Friedrich Nietzsche
Ecce homo
Comment l’on devient ce que l’on est
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Illustrateur couverture - Mohamed Saadi
Traducteur : Henri Albert
Tous droits de traduction, de reproduction et
d’adaptation réservés pour tous pays
© Kinoscript et Stvpress, septembre 2012
INTRODUCTION
En présentant aujourd’hui, dans son intégrité, au public
français, le dernier écrit de Frédéric Nietzsche nous obéissons
surtout à un devoir de piété. Durant les semaines qui
précédèrent sa maladie une des préoccupations dominantes du
philosophes fut, en effet, de voir Ecce Homo traduit dans notre
langue. Il était las d’être méconnu dans sa propre patrie, las de
prêcher sans cesse dans le désert. « J’ai mes lecteurs partout,
écrivait-il alors, à Vienne, à Copenhague et à Stockholm, à
Paris et à Saint-Pétersbourg, je n’en ai pas dans le pays plat de
l’Europe, en Allemagne… » Il voulait faire appel à l’opinion
du monde civilisé pour qu’elle décidât de son génie.
Vingt ans se sont écoulés, presque jour pour jour, depuis
que Nietzsche écrivit ce plaidoyer autobiographique qui devait
faire connaître son nom à l’Europe. Commencé le 15 octobre
1888, quarante-quatrième anniversaire de sa naissance, Ecce
Homo fut achevé, à peine trois semaines plus tard, le 4
novembre. Écrit immédiatement après le Cas Wagner, le
Crépuscule des idoles, les Dithyrambes à Dionysos et
l’Antéchrist, labeur formidable de quelques mois à peine, cet
ouvrage reflète, à ses débuts, le sentiment de calme et de
sérénité qui s’était emparé du philosophe à son arrivée à Turin.
Divisé en quatre parties : Pourquoi je suis si sage — Pourquoi
je suis si malin — Pourquoi j’écris de si bons livres —
Pourquoi je suis une fatalité, il constitue, pour l’étude de
Nietzsche, un document inappréciable. On y trouvera aussi
bien l’analyse psychologique de son caractère qu’une
interprétation des plus originales de son oeuvre.
« Il provoquera un étonnement sans pareil », disait-il dans
une lettre à son éditeur, et, durant que l’on imprimait — car
deux feuilles ont alors été composées — il se préoccupait déjà
de trouver des traducteurs. « Je suis de votre avis que, pour le
tirage d’Ecce Homo, nous ne dépassions pas 1000
exemplaires. En Allemagne le nombre de 1000, pour un
ouvrage de style élevé, apparaîtra peut-être un peu hasardé. En
France, je compte très sérieusement sur 80.000 à 40.000
exemplaires ». Hippolyte Taine lui avait recommandé M. Jean
Bourdeau, mais celui-ci, après avoir pris connaissance des
ouvrages que lui adressait Nietzsche, déclara qu’il n’avait pas
le temps. Nietzsche conçut alors l’idée singulière de confier à
l’écrivain suédois Auguste Strindberg le soin de traduire Ecce
Homo en français.
Avec la plus parfaite lucidité d’esprit il multipliait les
démarches pour procurer à son oeuvre la publicité qu’il croyait
nécessaire et lui assurer le plus grand retentissement. En même
temps il s’agissait de répandre ses autres ouvrages. Comme
l’apparition du Cas Wagner venait de le brouiller avec son
principal éditeur, il songeait à s’aventurer dans une entreprise
commerciale pour lancer lui-même ses publications. Le succès
des dernières années a montré qu’il n’avait pas fait un si
mauvais calcul. Faut-il autre chose que ce détail, d’apparence
insignifiante, pour montrer que jusqu’à la catastrophe finale
Nietzsche avait conservé toute sa lucidité d’esprit ?
Sans conteste, Ecce homo porte, en certains endroits, les
traces d’une nervosité excessive. Mais il faut se rappeler ce
que cet homme avait souffert, ce que cet homme avait pensé,
ce que cet homme avait écrit, pour comprendre cette
exaltation. N’oublions pas un seul instant que c’est l’auteur de
Zarathoustra qui parle. L’un des plus beaux livres de la
littérature s’était perdu dans le silence…
« Depuis l’époque où j’ai mon Zarathoustra sur la
conscience, écrivait Nietzsche à son ami Overbeck, je suis
comme une bête perpétuellement blessée, ma blessure consiste
en ceci que je n’ai pas entendu une seule réponse, pas même
un souffle de réponse… Ce livre est tellement à l’écart, je veux
dire tellement au-delà de tous les livres, que c’est pour moi
une torture de l’avoir créé… »
Et plus loin il ajoutait :
« La difficulté de trouver une distraction qui soit assez
forte devient de plus en plus grande. Je me défends, comme
bien tu penses, avec beaucoup d’ingéniosité, contre cet excès
de sentiments. Mes derniers livres font partie de ces moyens
de défense. Il sont plus passionnés que tout ce que j’ai écrit
d’autre. La passion engourdit. Elle me fait du bien. Elle me
fait oublier un peu… »
Nous n’avons pas à examiner ici pourquoi Ecce homo,
dont l’impression était commencée en 1888, attendit vingt ans
pour voir le jour. Le tirage restreint (déjà épuisé du reste) qui
vient d’en être fait en Allemagne peut, à la rigueur,
correspondre aux dernières volontés exprimées par Nietzsche.
Quant à nous, nous ne croyons pas devoir nous en tenir
aux mêmes réserves. Nous offrons cet ouvrage au public
français, c’est-à-dire à ce public européen que le philosophe
voulait appeler à témoigner en sa faveur, et nous avons
confiance en son jugement.
H. A.
PRÉFACE
1.
En prévision que d’ici peu j’aurai à soumettre l’humanité
à une exigence plus dure que celles qui lui ont jamais été
imposées, il me paraît indispensable de dire ici qui je suis. Au
fond, on serait à même de le savoir, car je ne suis pas resté
sans témoigner de moi. Mais le désaccord entre la grandeur de
ma tâche et la petitesse de mes contemporains s’est manifesté
par ceci que l’on ne m’a ni entendu ni même vu. Je vis sur le
crédit que je me suis fait à moi-même, et, de croire que je vis,
c’est peut être là seulement un préjugé !… Il me suffit de
parler à un homme « cultivé » quelconque qui vient passer
l’été dans l’Engadine supérieure, pour me convaincre que je ne
vis pas… Dans ces conditions il y a un devoir, contre lequel se
révolte au fond ma réserve habituelle et, plus encore, la fierté
de mes instincts, c’est le devoir de dire : Écoutez-moi, car je
suis un tel. Avant tout ne me confondez pas avec un autre !
2.
Je ne suis, par exemple, nullement un croque-mitaine, un
monstre moral, — je suis même une nature contraire à cette
espèce d’hommes que l’on a vénérés jusqu’à présent comme
des modèles de vertu. Entre nous soit dit, je crois précisément
que cela peut être pour moi un objet de fierté. Je suis un
disciple du philosophe Dionysos ; je préférerais encore être
considéré comme un satyre que comme un saint. Qu’on lise
donc cet ouvrage ! Peut-être ai-je réussi à y exprimer ce
contraste d’une façon sereine et bienveillante, peut-être qu’en
l’écrivant je n’avais pas d’autre intention. Vouloir rendre
l’humanité « meilleure », ce serait la dernière chose que je
promettrais. Je n’érige pas de nouvelles idoles ; que les
anciennes apprennent donc ce qu’il en coûte d’avoir des pieds
d’argile ! Renverser des idoles — j’appelle ainsi toute espèce
d’idéal — c’est déjà bien plutôt mon affaire. Dans la même
mesure où l’on a imaginé par un mensonge le monde idéal, on
a enlevé à la réalité sa valeur, sa signification, sa véridicité…
Le « monde-vérité » et le « monde-apparence », traduisez :
le monde inventé et la réalité… Le mensonge de l’idéal a été
jusqu’à présent la malédiction suspendue au-dessus de la
réalité. L’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce
mensonge, a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts
les plus profonds, jusqu’à l’adoration des valeurs opposées à
celles qui garantiraient le développement, l’avenir, le droit
supérieur à l’avenir.
3.
Celui qui sait respirer l’atmosphère qui remplit mon
oeuvre sait que c’est une atmosphère de hauteurs, que l’air y
est vif. Il faut être créé pour cette atmosphère, autrement l’on
risque beaucoup de prendre froid. La glace est proche, la
solitude est énorme — mais voyez avec quelle tranquillité tout
repose dans la lumière ! voyez comme l’on respire librement !
que de choses on sent au-dessus de soi ! —
La philosophie, telle que je l’ai vécue, telle que je l’ai
entendue jusqu’à présent, c’est l’existence volontaire au milieu
des glaces et des hautes montagnes — la recherche de tout ce
qui est étrange et problématique dans la vie, de tout ce qui,
jusqu’à présent, a été mis au ban par la morale. Une longue
expérience, que je tiens de ce voyage dans tout ce qui est
interdit, m’a enseigné à regarder, d’une autre façon qu’il
pourrait être souhaitable, les causes qui jusqu’à présent ont
poussé à moraliser et à idéaliser. L’histoire cachée de la
philosophie, la psychologie des grands noms qui l’ont illustrée
se sont révélées à moi. Le degré de vérité que supporte un
esprit, la dose de vérité qu’un esprit peut oser, c’est ce qui m’a
servi de plus en plus à donner la véritable mesure de la valeur.
L’erreur (c’est-à-dire la foi en l’idéal), ce n’est pas
l’aveuglement ; l’erreur, c’est la lâcheté… Toute conquête,
chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son
origine dans le courage, dans la dureté à l’égard de soi-même,
dans la propreté vis-à-vis de soi-même. je ne réfute pas un
idéal, je me contente de mettre des gants devant lui… Nitimur
in vetitum, par ce signe ma philosophie sera un jour
victorieuse, car jusqu’à présent on n’a interdit par principe que
la vérité. —
4.
Dans mon oeuvre, mon Zarathoustra tient une place à
part. Avec lui j’ai fait à l’humanité le plus beau présent qui lui
fut jamais fait. Ce livre, avec l’accent de sa voix qui domine
des milliers d’années, n’est pas seulement le livre le plus haut
qu’il y ait, le véritable livre des hauteurs — l’ensemble des
faits qui constitue « l’homme » se trouve au-dessous de lui, à
une distance énorme —, il est aussi le livre le plus profond, né
de la plus secrète abondance de la vérité, puits inépuisable où
nul seau ne descend sans remonter à la surface débordant d’or
et de bonté. Ici ce n’est pas un « prophète » qui parle, un de
ces horribles êtres hybrides composés de maladie et de volonté
de puissance, que l’on appelle fondateurs de religions. Il faut
avant tout entendre, sans se tromper, l’accent qui sort de cette
bouche — un accent alcyonien — pour ne pas méconnaître
pitoyablement le sens de sa sagesse. « Ce sont des paroles
silencieuses qui apportent la tempête ; des pensées qui
viennent sur des pattes de colombe dirigent le monde. »
Les figues tombent de l’arbre, elles sont bonnes et douces,
et en tombant leur rouge pelure se déchire.
Je suis un vent du nord pour les figues mûres.
C’est ainsi que, pareils à des figues, mes enseignements
tombent jusqu’à vous : buvez donc leur suc et leur tendre
chair !
L’automne est autour de nous, la pureté du ciel et de
l’après-midi.
Ce n’est pas un fanatique qui parle ; ici l’on ne « prêche »
pas, ici l’on n’exige pas la foi. D’une infinie plénitude de
lumière, d’un gouffre de bonheur, la parole tombe goutte à
goutte. Une tendre lenteur est l’allure de ce discours. De
pareilles choses ne parviennent qu’aux oreilles des plus élus ;
c’est un privilège sans égal que de pouvoir écouter ici ;
personne n’est libre de comprendre Zarathoustra… Mais, en
tout cela, Zarathoustra n’est-il pas un séducteur ?… Que
disait-il donc de lui-même lorsqu’il retourna pour la première
fois à sa solitude ? Exactement le contraire de ce que diraient,
en un pareil cas, un « sage », un « saint », un « Sauveur du
monde » ou quelque autre décadent… Il ne parle pas
seulement différemment, il est aussi différent…
Je m’en vais seul maintenant, mes disciples ! Vous aussi,
vous partirez seuls ! Je le veux ainsi.
En vérité, je vous le conseille : éloignez-vous de moi et
défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte
de lui ! Peut-être vous a-t-il trompés.
L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas
seulement savoir aimer ses ennemis, mais aussi haïr ses amis.
On n’a que peu de reconnaissance pour un maître quand
on reste toujours élève. Et pourquoi ne voulez-vous pas
déchirer ma couronne ?
Vous me vénérez : mais que serait-ce si votre vénération
s’écroulait un jour ? Prenez garde à ne pas être tués par une
statue !
Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais
qu’importe Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants : mais
qu’importent tous les croyants !
Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous
m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; c’est pourquoi la
foi est si peu de chose.
Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous
trouver vous-même ; et ce n’est que quand vous m’aurez tous
renié que je reviendrai parmi vous.
__________
En ce jour parfait où tout arrive à maturité, où le raison
n’est pas seul à brunir, un rayon de soleil vient de tomber sur
ma vie : j’ai regardé derrière moi, j’ai regardé devant moi et
jamais je ne vis autant de bonnes choses à la fois. Ce n’est pas
en vain que j’ai enterré aujourd’hui ma quarante-quatrième
année, car j’avais le droit de l’enterrer, — ce qui en elle était
viable a pu être sauvé, est devenu immortel. Le premier livre
de la la Transmutation de toutes les Valeurs, les Chants de
Zarathoustra, le Crépuscule des Idoles, ma tentative de
philosopher à coups de marteau — tout cela ce sont des
cadeaux que m’a fait cette année, et même le dernier trimestre
de cette année. Pourquoi ne serais-je pas reconnaissant à ma
vie tout entière ?
C’est pourquoi je me raconte ma vie à moi-même.
POURQUOI JE SUIS SI SAGE
Le bonheur de mon existence, ce qui en fait peut-être le
caractère unique, est conditionné par la fatalité qui lui est
inhérente : je suis, pour m’exprimer sous une forme
énigmatique, déjà mort en tant que prolongement de mon
père ; ce que je tiens de ma mère vit encore et vieillit. Cette
double origine, tirée en quelque sorte de l’échelon supérieur et
de l’échelon inférieur de la vie, procèdent à la fois du décadent
et de quelque chose qui est à son commencement, explique,
mieux que n’importe quoi, cette neutralité, cette indépendance
de tout parti pris par rapport au problème général de la vie, qui
est un de nos signes distinctifs. j’ai pour les symptômes d’une
évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair
plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine, je suis par
excellence un maître. Je les connais toutes deux, je les incarne
toutes deux.
Mon père est mort à l’âge de trente-six ans. Il était
délicat, bienveillant et morbide, tel un être qui n’est prédestiné
qu’à passer, — évoquant plutôt l’image d’un souvenir de la vie
que la vie elle-même. Sa vie déclina à la même époque que la
mienne : à trente-six ans je parvins au point inférieur de ma
vitalité. Je vivais encore, mais sans être capable de voir à trois
pas devant moi. À ce moment — c’était en 1879 —
j’abandonnai mon professorat à Bâle, je vécus comme une
ombre à Saint-Moritz et l’hiver suivant, l’hiver le plus pauvre
en soleil de ma vie tout entière, à Naumbourg. J’étais alors
devenu véritablement une ombre. Ce fut là mon minimum.
J’écrivis le Voyageur et son ombre, et, sans conteste, je
m’entendais alors à parler d’ombres… L’hiver qui vint ensuite,
mon premier hiver à Gênes, cette espèce d’adoucissement et
de spiritualisation, qui est presque la conséquence d’une
extrême pauvreté de sang et de muscles, donna naissance à
Aurore. La complète clarté, la disposition sereine, je dirai
même l’exubérance de l’esprit que reflète cet ouvrage,
s’accorde chez moi, non seulement avec un excès de
souffrance. Au milieu des tortures provoquées par des maux de
tête de trois jours, accompagnés de vomissements laborieux, je
possédais une lucidité de dialecticien par excellence et je
réfléchissais très froidement à des choses qui, si ma santé eût
été meilleure, m’auraient trouvé dépourvu de raffinement et de
froideur, sans l’indispensable audace du grimpeur de rochers.
Mes lecteurs savent peut-être jusqu’à quel point je
considère la dialectique comme un symptôme de décadence,
par exemple dans le cas le plus célèbre, le cas de Socrate. —
Tous les troubles morbides de l’intellect, même cette demi-
léthargie accompagnée de fièvre, sont demeurés pour moi,
jusqu’à présent, des choses parfaitement inconnues, sur la
nature et la fréquence desquelles j’ai dû me renseigner dans
des ouvrages savants. Mon sang coule lentement. Personne n’a
jamais pu constater chez moi de la fièvre. Un médecin, qui me
traita longtemps pour une maladie nerveuse, finit par dire :
« Non, ce ne sont pas vos nerfs qui sont malades, c’est
seulement moi qui suis nerveux. » Il y a décidément chez moi,
sans qu’elle puisse être démontrée, quelque dégénérescence
locale ; je n’ai pas de maladie d’estomac qui affecte mon
organisme, bien que je souffre, par suite d’épuisement général,
d’une extrême faiblesse du système gastrique. Mes maux
d’yeux, qui risquent parfois de me mener jusqu’à la cécité, ne
sont qu’un effet et non point une cause, en sorte que, chaque
fois que ma force vitale a augmenté, mes facultés visuelles me
sont revenues jusqu’à un certain point.
Une longue, une trop longue série d’années équivaut chez
moi à la guérison, elle signifie malheureusement aussi le retour
en arrière, la décomposition, la périodicité d’une sorte de
décadence. Ai-je besoin de dire, après tout cela, que j’ai de
l’expérience dans toutes les questions qui touchent la
décadence ? Je l’ai épelée dans tous les sens, en avant et en
arrière. Cet art du filigrane lui-même, ce sens du toucher et de
la compréhension, cet instinct des nuances, cette psychologie
des détours, et tout ce qui m’est encore particulier, a été appris
alors et constitue le véritable présent que m’a fait cette époque,
où tout chez moi est devenu plus subtil, l’observation aussi
bien que tous les organes de l’observation. Observer des
conceptions et des valeurs plus saines, en se plaçant à un point
de vue de malade, et, inversement, conscient de la plénitude et
du sentiment de soi que possède la vie plus abondante,
abaisser son regard vers le laboratoire secret des instincts de
décadence — ce fut là la pratique à quoi je me suis le plus
longuement exercé, c’est en cela que je possède une véritable
expérience, et, si en quelque chose j’ai atteint la maîtrise, c’est
bien en cela. Aujourd’hui je possède le tour de main, je
connais la manière de déplacer les perspectives : première
raison qui fait que pour moi seul peut-être une Transmutation
des valeurs a été possible.
2.
Sans compter que je suis un décadent, je suis aussi le
contraire d’un décadent. J’en ai fait la preuve, entre autres, en
choisissant toujours, instinctivement, le remède approprié au
mauvais état de masanté ; alors que le décadent a toujours
recours au remède qui lui est funeste. Dans ma totalité j’ai été
bien portant ; dans le détail, en tant que cas spécial, j’ai été
décadent. L’énergie que j’ai eue de me condamner à une
solitude absolue, de me détacher de toutes les conditions
habituelles de la vie, la contrainte que j’ai exercée sur moi-
même en ne me laissant plus soigner, dorloter, médicamenter,
tout cela démontre que je possédais une certitude instinctive et
absolue de ce qui m’était alors nécessaire. Je me suis pris moi-
même en traitement, je me suis guéri moi-même. La condition
pour réussir une telle cure— tout physiologiste en conviendra
— c’est que l’on est bien portant au fond. Un être d’un type
nettement morbide ne peut pas guérir et encore moins se guérir
lui-même. Pourl’être bienportant la maladie peut au contraire
faire office de stimulant énergique qui met en jeu et surexcite
son instinct vital. C’est, en effet, sous cet aspect que
m’apparaît maintenant cette longue période de maladie que j’ai
traversée : j’ai en quelque sorte à nouveau découvert la vie, y
compris moi-même ; j’ai goûté de toutes les bonnes choses et
même des petites choses, comme d’autres pourraient
difficilement en goûter. De telle sorte que, de ma volonté
d’être en bonne santé, de ma volonté de vivre, j’ai fait ma
philosophie… Car, qu’on y fasse bien attention, les années où
ma vitalité descendit à son minimum ont été celles où je cessai
d’être pessimiste. L’instinct de conservation m’a interdit de
pratiquer une philosophie de la pauvreté et du
découragement… Or, à quoi reconnaît-on en somme la bonne
conformation ? Un homme bien conformé est un objet qui
plaît à nos sens ; il est fait d’un bois à la fois dur, tendre et
parfumé. Il ne trouve du goût qu’à ce qui lui fait du bien. Son
plaisir, sa joie cessent dès lors qu’il dépasse la mesure de ce
qui lui convient. Il devine les remèdes contre ce qui lui est
préjudiciable ; il fait tourner à son avantage les mauvais
hasards ; ce qui ne le fait pas périr le rend plus fort. De tout ce
qu’il voit et entend, de tout ce qui lui arrive, il sait tirer une
somme conforme à sa nature : il est lui-même un principe de
sélection ; il laisse passer bien des choses sans les retenir. Il se
plaît toujours dans sa propre société, quoi qu’il puisse
fréquenter, des livres, des hommes ou des paysages : il honore
en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il réagit
lentement à toutes les excitations, avec cette lenteur qu’il tient,
par discipline, d’une longue circonspection et d’une fierté
voulue. Il examine la séduction qui s’approche, il se garde bien
d’aller à sarencontre. Il ne croit ni à la « mauvaise chance », ni
à la « faute » : il sait en finir avec lui-même, avec les autres, il
sait oublier. Il est assez fort pour que tout tourne,
nécessairement, à son avantage.
Eh bien ! je suis le contraire d’un décadent, car c’est moi
que je viens de décrire ainsi.
3.
Cette double série d’expériences, cet accès facile qui
m’ouvre des mondes séparés en apparence, se répète dans ma
nature, à tous les points de vue. Je suis mon propre sosie ; je
possède la « seconde » vue aussi bien que la première ; peut-
être bien que je possède aussi la troisième… Mes origines déjà
m’autorisent à jeter un regard au delà de toutes les
perspectives purement locales, purement nationales ; il ne
m’en coûte point d’être un « bon Européen ». D’autre part, je
suis peut-être plus Allemand que ne peuvent l’être les
Allemands d’aujourd’hui, les Allemands qui ne sont que des
Allemands de l’empire, moiqui suis le dernier Allemand
antipolitique.
Cependant mes ancêtres étaient des gentilshommes
polonais. Je tiens d’eux beaucoup d’instinct de race, qui sait ?
peut-être même le liberum veto. Quand je songe combien de
fois il m’est arrivé, en voyage, de me voir adresser la parole en
polonais même par des Polonais ; quand je songe combien
rarement j’ai été pris pour un Allemand, il pourrait me sembler
que je suis seulement moucheté de germanisme. Ma mère
cependant, Franscisca Œhler, a certainement quelque chose de
très allemand, de même ma grand’mère du côté paternel,
Erdmuthe Krause. Cette dernière vécut durant toute sa
jeunesse au milieu de l’excellent Weimar d’autrefois, non sans
être en relations avec le cercle de Gœthe. Son frère, le
professeur de théologie Krause, à Kœnigsberg, a été appeléà
Weimar comme surintendant général, après la mort de Herder.
Il ne serait pas impossible que sa mère, mon arrière-
grand’mère, figurât sur le journal du jeune Gœthe sous le nom
de « Muthgen ». Elle épousa en secondes noces le surintendant
Nietzsche, à Eilenbourg. Le 10 octobre 1813, l’année de la
grande guerre, le jour où Napoléon entra avec son état-major à
Eilenbourg, elle accoucha d’un fils. Étant Saxonne, elle eut
toujours une grande admiration pour Napoléon ; il se pourrait
bien que je la partage, aujourd’hui encore.
Mon père, né en 1813, est mort en 1849. Avant de prendre
possession de sa cure daas la commune de Rœcken, non loin
de Lützen, il passa quelques années au château d’Altenbourg,
où il fut chargé de l’instruction des quatre princesses. Ses
élèves étaient la reine de Hanovre, la grande-duchesse
Constantin, la grande-duchesse d’Oldenbourg et la princesse
Thérèse de Saxe-Altenbourg. Il était rempli d’une piété
profonde à l’égard du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV,
lequel le nomma à sa paroisse. Les événements de 1848
l’attristèrent au delà de toute mesure. Moi-même, né le jour
anniversaire dudit roi, le 15 octobre, je reçus comme de juste
les prénoms Frédéric-Guillaume, usités dans la maison de
Hohenzollern. Le choix de ce jour eut en tous les cas un
avantage : durant toute ma jeunesse, mon anniversaire
coïncida avec un jour de fête.
Je considère que ce fut pour moi un privilège
considérable d’avoir eu un pareil père ; il me semble même
que par là s’explique tout ce que je possède de privilèges, —
abstraction faite de la vie, de la grande affirmation de la vie. Je
lui dois avant tout de n’avoir pas besoin d’une intention
spéciale, mais seulement d’une certaine attente, pour entrer
volontairement dans un monde de choses supérieures et
délicates. C’est là que je me sens chez moi ; ma passion la plus
intime s’y sent libérée. Que j’aie payé ce privilège presque
avec ma vie, ce n’est là certes pas un marché de dupe.
Pour pouvoir comprendre quelque chose à mon
Zarathoustra, il faut peut-être se trouver dans une condition
analogue à la mienne, avec un pied au delà de la vie…
4.
Je n’ai jamais été habile dans l’art de prévenir quelqu’un
contre moi — ceci aussi je le dois à mon incomparable père —
lors même que cela eût été de mon intérêt. Je n’ai même pas de
prévention contre moi, bien que cela puisse paraître très peu
chrétien. On peut retourner ma vie dans tous les sens, comme
on voudra, on n’y trouvera que rarement, et en somme
seulement une fois, de la part d’autrui des traces de mauvais
vouloir à mon endroit ; bien plutôt on y rencontrera des traces
de trop bonne volonté.
Les expériences que j’ai faites,même avec ceux qui
déçoivent tout le monde, parlent plutôt en faveur de ceux-ci.
J’apprivoise tous les ours, je rends sages même les pantins.
Durant les sept années où j’ai enseigné le grec dans la classe
supérieure du lycée de Bâle, je n’ai jamais eu l’occasion
d’édicter une punition ; chez moi les plus paresseux
travaillaient. Je suis toujours à la hauteur du hasard ; il faut
que je ne sois pas préparé pour être maître de moi. Quel que
soit l’instrument, qu’il soit désaccordé autant que l’instrument
« homme » peut l’être, à moins que je ne sois malade, je
parviendrai toujours à en tirer quelque chose que l’on puisse
écouter. Il m’est souvent arrivé d’entendre dire, par les
instruments eux-mêmes, que jamais encore ils n’étaient
parvenus à produire de pareils sons. Celui qui me l’a exprimé
de la plus jolie façon était peut-être cet Henri de Stein, mort
impardonnablement jeune, Henri de Stein, qui arriva une fois,
pour trois jours, à Sils-Maria, après avoir eu soin d’en
demander la permission, déclarant à chacun qu’il ne venait
nullement à cause de l’Engadine. Cet homme excellent qui,
avec toute l’impétueuse naïveté d’un hobereau prussien, s’était
aventuré dans le marécage wagnërien (— et aussi dans le
marécage de Dühring !) fut, durant trois jours, comme
transformé par un ouragan de liberté, pareil à quelqu’un qui se
sent élevé soudain à son altitude et à qui il pousse des ailes. Je
ne cessais de lui répéter que c’était le bon air qui faisait cela,
qu’il en était ainsi pour tout le monde et que l’on ne se trouvait
pas en vain à 6.000 pieds au-dessus de Bayreuth… Mais il ne
voulait pas me croire…
Si, malgré cela, il s’est commis à mon endroit quelques
grandes et petites infamies, il ne faut pas en chercher la cause
dans la « volonté » et moins encore dans la mauvaise volonté.
