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L'ouvrage de Théophile Obenga explore l'influence de l'Égypte pharaonique sur la philosophie grecque et l'éducation des intellectuels grecs, en mettant en lumière le rôle de l'École d'Alexandrie. Il examine également les échanges culturels et linguistiques entre l'Égypte et la Grèce, en soulignant l'importance de cette interaction pour le développement de la pensée grecque. L'auteur plaide pour une réévaluation de l'histoire interculturelle afin de reconnaître l'impact significatif de la civilisation égyptienne sur le monde grec et au-delà.

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L'ouvrage de Théophile Obenga explore l'influence de l'Égypte pharaonique sur la philosophie grecque et l'éducation des intellectuels grecs, en mettant en lumière le rôle de l'École d'Alexandrie. Il examine également les échanges culturels et linguistiques entre l'Égypte et la Grèce, en soulignant l'importance de cette interaction pour le développement de la pensée grecque. L'auteur plaide pour une réévaluation de l'histoire interculturelle afin de reconnaître l'impact significatif de la civilisation égyptienne sur le monde grec et au-delà.

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Théophile OBENGA

, ,
L'EGYPTE, LA GRECE
ET
,
L'ECOLE D'ALEXANDRIE

Histoire interculturelle dans l'Antiquité

Aux sources égyptiennes de la philosophie grecque


(Ç;)KHEPERA, 2005
ISBN: 2-909885-12-7
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diffusion [email protected]
harmattan [email protected]
(Ç)L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9199-9
EAN : 9782747591997
Théophile OBENGA

L'ÉGYPTE, LA GRÈCE
ET
L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE

Histoire interculturelle dans l'Antiquité

Aux sources égyptiennes de la philosophie grecque

o
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91192 Gif-sur-Yvette - FRANCE
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Kossuth L. u. 14-16
Adm; BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260
1053 Budapest
Université de Kinshasa - RDC ITALIE Ouagadougou 12
Du même auteur

Livres:

L'Afrique dans l'Antiquité. Égypte pharaonique-Afrique noire, Paris, Présence


Africaine, 1973.

La philosophie africaine de la période pharaonique - 2780-330 avant notre ère, Paris,


L'Harmattan, 1990,

Origine commune de l'égyptien ancien, du copte et des langues négro-africaines


modernes, Paris, L'Harmattan, 1993,

La géométrie égyptienne - Contribution de l'Afrique antique à la Mathématique


mondiale, Paris, L'Harmattan/Khepera, 1995,

Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx - Contribution de Cheikh Anta Diop à


l'historiographie mondiale, Paris, Khepera/Présence Africaine, 1996).

Articles:

Le "chamito-sémitique" n'existe pas, in ANKH n01, février 1992, pp. 51-58.


Aristote et l'Égypte ancienne, in ANKH n02, avril 1993, pp. 9-18.
La Stèle d'Iritisen ou le premier Traité d'Esthétique de l'humanité, in ANKH n03, juin
1994, pp. 28-49.
La parenté égyptienne: considérations sociologiques, in ANKH n04/5, 1995-1996,
pp. 139-183.
Anthropologie pharaonique - Textes à l'appui, in ANKH n06/7, 1997-1998, pp. 8-53.
Africa, the cradle of writing, in ANKH n08/9, 1999-2000, pp. 87-96.
L'Égypte pharaonique et Israël dans l'Antiquité, in ANKH n010/11, 2001-2002, pp.
106-131.
Comparaisons morphologiques entre l'Égyptien ancien et le Dagara, in ANKH n012/13,
2001-2002, pp. 48-63.

Bibliographie exhaustive sur Ie site web: http://www.ankhonline.com


« L'interprétation des monuments de l'Égypte mettra encore mieux en évidence l'origine
égyptienne des sciences et des principales doctrines philosophiques de la Grèce »

Champollion, Grammaire égyptienne,


Paris, 1836, pp. XXII.

« Le point de départ des Grecs Jut la somme de savoir accumulé lentement depuis des
millénaires en Orient et en Égypte»

Jean Zafiropul0, Anaxagore de Clazomènes,


Paris, Société d'Édition "Les Belles Lettres", 1948, p. 229.

« La civilisation antique est une civilisation de la beauté. Le doit-elle à sa composante


grecque? Mais on peut penser aussi à l'Égypte, où la beauté est la marque de l'éternité»

Pierre GrimaI, Préface de l'ouvrage La Rome antique, Histoire et Civilisations,


par Jochen Martin, édit., Paris, Éditions Bordas, 1998, p. 5.
A la mémoire de Patrice BEJEDI NTONE

pour tout le Bien (Maât) qu'il jùt sur terre.


Avant-propos

Dans cet ouvrage d'histoire culturelle dans l'Antiquité, les questions importantes
suivantes sont traitées:

1. le rôle éducateur de l'Égypte pharaonique vis-à-vis de la Grèce


ancienne,
2. l'école d'Alexandrie,
3. les mots grecs d'origine égyptienne.

Isocrate (436 - 338 avo notre ère), orateur athénien, dans son ouvrage Busiris, et
Plutarque (vers 50 - vers 125), écrivain grec qui voyagea en Égypte, dans son
Isis et Osiris, font, l'un et l'autre, un éloge non mitigé de la civilisation
pharaonique, en insistant sur la sagesse égyptienne qui a nourri bien des religions
et des philosophies sur le pourtour de la Méditerranée, notamment la "pensée
grecque" .
L'archéologie confirme largement cette influence civilisatrice de l'Égypte sur le
monde grec dans son ensemble. Les fouilles du Professeur V. KARAGEORGHIS
à Chypre, dans les années 80, apportent des témoignages irrécusables. La
numismatique ne contredit pas les mythes qui font de Delphos, le fondateur de
Delphes au pied du Parnasse, un roi nègre (travaux d'Ernest BABELON, 1907-
1914).

Il est alors évident, sur la base de faits variés et vérifiables, que la civilisation
pharaonique a rayonné sur bien d'autres mondes voisins (Canaan, Phénicie,
Chypre, Crète, Syrie antique, Grèce, Asie Mineure). Toute l'Europe méridionale,
des Balkans aux Pyrénées, a adoré la divine Isis, seule déesse vraiment
internationale dans l'Antiquité païenne.

De façon plus précise, nous examinons, scrupuleusement, textes à l'appui,


l'éducation de l'intelligentsia grecque, de Thalès à Aristote, dans la Vallée du Nil
égyptienne, par des savants de ce pays. Cheikh Anta DIOP lui-même a consacré
de longs travaux sur cette question fondamentale.
Quant à l'École d'Alexandrie, elle a été le trait d'union culturel et scientifique
entre l'Égypte hellénistique et Rome. Or cette Égypte grecque est elle-même
l'héritière de la glorieuse Égypte pharaonique (Jean LECLANT, 1984).

