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Banque de Texte TD TD Philo Politique

Les extraits discutent des pensées politiques d'Annah Arendt, Tocqueville et Hobbes, mettant en lumière la nature des préjugés, la liberté dans l'action humaine, et les dangers de l'égalité et de la tyrannie. Arendt souligne l'importance de la pensée critique pour surmonter les préjugés et la nécessité d'une vie publique pour la liberté, tandis que Tocqueville met en garde contre l'isolement causé par l'égalité et la tyrannie des factions. Hobbes, quant à lui, aborde la nature des lois et la prudence dans l'anticipation des résultats d'actions, tout en soulignant la liberté humaine dans les domaines non régis par la loi.

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Les extraits discutent des pensées politiques d'Annah Arendt, Tocqueville et Hobbes, mettant en lumière la nature des préjugés, la liberté dans l'action humaine, et les dangers de l'égalité et de la tyrannie. Arendt souligne l'importance de la pensée critique pour surmonter les préjugés et la nécessité d'une vie publique pour la liberté, tandis que Tocqueville met en garde contre l'isolement causé par l'égalité et la tyrannie des factions. Hobbes, quant à lui, aborde la nature des lois et la prudence dans l'anticipation des résultats d'actions, tout en soulignant la liberté humaine dans les domaines non régis par la loi.

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EXTRAITS SUR LA PENSEE POLITIQUE D’ANNAH ARENDT

L’une des raisons de l’efficacité et du danger des préjugés consiste en ce qu’une partie du
passé se cache toujours en eux. Si on y regarde de plus près, on peut en outre reconnaître un
véritable préjugé du fait qu’en lui se dissimule également un jugement qui a été formulé dans
le passé, qui possédait originellement en lui un fondement d’expérience légitime et adéquat, et
qui n’est devenu un préjugé que parce qu’il a réussi à se faufiler au cours du temps sans qu’on
s’en aperçoive, ni qu’on y prenne garde. De ce point de vue, le préjugé se distingue du simple
bavardage qui ne survit pas à la journée ou à l’heure de la conversation où les opinions et les
jugements les plus hétérogènes se font entendre et se succèdent comme dans un kaléidoscope.
Le danger du préjugé consiste précisément en ce qu’il est à proprement parler toujours – c’est-
à-dire de manière extraordinairement solide – ancré dans le passé, et c’est la raison pour
laquelle non seulement il précède le jugement en l’entravant, mais encore il rend impossible à
l’aide du jugement toute véritable expérience du présent. Si l’on veut détruire les préjugés, il
faut toujours en premier lieu retrouver les jugements passés qu’ils recèlent en eux, c’est-à-dire
en fait mettre en évidence leur teneur de vérité.
ARENDT, Qu’est-ce que la politique ? 1954
Un des traits marquants de l’action humaine est qu’elle entreprend toujours du nouveau, ce
qui ne signifie pas qu’elle puisse alors partir de rien, créer à partir du néant. On ne peut faire
place à une action nouvelle qu’à partir du déplacement ou de la destruction de ce qui
préexistait et de la modification de l’état de choses existant. Ces transformations ne sont
possibles que du fait que nous possédons la faculté de nous écarter par la pensée de notre
environnement et d’imaginer que les choses pourraient être différentes de ce qu’elles sont
en réalité. Autrement dit, la négation délibérée de la réalité − la capacité de mentir −, et la
possibilité de modifier les faits – celle d’agir – sont intimement liées ; elles procèdent l’une et
l’autre de la même source : l’imagination. Car il ne va pas de soi que nous soyons capables de
dire : « le soleil brille », à l’instant même où il pleut (certaines lésions cérébrales entraînent
la perte de cette faculté) ; ce fait indique plutôt que, tout en étant parfaitement aptes à
appréhender le monde par les sens et le raisonnement, nous ne sommes pas insérés, rattachés à
lui, de la façon dont une partie est inséparable du tout. Nous sommes libres de changer le
monde et d’y introduire de la nouveauté. Sans cette liberté mentale de reconnaître ou de nier
l’existence, de dire « oui » ou « non » – en exprimant notre approbation ou notre désaccord
non seulement en face d’une proposition ou d’une déclaration, mais face aux réalités telles
qu’elles nous sont données, sans contestation possible, par nos organes de perception et de
connaissance – il n’y aurait aucune possibilité d’action.
ARENDT, Du mensonge en politique, 1972
Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de rapports humains et toute espèce
de communauté. Là où des hommes vivent ensemble mais ne forment pas un corps politique –
par exemple, dans les sociétés tribales ou dans l’intimité du foyer – les facteurs réglant leurs
actions et leur conduite ne sont pas la liberté, mais les nécessités de la vie et le souci de sa
conservation. En outre, partout où le monde fait par l’homme ne devient pas scène pour
l’action et la parole – par exemple dans les communautés gouvernées de manière despotique
qui exilent leurs sujets dans l’étroitesse du foyer et empêchent ainsi la naissance d’une vie
publique – la liberté n’a pas de réalité dans le monde. Sans une vie publique politiquement
garantie, il manque à la liberté l’espace du monde où faire son apparition. Certes, elle peut
encore habiter le cœur des hommes comme désir, volonté, souhait ou aspiration ; mais le cœur
humain, nous le savons tous, est un lieu très obscur, et tout ce qui se passe dans son obscurité
ne peut être désigné comme un fait démontrable. La liberté comme fait démontrable et la
politique coïncident et sont relatives l’une à l’autre comme deux côtés d’une même chose.
ARENDT, La Crise de la culture, 1961

