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, ,
L'EGYPTE, LA GRECE
ET
,
L'ECOLE D'ALEXANDRIE
www.librairieharmattan.com
diffusion [email protected]
harmattan [email protected]
(Ç)L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9199-9
EAN : 9782747591997
Théophile OBENGA
L'ÉGYPTE, LA GRÈCE
ET
L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE
o
KHEPERA ~
BP 11
91192 Gif-sur-Yvette - FRANCE
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
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Kossuth L. u. 14-16
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1053 Budapest
Université de Kinshasa - RDC ITALIE Ouagadougou 12
Du même auteur
Livres:
Articles:
« Le point de départ des Grecs Jut la somme de savoir accumulé lentement depuis des
millénaires en Orient et en Égypte»
Dans cet ouvrage d'histoire culturelle dans l'Antiquité, les questions importantes
suivantes sont traitées:
Isocrate (436 - 338 avo notre ère), orateur athénien, dans son ouvrage Busiris, et
Plutarque (vers 50 - vers 125), écrivain grec qui voyagea en Égypte, dans son
Isis et Osiris, font, l'un et l'autre, un éloge non mitigé de la civilisation
pharaonique, en insistant sur la sagesse égyptienne qui a nourri bien des religions
et des philosophies sur le pourtour de la Méditerranée, notamment la "pensée
grecque" .
L'archéologie confirme largement cette influence civilisatrice de l'Égypte sur le
monde grec dans son ensemble. Les fouilles du Professeur V. KARAGEORGHIS
à Chypre, dans les années 80, apportent des témoignages irrécusables. La
numismatique ne contredit pas les mythes qui font de Delphos, le fondateur de
Delphes au pied du Parnasse, un roi nègre (travaux d'Ernest BABELON, 1907-
1914).
Il est alors évident, sur la base de faits variés et vérifiables, que la civilisation
pharaonique a rayonné sur bien d'autres mondes voisins (Canaan, Phénicie,
Chypre, Crète, Syrie antique, Grèce, Asie Mineure). Toute l'Europe méridionale,
des Balkans aux Pyrénées, a adoré la divine Isis, seule déesse vraiment
internationale dans l'Antiquité païenne.
6
Première partie
ÉGYPTE ET GRÈCE:
Comment les Grecs d'Ionie et les Grecs des temps classiques eurent-ils accès à
la vallée du Nil?
Grecs de toute provenance: Ioniens et Cariens d'Asie Mineure, Grecs des îles et
du continent proprement dit, Grecs de Cyrène, se répandirent dans toute
l'Égypte, terre de vieille civilisation et d'une fertilité prodigieuse, sous les
Pharaons de la XXVIe dynastie (664-525 avo notre ère), Psammétique J,
Néchao II, Psammétique II, Apriès et Amasis, rois enterrés dans le temple de
Neith à Saïs. Précisément, durant cette dynastie égyptienne, le pays connut une
belle renaissance politique (la cour et l'administration reconstituées après
l'expulsion des Assyriens et des Éthiopiens de la XXve dynastie), intellectuelle
(l'écriture démotique), artistique et religieuse (toutes les grandes villes
s'embellissent de constructions pieuses). L'Égypte commerce alors avec les
Grecs: Naucratis, sur la branche canopique du Nil, près de Saïs, est un comptoir
commercial grec fondé par les Milésiens, sous Psammétique J (VIle siècle avo
notre ère). Naucratis ne sera éclipsée qu'à la fondation d'Alexandrie, en 332
avant notre ère, par Alexandre le Grand. Les corps d'élite de l'armée
égyptienne sont formés par des mercenaires et des aventuriers de Carie, d'Ionie
et de Doride. Les intellectuels suivent les commerçants et les mercenaires; un
sage de Saïs dira à Solon (qui n'était ni commerçant ni mercenaire, mais
étudiant en quête de savoir) que les Grecs n'étaient que des enfants, au regard de
l'histoire et de la philosophie, des connaissances en général.