Il est tout naturellement fait appel à l'étymologie, à la linguistique (phonétique) et


surtout à la philologie pour traiter des mots grecs d'origine égyptienne. Il faut
peut-être préciser rapidement que la philologie, encore balbutiante en Afrique
noire, est la science des documents écrits, sous l'angle de leur étude critique, de
leurs rapports avec la civilisation, de l'histoire des mots et de leur origine. Au
chapitre 18 de Civilisation ou Barbarie (Paris, Présence Africaine, 1981, pp. 479-
482), Cheikh Anta DIOP propose, pour la première fois en Afrique, la méthode
que l'on pourrait suivre avec profit dans cette recherche des mots égyptiens qui
ont passé en grec.

Au fond de toute cette démarche historique, il y a l'intention, avouée, de faire


bénéficier l'histoire culturelle dans l'Antiquité de nouvelles approches à propos du
dossier "Égypte ancienne et étrangers" où les tendances conservatrices
l'emportent bien souvent, falsifiant ainsi l'écriture de l'histoire égyptienne dans
ses rapports avec d'autres peuples, étrangers à l'Afrique.

Il s'agit donc de revenir sur ces tendances chauvinistes et ethnocentristes, dans


une attitude de vérité historique et surtout de réconciliation de l'homme avec toute
son histoire.

La conclusion générale de cet ouvrage insiste précisément sur cette leçon


d'histoire interculturelle, dans un monde qui sent de plus en plus la nécessité de
son unité humaine, l'urgence d'un fécond discours culturel planétaire.

6
Première partie

ÉGYPTE ET GRÈCE:

LE SENS DU COURANT DE L'HISTOIRE


Chapitre l

Les Grecs dans la Vallée du Nil.


Itinéraires empruntés. Prix du voyage.

Comment les Grecs d'Ionie et les Grecs des temps classiques eurent-ils accès à
la vallée du Nil?

Grecs de toute provenance: Ioniens et Cariens d'Asie Mineure, Grecs des îles et
du continent proprement dit, Grecs de Cyrène, se répandirent dans toute
l'Égypte, terre de vieille civilisation et d'une fertilité prodigieuse, sous les
Pharaons de la XXVIe dynastie (664-525 avo notre ère), Psammétique J,
Néchao II, Psammétique II, Apriès et Amasis, rois enterrés dans le temple de
Neith à Saïs. Précisément, durant cette dynastie égyptienne, le pays connut une
belle renaissance politique (la cour et l'administration reconstituées après
l'expulsion des Assyriens et des Éthiopiens de la XXve dynastie), intellectuelle
(l'écriture démotique), artistique et religieuse (toutes les grandes villes
s'embellissent de constructions pieuses). L'Égypte commerce alors avec les
Grecs: Naucratis, sur la branche canopique du Nil, près de Saïs, est un comptoir
commercial grec fondé par les Milésiens, sous Psammétique J (VIle siècle avo
notre ère). Naucratis ne sera éclipsée qu'à la fondation d'Alexandrie, en 332
avant notre ère, par Alexandre le Grand. Les corps d'élite de l'armée
égyptienne sont formés par des mercenaires et des aventuriers de Carie, d'Ionie
et de Doride. Les intellectuels suivent les commerçants et les mercenaires; un
sage de Saïs dira à Solon (qui n'était ni commerçant ni mercenaire, mais
étudiant en quête de savoir) que les Grecs n'étaient que des enfants, au regard de
l'histoire et de la philosophie, des connaissances en général.

Le roi Amasis fut encore plus favorable aux Hellènes, qui s'établirent d'ailleurs
un peu partout, à Memphis, à Abydos, dans la Grande Oasis. Hérodote
rapporte: "Ami des Grecs, Amasis donna à quelques-uns d'entre eux des
marques de sa bienveillance (.). Amasis conclut avec les Cyrénnéens amitié et

9
alliance. (.). Amasis a aussi consacré des offrandes en pays grec: à Cyrène, à
Lindos, à Samos, à Hera (.). Il est le premier au monde (i.e. le premier
Égyptien) qui se soit emparé de l'île de Chypre et l'ait réduite à payer tribut."I.

Cet accès massif, permanent et durable, des Grecs à la terre égyptienne, à sa


civilisation mutli-millénaire, lors de l'avènement de la XXVIe dynastie qui fut,
pour tout le pays, le signal d'une véritable renaissance artistique, littéraire et
scientifique, avec de très nombreux scribes, fonctionnaires de l'Etat,
représentants de l'élément cultivé de la population, cet accès des Grecs à la
vallée du Nil va donc constituer un tournant dans l'histoire hellène: "Le fait est
à retenir, il est d'une importance capitale. En effet, c'est peu après cet
événement que la science et la philosophie grecques commencent à prendre leur
essor.,,2.

Et comment n'en serait-il pas ainsi, vu la supériorité écrasante de l'Égypte, dans


tous les domaines du savoir, sur les peuples voisins, notamment les Hellènes?
Avant leurs contacts prolongés avec les Égyptiens, les Grecs n'ont pratiquement
rien apporté à la civilisation de l'ancien monde méditerranéen. C'est là une
évidence historique. Or, dans la vallée du Nil, l'instruction était fort répandue
dans tout le pays. La classe des prêtres détenait le monopole des sciences et des
lettres. Chaque grande ville possédait une ou plusieurs écoles qui dépendaient
des temples où vivaient de puissants collèges sacerdotaux, bien hiérarchisés.
Saïs, Bubaste, Tanis, Héliopolis, Memphis, Hermopolis, Abydos et Thèbes
avaient de grands savants, qui ne pouvaient ne pas exploiter les anciennes
bibliothèques, par exemple la bibliothèque du temple d'Edfou, la bibliothèque
sacerdotale de Tebtunis, au Fayoum (avec de nombreux textes littéraires, des
traités religieux ou scientifiques), les bibliothèques privées de Thèbes, celle de
Deir el-Médineh (l'actuelle collection "Chester-Beatty") qui comprenait des
textes magiques, des contes populaires et mythologiques, des psaumes, des
textes littéraires et médicaux. Il faut sans doute rappeler aussi que le collège
sacerdotal d'Héliopolis (la ville de Râ) avait une réputation universelle: les plus
illustres d'entre les Hellènes vinrent y puiser une grande partie de leurs
connaissances.

I
Hérodote, Livre II (Euterpe), 178, 181, 182.
2 G. Milhaud, Les leçons sur les origines de la science grecque, chap. I. Le sanctuaire grec à
Naucratis s'appelait Hellénion : il avait été fondé en commun par les cités ioniennes de Chios,
Téos, Phocée et Clazomènes; les cités doriennes de Rhodes (lalysos, Cameiros et Lindos), Cnide,
Halicarnasse, PhaséIis et la cité éolienne de Mytilène (Hérodote, II, 178).