Ce qui est fâcheux, c’est que, quels que soient le caractère et le contenu de l’histoire qui suit,
qu’elle soit jouée dans la vie publique ou dans le privé, qu’elle comporte un petit nombre ou
un grand nombre d’acteurs, le sens ne s’en révélera pleinement que lorsqu’elle s’achèvera. Par
opposition à la fabrication dans laquelle la lumière permettant de juger le produit fini vient de
l’image, du modèle perçu d’avance par l’artisan, la lumière qui éclaire les processus de
l’action, et par conséquent les processus historiques, n’apparaît qu’à la fin, bien souvent
lorsque tous les participants sont morts. L’action ne se révèle pleinement qu’au conteur, à
l’historien qui regarde en arrière et sans aucun doute connaît le fond du problème bien mieux
que les participants. Tous les récits écrits par les acteurs eux-mêmes, bien qu’en de rares cas
ils puissent exposer de façon très digne de foi des intentions, des buts, des motifs, ne sont aux
mains de l’historien que d’utiles documents et n’atteignent jamais à la signification ni à la
véracité du récit de l’historien. Ce que dit le narrateur est nécessairement caché à l’acteur, du
moins tant qu’il est engagé dans l’action et dans les conséquences, car pour lui le sens de son
acte ne réside pas dans l’histoire qui suit. Même si les histoires sont les résultats inévitables de
l’action, ce n’est pas l’acteur, c’est le narrateur qui voit et qui « fait » l’histoire.
ARENDT, Condition de l’homme moderne, 1958
EXTRAITS SUR LA PENSEE POLITIQUE DE TOCQUEVILLE

Il faut reconnaître que l’égalité, qui introduit de grands biens dans le monde, suggère
cependant aux hommes, ainsi qu’il sera montré ci-après, des instincts fort dangereux ; elle
tend à les isoler les uns des autres, pour porter chacun d’eux à ne s’occuper que de lui seul.
Elle ouvre démesurément leur âme à l’amour des jouissances matérielles. Le plus grand
avantage des religions est d’inspirer des instincts tout contraires. Il n’y a point de religion qui
ne place l’objet des désirs de l’homme au-delà et au-dessus des biens de la terre, et qui
n’élève naturellement son âme vers des régions fort supérieures à celle des sens. Il n’y en a
point non plus qui n’impose à chacun des devoirs quelconques envers l’espèce humaine, ou en
commun avec elle, et qui ne le tire ainsi, de temps à autre, de la contemplation de lui-même.
Ceci se rencontre dans les religions les plus fausses et les plus dangereuses. Les peuples
religieux sont donc naturellement forts précisément à l’endroit où les peuples démocratiques
sont faibles ; ce qui fait bien voir de quelle importance il est que les hommes gardent leur
religion en devenant égaux.

TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique, 1835

Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier
cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne
s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas
qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de
l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit
l’enchaîner peut paraître. Le despotisme des factions (1) n’y est pas moins à redouter que
celui d’un homme. Lorsque la masse des citoyens ne veut s’occuper que d’affaires privées, les
plus petits partis ne doivent pas désespérer de devenir maîtres des affaires publiques. Il n’est
pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude
représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d’une foule absente ou
inattentive ; seuls ils agissent au milieu de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant leur
caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l’on
s’étonne en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans lesquelles peut tomber
un grand peuple.
TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique, 1840

Lorsque les ennemis de la démocratie prétendent qu’un seul fait mieux ce dont il se charge
que le gouvernement de tous, il me semble qu’ils ont raison. Le gouvernement d’un seul, en
supposant de part et d’autre égalité de lumières, met plus de suite dans ses entreprises que la
multitude ; il montre plus de persévérance, plus d’idée d’ensemble, plus de perfection de
détail, un discernement plus juste dans le choix des hommes. Ceux qui nient ces choses n’ont
jamais vu de république démocratique, ou n’ont jugé que sur un petit nombre d’exemples. La
démocratie, lors même que les circonstances locales et les dispositions du peuple lui
permettent de se maintenir, ne présente pas le coup d’œil de la régularité administrative et de
l’ordre méthodique dans le gouvernement ; cela est vrai. La liberté démocratique n’exécute
pas chacune de ses entreprises avec la même perfection que le despotisme intelligent ; souvent
elle les abandonne avant d’en avoir retiré le fruit, ou en hasarde de dangereuses ; mais à la
longue elle produit plus que lui ; elle fait moins bien chaque chose, mais elle fait plus de
choses. Sous son empire, ce n’est pas surtout ce qu’exécute l’administration publique qui est
grand, c’est ce qu’on exécute sans elle et en dehors d’elle. La démocratie ne donne pas au
peuple le gouvernement le plus habile, mais elle fait ce que le gouvernement le plus habile est
souvent impuissant à créer ; elle répand dans tout le corps social une inquiète activité, une
force surabondante, une énergie qui n’existent jamais sans elle, et qui, pour peu que les
circonstances soient favorables, peuvent enfanter des merveilles. Là sont ses vrais avantages.
TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique
EXTRAITS SUR LA PENSEE POLITIQUE DE THOMAS HOBBES

Qu’est-ce qu’une bonne loi ? Par bonne loi, je n’entends pas une loi juste, car aucune loi ne
peut être injuste. La loi est faite par le pouvoir souverain, et tout ce qui est fait par ce pouvoir
est approuvé et reconnu pour sien par chaque membre du peuple : et ce que chacun veut ne
saurait être dit injuste par personne. Il en est des lois de la République comme des lois des
jeux : ce sur quoi les joueurs se sont accordés n’est pour aucun d’eux une injustice. Une
bonne loi se caractérise par le fait qu’elle est, en même temps, nécessaire au bien du
peuple et claire. En effet, le rôle des lois, qui ne sont que des règles revêtues d’une autorité,
n’est pas d’entraver toute action volontaire, mais seulement de diriger et de contenir les
mouvements des gens, de manière à éviter qu’emportés par la violence de leurs désirs, leur
précipitation ou leur manque de discernement, ils ne se fassent de mal : ce sont comme des
haies disposées non pour arrêter les voyageurs, mais pour les maintenir sur le chemin. C’est
pourquoi si une loi n’est pas nécessaire et que la vraie fin de toute loi lui fasse défaut, elle
n’est pas bonne. On peut croire qu’une loi est bonne quand elle apporte un avantage au
souverain sans pourtant être nécessaire au peuple ; mais cela n’est pas. En effet, le bien du
souverain et celui du peuple ne sauraient être séparés.
HOBBES, Léviathan, 1651