Le roi Amasis fut encore plus favorable aux Hellènes, qui s'établirent d'ailleurs
un peu partout, à Memphis, à Abydos, dans la Grande Oasis. Hérodote
rapporte: "Ami des Grecs, Amasis donna à quelques-uns d'entre eux des
marques de sa bienveillance (.). Amasis conclut avec les Cyrénnéens amitié et
9
alliance. (.). Amasis a aussi consacré des offrandes en pays grec: à Cyrène, à
Lindos, à Samos, à Hera (.). Il est le premier au monde (i.e. le premier
Égyptien) qui se soit emparé de l'île de Chypre et l'ait réduite à payer tribut."I.
I
Hérodote, Livre II (Euterpe), 178, 181, 182.
2 G. Milhaud, Les leçons sur les origines de la science grecque, chap. I. Le sanctuaire grec à
Naucratis s'appelait Hellénion : il avait été fondé en commun par les cités ioniennes de Chios,
Téos, Phocée et Clazomènes; les cités doriennes de Rhodes (lalysos, Cameiros et Lindos), Cnide,
Halicarnasse, PhaséIis et la cité éolienne de Mytilène (Hérodote, II, 178).
10
Par conséquent, sous la XXVIe dynastie, au temps des rois saïtes, de 664 à 525
avant notre ère, les Grecs pouvaient visiter la vallée du Nil en toute tranquillité,
s'y installer et s'y instruire dans les meilleures conditions. Même sous la
domination perse (XXVII" dynastie: Cambyse, Darius, Xerxès, de 525 à 401
av notre ère), rien n'empêcha voyageurs, historiens, philosophes et hommes
d'Etat grecs, de parcourir l'Égypte en toute quiétude, d'étudier ses mœurs, ses
arts, ses croyances religieuses, comme le prouve par exemple Hérodote, "le
père de l'histoire".
1. la route orientale: rade de Phalère au VIe siècle - puis à partir du Pirée (port
et banlieue d'Athènes) aux ve et Ive siècles - les Cyclades (îles grecques de la
mer Egée, autour de Délos) - l'île de Rhodes (escale commerciale importante
entre l'Égypte, la Phénicie et la Grèce) - côtes de Lycie (sud-ouest de l'Asie
Mineure)- et de Pamphylie (contrée méridionale de l'Asie Mineure, entre la
Lycie et la Cilicie) - Chypre (Kypros, "île du cuivre") - côte syro-palestinienne -
Égypte: cette route était déjà fréquentée à l'époque mycénienne;
Il
Socrate rappelle à CalIiclès que le prix du voyage en Égypte est de 2 drachmes
au débarquement: àn:o[3t[3a.O"aO"a'dç TOV ÀtllÉva ôûo ôpaXIl<xç (Gorgias,
511e). Le Gorgias est un dialogue écrit par Platon entre 390 et 385 avo notre
ère.
Les monnaies variaient de cité en cité dans la Grèce ancienne, mais celles
d'Egine (île grecque, entre le Péloponnèse et l'Attique), d'Athènes qui portaient
à l'avers la tête d'Athéna et au revers la chouette de la déesse, avaient une valeur
internationale: ces monnaies étaient en argent. Un drachme valait 6 oboles, soit
environ 0,97 franc-or. Deux drachmes équivalaient à un statère attique, soit
1,94 francs-or. Du point de vue du poids, un drachme (6 oboles) pesait 4,32
grammes.
Il est évident que Socrate se serait bien gardé de faire état du prix du voyage
d'Athènes en Égypte si cela ne correspondait pas à la réalité. Les Grecs qui se
rendaient en Égypte payaient donc leur traversée, leur voyage.
Les relations entre la Grèce et l'Égypte étaient faciles, nombreuses et elles ont
été prolongées pendant des siècles. Or l'Égypte, chronologiquement, était de
loin, par rapport à la Grèce, le grand foyer des lettres, des arts et des sciences.
L'Égypte avait accumulé, depuis bien longtemps, une somme de connaissances
technico-scientifiques, mathématiques, astronomiques, un ensemble d'idées
religieuses, philosophiques, jointes à des croyances, à des symbolismes et à des
pratiques magiques: la science grecque a sûrement bénéficié de la science
égyptienne, quitte à dépasser ce point de départ grandiose, comme la science
grecque elle-même, au demeurant, sera dépassée, à son tour, par la science
moderne. Mais, historiquement, il y a filiation plus ou moins directe, à travers
innovations et créations indépendantes, sans compter ce qui fait appel à
l'identité foncière de l'esprit humain, entre la science égyptienne, la science
grecque et la science moderne.
