Objet d’étude : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle/ L’Abbé Prévost, Manon Lescaut,
1731/ Parcours associé : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Analyse linéaire 7
La rencontre
Introduction :
Le septième tome des Mémoires d’un homme de qualité s’intitulait L’histoire du chevalier Des
Grieux et de Manon Lescaut. L’Abbé Prévost, qui a publié ce tome en 1731, ne s’attendait sans
doute pas à ce que le personnage de Manon, pourtant si silencieux dans l’oeuvre, éclipse le
chevalier, qui raconte cette histoire à Renoncour, l’homme de qualité en question. En effet, le
public, dès l’apparition de l’oeuvre, tombera sous le charme de cette créature si mystérieuse et
attachante. Notre texte raconte la première rencontre entre les deux personnages principaux du
roman. Le Chevalier s’apprêtait alors à quitter Amiens pour rentrer en vacances chez son père avant
d’entamer des études de théologie à Paris. L’amour semble naître immédiatement dans le coeur du
chevalier, qui nous raconte cet moment.
Problématique : Nous nous demanderons donc comment la rencontre amoureuse est mise en
scène par le chevalier Des Grieux ?
Mouvements du texte :
Nous verrons dans un premier temps
1) l.1à l.11 : Une scène de coup de foudre
2) l.12-22 (la douceur de ses regards) : Le premier échange de parole
3) L. 22-fin : Un narrateur grandiloquent
I-Une scène de coup de foudre
L1- 2
• Des Grieux présente sa rencontre avec Manon comme un événement tragique auquel il
n’aurait pas pu échapper
De fait, le texte s’ouvre sur une tonalité tragique, marquée par l’emploi de l’interjection « Hélas ! »,
de deux phrases exclamatives, accompagné d’un style élevé avec l’inversion du sujet et l’emploi de
la conjonction « que ne le marquai-je », qui équivaut à un pourquoi.
L’expression du regret apparaît également dans l’emploi du conditionnel passé « j’aurais porté » qui
exprime l’irréel dans le passé. Le narrateur regrette en effet d’être resté un jour de plus à Amiens,
jour durant lequel il rencontre Manon, qui va le priver de son « innocence » (l. 2) qu’il n’a pu
empoter chez son père.
Cette tonalité tragique place d’emblée le lecteur dans l’expectative. En plus de gagner la sympathie
de Renoncour et du lecteur, elle éveille sa curiosité et le met en haleine.
L. 2-7 :
• Le récit de la rencontre contraste fortement, par sa banalité, avec le registre tragique
initial.
La scène prend en effet place dans un cadre réaliste quotidien : une promenade amicale dans
Amiens et l’arrivée du « coche d’Arras », déposant ses passagers devant une « hôtellerie » .
Le registre tragique, par l’élévation morale et stylistique, laissait attendre le récit de faits
inhabituels, digne de grands personnages ; or le narrateur semble raconter ici une scène urbaine et
bourgeoise, sans relief particulier.
Le seul élément qui se démarque cependant semble une jeune fille, désignée par les marques du
singulier « il en resta une », « qui resta seule dans la cour ». L’apposition « fort jeune », dégage un
premier trait du personnage.
Dans ce décor banal et ordinaire, Manon semble ainsi dénoter, de distinguer au point d’attirer
d’emblée l’intérêt du narrateur.
L8-11 :
• La simple apparition de Manon semble créer instantanément l’amour et le désir chez le
narrateur.
En effet, l’emploi de la proposition subordonnée de cause : « Elle me parut si charmante que... »
met en relief la cause des réactions de Des Grieux sur lesquels il insiste comme étant totalement
inhabituelles.
De fait si la « curiosité » de Tiberge et de Des Grieux les pousse à observer l’arrivée du coche, selon
un désir pulsionnel à peine indiqué, le chevalier donne de lui-même une image ambivalente : son
ignorance du désir amoureux « moi qui n’avait jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé
une fille avec un peu d’attention » peut en effet faire sourire chez un jeune homme de dix-sept ans.