Il arrive qu’on désire connaître le résultat d’une action : on pense alors à quelque action
semblable du passé, et, l’un après l’autre, aux résultats de celle-ci, en supposant que des
résultats semblables suivront des actions semblables. Ainsi celui qui considère par avance ce
qu’il adviendra d’un criminel repasse mentalement ce qu’il a vu, auparavant, succéder à un tel
crime. Ses pensées suivent l’ordre suivant : le crime, l’agent de police, le juge, le gibet (1).
Cette espèce de pensées est appelée vue anticipée, prudence, prescience, et quelquefois
sagesse, quoiqu’une telle conjecture (2) soit fort trompeuse, parce qu’il est difficile de prendre
garde à toutes les circonstances. Ceci du moins est certain : autant un homme l’emporte sur un
autre par l’expérience des choses passées, d’autant est-il plus prudent et moins fréquemment
trompé dans son attente. Dans la nature, seul le présent existe ; les choses passées n’existent
que dans le souvenir, et quant aux choses à venir elles n’ont pas d’existence du tout, l’avenir
n’étant qu’une fiction mentale qui consiste à attribuer aux actions présentes les suites des
actions passées. C’est celui qui a le plus d’expérience qui accomplit cela avec le plus de
certitude, mais pas avec une pleine certitude. Et quoiqu’on parle de prudence, quand le
résultat répond à l’attente, ce n’est de soi qu’une présomption (3).
HOBBES, Léviathan, 1651

Lorsqu’un homme a si souvent observé les mêmes antécédents suivis des mêmes conséquents,
qu’à chaque fois qu’il voit l’antécédent, il prévoit le conséquent, ou qu’à chaque fois qu’il
voit le conséquent, il compte qu’il y a eu le même antécédent, alors, il dit de l’antécédent et
du conséquent, qu’ils sont SIGNES l’un de l’autre, comme les nuages sont signes de pluie à
venir, et la pluie, signe de nuages passés. Cette collecte de signes à partir de l’expérience est
ce en quoi les hommes pensent ordinairement que se situe la différence entre les hommes en
matière de sagesse, par quoi ils entendent généralement la complète aptitude, ou pouvoir, de
connaître. Mais c’est une erreur, car ces signes ne sont que conjecturaux, et selon qu’ils aient
plus ou moins échoué, ils sont plus ou moins sûrs, mais ne sont jamais suffisants et évidents.
En effet, quoiqu’on ait toujours vu le jour et la nuit se suivre, jusqu’ici, on ne peut cependant
en conclure qu’il en sera ainsi, ou qu’il en a été ainsi, éternellement. L’expérience ne conclut
rien universellement. Si les signes tombent juste vingt fois, pour manquer une fois, un homme
peut parier à vingt contre un sur l’événement, mais ne pourra conclure à sa vérité.
HOBBES, Éléments de loi, 1640
Étant donné [...] qu’il n’existe pas au monde de République où l’on ait établi suffisamment de
règles pour présider à toutes les actions et paroles des hommes (car cela serait impossible), il
s’ensuit nécessairement que, dans tous les domaines d’activité que les lois ont passés sous
silence, les gens ont la liberté de faire ce que leur propre raison leur indique comme étant le
plus profitable. Car si nous prenons la liberté au sens propre de liberté corporelle, c’est-à-dire
le fait de ne pas être enchaîné, ni emprisonné, il serait tout à fait absurde, de la part des
hommes, de crier comme ils le font pour obtenir cette liberté dont ils jouissent si
manifestement. D’autre part, si nous entendons par liberté le fait d’être soustrait aux lois, il
n’est pas moins absurde de la part des hommes de réclamer comme ils le font cette liberté qui
permettrait à tous les autres hommes de se rendre maîtres de leurs vies. Et cependant, aussi
absurde que ce soit, c’est bien ce qu’ils réclament ; ne sachant pas que les lois sont sans
pouvoir pour les protéger s’il n’est pas un glaive entre les mains d’un homme (ou de
plusieurs), pour faire exécuter ces lois. La liberté des sujets ne réside par conséquent que dans
les choses que le souverain, en réglementant les actions des hommes, a passées sous silence,
par exemple la liberté d’acheter, de vendre, et de conclure d’autres contrats les uns avec les
autres ; de choisir leur résidence, leur genre de nourriture, leur métier, d’éduquer leurs enfants
comme ils le jugent convenable et ainsi de suite.
HOBBES, Léviathan, 1651

