U Côté de Chez OI
U Côté de Chez OI
La liberté
Dès l’instant où elle s’extirpe de son animalité, l’hu-
manité ne cesse de cheminer vers un niveau sans
cesse plus grand de liberté. Le sens du métier d’édu-
cateur est à replacer dans cette perspective anthropo-
logique ; dans la communauté des vivants,
l’éducateur est le passeur qui conduit l’Être vers sa
propre liberté. En effet, si l’éducateur concourt à l’in-
tégration sociale de l’Autre et s’il l’aide à développer
son autonomie, c’est d’abord, et au sens fondamental,
dans la mesure où il aide la personne à accéder au
sens de son être là au monde. La liberté est donc ce
qui donne du sens à la relation éducative et ce qui
fonde le travail de l’éducateur. Toutefois, celle-ci se
paie du prix de la responsabilité. Tous les mythes
fondateurs parlent de cet instant du choix où
l’homme saisit la chance d’être libre au détriment du
bonheur facile. La scène est campée dans La genèse
au moment où Ève et Adam font le choix de croquer
le fruit de l’Arbre de la connaissance. Il se retrouve
dans le récit de l’Odyssée lorsque Ulysse se soustrait
à la tentation du pays des Lotus. Enfin, Matrix, la
trilogie cinématographique des frères Andy et Larry
Wachowski, reprend cette interrogation existentielle
avec le choix entre pilule bleue et pilule rouge, entre
subir le monde tel qu’il est ou au contraire vouloir
être maître de sa vie. Ce choix-là assoie la dimension
humaine. Ce qui est commun à tous ces textes fonda-
teurs est la nécessité pour être libre de transgresser
un interdit majeur, celui qui assigne l’être à une place
le privant de la possibilité de trouver la sienne.
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L’égalité
L’égalité n’est pas seulement l’un des termes d’un
slogan figé dans la pierre des frontons des écoles ou
autres bâtiments publics, mais un point de tension
vers lequel converge l’humanité depuis que l’Être
s’est extirpé de son animalité. L’égalité n’est donc pas
une idée abstraite mais un possible, inventé et porté
par l’homme, qui s’actualise au quotidien grâce à une
volonté générale (projet politique) et à l’engagement
de chacun (conscience citoyenne). De fait, l’égalité a
une histoire qui est le temps du devenir humain. Au
cours du XVIe siècle, à l’inégalité de droit divin s’est
substituée l’égalité des droits civiques, et l’égalité de
culture fait face désormais à l’inégalité de nature.
Mais l’égalité n’est pas l’uniformité ou la répétition
du même. Au contraire ! C’est parce que l’égalité
maintient le droit de chacun à la différence qu’elle
permet le droit de tous à la ressemblance. Par-delà le
paraître demeure l’Être dans son appartenance à la
condition humaine. Dès lors, la confrontation à la
différence n’est pas seulement une réalité qui hante
le travail quotidien de l’éducateur, elle est une espé-
rance qui habite son engagement. La différence n’est
pas le fondement de l’inégalité parmi les hommes ;
c’est « la marge qui nourrit la norme », pour
reprendre une phrase de Claude Chalaguier, éduca-
teur et homme de théâtre dont l’œuvre s’inspire de la
vie et des travaux de Fernand Deligny. Par son enga-
gement, l’éducateur s’efforce de faire en sorte que la
différence ne soit pas considérée comme un reste…
mais comme un plus.
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La fraternité
La fraternité, ce troisième volet sans doute le plus
oublié du triptyque républicain, est la pierre angu-
laire du travail de l’éducateur ; elle est cette qualité
qui exige le renoncement à la toute-puissance sur
l’Autre. Pour cela l’éducateur adopte une posture,
faite de savoir-faire et de convictions, par laquelle il
s’engage à ne pas agir contre la volonté de l’Autre et
à ne pas faire à sa place. Sans renoncer à son autorité,
l’éducateur adopte par cette position la capacité à
être un appui par lequel il permet à l’Autre de se
hisser jusqu’à sa hauteur. Sans doute la notion de
« frère » renvoie-t-elle trop au passé de l’éducation
spécialisée et à son enracinement dans un mouve-
ment confessionnel pour être retenue dans le langage
courant de l’éducateur. En revanche, en lieu et place
du terme de « frère », la culture professionnelle
préfère aujourd’hui celui de « compagnon ». Étymo-
logiquement, le sens du mot renvoie à l’image de
« celui qui partage le pain avec ». La mystique
demeure mais elle se transpose judicieusement dans
ce quotidien désacralisé qu’est le temps du repas.
L’éducateur est donc celui qui partage le quotidien.
Cette proximité, si nécessaire au développement de
l’être, est parfois désavouée et rejetée au nom d’une
certaine conception du professionnalisme qui
voudrait que l’éducateur se tienne à distance de
l’Autre. La précaution vaut pour sa mise en garde
contre le risque de confusion ou de projection inhé-
rent à tout désir d’aide, mais elle devient excessive
dès lors qu’elle prive l’éducateur de cette possibilité
« d’être avec ».
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L’humain
Être éducateur, c’est travailler avec de l’humain. Voilà
une évidence qui ne devrait jamais être passée sous
silence. Pendant très longtemps d’ailleurs, et avec
juste raison, les éducateurs ont revendiqué cette
spécificité pour fonder en droit leur différence, et
pour affirmer qu’une institution ou un service d’édu-
cation spécialisée ne pourrait jamais être une entre-
prise semblable à n’importe quelle autre. La valeur de
son bilan ne se décompte pas en unité marchande ; à
défaut de produire des Objets, et peut-être surtout à
défaut de fabriquer des hommes (Philippe Meirieu,
Frankenstein pédagogue), l’éducateur est un faiseur
d’humanité. Il est ce tiers accueilli par l’Autre, et non
imposé à lui, afin d’être une aide dans l’accès à la
conscience de soi. Parce qu’il est celui qui permet à
l’Autre de reprendre pied dans la vie et de renouer
avec le sens de son existence, l’éducateur conduit
l’Autre à passer du vivre à l’exister. Cet exercice est
parfois compliqué car très souvent sa différence place
l’Autre aux frontières de l’humain, dans ces zones où
le risque est grand de voir l’espèce céder à ses
instincts et lui refuser l’accès à ses droits fondamen-
taux. « L’avenir de l’espèce est dans la protection du
plus faible », dit merveilleusement Michel Serres.
Posté à l’interface entre le dedans et le dehors de l’es-
pace social, l’éducateur est un veilleur de l’humanité.
Il est celui qui prend le risque d’être toujours à part,
et qui fait de son art une science des limites, celles
qui font l’humain de l’homme.
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La politique
« À quoi ça sert d’être éducateur ? » Cette interroga-
tion fondamentale ne devrait jamais déserter l’enga-
gement quotidien de l’éducateur. Elle ne devrait
surtout pas céder aux sirènes de l’urgence qui pous-
sent à l’adoption de recettes et à l’installation dans
des habitudes de fonctionnement. C’est parce qu’il ne
renonce pas à se poser la question du sens de sa
contribution à l’intérêt collectif que l’éducateur fait
de la politique. Bien sûr, le vivre ensemble n’intéresse
plus grand monde dans une époque postmoderne
essentiellement guidée par l’individualisme et l’inté-
rêt privé ; il n’intéresse donc plus guère l’éducateur
non plus ! Or vouloir être éducateur, c’est fonda-
mentalement s’inscrire dans une volonté politique ;
en effet, il est impossible d’exercer ce métier sans se
doter d’une représentation de l’homme et de sa place
dans le monde et dans la société. L’un des enjeux
majeurs de toute période de « malaise dans la
culture » est sans aucun doute la défense de la démo-
cratie ; fondée sur le respect de chacun, celle-ci s’éla-
bore notamment par le passage d’une société
pyramidale qui assigne « chacun à sa place » vers
une société en réseau dans laquelle « chacun a sa
place ». Or, l’éducateur a un rôle à jouer dans ce
déplacement d’accent ; par son engagement et son
professionnalisme, il est le garant de cette idée, jaillie
au cœur du XVIIIe siècle, selon laquelle tous les
hommes naissent libres et égaux en droits. Ainsi, en
contribuant à préserver la dignité de l’Autre, l’éduca-
teur concourt à élargir l’espace de la Cité.
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L’éthique
L’Être est un vivant in-fini dans la mesure où il est un
sujet de désir. À la différence de l’instinct ou de la
pulsion, dont il n’a pas l’initiative, ce désir le pousse
sans cesse à surpasser les contraintes matérielles et à
s’approcher des limites de la condition humaine.
Toutefois, que l’Être soit désormais le seul acteur de
son développement (tout ce qu’il sait, il l’apprend)
ne veut pas dire que tout lui est possible. C’est cette
limite qui fonde la nécessité de l’éthique ; celle-ci a
pour unique objet de formuler les principes de
processus d’autolimitation que Cornélius Castoriadis
appelle de ses vœux. Ainsi, il est des prouesses tech-
nologiques que l’Être ne s’autorisera pas, même s’il
en a les capacités techniques, dès lors que celles-ci
auraient pour conséquences d’atteindre à la nature
humaine. Dans la relation éducative, l’éthique prend
corps dès lors que sont admises la liberté incondi-
tionnelle de l’Autre et l’impossibilité pour l’éducateur
de faire le bonheur de celui-ci malgré lui. L’éthique
signifie alors le renoncement de l’éducateur à la
volonté de toute-puissance. Elle représente un
ensemble de valeurs, communément partagées par
un corps professionnel, et auquel, individuellement,
l’éducateur adhère de son plein gré. L’éthique donne
seulement un cap à suivre ; elle ne se confond ni avec
la morale ni avec un code de déontologie, lesquels
font que, avec le temps et les habitudes prises, l’ou-
bli et la perte de sens finissent par hanter la pratique
quotidienne. Celle-ci devient alors creuse et source
d’ennui.