10
Par conséquent, sous la XXVIe dynastie, au temps des rois saïtes, de 664 à 525
avant notre ère, les Grecs pouvaient visiter la vallée du Nil en toute tranquillité,
s'y installer et s'y instruire dans les meilleures conditions. Même sous la
domination perse (XXVII" dynastie: Cambyse, Darius, Xerxès, de 525 à 401
av notre ère), rien n'empêcha voyageurs, historiens, philosophes et hommes
d'Etat grecs, de parcourir l'Égypte en toute quiétude, d'étudier ses mœurs, ses
arts, ses croyances religieuses, comme le prouve par exemple Hérodote, "le
père de l'histoire".

La possibilité des relations intellectuelles entre l'Égypte et la Grèce est un fait


d'histoire. Tous les Grecs d'une haute intelligence (Thalès de Milet, Pythagore
de Samos, Empédocle d'Agrigente, Anaxagore de Clazomènes, Platon
d'Athènes, etc., etc.) étaient donc parfaitement à même d'aller puiser à la source
de la sagesse égyptienne, et ils l'ont fait, séduits par le prestige et l'antiquité de
la plus grande civilisation qui rayonnait dans le monde méditerranéen depuis
des millénaires. La Grèce doit à l'Égypte ses premiers philosophes. La pensée
égyptienne a exercé une certaine influence sur la pensée grecque, comme
aujourd'hui les sciences et les technologies nord-américanes dominent le monde
entier. Affaire de simple supériorité écrasante de la part des U.S.A.! Dans
l'Antiquité, et à la période qui nous intéresse, la suprématie scientifique de
l'Égypte n'avait pas d'équivalent en Grèce. Mais l'écriture de l'histoire de
l'humanité selon des thématiques indo-européennes exclusives, a gauchi
volontairement les faits, qui sont pourtant ce qu'il sont.

Pour se rendre en Égypte, les Grecs, étudiants, commerçants, touristes,


mercenaires, aventuriers empruntaient forcément l'une ou l'autre de ces routes:

1. la route orientale: rade de Phalère au VIe siècle - puis à partir du Pirée (port
et banlieue d'Athènes) aux ve et Ive siècles - les Cyclades (îles grecques de la
mer Egée, autour de Délos) - l'île de Rhodes (escale commerciale importante
entre l'Égypte, la Phénicie et la Grèce) - côtes de Lycie (sud-ouest de l'Asie
Mineure)- et de Pamphylie (contrée méridionale de l'Asie Mineure, entre la
Lycie et la Cilicie) - Chypre (Kypros, "île du cuivre") - côte syro-palestinienne -
Égypte: cette route était déjà fréquentée à l'époque mycénienne;

2. la route occidentale: c'est la route directe entre la Crète (ancienne Candie) et


l'Égypte: cette route était également suivie à l'époque mycénienne (cf. Odyssée,
XN, 252-257).

Il
Socrate rappelle à CalIiclès que le prix du voyage en Égypte est de 2 drachmes
au débarquement: àn:o[3t[3a.O"aO"a'dç TOV ÀtllÉva ôûo ôpaXIl<xç (Gorgias,
511e). Le Gorgias est un dialogue écrit par Platon entre 390 et 385 avo notre
ère.

Les monnaies variaient de cité en cité dans la Grèce ancienne, mais celles
d'Egine (île grecque, entre le Péloponnèse et l'Attique), d'Athènes qui portaient
à l'avers la tête d'Athéna et au revers la chouette de la déesse, avaient une valeur
internationale: ces monnaies étaient en argent. Un drachme valait 6 oboles, soit
environ 0,97 franc-or. Deux drachmes équivalaient à un statère attique, soit
1,94 francs-or. Du point de vue du poids, un drachme (6 oboles) pesait 4,32
grammes.

Il est évident que Socrate se serait bien gardé de faire état du prix du voyage
d'Athènes en Égypte si cela ne correspondait pas à la réalité. Les Grecs qui se
rendaient en Égypte payaient donc leur traversée, leur voyage.

Les relations entre la Grèce et l'Égypte étaient faciles, nombreuses et elles ont
été prolongées pendant des siècles. Or l'Égypte, chronologiquement, était de
loin, par rapport à la Grèce, le grand foyer des lettres, des arts et des sciences.
L'Égypte avait accumulé, depuis bien longtemps, une somme de connaissances
technico-scientifiques, mathématiques, astronomiques, un ensemble d'idées
religieuses, philosophiques, jointes à des croyances, à des symbolismes et à des
pratiques magiques: la science grecque a sûrement bénéficié de la science
égyptienne, quitte à dépasser ce point de départ grandiose, comme la science
grecque elle-même, au demeurant, sera dépassée, à son tour, par la science
moderne. Mais, historiquement, il y a filiation plus ou moins directe, à travers
innovations et créations indépendantes, sans compter ce qui fait appel à
l'identité foncière de l'esprit humain, entre la science égyptienne, la science
grecque et la science moderne.

C'est donc tout à fait juste et normal que de savants historiens et philosophes
contemporains soient revenus sur ces contacts entre l'Égypte et la Grèce, pour
montrer précisément que la Grèce n'a acquis son statut scientifique louable que
grâce aux mondes antiques du Proche-Orient, et notamment de l'Égypte
pharaonique. Il est nécessaire d'esquisser cette historiographie tout à fait
objective.

12
Chapitre II

,
Egypte et Grèce: historiographie

Dans l'Antiquité classique, aucun savant grec ne mettait en doute la supériorité


intellectuelle et scientifique des prêtres de la vallée du Nil. C'est ce que l'on
peut constater brièvement avec ce qui suit.

Homère, vivant vers 850 avo notre ère, loue sans ambages l'Égypte, pays où "les
médecins sont les plus savants du monde"!.

Hérodote (v. 484 - v.420 avo notre ère) insiste sur le fait que le calendrier
astronomique est une invention proprement égyptienne: "Les Égyptiens
avaient, les premiers de tous les hommes, inventé l'année, et divisé en douze
parties, pour la former, le cycle des saisons; ils avaient fait cette invention en
observant les astres.,,2

Les Grecs ont emprunté aux Égyptiens l'art de mesurer la terre (la géométrie),
et aux Babyloniens, celui de mesurer le temps (le calendrier) : "... l'invention de
la géométrie, que des Grecs rapportèrent dans leur pays. Car, pour l'usage du
polos, du gnomon, et pour la division du jour en douze parties, c'est des
Babyloniens que les Grecs les apprirent."3

Pour Isocrate (436 - 338 avo notre ère), l'Égypte était le berceau de la
philosophie, l'origine des soins donnés à la pensée: "Ces prêtres (égyptiens)
inventèrent pour le corps le secours de la médecine. (...). Pour les âmes ils

I Homère, Odyssée, IV, 231 : lTJTpOç ô£ €xwnoç tmcrnxfl£voç TT£Pl mxvn.<Jv àvepwm.<Jv.
2 Hérodote, II,4 : TTPWTOUÇAlyumlouç àvepwm.<Jv (mavT(,)V tç£up£Ïv TOV tVluUTOV, ôuwô£xu
flÉpW ôucruflÉvoUÇ TWV wpÉwv tç UÙTOV. TUÙTU ôt tç£up£Ïv tx TWV acrTpwv Ë/œyov.
J
Hérodote, II, 109.