Le langage, ou parole, est l’enchaînement des mots que les hommes ont établis arbitrairement,
enchaînement destiné à signifier la succession des concepts de ce que nous pensons. Ainsi, ce
que le mot est à l’idée, ou concept d’une seule chose, la parole l’est à la démarche de l’esprit.
Et elle semble être propre à l’homme. Car, encore qu’il y ait des bêtes qui conçoivent
(instruites par l’usage) ce que nous voulons et ordonnons suivant des mots, ce n’est pas en
suivant des mots en tant que mots qu’elles le font, mais en tant que signes ; car elles ignorent
quelle signification l’arbitraire humain leur a donné. Quant à la communication vocale à
l’intérieur d’une même espèce animale, ce n’est pas un langage, car ce n’est pas par leur libre
arbitre, mais par le cours inéluctable de leur nature que les cris animaux signifiant l’espoir, la
crainte, la joie, et les autres passions, servent d’organe à ces mêmes passions. Ainsi, chez les
animaux dont les voix comportent très peu de variétés, il arrive que, par la diversité de leurs
cris, ils s’avertissent les uns les autres de fuir dans le danger, s’engagent à manger, s’excitent
à chanter, s’engagent à aimer ; ces cris ne sont pourtant pas un langage, car ils ne dépendent
pas de la volonté, mais jaillissent, par le pouvoir de la nature, à partir du sentiment particulier
à chacun : la crainte, la joie, le désir, et les autres passions ; voilà qui n’est pas parler.
HOBBES, De l’Homme, 1658
EXTRAITS SUR LA PENSEE POLITIQUE DE NICOLAS MACHIAVEL

Je n’ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent encore que les choses du monde sont
gouvernées par Dieu et par la fortune et que les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent les
modifier et n’y apporter même aucun remède. En conséquence de quoi, on pourrait penser
qu’il ne vaut pas la peine de se fatiguer et qu’il faut laisser gouverner le destin. Cette opinion
a eu, à notre époque, un certain crédit du fait des bouleversements que l’on a pu voir, et que
l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. J’ai moi-même été
tenté en certaines circonstances de penser de cette manière. Néanmoins, afin que notre libre
arbitre ne soit pas complètement anéanti, j’estime que la fortune peut déterminer la moitié de
nos actions mais que pour l’autre moitié les événements dépendent de nous. Je compare la
fortune à l’un de ces fleuves dévastateurs qui, quand ils se mettent en colère, inondent les
plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers
un autre. Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur
opposer la moindre résistance. Bien que les choses se déroulent ainsi, il n’en reste pas moins
que les hommes ont la possibilité, pendant les périodes de calme, de se prémunir en préparant
des abris et en bâtissant des digues de façon à ce que, si le niveau des eaux devient menaçant,
celles-ci convergent vers des canaux et ne deviennent pas déchaînées et nuisibles.
Il en va de même pour la fortune : elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été
mobilisée pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abri ni digue pour la contenir.
MACHIAVEL, Le Prince, 1532