C'est donc tout à fait juste et normal que de savants historiens et philosophes
contemporains soient revenus sur ces contacts entre l'Égypte et la Grèce, pour
montrer précisément que la Grèce n'a acquis son statut scientifique louable que
grâce aux mondes antiques du Proche-Orient, et notamment de l'Égypte
pharaonique. Il est nécessaire d'esquisser cette historiographie tout à fait
objective.
12
Chapitre II
,
Egypte et Grèce: historiographie
Homère, vivant vers 850 avo notre ère, loue sans ambages l'Égypte, pays où "les
médecins sont les plus savants du monde"!.
Hérodote (v. 484 - v.420 avo notre ère) insiste sur le fait que le calendrier
astronomique est une invention proprement égyptienne: "Les Égyptiens
avaient, les premiers de tous les hommes, inventé l'année, et divisé en douze
parties, pour la former, le cycle des saisons; ils avaient fait cette invention en
observant les astres.,,2
Les Grecs ont emprunté aux Égyptiens l'art de mesurer la terre (la géométrie),
et aux Babyloniens, celui de mesurer le temps (le calendrier) : "... l'invention de
la géométrie, que des Grecs rapportèrent dans leur pays. Car, pour l'usage du
polos, du gnomon, et pour la division du jour en douze parties, c'est des
Babyloniens que les Grecs les apprirent."3
Pour Isocrate (436 - 338 avo notre ère), l'Égypte était le berceau de la
philosophie, l'origine des soins donnés à la pensée: "Ces prêtres (égyptiens)
inventèrent pour le corps le secours de la médecine. (...). Pour les âmes ils
I Homère, Odyssée, IV, 231 : lTJTpOç ô£ €xwnoç tmcrnxfl£voç TT£Pl mxvn.<Jv àvepwm.<Jv.
2 Hérodote, II,4 : TTPWTOUÇAlyumlouç àvepwm.<Jv (mavT(,)V tç£up£Ïv TOV tVluUTOV, ôuwô£xu
flÉpW ôucruflÉvoUÇ TWV wpÉwv tç UÙTOV. TUÙTU ôt tç£up£Ïv tx TWV acrTpwv Ë/œyov.
J
Hérodote, II, 109.
13
révélèrent la pratique de la philosophie qui peut à la fois fixer des lois et
chercher la nature des choses.,,4
Platon (428 ou 427 - 348 ou 347 avonotre ère) rapporte un imaginaire collectif,
devenu une tradition acceptée, à savoir que c'est le dieu égyptien Thot qui
inventa les arts, les sciences, les lois, l'écriture. Et c'est Socrate qui le raconte à
Phèdre: "Eh bien! j'ai entendu conter que vécut du côté de Naucratis, en
Égypte, une des vieilles divinités de là-bas, celle dont l'emblème sacré est
l'oiseau qu'ils appellent, tu le sais, l'ibis, et que le nom du dieu lui-même était
Theuth. C'est lui, donc, le premier qui découvrit la science du nombre avec le
calcul, la géométrie et l'astronomie, et aussi le trictrac et les dés, enfin, sache-
le, les caractères de l'écriture."s
4
Isocrate, Busiris (XI), 22: Talç ô£ lJ!uxa1ç <plÀocro<plaç acr"K1')crt\l"KaTÉÔElça\l, Tl "Kat
\lOflo8ETfjcrm "Kat TIJ\I <pucrt\l n;)\I O\lTW\I (1')Tfjcrm ôU\laTal.
5 Platon, Phèdre, 274 c-d (texte grec de la dernière phrase) : TOÙTO\l ÔÈ TTpWTO\l àpl8flO\l TE "Kat
ÀOYlcrflO\l EUpEi\l "at YEwflETp1a\l "al àcrTpO\lOfl1a\l, ETl ô£ TTETTdaç TE "al "uodaç, "al ôÎ)
"at ypaflflaTa.
14
artistique, scientifique, du pays de la vallée du Nil. Et quel intérêt les Grecs,
d'ordinaire si fiers, si satisfaits d'eux-mêmes, avaient-ils à reconnaître
explicitement et unanimement l'autorité supérieure des sages et savants de
l'Égypte? Quelle nécessité y avait-il à inventer le récit de Thot, maître ès-arts et
ès-sciences?