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La loi
Énoncée par oral ou bien gravée dans la pierre, la Loi
est une parole qui a pour intention de maintenir
l’homme dans l’humain. Ainsi, les récits ou textes
fondateurs énoncent des commandements ou des
interdits dont la seule légitimité est de protéger l’in-
dividu et son groupe d’appartenance de tout retour
vers le chaos. Dès lors, « Tu ne tueras point » ou « Tu
ne voleras point » sont des commandements qui
vont à l’encontre de la loi du plus fort, droit naturel
en cours dans les sociétés primitives, et qui confèrent
à l’Être la capacité de différer ses envies, de prendre
la vie ou le bien d’autrui pour satisfaire son plaisir ou
son propre intérêt. Ainsi s’instaure le temps de la
différance, qui est le temps du renoncement à l’im-
médiateté et à la facilité, lequel conduit l’Être vers
d’autres issues ; à la place du rapt et du viol surgit
l’acte créatif. L’homme sème et invente. Il donne du
souffle à son humanité. La loi dessine les contours de
son existence ; elle devient ainsi sa peau sociale. Mais
trop de lois se confondent avec des règles. Désor-
mais, dans les démocraties modernes, un fossé sépare
le laconisme des tables de pierre et la logorrhée des
codes juridiques. Les lois se surajoutent les unes aux
autres et, loin d’organiser l’espace social, elles l’en-
combrent ; elles servent de paravent aux hommes qui
les rédigent sans y croire et les imposent à la commu-
nauté pour mieux y contrevenir eux-mêmes. Si l’édu-
cateur doit se faire le porteur d’un retour à la loi, c’est
dans la mesure où celle-ci dessine la limite entre
l’animalité et l’humanité de l’homme.
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L’interdit
En même temps qu’elle pose des interdits fondamen-
taux, la loi est ce qui prévoit leur possible transgres-
sion, car l’un des insondables paradoxes de la
condition humaine veut que l’Être puisse transgresser
certains interdits afin de parvenir à ce qui fait son
humanité. Ainsi, au livre de La genèse, il est dit que
l’homme ne devra point goûter du fruit de l’arbre de
la connaissance ; or, c’est par la désobéissance à
l’ordre divin et par la transgression que l’humanité
surgit telle qu’elle est. Toute faute n’est donc pas
forcément un mal ! En revanche, l’inceste est un
interdit fondateur de l’humanité, et la loi qui le crimi-
nalise un texte juridique majeur, dès lors qu’il est
reconnu et admis que cette transgression est de
nature à entraîner une confusion des rôles et des
places susceptible d’anéantir l’identité de la victime. À
la différence, le vol d’un objet dans une grande
surface est un interdit fondateur de l’espace social, et
les textes qui le sanctionnent permettent la construc-
tion du vivre ensemble. Dès lors, il est des lois qui
disent l’ordre de l’humain et d’autres qui disent l’ordre
de la société. Toutes sont essentielles mais ne relèvent
pas du même registre. Aussi l’éducateur doit-il
apprendre à les discerner et savoir les dissocier, car il
est celui qui naturellement rappelle les interdits, mais
en sachant parfaitement faire la distinction entre ceux
dont la transgression est la source d’une possible
destruction de l’Être et ceux dont la transgression est
le moteur du grandir. Alors, et alors seulement, l’in-
terdit devient l’autre face de la liberté.
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La règle
Toute institution a besoin de règles pour fonctionner
et donc de règlements. Cette vérité étant établie, tout
ne devient pas permis, notamment la confusion si
souvent répandue entre les règles et les lois. Parce
que trop de règles se prennent pour des lois, des
institutions dégénèrent en espace de violence exercée
par des professionnels, directeurs ou éducateurs, en
proie à des délires de toute-puissance. Les lois, telles
que l’imaginaire se les représente, gravées sur la
pierre, à la fois universelles et immuables, séparent
les mondes de l’humain et de l’inhumain. Elles
tracent une limite infranchissable, en deçà de
laquelle règne le chaos des pulsions et des violences
infinies. Les règles, elles, sont établies pour organiser
le fonctionnement d’un système ; l’ensemble des
règles constitue alors un règlement intérieur. L’Éden
(ou le Paradis) avait le sien puisque Dieu signifia à
Adam et Eve qu’ils pouvaient tout faire à l’exception
de goûter de l’Arbre de la connaissance. L’un et l’autre
en furent donc dûment avertis, ce qui ne les empêcha
pas de transgresser l’interdit. Pour cela, ils n’encou-
rurent pas la sanction promise par Dieu (la mort)
mais se découvrirent responsables de leur vie (un
fardeau dont le serpent les avaient prévenus). L’édu-
cateur est à sa place lorsqu’il se fait le garant du
respect des règles ; pour autant, il doit savoir que les
règles sont posées d’abord pour aider l’Autre à gran-
dir, à se grandir. La règle libère dès lors que la trans-
gression ouvre à des espaces de renaissance à
soi-même.
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La responsabilité
La responsabilité première de l’éducateur, celle qui
survient avant même que la société lui confère le
droit et le devoir d’intervenir auprès d’un Autre, naît
de ce que tout être humain a besoin d’une aide exté-
rieure pour advenir à sa propre existence. Nul ne
peut être seul ! Le devoir d’assistance relève donc de
l’essence même du devenir humain ; loin des seules
déclarations solennelles, il est ce qui légitime l’émer-
gence des droits de l’homme et leur défense au quoti-
dien par des actions concrètes (Gilles Deleuze,
Abécédaire). Cette responsabilité a d’ailleurs ses
limites que Daniel Sibony, dans sa critique d’Emma-
nuel Levinas, souligne fort bien : « La responsabilité
pour l’autre est infinie ; elle augmente d’autant
qu’elle est assumée. Plus je suis responsable, plus je
le suis. D’où l’ascension asymptotique vers l’infini de
mon devoir envers autrui. » (Sibony, Don de soi et
partage de soi) Dès lors, les codes civil et pénal vien-
nent encadrer cette responsabilité. Pour l’éducateur,
être responsable, c’est mobiliser son expérience et ses
savoir-faire au service d’une prise de décision fondée,
de la manière la plus objective qu’il soit, sur l’intérêt
et la sécurité de l’Autre. La responsabilité de l’éduca-
teur s’impose donc d’autant plus qu’il se profession-
nalise et qu’il revendique la reconnaissance de son
métier. Désormais, l’enjeu n’est pas de renoncer à la
prise de risque relative à toute relation éducative,
mais de savoir l’évaluer et la contenir afin de ne pas
s’exposer à la faute.
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La confidentialité
Dans le champ de l’éducation spécialisée, inégale-
ment couverte par le secret professionnel, la confi-
dentialité désigne le souci que doit avoir tout
éducateur de maintenir l’équilibre entre « transpa-
rence » et « discrétion ». La confidentialité est
d’abord due à la personne accompagnée dans la rela-
tion éducative au titre de sa dignité d’être humain. Se
taire ou savoir peser les mots le concernant est une
forme de résistance à la transparence de l’individu et
à sa chosification. La confidentialité n’est donc pas
de l’ordre de la déontologie, c’est-à-dire d’une règle
qu’une corporation se donne et s’impose de respec-
ter, sauf à trahir la profession et à encourir le risque
d’une sanction. Ce garde-fou peut sans doute trouver
sa légitimité mais en après-coup, après que le sens de
ce devoir de confidentialité a été transmis et intégré
par l’éducateur. La notion de partage, notamment du
partage de l’information, est donc bien l’enjeu essen-
tiel du devoir de confidentialité. Elle suppose que
l’éducateur sache déterminer le temps, les lieux et les
formes propices au partage de l’information pour que
celle-ci ne soit ni galvaudée ni répercutée au détri-
ment de l’Autre concerné. Le devoir de confidentia-
lité relève donc du savoir-faire professionnel et de
l’engagement de l’éducateur. Il fait basculer la rela-
tion éducative de la complicité (renoncement à l’im-
partialité) vers la connivence (choix de la
proximité), en même temps qu’il inscrit celle-ci dans
la cohérence du temps et des acteurs.
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La reconnaissance
Tout professionnel a besoin d’être assuré que son
travail est reconnu, au moins par celui qui en récolte
les bénéfices ! Et pourtant, parmi tous les profes-
sionnels, l’éducateur est celui qui ne peut pas
escompter de l’Autre une reconnaissance directe
pour le prix de son aide ; à bien des égards, il s’in-
vestit à fond perdu dans le sens où, même si son
action est efficace, il doit d’abord restituer à l’Autre le
fruit de sa réussite. Être éducateur est un métier de
l’ombre, sans aucun doute, et cette exigence explique
pour partie la résistance de ce professionnel à
prendre la parole et à occuper les estrades média-
tiques. Pour autant, être éducateur est loin d’être un
métier ingrat pour qui ne cherche pas seulement les
honneurs et les médailles, car très souvent, l’Autre,
par un petit geste anodin, dit sa gratitude ; c’est une
main serrée plus fort ou un merci murmuré dans un
regard embué… Et cela suffit ! Car l’Autre qui s’en va
restauré dans sa dignité d’être ou bien plus riche d’un
instant de bonheur est la véritable récompense du
travail de l’éducateur. Ces petites marques d’huma-
nité retrouvée, l’éducateur doit savoir les prendre et
les engranger ; elles valent toutes les improbables
reconnaissances du politique. Alors, même si,
embarquée dans ses peurs, la société moderne raffole
des distinctions et donne à croire que les métiers qui
se voient sont forcément les plus utiles à la collecti-
vité, l’éducateur doit savoir raison garder et puiser en
lui-même la certitude de la dimension indispensable
de son métier.
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Le tiers
Les mythes, répercutés par les contes et les fables,
disent comment le face-à-face de deux êtres, tel celui
de deux amants ou celui de la mère et de son nour-
risson, est risque de fusion ou de dévoration de l’un
par l’autre. Il n’y a de relation éducative possible que
si, entre Soi et l’Autre, s’instaure un peu de distance,
du jeu en quelque sorte, qui permette au lien de se
distendre sans rompre et aux deux personnes de se
disjoindre sans se perdre. Le « je » et le « tu » ne
forment véritablement un « nous » (dans l’alliance
des identités et non dans la dissolution de celles-ci)
si, et seulement si, un « il » surgit en position de
garant de ce pacte symbolique. L’éducateur va surgir
en position de tiers entre l’Autre et sa famille, l’Autre
et l’institution, l’Autre et ses propres envies. Mais il
s’agit là d’une position difficile à tenir. Dans son livre,
Résistances, Jacques Derrida avertit de cette place
dangereuse : « Y a-t-il un tiers possible pour rendre
raison sans objectiver, sans identifier, même, c’est-à-
dire sans arraisonner ? » Il y a toujours tentation
pour l’éducateur de prendre l’autre à l’abordage, de
lui faire entendre raison envers et contre toutes ses
résistances et de le soumettre à son bon vouloir, d’où,
là encore, l’absolue nécessité de la présence d’une
équipe. Celle-ci lui rappelle, entre autres choses,
qu’il ne tient cette place que parce qu’un contrat
social ou une mission le mandate à la tenir. Le tiers
rappelle que la fonction n’est pas une position inves-
tie par soi mais une position dans laquelle soi est
investi.