Cependant, en insistant sur cette innocence à l’aide du redoublement du pronom « moi » suivi de
propositions relatives, ainsi que des négations « ne jamais », « ni...ni », le narrateur élabore
progressivement une image respectable de lui même.
L’expression de la naissance du sentiment amoureux se fait par ailleurs sous le signe de l’excès et
de la fulgurance par l’emploi du passé simple « je me trouvai », associé à l’adverbe « tout d’un
coup » et à l’hyperbole « jusqu’au transport ».
Et c’est dans cet amour qu’il semble trouver le courage d’aborder celle qu’il appelle déjà « la
maîtresse de son coeur ». L’emploi de cette périphrase, place d’emblée Manon dans une position
dominante et annonce la suite du récit : le lecteur sait que cet amour naissant va visiblement durer.
II- Le premier échange de parole
L12-14 :
• Les premières paroles échangées par Des Grieux et Manon sont l’occasion, pour ce
dernier de dresser un premier portrait de la jeune fille
En effet, DG marque d’abord une sorte d’étonnement à peine dissimulé par l’emploi de la
proposition subordonnée concessive « Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes
politesse sans paraître embarrassée », qui marque une opposition entre l’âge de Manon et son
attitude vis à vis de l’autre sexe. Ce premier trait de caractère décrit donc Manon comme une jeune
fille à la limite de l’impudeur, qui ne craint pas d’être abordée par les hommes, malgré son jeune-
âge. La réponse de Manon à la question de DG, rapportée au style indirect, se fait quant à elle
« ingénument », selon Des Grieux, qui semble déjà contredire, un tant soit peu, sa première
impression. De fait, la jeune fille semble à la fois effrontée et innocente.
L14-17:
• L’annonce de la mise au couvent de Manon est reçue comme une annonce tragique, qui
exalte les sentiments naissant de Des Grieux
En effet, en plus d’employer le champ lexical de l’amour « amour, mon coeur, désir, sentiments »,
le narrateur à recours à l’hyperbole pour exprimer l’intensité de ses sentiments « l’amour me rendait
déjà si éclairé depuis un moment qu’il était dans mon coeur », ou encore « je regardai ce dessein
comme un coup mortel pour mes désirs ».
→ L’exaltation romanesque est un peu exagérée dans la bouche de Des Grieux, qui raconte de
manière retrospective son histoire, et qui cherche à excuser sa conduite à venir auprès du narrataire.
L. 17- 19 :
• Des Grieux continue de dresser le portrait de Manon sous les traits d’une femme facile
En effet, les deux propositions coordonnées : « Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre
mes sentiments ; car elle était bien plus expérimentée que moi » expliquent l’audace soudaine de
Des Grieux par les mœurs dissolus de Manon, qui avait déjà manifesté un « penchant au plaisirs »
que ses parents comptent arrêter en l’envoyant au couvent. L’utilisation de la prolepse « et qui a
causé par la suite tous ses malheurs et les miens » ajoute encore du discrédit au personnage, qui est
clairement désigné coupable non seulement de ses propres malheurs, mais aussi de ceux de Des
Grieux.
Par ailleurs, la réponse de Des Grieux contraste avec les paroles de Manon. Le Chevalier montre
encore une fois l’exaltation de ses sentiments dans un discours pathétique( « je combattis la cruelle
intention de ses parents ») qu’il qualifie lui même de « d’éloquence scolastique », certainement trop
naïve face à la fausse candeur de Manon.
