pas la mort physique qui les frappe, mais l'effacement de leur être.
L'Arbre-Cœur assiste, impuissant, à la déliquescence de ses enfants. Sa propre conscience est peut-être elle
aussi fragmentée, luttant contre l'oubli qui le ronge. Mais sa douleur, sa tristesse primordiale, demeure. Alors
que les derniers Luminaris s'éteignent ou sombrent dans une catatonie définitive, vous voyez une
transformation s'opérer à l'entrée de la Cité. Les deux jarres lumineuses qui marquaient la Grande Porte
depuis sa création perdent leur éclat, leur lumière ambrée vacille et meurt. Puis, la muraille d'ivoire elle-même,
au-dessus de l'arche d'entrée, commence à onduler, à se modeler. C'est une agonie de pierre, une création
née du désespoir le plus profond de l'Arbre. Sous vos yeux, la pierre prend la forme d'un visage de femme
gigantesque, aux traits nobles mais ravagés par une peine infinie. Ses yeux se sculptent clos, comme pour ne
plus voir l'horreur. Et de ses paupières de pierre, deux puissantes cascades d'eau pure se mettent à jaillir,
s'écoulant comme des larmes éternelles dans les douves. L'eau n'est plus seulement un miroir, elle est le deuil
liquide de la Cité. La bouche de la femme reste grande ouverte, une arche béante et silencieuse, un cri muet
vers le néant. C'est la dernière œuvre de l'Arbre-Cœur conscient, ou peut-être la manifestation physique de
son chagrin qui a pris forme dans la pierre, transformant la porte de l'espoir en un monument à la perte.
La vision se fige sur cette Cité Blanche désormais vide, silencieuse, dominée par la Porte-Visage en pleurs.
L'Arbre-Cœur se dresse toujours, mais sa lumière est faible, son esprit presque entièrement voilé. Le sort
destiné à protéger la Cité l'a anéantie de l'intérieur, la laissant comme un magnifique mausolée, un
témoignage de la fragilité de la mémoire face à la puissance de l'oubli. Le silence qui règne maintenant est
celui du vide, un silence qui attendra quatre cents ans votre arrivée.
○ Ombres Gloutonnes : Des entités informes qui patrouillent les zones d'ombre. Au contact,
elles ne blessent pas physiquement mais tentent de "voler" des souvenirs aux joueurs (le MJ
pourrait demander à un joueur d'oublier temporairement un sort mineur, le nom d'un PNJ, ou un
détail de leur propre passé jusqu'à ce qu'ils se "ressouviennent" ou que l'ombre soit dissipée).
Elles craignent la lumière vive ou les émotions fortes et positives.
○ Miasmes d'Apathie : Des zones où l'air est lourd. Les joueurs doivent réussir des jets de
Volonté pour ne pas succomber à un sentiment de désespoir et d'envie d'abandonner. Trouver
un "Foyer de Souvenir" (un objet ou un lieu vibrant d'une mémoire positive intense) peut
dissiper temporairement ces miasmes.
● La Piste vers le Cœur de l'Oubli :
○ En aidant les échos bienveillants et en surmontant les obstacles, les joueurs rassemblent des
indices qui les mènent vers la source de la corruption au sein du Songe-Monde. Cela pourrait
être le "lieu" où le Voile d'Oubli a symboliquement "pris racine" dans l'esprit de l'Arbre.
○ Le chemin devient de plus en plus oppressant, les manifestations du Voile plus fréquentes et
agressives.
● Le Cœur de l'Oubli :
○ Description : Ce n'est pas une créature unique, mais un lieu/concept. Imaginez une immense
caverne au centre du Songe-Monde, où toutes les racines sombres convergent. Au centre, un
Noyau Ténébreux Pulsant, un vide qui aspire la lumière et les souvenirs. Des murmures
constants d'oubli émanent de lui ("Tout est vain", "Rien n'a d'importance", "Oublie..."). Autour,
des fragments des pires souvenirs de l'Arbre (la mort des Luminaris, sa propre impuissance)
flottent comme des spectres.
○ Le Défi : Il ne s'agit pas de "tuer" le Noyau. Il faut trouver un moyen de le "neutraliser" ou de le
"transformer".
● La Sortie du Songe :
○ Une fois l'acte de guérison initié, le Songe-Monde commence à se stabiliser et à s'illuminer. Les
joueurs ressentent une douce traction les ramenant à leur corps physique. La transition est plus
douce cette fois, remplie d'images d'espoir et de renouveau.
● Changements Immédiats (Subtils mais Perceptibles) :
○ L'Arbre-Cœur semble vibrer d'une énergie nouvelle, presque imperceptible. Sa couleur, si elle
était terne, pourrait avoir gagné une nuance plus vivante.
○ Une unique petite feuille verte pourrait avoir poussé sur une de ses branches nues.
○ Les Larmes de la Gardienne à l'entrée pourraient sembler moins chargées de tristesse, leur son
plus clair, presque mélodieux.
○ L'atmosphère générale de la Cité Blanche semble légèrement moins oppressive, comme si un
poids avait été soulevé.
● Conséquences à Long Terme (que les joueurs pourraient apprendre plus tard ou voir s'ils
reviennent) :
○ La Cité Blanche commence une lente guérison. La nature y reprend ses droits de manière
saine.
○ Avec le temps (des années, voire des décennies), l'Arbre-Cœur pourrait recommencer à
produire des Pommes d'Ambre, d'abord quelques-unes, timides.
○ Le sort du Voile d'Oubli sur le monde extérieur pourrait s'affaiblir, et la Cité Blanche pourrait
lentement réintégrer les légendes, puis peut-être la réalité, pour une nouvelle génération.
○ Les joueurs pourraient recevoir une bénédiction durable de l'Arbre (résistance à l'oubli, affinité
avec la nature, une capacité de guérison mineure).