J’aurais plutôt lieu — je viens de l’indiquer— de me plaindre
de la bonne volonté qui n’a pas exercé dans ma vie de petits
ravages. Mon expérience m’autorise à me méfier, d’une façon
générale, de tout ce que l’on appelle les instincts
« désintéressés », de cet « amour du prochain » toujours prêt à
secourir et à donner des conseils. Cet amour m’apparaît
comme une faiblesse, comme un cas particulier de l’incapacité
de réagir contre des impulsions. La pitié n’est une vertu que
chez les décadents. Je reproche aux miséricordieux de
manquer facilement de pudeur, de respect, de délicatesse, de
ne pas savoir garder les distances. La compassion prend en un
clin d’œil l’odeur de la populace et ressemble à s’y méprendre
aux mauvaises manières. Des mains apitoyées peuvent avoir
une action destructive sur les grandes destinées, elles
s’attaquent à une solitude blessée, au privilège que donne une
lourde faute. Surmonter la pitié c’est pour moi une vertu noble.
J’ai décrit, sous le titre de la Tentation de Zarathoustra, le cas
où un grand cri de détresse vient aux oreilles de Zarathoustra,
où la compassion l’assaille comme un dernier péché pour le
rendre infidèle à lui-même. C’est là qu’il faut demeurer maître,
c’est là qu’il faut conserver la hauteur de sa tâche, pure de
l’approche de toutes les impulsions, beaucoup plus basses et à
courte vue, qui agissent dans ce que l’on appelle les actions
désintéressées. Ceci est la preuve, peut-être la dernière preuve,
que doit faire Zarathoustra — la véritable démonstration de sa
force…
5.
Il y a encore un autre domaine où je ne suis que l’égal de
mon père, en quelque sorte son prolongement après une mort
trop précoce. Comme tous ceux qui n’ont jamais vécu parmi
leurs pareils et chez qui l’idée de « représailles » est aussi
inconnue que celle de « droits égaux », je m’interdis, dans les
cas où l’on m’a causé un tort léger ou même un grand
préjudice, toute mesure de sûreté ou de protection et, comme
de juste, aussi toute défense, toute « justification » . Ma
réplique consiste à faire suivre aussi vite que possible la sottise
par une malice. De la sorte on parvient peut-être à se rattraper.
Pour m’exprimer en image, je jette un pot déconfitures pour
me débarrasser de l’aigreur.
Avec moi il n’y a rien à « arranger ». Je prends ma
revanche, on peut en être certain. Je trouve toujours, tôt ou
tard, une occasion pour exprimer ma reconnaissance à un
« malfaiteur » (au besoin pour son méfait) ou pour lui
demander quelque chose, ce qui, dans certains cas, oblige plus
que de donner… Il me paraît aussi que les paroles les plus
impertinentes, la lettre la plus insolente, ont quelque chose de
plus poli, de plus honnête que le silence. Ceux qui se taisent
manquent presque toujours de subtilité et de politesse du cœur.
Le silence est une objection ; avaler son dépit, c’est une preuve
de mauvais caractère — cela gâte l’estomac. Tous ceux qui se
taisent sont des dyspepsiques.
On le voit, je ne voudrais pas que l’on estime trop bas
l’impertinence ; elle est de beaucoup la forme la plus humaine
de la contradiction et, au milieu de l’excès de faiblesse
moderne, une de nos premières vertus. Elle peut même être un
véritable bonheur quand on est assez riche pour cela. Un dieu
qui viendrait sur la terre ne devrait pas faire autre chose que
des injustices. Prendre sur soi non pas la punition, mais la
faute, c’est cela qui serait véritablement divin.
6.
L’absence de ressentiment, la clarté sur la nature du
ressentiment — qui sait si, en fin de compte, je ne les dois pas
aussi à ma longue maladie ! Le problème n’est pas
précisément simple : il faut en avoir fait l’expérience en
partant de la force et en partant de la faiblesse. Si l’on peut
faire valoir quelque chose contre l’état de faiblesse, contre
l’état de maladie, c’est que le véritable instinct de guérison
s’affaiblit, et chez l’homme cet instinct est un instinct de
défense. On n’arrive à se débarrasser de rien, on n’arrive à rien
rejeter. Tout blesse. Les hommes et les choses
s’approchentindiscrètement de trop près ; tous les événements
laissent des traces ; le souvenir est une plaie purulente. Être
malade, c’est véritablement une forme du ressentiment. Contre
tout cela le malade ne possède qu’un seul grand remède, je
l’appelle le fatalisme russe, ce fatalisme sans révolte dont est
animé le soldat russe qui trouve la campagne trop rude, et finit
par se coucher dans la neige. Ne plus rien prendre, renoncer à
absorber n’importe quoi, — ne plus réagir d’aucune façon…
La raison profonde de ce fatalisme, qui n’est pas toujours le
courage de la mort, mais bien plus souvent la conservation de
la vie, dans les circonstances qui mettent le plus la vie en
danger, c’est l’abaissement des fonctions vitales, le
ralentissement de la désassimilation, une sorte de volonté
d’hibernation. Avancez de quelques pas dans cette logique et
vous aurez le fakir qui dort pendant des semaines dans un
tombeau.
Parce que l’on s’userait trop vite si l’on réagissait, on ne
réagit plus du tout. C’est la logique qui l’exige. Et rien ne vous
fait vous consumer plus vite que le ressentiment. Le dépit, la
susceptibilité maladive, l’impuissance à se venger, l’envie, la
soif de la haine, ce sont là de terribles poisons et pour l’être
épuisé ce sont certainement les réactions les plus dangereuses.
Il en résulte une usure rapide des forces nerveuses, une
recrudescence morbide des évacuations nuisibles, par exemple
des épanchements de bile dans l’estomac. Le malade doit
éviter à tout prix le ressentiment, c’est ce qui, par excellence,
lui est préjudiciable, mais c’est malheureusement aussi son
penchant le plus naturel. Le profond physiologiste qu’était
Bouddha l’a compris. Sa « religion », qu’il faudrait plutôt
appeler une hygiène, pour ne pas la confondre avec une chose
aussi pitoyable que le christianisme, subordonne ses effets à la
victoire sur le ressentiment. Libérer l’âme du ressentiment,
c’est le premier pas vers la guérison. « Ce n’est pas par
l’inimitié que l’inimitié finit, c’est par l’amitié que l’inimitié
finit », — cela se trouve écrit au commencement de la doctrine
de Bouddha. Ce n’est pas la morale qui parle ainsi, mais
l’hygiène.
Le ressentiment né de la faiblesse n’est nuisible qu’aux
êtres faibles. Dans les cas où l’on se trouve en présence d’une
nature abondante, c’est un sentiment superflu, un sentiment
dont il faut se rendre maître pour démontrer sa forcé. Celui qui
connaît le sérieux qu’a mis ma philosophie à entreprendre la
lutte contre les sentiments de vengeance et de rancune,
poursuivant ce sentiment jusque dans la doctrine du « libre
arbitre », — la lutte contre le christianisme n’en est qu’un cas
particulier, — celui-là comprendra pourquoi je tiens à mettre
en lumière mon attitude personnelle, la sûreté de mon instinct
dans la pratique. Dans mes moments de décadence je me suis
gardé de ces sentiments, parce que je les considérais comme
nuisibles ; dès que chez moi la vie redevenait assez abondante
et assez fière, je me les interdisais parce que je les trouvais au-
dessous de moi. Ce « fatalisme russe », dont j’ai parlé, s’est
manifesté chez moi en ceci que je me suis cramponné
âprement, pendant des années, à des situations, à des sociétés
presque insupportables, après que le hasard me les eut
données. Il vallait mieux n’en pas changer, pour ne pas sentir
la possibilité de les changer, que de succomber à un
mouvement de révolte… J’en voulais alors à mort à celui qui
me troublait dans ce fatalisme, à celui qui voulait me réveiller
brusquement. Et, de fait, il y avait chaque fois danger mortel.
— Se considérer soi-même comme une fatalité, ne pas vouloir
se faire « autrement » que l’on est, dans des conditions
semblables, c’est la raison même.
7.
La guerre, par contre, est une autre affaire. Je tiens de
nature les aptitudes guerrières. L’attaque est, chez moi, un
mouvement instinctif. Pouvoir être ennemi, être ennemi —
cela fait peut-être supposer une nature vigoureuse ; de toute
façon c’est une condition qui se rencontre chez toute nature
vigoureuse. Celle-ci a besoin de résistance, par conséquent elle
cherche la résistance. Le penchant à être agressif fait partie de
la force aussi rigoureusement que le sentiment de vengeance et
de rancune appartient à la faiblesse. La femme, par exemple,
est rancunière ; cela tient à sa faiblesse, tout aussi bien que sa
sensibilité devant la misère étrangère.
La force de l’agression peut se mesurer à la qualité de
l’adversaire plus puissant, ou d’un problème plus dur, car un
philosophe qui est belliqueux engage la lutte même avec les
problèmes. La tâche ne consiste pas à surmonter les difficultés
d’une façon générale, mais à surmonter des difficultés qui
permettent d’engager sa force tout entière, toute son habileté et
toute sa maîtrise dans le maniement des armes — pour se
rendre maître d’adversaires qui vous soient égaux… L’égalité
devant l’ennemi — première condition pour qu’un duel soit
loyal. Quand on méprise on ne peut pas faire la guerre ; quand
on commande alors que l’on se sent en présence de quelque
chose qui est au-dessous de soi, on ne doit pas faire la guerre.
Ma pratique de la guerre peut se résumer en quatre
propositions :
En premier lieu : je n’attaque que les choses qui sont
victorieuses ; si cela est nécessaire, j’attends jusqu’à ce
qu’elles le soient devenues.
En deuxième lieu : je n’attaque que jles choses contre les
quels je ne trouverais pas d’allié, où je suis seul à combattre,
seul à me compromettre… Je n’ai jamais fait publiquement un
pas qui ne m’eût compromis. C’est là chez moi le critérium de
la véritable façon d’agir.
En troisième lieu : je n’attaque jamais de personnes, je ne
me sers des personnes que comme d’un verre grossissant au
moyen duquel on peut rendre visible une calamité publique
encore cachée et difficilement saisissable. C’est ainsi que j’ai
attaqué David Strauss ou plus exactement le succès d’un livre
caduc auprès du public allemand cultivé. Ce faisant j’ai pris
sur le fait cette « culture » allemande… C’est ainsi que j’ai
attaqué Wagner, plus exactement le caractère mensonger et
hybride de notre « civilisation » qui confond ce qui est raffiné
avec ce qui est abondant, ce qui est tardif avec ce qui est
grand.
En quatrième lieu : je n’attaque que les choses où toute
différence de personnes est exclue, où tout arrière-plan
d’expériences fâcheuses fait défaut. Au contraire, attaquer
c’est chez moi une preuve de bienveillance ; dans certains cas
c’est même un témoignage de reconnaissance. Je rends
hommage, je distingue en unissant mon nom à une chose, à
une personne — que ce soit pour la défendre ou pour la
combattre, c’est après tout sans importance. Si je fais la guerre
au christianisme, je crois pouvoir la faire parce que de son fait
je n’ai jamais subi nul désagrément, nulle entrave. Les
chrétiens sérieux ont toujours été disposés favorablement à
mon égard. Moi-même, bien que je sois par principe un
ennemi du christianisme, je suis loin d’en vouloir aux
individus à cause d’une chose qui est la fatalité de plusieurs
milliers d’années.
8.
Puis-je hasarder d’indiquer encore un dernier trait de ma
nature qui, dans mes rapports avec les hommes, n’a pas été
sans me créer des difficultés ? Je suis doué d’une
impressionnabilité absolument inquiétante du sens de la
propreté, de sorte que je perçois physiologiquement l’approche
— que dis-je ? — l’intimité de la nature la plus cachée de
l’âme que j’ai devant moi. Je la flaire. Grâce à cette
impressionnabilité j’ai comme des antennes psychologiques à
l’aide desquelles je puis tâter et palper toutes sortes de
mystères : toute la pourriture cachée qui croupit au fond de
certaines natures, mais qui tire peut-être son origine de
quelque vice de sang dissimulé par l’éducation, je la perçois
presque toujours dès le premier contact. Si j’ai bien observé,
ce genre de natures, incompatible avec mon sens de la
propreté, devine généralement la méfiance que m’inspire mon
dégoût. Cela ne leur fait pas avoir une meilleure odeur…
Ainsi que j’en ai pris l’habitude — une pureté absolue, en
moi et autour de moi, m’est une nécessité vitale, je dépéris
dans des conditions d’existence douteuses — je me baigne et
je nage en quelque sorte perpétuellement dans l’eau claire, ou
dans quelque autre élément parfait, transparent et plein d’éclat.
C’est pourquoi les rapports que j’ai avec les hommes mettent
sans cesse ma patience à l’épreuve ; mon « humanité » ne
consiste pas à sympathiser avec mon prochain, mais à
supporter que je le sente près de moi. — Mon humanité est
une perpétuelle victoire sur moi-même.
Mais j’ai besoin de la solitude, je veux dire du retour à la
santé, du retour à moi-même ; j’ai besoin d’un air léger qui se
joue librement. Mon Zarathoustra tout entier est un
dithyrambe à la solitude, ou, si l’on m’a bien compris, à la
pureté… Heureusement que ce n’est pas à la pure folie. Celui
qui possède des yeux pour voir les couleurs dira qu’il est de
diamant.
Le dégoût que m’inspiraient les hommes, la « racaillle »,
fut toujours mon plus grand danger. Veut-on écouter le
discours où Zarathoustra parle de sa délivrance du dégoût :
Que m’est-il donc arrivé ? Comment me suis-je délivré du
dégoût ? Qui a rajeuni mes yeux ? Comment me suis-je envolé
vers les hauteurs où il n’y a plus de canaille assise à la
fontaine ?
Mon dégoût lui-même m’a-t-il créé des ailes et les forces
qui pressentaient les sources ? En vérité, j’a i dû voler au plus
haut pour retrouver la fontaine de la joie !
Oh ! je l’ai trouvée, mes frères ! Ici, au plus haut jaillit
pour moi la fontaine de la joie ! Et il y a une vie où l’on
s’abreuve sans la canaille !
Tu jaillis presque avec trop de violence, source de joie !
Et souvent tu renverses de nouveau la coupe en voulant la
remplir !
Il faut que j’apprenne à t’approcher plus modestement :
avec trop de violence mon cœur afflue à ta rencontre : —
Mon cœur où se consume mon été, cet été court, chaud,
mélancolique et bienheureux : combien mon cœur estival
désire tafraîcheur, source de joie !
Passée, l’hésitante affliction de. mon printemps ! Passée,
la méchanceté de mesflocons de neige en juin ! Je devins
estival tout entier, tout entier après-midi d’été !
Un été dans les plus grandes hauteurs, avec de froides
sources et une bienheureuse tranquillité : venez, ô mes amis,
que ce calme grandisse en félicité l
Car ceci est notre hauteur et notre patrie : notre demeure
est trop haute et trop escarpée pour tous les impurs et la soif
des impurs.
Jetez donc vos purs regards dans la source de ma joie,
amis ! Comment s’en troublerait-elle ? Elle vous sourira avec
sa pureté.
Nous bâtirons notre nid sur l’arbre de l’avenir ; des
aigles nous apporteront la nourriture, dans leurs becs, à nous
autres solitaires !
En vérité, ce ne seront point des nourritures que les
impurs pourront partager ! Car les impurs s’imagineraient
dévorer dufeu et se brûler la gueule !
En vérité, ici nous ne préparons point de demeures pour
les impurs. Notre bonheur semblerait glacial à leur corps et à
leur esprit !
Et nous voulons vivre au-dessus d’eux comme des vents
forts, voisins des aigles, voisins de la neige, voisins du s oleil.
ainsi vivent les ventsfo rts.
Et, semblable au vent, je soufflerai un jour parmi eux; à
leur esprit je couperai la respiration, avec mon esprit ; ainsi le
veut mon avenir.
En vérité, Zarathoustra est un vent fort pour tous les bas-
fonds ; et il donne ce conseil à ses ennemis et à tout ce qui
crache et vomit : « Gardez-vous de cracher contre le vent ! »
POURQUOI JE SUIS SI MALIN
1.
Pourquoi je sais certaines choses de plus que les autres ?
pourquoi, d’une façon générale, je suis si malin ? — Je n’ai
jamais réfléchi à des questions qui n’en sont pas, je ne me suis
jamais gaspillé. Les véritables difficultés religieuses, par
exemple, je ne les connais pas par expérience. Il m’a toujours
complètement échappé comment je pourrais être « enclin au
péché ». De même, tout critérium positif me manque pour
savoir ce que c’est qu’un remords : d’après ce que l’on en
entend dire, le remords ne me semble être rien d’estimable…
Il me déplairait de laisser en plan une action, après coup ; je
préférerais omettre par principe, dans le problème de la valeur,
le dénouement fâcheux, les conséquences. Quand une chose
finit mal, il arrive trop facilement que l’on manque de coup
d’œil pour ce que l’on a fait : le remords me paraît être une
sorte de mauvais œil. Garder en honneur une chose qui ne
réussit pas, précisément parce qu’elle n’a pas réussi, voilà qui
serait bien plutôt conforme à ma morale.
« Dieu », « l’immortalité de l’âme », « le salut », « l’au-
delà », ce sont là des conceptions auxquelles je n’ai pas
accordé d’attention, au sujet desquelles je n’ai pas perdu mon
temps, pas même lorsque j’étais enfant — peut-être n’étais-je
pas assez ingénu pour cela ! L’athéisme n’est pas chez moi le
résultat de quelque chose et encore moins un événement de ma
vie : chez moi il va de soi, il est une chose instinctive. Je suis
trop curieux, trop incrédule, trop pétulant pour permettre que
l’on me pose une question grosse comme le poing. Dieu est
une question grosse comme le poing, un manque de délicatesse
à l’égard de nous autres penseurs. Je dirai même qu’il n’est, en
somme, qu’une interdiction grosse comme le poing : Il est
défendu de penser !
Une autre question m’intéresse bien davantage et le salut
de l’humanité en dépend bien plus que d’une quelconque
curiosité pour théologiens, c’est la question de la nutrition. On
peut la formuler ainsi pour l’usage ordinaire : « Comment faut-
il que tu te nourrisses, toi, pour atteindre ton maximum de
force, de virtu, dans le sens que la Renaissance donne à ce
mot, de vertu, libre de moraline ? » — Les expériences per
sonnelles que j’ai faites sur ce domaine sont aussi mauvaises
que possible ; je suis étonné maintenant que je me sois posé si
tard cette question, que je n’aie pas su profiter plus tôt de ces
expériences pour entendre « raison ». Seule la vilenie absolue
de notre culture allemande — son « idéalisme » — peut
m’expliquer tant soit peu pourquoi, sur ce chapitre, j’étais
arrivé à un point qui confinait à la sainteté. Cette « culture »
qui, dès l’abord, enseigne à perdre de vue les réalités, pour
courir à tout prix après un but problématique — ce que l’on
appelle les fins idéales — pour courir, par exemple, après ce
que l’on appelle la « culture classique », comme si l’effort de
réunir ces deux idées « classique » et « allemand » n’était pas
condamné d’avance à un échec certain ! Cet effort prête même
à rire. Qu’on essaye donc de s’imaginer un habitant de Leipzig
avec une « culture classique » !
Le fait est que, jusqu’au moment où j’ai atteint l’âge de la
maturité j’ai toujours mal mangé ; pour m’exprimer au point
de vue moral, j’ai mangé d’une façon « impersonnelle »,
« désintéressée », « altruiste », pour le plus grand bien des
cuisiniers et de mes autres prochains. Avec la cuisine de
Leipzig, par exemple, en même temps que je faisais mes
premières études de Schopenhauer (1865), j’ai nié très
sincèrement ma « volonté de vivre ». S’abîmer l’estomac en se
nourrissant insuffisamment, la dite cuisine me semble résoudre
ce problème d’une façon singulièrement heureuse. (On
m’affirme que l’année 1866 a amené sous ce rapport un
changement.) Mais si l’on considère la cuisine allemande dans
son ensemble, que de choses elle a sur la conscience ! La
soupe avant le repas (dans les livres de cuisine vénitiens du
xvie siècle cela s’appelle encore alla tedesca) ; la viande cuite ;
les légumes rendus gras et farineux ; l’entre-mets dégénéré au
point qu’il devient un véritable presse-papier ! Si l’on y ajoute
encore le besoin véritable ment animal de boire après le repas,
en usage chez les vieux Allemands et non pas seulement chez
les Allemands vieux, on comprendra aussi l’origine de l’esprit
allemand… de cet esprit qui vient des intestins affligés.
L’esprit allemand est une indigestion, il n’arrive à en finir avec
rien.
Pour ce qui en est du régime anglais qui, si on le compare
au régime allemand et même au français, apparaît comme une
sorte de « retour à la nature », c’est-à-dire au cannibalisme,
elle est profondément contraire à mon propre instinct ; il me
semble qu’elle donne à l’esprit des pieds pesants — des pieds
d’Anglaises… La meilleure cuisine est celle du Piémont.
Les boissons alcooliques me sont préjudiciables. Un verre
de vin ou de bière par jour suffit largement pour que la vie
devienne pour moi semblable à une vallée de larmes. C’est à
Munich que vivent mes antipodes. En admettant que j’aie
appris cela un peu tard, dès mon enfance j’en avais fait
l’expérience. Lorsque j’étais gamin, je m’imaginais que de
boire du vin et de fumer, ce n’est au début qu’une vanité de
jeune homme et plus tard une mauvaise habitude. Peut-être
bien que le vin de Nauembourg a contribué à provoquer chez
moi ce jugement un peu dur. Pour croire que le vin rassérène,
il faudrait que je fusse chrétien, je veux dire qu’il faudrait que
j’eusse la foi, ce qui est pour moi une absurdité. Chose
curieuse, si les petites doses d’alcool très dilué me mettent de
mauvaise humeur, les fortes doses font de moi un véritable
matelot. Dès mon plus jeune âge je mettais à cela une sorte de
bravoure. Rédiger une longue dissertation latine en une seule
veillée nocturne et la mettre au propre, avec l’ambition dans la
plume d’imiter, par l’exactitude et la concision, mon modèle
Saluste ; verser sur mon latin quelques grogs du plus fort
calibre, quand j’étais élève de la vénérable École de Pforta,
tout cela n ’était nullement en contradiction avec ma
physiologie, ni même avec celle de Saluste — quoi qu’en
puisse penser la vénérable École de Pforta.
À vrai dire, plus tard, vers le milieu de ma vie, je me
décidai, de plus en plus, contre l’usage de toute espèce de
boisson spiritueuse. Moi qui suis, par expérience, l’adversaire
du végétarianisme, tout comme Richard Wagner, qui m’a
converti, je ne saurais conseiller assez énergiquement
l’abstention absolue de l’alcool, à toutes les natures d’espèce
spirituelle. L’eau fait l’affaire… J’ai une prédilection pour les
endroits où l’on a partout l’occasion de puiser dans les eaux
courantes (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre d’eau me court
après comme un chien. « In vino veritas » : il semble bien que
pour la notion de « vérité » me voilà encore en désaccord avec
tout le monde. Chez moi l’esprit plane sur les eaux.
Voici quelques indications encore au sujet de ma morale.
Un repas substantiel est plus facile à digérer qu’un repas léger.
Une des premières conditions pour une bonne diges tion, c’est
que l’estomac entre en activité dans sa totalité. Il faut
connaître la dimension de son estomac. Pour la même raison,
il faut éviter ces repas interminables que j’appellerai des
sacrifices interrompus, les repas que l’on prend à table d’hôte.
— Pas de collations entre les repas, point de café, le café
assombrit. Le thé n’est salutaire que le matin. Il faut le prendre
en petites quantités, mais très fort ; il devient préjudiciable et
peut indisposer pour toute la journée s’il est d’un degré trop
faible. Sur ce chapitre chacun a sa propre mesure qui oscille
parfois entre les limites les plus étroites et les plus délicates.
Dans un climat très agaçant, il faut déconseiller le thé pris à
jeun : il faut commencer une heure aupa ravant avec une tasse
de cacao épais et déshuilé.
Être assis le moins possible ; ne pas ajouter foi à une idée
qui ne serait venue en plein air, alors que l’on se meut libre
ment. Il faut que les muscles eux aussi célèbrent une fête. Tous
les préjugés viennent des intestins. Le cul de plomb — je l’ai
déjà dit — c’est le véritable péché contre le saint-esprit.
La question du lieu et du climat est étroitement liée à la
question de la nutrition. Personne n’est libre de vivre
indifféremment n’importe où ; celui qui a de grands problèmes
à résoudre, des problèmes qui mettent à contribution toute sa
vigueur, n’a même qu’un choix très restreint à faire.
L’influence du climat sur l’assimilation et la désassimilation,
leur ralentissement et leur accélération, va si loin qu’une erreur
de lieu ou de climat peut non seulement éloigner quelqu’un de
sa tâche, mais encore lui rendre celle-ci parfaitement
étrangère. Elle reste hors de sa vue. La vigueur animale n’a
jamais été assez grande chez lui, pour qu’il parvienne à ce
sentiment de liberté qui envahit l’esprit, où quelqu’un peut
dire : « Moi seul je puis faire cela »…
Une petite paresse des intestins qui s’est transformée en
mauvaise habitude suffit amplement pour faire d’un génie
quelque chose de médiocre, quelque chose d’« allemand ». Le
climat de l’Allemagne est suffisant à lui seul pour décourager
de fortes entrailles et même celles qui sont portées à
l’héroïsme. L’allure de l’assimilation est en rapport direct avec
la mobilité ou la paralysie des organes de l’esprit. L’« esprit »
lui-même n’est, en fin de compte, qu’une forme dans
l’évolution de la matière. Groupez les lieux où il y eut de tous
temps des hommes spirituels, où l’esprit, le raffinement, la
malice faisaient partie du bonheur ; où le génie se sentait
presque nécessairement chez lui ; ils jouissent tous d’un air
merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem,
Athènes — ces noms démontrent quelque chose. Le génie est
conditionné par un air sec, par un ciel clair, — c’est-à -dire par
une rapide assimilation et désassimilation, par la possibilité de
se procurer sans cesse de grandes et même d’énormes
quantités de force.
J’ai devant les yeux l’exemple d’un esprit remarquable et
de dispositions libres, qui, parce qu’il manquait de
discernement dans les questions de climat, devint étroit,
rampant, spécialiste et grognon. Et moi-même j’aurais, en fin
de compte, pu illustrer ce cas, en admettant que la maladie ne
m’eût pas fait entendre raison, ne m’eût pas forcé à réfléchir
sur la raison dans la réalité. Maintenant que, par suite d’une
longue expérience, je déduis les effets d’origine climatérique
et météorologique sur moi-même, comme sur un instrument
subtil et éprouvé, maintenant qu’un court voyage, par exemple
de Turin à Milan, me suffit à contrôler physiologiquement, sur
moi-même, le degré d’humidité de l’air, je songe avec terreur à
ce fait inquiétant que ma vie, jusqu’à ces dix dernières années
(les années qui ont mis mes jours en danger), s’est toujours
déroulée en des lieux inappropriés et qui eussent dû m’être
littéralement interdits. Nauembourg, l’École de Pforta, la
Thuringe en général, Leipzig, Bâle, Venise — autant de lieux
de malheur pour ma physiologie particulière. Si, d’une façon
générale, de toute mon enfance et de toute ma jeunesse, je ne
possède pas un seul souvenir agréable, ce serait une erreur de
faire valoir ici des excuses dites « morales », par exemple
l’indiscutable pénurie d’une société suffisante ; car cette
pénurie existe encore aujourd’hui, comme elle a toujours
existé, sans que cela m’empêchât d’être gai et brave. Par
contre, l’ignorance en matière physiologique — le maudit
« idéalisme » — est la véritable fatalité de ma vie, ce qu’il y a
de superflu et de bête en elle, quelque chose dont rien de bon
n’est sorti, quelque chose pour qui nul accommodement, nulle
compensation n’est possible. C’est par cet « idéalisme » que je
m’explique toutes les méprises, toutes les grandes aberrations
de l’instinct, tous les actes d’ « humiliation » que j’ai commis,
en m’écartant de la tâche véritable de ma vie. Pourquoi suis-je
par exemple devenu philologue ? Pourquoi pas médecin ou du
moins quelque chose qui m’eût ouvert les yeux ? Pendant que
j’étais à Bâle, tout mon régime intellectuel, sans en excepter la
division du temps, n’était qu’un gaspillage absolument insensé
de forces extrordinaires, sans qu’il y ait eu compensation par
l’adduction de forces nouvelles, sans que j’aie songé même à
trouver une compensation à ce gaspillage. C’était l’absence de
tout quant à soi, de toute sauvegarde d’un instinct impératif,
c’était une assimilation de soi-même à n’importe qui, un
« désintéressement », un oubli des distances, — quelque chose
que je ne me pardonnerai jamais ! Lorsque je fus presque au
bout, par le fait que j ’étais presque à bout, je me mis à
réfléchir à la profonde déraison de ma vie, à l’« idéalisme ».
