Tomate Ghana
Tomate Ghana
La théorie de l’équilibre spatial des marchés considère les flux commerciaux comme le moteur de
l’intégration des marchés. Les relations entre les prix de cinq principaux marchés de la tomate au
Ghana sont mesurées, afin de déterminer si la transmission spatiale des prix dépend uniquement
des échanges directs entre les marchés, ou si l’intégration des marchés est conditionnée par
d’autres variables. Une base de données originale, comprenant les prix semi-hebdomadaires et
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22 Rico Ihle, Joseph Amikuzuno et Stephan von Cramon-Taubadel
Spatial market equilibrium theory views trade flows as the driving force behind market integra-
tion. We assess the price linkages between five major tomato markets in Ghana to ascertain
whether spatial price transmission depends solely on direct trade between markets, or whether
other forces drive market integration. We analyze a unique dataset of the fresh tomato trade con-
sisting of semi-weekly price and trade flow data. A regime-dependent vector error-correction model
is proposed and its results are compared with those of a linear model. The analysis reveals that
prices in the net producing areas of Ghana (Navrongo and Techiman) adjust quickly to disequilibria,
while prices in major consumption areas do not show significant error-correction for the most part.
Markets are found to be strongly integrated, partly even in periods without direct trade flows. Infor-
mation exchange among suppliers or third-market effects offer possible explanations to this finding.
1 INTRODUCTION
Hansen et Seo (2002). Néanmoins, il est très proche de cette classe de modèles
non linéaires sur séries temporelles.
Un modèle VECM à changement de régime est utilisé pour analyser les
données des principaux marchés de la tomate au Ghana, afin de comprendre
les réactions des prix, c’est-à-dire leurs mécanismes d’ajustement aux écarts
par rapport à l’équilibre de long terme dans des périodes avec et sans échan-
ges commerciaux. Nous montrons quelle est la nature des ajustements de prix
en l’absence de flux directs entre deux marchés et pouvons ainsi mesurer le
rôle des facteurs autres que le commerce. Nous trouvons des signes d’intégra-
tion des marchés en l’absence de flux commerciaux, ce qui corrobore les résul-
tats de Jensen (2007) et Stephens et al. (2008), et suggère que les échanges
physiques de biens ne sont pas le seul mécanisme jouant un rôle crucial dans
les relations de prix entre marchés. La section 2 détaille la méthodologie et le
modèle utilisé. Dans la section 3, le contexte de l’étude et la base de données
sont présentés. La section 4 commente les résultats des estimations tandis
que la section 5 résume et tire les conclusions de l’article.
Il existe peu d’études empiriques de la réponse des prix sur les marchés
agricoles du Ghana (Alderman, 1993 ; Badiane et Shively, 1998 ; Abdulai,
2000 ; Conforti, 2004 ; et Abdulai, 2006). Certains de ces auteurs ont examiné
la nature de la transmission des prix entre marchés agricoles suite à des chan-
gements de politiques économiques tels que la libéralisation des importations
au Ghana. Leurs résultats révèlent des différences notables dans la transmis-
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2 MÉTHODOLOGIE
4 Les tomates sont des denrées périssables qui ne peuvent être stockées. Aussi, leur prix
est principalement déterminé par les flux de produits.
L’intégration des marchés avec et sans échanges commerciaux directs… 25
mulé comme la Loi du Prix Unique (LPU) en 1980. L’économiste suédois Eli
Heckscher l’a appelé principe des « commodity points ». Troisièmement, le
modèle d’équilibre spatial de Enke-Samuelson-Takayama-Judge (ESTJ)
(Enke, 1951 ; Samuelson, 1952 ; Takayama et Judge, 1971) relie cette hypo-
thèse concernant le comportement des prix aux échanges commerciaux.
Nous présentons tout d’abord le modèle ESTJ d’équilibre spatial qui cons-
titue le principal sous-bassement théorique de notre recherche. Il en découle
la condition centrale de l’existence d’un équilibre spatial entre deux marchés
x et y :
(2a)
(2b)
x y
Où p t et p t représentent les prix d’un produit homogène sur les marchés x
yx
et y, τ t correspond au coût de commercialisation du produit de y vers x (coûts
yx
de transaction 5), et q t représente les quantités échangées de y vers x au
x
temps t. Par conséquent, s’il n’y a pas d’échange direct (2a), p t peut être égal
y yx
à p t + τ t . 6 Cependant, c’est un cas spécial plutôt improbable, la plupart du
x y yx y xy
temps p t varie librement dans l’intervalle [ p t + τ t , p t – τ t ] . Dans le cas
x
où il y a échange (2b), l’égalité tient strictement et le prix p t est égal à
y yx
p t + τ t à l’équilibre.