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L’éducateur
Être éducateur est un métier qui, comme tout métier,
s’apprend. Par conséquent, tout le monde ne peut
pas être éducateur ! Ces deux assertions tranchent
avec des représentations et des discours qui,
jusqu’alors, inscrivent la fonction de l’éducateur
dans la seule évidence d’une présence à l’autre et
dans le simple bricolage du quotidien. Comme si le
métier d’éducateur se réduisait à « être ensemble » et
à « faire avec ». Dans un très beau livre sur les méta-
phores du métier d’éducateur, dirigé par Jean
Brichaux, des professionnels décrivent leur métier
par ses similitudes avec d’autres, comme si leur était
refusé l’accès direct à la compréhension de ce « cœur
de métier » que, pourtant, si souvent ils évoquent.
Une limite que souligne Philippe Meirieu lorsqu’il
commente la phrase de Sigmund Freud sur la dimen-
sion impossible des métiers de l’humain (préface à
Être éducateur dans une société en crise). L’essentiel de
ce métier est ailleurs que dans ce qu’il donne à voir
de lui-même : la répétition au quotidien d’actes
extrêmement banals, qui ne sont que le biais par
lequel l’Autre accède au sens de ce qui le fait être là
au monde. Il y a donc de l’in-fini dans le métier
d’éducateur, dans la mesure où les résultats obtenus
atteignent rarement les espérances de départ ; mais il
y a de la créativité, aussi. L’éducateur développe une
expertise et des outils adaptés pour aider tout Autre,
quels que soient ses origines ou ses handicaps, à
accéder au grandir. L’éducateur n’est pas celui qui
normose des individus mais celui avec qui l’Autre
compose son existence.
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Le travailleur social
Le terme vient des pays anglo-saxons, et notamment
du Canada, où il sert à désigner l’ensemble des
métiers de la relation d’aide éducative ou de soin
auprès de personnes en situation de dépendance ou
de vulnérabilité. Les missions exercées par ce profes-
sionnel ayant suivi une formation supérieure à l’uni-
versité s’effectuent en direction de la personne mais
aussi, et de manière complémentaire, en direction
d’une modification de son environnement et de la
mobilisation du voisinage, de sorte que l’Autre
retrouve l’emprise sur lui-même. C’est sans doute la
volonté d’exprimer un retour à l’autonomie du Sujet
par une double action sur l’individu et sur l’aména-
gement de son espace de vie qui a fait le succès de ce
terme et son implantation en France, dans les années
1990. Depuis, dans l’usage courant, il tend à rempla-
cer celui d’éducateur spécialisé qu’il englobe et
dépasse. Toutefois, comme toute évolution, celle-ci
n’est pas sans conséquence. La préférence du mot
« travailleur » à celui d’« éducateur » laisse d’emblée
percevoir la dimension laborieuse de métiers inscrits
dans le domaine des services à la personne et
pouvant être régulés par un acte marchand. Conjoin-
tement, la référence explicite à une démarche éduca-
tive disparaît, et avec elle un garde-fou contre la
tentation du recours à tout processus de normalisa-
tion. Le travailleur social peut alors être assimilé à
une sorte de régisseur de l’humain et rejoindre le
groupe des agents dont le rôle est de contribuer à
garantir l’ordre, l’hygiène et la sécurité dans l’espace
social.
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La relation
La relation est à la fois une idée et un objet, l’outil et
le matériau du lien qui se tisse entre soi et l’Autre.
Elle est l’outil, puisque portée par une éthique et
cadrée par une déontologie, elle est ce par quoi
l’Autre s’offre au grandir. Elle est le matériau, aussi,
sa forme se modifiant sans cesse au gré des déplace-
ments psychiques de l’Autre et de l’évolution de son
comportement. Il n’y a guère de métiers, hormis ceux
de l’humain, où l’outil se fonde autant dans l’Objet
réalisé, et où le sujet et le projet se confondent dans
la trajectoire accomplie. Bien présente et tout autant
absente, la relation demeure impalpable : elle est
réelle puisqu’elle joue de la ressemblance et de la
différence pour moduler la distance séparant l’Autre
de l’éducateur ; mais elle est tout aussi virtuelle puis-
qu’il est impossible de s’en saisir pour atteindre
directement l’objectif visé. « Quelle relation as-tu
avec lui ? » C’est par cette interrogation adressée à
l’un des siens qu’une équipe tente d’explorer et de
comprendre la nature du travail mené. Et c’est bien
parce que la relation ne s’offre pas d’évidence à sa
préhension et à sa compréhension que les profes-
sionnels ont besoin de ces temps de réunion et d’ana-
lyse de la pratique au cours desquels, par des
discours sinueux et des circonvolutions intellec-
tuelles, ils tentent de se saisir de ce qui se trame entre
Soi et l’Autre. Tout comme l’artiste est bien souvent
incapable de décrire l’inspiration qui le guide, la
parole de l’éducateur est renvoyée au silence de la
relation.
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La triangulation
La triangulation est l’opération qui consiste à faire
surgir un tiers là ou le face-à-face entre Soi et l’Autre
conduit inexorablement à l’opposition, au conflit, à
la violence et au cercle infernal de la répression et de
la vengeance. Dans le face-à-face, l’autre est en ligne
de mire ; le regard se fait envie de dévoration ou désir
de meurtre mais non plus reflet d’une tendresse et
miroir de l’Autre. Dès lors, le face-à-face devient
lourd de connivences et de silences par économie de
la confrontation et de la différence. L’éducateur doit
toujours veiller à ne pas laisser s’installer ces silences
qui empêchent de revenir sur les actes posés. Il faut
de la polyphonie, et non pas du monologue, pour
qu’il y ait des explications possibles. La triangulation
devient alors le recours à un Objet autre, instauré
dans son rôle de tiers ; celui-ci détourne les préoccu-
pations immédiates le temps que se glissent de
l’écoute et de l’attention. Dans l’atelier ou l’activité
mise en place pour le besoin de la relation, les ratés
servent de prétexte à l’avènement de la forme. Tout
au long de son œuvre, François Tosquelles,
psychiatre désaliéniste et inventeur avec d’autres, tels
que Lucien Bonnafé et Jean Oury, de la psychiatrie
institutionnelle, exhorte l’éducateur à trianguler et à
trianguler sans cesse. Trianguler, c’est ouvrir des
voies et permettre l’instauration de carrefours, de
foisonnements et de rencontres, en lieu et place du
face-à-face qui ne laisse de la place que pour un
pauvre va-et-vient et une linéarité des consensus
repus de non-dits. Trianguler, c’est ouvrir les
possibles.
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La médiation
Le mot est à la mode, et il sert à désigner des réalités
diverses ; il devrait pourtant signifier le moyen
permettant d’aller de soi à soi par le biais d’un tiers.
Dans sa pratique quotidienne, l’éducateur ne peut
pas attraper de front ce qui, dans l’histoire ou la
trajectoire de l’Autre, fait sa déficience ou sa souf-
france. Se risquer à une pareille approche reviendrait
à vouloir opérer à vif ; elle provoquerait la rétraction
ou la fuite en avant de l’être en besoin d’aide. Aussi,
pour surmonter un tel obstacle, l’éducateur profes-
sionnel sait qu’il peut se saisir d’autres biais, telles les
activités du quotidien (lever, toilettes, repas ou
coucher) ou les activités de loisir (pratiques cultu-
relles ou sportives, jeux ou contes), pour tenter d’at-
teindre ce qui en l’Autre fait nœud de crispation et
provoque une gêne à son développement. L’agir n’est
alors qu’un prétexte, et le « faire avec », un support
au « être avec », c’est-à-dire l’occasion de faire émer-
ger ce qui fait les forces et les fragilités de l’être. C’est
bien là la face cachée de cet activisme dont a été
parfois taxé l’éducateur. Dès lors que les objectifs liés
à la bonne réalisation de l’activité ne l’emportent pas
sur les enjeux liés au développement de la personne,
celle-ci devient support de médiation à la relation
éducative. Mais pour que cette fonctionnalité opère,
encore faut-il que l’éducateur ne mène pas sa tâche
seulement en technicien ou agent de sa fonction
mais qu’il y mette du sien. Pour qu’elle soit de média-
tion, l’activité doit être d’abord un temps de partage.
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L’engagement
Être éducateur est à la fois un métier, nécessitant la
mobilisation d’un certain nombre de savoir-faire agis
par des outils (professionnalisation), et un engage-
ment, exigeant l’implication de soi et la référence à
des valeurs propres (éthique). Ce terme d’engage-
ment est encore reçu avec beaucoup de réticences et
de critiques par les éducateurs qui craignent d’aper-
cevoir en celui-ci quelques résidus archaïques de la
notion de vocation. Pourtant, l’un et l’autre mots
n’ont rien à voir ensemble. Là où la vocation exige le
sacrifice et donc l’oubli de soi, l’engagement réclame
au contraire la sublimation et donc la connaissance
de soi la plus parfaite possible. La particularité du
métier d’éducateur veut que les qualités profession-
nelles ne peuvent pas se construire indépendamment
des qualités personnelles. Ou, pour le dire autrement
et en référence aux travaux de Didier Anzieu, que le
moi professionnel est forcément accolé au moi
personnel, comme les deux dermes d’une seule et
même peau. Accolés mais non pas confondus, de
sorte que chacun d’entre eux puisse jouer son rôle
dans la complémentarité de l’autre. C’est à partir de
ce travail sur soi, que dans ses écrits Joseph Rouzel
nomme la clinique, que se construit cet ajustement
du savoir être aux savoir-faire. De celui-ci dépend
l’efficience particulière d’un éducateur ; la différence
entre deux professionnels, là où l’un réussit alors
que l’autre est tenu en échec, n’est pas seulement
une affaire de compétences maîtrisées ou non. Elle
est affaire d’accord avec soi-même, et donc d’enga-
gement.