13
révélèrent la pratique de la philosophie qui peut à la fois fixer des lois et
chercher la nature des choses.,,4

Platon (428 ou 427 - 348 ou 347 avonotre ère) rapporte un imaginaire collectif,
devenu une tradition acceptée, à savoir que c'est le dieu égyptien Thot qui
inventa les arts, les sciences, les lois, l'écriture. Et c'est Socrate qui le raconte à
Phèdre: "Eh bien! j'ai entendu conter que vécut du côté de Naucratis, en
Égypte, une des vieilles divinités de là-bas, celle dont l'emblème sacré est
l'oiseau qu'ils appellent, tu le sais, l'ibis, et que le nom du dieu lui-même était
Theuth. C'est lui, donc, le premier qui découvrit la science du nombre avec le
calcul, la géométrie et l'astronomie, et aussi le trictrac et les dés, enfin, sache-
le, les caractères de l'écriture."s

On retrouve ce récit dans Philèbe (l8b) : Thot, inventeur de l'écriture.

Socrate a raison: Thot (Dl;wty, en égyptien), est bien le dieu-lunaire à forme


d'ibis (le mot grec ibis est d'origine égyptienne: hby, l'ibis sacré au corps blanc,
avec une tête et une queue noires). Et, pour les Égyptiens eux-mêmes, le dieu
Thot régnait sur toutes les opérations intellectuelles et scientifiques:
l'établissement de l'écriture, la séparation des langages, l'annalistique, les lois, le
calcul du temps, des années, du calendrier. Des textes égyptiens affirment
clairement, par ailleurs, que Thot est le "cœur de Râ", c'est-à-dire l'essence
même de la pensée créatrice.

Pourquoi Socrate reprend-t-il l'hommage que les Égyptiens rendaient à leur


dieu Thot? Pourquoi Socrate n'attribue-t-il pas l'invention des arts, des
sciences et de l'écriture au monde assyro-babylonien? Ce "mirage égyptien"
est-il sans fondements réels?

Il faut comprendre dans ce "mythe de Thot" la signification, par les Grecs


instruits, de la très haute antiquité de la civilisation égyptienne, son
rayonnement en Méditerranée, son influence chez les Grecs eux-mêmes. Cette
haute antiquité de la civilisation égyptienne impliquait, aux yeux des Grecs, par
une sorte d'évidence indiscutable, la grande avance intellectuelle, littéraire,

4
Isocrate, Busiris (XI), 22: Talç ô£ lJ!uxa1ç <plÀocro<plaç acr"K1')crt\l"KaTÉÔElça\l, Tl "Kat
\lOflo8ETfjcrm "Kat TIJ\I <pucrt\l n;)\I O\lTW\I (1')Tfjcrm ôU\laTal.
5 Platon, Phèdre, 274 c-d (texte grec de la dernière phrase) : TOÙTO\l ÔÈ TTpWTO\l àpl8flO\l TE "Kat
ÀOYlcrflO\l EUpEi\l "at YEwflETp1a\l "al àcrTpO\lOfl1a\l, ETl ô£ TTETTdaç TE "al "uodaç, "al ôÎ)
"at ypaflflaTa.

14
artistique, scientifique, du pays de la vallée du Nil. Et quel intérêt les Grecs,
d'ordinaire si fiers, si satisfaits d'eux-mêmes, avaient-ils à reconnaître
explicitement et unanimement l'autorité supérieure des sages et savants de
l'Égypte? Quelle nécessité y avait-il à inventer le récit de Thot, maître ès-arts et
ès-sciences?

Aristote (384-322 avo notre ère), si érudit, si glorieux, affirme que les prêtres
égyptiens, jouissant de beaucoup de loisirs, ont par conséquent fait faire des
progrès considérables aux connaissances humaines: "Aussi l'Égypte a-t-elle été
le berceau des arts mathématiques.,,6

Pourquoi Aristote, le Grec macédonien, n'attribue-t-il pas le berceau des


mathématiques à l'Assyrie et à la Babylonie, à la Chaldée?

Aristote, Platon, Isocrate, Hérodote et Homère n'étaient-ils que de vulgaires


"menteurs", en soutenant que l'Égypte était le berceau des mathématiques, des
jeux de société, de l'astronomie, de la géométrie, de l'écriture, du calendrier
astronomique, de la médecine, de la religion7, de la magie, de la philosophie, de
l'architecture monumentale?

Les historiens grecs eux-mêmes qui ont eu à s'intéresser aux relations entre
l'Égypte et la Grèce n'ont pas manqué de relever le fait, à savoir l'instruction des
Grecs célèbres auprès des prêtres égyptiens.

Ainsi, par exemple, Diodore de Sicile, historien grec, né à Agyrion (1er siècle
avant notre ère), auteur d'une utile compilation, la Bibliothèque historique, qui
retrace l'histoire universelle des origines à 58 avo notre ère : en effet, Diodore
de Sicile conclut le Livre I de sa Bibliothèque historique par un recensement de
ceux des Grecs célèbres qui, pour leur instruction, ont voyagé en Égypte, et qui
après y avoir acquis un grand nombre de connaissances utiles, les ont rapportées
en Grèce. Pourquoi Diodore de Sicile a-t-il entrepris un tel recensement
historique s'il n'y avait aucun fondement à le faire?

Diodore de Sicile nomme Lycurgue, Platon, Solon, pour les institutions


politiques; Pythagore, pour les choses sacrées, ses théorèmes géométriques, sa

fi
Aristote, Métaphysique, A, l, 981 b 23 ; ôta m:pt A'tYUTTTOV al !la8T)!lanxat TTPWTOVT£xvm
aUVÉ<HT)o-aV.
7
Hérodote, II, 123 : "Les Égyptiens sont aussi les premiers à avoir énoncé cette doctrine, que
l'âme de l'homme est immortelle" : ITPWTOt ÔÈ: xat Tovôe TOV ÀOYov AiyuTTnol dat ol
dTTovTeç, wç àv8pWTTOU \jJvxiJ à8àvaToç Èan.

15
doctrine des nombres et de la transmigration des âmes dans le corps de toutes
sortes d'animaux; Démocrite, pour l'astrologie et l'astronomie; Œnopide, pour
l'astronomie également; enfin Eudoxe, pour les sciences mathématiques et
astronomiques.

Toujours d'après Diodore de Sicile, Œnopide de Chio, qui était un


pythagoricien, "tenait des Égyptiens la connaissance de l'orbite que parcourt le
soleil, qui par sa marche oblique est emporté en un sens contraire à celui dans
lequel se meuvent les autres astres."g

Il s'agit là de l'obliquité de l'écliptique sur l'équateur, découverte si essentielle


en astronomie.