Aristote (384-322 avo notre ère), si érudit, si glorieux, affirme que les prêtres
égyptiens, jouissant de beaucoup de loisirs, ont par conséquent fait faire des
progrès considérables aux connaissances humaines: "Aussi l'Égypte a-t-elle été
le berceau des arts mathématiques.,,6
Les historiens grecs eux-mêmes qui ont eu à s'intéresser aux relations entre
l'Égypte et la Grèce n'ont pas manqué de relever le fait, à savoir l'instruction des
Grecs célèbres auprès des prêtres égyptiens.
Ainsi, par exemple, Diodore de Sicile, historien grec, né à Agyrion (1er siècle
avant notre ère), auteur d'une utile compilation, la Bibliothèque historique, qui
retrace l'histoire universelle des origines à 58 avo notre ère : en effet, Diodore
de Sicile conclut le Livre I de sa Bibliothèque historique par un recensement de
ceux des Grecs célèbres qui, pour leur instruction, ont voyagé en Égypte, et qui
après y avoir acquis un grand nombre de connaissances utiles, les ont rapportées
en Grèce. Pourquoi Diodore de Sicile a-t-il entrepris un tel recensement
historique s'il n'y avait aucun fondement à le faire?
fi
Aristote, Métaphysique, A, l, 981 b 23 ; ôta m:pt A'tYUTTTOV al !la8T)!lanxat TTPWTOVT£xvm
aUVÉ<HT)o-aV.
7
Hérodote, II, 123 : "Les Égyptiens sont aussi les premiers à avoir énoncé cette doctrine, que
l'âme de l'homme est immortelle" : ITPWTOt ÔÈ: xat Tovôe TOV ÀOYov AiyuTTnol dat ol
dTTovTeç, wç àv8pWTTOU \jJvxiJ à8àvaToç Èan.
15
doctrine des nombres et de la transmigration des âmes dans le corps de toutes
sortes d'animaux; Démocrite, pour l'astrologie et l'astronomie; Œnopide, pour
l'astronomie également; enfin Eudoxe, pour les sciences mathématiques et
astronomiques.
Les Dogon et les Bambara par exemple ont, comme les anciens Égyptiens,
étudié l'obliquité de l'écliptique sur l'équateur, c'est-à-dire l'angle du plan de
l'écliptique (grand cercle de la sphère céleste décrit en un an par le Soleil dans
son mouvement propre apparent, dans le cas de l'astronomie égyptienne, dogon
et bambara) avec celui de l'équateur céleste. Les Dogon et les Bambara du Mali
déterminaient mathématiquement et graphiquement les positions du Soleil sur
R
Diodore de Sicile, l, 2' partie, XCVIII.
9
Ch. Fiévez, "Les trois calendriers inédits d'Assiout", in Chronique d'Égypte, 1936,n022, pp.
345-367.
16
l'écliptique: "L'idée bambara et dogon de l'écliptique ne doit pas être
considérée comme une notion isolée dans la pensée de ces populations
soudanaises. Elle se relie à une synthèse intellectuelle, à une vue d'ensemble de
l'univers et des grands phénomènes de la nature."1O
Ainsi, les Dogon et les Bambara ont élaboré, eux aussi, comme les anciens
Égyptiens, une astronomie de caractère équatorial, et ils ont employé le
gnomon, mesuré les angles, représenté graphiquement le mouvement du Soleil,
divisé le cercle en degrés, déterminé 360 levers et couchers du Soleil durant
l'année, représenté l'orbite apparente du Soleil sous la forme du cercle divisé en
360 degrés, mesuré l'inclinaison de l'écliptique qui fut, "selon toute probabilité,
une de leurs principales recherches astronomiques."n
Et, de fait, une bonne partie de l'historiographie moderne pose malle problème,
en ramenant l'instruction des Hellènes célèbres dans la vallée du Nil à de
simples acquisitions "empiriques". Du moins, on ne nie plus avec fracas les
voyages d'étude des Grecs au pays de Pharaon.
Henri JOLY (1979), Luc BRISSON (1987) et Mario VEGETTI (1988), ont étudié
de façon approfondie la place importante que fait Platon, en connaissance de
cause, dans ses écrits (de maturité), de l'antiquité immémoriale de l'Égypte, qui
est évidemment désignée comme instauratrice de l'écriture, des jeux de dames,
JO
Dominique Zahan, "Études sur la cosmologie des Dogon et des Bambara du Soudan Français. I.