La maladie seule me ramena à la raison.
C’est vers un petit nombre de vieux auteurs français que
je retourne toujours à nouveau. Je ne crois qu’à la civilisation
française et tout le reste que l’on appelle en Europe culture me
semble un malentendu, pour ne rien dire de la civilisation
allemande… Les rares cas de haute culture que j’ai trouvés en
Allemagne étaient tous d’origine française ; ainsi et surtout en
était-il de Mme Cosima Wagner, la voix de beaucoup la plus
autorisée en matière de goût que j’aie jamais entendue. — Si je
lis Pascal, si je l’aime comme la victime la plus intéressante du
christianisme, lequel a lentement assassiné d’abord son corps,
puis son âme, comme le résultat logique de cette forme la plus
effroyable de la cruauté inhumaine ; si j’ai quelque chose de la
fantaisie capricieuse de Montaigne dans l’esprit et — qui sait
— peut-être dans le corps ; si mon goût artistique défend — et
non sans une certaine âpreté — les noms de Molière, de
Corneille et de Racine contre un génie inculte comme
Shakespeare : cela ne m’empêche nullement de trouver aussi
un très grand charme dans la compagnie des tout derniers
venus d’entre les Français. Je lie vois pas dans quel siècle de
l’histoire on pourrait réunir, par un plus beau coup defilet, des
psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans
le Paris actuel : je nomme au hasard — car leur nombre est
considérable — MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac,
Anatole France, Jules Lemaître et pour en distinguer un autre,
de ceux de la forte race, un vrai latin que j’aime
particulièrement, Guy de Maupassant. Je préfère, entre nous
soit dit, cette génération même à ses maîtres qui ont été
corrompus par la philosophie allemande. Partout où atteint
l’Allemagne elle corrompt la culture. Ce n’est que depuis la
Guerre que l’esprit a été « libéré » en France…
Stendhal est un des plus beaux hasards de ma vie, car tout
ce qui fait époque chez moi m’a été amené par le hasard et
nullement par des recommandations. Il est absolument
inappréciable à cause de sa psychologie qui anticipe, à cause
de son art de saisir les faits, un art qui rappelle celui du plus
grand des réalistes (ex ungue Napoleonem —) enfin, et ce
n’est pas là sa moindre qualité, comme honnête athée — une
espèce rare en France et que l’on a de la peine à découvrir —
honneur soit rendu à Prosper Mérimée !… Peut-être suis-je
même jaloux de Stendhal ? Il m’a enlevé l’une des meilleures
plaisanteries d’athée que j’aurais pu faire : « La seule excuse
de Dieu, c’est qu’il n’existe pas »… Moi-même j’ai dit
quelque part : Quelle fut jusqu’à présent la plus grande
objection contre l’existence ? Dieu …
3
La plus haute conception du lyrisme m’a été donnée par
Henri Heine. Je cherche en vain, dans tous les domaines qui
s’étendent sur des milliers d’années, une musique à ce point
douce et passionnée. Il possédait cette méchanceté divine sans
laquelle je ne saurais imaginer la perfection. Je juge la valeur
des hommes et des races selon le besoin qu’ils ont d’identifier
leur dieu avec un satyre. — Et comme il manie la langue
allemande ! On dira unjour que Henri et moi nous avons été de
beaucoup les plus grands artistes de la langue allemande et que
nous laissons bien loin derrière nous tout ce qui a été fait par
ceux qui n’étaient que des Allemands…
Je dois avoir une parenté intime avec le Manfred de
Byron. Tous les gouffres de son âme je les ai trouvés au fond
de moi-même. À treize ans, j’étais mûr pour cette œuvre. Je ne
perds pas un mot, à peine un regard pour ceux qui, en présence
de Manfred, osent parler de Faust. Les Allemands sont
incapables de concevoir le sublime, sous quelque forme que ce
soit : témoin Schumann ! De rage contre toutes les choses
douce reuses, j’ai composé à dessein une « contre-ouverture »
de Manfred dont Hans de Bulow disait qu’il n’avait jamais
rien vu de semblable sur du papier à musique; il appelait cela
violer Euterpe.
Lorsque je cherche ma formule la plus élevée de
Shakespeare je n’en trouve pas d’autre, sinon celle-là, qu’il a
conçu le type de César. Voilà des choses que l’on ne devine
pas. On est César ou on ne l’est pas. Le grand poète ne puise
jamais que dans sa réalité propre, au point qu’il lui arrive après
coup de ne plus pouvoir supporter son œuvre. Quand il
m’arrive de jeter un regard sur mon Zarathoustra, je me
promène pendant une demi-heure dans ma chambre, incapable
de me rendre maître d’un intolérable accès de sanglots. — Je
ne connais pas de lecture qui déchire le cœur autant que
Shakespeare : combien un homme a dû souffrir pour avoir, à
ce point, besoin de faire le pitre ! — Comprend-on Hamlet ?
Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. Mais pour
sentir ainsi, il faut être profond, il faut être philosophe, il faut
avoir un abîme en soi… Nous avons tous peur de la vérité…
Et, que je fasse ici un aveu, je suis instinctivement certain que
lord Bacon est le créateur, le tortionnaire de cette sorte de
littérature, la plus inquiétante qui soit. Que m’importe le
pitoyable bavardage de ces esprits américains plats et confus.
La prodigieuse puissance dans la réalité des visions est non
seulement compatible avec la puissance de l’action, du crime,
elle en est même le corollaire… Nous sommes loin d’en savoir
assez sur lord Bacon, ce premier réaliste, au sens le plus vaste
du mot, pour savoir tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a voulu,
tout ce qu’il a vécu avec lui-même… Allez donc au diable,
messieurs les critiques ! En admettant que j’aie signé mon
Zarathoustra d’un nom qui n’était pas le mien, par exemple du
nom de Richard Wagner, la sagacité de deux mille années
n’aurait pas suffi pour deviner que l’auteur d’Humain, trop
humain était le visionnaire de Zarathoustra…
4
En cet endroit où je parle des récréations de ma vie, il faut
que je dise un mot pour exprimer ma reconnaissance envers ce
qui m’a toujours et de tous temps récréé le plus profondément
et le plus cordialement. Sans aucun doute, ce furent mes
relations intimes avec Richard Wagner. Je fais bon marché de
tous mes autres rapports avec les hommes. À aucun prix je ne
voudrais effacer de ma vie les journées passées à Triebschen,
des journées de confiance, de gaieté, de hasards sublimes, de
moments profonds… Je ne sais pas ce qui est arrivé à d’autres
avec Wagner : au-dessus de notre ciel jamais un nuage n’a
passé.
Et, en parlant ainsi, je reviens encore une fois à la France.
Je n’ai pas de raisons à invoquer contre les wagnériens et hoc
genus omnes qui croient honorer Wagner, en le trouvant
semblable à eux-mêmes. Ils ne font que m’arracher une
grimace… Tel que je suis, étranger dans mes instincts les plus
intimes à tout ce qui est allemand, à un point que le voisinage
d’un Allemand suffit à retarder ma digestion, le premier
contact avec Wagner fut le premier moment dans ma vie où je
pus respirer librement. Je considérai Wagner, je le vénérai
comme un produit de l’étranger, comme un contraste, comme
une protestation vivante contre les « vertus allemandes ».
Nous autres qui, tout enfants, avons respiré l’air maréca
geux des années 1850, nous sommes nécessairement des pes
simistes pour tout ce qui touche à « l’idée allemande ». Il nous
est impossible d’être autre chose que des révolutionnaires ;
nous n’admettons pas un état de choses où les tartufes ont la
haute main. Qu’ils aient arboré aujourd’hui d’autres couleurs,
qu’ils soient vêtus d’écarlate ou qu’ils paradent en uniforme de
hussard, cela m’est parfaitement indifférent… Eh bien !
Wagner était un révolutionnaire ! Il avait pris la fuite devant
les Allemands… En tant qu’artiste, on ne saurait avoir, en
Europe, d’autre patrie que Paris. La délicatesse des cinq sens
en art, qui est une des conditions de l’art wagnérien, le sens
des nuances, la morbidesse psychologique, tout cela ne se
rencontre qu’à Paris. Nulle part ailleurs on ne trouve cette
passion pour tout ce qui touche aux questions de la forme, ce
sérieux dans la mise en scène— c’est par excellence le sérieux
parisien. En Allemagne on ne se doute pas de l’ambition
énorme que nourrit au fond de son âme un artiste parisien.
L’Allemand est bonasse — Wagner n’était rien moins que
bonasse…. Mais j’ai déjà suffisamment expliqué à quel
domaine appartient Wagner (Par delà le Bien et le Mal,
paragraphe 256), quels sont ses proches parents. Il est un de
ces romantiques français de la seconde période, de l’espèce
sublime et entraînante à laquelle appartenaientdes artistes
comme Delacroix, comme Berlioz, possédant dans l’intimité
de leur être un fond de ma ladie, quelque chose d’incurable,
tous fanatiques de l’expres sion, virtuoses de part en part…
Qui donc fut le premier partisan intelligent de Wagner ?
Charles Baudelaire, le même qui fut le premier à comprendre
Delacroix, ce décadent-type en qui toute une génération
d’artistes s’est reconnue — il fut peut-être aussi le dernier…
Ce que je n’ai jamais pardonné à Wagner, c’est qu’il
condescendit à l’Allemagne — qu’il devint Allemand de
l’empire. Partout où va l’Allemagne elle corrompt la
civilisation. —
5
Tout bien considéré, ma jeunesse ne m’eût pas été
tolérable sans la musique wagnérienne. Car j’étais condamné
aux Allemands. Quand on veut se débarrasser d’une
insupportable oppression on prend du haschisch. Eh bien ! moi
j’avais besoin de Wagner, Wagner estl’antidote contre tout ce
quiestallemand par excellence, — il est un poison, je n’y
contredis pas… Dès le moment où ily eut une partition pour
piano de Tristan — mes compliments M. de Bulow ! — je fus
wagnérien. Les ouvrages antérieurs de Wagner
m’apparaissaient comme au-dessous de moi — ils étaient
encore trop vulgaires, trop « allemands »… Aujourd’hui
encore, je cherche vainement, dans tous les arts, une œuvre qui
égale Tristan par sa fascination dangereuse, par son
épouvantable et douce infinité. Toutes les étrangetés
deLéonard de Vinci perdent leur charme lorsque l’on écoute la
première mesure de Tristan. Cette œuvre est absolument le nec
plus ultra de Wagner ; les Maîtres chanteurs et l’Anneau
n’étaient ensuite qu’un délassement. Devenir plus sain, pour
une nature comme Wagner, cela équivaut à un recul…
Je considère que c’est pour moi un bonheur de tout
premier ordre d’avoir vécu en temps voulu, d’avoir vécu
précisément parmi les Allemands, pour être mûr pour cette
œuvre. La curiosité du psychologue va chez moi jusque-là ! Le
monde est pauvre pour celui qui n’a jamais été assez malade
pour goûter cette « volupté du ciel ». Il est permis, presque
commandé, d’employer ici une formule mystique. Je crois que
je sais mieux que n’importe qui de quels prodiges Wagner est
capable : l’évocation de cinquante univers de ravissements
étranges que personne autre que lui ne peut atteindre à tire
d’ailes. Et, tel que je suis, assez fort pour faire tourner à mon
avantage ce qu’il y a de plus problématique et de plus
dangereux, afin de devenir plus fort encore, j’appelle Wagner
le plus grand bienfaiteur de ma vie. Ce qui nous unit, c’est que
nous avons profondément souffert, souffert aussi l’un par
l’autre, plus que les hommes de ce siècle seraient capables de
souffrir. Cette alliance associera éternellement nos noms dans
l’avenir. Si Wagner n’est parmi les Allemands qu’un
malentendu, je le suis avec autant de certitude et le serai
toujours.
Il vous faudrait d’abord deux siècles de discipline
psychologique et artistique, messieurs les Germains !… Mais
on ne rattrape pas de pareilles choses. —
61
Je veux encore dire un mot pour expliquer à mes
auditeurs les plus choisis ce que j’exige en somme de la
musique. Il faut qu’elle soit sereine et profonde comme une
après-midi d’octobre. Il faut qu’elle soit particulière,
exubérante et tendre, que sa rouerie et sa grâce en fassent une
douce petite femme… Je n’admettrai jamais qu’un Allemand
puisse savoir ce que c’est que la musique. Ce que l’on appelle
des musiciens allemands, et avant tout les plus grands, ce sont
des étrangers, des Slaves, des Croates, des Italiens, des
Hollandais — ou encore des juifs ; dans d’autres cas des
Allemands de la forte race, de celle qui est aujourd’hui éteinte,
des Allemands comme Henri Schütz, Bach et Hændel. Moi-
même je me sens encore assez Polonais pour faire bon marché
du reste de la musique devant Chopin. Pour trois raisons,
j’excepte le Siegfried-Idyll de Wagner, peut-être encore
certaines choses de Liszt, qui sur passe tous les musiciens par
les accents nobles de son orchestration et, en fin de compte,
tout ce qui est né de l’autre côté des Alpes. De ce côté-ci… Je
ne saurais me passer de Rossini et moins encore de mon midi
dans la musique, la musique de mon maître vénitien Pietro
Gasti. Et, lorsque je dis de l’autre côté des Alpes, je dis en
somme seulement Venise. Lorsque je cherche un autre mot,
pour exprimer le terme « musique », je ne trouve toujours que
le mot Venise. Je ne sais pas faire de différence entre les
larmes et la musique : je connais le bon heur de ne pas pouvoir
imaginer autrement le midi qu’avec un frisson de terreur.
— Accoudé au pont,
j’étais debout dans la nuit brune.
De loin un chant venaitjusquà moi :
des gouttes d’or ruisselaient
sur la face tremblante de l’eau.
Des gondoles, des lumières, de la musique…
Tout cela voguait vers le crépuscule…
Mon âme, l’accord d’une harpe,
se chantait à elle-même,
invisiblement touchée
un chant de gondolier,
tremblante d’une béatitude diaprée.
— Quelqu’un l’écoute-t-il ?…2.
7
Dans tout cela — dans le choix de la nourriture, du lieu et
du climat, dans le choix des divertissements — l’instinct de
conservation commande, un instinct qui s’exprime de la façon
la moins équivoque sous forme de défense de soi. S’abstenir
de voir certaines choses, de les entendre, de les laisser venir à
vous, premier commandement de la sagesse, première
démonstration que l’on n’est pas un objet du hasard, mais une
nécessité. Le mot courant pour cet instinct de défense s’appelle
le goût. Son impératif commande non seulement de dire
« non » quand le « oui » serait une preuve de « désintéresse
ment », mais encore de dire « non » le moins possible. Se
séparer, se mettre à part de ce qui obligerait toujours et encore
à répondre par un « non ». La raison nous montre que les
dépenses de force qui vont à !a défensive, si petites qu’elles
soient, lorsqu’elles deviennent la règle, l’habitude, provoquent
chez nous un appauvrissement extraordinaire et parfaitement
inutile. Mes grandes dépenses de forces ce sont les
accumulations de petites dépenses. La préservation de soi, la
défense des approches nécessitent une déperdition de forces —
que l’on ne s’y trompe pas — une dilapidation de l’énergie,
dans un but purement négatif. Quand on se tient sur la
défensive, en prolongeant l’état précaire qui est conditionné
par cette tactique, on finit par devenir tellement faible qu’on
ne peut plus se défendre.
Admettez que je sorte de ma maison, et qu’au lieu de me
trouver dans une rue de la calme et aristocratique ville de
Turin je sois dans une petite ville allemande : mon instinct
aurait alors à se garer, pour repousser tout ce qui viendrait à
moi de ce monde écrasé et lâche. Ou bien encore je me
trouverais dans une grande ville allemande, une création du
vice, où rien ne pousse, où toute chose, en bien et en mal, est
introduite du dehors. N’en serais-je pas réduit à me
transformer en hérisson ? — Mais, se laisser pousser des
piquants se serait du gaspillage, double luxe, lors même qu’il
nous est loisible de nous en passer et de garder les mains
ouvertes.
Une autre mesure de la sagesse et de la défense de soi
consiste à réagir aussi rarement que possible, à se soustraire
aux situations et aux conditions où l’on serait condamné à
suspendre en quelque sorte sa « liberté », son initiative, pour
devenir un simple organe de réaction. Je prends comme terme
de comparaison nos rapports avec les livres. Le savant qui en
somme se contente de « déplacer » des volumes, — chez le
philologue de dispositions moyennes, ce chiffre s’élève à
environ 200 par jour — ce savant finit par perdre
complètement la capacité de penser par lui-même. S’il ne
remue pas de volumes il ne pense pas. Il répond à une
excitation ( — une idée qu’il lit) quand il pense, et finalement
ilse contente de réagir. Le savant dépense toute sa force à
approuver et à contredire, à critiquer des choses qui ont été
pensées par d’autres que lui, — lui-même ne pense plus
jamais… L’instinct de défense s’est affaibli chez lai, autrement
il se mettrait en garde contre les livres. Le savant est un
décadent. J’ai vu de mes propres yeux des natures douées, de
disposition abondante et libre, qui, lorsqu’elles ont atteint la
trentaine, sont ruinées par la lecture. Elles ressemblent à des
allumettes qu’il faut frotter pour qu’elles donnent des
étincelles — des « idées ». Dès la première heure du matin,
quand le jour se lève, quand l’esprit possède toute sa fraîcheur,
quand la force est à son aurore, lire alors un livre, j’appelle
cela du vice ! ——
8
En cet endroit je ne puis plus éviter de donner la véritable
réponse à la question, comment l’on devient ce que l’on est. Et
par là je touche au chef-d’œuvre dans l’art de la conservation
de soi, dans l’art de l’égoïsme… Si l’on admet, en effet, que la
lâche, la détermination, la destinée de la tâche dépassent de
beaucoup la mesure moyenne, il n’y aurait pas de plus grand
danger que de s’apercevoir soi-même en même temps que l’on
aperçoit cette tâche. Devenir ce que l’on est, cela fait supposer
que l’on ne se doute même pas de ce que l’on est. Considérées
à ce point de vue, les méprises que l’on commet dans la vie
prennent un sens et une valeur propres. On prend parfois des
chemins de traverse, on fait des détours, on s’arrête aux bords
de la route, on se plaît aux situations modestes, on met tout
son sérieux à accomplir des tâches qui se trouvent de l’autre
côlé de la tâche [Link] se manifeste une grande sagesse
et même la suprême sagesse : là où nosce te ipsum serait le sûr
moyen de se perdre, s’oublier, se méconnaître, se rapetis ser,
se rendre plus étroit et plus médiocre devient la raison même.
Pour m’exprimer au point de vue moral : l’amour du
prochain,la vie au service des autres et d’une autre cause
peuvent devenir des mesures de sûreté pour conserver le plus
dur amour de soi. C’est là le cas exceptionnel, où, contre ma
règle et ma conviction, je prends parti pour les instincts
« désintéressés » : ils travaillent ici au service de l’égoïsme et
de la discipline personnelle.
Il faut conserver intacte toute la surface delà conscience
— la conscience estune surface — la préserver du contact de
l’un des grands impératifs. Gardez-vous même de tout grand
mot, de toute grande attitude ! On court le danger de voir
l’instinct « se comprendre » trop tôt lui-même. — Dans
l’intervalle, l’idée organisatrice, l’idée qui est appelée à la
domination, ne cesse de grandir dans les profondeurs, — elle
commence à ordonner, elle ramène peu à peu, des chemins de
traverse et des détours, vers la directive, elle prépare certaines
qualités et certaines capacités qui, comme moyens vers le but
général, se montreront un jour indispensables ; — elle forme,
les uns après les autres, tous les pouvoirs esclaves, avant de
laisser, entendre quelque chose de la tâche dominatrice, du
« but », de la « fin », du « sens final ».
Si je la considère sous cette face, ma vie est simplement
merveilleuse. Pour accomplir la tâche d’écrire une
Transmutation de toutes les valeurs, il fallait peut-être plus de
capacité qu’il y en eut jamais réunies chez un seul individu ; il
fallait aussi, avant toute autre chose, des contradictions entre
ces différentes capacités, sans que celles-ci fussent à même de
se gêner les unes les autres ou de se détruire. La hiérarchie des
capacités; la distance ; l’art de séparer sans brouiller ; ne rien
confondre et ne rien « réconcilier»; une multiplicité
prodigieuse qui, malgré cela, est l’opposé du chaos — voilà
quelles furent les conditions premières, le long travail secret et
la maîtrise de mon instinct. La sauvegarde supérieure de cet
instinct se montra tellement ancrée au fond de moi-même
qu’en aucun cas je ne me suis jamais douté de ce qui
grandissait en moi, en sorte que toutes mes facultés jaillirent
un jour, soudain, dans leur dernière perfection.
Je n’ai pas souvenir que j’aie jamais fait un effort en vue
de quelque chose ; dans toute ma vie, on ne retrouve pas un
seul trait de lutte, je suis le contraire d’une nature héroïque ;
« vouloir » quelque chose, « aspirer » à quelque chose, avoir
en vue un « but », un « désir », tout cela je ne le connais pas
par expérience. En ce même moment encore, je jette un regard
sur mon avenir — un avenir lointain ! — comme on regarde la
mer calme, nul désir n’en agite la surface. Je ne souhaiterais
nullement que les choses fussent autrement qu’elles ne sont ;
moi-même je ne veux pas changer… Mais c’est ainsi que j’ai
toujours vécu. Je n’ai jamais eu de désir. Quel qu’un qui, après
sa quarante-quatrième année, peut dire qu’il ne s’est jamais
soucié d’honneurs, de femmes et d’argent ! — Non point
qu’ils ne m’eussent jamais manqué… C’est ainsi qu’un beau
jour je devins par exemple professeur d’université, et sans y
avoir songé, même de loin, car j’étais à peine âgé de vingt-
quatre ans. C’est ainsi que, deux années plus tôt, je fus un jour
philologue, en ce sens que mon premier travail philologique,
mon début à’tous les points de vue, me fut demandé par mon
professeur, Ritschl, qui le fit paraître dans son Rheinisches
Museum. (Ritschl, je le dis avec vénération, fut le seul savant
génial que j’aie vu jusqu’à présent. Il possédait cette agréable
dépravation qui nous distingue,nous autres habitants de la
Thuringe, et qui rend sympathique même un Allemand. Pour
arriver à la vérité, nous préférons parfois les voies détournées.
Par ces paroles je ne voudrais nullement avoir estimé trop bas
mon compatriote plus proche, le malin Léopold de Ranke…)
On me demandera peut-être pourquoi j’ai raconté toutes
ces petites choses, insignifiantes selon les jugements
traditionnels ; on m’objectera que je ne fais que me nuire, alors
que j’ai de grandes tâches à défendre. Je répondrai que toutes
ces petites choses — nutrition, lieu et climat, récréation, toute
la casuistique de l’amour de soi — sont à tous les points de
vue beaucoup plus importantes que tout ce que l’on a
considéré jusqu’ici comme important. C’est là précisément
qu’il faut commencer à changer de méthode. Tout ce que
l’humanité a évalué sérieusement jusqu’à présent, ce ne sont
même pas des réalités, ce ne sont que des chimères, plus
exactement des mensonges, nés des mauvais instincts de
natures mala dives et foncièrement nuisibles — toutes les
notions, telles que « Dieu », « l’âme », « la vertu », « le
péché », « l’au-delà », « la vérité », « la vie éternelle ». Mais
on y a cherché la grandeur de la nature humaine, sa
« divinité »… Toutes les questions de politique, d’ordre social,
d’éducation, ont été faussées à l’origine, parce que l’on a pris
les hommes les plus nuisibles pour des grands hommes, parce
que l’on a enseigné à mépriser les « petites » choses, je veux
dire les affaires fondamentales de la vie… Or, si je me
compare aux hommes que l’on a vénérés jusqu’à présent
comme les premiers hommes la différence qu’il y a entre eux
et moi saute aux yeux. Ces prétendus « premiers » je ne les
compte même pas parmi les hommes, — ils sont pour moi le
rebut de l’humanité, produits de la maladie et de l’instinct de
vengeance. Ce ne sont que des monstres néfastes et
profondément incurables, qui veulent se venger de la vie.
Je veux être l’opposé de ces gens-là. Mon privilège c’est
d’avoir les sens très aiguisés pour tous les symptômes des
instincts bien portants. II n’y a chez moi aucun trait maladif ;
même dans mes moments de maladies graves, je ne suis pas
devenu morbide. On cherche en vain dans mon être un trait de
fanatisme. À aucun moment de ma vie on ne pourra découvrir
chez moi une attitude prétentieuse ou pathétique. Le
pathétique de l’attitude n’appartient pas à la grandeur. Celui
qui a communément besoin d’attitudes n’est pas franc…
Gardez-vous des hommes pittoresques !
La vie m’est apparue facile, le plus facile quand elle
exigeait de moi les choses les plus difficiles. Celui qui m’a vu
durant les soixante-dix jours de cet automne, où, sans
interruption, je n’ai écrit que des choses de premier ordre, des
choses que personne ne pourrait imiter ou m’enseigner, avec la
responsabilité des milliers d’années qui vont venir, celui-là
n’aura su percevoir chez moi nulle trace de tension, mais bien
plutôt une fraîcheur d’esprit et une gaieté débordantes. Je n’ai
jamais mangé avec des sentiments plus agréables, je n’ai
jamais mieux dormi.
Je ne connais pas d’autre manière, dans les rapports avec
les grandes tâches, que le jeu. Ceci est la condition essentielle
pour reconnaître la grandeur. La moindre contrainte, la mine
sombre, la moindre attitude dure dans la nuque, tout cela sont
des objections que l’on peut soulever contre un homme, et
combien davantage contre une œuvre !.. On n’a pas le droit
d’avoir des nerfs… souffrir de la solitude, c’est là aussi une
objection. Pour ma part je n’ai jamais souffert que de la
multitude. À une époque où j’étais absurdement jeune, à l’âge
de sept ans, je savais déjà qu’aucune parole humaine ne
pourrait jamais m’atteindre : m’a-t-on jamais vu triste à cause
de cela ? — Aujourd’hui encore, je possède la même affabilité
à l’égard de tout le monde, je suis même plein d’égards pour
les inférieurs ; dans tout cela, il n’y a pas un grain de fierté ou
de mépris déguisé. Quand je méprise quelqu’un, il devine que
je le méprise : je révolte par ma seule présence tout ce qui a du
sang corrompu dans les veines… Ma formule pour la grandeur
de l’homme, c’est amor fati. Il ne faut rien demander d’autre,
ni dans le passé, ni dans l’avenir, pour toute éternité. Il faut
non seulement supporter ce qui est nécessaire, et encore moins
le cacher — tout idéalisme c’est le mensonge devant la
nécessité — il faut aussi l’aimer…
POURQUOI J’ÉCRIS DE SI BONS LIVRES
1.
Je suis une chose, mon œuvre en est une autre.
Avant que je parle de mes livres, je veux toucher ici un
mot au sujet de la compréhension et de l’incompréhension
qu’ils ont rencontrées. Je le fais avec autant de nonchalance
qu’il peut convenir, car cette question est encore loin d’être
d’actualité. En ce qui meconcerne personnellement, je ne suis
pas encore d’actualité. Quelques-uns naissent d’une façon
posthume.
Il viendra un jour, que je ne saurais préciser, où l’on aura
besoin d’institutions qui enseigneront ma doctrine, qui
enseigneront à vivre comme je m’entends à vivre. Peut-être
alors créera-t-on même des chaires pour l’interprétation de
Zarathoustra. Mais je serais en contradiction absolue avec
moi-même, si je m’attendais aujourd’hui déjà àtrouverdes
oreilles, à trouver des mains pour mes vérités. Qu’on ne
m’écoute pas, qu’on ne veuille rien prendre de moi, cela me
paraît non seulement compréhensible, mais juste. Je ne veux
pas être confondu avec un autre, je ne me confonds pas moi-
même.
Encore une fois, je n’ai rencontré dans ma vie que fort
peu de « mauvaise volonté ». Il me serait même difficile de
citer un cas de mauvaise volonté littéraire. Par contre, je n’ai
été que trop accablé de pure ignorance… Il me semble que
c’est un des plus rares hommages que quelqu’un puisse se
rendre à lui-même que de prendre en main un de mes livres.
J’admets même qu’il se déchausse, ou peut-être ira-t-il encore
jusqu’à ôter ses bottes. Un jour le docteur Henri de Stein se
plaignit loyalement à moi de ne pas comprendre un mot à mon
Zarathoustra. Je lui répondis que c’était tout à fait dans les
règles : En comprendre six phrases, ce qui veut dire les avoir
vécues, cela suffirait à vous élever parmi les mortels à un
degré supérieur à celui que les hommes « modernes pourraient
atteindre. Comment, avec un pareil sentiment de la distance,
pourrais-je seuiement souhaiter d’être lu par les « modernes ?
que je connais !