Le hasard a donné naissance à toutes les espèces de gouvernement parmi les hommes. Les
premiers habitants furent peu nombreux et vécurent, pendant un temps, dispersés, à la manière
des bêtes. Le genre humain venant à s’accroître, on sentit le besoin de se réunir, de se
défendre ; pour mieux parvenir à ce dernier but, on choisit le plus fort, le plus courageux ; les
autres le mirent à leur tête, et promirent de lui obéir. À l’époque de leur réunion en société, on
commença à connaître ce qui est bon et honnête, et à le distinguer d’avec ce qui est vicieux et
mauvais. On vit un homme nuire à son bienfaiteur. Deux sentiments s’élevèrent à l’instant
dans tous les cœurs : la haine pour l’ingrat, l’amour pour l’homme bienfaisant. On blâma le
premier ; et on honora d’autant plus ceux qui, au contraire, se montrèrent reconnaissants que
chacun d’eux sentît qu’il pouvait éprouver pareille injustice. Pour prévenir de tels maux, les
hommes se déterminèrent à faire des lois, et à ordonner des punitions pour qui y
contreviendrait. Telle fut l’origine de la justice.
MACHIAVEL, Discours sur la première décade de Tite-Live, achevé en 1519
publié en 1532

Chaque homme vise aux mêmes buts, qui sont les honneurs et la richesse ; mais ils emploient
pour les atteindre des moyens variés : l’un la prudence, l’autre la fougue ; l’un la violence,
l’autre l’astuce ; celui-ci la patience, cet autre la promptitude ; et toutes ces méthodes sont
bonnes en soi. Et l’on voit encore de deux prudents l’un réussir et l’autre échouer ; et à
l’inverse deux hommes également prospères qui emploient des moyens opposés. Tout
s’explique par les seules circonstances qui conviennent ou non à leurs procédés. De là résulte
que des façons de faire différentes produisent un même effet, et de deux conduites toutes
pareilles l’une atteint son but, l’autre fait fiasco. Ainsi s’explique également le caractère
variable du résultat. Voici quelqu’un qui se gouverne avec patience et circonspection ; si les
choses tournent d’une manière sa méthode est heureuse, son succès assuré ; si elles changent
soudain de sens, il n’en tire que ruine parce qu’il n’a pas su modifier son action. Très peu
d’hommes, quelle que soit leur sagesse, savent s’adapter à ce jeu ; ou bien parce qu’ils ne
peuvent s’écarter du chemin où les pousse leur nature ; ou bien parce que, ayant toujours
prospéré par ce chemin, ils n’arrivent point à se persuader d’en prendre un autre. C’est
pourquoi l’homme d’un naturel prudent ne sait pas employer la fougue quand il le faudrait, ce
qui cause sa perte. Si tu savais changer de nature quand changent les circonstances, ta fortune
ne changerait point.
MACHIAVEL, Le Prince

On découvre aisément d’où naît la passion d’un peuple pour la liberté. L’expérience prouve
que jamais les peuples n’ont accru et leur richesse et leur puissance sauf sous un
gouvernement libre. Et vraiment on ne peut voir sans admiration Athènes, délivrée de la
tyrannie (...), s’élever en moins de cent ans à une telle grandeur. Mais plus merveilleuse
encore est celle à laquelle s’éleva Rome après l’expulsion de ses rois. Ces progrès sont faciles
à expliquer : c’est le bien général et non l’intérêt particulier qui fait la puissance d’un État ; et
sans contredit on n’a vraiment en vue le bien public que dans les républiques : quoi que ce
soit qui contribue à ce bien commun, on l’y réalise ; et si parfois on lèse ainsi quelques
particuliers, tant de citoyens y trouvent de l’avantage qu’ils peuvent toujours passer outre à
l’opposition du petit nombre des citoyens lésés. C’est le contraire qui se passe sous le
gouvernement d’un prince : le plus souvent, son intérêt particulier est en opposition avec celui
de l’État.
MACHIAVEL, Discours sur la première décade de Tite-Live
EXTRAITS SUR LA PENSEE POLITIQUE DE SPINOZA