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L’implication
Pour l’éducateur, l’implication au quotidien est syno-
nyme de prise de risque… Tout d’abord, celle d’être
soi dans la rencontre avec l’Autre. Doit-il rappeler
une règle, signifier un interdit ou bien encore poser
une exigence ? L’éducateur ne peut le faire ni en se
réfugiant purement et simplement derrière un règle-
ment (ce serait alors dénier sa propre responsabilité
d’adulte) ni en s’arc-boutant sur son seul bon vouloir
(ce serait alors succomber à la tentation de la toute-
puissance). Pour éviter l’écueil de ces deux extrêmes,
l’éducateur doit construire sa propre identité profes-
sionnelle et pour cela s’approprier, par soi et pour
soi, les quelques vérités de l’existence (l’inscription
de l’être dans le temps, la dépendance à l’autre, le
piège des évidences ou la finitude des actions), de
sorte à faire émerger du sens dans l’accomplissement
de chacun des actes quotidiens les plus banals. L’édu-
cateur est celui qui donne envie d’être en vie, à
condition qu’il soit lui-même convaincu du bien-
fondé de son engagement, dans la vie comme dans le
métier. L’implication de l’éducateur se traduit par la
recherche et l’accomplissement au quotidien de cet
accord avec soi-même, que Carl Rogers nomme la
congruence, et qui permet à l’Autre, en besoin d’aide,
de prendre solidement appui. Ce n’est pas pour du
faux ou pour simplement jouer un rôle ! Ce qui,
seconde prise de risque, exige que l’éducateur soit
dans une proximité avec l’Autre par laquelle il donne
à saisir à la fois des savoir-faire et une manière d’être
au monde.
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La promesse
L’éducateur est celui qui fait la promesse à l’Autre de
tout mettre en œuvre pour l’aider à grandir et à se
grandir. Pourtant, à l’instant même où il la prononce
(notamment lors de la rédaction du projet indivi-
duel), l’éducateur sait d’emblée qu’il peut manquer à
sa parole et échouer dans les objectifs visés, tout
simplement parce que la réussite de l’Autre dépend
autant de cet Autre que de lui-même et que, quels
que soient les savoir-faire professionnels (tels que
l’évaluation des capacités de l’être aidé et des moyens
disponibles), la vie demeure imprévisible… tant
qu’elle reste la vie. Philippe Meirieu fait de la
promesse la clef de voûte de l’engagement de l’édu-
cateur ; et chaque progrès de l’Autre, dans son
extrême fragilité, ou chaque échouage, dans son
renvoi à l’impuissance, questionne de la même
manière les raisons qui poussent au choix d’exercer
un métier impossible. C’est par ce paradoxe que le
métier d’éducateur rejoint le métier d’homme, c’est-
à-dire cette envie de maintenir les possibles et de
dépasser les limites. Elle est sans doute ce qui pousse
Jean-Marie Gaspard Itard à décréter que l’enfant
sauvage de l’Aveyron est « curable », contre l’avis de
son maître Philippe Pinel, posant les fondements de
cette éducabilité de l’Autre à laquelle croit tout
éducateur. Aussi la promesse est-elle pour l’éduca-
teur un garde-fou contre la tentation au renonce-
ment, lorsque la tâche paraît insurmontable, ou au
reniement, lorsque le fatalisme l’emporte sur la
nécessité de maintenir ce qui fait l’humanité de
l’homme.
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Les limites
Elles surgissent d’abord du dehors de l’Être et s’im-
posent à lui de par sa condition humaine. Il est des
prouesses qui sont à jamais inaccessibles à l’Être : se
mettre à la place d’autrui, par exemple. Ainsi, les
limites contraignent et réduisent l’Être dans ses actes
et dans sa volonté. Elles dessinent les contours d’une
certaine manière d’être au monde ; ni résignation ni
toute-puissance, elle instaure l’Être dans une humble
ambition. La limite est aussi ce qui peut venir
suspendre l’aspiration de l’Autre à naître à lui-même
dès lors que son environnement se charge de le
vouloir à sa place. Lorsque cette contrainte est trop
prégnante, l’Autre l’intègre et se pense comme inca-
pable ; les limites venant alors du dedans de l’Être.
Quoi qu’il en soit, la relation éducative conduit
inévitablement l’éducateur à la rencontre des limites :
les siennes et celles de l’Autre. De par son engage-
ment, il va accompagner l’Autre dans la déconstruc-
tion de ses repères et dans cette prise de risque que
constitue l’abandon des habitudes. Ensemble, l’Autre
et l’éducateur vont établir un lien de confiance.
Ensemble, ils vont se coltiner l’impossible, ou ce qui
est souvent pensé comme tel. Tout le savoir-faire de
l’éducateur va résider dans sa capacité à ne pas forcer
l’Autre dans sa progression. Qu’elles viennent du
dedans ou du dehors, les limites signifient à l’éduca-
teur qu’il ne peut pas approcher l’Autre de plus près
qu’un bord à bord ; tenter plus serait vouloir l’abor-
dage et saborder la relation. À cet égard, la pédagogie
est bien la science des limites.
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Le risque
Veilleur de l’humain, l’éducateur ne renonce jamais à
l’ouverture des possibles ; il est donc celui qui aide
l’Autre à prendre le risque de s’apercevoir autrement
que ce qu’il pense être. Être éducateur, c’est conduire
l’Autre à regarder l’avenir comme étant une ligne
horizon plus large qu’un trait posé par la fatalité ;
c’est considérer que rien n’est jamais définitivement
joué ou que rien n’est écrit qui ne puisse faire l’objet
d’une réécriture. L’histoire d’une vie n’est pas finie
tant que l’usure ne vient pas l’éteindre et que ne s’es-
souffle pas l’envie d’aller plus loin. Toute vie est un
palimpseste sur lequel chaque jour qui passe vient
réécrire son texte ; et ce jusqu’à ce que la mort
survienne. Le travail de l’éducateur consiste donc à
faire de chaque jour un présent nouveau, et à mobi-
liser ses compétences et son imagination pour faire
que ni la vie ni l’Autre ne s’inscrivent dans la répéti-
tion du même et dans l’ennui. Parfois contre l’insti-
tution, qui aime l’ordre des procédures établies, il
prend le risque de l’inconnu et de l’imprévu par une
réorganisation renouvelée des espaces et du temps. Il
ne devrait jamais avoir peur d’initier du changement.
Prenant appui sur son expérience et sur les outils
professionnels dont ils disposent, l’éducateur fait le
pari du nouveau, de l’insu et du non déjà vu. Souvent
les résultats ne sont pas à la mesure des efforts
produits. Mais peu importe. Il n’y a pas d’éducation
sans cette acceptation renouvelée du risque propre à
toute relation humaine.
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L’échouage
L’échouage, au sens donné à ce mot par Michel
Soëtard, marque le point ultime de la relation éduca-
tive auquel il est légitimement possible d’arriver
compte tenu à la fois des capacités de l’Autre et des
compétences de l’éducateur. Ce point d’arrivée ne
coïncide sans doute jamais avec le point visé au
départ, sauf à volontairement minimiser le potentiel
évolutif de l’Autre. Aussi demeure-t-il toujours un
reste de trajectoire au-delà du point d’échouage, mais
sur lequel il est impossible de persévérer sauf à le
faire au détriment de l’Autre. Au-delà de l’échouage
cesse le voyage et commence le déplacement
contraint et forcé, la déportation ou l’exil de soi.
L’échouage n’est pas un échec. Il n’est pas la honte
bue de l’éducateur mais, au contraire, ce qui advient
de meilleur à la relation éducative lorsque, conçue
dans la négociation, elle atteint son point ultime. Sur
la trajectoire dessinée ensemble par l’Autre et par
l’éducateur, l’échouage est le nœud du Nous. Car
avant qu’il ne survienne, il y avait bien une destina-
tion pensée de façon commune et un sens donné au
cheminement accompli. Ce sens, porté par le projet,
n’a pas de fin en soi ; il n’a de valeur que par le fait
qu’il porte et supporte l’évolution possible de l’Autre,
dont il importe qu’il progresse et non qu’il atteigne à
tout prix un point fictif désigné au départ. Le point
d’échouage ne se trouve donc pas par hasard sur une
destination. Il est tout simplement à sa place. Celle-
ci, d’ailleurs, n’est pas forcément définitive. Le
voyage peut reprendre en un autre temps et vers
d’autres horizons.
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L’amour
Dans les années 1980, l’amour a été interdit de rela-
tion éducative ; tout un courant de pensée a effecti-
vement imaginé qu’il n’y avait pas sa place. Sans
doute parce que ce sentiment peut être souvent
excessif jusqu’à la dévoration, voire jusqu’au passage
à l’acte incestueux ou pédophile. Pourtant, comme le
dit Jacques Derrida, chasser le mauvais sujet par la
porte et il revient par la fenêtre ; l’amour fait de
même. D’aucuns, rationalistes ou bien hygiénistes,
croient pouvoir expurger la relation de tout mouve-
ment incontrôlé, et pour cela préconisent aux profes-
sionnels de la relation humaine, éducateurs ou
soignants, de se blinder. Mais cette armure-là, si elle
n’empêche pas l’amour de s’introduire en Soi par le
biais de la rencontre à l’Autre, l’empêche de ressortir.
Silence imposé. Surgissement du tabou. Nul ne doit
parler de ce qui n’est pas censé exister ! Une telle
attitude génère les pires dommages. En effet, l’éduca-
teur doit pouvoir se laisser affecter et non infecter
par ses sentiments ; ceux-ci font partie intégrante de
la relation. À se prétendre lisse, neutre, dégagé de
tout, l’éducateur n’offre plus aucune prise à l’Autre,
lequel ne peut plus se saisir de rien pour s’agripper.
Il faut aimer l’Autre pour l’apercevoir au-delà de ce
qu’il donne à voir, pour le convaincre qu’il peut être
autre chose que ce à quoi il a été réduit jusque-là, et
pour l’aider à recouvrer l’estime puis l’amour de soi.
Ce retour d’amour dans la relation doit permettre à
l’Autre de se remplir autrement que par le recours
aux conduites addictives ou à la violence.