Mon triomphe est l’opposé de celui de Schopenhauer. Je
dis « non legor, non legar. Il Non point que je veuille estimer
trop bas la joie que m’a procurée maintes fois l’innocence que
l’on mettait à dénier toute valeur à mes œuvres. Cet été encore,
à une époque où, par l’accent sérieux, beaucoup trop sérieux
de ma littérature, j’étais capable de déplacer l’équilibre de tout
le reste de la littérature, un professeur de l’Université de Berlin
me donna à entendre, avec bienveillance, que je ferais mieux
de me servir d’une autre forme car, me disait-il, ce que je fais
personne ne le lit.
En fin de compte, ce ne fut pas l’Allemagne, mais la
Suisse qui fournit les deux cas les plus extrêmes. Un article
consacré à Par delà le Bien et le Mal dans le Bund de Berne,
par le docteur V. Widmann, sous le titre de le Livre le plus
dangereux de Nietzsche, et un compte-rendu général de tous
mes ouvrages de la plume de M. Karl Spittler, dans le même
Bund, représentent un maximum dans ma vie… Je me garde
bien de dire un maximum de quoi. Ce dernier traite par
exemple mon Zarathoustra d’« exercice supérieur de style »,
en souhaitant que, dans l’avenir, je prisse également soin du
contenu. Le docteur Widmann m’exprime sa considération
pour le courage que je mets à tendre vers l’abolition de tous les
sentiments convenables. Par une petite malice de la destinée,
chaque phrase, avec une logique que j’ai admirée, semblait
être une vérité à rebours. En somme, il sufnsait de retourner,
de « transmuer toutes les valeurs », pour frapper juste à mon
égard, d’une façon même fort remarquable, au lieu de me river
mon clou… J’ai d’autant plus de raison pour chercher une
explication.
Bref, personne ne peut trouver dans les choses, sans en
excepter les livres, plus qu’il n’en sait déjà. On ne saurait
entendre exactement ce à quoi des événements antérieurs ne
vous donnent point accès. Imaginons dès lors un cas extrême :
qu’un livre ne parle que d’événements qui se trouvent
complètement en dehors des possibilités qui se présentent
fréquemment, ou même rarement seulement, dans la vie de
quelqu’un ; que c’est la première fois que le livre en question
parle un langage qui prépare une série de possibilités
nouvelles. Dans ce cas, il se produit un phénomène
extrêmement simple on n’entend rien de ce que dit l’auteur et
l’on a l’illusion de croire que là où l’on n’entend rien il n’y a
rien… C’est l’expérience que j’ai faite dans la plupart des cas
et c’est, si l’on veut, ce que mon expérience personnelle
présente d’original. Celui qui croit avoir compris quelque
chose dans mon œuvre s’en est fait une idée à sa propre image,
une idée qui, le plus souvent, est en contradiction absolue avec
moi-même. On fait de moi, par exemple, un « idéaliste ».
Quand on n’a rien compris du tout, on se contente de nier ma
valeur, on dit que je n’entre pas en ligne de compte.
Le mot « Surhumain », par exemple, qui désigne un type
de perfection absolue, en opposition avec l’homme
« moderne », l’homme « bon », avec les chrétiens et d’autres
nihilistes, lorsqu’il se trouve dans la bouche d’un Zarathoustra,
le destructeur de la morale, prend un sens qui donne beaucoup
à réfléchir. Presque partout, en toute innocence, on lui a donné
une signification qui le met en contradiction absolue avec les
valeurs qui ont été affirmées par le personnage de
Zarathoustra, je veux dire qu’on en a fait le type « idéaliste »
d’une espèce supérieure d’hommes, à moitié « saint », à moitié
« génie »….. D’autres bêtes à cornes savantes, à cause de ce
mot, m’ont suspecté de darwinisme ; on a même voulu y
retrouver le « culte des héros » de ce grand faux monnayeur
inconscient qu’était Carlyle, ce culte que j’ai si
malicieusement rejeté. Quand je soufflais à quelqu’un qu’il
ferait mieux de s’enquérir d’un César Borgia que d’un Parsifal,
il n’en croyait pas ses oreilles.
Il faudra me pardonner si je suis sans aucune curiosité à
l’endroit des comptes-rendus de mes livres, surtout en ce qui
concerne ceux qui paraissent dans les journaux. Mes amis, mes
éditeurs le savent et ne m’en parlent jamais. Dans un cas
particulier, il m’est arrivé d’avoir sous les yeux tous les péchés
qui ont été commis au sujet d’un de ces livres. Il s’agissait de
Par delà le Bien et le Mal et je pourrais en conter long à ce
sujet. Croirait-on que là Gazette nationale, un journal prussien
(ceci dit pour mes lecteurs étrangers, pour ma part je ne lis,
avec votre permission, que le Journal des Débats) allait
jusqu’à interpréter sérieusement mon œuvre comme un « signe
des temps », comme la véritable philosophie des hobereaux,
cette philosophie pour laquelle la Gazette de la Croix ne fait
que manquer de courage ?…
2.
Ceci a été dit pour les Allemands, car partout ailleurs
qu’en Allemagne j’ai des lecteurs — rien que des intelligences
de choix, des caractères, élevés dans des situations et des
tâches supérieures, et qui ont fait leurs preuves j’ai même de
véritables génies parmi mes lecteurs. À Vienne, à Saint-
Pétersbourg, à Stockholm, à Copenhague, à Paris et à New-
York — partout j’ai été découvert je ne l’ai pas été dans le
pays plat de l’Europe, en Allemagne… J’avoue que je me
réjouis davantage encore de ceux qui ne me lisent pas, de ceux
qui n’ont jamais entendu ni mon nom ni le mot philosophie.
Mais partout où je vais, ici à Turin, par exemple, chaque
visage s’épanouit et s’adoucit en me voyant. Ce qui, jusqu’à
présent, m’a le plus flatté, c’est que de vieilles marchandes
n’ont de repos qu’elles n’aient choisi pour moi, dans leurs
paniers, les meilleurs de leursraisins. Il faut être à ce point
philosophe. Ce n’est pas en vain que l’on appelle les Polonais
les Français parmi les Slaves. Une charmante Russe ne se
trompera pas un instant sur mon origine. Je ne parviens pas à
être solennel, c’est tout au plus si j’arrive à paraître
embarrassé.
Penser en allemand, sentir en allemand, je suis capable de
tout, mais cela dépasse mes forces. Mon vieux maître Ritschl
prétendait même que je concevais mes dissertations
philologiques comme un romancier parisien — d’une façon
captivante jusqu’à l’absurdité. À Paris même on est étonné de
« toutes mes audaces et finesses » l’expression est de M. Taine
— ; je crains même que jusque dans les formes les plus
élevées du dithyrambe, on ne trouve mêlé chez moi de ce sel
qui ne perd jamais sa saveur — qui ne devient jamais allemand
— : de l’esprit !… Je ne puis faire autrement ; que Dieu
m’aide ! Amen.
Tout le monde sait, il y en a même qui le savent par
expérience, quel est l’animal qui a de longues oreilles. Eh
bien ! j’ose prétendre que j’ai les plus petites oreilles que l’on
puisse voir. Cela ne manquera pas d’intéresser quelque peu les
petites femmes. Il me semble qu’elles se sentiront mieux
comprises par moi. Je suis l’anti-âne par excellence, ce qui fait
de moi un monstre historique. Je suis en grec — et non pas
seulement en grec — l’anti-chrétien.
3.
Je connais quelque peu mes privilèges, en tant
qu’écrivain. Dans des cas déterminés, je me suis aperçu à quel
point le goût se « corrompt a au contact de mes écrits. On en
arrive à ne plus pouvoir supporter d’autres livres, les livres
philosophiques moins que tous les autres. Il y a une distinction
sans exemple à être introduit dans ce monde noble et délicat,
mais pour le pouvoir il ne faut à aucun prix être Allemand. En
fin de compte, c’est une distinction qu’il faut avoir méritée.
Celui, pourtant, qui m’est apparenté par la hauteur du vouloir,
celui-là sera en proie à de véritables extases dans la
compréhension ; car je viens des hauteurs que nul oiseau n’a
jamais atteintes, je connais des abîmes où nul pas ne s’est
jamais égaré. On m’a dit qu’il n’était pas possible de laisser
inachevé un de mes livres, je trouble même le repos de la
nuit… Il n’existe nulle part une espèce de livres plus nère et
plus raffinée tout à la fois. Ils atteignent çà et là le maximum
de ce qui peut être atteint sur la terre le cynisme. Il faut les
conquérir en se servant à la fois des doigts les plus délicats et
des poings les plus courageux. Toute décrépitude de l’âme en
éloignera nécessairement une fois pour toutes, et même la
moindre atteinte de dyspepsie ; il ne faut pas avoir de nerfs, il
faut posséder de joyeuses entrailles. Ce n’est pas seulement la
pauvreté de l’âme, l’atmosphère des recoins qui interdit
l’approche de mes livres, c’est davantage encore, la lâcheté, la
malpropreté, le ressentiment secret qui se cachent au fond des
intestins. Un mot de moi suffit à faire éclater sur le visage tous
les mauvais instincts. J’ai parmi mes relations plusieurs objets
d’expérience qui me servent à connaître les réactions
différentes et très différemment instructives que produisent
mes écrits. Ceux qui ne veulent pas s’occuper de ce que
contiennent ceux-ci, mes prétendus amis, par exemple,
deviennent aussitôt « impersonnels » : ils me félicitent d’en
être de nouveau « arrivé là » et ils me disent qu’il y a progrès,
parce que je suis parvenu à une grande sérénité dans le ton…
Les « esprits » profondément vicieux, les « belles âmes », ceux
qui sont mensongers de fond en comble, ne savent décidément
pas ce qu’ils doivent faire de ces livres, par conséquent ils les
considèrent comme quelque chose qui est au-dessous d’eux.
Voilà la belle logique de toutes les « belles âmes ».
Les bêtes à cornes de ma connaissance — il ne s’agit que
d’Allemands, avec votre permission — me donnent à entendre
qu’elles ne partagent pas toujours mes opinions, mais que
pourtant de ci de là… J’ai entendu dire cela même au sujet du
Zarathoustra.
De même, tout « féminisme » chez les hommes et même
chez l’homme est pour moi lettre close : jamais les féministes
n’auront accès dans ce labyrinthe d’audacieuse Connaissance !
Il faut ne jamais s’être ménagé soi-même il faut que la dureté
fasse partie de vos habitudes, pour être joyeux et de bonne
humeur au milieu des dures vérités. Quand je veux imaginer le
type parfait d’un de mes lecteurs, j’en fais toujours un monstre
de courage et de curiosité qui possède en outre quelque chose
de souple, de rusé, de circonspect, ce qui constitue l’aventurier
et l’explorateur né. En fin de compte, je ne saurais mieux dire
que ne l’a fait Zarathoustra, à qui je m’adresse au fond. À qui
donc veut-il conter ses énigmes ?
— À vous, chercheurs audacieux, tentateurs, et à tous
ceux qui jamais s’embarquèrent avec des voiles astucieuses
sur des mers épouvantables,
— à vous qui êtes ivres d’énigmes, contents du demi-jour,
dont l’âme est attirée par des flûtes vers tous les gouffres
dangereux :
— car jamais vous ne voudrez, d’une main poltronne,
suivre un fil conducteur ; et où vous pouvez deviner vous
n’aimez pas à ouvrir les portes.
4.
Je tiens à dire en même temps quelques généralités au
sujet de mon art du style. Communiquer un état d’âme, une
tension intérieure, une émotion, par des signes — y compris
l’allure de ces signes — voilà le sens de toute espèce de style.
Étant donné que la multiplicité des états d’âme est
extraordinaire chez moi, il y a chez moi beaucoup de
possibilités de style, l’art le plus varié du style qu’homme eut
jamais à sa disposition. Tout style est bon qui communique
véritablement un état d’âme, qui ne se méprend pas sur l’allure
des signes, sur les gestes. (Toutes les lois de la période
correspondent à l’art de l’attitude.) Sur ce point, mon instinct
est infaillible.
Le bon style en soi est une pure sottise de l’ « idéalisme »
pur, à peu près de même que le « beau en soi », le « bon en
soi », la « chose en soi »… En admettant bien entendu qu’il y
ait des oreilles qui entendent, des hommes qui soient capables
et dignes d’une émotion identique, de ceux à qui l’on ait le
droit de se communiquer. Mais Zarathoustra, par exemple, les
attend toujours. — Hélas ! il lui faudra les chercher
longtemps ! Il faut être digne de l’entendre… Et jusqu’à ce
moment il n’y aura personne qui comprenne l’art qui a été
gaspillé là. Jamais personne n’a eu à jeter au vent plus de
moyens inédits, plus de procédés d’art absolument nouveaux
et créés véritablement pour la circonstance. Il restait à
démontrer qu’une pareille chose fût possible précisément dans
la langue allemande : moi-même je l’aurais nié autrefois le
plus catégoriquement. On ignorait avant moi ce que l’on peut
faire avec la langue allemande, ce que l’on peut faire avec le
langage en général. L’art du grand rythme, du grand style dans
la période, pour exprimer le formidable mouvement ascendant
et descendant d’une passion sublime et surhumaine, a été
découvert par moi. Avec un dithyrambe comme celui qui
termine la troisième partie de Zarathoustra et qui s’intitule :
« Les Sept Sceaux », j’ai volé à mille lieues au-dessus de ce
qui s’est jamais appelé poésie.
5.
Que, dans mes écrits, c’est un psychologue qui parle, un
psychologue qui n’a pas son égal, c’est peut-être là la première
conviction à laquelle arrive un bon lecteur, un de ces lecteurs
comme j’en mérite, qui me lisent comme les bons philologues
d’autrefois lisaient leur Horace. Les propositions au sujet
desquelles tout le monde est d’accord — pour ne point parier
des philosophes de tout le monde, les moralistes et autres têtes
creuses et têtes de choux3 — apparaissent chez moi comme les
plus naïves des méprises : par exemple cette croyance que les
termes « altruiste » et « égoïste » sont des antithèses, alors que
l’ego lui-même n’est qu’une « suprême duperie », un
« idéal »…. Il n’y a ni actions égoïstes ni actions non-égoïstes.
Les deux idées sont des contre-sens psychologiques. Il en est
de même des maximes « L’homme aspire au bonheur. » Ou
bien : « Le bonheur est la récompense de la vertu. » Ou bien
encore : « Le plaisir et la peine sont des antithèses »… La
morale, cette Circé de l’humanité, a faussé, a envahi de son
essence, tout ce qui est psychologie, jusqu’à formuler ce non-
sens que l’amour est quelque chose de « non-égoïste ». Il faut
presque être assis sur soi-même, il faut se tenir bravement sur
ses deux jambes, autrement on ne saurait être capable d’aimer.
Les femmes ne le savent, en fin de compte, que trop bien.
Elles se soucient comme de leur première chemise des
hommes non-égoïstes, des hommes objectifs.
Puis-je affirmer en passant que je crois bien connaitre les
femmes ? Cela fait partie de mon patrimoine dionysien. Qui
sait ? peut-être suis-je le premier psychologue de l’éternel
féminin ?
Elles m’aiment toutes. C’est une vieille histoire.
Exception faite des femmes malheureuses, des femmes
émancipées, de celles qui n’ont pas l’étoffe pour faire des
enfants. Heureusement que je n’ai pas l’intention de me laisser
déchirer. La femme parfaite déchire quand elle aime… Je
connais ces aimables ménades. Quel dangereux petit fauve qui
sait ramper et ronger Et si agréable avec cela !… Une petite
femme qui court après sa vengeance renverserait même la
destinée. La femme est infiniment plus méchante que
l’homme, elle est aussi plus maligne. Chez la femme la bonté
est déjà une forme de la dégénérescence. Toutes celles que
l’on appelle des « belles âmes » souffrent au fondd’elles-
mêmesd’un inconvénient physiologique. Je ne dis pas tout,
autrement je deviendrais médicynique.
La lutte pour les droits égaux est déjà un symptôme de
maladie. Tous les médecins le savent. La femme, plus elle est
femme, se défend des pieds et des mains contre toute espèce
de droit l’état primitif, la guerre perpétuelle entre les sexes, lui
assigne de beaucoup le premier rang. A-t-on prêté l’oreille à
ma définition de l’amour ? Elle est la seule qui soit digne d’un
philosophe. L’amour, son moyen, c’est la guerre et il cache au
fond la haine mortelle des sexes. A-t-on entendu ma réponse à
la question comment on guérit une femme, comment on fait
son « salut » ? On lui fait un enfant. La femme a besoin
d’avoir des enfants, l’homme n’est toujours qu’un moyen vers
ce but — ainsi parlait Zarathoustra.
« Émancipation de la femme », c’est le nom que prend la
haine instinctive de la femme manquée, c’est-à-dire incapable
d’enfantement, contre la femme d’une bonne venue. La lutte
contre l’« homme » n’est jamais qu’un moyen, un prétexte,
une tactique. En s’élevant elles-mêmes, sous le nom de
«femme en soi », de « femme supérieure », de « femme
idéaliste », ces femmes tendent à abaisser le niveau général de
la femme ; il n’y a pas de plus sûr moyen pour cela que
l’éducation des lycées, les culottes etles droits politiques de la
bête électorale. Au fond, les femmes émancipées sont les
anarchistes dans le monde de l’éternel féminin ». Toute une
catégorie de cet « idéalisme » d’espèce maligne — lequel se
rencontre du reste aussi chez les hommes, par exemple chez
Henrik Ibsen, cette vieille fille typique — a pour but
d’empoisonner la bonne conscience, la nature dans l’amour
sexuel. Et pour ne point laisser de doute sur mon opinion aussi
honnête que sévère en cette matière, je veux encore faire part
d’un article de mon code moral contre le vice. Sous le nom de
vice je combats toute espèce de contre-nature ou, si l’on aime
les beaux mots, toute espèce d’idéalisme. Voici cet article « La
prédication de la chasteté est une incitation publique à la
contre-nature. Le mépris de la vie sexuelle, toute souillure
decelle-ci parl’idée d’« impureté », est un véritable crime
contre la vie, le vrai péché contre la vie, le vrai péché contre le
Saint-Esprit de la Vie. »
6.
Pour donner de moi une idée en tant que psychologue, je
détache ici une page curieuse qui se trouve dans Par delà le
Bien et le Mal. Je ne permets du reste aucune supposition au
sujet de celui que je décris dans ce passage : « Le génie du
cœur, tel que le possède ce grand mystérieux, ce dieu tentateur,
ce preneur de rats des consciences, dont la voix sait descendre
jusque dans le monde souterrain de toutes les âmes, ce dieu qui
ne dit pas un mot, qui ne hasarde pas un regard où ne se trouve
une arrière-pensée de séduction, chez qui savoir paraître fait
partie delà maîtrise — pour qui ne point paraître ce qu’il est,
mais ce qui, pour ceux qui le suivent, est une obligation de
plus à se presser toujours plus près de lui et de le suivre plus
intimement et plus radicalement… Le génie du cœur qui force
à se taire et à écouter tous les êtres bruyants et vaniteux; qui
polit les âmes rugueuses et leur donne à savourer un nouveau
désir, le désir d’être tranquille, comme un miroir, afin que le
ciel profond se reflète en eux… Le génie du coeur qui
enseigne à la main, maladroite et trop prompte, comment il
faut se modérer et saisir plus délicatement ; qui devine le
trésor caché et oublié, la goutte de bonté et de douce
spiritualité sous la couche de glace trouble et épaisse, qui est
une baguette divinatoire pour toutes les parcelles d’or
longtemps enterrées sous un amas de bourbe et de sable… Le
génie du cœur, grâce au contact duquel chacun s’en va plus
riche, non pas béni et surpris, non pas gratiné et écrasé comme
par des biens étrangers, mais plus riche de lui-même, se
sentant plus nouveau qu’auparavant, débloqué, pénétré et
surpris comme par un vent de dégel, peut-être plus incertain,
plus délicat, plus fragile, plus brisé, mais plein d’espérances
qui n’ont encore aucun nom, plein de vouloirs et de courants
nouveaux, de contre-courants et de mauvais vouloirs
nouveaux… »
L’ORIGINE DE LA TRAGÉDIE
1.
Pour être juste à l’égard de l’Origine de la Tragédie
(1876), il va falloir oublier certaines choses. Elle a fait de
l’effet et même fasciné avec, ce qui y était manqué, avec son
application à la Wagnérie, comme si celle-ci était le symptôme
de quelque chose qui commence. Par là même cet écrit était un
événement dans la vie de Wagner. C’est seulement à partir du
moment de son apparition que le nom de Wagner représenta de
grands espoirs. Aujourd’hui encore on me rappelle parfois, en
plein Parsifal, que c’est de ma faute qu’une si haute opinion,
au sujet de la valeur culturelle de ce mouvement, ait prévalu.
J’ai plusieurs fois vu citer l’ouvrage sous le titre de la
Renaissance de la Tragédie par l’esprit de la Musique ». On
n’a prêté l’oreille qu’à une formule nouvelle de l’art, du but,
de la tâche chez Wagner. On semblait ne pas s’apercevoir de
ce que cet écritcachait de précieux. « Hellénisme et
Pessimisme », c’eût été là un titre sans équivoque, vu qu’il est
enseigné pour la première fois dans cet ouvrage comment les
Grecs parvinrent à en finir avec le pessimisme, comment ils
l’ont surmonté… La tragédie précisément est la preuve que les
Grecs n’étaient pas des pessimistes. Schopenhauer s’est
trompé là comme il s’est trompé partout.
Pris en main avec quelque peu d’impartialité, l’Origine de
la Tragédie a l’air très inactuelle. On ne se douterait pas en
rêve qu’elle a été commencée sous les coups de canon de la
bataille de Wœrth. J’ai réfléchi à ces problèmes sous les murs
de Metz, pendant de froides nuits de septembre, alors que
j’étais attaché au service de santé. On pourrait croire bien
plutôt qu’elle est de cinquante ans plus ancienne.
Politiquement, elle est indifférente, « non-allemande », comme
on dirait aujourd’hui. Elle sent l’hégélianisme d’une façon
assez scabreuse et, seulement dans certaines formules, le
parfum de croque-mort particulier à Schopenhauer y est
attaché. Une « idée » — l’opposition entre dionysien et
apollinien — y est traduite métaphysiquement l’histoire elle-
même y est considérée comme le développement de cette
idée ; dans la tragédie, l’antithèse avec l’unité est supprimée ;
sous cette optique, des choses qui ne s’étaient jamais vues face
à face sont opposées l’une à l’autre, éclairées et comprises
l’une par l’autre. L’Opéra, par exemple, et la Révolution…
Les deux innovations définitives du livre sont d’abord
l’interprétation du phénomène dionysien chez les Grecs — il
en donne pour la première fois la psychologie, il y voit l’une
des racines de l’art grec tout entier — ; et ensuite
l’interprétation du socratisme : Socrate y est présenté pour la
première fois comme l’instrument de la décomposition
grecque, comme le décadent-type. La « raison » s’oppose à
l’instinct. La « raison » à tout prix apparaît comme une
puissance dangereuse, comme une puissance qui mine la vie.
Dans le livre tout entier, il y a un silence profond et hostile
pour tout ce qui touche le christianisme. Celui-ci n’est ni
apollinien ni dionysien ; il nie toutes les valeurs esthétiques,
les seules que reconnaisse l’Origine de la Tragédie ; il est
nihiliste au sens le plus profond, alors que dans le symbole
dionysien la limite extrême de l’affirmation est atteinte. Une
fois il est fait allusion aux prêtres chrétiens, comme à une
« espèce sournoise de nains », comme à des êtres
« souterrains »…
2.
Ce début est singulier au delà de toute expression. J’avais
découvert, pour mon expérience personnelle, le seul symbole,
la seule réplique que possède l’histoire, et je fus ainsi le
premier à comprendre le merveilleux phénomène du
dionysien. De même, par le fait que j’ai démasqué Socrate
pour reconnaître en lui un décadent, j’ai démontré sans
équivoque que la sûreté de mon tour de main psychologique ne
courait nul danger du fait d’une idiosyncrasie morale
quelconque. La morale elle-même considérée comme un
symptôme de décadence, c’est là une innovation, une chose
unique et de premier ordre dans l’histoire de la connaissance.
Dans les deux cas, j’ai fait un bond formidable par-dessus le
plat et triste bavardage qu’est la querelle entre l’optimisme et
le pessimisme.
Je fus le premier à voir la véritable antithèse : l’instinct
qui dégénère et qui se tourne contre la vie avec une haine
souterraine (christianisme, philosophie de Schopenhauer, en
un certain sens déjà la philosophie de Platon, l’idéalisme tout
entier, comme formules typiques) et une formule de
l’affirmation supérieure, née de la plénitude et de l’abondance,
une approbation sans restriction, l’approbation même de la
souffrance, même de la faute, de tout ce que l’existence a de
problématique et d’étrange. Cette dernière et joyeuse
confirmation de la vie, confirmation débordante et impétueuse,
répond non seulement à l’entendement supérieur, elle répond
aussi à l’entendement le plus profond, celui que la vérité et la
science ont confirmé et soutenu avec le plus de sévérité. Rien
de ce qui existe ne doit être supprimé,rien n’est superflu. Les
côtés de l’existence que rejettent les chrétiens et autres
nihilistes sont même d’un ordre infiniment supérieur dans la
hiérarchie des valeurs que ceux auxquels les instincts de
décadence donnent et ont le droit de donner leur approbation.
Pour comprendre cela il faut avoir du courage et, ce qui est
une condition du courage, un excédent de force car,
exactement dans la mesure où le courage peut se hasarder en
avant, selon le même degré de force, on s’approche de la
vérité. La connaissance de la réalité, l’approbation de la réalité
sont pour le fort une nécessité aussi grande que l’est pour le
faible, sous l’inspiration de la faiblesse,la lâcheté et la fuite
devant la réalité, — l’« idéal »… Il ne leur est pas loisible de
connaître : les décadents ont besoin du mensonge, il est une de
leurs conditions d’existence.
Celui qui non seulement comprend le terme
« dionysien », mais encore se comprend dans ce terme, n’a pas
besoin d’une réfutation de Platon, du christianisme ou de
Schopenhauer. — Il flaire la décomposition…
3.
Jusqu’à quel point j’avais trouvé là l’idée du « tragique »,
la notion définitive de ce qu’est la psychologie de la tragédie,
je l’ai exprimé en dernier lieu à la page 139 du Crépuscule des
Idoles : « L’affirmation de la vie même dans ses problèmes les
plus étranges et les plus ardus ; la volonté de vie, se réjouissant
de faire le sacrifice de ses types les plus élevés, au bénéfice de
son propre caractère inépuisable — c’est ce que j’ai appelé
dionysien, c’est en cela que j’ai cru reconnaître le fil
conducteur qui mène à la psychologie du poète tragique. Non
pour se débarrasser de la crainte et de la pitié, non pour se
purifier d’une passion dangereuse par sa décharge véhémente
c’est ainsi que l’a entendu Aristote —, mais pour personnifier
soi-même, au-dessus de la crainte et de la pitié, l’éternelle joie
du devenir, — cette joie qui porte encore en elle la joie de
l’anéantissement… »
Dans ce sens j’ai le droit de me considérer moi-même
comme le premier philosophe tragique, c’est-à-dire comme
l’antithèse extrême et l’antipode d’un philosophe pessimiste.
Avant moi, cette transposition du dionysien en une émotion
philosophique n’a pas existé. La sagesse tragique faisait
défaut. J’en ai vainement cherché les traces, même chez les
grands Grecs parmi les Philosophes, ceux des deux siècles qui
ont précédé Socrate. Un doute me restait au sujet d’Héraclite,
dans le voisinage de qui je sentais un certain bien-être, une
certaine chaleur que je n’ai rencontrés nulle part ailleurs.
L’affirmation de l’anéantissement et de la destruction, ce qu’il
y a de décisif dans une philosophie dionysienne, l’approbation
de la contradiction et de la guerre, le devenir avec la négation
radicale même de la conception de l’ « être », dans tout cela il
faut que je reconnaisse, en tous cas, ce qui ressemble le plus à
mes idées au milieu de tout ce qui fut jamais pensé. La
doctrine de l’« éternel Retour », c’est-à-dire de la répétition
absolue et infinie de toutes choses — cette doctrine de
Zarathoustra pourrait, en fin de compte, déjà avoir été
enseignée autrefois. Les stoïciens du moins, qui ont hérité
d’Héraclite presque toutes leurs idées fondamentales, en
présentent des traces. —
4.