La notion d'écliptique chez les Dogon et les Bambara", in Africa (Londres), Vol. XXI, Janvier
1951, nOI, pp. 13-23; pour la citation, p. 19.
Il
Dominique Zahan, op. cit., p. 19.
12 Marco Bassi, "On the Borana Calendrial System: A Preliminary Field Report", in Curren!
Anthropology, vol. 29, n04, 1988, pp. 619-624. Les Borana vivent au Nord du Kenya et au Sud de
l'Éthiopie. En 1978, 8.M. Lynch et L.H. Robbins avaient étudié l'observatoire astronomique de
Namoratunga, à l'Est du Lac Turkana.
17
des jeux de dés, de même que l'Égypte est à l'origine des savoirs proprement
dits, arithmétique, géométrie, astronomie: ainsi, dans l'expérience culturelle des
Grecs, le "rapport" de Platon à l'Égypte est vraiment exceptionnel et ne saurait
être mis au nombre de simples "mythes" et de "légendes" fabriqués a posteriori,
car c'est Platon lui-même qui se réfère, dans des domaines essentiels, à
l'Égypte, pour nourrir ses propres développements, "dans l'ombre de Thoth",
comme dit si bien Mario VEGETTI, et Henri JOLY parle de "Platon
égyptologue", Luc BRISSONde "L'Égypte de Platon". Quelles que soient les
"formules", les précautions stylistiques, on a l'impression que Platon vise bien à
une syncrétisation entre la vieille Égypte et la Grèce (qui a besoin de se dire et
de se reconnaître à travers l'Égypte), en un moment où les sciences humaines de
l'époque (classique) apparaissent, histoire, géographie, ethnologie, politologie,
égyptologie antiquel3.
Cette question historique des relations entre l'Égypte et la Grèce connaît des
développements très amples et fort neufs. Dans un gros ouvrage de 575 pages,
Martin BERNAL vient de démontrer que la civilisation de la Grèce ancienne,
tenue pour "classique" par l'Europe, n'est pas un foyer culturel sui generis.
C'était, dans la réalité des faits, une civilisation hybride, inspirée par l'Afrique
(l'Égypte ancienne) et l'Asie: la civilisation "classique" plonge ses racines,
13Mario Vegetti, "Dans l'ombre de Thoth.Dynamiques de J'écriture chez Platon" dans l'ouvrage
collectif Les savoirs de l'écriture en Grèce ancienne, sous la direction de Marce] Detienne,
Presses Universitaires de Lille, 1988, pp. 387-419.
]4
Roger Gode], Platon à Héliopolis d'Égypte, Paris, Les Belles Lettres, 1956, p. 45.
]5
J.-AlbertFaure,L'Égypte et lesprésocratiques,Paris,Stock, 1923.
18
profondément, dans les cultures "'afro-asiatiques", mais "l'hellènomanie" indo-
européenne a fait oublier cette vérité historique. Les Grecs n'ont jamais
considéré leurs institutions politiques, leur écriture, leurs sciences, leur
philosophie, leur religion, comme des acquis "autochtones", mais bien comme
des emprunts faits à l'Orient proche, et tout particulièrement à l'Égypte
africainel6.
Ir,
Martin Bernal, Black Athena. The Afroasiatic Roots of Classical Civilization. Volume 1.
Fabrication of Ancient Greece 1785-1985, New Brunswick, Rutgers University Press, 1988, 1ère
édition en Grande Bretagne, 1987. L'universitaire de Legon (Ghana), J.O. de Graft Hanson, a
prouvé, textes à l'appui, que beaucoup de personnages de la mythologie grecque avaient des liens
d'origine avec l'Égypte, l'Éthiopie et la Libye: "Africa in Greek Mythology", in Universitas, vol.
l, n04, 1972, pp. 3-18.
17
George G. M. James, Stolen Legacy. The Greeks were not the authors ofGreek Philosophy,
but the people of North Africa, commonly called Egyptians. Edition de ] 988. Introduction et
notes bibliographiques par Asa G. Hilliard.