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L’ami
Le surgissement du mot « ami » pour caractériser le
lien entre l’éducateur et l’Autre surprend et pose
forcément problème. D’une part, parce que ce terme
d’ami est souvent confondu avec celui de copain ; il
est donc suspecté d’entretenir une proximité généra-
trice de confusion des rôles de chacun. D’autre part,
et de façon plus fondamentale encore, parce que la
racine étymologique du mot « ami » est commune
avec celle du mot amour. L’ami étant « celui qui
aime », son surgissement dans le langage de l’éduca-
teur renvoie donc à la question de la part des affects
dans la relation éducative. Certes, un mouvement de
rationalisation des pratiques souhaiterait expurger la
relation de cette dimension humaine ! Mais, aujour-
d’hui et après avoir entendu la leçon freudienne, est-
il vraiment possible de nier l’existence de l’in-
conscient dans la relation ? Paul Fustier affirme que
la totalité du travail de l’éducateur ne peut pas s’épui-
ser dans un rapport salarié (Le lien d’accompagne-
ment), que sa présence requise auprès de l’Autre va
bien au-delà du contrat et qu’elle recèle inévitable-
ment une part de symbolique. C’est cette part que le
mot ami prétend pouvoir gérer. L’ami est celui qui
peut donner parce que, en retour, il est aussi celui
qui accepte de recevoir ; il est celui qui « donne
soins » autant qu’il « prend soin ». L’éducateur se
nourrit de l’Autre. Le mot « ami » bouleverse ainsi la
représentation des places occupées par chacun et fait
que l’Autre n’est pas inscrit dans la seule dépendance
à l’éducateur.
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Le mentor
Dans son Odyssée, Homère a imaginé un héros parti-
culier. À la fois discret et très présent, il est l’incar-
nation d’Athéna et en même temps vieux sage aux
paroles écoutées ; il s’agit de Mentor. Celui-ci est
l’ami auquel Ulysse confie son fils, Télémaque, au
moment de son départ pour la guerre de Troie. Ainsi
le père confie-t-il son fils à un autre homme, élu
parmi les proches, pour être le modèle tout au long
de l’absence, avec pour mission particulière de veiller
sur l’enfant et de l’aider dans ses choix et ses déci-
sions. Pour l’aider et non pour décider à sa place !
Car jamais Mentor ne va dicter à Télémaque une atti-
tude, une parole ou un geste. Se gardant bien de se
mettre à la place du rejeton d’Ulysse, il permet à ce
dernier de surseoir à ses impulsions, de conserver
son sang-froid et de le mettre à profit pour collecter
l’un après l’autre chacun des éléments importants
d’une situation, de les analyser et de s’en servir afin
de déterminer la forme et la nature de sa réaction.
C’est bien en cela que Mentor est l’archétype de
l’éducateur ! Il est celui qui accompagne l’Autre dans
les moments forts de la vie et qui, à la différence du
précepteur que Jean-Jacques Rousseau donne à
Émile, ne lui impose jamais rien, ni ne fait à sa place.
Cette posture particulière de l’éducateur exige de lui
d’être très présent auprès de l’Autre et en même
temps capable de se tenir en retrait. Il impulse et
soutient par instants ; il libère et laisse agir à d’autres.
Il est celui à qui l’Autre doit tout et à qui pourtant il
ne demande rien en retour, parce qu’il a été désigné
pour cela.
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La différance
L’éducateur est celui qui se moque des effets de
surface et qui sait voir au-delà de ce que l’Autre lui
donne à voir. Il est celui qui sait entendre dans les
paroles dites, ou voir dans les gestes de l’Autre, bien
plus que ce qui est explicitement signifié. Ainsi
perçoit-il dans le passage à l’acte violent autant de
colère que d’appel à l’aide ! Ainsi ressent-il dans l’ex-
pression de l’Autre autant de haine que d’amour
(Mélanie Klein et Joan Rivière, L’amour et la haine).
Toutefois, cette qualité-là ne lui vient pas spontané-
ment. Au contraire même, elle est une compétence
qui s’élabore dans la lutte contre une tendance natu-
relle à tout être humain d’interpréter avant d’obser-
ver et de juger avant de savoir. Aussi l’éducateur
est-il celui qui écoute et observe sans pour autant se
rendre complice, qui comprend une attitude sans
pour autant l’excuser et qui conduit des actions
s’adressant à l’Être et pas seulement au paraître. La
différance, concept emprunté au philosophe Jacques
Derrida, traduit cette posture par laquelle l’éducateur
diffère son appréciation sur l’Autre tant qu’il n’a pas
saisi en quoi celui-ci diffère. En jouant sur le double
sens du mot différer, « retarder » et « distinguer », la
différance exprime cette qualité par laquelle l’éduca-
teur sursoit son jugement et sa réaction le temps de
comprendre la spécificité d’une situation. La diffé-
rance permet la création d’un espace temps néces-
saire à l’instauration de la reconnaissance de l’Autre
dans ce qui fait à la fois sa différence et sa ressem-
blance.
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Le regard
Jacques Lacan (Écrits, 1966) puis Françoise Dolto
(L’enfant du miroir) ont fait du « stade du miroir » un
moment crucial du développement de l’Être. Le
miroir peut être un verre poli ou bien un cristallin,
une glace suspendue à un mur ou bien le regard
aimant d’un proche. Ainsi, le premier miroir tendu
au nourrisson est la pupille de sa mère dans laquelle
il apprend à se reconnaître comme un et différencié.
Plus tard, c’est encore dans un regard, celui de l’édu-
cateur, que l’Autre peut trouver les ressources pour
grandir. Il y guette des encouragements. Il y puise un
sentiment de valeur (estime de soi) puis de réassu-
rance (amour de soi). Or, il suffit que le regard de
l’éducateur se dérobe pour que l’Autre renoue avec
l’angoisse de devenir transparent et de n’être plus
rien. Aussi, l’une des plus grandes compétences
développées par l’éducateur est-elle d’être en mesure
de développer et de soutenir son regard. Celui-ci
initie et porte la possible transformation de l’Autre :
que celui-ci se sente reconnu comme étant digne de
partager une activité, capable de la mener jusqu’au
bout et de la réussir, alors que jusqu’ici il avait
toujours été considéré comme indigne d’exister ou
comme n’étant qu’un raté, et la force de ce regard de
l’éducateur peut infléchir celui qu’il porte à lui-
même. Si, de surcroît, le regard reflète de l’empathie,
c’est-à-dire une forme d’ouverture bienveillante à
l’Autre, il devient à double sens : tourné vers l’inté-
rieur autant que vers l’extérieur, il relie Soi et l’Autre
au sein de la démarche du grandir.
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L’attention
L’attention est le point focal où se concentrent les tout
premiers éléments de la relation éducative ; elle est un
objet inconsistant et impalpable, et qui cependant
détermine de manière fondamentale sa façon d’être
ouvert à l’Autre. Elle conduit à entendre et à voir l’im-
perceptible de l’Être, c’est-à-dire tout ce qui, en surface
et par des signes minimalistes, traduit dans l’instant
les sentiments de celui-ci. Elle est à la fois l’outil et le
matériau de la relation, puisque exercée dans l’instant,
elle permet de prévenir les passages à l’acte et d’antici-
per tout mouvement de destruction tourné contre soi
ou l’environnement. Se manifestant de manière
constante, elle finit par forger un cadre rassurant. L’at-
tention à l’Autre est une compétence indispensable à
l’éducateur. Elle se forge dans l’apprentissage, car il
existe des méthodes pour la développer, mais elle
s’origine dans le parti pris d’une décentration de soi et
d’une ouverture au monde qui ne se commande pas. Il
ne sert à rien d’asséner à l’élève éducateur la nécessité
d’être attentif à l’Autre si celui-ci n’en perçoit pas le
sens ; de fait, il est des personnes qui souvent ne
perçoivent rien de l’infime et qui se retrouvent
toujours devant le fait accompli. Il est tellement plus
facile de ne pas prêter attention ou de faire semblant
de ne pas voir les événements par crainte de se retrou-
ver engagé dans la relation. Car l’attention est une
tension qui agit la décentration du souci de soi vers le
souci de l’Autre. Elle est ce qui empêche de s’écono-
miser et ce qui fait qu’au terme d’une journée, l’édu-
cateur est « vidé » alors qu’il lui semble n’avoir pas
fourni d’efforts particuliers.
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L’observation
L’observation fait partie de ces mots à double tran-
chant puisqu’il se situe autant du côté de la
surveillance de l’Autre (le placer sous observation)
que de la bienveillance à son égard (observer pour
comprendre). L’éducateur réussit son approche de
l’Autre quand celui-ci lui répète régulièrement avec
la même surprise non feinte : « Mais comment t’as
fait pour deviner ? » Par une observation fine et
attentive, l’éducateur parvient à déceler les attitudes,
les gestes ou les paroles qui annoncent des change-
ments de comportements et des passages à l’acte
possibles. Loin d’organiser la transparence de l’Autre,
l’observation donne à l’éducateur cette petite
longueur d’avance qui lui permet de ne pas être trop
souvent pris au dépourvu (cela arrive, bien sûr !) et
de pouvoir anticiper une réponse ou un positionne-
ment. Il n’y a aucune magie ni psychologie dans cette
compétence à pouvoir anticiper par l’observation,
même si effectivement cet atout peut faire la diffé-
rence entre deux professionnels. L’éducateur renforce
sa posture lorsqu’il ne se saisit pas de cette supério-
rité pour asseoir son pouvoir sur l’Autre mais pour
instaurer un climat de sécurité et de confiance. Car si
l’Autre peut parfois trouver agaçant d’être ainsi
dévoilé et mis à nu, il sait aussi extraire de cette
situation la preuve qu’il existe dans le regard de
l’éducateur, et prendre appui sur ce constat pour se
réassurer et reconstruire son identité. À cet égard, la
capacité à observer est bien l’un des tout premiers
savoir-faire de l’éducateur.
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L’écoute
Sur un voilier, l’écoute est la corde par laquelle le
navigateur exerce son action sur la voile ; tendue ou
bien relâchée, elle permet de la border ou, au
contraire, de la choquer et ainsi de remonter au vent
ou bien de partir grand large. Ainsi, d’objet a priori
banal, l’écoute gagne son statut de pièce maîtresse du
voyage. Il en est de même dans la relation éducative.
