Explication linéaire de l’extrait des Misérables
Introduction :
• dire que le passage est tiré du roman sans doute le plus célèbre de Victor Hugo, Les
Misérables publié en 1862. [pour rappel, ce livre a été achevé alors qu’Hugo était en exil en
Angleterre, il a été publié en Belgique, a eu bcp de succès, mais a aussi fait scandale...
Raison pour laquelle la mère de Rimbaud ne voyait pas d’un très bon œil qu’il lise cet auteur
en 1870. Si vous voulez en dire 2 mots, ne le faites qu’en conclusion... s’il vous reste du
temps]
• ce passage se situe dans la première partie du roman...
• Le lecteur assiste à l’arrivée, chez l’évêque de Digne, d’un homme qui a tout d’un
vagabond. En fait, il a purgé une longue peine de bagne à Toulon, et se dirige vers
Pontarlier(près de la Suisse) pour y trouver du travail.
Projet de lecture : comme d’hab, plusieurs formulations sont possibles ! Qqs suggestions...
• comment l’auteur met-il en scène l’arrivée de ce personnage de marginal chez l’évêque de
Digne ?
• Comment Victor Hugo fait-il entrer en scène son personnage, et quel discours lui fait-il
tenir ?
• Comment nous apparaît le personnage de Jean Valjean dans ce passage et comment se
présente-t-il ?
Mouvement du texte, composé de deux étapes :
1. une entrée théâtrale, assez spectaculaire , voire effrayante (lignes 1 à 14)
2. les premières paroles de Jean Valjean (15 à la fin de l’extrait).
Autre découpage possible en 3 étapes : 1 à 6 : entrée du personnage / 6 à 14 : réactions
des personnages présents , jeux des regards )/ 15 à 25 : discours de JV
1- une entrée théâtrale, ligne 1 à 14:
• Le rythme lui-même des phrases, les retours à la ligne qui font observer des temps de
pause, contribuent à ménager une forme de suspense, et donnent sa théâtralité, voire sa
solennité, à l’instant.
• Phase très simple et marquante , sujet + verbe: « un homme entra ».
• Dans la phrase suivante, le déterminant démonstratif rappelle que la silhouette de cet
homme est déjà apparue dans le roman... mais il garde son mystère, et l’auteur joue avec
les attentes du lecteur.
• Attributs du vagabond, de celui qui n’a pas de domicile fixe=> figure de la marginalité :
« chercher un gîte » « sac sur l’épaule, bâton à la main »...
• Ce n’est pas un pèlerin, et son apparence n’a rien de rassurant : accumulation d’adjectifs
pour qualifier les expressions de son visage « une expression rude, hardie, fatiguée et
violente dans les yeux »... On y lit les épreuves et la lassitude, mais surtout les
caractéristiques d’un voyou, d’un homme dangereux, prêt à tout (hardi veut dire
audacieux)
• on peut éprouver une forme d’effroi, plusieurs détails dans le décor contribuent à une
impression de revenant, ou encore diabolique...
• l’auteur précise que le visage de l’homme est éclairé par « un feu de cheminée « => effet de
clair-obscur , les traits du visage apparaissent d’autant plus marqués, « hideux ». cet
adjectif est utilisé dans une phrase très brève, et ressort d’autant plus.
• l’adjectif « sinistre » et le mot « apparition » accentue cet aspect fantomatique
réactions des personnages qui sont dans la pièce :
• on observe d’abord les réactions effrayées de Mme Magloire (servante) et de Baptistine,
sœur de l ‘évêque Myriel... Réactions physiques qui trahissent une grande surprise et
surtout, une grande frayeur « tressaillit », « béante » : on peut imaginer la domestique
pétrifiée, et aucun son ne sort de sa bouche grand ouverte. Quand à Baptistine, on observe
ses réactions en 3 temps, phrase rythme ternaire : se retourna, aperçut ...se dressa ».. le
terme effarement traduit bien un mélange de stupeur, de panique , d’ahurissement.
• Mais cette épouvante se calme peu à peu, à partir du moment où Baptistine se tourne vers
son frère : les termes : « calme, serein », et « tranquille » s’opposent à ce qui précède.
L’attitude de l’évêque lui confère une dignité , et fait de lui un personnage exceptionnel (ce
que la suite du roman confirmera), qui semble d’ailleurs exercer une influence positive sur
ceux qui l’entourent.
• Nouveau jeu de regards : cette fois c’est Jean Valjean qui, un peu à la manière d’un orateur, d’un
acteur ou encore d’un conteur, balaie l’assistance d’un long regard, avant de commencer à
parler: « promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes ». Il ménage ses effets.