19
Les intentions de Du BOIS, de JAMESet de DIOP sont des plus nobles:
rechercher la vérité historique, détruire tous les mythes, toutes les falsifications
volontaires de l'histoire, travailler pour abolir les fausses distances culturelles
entre les peuples de la Terre, reconnaître et admettre l'héritage de chaque
peuple, comme apport singulier au patrimoine culturel de l'humanité. Mais
l'Afrique fut mal servie du fait de la traite négrière, des conquêtes militaires qui
ont suivi les "explorations", la colonisation administrative, politique,
économique et culturelle.
20
Chapitre III
,
L'Egypte matrice de l'école philosophique
et scientifique de Milet
La philosophie apparaît donc chez les Grecs d'Asie Mineure vers 600 avo notre
ère: "On s'aperçoit que la Grèce propre (la Grèce d'Europe) n'a, au début du
moins, joué aucun rôle. Les débuts se firent en Ionie, particulièrement à
Milet."t
Thalès de Milet
(fin du vne_ début du VIe siècle avant notre ère)
I
Moses I. Finley, Les premiers temps de la Grèce: l'âge du bronze et l'époque archaïque, trad.
de l'anglais par François Hartog, Paris, Flammarion, 1980, p. 166.
21
Le fondateur de la sophia (Sagesse) dans l'histoire culturelle et philosophique de
l'Europe entière, doit sa formation philosophique et scientifique aux prêtres de
l'Égypte ancienne.
En effet, des passages du document le plus complet, sinon le plus sûr, que
Diogène Laërce a consacré à la vie de Thalès, nous apprennent que ce
philosophe-physicien de Milet porta le premier le nom de sage au temps où
Damasias était archonte d'Athènes: "Il fut le premier qu'on appela du nom de
sage.,,2
Damasias fut archonte d'Athènes en l'an 582. Dans son Registre des Archontes,
Démocrite de Phalère rapporte que l'expression "les Sept Sages" fut créée sous
l'archontat de Damasias : ce nom de "Sept Sages" fut donné par la tradition
grecque à sept personnages, philosophes ou hommes d'État du VI" siècle avo
notre ère. Et, parmi ces personnages, Thalès de Milet.
2
Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker, A3 : x(X[ npwTOç cro<poç wvo[.Lacr81').
)
Diels, A3, A II : tnatô£u81') tv AtyuITTY ùno TWVt£pÉWV.
4 Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, l, 38. Voir également Hérodote, 11,20.
22
Le plus ancien représentant de la science grecqueS est ainsi un ancien élève des
Égyptiens. L'influence de l'Égypte sur la Grèce, par l'intermédiaire de Thalès,
est par conséquent bien réelle, puisque Thalès n'eut pas d'autres maîtres que des
prêtres égyptiens et la tradition est unanime sur ce fait. L'œuvre de Thalès revêt
trois aspects principaux: Cosmogonie-Physique, Astronomie, Mathématiques,
trois domaines qui ont pour trait d'union la philosophie, cette forme générale de
la spéculation.
Il faut bien noter que l'eau de Thalès n'est pas vraiment l'Okéanos "illimité"
d'Homère, ni les eaux des Babyloniens qui entourent la Terre et même le ciel de
toutes parts. En effet, les eaux primordiales babyloniennes avant la création ne
sont pas à isoler de deux autres éléments communs au folklore sémitique
(chaldéen, babylonien, hébreu, etc.) : les ténèbres et l'esprit divin (planant au-
dessus des eaux). L'existence primordiale de l'eau n'est pas un "principe" en
soi, dans les croyances sémitiques. D'autre part, la philosophie sumérienne
connaissait le Hubur, l'abîme d'eau salée, qui entourait la terre et était
considérée comme le principe de toute créature vivante. Or l'eau de Thalès
5
D'après Aristote, Thalès est le fondateur de la philosophie naturelle: Métaphysique, livre l,
chapitre III.
6
Diels, B 13 : àpXTJv ÔÈ TWV TTavTWv üôwp \J1T£O"-n10UTO.
23
n'entoure pas la terre, comme l'océan. Thalès place l'eau (üôwp) en tant que
principe, sans "contexte" mythique, à l'origine des choses.
En effet, Thalès invente l'archè et l'exprime par une analogie: Thalès recourt à
un "élément", à un concept concret, voire "empirique", pour expliquer l'essence
originelle de tous les corps.