L'astronomie égyptienne avait un caractère équatorial et stellaire. Dans la zone


équatoriale, large de dix degrés, on compte une cinquantaine d'étoiles; il y en a
huit qui sont les plus proches de l'équateur: les astronomes des calendriers
égyptiens d'Assiout par exemple ont utilisé six de ces huit étoiles. Or, pour se
faire une idée exacte de la position de ces étoiles autour de l'équateur céleste, il
faut quelques éléments cosmographiques. Précisément, les Égyptiens avaient
créé des compartiments géométriques contenant quelque étoile rattachée à une
constellation plus étendue. Certaines étoiles avaient donc été choisies et
repérées dans des astérismes, des constellations, et les décans égyptiens étaient
des étoiles ou des groupes d'étoiles bien visibles choisies dans une large zone
équatoriale: chaque nouvelle décade était caractérisée par le lever héliaque d'un
nouveau décan. Les levers héliaques de Sothis (Sirius) et les levers cosmiques
calculés, enregistrés supposent, à coup sûr, une astronomie perfectionnée9.

Il n'y avait rien en Grèce, en astronomie, à cette époque, c'est-à-dire au Moyen


Empire égyptien (2052-1778 avo notre ère).

Les Dogon et les Bambara par exemple ont, comme les anciens Égyptiens,
étudié l'obliquité de l'écliptique sur l'équateur, c'est-à-dire l'angle du plan de
l'écliptique (grand cercle de la sphère céleste décrit en un an par le Soleil dans
son mouvement propre apparent, dans le cas de l'astronomie égyptienne, dogon
et bambara) avec celui de l'équateur céleste. Les Dogon et les Bambara du Mali
déterminaient mathématiquement et graphiquement les positions du Soleil sur

R
Diodore de Sicile, l, 2' partie, XCVIII.
9
Ch. Fiévez, "Les trois calendriers inédits d'Assiout", in Chronique d'Égypte, 1936,n022, pp.
345-367.

16
l'écliptique: "L'idée bambara et dogon de l'écliptique ne doit pas être
considérée comme une notion isolée dans la pensée de ces populations
soudanaises. Elle se relie à une synthèse intellectuelle, à une vue d'ensemble de
l'univers et des grands phénomènes de la nature."1O

Ainsi, les Dogon et les Bambara ont élaboré, eux aussi, comme les anciens
Égyptiens, une astronomie de caractère équatorial, et ils ont employé le
gnomon, mesuré les angles, représenté graphiquement le mouvement du Soleil,
divisé le cercle en degrés, déterminé 360 levers et couchers du Soleil durant
l'année, représenté l'orbite apparente du Soleil sous la forme du cercle divisé en
360 degrés, mesuré l'inclinaison de l'écliptique qui fut, "selon toute probabilité,
une de leurs principales recherches astronomiques."n

Dans l'Antiquité et dans les temps précoloniaux, il existait, en Afrique noire, de


la vallée du Nil à l'Afrique extrême-occidentale, de la vallée du Nil en Afrique
orientale (Éthiopie, Somali, Kenya), de véritables collèges d'astronomes
éruditsl2.

En apprenant la détermination et le calcul de l'obliquité de l'écliptique sur


l'équateur auprès des prêtres égyptiens, Œnopide avait accès à un véritable
savoir scientifique et non à des "recettes empiriques", comme aiment à le
répéter certains auteurs modernes mal intentionnés.

Et, de fait, une bonne partie de l'historiographie moderne pose malle problème,
en ramenant l'instruction des Hellènes célèbres dans la vallée du Nil à de
simples acquisitions "empiriques". Du moins, on ne nie plus avec fracas les
voyages d'étude des Grecs au pays de Pharaon.

Henri JOLY (1979), Luc BRISSON (1987) et Mario VEGETTI (1988), ont étudié
de façon approfondie la place importante que fait Platon, en connaissance de
cause, dans ses écrits (de maturité), de l'antiquité immémoriale de l'Égypte, qui
est évidemment désignée comme instauratrice de l'écriture, des jeux de dames,

JO
Dominique Zahan, "Études sur la cosmologie des Dogon et des Bambara du Soudan Français. I.
La notion d'écliptique chez les Dogon et les Bambara", in Africa (Londres), Vol. XXI, Janvier
1951, nOI, pp. 13-23; pour la citation, p. 19.
Il
Dominique Zahan, op. cit., p. 19.
12 Marco Bassi, "On the Borana Calendrial System: A Preliminary Field Report", in Curren!
Anthropology, vol. 29, n04, 1988, pp. 619-624. Les Borana vivent au Nord du Kenya et au Sud de
l'Éthiopie. En 1978, 8.M. Lynch et L.H. Robbins avaient étudié l'observatoire astronomique de
Namoratunga, à l'Est du Lac Turkana.

17
des jeux de dés, de même que l'Égypte est à l'origine des savoirs proprement
dits, arithmétique, géométrie, astronomie: ainsi, dans l'expérience culturelle des
Grecs, le "rapport" de Platon à l'Égypte est vraiment exceptionnel et ne saurait
être mis au nombre de simples "mythes" et de "légendes" fabriqués a posteriori,
car c'est Platon lui-même qui se réfère, dans des domaines essentiels, à
l'Égypte, pour nourrir ses propres développements, "dans l'ombre de Thoth",
comme dit si bien Mario VEGETTI, et Henri JOLY parle de "Platon
égyptologue", Luc BRISSONde "L'Égypte de Platon". Quelles que soient les
"formules", les précautions stylistiques, on a l'impression que Platon vise bien à
une syncrétisation entre la vieille Égypte et la Grèce (qui a besoin de se dire et
de se reconnaître à travers l'Égypte), en un moment où les sciences humaines de
l'époque (classique) apparaissent, histoire, géographie, ethnologie, politologie,
égyptologie antiquel3.

Déjà, en 1956, l'humaniste Roger GODELavait consacré un ouvrage au séjour


studieux de Platon à Héliopolis, ville de Râ, où résidait un collège de prêtres
renommés pour ses connaissances traditionnelles en astronomie: "Platon
recueillit les derniers feux, au crépuscule d'Héliopolis. Leur éclat suffisait
encore à l'éblouir. En ce lieu avait vécu une grande tradition sprirituelle et
politique (..). Le Soleil d'Héliopolis avait embrasé, inondé, fécondé la Terre
,,14
entière.

L'historien et le philosophe qui a étudié avec beaucoup de critique et de


sympathie l'influence de la science égyptienne sur la science grecque avant
Socrate, est bien I.-Albert FAURE, en 1923 : son travail, modeste par le format,
est d'une grande richesse historique et d'un grand sens élevé des relations
culturelles entre divers peuples de l'AntiquitéI5.