Dans cet écrit s’affirme un espoir formidable. Je n’ai
après tout aucune raison de renoncer à l’espoir que je place en
un avenir dionysien de la musique. Projetons nos regards à un
siècle en avant. Admettons que mon attentat contre vingt
siècles de contre-nature et de violation de l’humanité réussisse.
Ce nouveau parti, qui sera le parti de la vie et qui prendra en
mains la plus belle de toutes les tâches, la discipline et le
perfectionnement de l’humanité, y compris la destruction
impitoyable du tout ce qui présente des caractères dégénérés et
parasitaires, ce parti rendra de nouveau possible la présence
sur terre de cet excédent de vie, d’où sortira certainement de
nouveau la condition dionysienne. Je promets la venue d’une
époque tragique : l’art le plus élevé, dans l’affirmation de la
vie, naîtra encore quand l’humanité aura derrière elle la
conscience des guerres les plus dures, mais les plus
nécessaires, sans qu’elle en ait souffert.
Un psychologue pourrait ajouter que ce que j’ai entendu,
dans mes jeunes années, en écoutant de la musique
dionysienne, n’a absolument rien de commun avec Wagner ;
que, lorsque je décris la musique dionysienne, je décris ce que
j’avais entendu, car instinctivement je devais tout traduire et
transfigurer en vue du nouvel esprit que je portais en moi. La
preuve s’en trouve dans mon livre Richard Wagner à Bayreuth
et cette preuve est aussi décisive qu’elle peut l’être. Dans tous
les passages qui ont unesignification psychologique il n’est
jamais question que de moi: on peut, sans avoir égard à rien,
placer mon nom ou le mot « Zarathoustra », là où le texte
indique Wagner. L’image que je présente de l’artiste
dithyrambique n’est autre chose que l’image du poète
préexistant de Zarathoustra, jetée sur le papier avec une
singulière profondeur de vue et sans que la réalité wagnérienne
soit seulement touchée. Wagner fut seul à s’en rendre compte :
il lui fut impossible de se reconnaître dans le volume.
De même l’ « idée de Bayreuth » s’était transformée en
quelque chose qui n’aura rien d’énigmatique pour ceux qui
connaissent mon [Link] la retrouve dans ce Grand-
Midi où ceux qui sont élus entre tous se vouent à la plus
sublime de toutes les tâches. Qui sait ? c’est peut-être la vision
d’une fête que je verrai encore… Ce que les premières pages
ont de pathétique appartient à l’histoire universelle ; le regard
dont il est question à la septième page est le véritable regard de
Zarathoustra. Wagner, Bayreuth, cette petite chose pitoyable et
allemande, c’est un nuage où se reflète le palais de la fée
Morgane, l’infini mirage de l’avenir. Même au point de vue
psychologique, tous les traits définitifs de ma propre nature
sont inscrits dans l’image de Wagner — le côte-à-côte des
forces les plus lumineuses et les plus fatales, une Volonté de
Puissance, telle que jamais homme ne l’a possédée ; la
bravoure implacable dans les choses de l’esprit; la force
illimitée d’apprendre, sans que la volonté d’agir soit étouffée.
Tout dans cet écrit est annoncé d’avance le prochain retour de
l’esprit grec, la nécessité d’hommes qui seraient des contre-
Alexandre, de ceux qui lieraient de nouveau le nœud gordien
de la civilisation grecque après qu’il a été tranché….. Qu’on
écoute l’accent vraiment universel que je mets à introduire à la
page 304 l’idée de « sentiment tragique » ; il n’y a que des
accents historiques dans cet écrit. Ceci est « l’objectivité » la
plus étrange qui puisse exister : la certitude absolue au sujet de
ce que je suis est projetée sur une quelconque réalité du
hasard… la vérité à mon sujet parle au fond d’un gouffre plein
d’épouvante. À la page 715, le style de Zarathoustra est décrit
par anticipation avec une incisive sûreté de main et jamais on
n’aura trouvé une expression plus grandiose pour l’événement
qu’est Zarathoustra, un acte prodigieux de purification et de
sanctification de l’humanité, que ce que l’on peut lire aux
pages 43 à 466. —
LES CONSIDÉRATIONS INACTUELLES
1.
Les quatre Considérations inactuelles sont absolument
combatives. Elles démontrent que je n’étais pas un rêvasseur,
que je prends plaisir à tirer l’épée, — peut-être aussi que je
suis doué d’une singulière habileté du poignet. La première
attaque (1873) fut dirigée contre la culture allemande que je
considérais alors déjà avec un mépris sans ménagements. Pour
moi elle était dépourvue de signification, sans substance et
sans but. Elle ne représentait qu’une « opinion publique ». Il
n’y a pas de plus dangereux malentendu que de croire que le
grand succès des armées allemandes prouve quelque chose qui
soit en faveur de cette culture, que ce succès signifie même la
victoire de cette culture sur la France.
La seconde Considération inactuelle (1874) met en
lumière ce qu’il y a de dangereux, ce qui ronge et empoisonne
la vie dans notre façon de faire de la science. La vie est malade
à cause de ce rouage inhumain et mécanique, à cause du travail
« impersonnel » de l’ouvrier, à cause de la fausse économie
dans la « division du travail ». Le but qui est la culture se
perd ; le moyen, l’activité scientifique moderne, barbarise…
Dans ce traité, le « sens historique » dont ce siècle se montre si
fier est pour la première fois présenté comme une maladie,
comme l’indice typique de la décomposition.
Dans la troisième et la quatrième Considération
inactuelle, on oppose, comme l’indication d’une conception
supérieure de la culture, du rétablissement de la « culture »,
deux images du plus pur personnalisme et de la discipline de
soi, deux types qui sont par excellence inactuels, animés d’un
mépris souverain pour tout ce qui, autour d’eux, s’appelait
« Empire)), « Culture », « Christianisme », « Bismarck »,
« Succès », Schopenhauer et Wagner, ou, pour mieux dire, en
un seul mot Nietzsche…
2.
Parmi ces quatre attentats, le premier eut un succès
extraordinaire. Le bruit qu’il fit fut magnifique à tous les
points de vue. J’avais touché une nation victorieuse à son point
vulnérable, j’avais montré que sa victoire n’était pas un
événement dans l’histoire de la civilisation, mais peut-être tout
autre chose… Les réponses vinrent de tous les côtés et non pas
seulement des vieux amis de ce David Strauss, que j’avais
rendu ridicule comme le type d’un satisfait et d’un philistin de
la culture allemande, bref comme l’auteur de cet évangile de
brasserie qu’est l’Ancienne et la Nouvelle Foi. (Le mot
« philistin de la culture » a passé dans le langage courant à la
suite de mon livre.) Ces vieux amis, dont je blessai
profondément la vanité de Wurtembergeois et de Souabes,
lorsque je m’avisai de trouver comique leur prodige, leur
Strauss, répondirent d’unefaçon aussi honnête et grossière que
je pouvais souhaiter. Les répliques prussiennes furent plus
malignes : on y reconnaissait le « bleu berlinois ». Une feuille
de Leipzig, ces Grenzboten tant décriés, se permit d’écrire ce
que l’on pouvait imaginer de plus inconvenant. J’eus beaucoup
de peine à empêcher les Bâlois indignés de se livrer à certaines
manifestations. Seuls, quelques vieux messieurs se décidèrent
en ma faveur, pour des raisons très différentes et souvent
inexplicables. Parmi eux se trouvait Ewald de Gœttingue, qui
donna à entendre que mon attentat avait été mortel pour
Strauss. De même le vieil hégélien Bruno Bauer qui fut depuis
lors un de mes lecteurs les plus attentifs. II aimait, durant les
dernières années de sa vie, à s’appuyer sur moi, pour indiquer
par exemple à M. de Treitschke, l’historiographe prussien, où
il pourrait trouver des renseignements sur l’idée de « culture
dont il avait complètement perdu la notion. Celui qui consacra
à l’ouvrage et à son auteur les pages les plus graves et aussi les
plus longues était un ancien disciple du philosophe von
Baader, un certain professeur Hoffmann, à Wurzbourg. Il
prévoyait pour moi, d’après cet écrit, une vocation supérieure,
celle de provoquer une sorte de crise et d’arrêt décisif dans le
problème de l’athéisme, dont il devinait que j’étais un des
types les plus instinctifs et les plus radicaux. L’athéisme était
ce qui m’avait conduit à Schopenhauer.
Ce qui fut, de beaucoup, écouté avec le plus d’attention,
ce à quoi l’on a été le plus amèrement sensible, ce fut un
plaidoyer extrêmement vigoureux et courageux de ce Carl
Hillebrand, généralement si doux, Carl Hillebrand, ce dernier
Allemand humain qui savait tenir une plume. On lisait son
article dans la Gazette d’Augsbourg ; on peut le lire
aujourd’hui sous une forme un peu atténuée dans ses Œuvres
complètes. Là l’ouvrage était présenté comme un événement,
un moment critique, une première détermination personnelle,
un excellent symptôme, comme le véritable retour du sérieux
allemand dans les choses de l’esprit. Hillebrand était plein
d’éloges pour la forme du livre, pour son goût mûri, pour son
tact parfait dans le discernement des personnes et des choses.
Il le considérait comme le meilleur écrit polémique de la
langue allemande, le meilleur écrit dans cet art de la
polémique, si dangereux pour les Allemands et dont il
convient de les dissuader. Il m’approuvait du reste, il allait
même plus loin que moi dans ce que j’avais osé dire au sujet
de l’aveulissement du langage en Allemagne (–aujourd’hui ils
jouent aux puristes et ne sont pas capables de construire une
phrase) — ; il méprisait comme moi les « premiers écrivains »
de cette nation, et finissait par m’exprimer son admiration pour
mon courage, — ce « courage suprême qui mène au banc des
accusés les favoris d’un peuple »…
Le contre-coup de cet écrit fut véritablement inestimable
dans ma vie. Personne ne s’est mis, depuis lors, à discuter avec
moi. On se tait maintenant, on me traite en Allemagne avec
des ménagements astucieux. Depuis des années j’ai fait usage
d’une absolue liberté de langage, un privilège dont personne
ne jouit plus, du moins dans l’empire. Mon paradis se trouve
« à l’ombre de mon épée »… Au fond, j’avais mis en pratique
une maxime de Stendhal qui conseille de faire son entrée dans
le monde avec un duel. Et comme j’avais bien choisi mon
adversaire ! C’était le premier libre penseur de l’Allemagne…
À vrai dire, c’était une espèce toute nouvelle de libre-pensée
qui s’exprimait pour la première fois. Jusqu’à présent rien ne
m’a été plus étranger que toute la catégorie des « libres
penseurs », qu’ils soient Européens ou Américains. Avec ceux-
là, qui sont les tètes creuses et les pantins de l’ « idée
moderne », je me trouve même beaucoup plus complètement
en contradiction qu’avec n’importelequel de leurs adversaires.
Ils veulent aussi rendre l’humanité « meilleure », à leur façon
et à leur image. Ils déclareraient une guerre implacable à tout
ce que je suis, à tout ce que je veux, en admettant qu’ils soient
capables de le comprendre. Ils croient tous encore à
l’« Idéal »… Je suis le premier immoraliste.
3.
Je ne voudrais pas prétendre que les deux Considérations
désignées par les noms de Schopenhauer et de Wagner
pourraient servir particulièrement à l’intelligence de ces deux
cas,ni même à en poser le problème psychologique, exception
faite bien entendu de certains détails. Cependant, avec une
profonde sûreté d’instinct, ce qu’il y a d’élémentaire dans la
nature de Wagner était déjà désigné comme un don de
comédien qui, dans tous ses moyens et toutes ses intentions, ne
tire que ses propres conséquences. Au fond, avec ces deux
écrits, je voulais faire toute autre chose que de la psychologie.
Un problème d’éducation qui n’avait pas son pareil, une
nouvelle conception de la discipline de soi, de la défense de
soi, allant jusqu’à la dureté, une poussée vers le sublime et
vers la tâche historique, — cherchait à trouver là sa première
expression. Tout bien considéré, je me suis emparé de deux
types célèbres et nullement encore fixés, je les ai pris aux
cheveux, comme on prend une occasion aux cheveux,
simplement pour exprimer quelque chose, pour avoir en mains
quelques formules, quelques indications, quelques moyens
d’expression de plus. Du reste, je fais allusion à cette
particularité, avec une sagacité absolument inquiétante, à la
93e page de la troisième Considération inactuelle. Platon s’est
servi de Socrate de la même façon, comme d’une sémiotique
pour Platon.
Maintenant que je reviens avec un certain recul aux états
d’âme dont ces écrits sont le témoignage, je ne voudrais pas
disconvenir qu’au fond ils ne parlent que de moi-même.
L’ouvrage Wagner à Bayreuth est une vision de mon avenir ;
par contre, dans Schopenhauer éducateur, sont inscrits à Ia
fois mon histoire intime, et mon devenir. On y trouve, avant
tout, le vœu que j’ai fait !
Ce que je suis aujourd’hui, où je suis aujourd’hui — une
hauteur où je ne parle plus avec des mots, mais avec des coups
de foudre — ô combien loin j’en étais alors encore ! Mais je
voyais la terre,…. je ne me trompai pas un seul instant sur la
route qui restait à parcourir, sur l’état de la mer, sur les dangers
et le succès ! Il y a un grand calme dans la promesse, une
heureuse perspective dans un avenir qui ne doit pas rester
seulement en vain une promesse ! — Ici chaque mot est vécu,
profondément, intimement. Il n’y manque pas de choses
douloureuses, il y est des mots qui sont véritablement
sanglants. Mais le vent d’une grande liberté souffle par-dessus
tout cela, la blessure même n’apparaît pas comme une
objection.
Comment j’entends le philosophe, comme un terrible
explosif qui met tout en danger ; comment je sépare mon idée
du « philosophe », par une distance de plusieurs lieues, de la
notion que renferme encore la personnalité de Kant, pour ne
rien dire du tout des « ruminants » académiques et autres
professeurs de philosophie au sujet de tout cela cet écrit donne
un enseignement inépuisable, en concédant même que ce n’est
pas, au fond, « Schopenhauer éducateur », mais son antipode,
« Nietzsche éducateur », qui prend ici la parole. En
considérant que mon métier était alors celui d’un savant et
aussi que je m’entendais à mon métier, le morceau de sévère
psychologie du savant qui apparaît soudain dans cet écrit n’est
pas sans importance. Il exprime le sentiment de la distance, la
profonde sûreté de main, pour discerner ce qui peut être chez
moi la tâche, de ce qui n’est que moyen, intermède, œuvre
accessoire. Ce fut ma sagesse d’avoir été beaucoup de choses,
dans des endroits différents, pour pouvoir devenir Un, pour
pouvoir aboutir à un seul. Il était nécessaire que pendant un
certain temps je fusse savant.
HUMAIN, TROP HUMAIN
1.
Humain, trop humain, avec ses deux continuations, est le
monument commémoratif d’une crise. Je l’ai intitulé un livre
pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases
exprime une victoire; en l’écrivant je me suis débarrassé de
tout ce qu’il y avait en moi d’étranger à ma vraie nature. Tout
idéalisme m’est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci
« Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois… des
choses humaines, hélas ! trop humaines ! » — Je connais
mieux l’homme. — Un « esprit libre » ne signifie pas autre
chose qu’un esprit affranchi, un esprit qui a repris possession
de lui-même. Le ton, l’allure apparaissent complètement
changés on trouvera ce livre sage, posé, parfois dur et
ironique. On dirait qu’un certain « intellectualisme » au goût
aristocratique s’efforce constamment de dominer un courant
de passion qui gronde par en dessous. À cet égard il est dans
l’ordre que ce soit le centenaire de la mort de Voltaire
précisément qui serve, en quelque sorte, d’excuse à une
publication de ce genre en 1878 déjà. Car Voltaire est, par
contraste avec tout ce qui écrivit après lui, avant tout un grand
seigneur de l’esprit ce que je suis moi aussi. — Le nom de
Voltaire sur un écrit de moi, c’est là en réalité un progrès —
vers moi-même. — Si l’on regarde de plus près, on découvre
un esprit impitoyable qui connaît tous les recoins où s’abrite
l’idéal, où se trouvent ses oubliettes et son dernier refuge.
Armé d’une torche, mais dont la flamme ne tremble pas, il
projette une lumière crue dans ce monde souterrain de l’idéal.
C’est la guerre, mais la guerre sans poudre ni fumée, sans
attitudes guerrières, sans gestes pathétiques ni contorsions, —
car tout cela serait de l’ « idéalisme ». Tranquillement une
erreur après l’autre est posée sur la glace ; l’idéal n’est pas
réfuté, — il est congelé. — Ici, par exemple, c’est « le génie »
qui gèle ; tournez le coin et vous verrez geler « le saint » sous
une épaisse chandelle de glace gèle « le héros » ; pour finir
c’est « la foi », ce qu’on appelle « la conviction », qui gèle « la
pitié » aussi se réfrigère considérablement, — presque partout
gèle la « chose en soi »…
2.
L’origine de ce livre remonte à l’époque des premières
représentations solennelles de Bayreuth; le sentiment que tout
ce qui m’entourait là-bas m’était foncièrement étranger est une
des conditions préalables de sa naissance. Celui qui se fait une
idée des visions qui à ce moment-là déjà avaient surgi sur mon
chemin devinera sans peine ce que je ressentis, quand un beau
jour je me réveillai à Bayreuth. Il me semblait rêver. — Où
donc étais-je ? Je ne reconnaissais rien, c’est à peine si je
reconnaissais Wagner. En vain je feuilletais mes souvenirs.
Tribschen, — une lointaine Île bienheureuse : — pas l’ombre
d’une ressemblance. Les jours incomparables, lors de la pose
de la première pierre fêtée par un petit groupe d’initiés qui se
trouvaient là à leur place et à qui point n’était besoin de
souhaiter le doigté délicat pourles choses subtiles pas l’ombre
d’une ressemblance. Qu’est-ce qui s’était passé ? On avait
traduit Wagner en allemand. Le Wagnérien s’était rendu maître
de Wagner ! — l’art allemand ! le maître allemand ! la bière
allemande !… Nous autres, qui ne savons que trop bien à quels
artistes raffinés, à quel cosmopolitisme du goût, l’art de
Wagner s’adresse seulement, nous étions hors de nous de
trouver Wagner habillé de « vertus » allemandes. — J’ai la
prétention de connaître le Wagnérien. J’en ai « vécu » trois
générations, depuis feu Brendel, qui confondait Wagner avec
Hegel, jusqu’aux « idéalistes » du Journal de Bayreuth, qui
confondent Wagner avec eux-mêmes,— j’ai entendu toutes
sortes de confessions de « belles âmes » sur Wagner. Un
royaume pour un mot sensé ! — La prodigieuse société, en
vérité ! Nohl, Pohl et autres « drôles » de cet acabit jusqu’à
l’infini ! Toutes les difformités s’y coudoient, aucune n’y
manque, même l’antisémite. — Le pauvre Wagner ! Où s’était-
il fourvoyé ! — Si du moins il était allé parmi les pourceaux !
Mais parmi les Allemands ? On devrait bien une fois, pour
l’édification de la postérité, empailler un Bayreuthien
authentique, ou mieux encore le mettre dans l’esprit-de-vin —
car c’est l’esprit qui manque ici — avec l’inscription suivante :
Spécimen de « l’esprit » en vue de qui fut fondé « l’empire
allemand ».— Bref, au milieu des réjouissances, je partis tout
à coup pour quelques semaines, je partis soudain, bien qu’une
charmante Parisienne eût cherché à me consoler. Auprès de
Wagner, je m’excusai seulement par un té)égramme fataliste.
Dans un coin perdu du Bœhmerwald, Klingenbrunn, j’allai
porter, comme une maladie, ma mélancolie et mon mépris de
l’Allemand ; — et de temps en temps, je notais sous le titre
général de le Soc de la charrue quelques phrases dans mon
carnet, — de mordantes remarques de psychologie qu’on
retrouverait peut-être encore dans Humain, trop humain.
3.
Ce qui se décida à ce moment, ce ne fut pas ma rupture
avec Wagner. Je pris conscience d’une aberration générale de
mes instincts dont mes erreurs de détails — qu’elles eussent
nom « Wagner » ou « professorat de Bâle » — n’étaient que
des symptômes particuliers. Je fus pris d’une véritable
impatience contre moi-même ; je vis qu’il était grand temps de
songer à redevenir moi-même. Soudain je m’aperçus, avec une
inexorable clarté, combien de temps j’avais déjà gaspillé,
combien toute mon existence de philologue se révélait stérile
et fortuite en regard de ma véritable mission. J’eus honte de
cette modestie mensongère…
J’avais derrière moi dix années de ma vie, dix années où
l’alimentation de l’esprit avait été, à proprement parler,
suspendue chez moi, où je n’avais rien appris d’utile, où
j’avais oublié énormément de choses, absorbé comme je l’étais
avec un bric-à-brac d’érudition poussiéreuse. Cheminer à pas
de tortue parmi les métriciens grecs, avec minutie et de
mauvais yeux — voilà où j’en étais venu ! — Je me voyais
avec pitié tout maigre et décharné les « réalités » faisaient
absolument défaut dans ma provision de science, et les
« idéalités » ne valaient pas le diable ! — Une soif
véritablement brûlante me saisit depuis ce moment je n’ai plus
rien fait que de la physiologie, de la médecine et des sciences
naturelles, — je ne suis même retourné aux études proprement
historiques qu’autant que ma tâche m’y contraignait
impérieusement. C’est alors que je devinai aussi pour la
première fois la corrélation qui existe entre cette activité
choisie contrairement à l’instinct naturel, entre ce qu’on
appelle une « vocation », encore que rien ne vous y
« appelle », et ce besoin d’assoupir le sentiment de vide et
d’inanition du cœur à l’aide d’un art qui sert de narcotique —
de l’art wagnérien, par exemple. Un regard jeté avec
précaution autour de moi m’a fait découvrir qu’une foule de
jeunes hommes souffrent du même mal. Une violence faite à la
nature en entraîne forcément une seconde. En Allemagne, dans
« l’empire allemand (pour éviter toute méprise possible), il n’y
a que trop de jeunes gens qui sont condamnés à prendre une
décision prématurée, puis à mourir lentement de consomption,
écrasés sous le poids d’un fardeau qu’ils ne peuvent plus
rejeter. — Ceux-là réclament Wagner en guise de narcotique,
— ils s’oublient, ils se débarrassent d’eux-mêmes pendant un
instant. — Que dis-je ! — pendant cinq à six heures !
(À suivre.)
HUMAIN. TROP HUMAIN
4.
À ce moment-là, mon instinct s’est décidé
implacablement
contre l’habitude que j’avais prise de céder, de suivre, de me
tromper sur moi-même. N’importe quel genre de vie, les
conditions les plus défavorables, la maladie, la pauvreté —
tout
cela me semblait préférable à ce « désintéressement » indigne,
où j’étais tombé d’abord par ignorance, par excès de jeunesse,
où je m’étais accroché ensuite par indolence, par je ne sais
quel « sentiment du devoir ».
C’est alors que me vint en aide, d’une façon que je ne sau
rais assez admirer, et précisément au bon moment, ce mauvais
héritage que je tiens de mon père et qui est en somme
une prédisposition à mourir jeune. La maladie me dégagea
lentement de mon milieu ; elle m’épargna toute rupture, toute
démarche violente et scabreuse. À ce moment je n’ai perdu
aucun
des témoignages de bienveillance dont on m’entourait, j’en ai
même gagné de nouveaux. La maladie me conféra en outre le
droit de changer complètement toutes mes habitudes ; elle me
permit, elle m’ordonna de me livrer à l’oubli ; elle me fit
hommage de l’obligation de demeurer couché, de rester oisif,
d’attendre, de prendre patience… Mais c’est là précisément
ce qui s’appelle penser !… Mes yeux seuls suffirent à mettre
fin à toute préoccupation livresque, à toute philologie. Je fus
délivré des « livres » ; pendant des années je ne lus plus rien
et ce fut le plus grand bienfait que je me sois jamais accordé !
Ce « moi » intérieur, ce moi en quelque sorte enfoui et
rendu silencieux, à force d’entendre sans cesse un autre moi
(— et lire n’est pas autre chose), ce moi s’éveilla lentement,
timidement, avec hésitation, mais il finit enfin par parler de
nouveau. Jamais je n’ai eu autant de bonheur à regarder en
moi-même que durant les périodes les plus malades et les plus
douloureuses de ma vie. Il suffit de lire Aurore ou, par
exemple, le Voyageur et son ombre pour comprendre ce
qu’était ce
« retour à moi-même » : une forme supérieure de la guérison.
L’autre guérison ne fit que sortir de celle-ci. —
5.
Humain, trop humain, ce monument d’une rigoureuse dis
cipline de soi, par laquelle je mis brusquement fin à tout ce
qui s’était infiltré en moi de « délire sacré », d’« idéalisme »,
de « beaux sentiments » et autres féminités, Humain, trop
humain, fut rédigé pour l’essentiel à Sorrente ; il reçut sa
conclusion et sa forme définitives pendant un hiver passé à
Bâle,
dans des conditions bien plus défavorables qu’à Sorrente. Au
fond c’est M. Peter Gast, lequel faisait alors ses études à l’uni
versité de Bâle et m’était très dévoué, qui a ce livre sur la
conscience. Je dictais, la tête douloureuse et emmaillotlée de
compresses ; il transcrivait, il corrigeait aussi ; il fut, en réalité,
le
véritable « écrivain », tandis que moi je n’étais que l’auteur.
Quand enfin le volume achevé fut entre mes mains — au
profond étonnement du malade que j’étais, — j’en envoyai
aussi deux exemplaires à Bayreuth. Par un trait d’esprit
miraculeux du hasard, je reçus, à ce même moment, un bel
exemplaire du livret de Parsifal avec cette dédicace de
Wagner :
« À mon cher ami Frédéric Nietzsche, avec ses vœux et
souhaits les plus cordiaux. Richard Wagner, conseiller
ecclésiastique. » — Les deux livres s’étaient croisés. Il me
sembla
entendre comme un bruit fatidique : n’était-ce pas comme le
cliquetis de deux épées qui se croisent ?… Vers la même
époque parurent les premiers numéros des Feuilles de
Bayreuth ;
je compris alors de quoi il était grand temps. — Ô prodige :
Wagner était devenu pieux…
6.
Comment je pensais alors à mon sujet (1876), avec quelle
prodigieuse certitude je tenais en main ma tâche et ce qu’elle a
d’universel, le livre tout entier en témoigne, et
particulièrement
un passage très significatif. Pourtant, avec l’instinctive astuce
qui m’est coutumière, je pris soin d’y éviter de nouveau le
mot « moi », non point pour écrire cette fois-ci encore
Schopenhauer et Wagner, mais pour prêter un rayonnement de
gloire
historique à l’un de mes amis, l’excellent docteur Paul Rée…
C’était heureusement une bête beaucoup trop maligne pour
tomber dans le panneau. D’autres furent moins subtils. J’ai
toujours reconnu ceux de mes lecteurs dont il faut désespérer
— par exemple le caractéristique professeur allemand — à
ceci qu’en s’appuyant sur ce passage ils croyaient pouvoir
interpréter le livre tout entier comme du Réealisme supérieur.
À vrai dire, il était en contradiction avec cinq ou six
propositions de mon ami. Que l’on lise à ce sujet la préface de
la
Généalogie de la Morale.
Voici le passage dont je veux parler :
« Qu’est-ce après tout que le principe auquel est arrivé un
des penseurs les plus audacieux et les plus froids, l’auteur du
livre De l’origine des sentiments moraux (lisez : Nietzsche,
le premier immoraliste), grâce à son analyse incisive et
tranchante des actions humaines ? « L’homme moral n’est pas
plus
près du monde intelligible que l’homme physique — car il n’y
a pas de monde intelligible… » Cette proposition, née avec
sa dureté et son tranchant, sous le coup de marteau de la
science historique (lisez Transmutation de toutes les valeurs),
pourra peut-être enfin, dans un avenir quelconque, être la
hache qui sera mise à la racine du « besoin métaphysique » de
l’homme, — si c’est plutôt pour le bien que pour la
malédiction de l’humanité, qui pourra le dire ? mais en tout cas
elle reste une proposition de la plus grande conséquence,
féconde et terrible tout à la fois, regardant le monde avec ce
double visage qu’ont toutes les grandes sciences…7. »
AURORE, RÉFLEXIONS SUR LES PRÉJUGÉS MORAUX
1.