L’existence d’un tel intervalle (fréquemment appelé « bande ») a été for-
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5 Pour une présentation détaillée des coûts de transaction et de leurs composantes, voir
par exemple Barrett (2001).
6 Cela correspond au cas d’une rente d’arbitrage nulle comme détaillé par exemple dans
Barrett et Li (2002).
L’intégration des marchés avec et sans échanges commerciaux directs… 27
articles plus récents, tels que O’Connell et Wei (2002) ou Lo et Zivot (2001) et
les références citées, montrent, à partir de la LPU et de l’existence de coûts de
transaction cachés, que l’arbitrage n’est profitable qu’en dehors de la bande
que forment les coûts de transaction autour des prix d’un bien dans deux mar-
chés. Ainsi, l’écart de prix entre deux marchés tend vers les bornes extérieu-
res de l’intervalle seulement lorsqu’il est en dehors de la bande, suivant un
processus de retour à la moyenne pour reprendre leur terminologie. Ils
arguent également que l’écart de prix se déplace librement à l’intérieur de la
bande sans suivre aucune tendance de long terme.
7 Comme souligné plus haut, les modes de production, d’offre et de demande de tomates
au Ghana sont à l’origine de flux de marchandises essentiellement irréversibles et uni-
directionnels des marchés de production nette vers les marchés de consommation nette
situés dans des régions densément peuplées. De plus, un test récursif de la stabilité de la
relation de cointégration pour chaque paire de marchés, a été réalisé (appelé « test max de
28 Rico Ihle, Joseph Amikuzuno et Stephan von Cramon-Taubadel
(3a)
(3b)
la constante beta », voir par exemple, Juselius, 2008, pp. 159). Il ne permet pas d’étayer
l’hypothèse d’un équilibre de long terme non constant pour aucune des paires de mar-
chés du Tableau 7 ou du Tableau 9. Les résultats détaillés peuvent être obtenus auprès
des auteurs.
L’intégration des marchés avec et sans échanges commerciaux directs… 29
pays. Les tomates sont vendues quotidiennement ou deux ou trois fois par
semaine, bord champ ou sur des marchés locaux dans les régions productrices
et dans des lieux spécifiques dans les zones de consommation. Puisqu’elles
sont échangées en grande quantité, périssables et que leur production est sai-
sonnière, près de 80 % des variations de prix sont communes. Les producteurs
cherchent à minimiser le risque de revenu en créant des associations de pro-
ducteurs de tomates qui négocient les prix avec les commerçants. Malgré ces
efforts, les producteurs du Ghana n’ont qu’un très faible pouvoir de négocia-
tion en raison du caractère périssable de leur produit. Tout retard dans la
commercialisation peut entraîner une perte totale des récoltes en raison de la
détérioration du produit. Par conséquent, les prix de vente de la tomate bord
champ peuvent temporairement chuter à des niveaux très bas, qui ne cou-
vrent pas les coûts de production. Des associations très actives de commer-
çants de tomates existent également sur les marchés de consommation
d’Accra et de Kumasi. Elles négocient les prix des tomates bord champ et sur
les marchés de consommation pour garantir des marges plus élevées aux com-
merçants. Elles utilisent leur pouvoir de marché et des barrières informelles
pour éviter l’entrée de nouveaux commerçants sur les marchés. Les marchés
ne sont donc pas concurrentiels, les producteurs de tomates, en raison d’un
manque d’acheteurs, reçoivent des prix faibles et les consommateurs, en rai-
son d’un faible nombre de vendeurs, payent des prix relativement élevés.
Par conséquent, seul un petit nombre de commerçants opèrent sur le
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ou durant la saison des pluies car les commerçants sont tributaires des routes
de desserte locale plutôt que des routes nationales.
10 Ces données ne sont pas déflatées pour deux raisons. L’économie ghanéenne a été plu-
tôt stable pendant la période considérée avec un taux d’inflation raisonnable d’environ
10% par an. De plus, les indices de prix à la consommation ne sont disponibles qu’à une
fréquence mensuelle et ne sont donc pas adaptés pour déflater des données bi-hebdo-
madaires.
11 Les données de prix de gros des tomates fraîches importées du Burkina-Faso n’étaient
pas disponibles. Nous supposons que pour ces quelques périodes le prix est celui du prix
de vente en gros de Navrongo qui est situé à la frontière avec le Burkina-Faso. Il incor-
pore donc la plus grande partie de la distance parcourue par le produit et il est sujet à
des coûts similaires pour la commercialisation des produits importés.
32 Rico Ihle, Joseph Amikuzuno et Stephan von Cramon-Taubadel
Vers Vers
Vers Tamale Vers Kumasi Vers Accra
Navrongo Techiman
De Techiman 71 92 103 103 92
De Navrongo 91 70 59 60 70
Total 162 162 162 162 162
Source : Calculs des auteurs.