Cette question historique des relations entre l'Égypte et la Grèce connaît des
développements très amples et fort neufs. Dans un gros ouvrage de 575 pages,
Martin BERNAL vient de démontrer que la civilisation de la Grèce ancienne,
tenue pour "classique" par l'Europe, n'est pas un foyer culturel sui generis.
C'était, dans la réalité des faits, une civilisation hybride, inspirée par l'Afrique
(l'Égypte ancienne) et l'Asie: la civilisation "classique" plonge ses racines,

13Mario Vegetti, "Dans l'ombre de Thoth.Dynamiques de J'écriture chez Platon" dans l'ouvrage
collectif Les savoirs de l'écriture en Grèce ancienne, sous la direction de Marce] Detienne,
Presses Universitaires de Lille, 1988, pp. 387-419.
]4
Roger Gode], Platon à Héliopolis d'Égypte, Paris, Les Belles Lettres, 1956, p. 45.
]5
J.-AlbertFaure,L'Égypte et lesprésocratiques,Paris,Stock, 1923.

18
profondément, dans les cultures "'afro-asiatiques", mais "l'hellènomanie" indo-
européenne a fait oublier cette vérité historique. Les Grecs n'ont jamais
considéré leurs institutions politiques, leur écriture, leurs sciences, leur
philosophie, leur religion, comme des acquis "autochtones", mais bien comme
des emprunts faits à l'Orient proche, et tout particulièrement à l'Égypte
africainel6.

Sans doute, l'ouvrage le plus remarquable concernant l'influence de la


philosophie égyptienne sur la philosophie grecque est celui du Professeur
George G.M. JAMES, mathématicien, helléniste et latiniste de talent, né à
Georgetown (capitale de la Guyana), mort en 1954, année de la parution même
de son ouvrage exceptionnel, Stolen Legacy: la philosophie grecque a ses
racines, directement, en Égypte, de l'époque memphite (le temps des
Pyramides), jusqu'au temps d'Alexandre le Grand. Les Grecs ont pu bénéficier
ainsi d'un héritage culturel vieux de plus de 20 siècles, et cela l'Occident l'a
"camouflé", par préjugés racistes17.

Ce livre de JAMES est en effet étonnant. Il révèle une grande connaissance et


de l'Égypte ancienne et de la philosophie grecque. L'argumentation est très
serrée, le style d'une précision enviable.

1954, ce fut aussi l'année de la parution, à Paris, de Nations nègres et Culture.


"De l'Antiquité nègre-égyptienne aux problèmes culturels de l'Afrique noire
d'aujourd'hui", ouvrage à partir duquel toute l'Afrique noire a pris conscience
de sa propre histoire, du rôle joué par les ancêtres dans l'évolution de
l'humanité, des apports de l'Afrique noire à la civilisation planétaire. L'Afrique
noire moderne est née historiquement et culturellement dans ce livre de Cheikh
Anta DIOP où nous puisons désormais toutes nos certitudes humaines, pour le
progrès de l'humanité.

Ir,
Martin Bernal, Black Athena. The Afroasiatic Roots of Classical Civilization. Volume 1.
Fabrication of Ancient Greece 1785-1985, New Brunswick, Rutgers University Press, 1988, 1ère
édition en Grande Bretagne, 1987. L'universitaire de Legon (Ghana), J.O. de Graft Hanson, a
prouvé, textes à l'appui, que beaucoup de personnages de la mythologie grecque avaient des liens
d'origine avec l'Égypte, l'Éthiopie et la Libye: "Africa in Greek Mythology", in Universitas, vol.
l, n04, 1972, pp. 3-18.
17
George G. M. James, Stolen Legacy. The Greeks were not the authors ofGreek Philosophy,
but the people of North Africa, commonly called Egyptians. Edition de ] 988. Introduction et
notes bibliographiques par Asa G. Hilliard.

19
Les intentions de Du BOIS, de JAMESet de DIOP sont des plus nobles:
rechercher la vérité historique, détruire tous les mythes, toutes les falsifications
volontaires de l'histoire, travailler pour abolir les fausses distances culturelles
entre les peuples de la Terre, reconnaître et admettre l'héritage de chaque
peuple, comme apport singulier au patrimoine culturel de l'humanité. Mais
l'Afrique fut mal servie du fait de la traite négrière, des conquêtes militaires qui
ont suivi les "explorations", la colonisation administrative, politique,
économique et culturelle.

Ainsi, en insistant sur cette question capitale de l'influence de la pensée


égyptienne sur la pensée grecque, dans ces temps anciens, on ne fait que servir
la conscience historique de l'humanité, - ce qui devrait être l'ambition saine de
toute véritable historiographie contemporaine.

20
Chapitre III

,
L'Egypte matrice de l'école philosophique
et scientifique de Milet

Milet, cité ionienne, c'est-à-dire de la partie centrale de la région côtière de


l'Asie Mineure, fut, à partir du VIne siècle avant notre ère, une grande
métropole commerçante et un foyer puissant de culture grecque. Milet fut le
siège de la toute première école philosophique grecque, dite "École ionienne".
Dans ces temps anciens, la science et la philosophie étaient intimement unies.
Cette école de Milet qui se place ainsi chronologiquement avant l'enseignement
de Socrate (vers 470-399 avo notre ère) et les Sophistes, couvre dans le temps
presque deux siècles d'existence active, de Thalès (fin du vue siècle-début du
VIe siècle avo notre ère) jusqu'à Archélaos de Milet, philosophe du ve siècle avo
notre ère qui fut commensal ou élève d'Anaxagore (né à Clazomènes: vers 500
- vers 428 avo notre ère) et qui aurait donné des leçons à Socrate.

La philosophie apparaît donc chez les Grecs d'Asie Mineure vers 600 avo notre
ère: "On s'aperçoit que la Grèce propre (la Grèce d'Europe) n'a, au début du
moins, joué aucun rôle. Les débuts se firent en Ionie, particulièrement à
Milet."t

Thalès de Milet
(fin du vne_ début du VIe siècle avant notre ère)

De cette école milésienne Thalès fut le fondateur. Thalès n'était pas


d'ascendance strictement "indo-européenne". Il était d'origine "cadméenne",
c'est-à-dire probablement "carienne" (Milet était l'une des principales villes de
Carie, ancien pays d'Asie Mineure, sur la mer Egée).

I
Moses I. Finley, Les premiers temps de la Grèce: l'âge du bronze et l'époque archaïque, trad.
de l'anglais par François Hartog, Paris, Flammarion, 1980, p. 166.

21
Le fondateur de la sophia (Sagesse) dans l'histoire culturelle et philosophique de
l'Europe entière, doit sa formation philosophique et scientifique aux prêtres de
l'Égypte ancienne.

En effet, des passages du document le plus complet, sinon le plus sûr, que
Diogène Laërce a consacré à la vie de Thalès, nous apprennent que ce
philosophe-physicien de Milet porta le premier le nom de sage au temps où
Damasias était archonte d'Athènes: "Il fut le premier qu'on appela du nom de
sage.,,2

Damasias fut archonte d'Athènes en l'an 582. Dans son Registre des Archontes,
Démocrite de Phalère rapporte que l'expression "les Sept Sages" fut créée sous
l'archontat de Damasias : ce nom de "Sept Sages" fut donné par la tradition
grecque à sept personnages, philosophes ou hommes d'État du VI" siècle avo
notre ère. Et, parmi ces personnages, Thalès de Milet.