Avec ce livre commence ma campagne contre la morale.
Non point que l’on y sente le moins du monde l’odeur de
la poudre. On lui trouvera, au contraire, de tout autres sen
teurs, un parfum bien plus agréable, pour peu que l’on ait
quelque délicatesse de flair. Il n’y a pas là de fracas d’
artillerie, pas même de feu de tirailleurs. Si l’effet de ce livre
est
négatif, ses procédés ne le sont en aucune façon, et de ces
procédés l’effet se dégage comme un résultat logique, mais
non
pas avec la logique brutale d’un coup de canon. On sort de la
lecture de ce livre avec une défiance ombrageuse à l’endroit
de tout ce qu’on honorait et même de tout ce que l’on adorait
jusqu’à présent sous le nom de morale ; et pourtant on ne
trouve dans le livre tout entier ni une négation, ni une attaque,
ni une méchanceté, — bien au contraire, il s’étend au
soleil, lisse et heureux, tel un animal marin qui prend un bain
de soleil parmi les récifs. Aussi bien étais-je moi-même cet
animal marin : presque chaque phrase de ce livre a été pensée
et comme capturée dans les mille recoins de ce chaos de ro
chers qui avoisine Gênes, et où je vivais tout seul, échangeant
des secrets avec la mer. Maintenant encore, si par aventure je
reprends contact avec ce livre, chaque phrase presque est pour
moi comme un bout de fil à l’aide duquel je ramène des
profondeurs quelque merveille incomparable ; sur sa peau
courent
partout des frissons délicats de souvenir.
L’art qui distingue ce livre n’est point à dédaigner, il sait
surprendre les choses qui passent légèrement et sans bruit, des
instants que je compare à de divins lézards, et les fixer un
instant, — non pas avec la cruauté de ce jeune dieu grec qui
embrochait simplement les pauvres petits lézards, — mais
pourtant à l’aide d’une pointe acérée — la plume… « Il y a
tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », cette inscription
hindoue se dresse au seuil de ce livré. Où l’auteur cherche-t-il
cette aube nouvelle, cette rougeur délicate, invisible encore,
qui annonce un jour nouveau, —oh ! toute une série, tout un
monde de jours nouveaux ? Dans une transmutation de toutes
les valeurs, par quoi l’homme s’affranchira de toutes les
valeurs morales reconnues jusqu’alors, dira « oui » et osera
croire à tout ce qui, jusqu’à présent, fut interdit, méprisé,
maudit. Ce livre, tout d’affirmation, répand sa lumière, son
amour, sa tendresse, sur toutes sortes de choses mauvaises,
et il leur restitue leur « âme », la bonne conscience, leur droit
souverain, supérieur à l’existence. La morale n’est pas atta
quée, elle ne compte plus… Ce livre se termine par un : « Ou
bien ! », — c’est le seul livre au monde qui finisse par : « Ou
bien ! »…
2.
Ma tâche de préparer à l’humanité un instant de suprême
retour sur elle-même, un grand Midi, où elle pourrait regarder
en arrière et regarder dans le lointain, où elle se soustrairait à
la domination du hasard et des prêtres et où elle se
poserait, pour la première fois, dans son ensemble, la question
du pourquoi et du comment, — cette tâche découle nécessaire
ment de la conviction que l’humanité ne suit pas d’elle-même
le droit chemin, qu’elle n’est nullement gouvernée par une
providence divine, que, bien au contraire, sous ses conceptions
des valeurs les plus saintes, se cachait d’une façon insidieuse
l’instinct de la négation, l’instinct de la corruption,
l’instinct de décadence. Le problème de l’origine des valeurs
morales est pour moi une question de tout premier ordre,
parce que l’avenir de l’humanité en dépend. L’obligation de
croire que toutes choses se trouvent dans les meilleures
mains, qu’un seul livre, la bible, rassure définitivement au
sujet du gouvernement divin et de la sagesse dans les destinées
de l’humanité, si on la transcrit dans la réalité, équivaut à la
volonté d’étouffer la vérité qui démontrerait exactement le
contraire, à savoir cette conviction lamentable que
jusqu’à présent l’humanité aëtéen de mauvaises mains, qu’elle
a été gouvernée par les déshérités qu’anime la ruse et la
vengeance, par ceux que l’on appelle les « saints », ces
calomniateurs du monde qui souillent la race humaine.
La preuve décisive, d’où il ressort que le prêtre (— sans
en excepter les prêtres masqués, les philosophes) est devenu
le maître non seulement dans les limites d’une communauté
religieuse déterminée, mais d’une façon générale, que la
morale de décadence, la volonté de la fin, passe pour la morale
par excellence, c’est la valeur absolue dont on investit
partout les actes non-égoïstes et l’inimitié dont on poursuit
tout ce qui est égoïste. Celui qui n’est pas d’accord avec moi
sur ce point, je le considère comme infecté… Mais c’est le
monde entier qui n’est pas d’accord avec moi… Pour un
physiologiste une telle contradiction de valeurs ne laisse plus
aucun doute. Quand, dans l’ensemble de l’organisme le
moindre organe se relâche, fût-ce même en une très petite
mesure,
et cesse de faire valoir avec une sûreté parfaite sa conservation
de soi, son énergie propre, son « égoïsme », l’ensemble
aussitôt dégénère. Le physiologiste exige l’ablation de la par
tie dégénérée, il nie toute solidarité avec ce qui dégénère, il est
loin de le prendre en pitié. Mais le prêtre veut précisément la
dégénérescence de l’ensemble, de l’humanité. C’est
pour cette raison qu’il conserve ce qui dégénère ; c’est à ce
prix qu’il domine l’humanité…
Quel sens ont ces conceptions mensongères, les
conceptions
auxiliaires de la morale — « l’âme », « l’esprit », « le libre
arbitre », « Dieu », — si ce n’est de ruiner physiologiquement
l’humanité ?… Lorsque l’on détourne le sérieux de la
conservation de soi, de l’accroissement de la force corporelle,
c’est-à-dire de la vie, lorsque l’on fait de la chlorose un idéal,
du mépris du corps le « salut de l’âme », qu’est-ce
autre chose, sinon une recette pour aboutir à la décadence ? —
La perte de l’équilibre, la résistance contre les instincts
naturels, en un mot le « désintéressement », c’est ce que l’on
a appelé jusqu’à présent la morale… Avec Aurore j’ai
entrepris pour la première fois la lutte contre la morale du
renoncement à soi. —
LE GAI SAVOIR (LA GAYA SCIENZA)
Aurore est un livre affirmatif, un livre profond, mais clair
et bienveillant. Il en est de même, mais à un degré supérieur,
de la Gaya Scienza. Presque dans chaque phrase la profon
deur et la pétulance se tiennent tendrement par la main. Une
strophe qui exprima ma reconnaissance pour le merveilleux
mois de janvier que j’ai vécu — le livre tout entier est un
présent de ce mois — laisse deviner suffisamment du fond de
quelle profondeur la « science » s’est faite gaie ici :
Toi qui d’une lance de flamme
De mon âme as brisé la glace,
Et qui la chasses maintenant vers la mer
De ses plus hauts, espoirs :
Toujours plus clair et mieux portant,
Libre dans une aimante contrainte :
Ainsi elle célèbre tes miracles,
Toi le plus beau mois de janvier ! —
Ce que je veux dire en parlant des « plus hauts espoirs »
personne ne saurait en douter qui, à la fin du quatrième livre,
voit apparaître, dans un rayonnement, la beauté diamantine
des premières paroles de Zarathoustra ! Personne qui lit les
phrases de granit à la fin du troisième livre, où la destinée
pour la première fois et pour tous les temps est mise en
formules !
Les Chants du prince « Vogelfrei », composés pour une
bonne partie en Sicile, rappellent très expressément la
conception provençale de la Gaya Scienza, avec cette unité du
ménes
trel, du chevalier et de l’esprit libre qui différencie cette
merveilleuse civilisation précoce des Provençaux de toutes les
cultures équivoques. Le dernier poème, en particulier, Pour le
Mistral, une exubérante chanson à danser, où, avec votre
permission, on danse par-dessus la morale, est parfaitement
dans
l’esprit provençal.
AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA
UN LIVRE POUR TOUS ET POUR PERSONNE
1.
Je veux raconter maintenant l’histoire de Zarathoustra.
La
conception fondamentale de l’œuvre, l’idée de l’éternel
Retour,
cette formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se
puisse concevoir, date du mois d’août de 1881. Elle est jetée
sur
une feuille de papier avec cette inscription : « À 6.000 pieds
par delà l’homme et le temps. » Je parcourais ce jour-là la
forêt, le long du lac de Silvaplana ; près d’un formidable bloc
de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je
fis halte. C’est là que cette idée m’est venue.
Si, à compter de ce jour, je me reporte à quelques mois en
arrière, je trouve, comme signe précurseur de cet événement,
une transformation soudaine, profonde et décisive de mes
goûts, surtout en musique. Peut-être faut-il ranger mon
Zarathous
tra sous la rubrique « Musique ». Ce qu’il y a de certain, c’est
qu’il supposait au préalable une « régénération » totale de l’art
d’écouter. Dans une petite ville d’eau en pleine montagne,
près
de Vicence, à Recoara, où je passai le printemps de l’année
1881, je découvris en compagnie de mon maëstro et ami Peter
Gast — un « régénéré » lui aussi, — que le phénix musique
volait près de nous, paré d’un plumage plus léger et plus bril
lant qu’autrefois. Si, pourtant, à compter de ce jour, je me
transporte en pensée jusqu’à la date de l’enfantement, qui se
fit soudainement et dans les conditions les plus
invraisemblables au mois de février 1883 — (la partie finale,
celle dont
j’ai cité quelques passages dans la préface, fut achevée préci
sément à l’heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise)
— je constate que l’incubation fut de dix-huit mois. Ce chiffre
d’exactement dix-huit mois pourrait donner à penser — entre
bouddhistes tout au moins — que je suis au fond un éléphant
femelle. L’intervalle appartient à la composition du Gai
savoir, qui contient déjà cent indices annonçant l’approche de
quelque chose d’incomparable ; en fin de compte, on y trouve
même le début de Zarathoustra, car l’avant-dernière pièce du
quatrième livre en contient l’idée fondamentale.
À cette période intermédiaire appartient également la
composition de cet Hymne à la vie (avec chœur mixte et
orchestre)
dont la partition a paru il y a deux ans chez E.-W. Fritsch,
à Leipzig. Et ce n’était peut-être pas là un symptôme sans
importance pour l’état d’esprit de cette année, où l’émotion
affirmative par excellence, appelée par moi émotion tragique,
m’animait à son suprême degré. On le chantera plus tard un
jour en mémoire de moi. — Le texte, je tiens à le dire ex
pressément parce qu’il y a eu malentendu à ce sujet, le
texte n’est pas de moi. Il est dû à l’étonnante inspiration d’une
jeune Russe avec qui j’étais alors lié d’amitié, Mlle Lou de
Salomé.
Pour qui est capable de saisir le sens qui s’attache aux
derniers vers de ce poème, il sera facile de deviner pourquoi
je leur accordai ma préférence et mon admiration. Ils ont de
la grandeur. La douleur n’y est point présentée comme une
objection contre la vie : « S’il ne te reste plus de bonheur à
me donner, eh bien ! tu as encore ta peine !… »
Peut-être qu’en cet endroit ma musique n’est pas non plus
dépourvue de grandeur.
L’hiver suivant je vécus dans cette baie riante et
silencieuse
de Rapallo, près de Gênes, qui s’incurve entre Chiavari et le
cap de Porto fino. Ma santé n’était pas des meilleures ; l’hiver
était froid et pluvieux au delà de toute expression. La petite
auberge où j’étais descendu était située tout près de la mer, de
telle sorte que le bruit des flots rendait la nuit le sommeil
impossible. Elle offrait donc, en toutes choses, à peu près
exactement le contraire de ce qui m’eût été nécessaire. Malgré
cela, et, en quelque sorte pour démontrer que tout ce
qui est décisif naît « malgré » les circonstances, ce fut durant
cet hiver et dans ces circonstances défavorables que mon
Zarathoustra prit naissance.
Le matin je montais généralement la superbe route de
Zoagli, en me dirigeant vers le sud, le long d’une forêt de pin ;
je voyais se dérouler devant moi la mer qui s’étendait jusqu’à
l’horizon ; l’après-midi je faisais le tour de toute la baie,
depuis Santa Margherita jusque derrière Porto fino. Ce lieu, ce
paysage s’est encore rapproché de mon cœur par le grand
amour qu’éprouvait à son égard l’empereur Frédéric III. Le
hasard voulut qu’en automne 1886 je me trouvai de nouveau
sur
cette côte, lorsqu’il visita pour la dernière fois ce petit univers
de bonheur, oublié à l’écart. C’est sur ces deux chemins que
m’est venue l’idée de toute la première partie de Zarathoustra,
avant tout Zarathoustra lui-même considéré comme type ;
mieux encore j’ai été surpris8 par Zarathoustra…
2.
Pour comprendre ce type, il faut d’abord se rendre compte
de sa première condition physiologique : elle est ce que
j’appelle la grande santé. Je ne saurais mieux expliquer cette
idée,
l’interpréter d’une façon plus personnelle que je ne l’ai déjà
fait dans l’un des derniers morceaux du cinquième livre du
Gai Savoir :
« Nous autres hommes nouveaux et innommés, hommes
difficiles à convaincre — y est-il dit, — nous qui sommes nés
trop tôt pour un avenir dont la démonstration n’est pas encore
faite, nous avons besoin, pour une fin nouvelle, d’un moyen
nouveau, je veux dire d’une nouvelle santé, d’une santé plus
vigoureuse, plus aiguë, plus endurante, plus intrépide et plus
joyeuse que ne furent jusqu’à présent toutes les santés. Celui
dont l’âme est avide de faire le tour de toutes les valeurs qui
ont eu cours et de tous les désirs qui ont été satisfaits jusqu’à
présent, de visiter toutes les côtes de cette « méditerranée »
idéale, celui qui veut connaître, par les aventures de sa propre
expérience, quels sont les sentiments d’un conquérant et
d’un explorateur de l’idéal, et, de même, quels sont les
sentiments d’un artiste, d’un saint, d’un législateur, d’un sage,
d’un savant, d’un homme pieux, d’un devin, d’un divin
solitaire d’autrefois : celui-là aura avant tout besoin d’une
chose,
de la grande santé — d’une santé que l’on possède non
seulement, mais qu’il faut aussi conquérir sans cesse, puisque
sans
cesse il faut la sacrifier !… Et maintenant, après avoir été
ainsi longtemps en chemin, nous, les Argonautes de l’Idéal,
plus courageux peut-être que ne l’exigerait la prudence, sou
vent naufragés et endoloris, mais mieux portants que l’on ne
voudrait nous le permettre, dangereusement bien portants,
bien portants toujours à nouveau, — il nous semble avoir
devant nous, comme récompense, un pays inconnu, dont
personne encore n’a vu les frontières, un au-delà de tous les
pays,
de tous les recoins de l’idéal connus jusqu’à ce jour, un monde
si riche en choses belles, étranges, douteuses, terribles et
divines, que notre curiosité, autant que notre soif de posséder,
sont sorties de leurs gonds, — hélas ! que maintenant rien
n’arrive plus à nous rassasier !…
« Comment pourrions-nous, après de pareils aperçus et
avec
une telle faim dans la conscience, une telle avidité de science,
nous satisfaire encore des hommes actuels ? C’est assez grave,
mais c’est inévitable, nous ne regardons plus leurs buts et leurs
espoirs les plus dignes qu’en tenant mal notre sérieux, et peut-
être
ne les regardons-nous même plus. Un autre idéal court devant
nous, un idéal singulier, tentateur, plein de dangers, un idéal
que nous ne voudrions recommander à personne, parce qu’à
personne nous ne reconnaissons facilement le droit à cet idéal :
c’est l’idéal d’un esprit qui se joue naïvement, c’est-à-dire sans
intention, et parce que sa plénitude et sa puissance débordent
de tout ce qui jusqu’à présent s’est appelé sacré, bon,
intangible, divin ; pour qui les choses les plus hautes qui
servent,
avec raison, de mesure au peuple signifieraient déjà quelque
chose qui ressemble au danger, à la décomposition, à
l’abaissement ou du moins à la convalescence, à
l’aveuglement,
à l’oubli momentané de soi ; c’est l’idéal d’un bien-être et
d’une bienveillance humains-surhumains, un idéal qui
apparaîtra souvent inhumain, par exemple lorsqu’il se place à
côté
de tout ce qui jusqu’à présent a été sérieux, terrestre, à côté
de toute espèce de solennité dans l’altitude, la parole,
l’intonation, le regard, la morale et la tâche, comme leur
vivante parodie involontaire — et avec lequel, malgré tout
cela, le
grand sérieux commence peut-être seulement, le véritable
problème est peut-être seulement posé, la destinée de l’âme se
retourne, l’aiguille marche, la tragédie commence… »
3.
Quelqu’un a-t-il, en cette fin du xixe siècle, la notion
claire
de ce que les poètes, aux grandes époques de l’humanité, ap
pelaient l’inspiration ? Si nul ne le sait, je vais vous
l’expliquer ici.
Pour peu que l’on ait gardé en soi la moindre parcelle de
superstition, on ne saurait en vérité se défendre de l’idée qu’on
n’est que l’incarnation, le porte-voix, le médium de puissances
supérieures. Le mot révélation, entendu dans ce sens que tout
à coup « quelque chose » se révèle à notre vue ou à notre
ouïe, avec une indicible précision, une ineffable délicatesse,
« quelque chose » qui nous ébranle, nous bouleverse jusqu’au
plus intime de notre être, — est la simple expression de
l’exacte réalité. On entend, on ne cherche pas ; on prend, on ne
se demande pas qui donne. Tel un éclair, la pensée jaillit
soudain avec une nécessité absolue, sans hésitation ni
recherche.
Je n’ai jamais eu à faire un choix. C’est un ravissement où
notre
âme démesurément tendue se soulage parfois par un torrent
de larmes, où nos pas, sans que nous le voulions, tantôt
se précipitent tantôt se ralentissent ; c’est une extase qui nous
ravit entièrement à nous-mêmes, en nous laissant la perception
distincte de mille frissons délicats qui nous font vibrer tout
entiers, jusqu’au bout des orteils ; c’est une plénitude de
bonheur où l’extrême souffrance et l’horreur ne sont plus
éprouvés
comme un contraste, mais comme parties intégrantes et
indispensables, comme une nuance nécessaire au sein de cet
océan
de lumière. C’est un instinct du rythme qui embrasse tout un
monde de formes (la grandeur, le besoin d’un rythme ample
est presque la mesure de la puissance de l’inspiration, et
comme
une sorte de compensation à un excès d’oppression et de
tension).
Tout cela se passe sans que notre liberté y ait aucune part,
et pourtant nous sommes entraînés, comme en un tourbillon,
par un sentiment plein d’ivresse, de liberté, de souveraineté,
de toute-puissance, de divinité. Ce qu’il y a de plus étrange,
c’est ce caractère de nécessité par quoi s’impose l’image, la
métaphore : on perd toute notion de ce qui est image, mé
taphore ; il semble que ce soit toujours l’expression la plus
naturelle, la plus juste, la plus simple, qui s’offre à vous. On
dirait vraiment que, selon la parole de Zarathoustra, les
choses elles-mêmes viennent à nous, désireuses de devenir
symboles (— « et toutes les choses accourent avec des
caresses
empressées pour trouver place en ton discours, et elles te
sourient, flatteuses, car elles veulent voler portées par toi. Sur
l’aile de chaque symbole tu voies vers chaque vérité. Pour toi
s’ouvrent d’eux-mêmes tous les trésors du Verbe ; tout Être
veut devenir Verbe, tout Devenir veut apprendre de toi à
parler » —). Telle est mon expérience de l’inspiration ; et je
ne doute pas qu’il ne faille remonter à des milliers d’années
en arrière, pour trouver quelqu’un qui ait le droit de dire :
« C’est aussi la mienne. » —
4.
Je fus malade à Gènes, successivement pendant quelques-
semaines. Ensuite vint un printemps mélancolique à Rome, où
j’acceptai la vie — ce ne fut pas facile. Au fond, j’étais excédé
au delà de toute mesure par ce lieu, le plus inconvenant du
monde pour le poète de Zarathoustra et que je n’avais pas
choisi. J’essayai de me libérer. Je voulus me rendre à Aquila,
cet endroit qui incarne l’idée contraire de Rome et qui fut
fondé
par inimitié contre Rome, de même que je fonderai un jour un
lieu, en souvenir d’un athée et d’un ennemi de l’église comme
il faut, à qui me lie une parenté très proche, le grand empe
reur de Hohenstaufen Frédéric II. Mais, dans tout cela, il y
avait
une fatalité. Je fus forcé de revenir. En fin de compte, je me
contentai de la piazza Barbarini, après que la recherche d’une
contrée anti-chrétienne m’eut fatigué. Je crains bien que pour
échapper autant que possible aux mauvaises odeurs il ne me
soit arrivé de m’enquérir, dans le palais même du Quirinal,
d’une chambre silencieuse pour un philosophe.
Dans une loggia qui domine la piazza en question, d’où
l’on aperçoit tout Rome et d’où l’on entend mugir au-dessus
de soi la fontana, ce chant solitaire fut composé, ce chant le
plus solitaire qu’il y eut jamais, le Chant de la Nuit. À cette
époque une mélodie d’une mélancolie indicible hantait mon
esprit. J’en retrouvai le refrain dans ces mots : « Mort
d’immortalité… »
Revenu en été à ce lieu sacré où j’avais été touché par le
pre
mier éclair lumineux de l’idée de Zarathoustra, j’en trouvai la
seconde partie. Dix jours suffirent. Dans aucun cas, ni pour le
premier, ni pour le troisième et le dernier je n’ai mis
davantage.
L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour
la
première fois, rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le
troisième Zarathoustra — et j’avais ainsi terminé. Beaucoup
de
coins cachés et de hauteurs silencieuses dans le paysage de
Nice ont été sanctifiés pour moi par des moments inoubliables.
Cette partie décisive, qui porte le titre : Des vieilles et des
nouvelles Tables, fut composée pendant une montée des plus
péni
ble de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu
des rochers. L’agilité des muscles fut toujours la plus
grande chez moi lorsque la puissance créatrice était la plus
forte. Le corps est enthousiasmé. Laissons l’« âme » hors du
jeu… On m’a souvent vu danser. Je pouvais alors, sans avoir
la notion de la fatigue, être en route dans les montagnes,
pendant sept ou huit heures de suite. Je dormais bien, je riais
beaucoup. J’étais dans un parfait état de vigueur et de pa
tience.
5.
Abstraction faite de ces œuvres de dix jours, les années de
la composition de Zarathoustra et surtout les années qui
suivirent furent des années de détresse sans égale. On paye
chèrement d’être immortel : il faut mourir plusieurs fois durant
que l’on est en vie.
Il y a quelque chose que j’appelle la rancune de la
grandeur ;
tout ce qui est grand, une œuvre, une action, se tourne
immédiatement après l’achèvement contre son auteur. Par le
fait
même qu’il l’a accompli, il devient faible, il n’est plus capable
de supporter son action, il ne la regarde plus en plein visage.
Avoir quelque chose derrière soi que l’on n’a jamais pu
vouloir, quelque chose où s’attache le nœud dans la destinée
de
l’humanité… et être dès lors forcé à en supporter le poids !…
On en est presque écrasé… La rancune de la grandeur !
Autre chose est l’épouvantable silence que l’on entend
autour de soi. La solitude est enveloppée de sept voiles, rien
ne les traverse plus. On vient parmi les hommes, on salue des
amis : ce n’est qu’un nouveau désert, car aucun regard ne vous
fait signe. Au meilleur cas, on rencontre une sorte de révolte.
J’ai constaté une pareille révolte, en une mesure très variable,
mais presque de la part de chacun de ceux qui me touchaient
de près. Il semble que rien n’offense plus que de
faire observer brusquement qu’il y a une distance. Les natures
nobles qui ne savent pas vivre sans aussi vénérer sont
rares.
II y a une troisième chose encore, c’est cette absurde
irritabilité de la peau à l’égard des petites piqûres. On éprouve
une sorte de détresse devant toutes les petites choses. Cela
semble tenir à cet énorme gaspillagede toutes les forces défen
sives qui est une des condilions de toute action créatrice, toute
action qui tire son origine de ce qu’il y a de plus particulier, de
plus intime, de plus profond. Les petites capacités
défensives sont ainsi abolies en quelque sorte ; elles ne sont
plus alimentées.
J’ose encore indiquer que l’on digère plus mal, que l’on
n’aime pas à se mouvoir, que l’on est exposé aux sensations
de froid et aux sentiments de méfiance, — car la méfiance
n’est
dans beaucoup de cas qu’une erreur étiologique. Me trouvant
un jour dans un état semblable, l’approche d’un troupeau de
vaches provoqua chez moi le retour de sentiments plus doux
et plus humains, avant même qu’il ne fût possible de
l’apercevoir. Cela communique de la chaleur…
6.
Cette œuvre est absolument à part. Ne parlons pas ici des
poètes. Il se peut que jamais rien n’ait été créé avec une
pareille abondance de force. Ma conception du « dionysien »
devint ici un acte d’éclat. Évalué à sa mesure tout le reste des
actions humaines apparaît comme pauvre et sans liberté.
Qu’un Gœthe, un Shakespeare ne sauraient respirer seulement
un instant dans cette atmosphère de passion formidable
et d’altitude vertigineuse ; que Dante, si on le compare à
Zarathoustra, n’est qu’un croyant, et non point quelqu’un qui
crée
d’abord la vérité, un esprit qui domine le monde, une fatalité
— ; que les poètes des Veda sont des prêtres, indignes même
de dénouer les cordons des sandales de Zarathoustra : tout cela
n’est pas encore grand’chose et ne donne pas une idée de la
distance, de la solitude azurée où vit cette œuvre.
Zarathoustra possède un droit éternel à dire : « Je forme
des cercles autour de moi et des frontières sacrées ; le nombre
diminue sans cesse de ceux qui montent avec moi sur des
montagnes toujours plus hautes, —j’élève une chaîne de
montagnes avec des sommets toujours plus sacrés. » Que l’on
réunisse le souffle et la qualité des âmes les plus hautes, à elles
toutes elles n’auraient pas été capables de produire un seul
discours
de Zarathoustra. L’échelle est immense, où il monte et
descend,
il a vu plus loin, il a voulu aller plus loin, il a pu aller plus
loin qu’aucun homme au monde. Il contredit, avec chacune
de ses paroles, cet esprit le plus affirmatif qu’il y ait ; en lui
toutes les contradictions sont liées pour une unité nouvelle.
Les
forces les plus hautes et les plus basses de la nature humaine,
ce
qu’il y a de plus doux, de plus léger et de plus terrible, jail
lit d’une seule source avec une immortelle certitude. Jusque-
là on ne savait pas ce que c’était que la hauteur, ce que c’était
que la profondeur : on savait encore moins ce que c’était
que la vérité. Il n’y a pas un instant, dans celte révélation de
la vérité, qui ait déjà été deviné, par anticipation, par un de
ceux qui sont les plus grands. Avant Zarathoustra, il n’existait
pas de sagesse, pas de recherche de l’âme, pas d’art de la
parole ; ce qui paraît le plus proche, ce qui paraît le plus
vulgaire parle ici de choses inouïes. La sentence tremble de
passion, l’éloquence est devenue musique ; des foudres sont
lancés vers des avenirs qui n’ont pas encore été devinés. La
plus
puissante force imaginative qui a jamais existé est pauvreté
et jeu d’enfant, si on la compare à ce retour de la langue à
la nature même de l’image.
Voyez comme Zarathoustra descend de sa montagne pour
dire à chacun les choses les plus bienveillantes ! Voyez de
quelle main délicate il touche même ses adversaires, les
prêtres, et comme il souffre avec eux, d’eux-mêmes. — Ici, à
chaque minute, l’homme est surmonté, l’idée du
« Surhumain »
est devenu ici la plus haute réalité. Dans un lointain infini,
tout ce qui jusqu’à présent a été appelé grand chez l’homme,
se trouve au-dessous de lui. Le caractère alcyonien, les pieds
légers, la coexistence de la méchanceté et de l’impétuosité et
tout ce qu’il y a encore de typique dans la figure de Zarathous
tra, n’a jamais été rêvé comme attribut essentiel de la grandeur.