La fin de l’État n’est pas de faire passer les hommes de la condition d’êtres raisonnables à
celle de bêtes brutes ou d’automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur
corps s’acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu’eux-mêmes usent d’une raison
libre, pour qu’ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu’ils se supportent sans
malveillance les uns les autres. La fin de l’État est donc en réalité la liberté. [Et], pour former
l’État, une seule chose est nécessaire : que tout le pouvoir de décréter appartienne soit à tous
collectivement, soit à quelques-uns, soit à un seul. Puisque, en effet, le libre jugement des
hommes est extrêmement divers, que chacun pense être seul à tout savoir et qu’il est
impossible que tous opinent pareillement et parlent d’une seule bouche, ils ne pourraient vivre
en paix si l’individu n’avait renoncé à son droit d’agir suivant le seul décret de sa pensée.
C’est donc seulement au droit d’agir par son propre décret qu’il a renoncé, non au droit de
raisonner et de juger ; par suite nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain,
agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté opiner1 et juger et en conséquence
aussi parler, pourvu qu’il n’aille pas au-delà de la simple parole ou de l’enseignement, et qu’il
défende son opinion par la raison seule, non par la ruse, la colère ou la haine.
SPINOZA, Traité théologico-politique

La condition d’un État se détermine aisément par son rapport avec la fin générale de l’État,
qui est la paix et la sécurité de la vie. Par conséquent, le meilleur État, c’est celui où les
hommes passent leur vie dans la concorde et où leurs droits ne reçoivent aucune atteinte.
Aussi bien, c’est un point certain que les séditions, les guerres, le mépris ou la violation des
lois doivent être attribués moins à la méchanceté des sujets qu’à la mauvaise organisation du
gouvernement. Les hommes, en effet, ne naissent pas citoyens, ils le deviennent. Remarquez,
d’ailleurs, que les passions naturelles des hommes sont les mêmes partout. Si donc le mal a
plus d’empire dans tel État, s’il s’y commet plus d’actions coupables que dans un autre, cela
tient très certainement à ce que cet État n’a pas suffisamment pourvu à la concorde, à ce qu’il
n’a pas institué les lois avec assez de prudence, et par suite à ce qu’il n’est pas entré en pleine
possession du droit absolu de l’État. En effet, la condition d’une société où les causes de
sédition n’ont pas été supprimées, où la guerre est continuellement à craindre, où enfin les lois
sont fréquemment violées, diffère peu de la condition naturelle où chacun mène une vie
conforme à sa fantaisie et toujours grandement menacée.
SPINOZA, Traité politique, 1677

Pour avoir un autre individu sous son pouvoir, on peut recourir à différents procédés. On peut
l’avoir immobilisé par des liens, on peut lui avoir enlevé ses armes et toutes possibilités de se
défendre ou de s’enfuir. On peut aussi lui avoir inspiré une crainte extrême ou se l’être attaché
par des bienfaits, au point qu’il préfère exécuter les consignes de son maître que les siennes
propres, et vivre au gré de son maître qu’au sien propre. Lorsqu’on impose sa puissance de la
première ou de la seconde manière, on domine le corps seulement et non l’esprit de l’individu
soumis. Mais si l’on pratique la troisième ou la quatrième manière, on tient sous sa
dépendance l’esprit aussi bien que le corps de celui-ci. Du moins aussi longtemps que dure en
lui le sentiment de crainte ou d’espoir. Aussitôt que cet individu cesse de les éprouver, il
redevient indépendant. Même la capacité intérieure de juger peut tomber sous la dépendance
d’un autre, dans la mesure où un esprit peut être dupé par un autre. Il s’ensuit qu’un esprit ne
jouit d’une pleine indépendance, que s’il est capable de raisonnement correct. On ira plus loin.
Comme la puissance humaine doit être appréciée d’après la force non tant du corps que de
l’esprit, les hommes les plus indépendants sont ceux chez qui la raison s’affirme davantage et
qui se laissent davantage guider par la raison. En d’autres termes, je déclare l’homme d’autant
plus en possession d’une pleine liberté, qu’il se laisse guider par la raison.
SPINOZA, Traité de l’autorité politique, 1677