L'eau de Thalès, c'est exactement le Noun égyptien, les eaux primordiales, avec
toute la force d'un concept concret, principe créateur unique, avant la création
de l'univers par le Démiurge; le Noun a une signification universelle en tant que
tel, en tant qu"'élément" appelant à "l'avenir" la nature entière. Le Noun
égyptien n'est pas l'''Océan'' illimité homérique; il n'entoure pas non plus la
terre et le ciel de "toutes parts" comme dans les cosmogonies sémitiques et
sumériennes. Le Noun est le fondement du système de physique des anciens
Égyptiens. Ce Noun n'est rattaché à aucun mythe de l'Océan et de Téthys.
L'idée du Noun égyptien a été reprise par Thalès, qui s'instruisit dans la vallée
du Nil, "sous la direction des prêtres ({ma TWV t£pÉwv)". Râ, l'Intelligence
créatrice émergée du Noun, annonce déjà le NoÛs d'Anaxagore (né vers 500 avo
notre ère à Clazomènes, une ville d'Ionie). Dans la nature il y a une
Intelligence, cause de l'arrangement et de l'ordre universel.
24
Le Noûs anaxagorien est en effet comme le Râ égyptien, apparu, distinct,
comme entendement séparé de son objet, et comme facteur cosmologique : le
Noûs travaille sur une matière "coexistante" comme Râ. Ainsi, le
"matérialisme" et le "spiritualisme" des Ioniens sont déjà exprimés, clairement,
dans la philosophie égyptienne, plusieurs siècles avant la naissance des penseurs
grecs qui vont initier leurs compatriotes à la réflexion philosophique.
On comprend mieux, dès lors, le commentaire que fait Cicéron (106-43 avo
notre ère) à propos de la sentence philosophique de Thalès; "Il a dit que l'eau
est l'origine des choses, et aussi que le dieu, c'est l'intelligence qui fait tout avec
,,7
l'eau.
Au total, l'Égypte, bien avant Thalès, a posé, avec les concepts de Noun et de
Râ, l'unité de tout comme une unité vivante et comme "divine" à la fois: ce
discours qui fait partie lui-même du tout cosmique est proprement
philosophique, car l'opinion commune égyptienne était certainement assez
éloignée de telles conceptions sur la réalité de l'Univers. Les prêtres égyptiens
ont donc enseigné à Thalès une découverte essentielle: le rapport entre
"l'esprit" et toutes choses, en reconnaissant dans l'eau 1'''Origine'' et la
"Condition première" de tout ce qui est: le Noun est radicalement un principe
d'unité.
Thalès est toujours "le premier", protos, à avoir réfléchi sur les questions
essentielles en Grèce. Ici encore, ce que ce premier philosophe grec dit de
l'''âme'', il le doit aussi à l'anthropologie égyptienne. En effet, d'après les
anciens Égyptiens, l'''homme'' était composé de plusieurs forces spirituelles: le
ka, la "force vitale" ; l'akh, un principe immortel efficace; le ha, la partie
spirituelle de l'individu qui, après la mort, retrouve son autonomie et peut errer à
son gré (le ha est figuré sous forme d'un oiseau à tête humaine; c'est l"'oiseau
âme", un principe spirituel qui peut agir pour son compte, sans support
physique); le ren, le "nom", qui est quelque chose de vivant et toujours porteur
de sens, une force spirituelle de l'individu.
7
Cicéron, De la nature des dieux, I, JO,25.
MDiels, A 22.
25
Un égyptologue précise: "Dans les livres de l'au-delà le ba du défunt est la
partie visible, active, conversant, par exemple avec le dieu solaire, prenant
place dans sa suite, ou s'avançant à la rencontre du cadavre.,,9
Depuis les travaux de Cheikh Anta DIOP,il est désonnais reconnu que les deux
notions de ka et de ba sont des notions métaphysiques, dans toute l'Afrique
n01re.
Le ba, l"'âme" égyptienne, n'est pas opposé au "corps", comme dans la religion
chrétienne par exemple. C'est une "nature" humaine mobile ou auto-mobile,
une puissance qui fait partie intégrante de la manifestation du défunt: "Ton ba
est à toi en toi; ta puissance est à toi autour de toi." (Textes des Pyramides, 9
422).