Il faut entendre l’Autre pour le comprendre. Le lien
entre l’entendre et le comprendre est d’ailleurs telle-
ment fort que l’entendement et la compréhension
sont devenus synonymes au fil du temps. Et pour-
tant, l’écoute n’est pas une disposition naturelle à
l’éducateur. Au contraire, comme tout individu, il est
plutôt portée d’emblée à interpréter les dires de
l’Autre ou à les juger en fonction de ce qu’il aurait
souhaité entendre et comprendre. Ainsi naissent les
malentendus et les discordes qui font chavirer la rela-
tion. L’écoute est donc une compétence qui s’ac-
quiert, se cultive et se développe avec l’expérience.
Car tout comme le regard porté par l’éducateur
permet à celui-ci de voir au-delà du paraître, l’écoute
professionnelle sait entendre ce qui ne s’énonce pas
toujours de façon explicite dans le discours. Comme
la voile sait cueillir la plus petite risée, l’écoute sait
elle aussi fendre les silences et se saisir du moindre
mot pour permettre à l’Autre et à l’éducateur de
tracer leur route ensemble. L’écoute n’est pas seule-
ment la réception des dires de l’Autre ; elle est aussi
acceptation de ce qu’il est. L’écoute se fait alors
ouverture au voyage et disposition au partage.
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L’apprivoisement
Deux êtres qui se rencontrent alors qu’ils ne se
connaissent pas ne sont pas censés devoir se faire
confiance, du moins pas immédiatement. Cette
évidence de la nature non spontanée du lien, l’édu-
cateur l’éprouve au quotidien lorsque, nouveau dans
une institution ou un service, il arrive au sein d’un
groupe inconnu afin d’exercer ses fonctions ou, à
l’inverse, lorsqu’il est lui-même chargé d’accueillir un
nouvel arrivant afin de l’intégrer dans son groupe de
référence. Le face-à-face passe alors par une phase de
tests qu’une équipe de professionnels sait fort bien
repérer, telles des provocations verbales ou phy-
siques, ou des tentatives de manipulation parfois
extrêmement déstabilisantes. L’Autre cherche ainsi à
savoir ce que l’adulte qu’il a en face de lui connaît des
règles de l’institution, comment il se les approprie
afin de les faire respecter et s’il est capable de les
assumer jusqu’à la sanction. Bref, l’Autre cherche à
savoir si « ça » tient ; et il est d’autant plus curieux
de le vérifier que, dans son histoire passée, il a eu
déjà maille à partir avec des adultes défaillants ou
maltraitants. Échaudé, il veut s’assurer qu’il peut
venir s’appuyer contre ce nouvel adulte, tout contre,
à la fois dans l’opposition et la recherche d’affection.
Cette phase-là, qu’Antoine de Saint-Exupéry a su si
bien décrire à travers le dialogue entre le Petit Prince
et le renard, demande du temps et de la patience.
C’est bien après l’épreuve de celle-ci que surgit la
confiance, au détour d’une confidence partagée en
un temps et en un lieu bien souvent imprévus.
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L’accompagnement
Dans le milieu des années 1980, le mot accompagne-
ment fait son entrée dans le vocabulaire de l’éduca-
teur, et vient progressivement se substituer au terme
de « prise en charge ». En effet, dans un contexte
social laissant plus de place à la participation active
et à l’initiative de la personne aidée, ce dernier
devient par trop péjoratif. Il connote trop fortement
une attitude passive de l’Autre. Le mot « accompa-
gnement », quant à lui, suggère l’image de deux
personnes cheminant ensemble, côte à côte. Toute-
fois, l’étymologie en dit bien plus puisqu’elle renvoie
à la notion de partage. Le compagnon, cum pagnere,
est celui qui partage le pain avec, le pain ayant
d’abord ici une valeur symbolique ; sont ainsi mis en
commun le labeur et les temps de loisirs, les peines
et les joies. C’est bien ce sens-là du partage qu’il faut
retenir de l’usage du mot accompagnement dans le
champ de l’éducation. En effet, outre le temps et les
tâches à accomplir au quotidien pour que l’Autre
paraisse socialisé ou bien normalisé, sont surtout
partagés des secrets, des tourments et des espérances
liés à une histoire de vie. Dès lors, partager, ce n’est
ni imposer ni forcer l’Autre à prendre ce qui lui est
tendu par l’éducateur. La notion d’accompagnement
introduit la nécessité de prendre en compte le temps
dans la relation ; celui-là seul permet à la personne
de participer activement à l’élaboration de ce qui fait
son cheminement dans la vie.
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Le partage
L’essentiel de l’éducateur n’est pas tant dans ce qu’il
fait mais dans ce qu’il est. Dans sa réflexion sur l’édu-
cation spécialisée, Carl Rogers évoque cette qualité
particulière qu’est la congruence, c’est-à-dire l’accord
de l’Être avec lui-même. L’éducateur veille à n’impo-
ser rien qu’il n’accepterait lui-même, n’ordonne rien
qu’il ne soit capable d’exécuter, ne propose rien qu’il
ne serait en mesure d’assister. C’est pourquoi le choix
des supports sur lesquels il s’appuie pour construire
la relation éducative vient du ventre et non de la tête.
Pour être éducateur, il faut avoir envie de partager :
« Il importe et d’avoir lieu et d’avoir des lieux
possibles à partager. » (Daniel Sibony, Don de soi ou
partage de soi ?) Ce support au partage peut être une
passion pour un sport (matérialisée par une salle ou
un terrain, des vestiaires, des compétitions et leurs
déplacements) ou pour un art (la musique, le dessin,
la sculpture). Pour l’un ou l’autre de ces supports à la
rencontre et au partage, il importe que l’éducateur
estime l’Autre digne d’accéder à cette passion ou à cet
art qu’il possède et qui le possède. Il ne sert à rien de
se dire éducateur – c’est même une imposture que de
le faire – si celui qui se revendique comme tel ne sait
pas au préalable ce pourquoi il est là et ce qu’il est
capable de donner. Il ne doit donc pas s’installer dans
son rôle, pauvre de recettes apprises par cœur et
faible d’un lexique des bonnes procédures à accom-
plir. Tous ces artifices renvoient au faire semblant ;
tous éloignent du partage.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 120
Le référent
Il n’est pas celui qui a la seule et totale responsabilité
de l’accompagnement d’une personne désignée mais
celui qui a le souci de son suivi. À cet égard, le réfé-
rent est un garde-fou contre l’oubli, l’incohérence ou
la négligence ; un aide-mémoire dit François Gou-
raud (La notion de référence en internat éducatif). Son
surgissement dans le champ de l’éducation spéciali-
sée peut paraître paradoxal tant il est effectivement
attendu d’un éducateur qu’il demeure vigilant aux
besoins et aux désirs de tout Autre ; or, cette fonction
de veilleur n’est ni naturelle ni évidente. En effet,
l’accompagnement éducatif est sans cesse menacé de
morcellement en raison de la multiplicité des inter-
venants (la famille, les instances de protection judi-
ciaires ou sociales, l’autorité de tutelle, les insti-
tutions, etc.), des lieux et supports d’intervention
(l’internat, le foyer, l’école, l’entreprise, les lieux de
soins, etc.) de sorte que le terme de « référent de
continuité » a pu être utilisé (Avenard et Martin-
Blachais, L’amélioration de la prise en charge des
mineurs protégés). Pour cela il est chargé de collecter
les informations au quotidien, de les retranscrire lors
des temps forts de la démarche éducative (élabora-
tion des projets, bilans, synthèses) et d’en maintenir
la trace, visible et lisible, dans le dossier de la
personne. Par son rôle, le référent est donc un point
d’ancrage pour l’Autre en quête de sens. Loin d’être
celui qui assume tout, et tout seul, il est plutôt celui
qui relie.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 121
L’expérience
Dans tous les secteurs professionnels, l’expérience
est une qualité recherchée et très souvent valorisée.
En revanche, dans le champ de l’action sociale, elle
est souvent perçue comme un poids, sans doute en
raison de son impact direct sur les budgets (complé-
ments de salaire non négligeables) et de sa répercus-
sion indirecte sur le vieillissement des équipes.
Aussi, dans le champ de l’action sociale comme
ailleurs, il est absolument nécessaire de ne pas
réduire l’expérience à l’ancienneté ; en clair, l’accu-
mulation du temps passé dans une institution ou
dans un métier, et la confrontation renouvelée à des
situations similaires ne suffisent pas pour construire
une « expérience ». Celle-ci n’émerge chez l’éduca-
teur que dans la mesure où il est capable de repérer
ce qui fait sens à travers la diversité des actions
menées au quotidien, et comment, à partir de ce sens
dégagé, il peut élaborer des stratégies d’action à la
fois généralistes et spécifiques à tout Autre. Lorsque
l’éducateur dit travailler avec de l’humain, il signifie
fortement que toute rencontre avec l’Autre est forcé-
ment particulière même si, au sein d’un établisse-
ment spécifique, la population accueillie présente
forcément des caractères communs. L’expérience
n’exonère pas l’éducateur de la nécessité d’examiner
chaque situation comme étant nouvelle tout en
pouvant mobiliser des enseignements collectés par
ailleurs. L’expérience est donc une dimension de l’en-
gagement qui se construit et se renouvelle au fur et à
mesure du cheminement au sein du métier.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 122
L’incertitude
Tout comme la pédagogie est la science des limites,
l’éducation est l’art de vivre l’incertitude au quoti-
dien. Entre Soi et l’Autre, le lien est à retisser chaque
jour. En effet, l’éducateur ne peut jamais prédire quel
va être le comportement de cet Autre qu’il accom-
pagne ; l’imprévisibilité est son lot. De même, et
quelles que soient les compétences qu’il met en
œuvre, il ne peut jamais être sûr du résultat de son
action. L’acceptation de ces limites est le gage d’un
renoncement à la toute-puissance et à la totale
maîtrise sur l’Autre. Accepter l’incertitude ne veut
pas dire pour autant être libre de poser n’importe
quel geste et d’encourir n’importe quelle consé-
quence. L’éducateur élabore la décision qui précède
toute mise en œuvre de l’action à partir d’éléments
objectifs (connaissance du handicap, connaissance
du cadre, concertation avec une équipe pluridiscipli-
naire, etc.) et d’éléments subjectifs (observation,
intuition, expérience, etc.). Ces matériaux livrent
des indications sur la faisabilité du projet visé et
contribuent à l’élaboration d’une évaluation de
départ. En revanche, échappent à l’éducateur et font
peser l’incertitude sur la conduite de l’action, la réac-
tivité de la personne accompagnée dans un projet et
sa capacité à pouvoir faire face aux situations et à
leur évolution. Dans la relation éducative, la maîtrise
d’un projet est partagée ; elle laisse toute la place à
l’Autre. Le résultat ne peut donc pas être obtenu à
tout prix, voire à n’importe quel prix.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 123
Le projet
Dans la société postmoderne, le projet colle à la peau
de l’Être, sommé d’en avoir un sauf à n’être pas.