Zarathoustra se considère précisément, dans ces limites de
l’espace dans cet accès facile pour les choses les plus
contradictoires, comme l’espèce supérieure de tout ce qui est ;
et si
l’on veut écouter comment il définit cela, on renoncera à
vouloir chercher son égal :
L’âme qui a la plus longue échelle et qui peut descendre
le
plus bas,
— l’âme la plus vaste qui peut courir, au milieu d’elle-
même s’égarer et errer le plus loin, celle qui est la plus né
cessaire, qui se précipite par plaisir dans le hasard,
— l’âme qui est, qui plonge dans le devenir ; l’âme qui
possède, qui veut entrer dans le vouloir et dans le désir,
— l’âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même
dans le plus large cercle; l’âme la plus sage que la folie invite
le plus doucement,
— l’âme qui s’aime le plus elle-même, en qui toutes chose
s
ont leur montée et leur descente, leur flux et leur reflux.
Mais ceci est précisément l’idée même de Dionysos. Une
autre considération conduit également à cette idée. Le
problème psychologique dans le type de Zarathoustra est
formulé de la façon suivante : comment celui qui s’en tient à
un
suprême degré de négation, qui agit par négation, en face de
tout ce qui jusqu’à présent a été affirmé, peut être malgré cela
le plus léger et le plus lointain, — Zarathoustra est un danseur
— ; comment celui qui procède à l’examen le plus dur
et le plus terrible de la réalité, qui a imaginé les « idées les
plus profondes » n’y trouve néanmoins pas d’objection contre
l’existence et pas même contre l’éternel retour de celle-ci,
comment il y trouve même une raison pour être lui-même
l’éternelle affirmation de toutes choses, « dire oui et amen
d’une façon énorme et illimitée »… « Je porte dans tous les
gouffres
mon affirmation qui bénit… » Mais, ceci, encore une fois,
c’est l’idée même de Dionysos.
7.
Quel langage parlera un pareil esprit, lorsqu’il se parle à
lui-même ? Le langage du dithyrambe. Je suis l’inventeur du
dithyrambe. Que l’on écoute donc comment Zarathoustra se
parle à lui-même, avant le lever du soleil (III, p. 234). Un pa
reil bonheur d’émeraude, une pareille tendresse divine, avant
moi n’avait pas encore trouvé son expression. Même la plus
profonde tristesse, chez un pareil Dionysos, se transforme en
dithyrambe. Je veux en donner pour preuve le Chant de la
Nuit, — la plainte immortelle d’être condamné par
l’abondance de la lumière et de la puissance, par sa propre
nature
solaire, à ne pas aimer.
Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des
fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine
jaillissante.
Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amou
reux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux.
Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable
qui
veut élever la voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle
lui-même le langage de l’amour.
Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma
solitude d’être enveloppé de lumière.
Hélas ! que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme
j’étancherais ma soif aux mamelles de la lumière !
Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants,
vers luisants du ciel ! et je me réjouirais de la lumière que
vous me donneriez.
Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même
les flammes qui jaillissent de moi.
Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent
j’ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que
de prendre.
Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de
donner ; ma jalousie, c’est de voir des yeux pleins d’attente
et des nuits illuminées de désir.
Ô misère de tous ceux qui donnent ! Ô obscurcissement
de
mon soleil ! Ô désir de désirer ! Ô faim dévorante dans la
satiété !
Ils prennent ce que je leur donne : mais suis-je en contact
avec leurs âmes ? Il y a un abîme entre donner et prendre ; et
le plus petit abîme est le plus difficile à combler.
Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à
ceux que j’éclaire ; je voudrais dépouiller ceux que je comble
de mes présents : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté.
Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant
comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : — c’est
ainsi que j’ai soif de méchanceté.
Mon opulence médite de telles vengeances : de telles
malices
naissent de ma solitude.
Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma
vertu s’est fatiguée d’elle-même et de son abondance !
Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pu
deur ; celui qui toujours distribue, à force de distribuer, finit
par avoir des callosités à la main et au cœur.
Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des
suppliants ; ma main est devenue trop dure pour sentir le
tremblement des mains pleines.
Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de
mort,
cœur ? Ô solitude de tous ceux qui donnent ! Ô silence de tous
ceux qui luisent !
Bien des soleils gravitent dans l’espace désert leur
lumière parle à tout ce qui est ténèbres, — c’est pour moi seul
qu’ils se taisent.
Hélas ! telle est l’inimitié de la lumière pour ce qui est
lumineux ! Impitoyablement, elle poursuit sa course.
Injustes au fond du cœur contre tout, ce qui est lumineux,
froids envers les soleils — ainsi tous les soleils poursuivent
leur course.
Pareils à l’ouragan, les soleils, volent le long de leur
voie ;
c’est là leur route. Ils suivent leur volonté inexorable ; c’est
là leur froideur.
Oh ! c’est vous seuls, êtres obscurs et nocturnes, qui
créez la
chaleur par la lumière ! Oh ! c’est vous seuls qui buvez un
lait réconfortant aux mamelles de la lumière.
Hélas ! la glace m’environne, ma main se brûle à des
contacts glacés ! Hélas ! la soif est en moi, une soif altérée de
votre soif !
Il fait nuit : hélas! pourquoi me faut-il être lumière ! et
soif de ténèbres ! et solitude !
Il fait nuit : voici que mon désir jaillit comme une source,
— mon désir veut élever la voix.
Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des
fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine
jaillissante.
Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des
amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux,
—
8.
De pareilles choses n’ont jamais été écrites, jamais été
senties,
jamais été souffertes : ainsi souffre un dieu, un Dionysos. La
réponse à un pareil dithyrambe de l’isolement où se trouve le
soleil en pleine lumière pourrait être donnée par Ariane… Qui
donc sait en dehors de moi ce que c’est qu’Ariane !… De
toutes
ces énigmes personne ne pouvait jusqu’à présent donner la
clef ; je doute même que quelqu’un y vît jamais une énigme.
Zarathoustra détermine une fois avec sévérité sa tâche et
c’est aussi la mienne ! Il ne faut pas se tromper au sujet de
la signification précise de cette tâche : Zarathoustra est
affirmatif jusqu’à justifier aussi tout le passé, jusqu’à faire le
salut du passé.
Je marche parmi les hommes, comme parmi les fragments
de l’avenir, de cet avenir que je vois.
Et à cela se réduit mon effort que je parvienne à réunir et
à recomposer ce qui est fragment, et énigme et épouvantable
hasard ?
Et comment supporterai-je d’être homme, si l’homme
n’était pas aussi poète et devineur d’énigme et sauveur du
hasard ?
Sauver tout le passé et transformer tout « ce qui était »
pour en, faire « ce qui devrait être », c’est cela seul que je
pourrais appeler le salut.
En un autre passage Zarathoustra détermine aussi
sévèrement que possible ce qui, pour lui, pourrait seul être
« l’homme », — non point un objet d’amour ou même de
pitié — Zarathoustra s’est aussi rendu maître du grand dégoût
que lui inspire l’homme : l’homme est pour lui une chose
informe, une matière, une laide pierre qui a besoin du stat
uaire :
Ne plus vouloir, et ne plus évaluer, et ne plus créer ! ô que
cette grande lassitude reste toujours loin de moi.
Dans la recherche de la connaissance, ce n’est encore
que
la joie de la volonté, la joie d’engendrer et de devenir que je
sens en moi, et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance,
c’est parce qu’il y a en elle de la volonté d’engendrer.
Cette volonté m’a attiré loin de Dieu et des Dieux ; qu’y
aurait-il donc à créer, s’il y avait des Dieux ?
Mais, mon ardente volonté de créer me pousse sans cesse
vers les hommes ; ainsi le marteau est poussé vers la pierre.
Hélas ! ô hommes, une statue sommeille pour moi dans la
pierre, la statue des statues ! Hélas ! pourquoi faut-il qu’elle
dorme dans la pierre la plus affreuse et la plus dure ?
Maintenant mon marteau frappe cruellement contre cette
prison. La pierre se morcelle : que m’importe ?
Je veux achever cette statue : car une ombre m’a visité —
la chose la plus silencieuse et la plus légère est venue auprès
de moi !
La beauté du Surhumain m’a visité comme une ombre.
Hélas, mes frères ! Que m’importent encore — les Dieux !…
Je fais ressortir un dernier point de vue. Le passage que
j’ai
souligné m’en fournit le prétexte. Pour une tâche dionysienne,
la dureté du marteau, la joie même de la destruction, font
partie, de la façon la plus décisive, des conditions premières.
L’impératif « devenez durs ! », la certitude fondamentale que
tous les créateurs sont durs, voilà le véritable signe distinctif
d’une nature dionysienne. —
PAR DELÀ LE BIEN ET LE MAL
PRÉLUDE D’UNE PHILOSOPHIE DE L’AVENIR
1.
La tâche qui incombait aux prochaines années était
prescrite aussi sévèrement que possible. Après avoir accompli
la partie affirmative de cette tâche, c’était le tour de la partie
négative, où il fallait dire non, agir non. Il fallait entreprendre
la transmutation de toutes les valeurs qui avaient eu cours
jusqu’à présent, la grande guerre, révocation du jour où la
bataille serait décisive. Pendant ce temps je me suis aussi
enquis lentement de natures semblables à la mienne, de celles
qui, appuyées sur leur réserve de force, prêteraient la main à
l’œuvre de destruction.
Depuis cette époque tous mes écrits sont des hameçons
que je lance. Peut-être que je m’entends mieux que n’importe
qui à pêcher à la ligne ?… Si rien ne se laissa prendre, ce
n’était pas de ma faute. Les poissons faisaient défaut…
2.
Le livre (1886) est dans ses parties essentielles une
critique de la modernité, les sciences modernes, les arts
modernes, sans en exclure la politique moderne. Je donne
également des indications au sujet du type contraire qui est
aussi peu moderne que possible, un type noble, un type
affirmatif. Considéré ainsi, mon livre est l’école du
gentilhomme, le mot pris dans un sens plus intellectuel et plus
radical qu’il n’a été fait jusqu’à présent. Rien que pour tolérer
cette interprétation, il faut avoir du courage, il ne faut pas
avoir appris la peur.
Toutes les choses dont notre époque est fière sont
envisagées comme l’opposé de ce type ; j’y vois presque
l’indice de vaises manières. Je citerai, par exemple : lafameuse
« objectivité » ; la « compassion avec tout ce qui souffre » ; le
« sens historique » avec sa soumission devant le goût étranger,
sa platitude devant les petits faits ; l’« esprit scientifique ».
— Si l’on considère que le livre est écrit après
Zarathoustra, on devinera peut-être aussi le régime diététique
d’où il tire son origine. L’œil qui, sous l’empire d’une
nécessité formidable, a pris la mauvaise habitude de voir dans
le lointain — Zarathoustra possède une plus longue vue que le
tsar — est forcé à saisir ici d’un regard aigu ce qu’il y a de
plus proche, le temps, ce qui se trouve autour de lui. On verra
dans tous les détails, mais avant tout dans la forme, un pareil
éloignement despotique des instincts qui rendirent possible la
création d’un Zarathoustra. Au premier plan il y a le
raffinement dans la forme, dans l’intention, dans l’art du
silence ; la psychologie est maniée avec une cruauté et une
dureté voulues. Le livre tout entier ne contient pas un seul mot
de bonté.
Tout cela repose. Qui donc saurait deviner en fin de
compte quelle espèce de récréation rend nécessaire un tel
gaspillage de bonté comme celui qui se trouve dans
Zarathoustra ?… Pour parler théologiquement — écoutez, car
je parle rare ment en théologien — ce fut Dieu lui-même qui,
sous la forme du serpent, se coucha sous l’arbre de la
Connaissance, lorsqu’il eut accompli son œuvre : il se reposait
ainsi d’être Dieu. Tout ce qu’il avait fait, il l’avait fait trop
beau… Le diable n’est que l’oisiveté de Dieu, à chaque
septième jour…
GÉNÉALOGIE DE LA MORALE
UNE ŒUVRE DE POLÉMIQUE
Les trois dissertations qui composent cette généalogie
sont peut-être, pour ce qui concerne l’expression, l’intention et
l’art de la surprise, ce qu’il a été écrit jusqu’à présent de plus
inquiétant. Dionysos, on ne l’ignore pas, est aussi le dieu des
ténèbres. Il y a là chaque fois un début qui doit induire en
erreur ; ce début est froid, scientifique, ironique même ; il est
mis en relief avec intention ; il est dilatoire à dessein. Peu à
peu l’agitation augmente ; çà et là il y a des éclairs à
l’horizon ; des vérités très désagréables viennent de loin avec
de sourds grondements, jusqu’à ce qu’un tempo feroce soit
atteint, où tout se presse en avant avec une tension formidable.
À la fin, l’on aperçoit chaque fois, au milieu de détonations
absolument terribles, une nouvelle vérité, visible parmi d’épais
nuages.
La vérité de la première dissertation, c’est la psychologie
du christianisme : la naissance du christianisme dans l’esprit
du ressentiment, et non point, comme on pourrait le croire,
dans l’« esprit »… De par toute son essence, c’est un
mouvement de réaction, la grande insurrection contre la
domination des valeurs nobles.
La seconde dissertation présente la psychologie de la
conscience : celle-ci n’est pas, comme on pourrait le croire,
« la voix de Dieu dans l’homme ». C’est l’instinct de la
cruauté qui se dirige en arrière, après qu’il ne lui a plus été
possible de se décharger à l’extérieur. La cruauté, considérée
comme un des plus anciens et des plus nécessaires fondements
de la civilisation, est ici mise en lumière pour la première fois.
La troisième dissertation résout le problème de l’origine
de l’idéal ascétique et de sa puissance énorme, la puissance de
l’idéal du prêtre, bien que cet idéal soit l’idéal nuisible par
excellence, une volonté de la fin, un idéal de décadence. Cette
puissance du prêtre provient non point du fait que Dieu est
derrière lui, comme on pourrait le croire, mais du fait que
l’idéal ascétique a été jusqu’à présent, faute de mieux, le seul
idéal, un idéal qui n’avait pas de concurrence. « Car l’homme
préfère vouloir le néant que de ne point vouloir du tout… »
Avant tout un contre-idéal faisait défaut, jusqu’à l’apparition
de Zarathoustra.
On m’a compris. Trois études préparatoires et
déterminantes d’un psychologue, en vue d’une transmutation
de toutes les valeurs. Ce livre contient la première psychologie
de prêtre.
CRÉPUSCULE DES IDOLES
COMMENT ON PHILOSOPHE À COUPS DE MARTEAU
1.
Cet écrit qui n’a pas 150 pages, avec son allure à la fois
sereine et fatale — un démon qui rit — est la tâche de si peu
de jours que j’ai des scrupules à en dire le nombre. Parmi tous
les livres, il représente une exception ; il n’existe rien de plus
substantiel, de plus indépendant, de plus révolutionnaire — de
plus méchant. Si l’on veut se faire rapidement une idée à quel
point avant moi tout était placé la tête en bas, il faut
commencer par la lecture de cet ouvrage. Ce qui, sur la page
de titre, est appelé idole, c’est précisément ce qui jusqu’à
présent a été appelé vérité. Crépuscule des idoles, cela
signifie : la fin des vérités anciennes commence…
2.
Il n’y a pas de réalité, il n’y a pas « d’idéalité » qui ne
soient touchées dans ce livre (— touché ! quel euphémisme
circonspect !) Non seulement les idoles éternelles, mais encore
les plusjeunes,parconséquent les plus séniles, « l’idée
moderne » par [Link] grand vent souffle à travers les
arbres, et, de tous les côtés, les fruits tombent sur le sol — ce
sont des vérités. Il y a dans ce livre le gaspillage d’un automne
trop abondant. On trébuche sur les vérités, on en écrase même
quelques-unes, — elles sont trop !… Mais ce que l’on finit par
prendre dans la main, ce n’est plus rien de problématique, ce
sont des choses décisives. Moi seul, je tiens la mesure pour les
« vérités », moi seul je suis capable de juger. C’est comme si
une deuxième conscience s’était éveillée en moi, c’est comme
si la « volonté » avait allumé en moi une lumière qui éclaire la
pente oblique sur laquelle elle est descendue jusqu’à présent
toujours plus bas… Cette pente oblique, on l’appelait le
chemin de la « vérité »… C’en est fini de l’ « obscure
impulsion ». L’homme bon avait précisément le moins
conscience du bon chemin… Et, très sérieusement, personne
ne connaissait avant moi le bon chemin, le chemin qui mène
en haut. Ce n’est qu’à dater de moi qu’il existe de nouveau des
espoirs, des tâches, des voies vers la culture dont le tracé est
indiqué. Je suis le joyeux messager de cette culture… Par là
même je suis aussi une fatalité. —
3.
Immédiatement après avoir terminé l’œuvre susdite, et
sans même perdre un seul jour, j’attaquai la tâche formidable
de la Transmutation, animé d’un sentiment de souveraine
fierté que rien n’égale, certain à chaque minute de mon
immortalité et inscrivant, un signe après l’autre, sur les tables
d’airain, avec la certitude d’une fatalité.
La préface fut écrite le 3 septembre 1888. Lorsque, le
matin, après l’avoir rédigée, je sortis en plein air, je trouvai
devant moi la plus belle journée que la Haute-Engadine m’eût
jamais montrée, un jour transparent, ardent dans ses couleurs,
recélant en lui tous les intermédiaires entre la glace et le midi.
Je ne quittai Sils-Maria que le 20 septembre, retenu comme je
l’étais par des inondations, n’étant bientôt et pour plusieurs
jours que le seul hôte de ce lieu merveilleux à qui ma
reconnaissance fera le don d’un nom immortel. Après un
voyage plein d’incidents, où je fus même en danger de mort,
atteignant tard dans la nuit Come envahi par l’eau, je parvins à
Turin le 21. Turin est mon lieu démontré et je l’ai choisi dès
lors pour résidence. Je repris le même logement que j’avais
déjà habité au printemps, Via Carlo Alberto 6III, en face du
puissant palais Carignano, où est né Victor-Emmanuel, mes
fenêtres ayant vue sur la place Charles-Albert et au sud sur un
horizon bordé de collines. Sans hésitation, et sans me laisser
distraire un moment, je me remis de nouveau au travail. Il ne
me restait plus qu’à terminer le dernier quart de l’ouvrage. Le
30 septembre, grande victoire ; septième jour ; oisiveté d’un
dieu qui se promène le long du Pô. Le même jour j’écrivis
encore la préface du Crépuscule des Idoles, dont la correction
d’épreuves m’avait servi de récréation durant le mois de
septembre.
Je n’ai jamais vécu un semblable automne, jamais je
n’aurais cru qu’une chose pareille fût possible sur la terre, —
un Claude Lorrain transporté dans l’infini, chaque jour d’une
égale perfection effrénée. —
LE CAS WAGNER
UN PROBLÈME MUSICAL
I.
Pour pouvoir rendre justice à cette œuvre, il faut souffrir
de la fatalité de la musique comme d’une plaie ouverte. — De
quoi je souffre, lorsque je souffre de la fatalité de la musique ?
Je souffre de ce que la musique ait perdu son caractère
affirmateur et transfigurateur du monde, je souffre de ce
qu’elle soit une musique de décadence et non plus la flûte de
Dionysos… En admettant cependant que l’on considère la
cause de la sique comme sa propre cause, comme l’histoire de
sa propre souffrance, on trouvera que cet écrit est plein
d’égards et qu’il est indulgent au delà de toute mesure. Être
joyeux dans ce cas et se persifler soi-même avec bonté —
ridendo dicere severum, alors que le verum dicere justifierait
toutes les duretés — c’est l’humanité même. Qui donc
douterait que je ne sois capable, en vieil artilleur que je suis,
de mettre en batterie contre Wagner mes lourdes pièces ? —
Tout ce qu’il y avait de décisif en ctlte affaire, je l’ai réservé à
part moi… J’ai aimé Wagner…
En fin de compte, il y a dans le sens que j’ai donné à ma
tâche, dans la voie qu’elle suit, une attaque contre un subtil
« inconnu » qu’un autre devinerait malaisément. Il me reste à
démasquer encore bien d’autres « inconnus » qu’un Cagliostro
de la musique. À vrai dire, il me reste aussi à tenter une
attaque contre la nation allemande qui, dans les choses de
l’esprit, devient de plus en plus paresseuse et pauvre dans ses
instincts, de plus en plus honorable, cette nation allemande qui
continue, avec un appétit enviable, à se nourrir de
contradictions, qui avale la « foi » aussi bien que la science, la
« charité chrétienne » aussi bien que l’antisémitisme, la
volonté de puissance (de l’« Empire ») aussi bien que
l’évangile des humbles, sans en éprouver le moindre trouble de
digestion. Ne jamais prendre fait et cause au milieu des
contradictions ! Quelle neutralité romantique ! Quel
désintéressement ! Quel sens juste du gosier germanique qui
confère à toutes choses des droits égaux, qui trouve que tout a
du goût ! Il n’y a pas à en douter, les Allemands sont des
idéalistes…
Lorsque je me rendis en Allemagne pour la dernière fois,
je trouvai le goût allemand préoccupé de rendre également
justice à Wagner et au Trompette de Saekkingen9. Moi-même
je fus témoin de l’hommage que l’on rendit à Leipzig à l’un
des musiciens les plus sincères et les plus allemands (le mot
allemand pris dans son sens ancien, qui ne signifiait pas
seulement allemand de l’Empire), le maître Henri Schütz. On
fonda en son honneur une… Société Liszt, ayant pour but de
cultiver et de répandre de la musique d’église rusée10… Il ne
saurait y avoir aucun doute à ce sujet, les Allemands sont des
idéalistes…
Mais ici rien ne m’empêchera d’être brutal et de dire anx
Allemands quelques dures vérités : qui donc le ferait
autrement ? Je parle de leur impudicité en matière historique.
Non seulement les historiens allemands ont perdu
complètement le coup d’œil vaste pour l’allure et pour la
valeur de la culture, non seulement ils sont tous des pantins de
la politique (ou de l’église), — ils vont même jusqu’à
proscrire ce coup d’œil vaste. Il faut être avant tout
« allemand », il faut être de la « race », alors seulement on a le
droit de décider de toutes les valeurs et de toutes les non-
valeurs en matière historique — on les détermine…
« Allemand », c’est là un argument ; « l’Allemagne,
l’Allemagne par-dessus tout », c’est un principe ; les Germains
sont « l’ordre moral » dans l’histoire ; par rapport à l’Empire
romain ils sont les dépositaires de la liberté ; par rapport au
xviiie siècle les restaurateurs de la morale, de l’« impératif
catégorique » … Il y a une façon d’écrire l’histoire conforme à
l’Allemagne de l’Empire ; il y a, je le crains, une façon
antisémite d’écrire l’histoire, — il y a une façon d’écrire
l’histoire pour la Cour, et M. de Treitschke n’a pas honte…
Récemment une opinion d’idiot en matière historique, un
mot de l’esthéticien souabe Vischer, heureusement décédé
depuis, fit le tour desjournaux allemands, comme une
« vérité » que tout bon Allemand devrait approuver. Voici ce
mot : « La Renaissance et la Réforme, toutes deux réunies,
forment un tout ; elles constituent une régénération esthétique
et une régénération morale. » — Quand j’entends de pareilles
choses, ma patience est à bout, et j’ai envie de dire aux
Allemands tout ce qu’ils ont déjà sur la conscience, je
considère même que c’est un devoir de le leur dire. Ils ont sur
la conscience tous les grands crimes contre la culture des
quatre derniers siècles !…
Et ceci toujours pour la même raison, à cause de leur
profonde lâcheté en face de la réalité, qui est aussi la lâcheté
en face de la vérité, à cause de leur manque de franchise qui
chez eux est devenu une seconde nature, à cause de leur
« idéalisme » … Les Allemands ont frustré l’Europe de la
moisson qu’apportait la dernière grande époque, l’époque de
la Renaissance, ils ont détourné le sens de cette époque, à un
moment où une hiérarchie supérieure, où les valeurs nobles qui
affirment la vie et qui garantissentl’avenir, étaient devenues
triomphantes, au siège môme des valeurs opposées, des
valeurs de décadence, — devenues triomphantes dans les
instincts mêmes de ceux qui s’y trouvaient !
Luther, ce moine fatal, a rétabli l’Église et, ce qui est
mille fois plus grave, il a rétabli le christianisme, au moment
où il succombait. Le christianisme, c’est cette négation de la
volonté de vivre érigée en religion… Luther est un moine
impossible qui, à cause de son « impossibilité », attaqua
l’église et — par conséquent — provoqua son
rétablissement… Les catholiques auraient des raisons pour
célébrer des fêtes de Luther, pourcomposerdesdrames en son
honneur… Luther… et la « régénération morale » ! Le diable
soit de toute psychologie ! — Sans aucun doute, les Allemands
sont des idéalistes !
Deux fois déjà, lorsque, avec une bravoure extraordinaire
et un formidable effort sur soi-même, un mode de penser
absolument scientifique parvenait à se réaliser, les Allemands
ont su trouver des voies détournées, pour revenir à l’ancien
« idéal », pour réconcilier la vérité et l’« idéal » et ce n’étaient,
en somme, que des formules pour le droit de décliner la
science, le droit au mensonge. Leibniz et Kant — ce sont les
deux plus grands entraveurs de la véracité intellectuelle en
Europe !
Enfin, lorsque, sur le pont entre deux siècles de
décadence, une force majeure de génie et de volonté apparut
enfin, une force assez grande pour faire de l’Europe une unité
politique et économique qui eût dominé le monde, les
Allemands ont, avec leurs « guerres d ’indépendance », frustré
l’Europe de la signification merveilleuse que recélait
l’existence de Napoléon. De ce fait, ils ont sur la conscience
tout ce qui est venu depuis lors, tout ce qui existe aujourd’hui ;
ils ont sur la conscience cette maladie, cette déraison, la plus
contraire à la culture qu’il y ait, le nationalisme, cette névrose
nationale dont l’Europe est malade, cette prolongation à
l’infini des petits États en Europe, de la petite politique. Ils ont
enlevé à l’Europe sa signification et sa raison, ils l’ont poussée
dans un cul-de-sac. — Qui donc connaît, en dehors de moi, le
chemin qui la fera sortir de ce cul-de-sac ?… Une tâche assez
grande pour lier de nouveau les peuples ?…
3.
Et, en fin de compte, pourquoi ne formulerais-je pas mon
soupçon ? Dans mon cas particulier, les Allemands essayeront
de nouveau tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’une des
tinée formidable accouche d’une souris11. Jusqu’à présent, ils
se sont compromis avec moi, et je doute fort qu’il ne fassent
pas mieux dans l’avenir. Hélas ! combien il me serait doux
d’être ici un mauvais prophète !…
Mes lecteurs et mes auditeurs naturels sont maintenant
déjà des Russes, des Scandinaves et des Français. Le seront-ils
toujours davantage ? — Les Allemands ne sont représentés
dans l’histoire de la Connaissance que par des noms
équivoques, ils n’ont jamais produit que des faux monnayeurs
« inconscients » (cette épithète convient à Fichte, Schelling,
Schopenhauer, Hegel, Schleiermacher aussi bien qu’à Kant et
à Leibnitz ; ils ne sont tous que des faiseurs de voiles)12. Les
Allemands ne doivent jamais avoir l’honneur de voir l’esprit le
plus droit dans l’histoire de l’esprit, l’esprit dans lequel la
vérité fait justice des faux monnayeurs de quatre mille ans, se
confondre avec l’esprit allemand. L’« esprit allemand » est
pour moi une atmosphère viciée. Je respire mal dans le
voisinage de cette malpropreté en matière psychologique, qui
est devenue une seconde nature, de cette malpropreté que
laisse deviner chaque parole, chaque attitude d’un Allemand.
Les Allemands n’ont jamais traversé un dix-septième
siècle de sévère examen de soi-même, comme les Français. Un
La Rochefoucauld, un Descartes sont cent fois supérieurs en
loyauté aux premiers d’entre eux. Les Allemands n’ont pas eu
jusqu’à présent de psychologues. Or, la psychologie est
presque la mesure pour la propreté ou la malpropreté d’une
race… Et, dès lors que l’on n’est pas propre, comment
pourrait-on avoir de la profondeur ? Il en est de l’Allemand,
presque comme de la femme, on n’arrive jamais à atteindre le
fond, parce qu’il n’y en a pas, voilà tout. Mais, quand il en est
ainsi, on n’est même pas plat. — Ce que l’on appelle en
Allemagne « profond », c’est précisément cette malpropreté
d’instinct à l’égard de soi-même, dont je viens de parler. On ne
veut pas voir clair au fond de son propre être. Me permettra-t -
on de proposer le mot « allemand », comme monnaie
internationale, pour désigner cette dépravation
psychologique ?