Or ce premier sage de la Grèce visita l'Égypte où il séjourna assez longtemps,


pour étudier sous l'autorité des prêtres de ce pays: "Il s'instruisit en Égypte sous
,,3
la direction des prêtres.

Sur la question de l'inondation du Nil et l'explication de la crue de ses eaux,


"Thalès, compté au nombre des sept sages de la Grèce, l'attribue aux vents
Étésiens,,4, c'est-à-dire aux vents annuels périodiques qui soufflent assez
généralement du nord au sud, après le solstice d'été et pendant la canicule, et qui
durent environ six semaines.

Thalès rapporta d'Égypte de nombreuses connaissances cosmogoniques,


philosophiques, mathématiques, astronomiques, - ce Thalès qui ne suivit les
leçons d'aucun maître, sauf en Égypte, où il fréquenta les prêtres du pays.
Ainsi, pour les peuples hellènes, Thalès fut le véritable initiateur à l'étude de la
nature, après son séjour studieux dans la vallée du Nil.

2
Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker, A3 : x(X[ npwTOç cro<poç wvo[.Lacr81').
)
Diels, A3, A II : tnatô£u81') tv AtyuITTY ùno TWVt£pÉWV.
4 Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, l, 38. Voir également Hérodote, 11,20.

22
Le plus ancien représentant de la science grecqueS est ainsi un ancien élève des
Égyptiens. L'influence de l'Égypte sur la Grèce, par l'intermédiaire de Thalès,
est par conséquent bien réelle, puisque Thalès n'eut pas d'autres maîtres que des
prêtres égyptiens et la tradition est unanime sur ce fait. L'œuvre de Thalès revêt
trois aspects principaux: Cosmogonie-Physique, Astronomie, Mathématiques,
trois domaines qui ont pour trait d'union la philosophie, cette forme générale de
la spéculation.

En Physique, c'est-à-dire, ici, dans la science de la nature (<pUCHÇ) en général,


Thalès avait recherché quel était la matière constitutive et primordiale du
monde. Pour lui, cet élément, OTOLX£iov,dont toutes les choses sont faites, ce
principe de tout ce qui est et auquel tout se ramène en définitive, est l'eau: "Il
plaçait l'eau à l'origine de tout."6.

Matière primitive, l'eau est un principe unique, en même temps un élément


muable à l'infini. Aussi, par ses mutations, l'eau est-elle propre à rendre compte
de la pluralité et de la diversité des parties qui composent le monde, le cosmos.
L'eau entre en effet dans la composition des corps, des êtres vivants, des
végétaux, des animaux et des hommes. L'eau engendre la terre par
solidification, et l'air par évaporation; le croisement de l'air et de la terre
engendre d'une part le feu, d'autre part les êtres vivants.

Ce physicien-philosophe affirme ainsi avec hardiesse l'unité de la matière, tout


en définissant la matière dans sa forme la plus simple, l'eau, principe des
choses, des êtres, de la réalité totale qui est.

Il faut bien noter que l'eau de Thalès n'est pas vraiment l'Okéanos "illimité"
d'Homère, ni les eaux des Babyloniens qui entourent la Terre et même le ciel de
toutes parts. En effet, les eaux primordiales babyloniennes avant la création ne
sont pas à isoler de deux autres éléments communs au folklore sémitique
(chaldéen, babylonien, hébreu, etc.) : les ténèbres et l'esprit divin (planant au-
dessus des eaux). L'existence primordiale de l'eau n'est pas un "principe" en
soi, dans les croyances sémitiques. D'autre part, la philosophie sumérienne
connaissait le Hubur, l'abîme d'eau salée, qui entourait la terre et était
considérée comme le principe de toute créature vivante. Or l'eau de Thalès

5
D'après Aristote, Thalès est le fondateur de la philosophie naturelle: Métaphysique, livre l,
chapitre III.
6
Diels, B 13 : àpXTJv ÔÈ TWV TTavTWv üôwp \J1T£O"-n10UTO.

23
n'entoure pas la terre, comme l'océan. Thalès place l'eau (üôwp) en tant que
principe, sans "contexte" mythique, à l'origine des choses.

NIETZSCHEa bien perçu la manière dont Thalès parle autrement de l'eau


primordiale, originelle: "Thalès a vu l'unité de l'être, et quand il a voulu la
dire, il a parlé de l'eau." (F. NIETZSCHE,La naissance de la philosophie à
l'époque de la tragédie grecque, trad. Bianquis, Gallimard, Paris, 1938).

En effet, Thalès invente l'archè et l'exprime par une analogie: Thalès recourt à
un "élément", à un concept concret, voire "empirique", pour expliquer l'essence
originelle de tous les corps.

L'eau de Thalès, c'est exactement le Noun égyptien, les eaux primordiales, avec
toute la force d'un concept concret, principe créateur unique, avant la création
de l'univers par le Démiurge; le Noun a une signification universelle en tant que
tel, en tant qu"'élément" appelant à "l'avenir" la nature entière. Le Noun
égyptien n'est pas l'''Océan'' illimité homérique; il n'entoure pas non plus la
terre et le ciel de "toutes parts" comme dans les cosmogonies sémitiques et
sumériennes. Le Noun est le fondement du système de physique des anciens
Égyptiens. Ce Noun n'est rattaché à aucun mythe de l'Océan et de Téthys.

En effet, d'après les prêtres et philosophes d'Héliopolis, le Démiurge Râ était


sorti de par sa seule et propre énergie des eaux primitives, du Noun, dans lequel
il reposait inerte. Râ avait tiré de lui-même un couple divin, qui avait engendré
à son tour d'autres divinités, jusqu'à Osiris et Seth, Isis et Nephtys, qui avaient
introduit dans le monde la civilisation, la mort et la résurrection, etc. Cette
explication de la totalité de ce qui est procède évidemment par analogie mais,
dans le fond, il s'agit d'une évolution, d'un développement dont les principales
phases sont la formation du ciel (Nwt) et de la terre (Geb), leur séparation par
l'air atmosphérique (Shou), la genèse de la vie humaine (rome, "l'humanité"),
etc. Ra est sorti du Noun, comme la pensée rationnelle de la matière brute:
l'Idée, l'Esprit sort de la Matière. Matière et Esprit ne sont pas irréductibles:
l'Esprit procède de la Matière. Le No u n est en fait un concept
exceptionnellement riche: matière-esprit destinée à l'évolution.

L'idée du Noun égyptien a été reprise par Thalès, qui s'instruisit dans la vallée
du Nil, "sous la direction des prêtres ({ma TWV t£pÉwv)". Râ, l'Intelligence
créatrice émergée du Noun, annonce déjà le NoÛs d'Anaxagore (né vers 500 avo
notre ère à Clazomènes, une ville d'Ionie). Dans la nature il y a une
Intelligence, cause de l'arrangement et de l'ordre universel.