Quand les mots sont à la mode et que celle-ci
formate les paraîtres, alors s’accroissent les risques
de confusion entre l’être et l’avoir. Le projet n’est pas
un gadget ; il est un dessein, élaboré ensemble par
Soi et l’Autre, qui permet à ce dernier de trouver ou
de retrouver un sens à sa vie par le biais de toutes ces
infimes actions constitutives de la réalité du quoti-
dien. C’est en ce sens que le projet relève d’une
humble ambition, car toutes ces actions mises bout à
bout constituent finalement la trame d’une histoire.
Lorsque l’Autre se reconnaît à travers ce qu’il est lui-
même en train de tisser, il peut se dire autonome,
c’est-à-dire libre de ses actes et de ses choix. Inscrit
dans la démarche du grandir, le projet fait ainsi le
pari que l’Autre peut accéder à une part jusque-là
non visible de lui-même ; il est donc un saut dans
l’inconnu que l’Autre, et son éducateur, acceptent de
prendre à responsabilité égale. La qualité de l’éduca-
teur réside alors dans sa capacité à savoir se retirer de
la démarche lorsque, par rapport aux objectifs initia-
lement visés, l’Autre atteint un niveau de résultat
satisfaisant ; l’éducateur lui laisse ainsi le mérite du
chemin parcouru. Ce faisant, il fait sienne cette
recommandation du poète Khalil Gibran qui rappelle
aux parents que « vos enfants ne sont pas vos
enfants », et que l’éducateur est l’arc qui propulse
l’Autre sur sa trajectoire (Khalil Gibran, Le prophète).
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 124
Le sens
Le sens est au carrefour de la matérialité et de la
spiritualité de la relation éducative. C’est un mot qui
se trouve à la croisée des chemins car il est à
sens multiple. Le tout premier évoque les
sensations : l’Autre, ça crie, ça sent, ça frappe, ça
s’impose, ça s’expose, ça implose sans que Soi n’y
puisse rien, à part fuir ou maintenir tout ce déborde-
ment à distance. L’éducateur entre dans son métier
tout comme l’individu entre dans la vie : par les sens.
Ce sont eux qui vont indiquer la direction à prendre
et donner le sens à suivre ; mais il faudra savoir
éponger les cris, les odeurs et les touchers pour, peu
à peu, les dépasser et accéder à l’au-delà des effets de
surface. Pour être éducateur, il faut être en mesure de
puiser sa raison d’agir aux deux sens du mot sens ;
celui qui parvient à la fois à conserver la dimension
charnelle du lien à l’autre et à s’en abstraire, afin de
dessiner librement un projet. Le sens n’est pas une
voie qui préexiste à l’être, celle-ci se dessine au gré
du cheminement, de sorte que, au fil des déplace-
ments, la vie s’ouvre sur l’existence. Et c’est lorsque
prend forme cette métamorphose que l’éducateur
peut recourir à l’ultime sens du mot et théoriser sa
pratique : le savoir surgit toujours en après-coup. Au
commencement n’est pas le verbe, sauf dans un
monde où l’être est créé et non pas engendré. S’il y a
un sens à « être éducateur » et pas seulement à « faire
l’éducateur », il est dans cette volonté de laisser adve-
nir l’Autre à sa place.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 125
La transformation
Le philosophe ne devrait jamais renoncer à la trans-
formation du monde, dit Louis Althusser (Sur la
philosophie). L’éducateur, lui, ne devrait jamais
renoncer à la transformation de l’Être dans son
rapport à lui-même et aux autres. À bien des égards
donc, l’éducateur et le philosophe devraient chemi-
ner en commune compagnie ; pour les fins respec-
tives, et néanmoins très proches, que l’un et l’autre
visent, et aussi pour le matériau identique auquel ils
recourent. Tous deux, en effet, font du quotidien de
l’Être l’instrument d’une possible représentation de
ce qu’il est ; c’est la vie qui fait l’Être en même temps
que l’Être fait la vie. Ainsi l’Être devient l’acteur de sa
propre transcendance (donne lui-même du sens à
son être là au monde) et fait de sa vie une existence.
Il faudrait donc renouer avec le temps où les philo-
sophes étaient éducateurs et les éducateurs philo-
sophes, de sorte à retrouver le fil de la transformation
et des hommes et du monde. Ce n’est pas là une
affaire d’utopie mais bel et bien de volonté et de
projet. Encore faut-il admettre que cette transforma-
tion puisse s’accomplir non pas par le recours à la
violence et au mépris, mais par la recherche de l’al-
liance entre l’Autre et l’éducateur. Ainsi, dans l’ul-
time de l’intime, là où le je émerge par le biais de la
rencontre entre Soi et l’Autre, dans le corps à cœur et
le cœur à corps, prend source une possible transfor-
mation qui ne soit pas une fabrication. Il est alors
possible d’imaginer que l’Autre puisse atteindre une
certaine sérénité et l’éducateur faire œuvre utile.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 126
L’écrit
Longtemps les éducateurs se sont inscrits dans une
tradition orale dès lors qu’il s’agissait de parler de
leur travail ; ils développaient alors à l’égard de l’écrit
les mêmes soupçons que ceux formulés par Socrate
ou son élève Platon. À l’instar de ces maîtres, il était
pour eux inconcevable que l’échange soit dans le
rapport écrit, qui fait plutôt instrument de police, et
non dans la discussion, laquelle suscite la concerta-
tion. Il faut respecter ce passé et faire en sorte que
l’écrit ne tue pas l’oral ; au contraire, celui-ci doit
venir renforcer celui-là afin d’asseoir les compétences
professionnelles de l’éducateur. « Écrire ne m’a pas
quitté de toute ma vie sauf à la guerre. » (Fernand
Deligny, Essi & copeaux) Il faudrait que cette ligne de
conduite serve de ligne d’horizon aux éducateurs
pour que, à leur tour, ils ne lâchent jamais la plume.
Dans un monde complexe, la supériorité de l’écrit
sur l’oral vient de ce qu’il fait trace. Il permet, par
exemple, de transmettre l’information à des profes-
sionnels appelés à devenir acteurs de la relation alors
qu’ils ne l’ont pas initiée. De plus, il supplée l’éduca-
teur dans sa fonction de gardien de la mémoire de
l’Autre. Encore faut-il que l’écrit demeure vivant et
que, une fois réalisé, il ne soit pas enterré dans un
dossier ou dans un tiroir. Tout comme un artisan
amène avec lui sur le chantier sa caisse à outils,
l’éducateur doit tenir les écrits à portée de main.
Sinon ils ne servent à rien ; ni à lui ni à l’Autre, pour
qui ils doivent rester matériellement et intellectuelle-
ment accessibles.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 127
L’équipe
Le mot « équipe » n’existe pas dans le dictionnaire
d’Alain Rey ; y figure, en revanche, le verbe « équi-
per ». D’origine anglo-saxonne, scipian à pour étymo-
logie « naviguer ou embarquer ». De là à relier
l’équipe et l’équipage, l’idée vient d’elle-même ; la
métaphore du voyage nourrit fréquemment les
discours sur l’éducation. S’équiper, c’est donc s’em-
barquer et, simultanément, se « pourvoir de choses
nécessaires à une activité » ; dès lors l’éducateur fait
figure de professionnel ayant besoin de s’appareiller
pour se lancer dans l’aventure de la relation éduca-
tive. L’équipe est l’un des tout premiers outils de
l’éducateur ; celui sans lequel il ne peut pas exercer
convenablement son métier. Accompagner l’Autre
dans sa démarche du grandir est une tâche si
complexe que nul ne peut prétendre pouvoir y parve-
nir seul ; il n’y a d’éducateur possible qu’au sein d’une
équipe ! Pour autant, l’affaire n’est pas facile et les
évidences sont encore une fois trompeuses. L’équipe,
c’est d’abord un fantasme ou bien un idéal de travail ;
ce n’est jamais un Objet élaboré une bonne fois pour
toute dès lors qu’une liste de noms de professionnels
la compose. Une équipe ce n’est pas qu’un plan-
ning affiché en salle de réunion. Une équipe c’est
beaucoup plus que cela ! C’est un esprit, dit-on
couramment, qui porte vers le même objectif des
hommes et des femmes identifiés par leurs valeurs. Ils
peuvent s’engueuler, ils n’en restent pas moins du
même bord. Alors, l’équipe joue son rôle de tiers dans
la relation entre Soi et l’Autre ; elle permet à l’éduca-
teur de prendre le risque du transfert.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 128
Les partenaires
Dans l’histoire moderne du métier d’éducateur, la
construction du lien entre Soi et l’Autre a longtemps
représenté l’essentiel, voire la totalité, du dispositif
d’aide éducative ou de soin mis en place et du travail
effectué. Être éducateur se résumait à « être avec » et
il ne fallait alors guère plus de mots pour dire la
vérité de ce qui se tramait. Cette focalisation sur
l’Autre avait pour conséquence néfaste de sérieuse-
ment escamoter le réel et de réduire la complexité
d’une existence à sa plus simple dimension, celle du
paraître. Or, l’Autre préexiste à l’éducateur. Avant
que de naître à la relation, il est au sein d’une famille.