Voyez, par exemple, l’empereur allemand. Il dit qu’il
croit que c’est son « devoir de chrétien » de délivrer les
esclaves de l’Afrique. Parmi nous autres Européens on
appellerait cela simplement « allemand »… Les Allemands
ont-ils seulement produit un seul livre qui ait de la
profondeur ? Ils ne possèdent même pas le sens de ce que c’est
qu’un livre profond. J’ai connu des savants qui considéraient
Kant comme profond ; je crains fort qu’à la Cour de Prusse on
ne tienne M. de Treitschke pour un écrivain profond. Et quand,
à l’occasion, je vante Stendhal comme un psychologue, il
m’est arrivé que des professeurs d’université allemande me
demandent d’épeler ce nom…
4.
Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’au bout ? J’aime à faire
table rase. Je m’enorgueillis même de passer pour le
contempteur des Allemands par excellence. La méfiance que
m’inspirait le caractère allemand je l’ai déjà exprimée à l’âge
de vingt-six ans (troisième Considération inactuelle, page 71).
Les Allemands sont pour moi quelque chose d’impossible.
Quand je veux imaginer une espèce d’homme absolument
contraire à tous mes instincts, c’est toujours un Allemand qui
se présente à mon esprit. La première chose que je me
demande, lorsqueje scrute un homme jusqu’au fond de son
âme, c’est s’il possède le sentiment de la distance, s’il observe
partout le rang, le degré, la hiérarchie d’homme à homme, s’il
sait distinguer. Par là on est gentilhomme. Dans tout autre cas
on appartient sans rémission à la catégorie si large et si
débonnaire de la canaille. Or, les Allemands sont canaille —
hélas ! ils sont si débonnaires… On s’amoindrit par la
fréquentation des Allemands : les Allemands placent sur le
même niveau.
Si je fais abstraction de mes rapports avec quelques
artistes, avant tout avec Richard Wagner, je n’ai pas vécu une
seule heure agréable avec des Allemands… Admettons que
l’esprit le plus profond de tous les siècles apparaisse parmi les
Allemands, une créature quelconque, de celles qui sauvent le
Capitole, s’imaginerait que sa vilaine âme a au moins autant
d’importance que lui…
Je ne saurais tolérer le voisinage de cette race qui ne
possède aucun doigté pour la nuance — malheur à moi, je suis
nuance ! de cette race qui ne possède aucun esprit dans les
pieds et qui ne sait même pas marcher… Tout compte fait, les
Allemands n’ontpasdu toutde pieds, ils n’ont que des
jambes… Les Allemands n’ont aucune idée à quel point ils
sont vulgaires, et ceci est le superlatif de la vulgarité, — ils
n’ont même pas honte de n’être que des Allemands… Ils
veulent dire leur mot à propos de tout, ils considèrent eux-
mêmes leur opinion comme décisive, je crains même fort
qu’ils n’aient décidé de moi… Toute ma vie est la
démonstration rigoureuse de ces affirmations. C’est en vain
que j’ai cherché une preuve de tact, de délicatesse à mon
égard. Je l’ai trouvée chez des juifs, jamais chez des
Allemands.
C’est dans ma nature d’être doux et bienveillant à l’égard
de tout le monde. J’ai le droit de ne pas faire de différence.
Cela ne m’empêche pas d’avoir les yeux ouverts. Je n’excepte
personne et, moins que personne, mes amis. J’espère, en fin de
compte, que cela n’a pas nui aux preuves d’humanité que je
leur ai données. Il y a cinq ou six choses dont j’ai toujours fait
une question d’honneur. Malgré cela, il demeure certain que
presque chaque lettre qui m’est parvenue depuis des années
m’a fait l’effet de quelque chose de cynique. Il y a plus de
cynisme dans la bienveillance dont on fait preuve à mon
endroit que dans une haine quelconque. Je le dis en plein
visage à tous mes amis, aucun d’eux n’a pensé qu’il valait la
peine d’étudier n’importe laquelle de mes œuvres. Je devine
aux plus légers indices qu’ils ne savent même pas ce qui s’y
trouve. Pour ce qui en est même démon Zarathoustra, lequel
de mes amis aurait pu y voir autre chose qu’une présomption
illicite, heureusement inoffensive ?…
Dix années se sont écoulées, et personne en Allemagne ne
s’est fait un devoir de conscience de défendre mon nom contre
le silence absurde dont on l’a enveloppé. Ce fut un étranger, un
Danois, qui le premier eut assez de subtilité instinctive et assez
de courage pour se révolter contre mes prétendus amis… À
quelle université allemande serait-il possible de faire aujour
d’hui des cours sur ma philosophie, comme ceux que fit au
printemps dernier le docteur Georges Brandès, à Copenhague,
qui par là démontra une fois de plus qu’il est psychologue ?
Moi-même, je n’ai jamais souffert de tout cela. Ce qui est
nécessaire ne me blesse pas ; amor fati, c’est là ma nature la
plus intime. Mais cela n’exclut pas que j’aime l’ironie et
même l’ironie universelle. Et c’est ainsi que, deux ans environ
avant le coup de fondre destructeur que sera la Transmutation
et quifera tomber la terre en convulsions, j’ai envoyé dans le
monde le Cas Wagner. Il était dit que les Allemands se
tromperaient encore une fois sur mon compte et qu’ils
s’immortaliseraient ainsi ! Iis en ont encore le temps ! — Y
sont-ils parvenus ? C’est à ravir, messieurs les Germains ! Je
vous fais mon compliment…
POURQUOI JE SUIS UNE FATALITÉ
1.
Je connais ma destinée. Un jour s’attachera à mon nom le
souvenir de quelque chose de formidable, — le souvenir d’une
crise comme il n’y en eut jamais sur terre, le souvenir de la
plus profonde collision des consciences, le souvenir d’un juge
ment prononcé contre tout ce qui jusqu’à présent a été cru,
exigé, sanctifié. Je ne suis pas un homme, je suis de la
dynamite. Et, avec cela, il n’y a en moi rien d’un fondateur de
religion. Les religions sont les affaires de la populace. J’ai
besoin de me laver les mains, après avoir été en contact avec
des hommes religieux… Je ne veux pas de « croyants », je
crois que je suis trop méchant pour cela, je ne crois même pas
en moi-même. Je ne parle jamais aux masses… J’ai une peur
épouvantable qu’on ne veuille un jour me canoniser. On
devinera pourquoi je publie d’abord ce livre ; il doit éviter
qu’on se serve de moi pour faire du scandale… Je ne veux pas
être pris pour un saint, il me plairait davantage d’être pris pour
un pantin… Peut-être suis-je un pantin… Et malgré cela — ou
plutôt non, pas malgré cela, car, jusqu’à présent, il n’y a rien
de plus menteur qu’un saint — malgré cela la vérité parle par
ma bouche. — Mais ma vérité est épouvantable, car jusqu’à
présent c’est le mensonge qui a été appelé vérité.
Transmutation de toutes les valeurs, voilà ma formule
pour n n acte de suprême détermination de soi, dans
l’humanité, qui, en moi, s’est faite chair et génie. Ma destinée
veut que je sois le premier honnête homme, elle veut que je me
sache en contradiction avec des milliers d’années… Je fus le
premier à découvrir la vérité, par le fait que je fus le premier à
considérer le mensonge comme un mensonge, à le sentir
comme tel. Mon génie se trouve dans mes narines. Je proteste
comme jamais il n’a été protesté, et pourtant je suis le
contraire d’un esprit négateur. Je suis un joyeux messager
comme il n’y en eut jamais, je connais des tâches qui sont
d’une telle hauteur que la notion en a fait défaut jusqu’à
présent. Ce n’est que depuis que je suis venu qu’il y a de
nouveau des espoirs. Avec tout cela je suis nécessairement
aussi l’homme de la fatalité. Car, quand la vérité entrera en
lutte avec le mensonge millénaire, nous aurons des
ébranlements comme il n’y en eut jamais, une convulsion de
tremblements de terre, un déplacement de montagnes et de
vallées, tels que l’on n’en a jamais rêvé de pareils. L’idée de
politique sera alors complètement absorbée par la lutte des
esprits. Toutes les combinaisons de puis sances de la vieille
société auront sauté en l’air — elles sont toutes appuyées sur
le mensonge. Il y aura des guerres comme il n’y en eut jamais
sur la terre. C’est seulement à partir de moi qu’il y a dans le
monde une grande politique.
2.
Veut-on la formule d’une pareille destinée qui se fait
homme ? Elle se trouve dans mon Zarathoustra :
— Et celui qui veut être créateur dans le bien et dans le
mal devra d’abord être destructeur et briser des valeurs.
Ainsi le suprême mal fait partie du suprême bien, mais le
suprême bien est créateur.
Je suis de beaucoup l’homme le plus terrible qu’il y eut
jamais ; cela n’exclut pas que je devienne le plus bienfaisant.
Je connais la joie de détruire à un degré qui est conforme à ma
force de destruction. Dans les deux cas j’obéis à ma nature
dionysienne qui ne saurait séparer une action négative d’une
affirmation. Je suis le premier immoraliste. C’est ainsi que je
suis le destructeur par excellence.
3.
On ne m’a pas demandé, on aurait dû me demander, ce
que signifie, dans la bouche du premier immoraliste, le nom de
Zarathoustra : car ce qui fait le caractère formidable et unique
de ce Persan dans l’histoire, c’est précisément le contraire de
qu’il est chez moi. Zarathoustra fut le premier à apercevoir,
dans la lutte du bien et du mal, le véritable rouage dans le jeu
des choses. L a transposition de la morale dans la
métaphysique, de la morale considérée comme force, comme
cause et comme but par excellence, voilà son œuvre. Mais
cette question pourrait au fond être considérée déjà comme
une réponse. Zarathoustra créa cette fatale erreur qu’est la
morale ; par conséquent il doit aussi être le premier à
reconnaître son erreur. Non seulement il possède ici une
expérience plus longue et plus profonde que d’autres penseurs
— toute l’histoire n’est pas autre chose que la réfutation par
l’expérience de la proposition relative au prétendu « ordre
moral » — mais, et ceci est le plus important, il est plus
véridique que tout autre penseur. Sa doctrine, et elle seule,
présente la véracité comme vertu supérieure — c’est-à-dire
qu’il l’oppose à la lâcheté de l’« idéalisme », lequel prend la
fuite devant la réalité ; Zarathoustra est plus brave que tous les
penseurs réunis. Dire la vérité, savoir bien tirer de l’arc, c’est
là la vertu persane. — Me comprend-on ?… La victoire de la
morale sur elle-même, par véracité, la victoire du moraliste sur
lui-même, pour aboutir à son contraire, à moi, c’est ceci que
signifie dans ma bouche le nom de Zarathoustra.
4.
Au fond, ce sont deux négations que renferme pour moi le
mot immoraliste. Je contredis, d’une part, à un type d’homme
qui était considéré jusqu’à présent comme le type supérieur,
l’homme bon, bienveillant, charitable ; je contredis, d ’autre
part, à une espèce de morale qui a acquis de l’importance, qui
est devenue puissante comme morale en soi : la morale de
décadence, pour m’exprimer d’une façon plus précise, la
morale chrétienne. Il sera permis de considérer la seconde
contradiction comme la plus décisive, vu que l’estimation trop
haute de la bonté et de la bienveillance, si on les juge en grand,
apparaît déjà comme un résultat de la décadence, comme
symptôme de faiblesse, comme incompatible avec une vie qui
s’élève et qui affirme. Une des conditions essentielles de
l’affirmation c’est la négation et la destruction.
Je m’arrête tout d’abord à la psychologie de l’homme
bon. Pour évaluer ce que vaut un type d’homme, il faut
calculer le prix que coûte sa conservation, — il faut connaître
ses conditions d’existence. La condition d’existence de
l’homme bon, c’est le mensonge. Pour m’exprimer autrement,
c’est la volonté de ne pas voir, à tout prix, comment la réalité
est faite en somme. Elle n’est pas faite pour inviter sans cesse
à agir les instincts bienveillants et encore moins pour
permettre sans cesse l’intervention de mains ignorantes et
bonnes. Considérer en général les calamités de toute espèce
comme une objection, comme quelque chose qu’il faut
supprimer, c’est la niaiserie par excellence, une niaiserie qui
peut provoquer de véritables malheurs,si l’on juge les choses
dehaut, une fatalité de bêtise — presque aussi bête que le serait
la volonté de supprimer le mauvais temps, par exemple, par
pitié pour les pauvres gens…
Dans la grande économie générale, les coups terribles de
la réalité (dans les passions, les désirs, la volonté de puissance)
sont nécessaires en une mesure incalculable, bien plus que
cette forme du bonheur mesquin que l’on appelle la « bonté ».
Il faut même être indulgent pour accorder une place à cette
dernière, vu qu’elle a pour condition le mensonge des
instincts. J’aurai l’occasion de démontrer les conséquences
inquiétantes au delà de toute mesure que peut avoir pour
l’histoire tout entière l’optimisme, cette création des homines
optimi. Zarathoustra fut le premier à comprendre que
l’optimiste est aussi décadent que le pessimiste et peut-être
plus nuisible. Voici ses paroles :
Les hommes bons ne disent jamais la vérité. Les hommes
bons vous enseignent de faux arts et de fausses certitudes.
Vous êtes nés et vous avez été abrités dans les mensonges des
bons. Tout a été foncièrement déformé et perverti par les bons.
Heureusement que le monde n’est pas construit en vue
des instincts où la bète de troupeau au cœur bon trouverait son
propre bonheur. Exiger que tous les « hommes bons », toutes
les bêtes du troupeau aient des yeux bleus, de la bienveil lance,
une « belle âme » — ou, comme le désire M. Herbert Spencer,
qu’ils deviennent altruistes — ce serait enlever à. l’existence
son grand caractère, ce serait châtrer l’humanité et l’abaisser à
une misérable chinoiserie. — Et c’est là ce que l’on a
essayé !… C’est cela précisément que l’on a appelé morale…
Dans ce sens, Zarathoustra appelle les bons, tantôt « les
derniers hommes », tantôt le « commencement de la fin »,
avant tout il les considère comme l’espèce d’homme la plus
dangereuse, vu qu’ils imposent leur existence, aussi bien au
prixde la vérité qu’au prix de l’avenir.
— Les bons ne peuvent pas créer, ils sont toujours le
commencement de lafin .
— Ils crucifient celui qui inscrit des valeurs nouvelles sur
de nouvelles tables ; ils sacrifient l’avenir à eux-mêmes, ils
crucifient tout l’avenir des hommes !
— Les bons — ils furent toujours le commencement de la
fin …Et quel que soit le dommage qu’occasionnent les
calomniateurs du monde, le dommage causé par les bons est le
dommage le plus grand.
5.
Zarathoustra, le premier psychologue des hommes bons,
est par conséquent — un ami du mal. Quand une espèce
décadente d’hommes est montée au rang de l’espèce la plus
haute, elle n’a pu s’élever ainsi qu’au détriment de l’espèce
contraire, l’espèce des hommes forts et certains de la vie.
Quand la bête de troupeau rayonne dans la clarté de la vertu la
plus pure, l’homme d’exception est forcément abaissé à un
degré inférieur, au mal. Quand le mensonge à tout prix
accapare le mot « vérité », pour le faire rentrer dans son
optique, l’homme véritablement véridique se trouve désigné
sous les pires noms. Zarathoustra ne laisse ici aucun doute : il
dit que c’est la connaissance des hommes bons, des
« meilleurs », qui lui a inspiré la terreur de l’homme ; c’est de
cette répulsion que lui son nées des ailes, « pour planer au loin
dans des avenirs lointains ». Il ne cache pas que son type
homme, un type relativement surhumain, est surhumain
précisément par rapport aux hommes bons, que les bons et les
justes appelleraient démon son Surhumain…
Hommes supérieurs que rencontre mon œil, ceci est le
doute que vous m’inspirez et mon rire secret : j’ai deviné que
vous appelleriez mon Surhumain — démon ! Vous êtes
tellement étrangers à la grandeur, dans votre âme, que le
Surhumain vous paraîtrait terrible dans sa bonté…
C’est de ce passage et d’aucun autre qu’il faut partir pour
comprendre ce que veut Zarathoustra. Cette espèce d’hommes
qu’il conçoit conçoit la réalité telle qu’elle est : elle est assez
forte pour cela. La réalité ne lui paraît pas étrangère et
éloignée, elle est pareille à elle-même, elle renferme en elle-
même tout ce que cette espèce a de terrible et de
problématique, car c’est par là seulement que l’homme peut
avoir de la grandeur…
6.
Mais, dans un autre sens encore, j ’ai choisi le mot
immoraliste comme insigne et comme emblème pour moi. Je
suis heureux d’avoir ce mot qui me met en relief en face de
toute rhumanité. Personne encore n’a considéré la morale
chrétienne comme quelque chose qui se trouve au-dessous de
lui ; il faut pour cela une hauteur, un coup d’œil dans le
lointain, une profondeur psychologique absolument inouïs. La
morale chrétienne fut jusqu’à présent la Circé de tous les
penseurs, — ils s’étaient mis à son service. — Qui donc, avant
moi, est descendu dans les cavernes d’où jaillit l’haleine
empoisonnée de cet espèce d’idéal, l’idéal des calomniateurs
du monde ? Qui donc a osé se douter seulement que c’étaient
là des cavernes ? Qui donc, avant moi, fut, parmi les
philosophes, un psychologue, et non point l’opposé du
psychologue, un « charlatan supérieur », un « idéaliste » ?
Avant moi, il n’y a pas eu de psychologie.
Être ici le premier, cela peut être une malédiction, mais
c’est dans tous les cas une fatalité, car c’est aussi, en tant que
premier, que l’on méprise… Le dégoût de l’homme, voilà mon
danger…
7.
M’a-t-on compris ? — Ce qui me délimite, ce qui me met
à part de tout le reste de l’humanité, c’est d’avoir découvert la
morale chrétienne. C’est pourquoi j’avais besoin d’un mot qui
possédât le sens d’un défi lancé à chacun. De n’avoir pas
ouvert les yeux plus tôt, à ce sujet, c’est pour moi la plus
grande malpropreté que l’humanité ait sur la conscience. J’y
vois la duperie de soi faite instinct, la volonté d’ignorer par
principe tout ce qui arrive, toute cause, toute réalité, une sorte
de faux monnayage en matière psychologique qui va jusqu’au
crime. L’aveuglement devant le christianisme, c’est là le crime
par excellence — le crime contre la vie. Les millénaires, les
peuples, les premiers aussi bien que les derniers, les
philosophes et les vieilles femmes — déduction faite de cinq
ou six moments de l’histoire et de moi comme le septième —
sur ce point ils se valent tous. Le chrétien a été jusqu’à présent
l’« être moral » par excellence, une curiosité sans exemple —
et, en tant qu’« être moral », il fut plus absurde, plus
mensonger, plus vaniteux, plus frivole, il s’est nui plus à lui-
même que ne saurait l’imaginer même en rêve le plus grand
contempteur de l’humanité. La morale chrétienne — la forme
la plus maligne de la volonté du mensonge — elle est la Circé
de l’humanité, c’est elle qui l’a corrompue. Ce n’est pas
l’erreur, en tant qu’erreur, qui m’épouvante en face de ce
spectacle, ce n’est pas le manque de « bonne volonté » qui
dure depuis des millions d’années, le manque de discipline, de
bienséance, de bravoure dans les choses de l’esprit qui se
laisse deviner dans la victoire de cette morale, c’est le manque
de naturel, c’est cet état de faits épouvantable que la contre-
nature elle-même a reçu les honneurs suprêmes sous le nom de
morale et qu’elle est restée suspendue au-dessus de l’humanité
comme sa loi, son impératif catégorique !…
Peut-on se méprendre à ce point, non pas en tant
qu’individu, non pas en tant que peuple, mais en tant
qu’humanité ?… On a enseigné à mépriser les tout premiers
instincts de la vie ; on a imaginé par le mensonge l’existence
d’une « âme », d’un « esprit », pour faire périr le corps ; dans
les conditions premières de la vie, dans la sexualité, on a
enseigné à voir quelque chose d’impur ; dans la plus profonde
nécessité de la croissance, dans le sévère amour de soi (le mot
lui-même est déjà injurieux !) on a cherché un principe
mauvais ; au contraire, dans le signe typique de la
dégénérescence et de la contradiction des instincts, dans le
« désintéressement », dans la perte du point d’appui, dans
l’impersonnel et l’amour du prochain, on aperçoit la valeur
supérieure, que dis-je, la valeur par excellence… Comment ?
l’humanité elle-même serait-elle en décadence ? le fut-elle
toujours ? — Ce qui est certain, c’est qu’on ne lui a jamais
présenté que des valeurs de décadence sous le nom de valeurs
supérieures. La morale du renoncement à soi est par excellence
la morale de dégénérescence, c’est la constatation : « je suis en
train de périr » traduite par cet impératif : « vous devez tous
périr », et non pas seulement par l’impératif !… Cette seule
morale qui a été enseignée jusqu’à présent, la morale du
renoncement, laisse deviner la volonté d’en finir, elle nie la vie
à la base même de la vie.
Ici une possibilité demeure ouverte : ce n’est pas
l’humanité qui est en dégénérescence, c’est seulement cette
espèce parasitaire d’hommes, l’espèce des prêtres, qui, par le
monde, en s’aidant du mensonge, est parvenue à s’élever à la
qualité d’arbitre pour la détermination des valeurs, qui a trouvé
dans la morale chrétienne un moyen pour parvenir à la
puissance… Et, de fait, ceci est ma conviction : les maîtres, les
conducteurs de l’humanité furent tous des théologiens et tous
aussi des décadents : de là vient la transmutation de toutes les
valeurs en une inimitié de la vie, de là vientla morale…
Définition de la morale : La morale c’est l’idiosyncrasie du
décadent avec l’intention cachée de tirer vengeance de la vie
— et celte intention a été couronnée de succès. J’attache de la
valeur à cette définition.
8.
M’a-t-on compris ? — Je n’ai pas dit un mot tout à
l’heure qui n’a pas été dit il y a cinq ans déjà, par la bouche de
Zarathoustra. — La découverte de la morale chrétienne est un
événement qui n’a pas son égal, une véritable calastrophe. —
Celui qui donne des éclaircissements à son sujet est une force
majeure, une fatalité, — il brise l’histoire de l’humanité en
deux tronçons. On vit avant lui, on vit après lui… La foudre
de la vérité a frappé ce qui jusqu’à présent était placé le plus
haut. Que celui qui comprend ce qui a été détruit là, regarde
s’il lui reste encore quelque chose entre les mains. Tout ce qui
jusqu’à présent s’est appelé vérité a été démasqué comme le
mensonge le plus dangereux, le plus perfide,le plus souterrain ;
le prétexte sacré de rendre les hommes a meilleurs » apparaît
comme une ruse pour épuiser la vie elle-même, pour l’anémier
en lui tirant le sang. La morale considérée comme
vampirisme… Celui qui découvre la morale a découvert, en
même temps, la non-valeur de toutes les valeurs auxquelles on
croit et auxquelles on [Link] ne voit plus rien de vénérable
dans les types les pins vénérés de l’humanité, dans ceux
mêmes qui ont été canonisés, il y voit la forme la plus fatale
des êtres mal venus, fatale, parce qu’elle fascine… La notion
de « Dieu » a été inventée comme antinomie de la vie, — en
elle se résume, en une unité épouvantable, tout ce qui est
nuisible, vénéneux, calomniateur, toute l’inimitié contre la vie.
La notion de l’« au-delà « du « monde-vérité » n’a été inventée
que pour déprécier le seul monde qu’il y ait, — pour ne plus
conserver à notre réalité terrestre aucun but, aucune raison,
aucune tâche ! La notion de l’« âme », l’« esprit » et enfin de
compte même de l’« âme immortelle », a été inventée pour
mépriser le corps, pour le rendre malade — « sacré » — pour
apporter à toutes les choses qui méritent du sérieux dans la vie
— les questions de nourriture, de logement, de régime
intellectuel, les soins à donner aux malades, la propreté, la
température — la plus épouvantable insouciance ! Au lieu de
la santé, le « salut de l’âme » — je veux dire une folie
circulaire qui va des convulsions de la pénitence à l’hystérie de
la rédemption ! La notion du « péché » a été inventée en même
temps que l’instrument de torture qui la complète, le « libre-
arbitre » pour brouiller les instincts, pour faire de la méfiance à
l’égard des instincts une seconde nature ! Dans la notion du
« désintéressement », du « renoncement à soi » se trouve le
véritable emblème de la décadence. L’attrait qu’exerce tout ce
qui est nuisible, l’incapacité de discerner son propre intérêt, la
destruction de soi sont devenus des qualités, c’est le
« devoir », la « sainteté », la « divinité » dans l’homme ! Enfin
— et c’est ce qu’il y a de plus terrible — dans la notion de
l’homme bon, on prend parti pour tout ce qui est faible,
malade, mal venu, pour tout ce qui souffre de soi-même, pour
tout ce qui doit disparaître. La loi de la sélection est
contrecarrée. De l’opposition à l’homme fier et d’une bonne
venue, à l’homme affirmatif qui garantit l’avenir, on fait un
idéal. Cet homme devient l’homme méchant… Et l’on a ajouté
foi à tout cela, sous le nom de morale ! — Écrasez l’infâme !
——
9.
M’a-t-on compris ? — Dionysos en face du crucifié…
1 Ce paragraphe devait primitivement faire partie de Nietzsche contre Wagner, et il
se trouve en effet sous le titre Intermezzo dans l’édition privée de cet opuscule,
publiée en 1889, à 50 exemplaires chez C.-G. Naumann, à Leipzig. Mais pendant
l’impression, Nietzsche écrivit à son éditeur, en date du 20 décembre 1888, pour le
prier de faire passer ce morceau, en supprimant le titre, dans le manuscrit d’Ecce
homo. — H.A.
2Nietzsche se mit à chanter ces vers étranges sur lesquels il avait composé une
mélodie plus étrange encore, sous le tunnel du Saint-Gothard, lorsque, dans les
premiers jours de janvier 1889, déjà en proie à la folie, il fut conduit de Turin à
Bâle. — H.A.
3 Jeu de mot intraduisible sur Hohltöpfe et Kohlköpfe.
4 Page 239 de l’édition française.
5 Page 67 de la traduction française.
6 Ib., id., pages 36 à 90.
7 Humain, trop humain, aph. 37.
8 Jeu de mot sur er fiel ein et er überfiel mich.
9 Opéra de Nessler, d’après un poème de Scheffel, très en vogue en Allemagne il y
a vingt ans. — h.a.
10 Jeu de mot intraduisible sur Liszt et listig (ruse).
11Les prescriptions de la récente « fondation Nietzsche » montrent que les toupçont
du philosophe n’étaient que trop justifiés. — h.a.
12 Jeu de mot sur le nom de Schleiermacher, qui signifie « faiseur de voiles ».
Présentation
Voici le livre. Ecce librus. Certainement,
l’un des ouvrages les plus discrets et les
plus brillants de l’œuvre du philosophe au
marteau. Discret, car les savants sont passés
par là. Avec leurs folie et furie du
classement, de la caractérisation, de la
rationalité, qui ont fait de Ecce homo un
texte inclassable et dérangeant. Brillant, car
Nietzsche y donne tout, lui-même, sa
dernière salve, l’ultime attaque portée au
système. A commencer par le style. Un
style qui vous vaut d’emblée la mise à
l’index de l’Université. Pas de plan en trois
parties : le crime ne souffre aucune
tolérance.
Alors que retenir de ces dernières paroles du
philosophe, avant la démence, avant la
première mort, en janvier 1889? Et bien,
que Nietzsche y formalise un genre
philosophique, celui de l’autobiographie
philosophique. Il emboîte le pas à
Montaigne et bien avant lui, au biographe
des sages antiques, Diogène Laerce. Mais ce
qui était à l’état embryonnaire ou de
tentative, il le fait accéder au rang de type.
L’existence du philosophe devient un objet
pour le philosophe lui-même. On retrouve la
fidélité de Nietzsche à l’un de ses concepts
les plus précieux, donné déjà dans Par delà
bien et mal : toute œuvre est la confession
d’un corps. Si cher à Michel Onfray, ce
nouveau Nietzsche normand.
Ainsi les actes ne souffrent-ils pas
d’exceptions. Ce sont eux qui font œuvre.
Et non le texte. Mais dans une relation
tragique, contre la morale des religions, le
moi se dégage peu à peu de la mécanique
implacable de responsabilité. Je suis libre de
dire un grand “oui” à la vie. Et je ne suis
coupable de rien. Charge à moi de faire de
ma vie une œuvre d’art. De devenir ce que
je suis. Contre vents et marées. Avec
symbiose avec le fatum lui-même.
Achevé de numérisé
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septembre 2012
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