Si, dans une Cité, les sujets ne prennent pas les armes parce qu’ils sont sous l’empire de la
terreur, on doit dire, non que la paix y règne, mais plutôt que la guerre n’y règne pas. La paix,
en effet, n’est pas la simple absence de guerre, elle est une vertu qui a son origine dans la
force d’âme, car l’obéissance est une volonté constante de faire ce qui, suivant le droit
commun de la Cité, doit être fait. Une Cité, faut-il dire encore, où la paix est un effet de
l’inertie des sujets conduits comme un troupeau, et formés uniquement à la servitude, mérite
le nom de solitude plutôt que celui de Cité. Quand nous disons que l’État le meilleur est celui
où les hommes vivent dans la concorde, j’entends qu’ils vivent d’une vie proprement
humaine, d’une vie qui ne se définit point par la circulation du sang et par l’accomplissement
des autres fonctions communes à tous les autres animaux, mais principalement par la raison,
la vertu de l’âme et la vie vraie.
SPINOZA, Traité politique, 1677

Dans un État démocratique, des ordres absurdes ne sont guère à craindre, car il est presque
impossible que la majorité d’une grande assemblée se mette d’accord sur une seule et même
absurdité. Cela est peu à craindre, également, à raison du fondement et de la fin de la
démocratie, qui n’est autre que de soustraire les hommes à la domination absurde de l’appétit
et à les maintenir, autant qu’il est possible, dans les limites de la raison, pour qu’ils vivent
dans la concorde et dans la paix. Ôté ce fondement, tout l’édifice s’écroule aisément. Au seul
souverain, donc, il appartient d’y pourvoir ; aux sujets, il appartient d’exécuter ses
commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le
droit. Peut-être pensera-t-on que, par ce principe, nous faisons des sujets des esclaves ; on
pense en effet que l’esclave est celui qui agit par commandement et l’homme libre celui qui
agit selon son caprice. Cela cependant n’est pas absolument vrai ; car en réalité, celui qui est
captif de son plaisir, incapable de voir et de faire ce qui lui est utile, est le plus grand des
esclaves, et seul est libre celui qui vit, de toute son âme, sous la seule conduite de la raison.
SPINOZA, Traité théologico-politique, 1670

Communément l’on n’entend pas par loi autre chose qu’un commandement, que les hommes
peuvent également exécuter ou négliger, attendu qu’il astreint la puissance de l’homme dans
des limites déterminées au-delà desquelles cette puissance s’étend, et ne commande rien qui
ne dépasse ses forces ; il semble donc que l’on doive définir la loi plus particulièrement
comme une règle de vie que l’homme s’impose à lui-même ou impose à d’autres pour une fin
quelconque. Toutefois, comme la vraie fin des lois n’apparaît d’ordinaire qu’à un petit
nombre et que la plupart des hommes sont à peu près incapables de la percevoir, leur vie
n’étant d’ailleurs rien moins que conforme à la Raison, les législateurs ont sagement institué
une autre fin bien différente de celle qui suit nécessairement de la nature des lois ; ils
promettent aux défenseurs des lois ce que le vulgaire aime le plus, tandis qu’ils menacent
leurs violateurs de ce qu’il redoute le plus. Ils se sont ainsi efforcés de contenir le vulgaire
dans la mesure où il est possible de le faire, comme on contient un cheval à l’aide d’un frein.
De là cette conséquence qu’on a surtout tenu pour loi une règle de vie prescrite aux hommes
par le commandement d’autres hommes, si bien que, suivant le langage courant, ceux qui
obéissent aux lois, vivent sous l’empire de la loi et qu’ils semblent être asservis. Il est très vrai
que celui qui rend à chacun le sien par crainte du gibet (1), agit par le commandement d’autrui
et est contraint par le mal qu’il redoute ; on ne peut dire qu’il soit juste ; mais celui qui rend à
chacun le sien parce qu’il connaît la vraie raison des lois et leur nécessité, agit en constant
accord avec lui-même et par son propre décret, non par le décret d’autrui ; il mérite donc
d’être appelé juste.
SPINOZA, Traité théologico-politique, 1670

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