De fait, étant mobile, l"'âme" est quelque chose qui ne meurt pas. Or, dès les
temps les plus reculés de leur histoire, on peut constater, chez les Égyptiens,
toute une documentation textuelle et iconographique qui atteste que quelque
chose de l'homme, son ka ("double"), son ba ("âme"), survivait à la mort du
corps. Voilà pourquoi Hérodote, qui a constaté le fait en Égypte même, écrit
avec assurance: "Les Égyptiens sont aussi les premiers à avoir énoncé cette
doctrine, que l'âme de l'homme est immortelle."lo.
9
Erik Hornung, Les Dieux de l'Égypte. Le Un et le Multiple. Trad. Paul Couturiau, Monaco,
Éditions du Rocher, 1986, p. 247.
10Hérodote, II, 123.
26
Thalès a aussi importé la géométrie d'Égypte en Grèce. En effet, pour
Hérodote, l'arpentage a donné naissance à la géométrie, et celle-ci est bien
originaire d'Égypte: "C'est (l'arpentage) qui donna lieu, à mon avis, à
,,11
l'invention de la géométrie, que des Grecs rapportèrent dans leur pays.
L'art de mesurer la terre est née en Égypte. En effet, dans cette vallée du Nil, le
partage des terres entre tous les Égyptiens (entre plusieurs millions d'individus),
en portions égales et carrées, portions dont la crue du fleuve pouvait effacer une
partie du tracé, exigeait toute une administration compétente pour la répartition
des "champs de Pharaon", les arpenter, voir de combien les lots étaient
diminués, calculer les redevances en conséquence, faire rapport à
l'administration centrale. Ainsi, la géométrie est née de l'arpentage (technique
empirique), en Égypte: ce sont donc les procédés d'arpentage qui, généralisés,
ont donné naissance, dans la vallée du Nil, à la géométrie.
Le mathématicien égyptien Ahmès (vers 1650 avo notre ère) est le premier
savant du monde à avoir inscrit un cercle dans un carré: "We can credit Ahmosè
with being the first authentic circle-squarer in recorded history 1"12.
Il
Hérodote, II, 109: ôOX££t ÔÈ: !..lOt Eve£ÙT£V Y£W!..lETplTJ £iJp£e£icra È:ç TIJV
.EII./uxôa
È:TTav£lI.e£iv:"Voilà, je crois, l'origine de la géométrie, qui a passé de ce pays (L'Égypte) en
Grèce".
12R.J. Gillings et W.J.A. Rigg, "The Area of a Circle in Ancient Egypt", in Australian Journal of
Science, vol. 32, nOS,]969, pp. 197-200; pour la citation, p. 199.
27
Les Égyptiens ont calculé aussi, avec exactitude, la surface d'une demi-sphère13.
Thalès qui ne suivit les leçons d'aucun maître, sauf en Égypte, où il fréquenta
les prêtres du pays, deviendra ainsi "le fondateur de la vraie science
mathématique" en Grèce.
I)
R.J. Gillings, "The Area of a the Curved Surface of a Hemispher in Ancient Egypt", in
Australian Journal of Science, vol. 30, n04, 1969, pp. 113-116.
14
O. Neugebauer, "Die Geometrie der iigyptischen mathematischen Texte", in Quellen und
Studien zur Geschichte der Mathematik, Astronomie und Physik (Berlin), I, 4, 1931, pp. 413-451 :
textes traduits, iIlustration, lexique. Pour le volume du tronc de pyramide à base carrée, nous avons
également cette étude très détaiIlée : R.J. GiIlings, "The volume of a truncated pyramid in ancient
Egyptian papyri", in The Mathematics teacher (édité par Howard Eves, University of Maine),
décembre 1964, vol. 57 ( 8), pp. 552-555, 6 figures.
15
Sir Thomas L. Heath, A History of Greek Mathematics, New York, Dover, 1981, vol. J : "From
Thales ta Euclid", p. 131 ; la première édition est de 1921, Oxford, Clarendon Press.
16 Diogène Laërce, Vie de Thalès, I, 26 : EX TfjÇ crxtàç TTapaTT]PrlcraVTa OT£ iJfLlv lcrO!J.£yÉ9T]ç
EcrTLV.
28