Il articule bien, parle « d’une voix haute »=> tout ceci révèle son éloquence. Il sait capter
l’attention de son auditoire.
2- la prise de parole de Jean Valjean (15 à la fin de l’extrait) :
• décline son identité : phrases au début courtes et sèches. Donne son nom, mais juste après,
se définit comme « un galérien ». Pourtant, il a purgé sa peine , il est libéré... Mais sans
doute celle-ci est-elle encore trop récente pour qu’il ne se voie plus comme un bagnard, un
forçat. Il ne cherche pas à cacher son passé.
• évoque son périple : en 3 phrases, on comprend que J. Valjean a marché depuis Toulon en 4
jours [192 km par la route, dit aujourd’hui le guide Michelin ! ]. Le nombre de kilomètres à
pied est impressionnant. J V ne fait qu’un constat factuel, mais il n’empêche que l’on est
admiratif devant une telle endurance (par ex : 12 lieues... = 48 km en une journée ! Sorte
de force de la nature, de sur-homme...
• mais JV se présente avant tout comme un paria, proscrit, un homme banni de la société :
plusieurs phrases au passé composé relatent les nombreuses fois où, à Digne, il a été
renvoyé ou chassé. Structure récurrente : « j’ai été... On m’a dit/ chassé etc. » => ces
parallélismes de construction soulignent le rejet systématique du personnage.
• On remarque qu’il demande l’asile dans des endroits de moins en moins humains et
accueillants : auberges... prison... niche d’un chien.
• Quelques observations intéressantes : les humains, mais aussi les chiens ne veulent pas de
lui... Est-ce à dire que le chien , est plus intégré que lui parmi les hommes ? La subordonné
circonstancielle d’hypothèse « comme s’il avait été un homme » est surprenante. Elle suit la
principale « ce chien m’a mordu et m’a chassé »=> le propre d’un humain serait-il donc de
se comporter violemment avec un vagabond ?
• La situation de Jean Valjean montre la difficulté, pour un ancien prisonnier ou forçat, à se
réinsérer dans la société. Il est stigmatisé par son « passeport jaune » (n’oubliez pas de
commenter ce point ! ) . Il est dans une situation inextricable, un dilemme. Il ne peut
rentrer nulle-part sans ce papier. Mais ce papier fait qu’il est aussitôt rejeté.
• Jean Valjean se sent exclu de la société des humains, et a l’impression que la nature,
l’univers, Dieu lui-même le rejettent , lui refusent toute protection: il utilise des phrases
négatives qui traduisent ce rejet général, ce bannissement total, qui fait qu’il ne trouve sa
place nulle part. Tous les éléments lui sont hostiles : « Il n’y avait pas d’étoile » , ou encore
« il n’y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir »
• Jean Valjean sembler intégrer ce rejet, qu’il finit par considérer comme normal, à tel point
qu’il n’essaie même plus de tenter quoi que ce soit... La « bonne femme », dans son
malheur, apparaît presque comme une sorte de sorcière ou de fée qui dit « frappe-là »,
sans qu’il comprenne vraiment.
• L’étonnement et les questions qu’il pose à la fin de ce passage montrent bien qu’il a perdu
complètement la foi en la bonté humaine, en ces gestes gratuits que l’ont peut faire pour
son prochain : « Qu’est-ce que c’est ici ? êtes-vous une auberge ? » Par la suite il va même
proposer de l’argent à l’évêque [qui bien sûr le refusera].
Conclusion : passage marquant qui dresse un portrait impressionnant de Jean Valjean (sans
expliquer encore les raisons de sa peine de travaux forcés). On sent chez lui une force de caractère
(et physique) qui lui donne une dimension héroïque... et en même temps il illustre la double peine
d’un homme qui, bien qu’il ait largement payé sa dette à la société (rappelons qu’il n’avait
finalement volé que du pain, et ensuite cherché à s’évader), a beaucoup de mal à réintégrer la
société … on peut faire le lien avec Manon Lescaut, qui n’aura pas vraiment de seconde chance ,
même une fois en Amérique... Dans son roman Les Misérables, mais aussi d’autres œuvres, Victor
Hugo donne la parole aux réprouvés de la société.
Une remarque intéressante aussi : c’est finalement l’évêque de Digne qui, en accueillant Jean-
Valjean chez lui sans le juger, va lui redonner pour la première fois un peu de dignité. Est-ce un
hasard ou un e sorte de jeu de mot de la part de Victor Hugo ?