En effet, le fait que Manon « n’affect[e] ni rigueur ni dédain » peut passer pour un signe de
sincérité, mais c’est tout autant le signe qu’elle est une femme facile, qui ménage au jeune homme
une occasion commode de se laisser aller à l’expression de son amour naissant. Enfin, après une
réflexion qui lui permet de composer son personnage face au jeune homme en choisissant ses mots
(« après un moment de silence »), elle répond à Des Grieux ce qu’il veut précisément entendre. Elle
emploie en effet habilement le registre tragique cher au jeune homme, comme le montrent les
termes « malheureuse », « volonté du Ciel », et l’expression de sa résignation face à un destin
inéluctable. Cela correspond parfaitement au goût du romanesque et du tragique propre au
chevalier.
Les paroles de Manon sont rapportées au discours indirect : « Elle me répondit […] que »
Elle me dit […] que » . Intégrées au discours du narrateur, les paroles de Manon passent donc
par le filtre de Des Grieux, si bien que le lecteur ignore si ce ne sont pas là les paroles que Des
Grieux a voulu entendre, ou si ce sont effectivement les paroles authentiques de Manon
intégralement et objectivement répétées.
III- Un narrateur gandiloquent :
L. 23-25 : Des Grieux place sa rencontre avec Manon sous le signe de la fatalité tragique
En effet, on retrouve plusieurs termes du registre tragique tels que l’ascendant qui est ici
l’influence, le pouvoir qu’exerce sur nous le destin ou bien l’évocation de sa « perte » ou la
« destinée », qui renvoie à une décision fixée par les dieux, à une transcendance dominatrice contre
laquelle on ne peut lutter.
La force de la destinée tragique ne semble pas par ailleurs la seule capable de contrôler son destin.
En effet, au registre tragique vient s’ajouter le registre amoureux, avec l’évocation de la beauté de
Manon : « la douceur de ses regards », « un air charmant de tristesse ». Ces deux forces semblent
associées pour pousser notre narrateur à sa perte en l’incitant à agir de manière irréfléchie, comme
le montre l’immédiateté de sa réaction : « ne me permirent pas de balancer un moment sur ma
réponse ».
Les deux registres sont par ailleurs liés à deux temporalité différentes : le temps de l’histoire est
marqué par l’amour naissant, et le temps de la narration par l’issue tragique de ce dernier.
L.25→ fin du texte : on voit se dresser le chevalier dans toute sa splendeur
Des Grieux emploie également dans cette dernière partie du texte des termes relevant d’une
éthique aristocratique : « honneur », « tyrannie », « hardiesse ») ou dans les figures de style
employées, telles les hyperboles (« tendresse infinie », « mille fois », « tant de hardiesse et de
facilité ») et la personnification (« l’ascendant de ma destinée m’entraînait »), ou encore dans les
formules de serment (« j’emploierais ma vie »). Le caractère de Des Grieux apparaît ici dominé par
la naïveté, celle du jeune homme de dix-sept ans, même si celle-ci est relue rétrospectivement par
un narrateur désormais dégrisé et un peu plus âgé. On notera par ailleurs le glissement progressif
vers le ton plus léger de la galanterie avec la dernière phrase du texte « on ne ferait pas une divinité
de l’amour, s’il n’opérait des prodiges ». La manière dont Des Grieux raconte le passé manifeste
son orgueil : il cherche sans cesse à hausser son histoire d’amour (déclassé) à la dignité tragique.
C’est pourquoi le passage étudié est ambigu : le lecteur est invité à s’identifier au chevalier par la
force du pathos, mais en même temps à prendre ses distances par rapport à l’ethos que Des Grieux
se construit à travers son discours.
Conclusion :
Manon et Des Grieux sont des personnages complexes, peu transparents. Le mystère de Manon
tient à son ambivalence : jeune fille à l’apparence ingénue, elle semble se composer un personnage.
Mais le chevalier n’est pas moins difficile à cerner : touchant par son accent de sincérité, le lecteur
peut pourtant se demander s’il n’est pas, en tant que narrateur, un habile manieur de rhétorique,
capable de se montrer en victime d’un destin pour minimiser ses propres manquements à la sagesse.