4 RÉSULTATS
Nous testons tout d’abord la présence d’une racine unitaire dans chaque série
de données primaires, puis nous testons l’existence d’une relation de cointé-
gration entre les prix de chaque paire de marchés. Dans la mesure où les don-
nées primaires ne semblent pas présenter de tendance (figure 1), nous
utilisons un test de Dickey-Fuller Augmenté (ADF) sans tendance.
Tableau 4 : Résultats des tests ADF de racine unitaire pour les données primaires ª
12 Les prix de chaque paire de marchés et les relations estimées de long terme sont repré-
sentés dans la Figure 5 en annexe.
36 Rico Ihle, Joseph Amikuzuno et Stephan von Cramon-Taubadel
Les résultats révèlent un schéma intéressant. Dans chacun des cas, le para-
mètre du terme de correction d’erreur pour les marchés de production (c’est-à-
dire Techiman ou Navrongo) est fortement significatif et toujours du signe
attendu. Le second marché de chaque paire est faiblement exogène dans deux
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13 Le Critère d’Information d’Akaike n’a pas été utilisé car il surestime de façon asymp-
totique l’ordre du retard, comme précisé dans Lütkepohl et Krätzig (2004, p. 111).
14 Les demi-vies en semaines correspondent à 50% des demi-vies estimées avec les don-
nées bi-hebdomadaires disponibles.
15 Rien ne montre, pour aucun des marchés producteurs, que le terme de correction dimi-
nue avec la distance entre deux. Cependant, en raison du faible nombre d’observations
(six) dans la régression correspondante, ces résultats ne sont pas fiables.
L’intégration des marchés avec et sans échanges commerciaux directs… 37
Techiman corrige les écarts par rapport à l’équilibre de long terme avec
Accra, et Navrongo montre un ajustement significatif dans ses relations avec
Accra et Kumasi avec une demi-vie moyenne d’environ deux semaines. Bien que
les valeurs estimées pour Navrongo dans le régime sans commerce soient plus
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17 Nous testons ceci à l’aide d’une version du modèle (3b) incluant une variable muette
qui mesure l’écart des coefficients alpha entre les régimes avec et sans commerce. Le
seul coefficient alpha à être significativement différent entre les deux régimes est celui
de Tamale dans la paire 4 avec une « p-value » de 0,036 selon le test du t de Student
appliqué sur la variable muette.
18 L’importance du rôle joué par ces technologies ces dernières années dans les économies
des pays d’Afrique subsaharienne a été soulignée, par exemple, dans le magazine The
Economist (2009).
40 Rico Ihle, Joseph Amikuzuno et Stephan von Cramon-Taubadel
e
Source : Calculs des auteurs.
a Les lignes en pointillés fins et gras correspondent aux demi-vies moyennes de
Navrongo et de Techiman, respectivement.
L’intégration des marchés avec et sans échanges commerciaux directs… 41
5 CONCLUSION
L’objectif de cette étude est de déterminer si des facteurs autres que les échan-
ges commerciaux directs peuvent être à l’origine d’une transmission spatiale des
prix entre des marchés distants. À cette fin, un VECM à changement de régime
est proposé, permettant d’estimer les paramètres de correction d’erreur spécifi-
ques à chacun des régimes, avec et sans échanges commerciaux. Les résultats
diffèrent de ceux obtenus avec un VECM linéaire puisque ce dernier impose au
paramètre de correction d’erreur d’être constant qu’il y ait échange ou non.
Les résultats du modèle linéaire indiquent que l’intégration des marchés de
la tomate au Ghana résulte essentiellement de la réaction des prix des deux
principaux marchés de production, Navrongo et Techiman, alors que les grands
marchés de consommation dans le sud du pays ne réagissent pas aux déséquili-
bres de prix. Dans l’ensemble, la transmission des prix sur les marchés de la
tomate au Ghana semble rapide, avec une correction des déséquilibres qui ne
prend que quelques semaines.
Les résultats généraux du modèle linéaire sont confirmés par le VECM à
changement de régime. On trouve des réactions significatives des prix aux
déséquilibres dans les deux régimes, c’est-à-dire avec et sans échanges com-
merciaux. En l’absence d’échanges, ce sont seulement les prix sur les marchés
de production de Navrongo et de Techiman qui réagissent. Contrairement à la
littérature qui suggère que l’existence d’échanges directs entre marchés est la
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ANNEXE
Figure 5 : Logarithme des données primaires et secondaires et estimation de la relation de long terme des paires de marchés
pour les cointégrations significatives à au moins 10 %.
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