Et celle-ci ne peut être réifiée sous prétexte d’une
décision d’orientation ou de placement. Le triangle
Soi-l’Autre-l’équipe, qui pourrait être tenté par le
repli et l’enfermement, est donc contraint à recher-
cher d’autres angles ; la famille en est un, et aussi les
autorités judiciaires ou policières. À ceux-là s’ajou-
tent encore les tutelles, les élus ou, plus quotidien-
nement, le tissu géographique et humain dans lequel
s’inscrit le dispositif d’aide. Ainsi, loin d’être plate et
linéaire, la relation éducative compose une géométrie
dans un espace-temps désormais ouvert. Loin de
relier seulement deux points entre eux, elle réunit un
grand nombre de partenaires. Lesquels, pour être
pleinement associés à ce qui se fait entre Soi et
l’Autre, doivent être sollicités et informés de façon
régulière et pertinente. Ici s’ouvre un nouveau
champ de compétences que l’éducateur doit absolu-
ment investir.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 129
Le cahier de liaison
Il y eut un temps, dans l’histoire du métier d’éduca-
teur, où le cahier de liaison n’existait pas ; sinon
peut-être sous la forme de petits bouts de papier lais-
sés derrière soi comme autant de repères plus ou
moins fragiles. Pour contrer l’aléatoire et l’improvisa-
tion auxquels sont soumises toutes les interactions
humaines, le cahier de liaison est venu donner de la
consistance au temps éducatif et de l’épaisseur au
quotidien ; il a fini par s’imposer auprès des équipes
dans son rôle de journal de bord. Il est devenu l’ou-
til indispensable pour collecter les informations,
relater les événements forts de la vie d’un groupe ou
d’une structure, se faire l’écho des coups de gueule
ou des coups de blues, des avancées ou des impasses
du travail réalisé au jour le jour. Il est une mémoire
vivante. Par contre coup, dans une société qui se
judiciarise sans cesse un peu plus, il est aussi devenu
l’une des toutes premières pièces saisies par la justice
lors d’une enquête ordonnée par un juge. L’éducateur
doit-il alors taire la spontanéité de ses écrits, voire
les censurer ? Faut-il accepter que le cahier de liaison
ne soit plus ce matériau à partir duquel se travaillent
les doutes, les hésitations ou bien les échouages ? Le
cahier de liaison n’est pas fait pour être lu par un
membre extérieur à une équipe et celui-ci, sauf
dérives avérées, ne devrait jamais être un élément à
charge retenu contre l’éducateur, car il doit pouvoir
déverser ses affects sur le papier plutôt que de laisser
la relation s’infecter.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 130
La réunion
Les réunions sont des lieux d’élaboration de la
pensée du travail éducatif en train de se faire, dans la
mesure où elles sont tout d’abord des lieux de
partage de l’information et donc d’élaboration de
sens et de cohérence. Les réunions sont aussi des
lieux de discussion et de dispute (la réunion admet
le désaccord) autour de situations et de comporte-
ment afin de tâcher d’y voir plus clair ; elles sont
enfin des lieux non pas de décisions, qui sont
souvent prises ailleurs et par d’autres instances, mais
de contribution à l’élaboration de ces décisions. Au
cours du temps et de la professionnalisation de leur
pratique, les éducateurs ont su gagner en efficacité
en sachant distinguer les différents types de réunion,
les organiser, les structurer et les animer de sorte à ne
plus « perdre du temps ». Toutefois, dans le domaine
des métiers de humain (l’éducation, la politique et le
soin), l’efficacité n’est pas dans le gain de temps
(aller vite) mais dans cette supposée perte de temps
que représente l’exploration de tous les possibles. Il
faut bien comprendre qu’en matière de relation
éducative et d’accompagnement de la personne, il n’y
a jamais de certitudes acquises ; à défaut d’être
nouvelle, chaque situation oblige à repenser le
contexte au regard de l’histoire de la personne, de sa
pathologie et de ses marges d’évolution propres.
C’est à travers la confrontation d’idées, et donc dans
l’espace-temps de la réunion, que se construit une
vision plurielle de la situation et l’élaboration d’une
possible réponse.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 131
Le chef de service
La création du poste de chef de service s’est avérée
nécessaire dès lors que n’a cessé de croître la taille
des institutions. Il devint alors indispensable qu’une
personne devienne garante de la cohérence de l’en-
semble des prestations assurées et qu’elle puisse
assurer cette fonction de chef de service d’une façon
dégagée de la relation à l’Autre au quotidien. Ainsi,
cet échelon hiérarchique a fini par s’imposer aux
équipes. Toutefois, sa nécessité présente ne doit pas
faire oublier le temps où les orientations éducatives
étaient réfléchies de façon collective et les responsa-
bilités assumées de même ; un temps où l’éducateur
prenait une part active à la dynamique institution-
nelle. « On fait à sa tête, quand on agit contre les
conseils des autres et qu’on est incapable d’entendre
raison » dit Condillac dans l’article consacré à
« chef » (Dictionnaire des synonymes). La remarque
conduit au cœur de ce qui fait désormais la problé-
matique du « petit chef » : son incapacité à prendre
appui auprès d’un autre que lui-même. Le petit chef
est celui qui est obligé de jouer du pouvoir et d’abu-
ser de sa position pour se faire respecter. Il devient
celui qui n’est plus reconnu pour son autorité, c’est-
à-dire pour sa capacité à construire la cohésion d’une
équipe par des compétences assises sur une connais-
sance du métier. Dans sa généalogie, le mot « chef »
donne naissance à ceux de caporal, cabot, caprice,
chavirer ; si le chef est bien celui qui donne le cap à
son équipage, le petit chef est en revanche celui qui
conduit son équipe à la dérive.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 132
L’institution
L’institution est à la fois l’outil et le matériau de la
relation éducative : elle est un matériau dans la
mesure où elle représente l’unité politique et admi-
nistrative qui rend possible le travail de l’éducateur ;
elle est un outil car elle s’offre comme un cadre
contenant et sécurisant au service de l’action quoti-
dienne. C’est donc un élément incontournable de la
réalité de l’éducateur et qui pourtant ne va pas de soi.
Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises institutions.
Les institutions sont d’abord ce qu’en font les
hommes : « Comme quoi le courage et l’esprit ne
sont pas déductibles d’une organisation : il n’y a pas
de structure qui, une fois mise en place, permette
d’avoir du cœur et du courage au niveau de ce qui
fait acte, de ce qui fait prendre une part active à l’évé-
nement, plutôt que de se rabattre sur l’activisme qui
panse les plaies. » (Daniel Sibony, Don de soi ou
partage de soi ?) Cette très belle formule avertit que
tout système finit par fonctionner dans l’oubli des
principes qui l’ont fait naître ; et les belles intentions
ou les grands idéaux se décomposent d’autant plus
vite que s’émousse l’envie de ceux qui, héritiers plus
ou moins lointains du fondateur, font au quotidien la
vie de cette institution. Faute d’être animée par des
hommes qui croient en l’impossible et en veulent,
l’institution devient une grosse « machine » ne fonc-
tionnant plus que pour elle-même et dans le mépris
de l’humain (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille
Plateaux). Que la machine s’enraye et que l’institu-
tion dysfonctionne n’est alors que pure logique !
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 133
Le pouvoir
Le pouvoir « c’est le droit d’user de la puissance », dit
Condillac. La formule est courte et ramassée sur elle-
même mais elle ouvre du même coup à tous les
possibles ; elle peut mener l’éducateur vers l’abus de
pouvoir ou bien le guider vers une position de
mentor. En effet, soit l’éducateur use de sa force ou
de son statut pour imposer à l’Autre sa propre vision
de son devenir, soit, au contraire, sûr de cette même
force et de ce même statut, il s’efface afin de laisser à
cet Autre la possibilité au final de décider de son
choix. Dans l’écart entre ces deux postures et par le
jeu ainsi ouvert, s’effectue le passage du pouvoir à
l’autorité nécessaire à tout éducateur. Ce passage-là
se fait obligatoirement avec la participation active de
l’Autre. C’est lui qui, au cours d’une période d’appri-
voisement, souvent faite de provocations ou de
séductions, aperçoit, ou non, en l’éducateur un
adulte animé d’un vrai désir d’écoute et de partage.
L’éducateur n’a pas à séduire ou à dominer. Il n’a pas
besoin de recourir à la force ou à la crainte pour faire
autorité et devenir une référence pour l’Autre. Il a
seulement le devoir d’être en accord avec lui-même
et avec les valeurs ayant déterminé son engagement.
Ce passage de la position de pouvoir à celle d’auto-
rité n’est donc pas un renoncement de l’adulte à
exercer ses responsabilités ; bien au contraire, il est
ce par quoi celles-ci s’affirment. L’autorité traduit
alors la conviction selon laquelle aucun processus de
transformation ne peut s’accomplir sans l’adhésion
de l’Autre à celui-ci.
01 Intérieur 8/02/07 17:40 Page 134
Y
Ce petit mot réduit à une voyelle en dit bien plus que
la plupart des gros mots. « Vous n’y arriverez pas ! »
dit une mère à l’éducateur que j’étais le jour où, pour
la première fois, elle amenait sa fille dans le service.
« Y » ramasse tout l’impossible dans ses deux bras
levés au ciel, à la fois l’espace et le temps, l’origine et
le but. « Y indique le lieu où l’on est, où l’on va… »
dit Alain Rey. C’est le « y » de « y arriver » ou de
« s’en sortir » qui est partagé autant par l’Autre que
par Soi, l’éducateur. Souvent Soi et l’Autre rêvent
ensemble de ce « y », et de son terme, sans que pour
autant il ait la même image pour l’un et pour l’autre.
Ce « y » explicite quoi qu’il en soit un ailleurs
possible et réparateur. Il est celui qui permet de tout
effacer et de tout reprendre de zéro. Comme s’il
pouvait en être des maux de la vie comme des mots
inscrits sur une ardoise que le temps éponge en
passant. Ce « y » parle d’une issue et d’un bout du
tunnel ; d’un bout qui se dérobe tant que l’être ne
parvient pas à combler ses vides, à renoncer aux
mirages et autres fausses sorties. Toutes les béances
de l’âme ne valent pas comme issue de secours ; elles
sont souvent des leurres qui replongent l’être dans le
labyrinthe de son histoire. Le fil qui permet alors de
s’en sortir est tissé des projets tramés entre Soi et
l’Autre tout au long de la relation d’aide éducative ou
de soin ; car ce « y » reste toujours un lieu rêvé,
imaginé ou fantasmé tant que ni Soi ni l’Autre ne
savent d’où ils viennent et où ils vont.