24
Le Noûs anaxagorien est en effet comme le Râ égyptien, apparu, distinct,
comme entendement séparé de son objet, et comme facteur cosmologique : le
Noûs travaille sur une matière "coexistante" comme Râ. Ainsi, le
"matérialisme" et le "spiritualisme" des Ioniens sont déjà exprimés, clairement,
dans la philosophie égyptienne, plusieurs siècles avant la naissance des penseurs
grecs qui vont initier leurs compatriotes à la réflexion philosophique.

On comprend mieux, dès lors, le commentaire que fait Cicéron (106-43 avo
notre ère) à propos de la sentence philosophique de Thalès; "Il a dit que l'eau
est l'origine des choses, et aussi que le dieu, c'est l'intelligence qui fait tout avec
,,7
l'eau.

Au total, l'Égypte, bien avant Thalès, a posé, avec les concepts de Noun et de
Râ, l'unité de tout comme une unité vivante et comme "divine" à la fois: ce
discours qui fait partie lui-même du tout cosmique est proprement
philosophique, car l'opinion commune égyptienne était certainement assez
éloignée de telles conceptions sur la réalité de l'Univers. Les prêtres égyptiens
ont donc enseigné à Thalès une découverte essentielle: le rapport entre
"l'esprit" et toutes choses, en reconnaissant dans l'eau 1'''Origine'' et la
"Condition première" de tout ce qui est: le Noun est radicalement un principe
d'unité.

De l'Égypte, Thalès apprit aussi la notion de la "mobilité" de l'âme humaine:


"Thalès montra (àTT£<pr)V(HO) le premier l'âme (rr)V 4JVXDV)comme nature
(<pÛO"LV)
toujours mobile ou auto-mobile (àd XtVT)TOV il ŒVTOXtVT)TOV)"8.

Thalès est toujours "le premier", protos, à avoir réfléchi sur les questions
essentielles en Grèce. Ici encore, ce que ce premier philosophe grec dit de
l'''âme'', il le doit aussi à l'anthropologie égyptienne. En effet, d'après les
anciens Égyptiens, l'''homme'' était composé de plusieurs forces spirituelles: le
ka, la "force vitale" ; l'akh, un principe immortel efficace; le ha, la partie
spirituelle de l'individu qui, après la mort, retrouve son autonomie et peut errer à
son gré (le ha est figuré sous forme d'un oiseau à tête humaine; c'est l"'oiseau
âme", un principe spirituel qui peut agir pour son compte, sans support
physique); le ren, le "nom", qui est quelque chose de vivant et toujours porteur
de sens, une force spirituelle de l'individu.

7
Cicéron, De la nature des dieux, I, JO,25.
MDiels, A 22.

25
Un égyptologue précise: "Dans les livres de l'au-delà le ba du défunt est la
partie visible, active, conversant, par exemple avec le dieu solaire, prenant
place dans sa suite, ou s'avançant à la rencontre du cadavre.,,9

Depuis les travaux de Cheikh Anta DIOP,il est désonnais reconnu que les deux
notions de ka et de ba sont des notions métaphysiques, dans toute l'Afrique
n01re.

Le ba, l"'âme" égyptienne, n'est pas opposé au "corps", comme dans la religion
chrétienne par exemple. C'est une "nature" humaine mobile ou auto-mobile,
une puissance qui fait partie intégrante de la manifestation du défunt: "Ton ba
est à toi en toi; ta puissance est à toi autour de toi." (Textes des Pyramides, 9
422).

Ayant étudié la philosophie en Égypte, Thalès ne pouvait pas ignorer


l'anthropologie égyptienne qui conçoit l'''âme'' comme quelque chose de vivant,
de dynamique, de mobile, bref comme une partie spirituelle de l'individu qui
préfère souvent se promener au grand air, retrouver les lieux où le mort aimait
fréquenter de son vivant. Aussi Thalès fut-il le premier (protos) à proclamer en
Grèce que ''[''âme était de nature mobile ou auto-mobile". Et le poète
ChoÏrÎtos avait compris que Thalès ''fut le premier à affirmer que les âmes sont
immortelles" .

De fait, étant mobile, l"'âme" est quelque chose qui ne meurt pas. Or, dès les
temps les plus reculés de leur histoire, on peut constater, chez les Égyptiens,
toute une documentation textuelle et iconographique qui atteste que quelque
chose de l'homme, son ka ("double"), son ba ("âme"), survivait à la mort du
corps. Voilà pourquoi Hérodote, qui a constaté le fait en Égypte même, écrit
avec assurance: "Les Égyptiens sont aussi les premiers à avoir énoncé cette
doctrine, que l'âme de l'homme est immortelle."lo.

Cette notion métaphysique de l'''immortalité de l'âme humaine" n'appartient


donc pas en propre à la Grèce: elle est venue de l'Égypte en Grèce, par Thalès
et autres étudiants grecs interposés.

9
Erik Hornung, Les Dieux de l'Égypte. Le Un et le Multiple. Trad. Paul Couturiau, Monaco,
Éditions du Rocher, 1986, p. 247.
10Hérodote, II, 123.

26
Thalès a aussi importé la géométrie d'Égypte en Grèce. En effet, pour
Hérodote, l'arpentage a donné naissance à la géométrie, et celle-ci est bien
originaire d'Égypte: "C'est (l'arpentage) qui donna lieu, à mon avis, à
,,11
l'invention de la géométrie, que des Grecs rapportèrent dans leur pays.

L'art de mesurer la terre est née en Égypte. En effet, dans cette vallée du Nil, le
partage des terres entre tous les Égyptiens (entre plusieurs millions d'individus),
en portions égales et carrées, portions dont la crue du fleuve pouvait effacer une
partie du tracé, exigeait toute une administration compétente pour la répartition
des "champs de Pharaon", les arpenter, voir de combien les lots étaient
diminués, calculer les redevances en conséquence, faire rapport à
l'administration centrale. Ainsi, la géométrie est née de l'arpentage (technique
empirique), en Égypte: ce sont donc les procédés d'arpentage qui, généralisés,
ont donné naissance, dans la vallée du Nil, à la géométrie.

C'est normal, puisque les Égyptiens n'imitaient aucune science mathématique


avant eux, que leur géométrie ait eu une origine "matérielle". Mais cela ne
signifie nullement que leur géométrie, née de l'arpentage, ait été peu
"scientifique" .

Est-ce de l'''empirisme naïf', de la recherche "par tâtonnements", si l'on sait


calculer les aires du carré, du rectangle, du triangle, du trapèze, du cercle avec la
valeur de 1t = 3 1/6 ? Est-ce de la géométrieindigne de ce nom quand on connaît
les formules pour les volumes de cylindres et de prismes droits, pour le volume
de la pyramide et pour le volume du tronc de pyramide à base carrée? Est-ce de
la mauvaise géométrie quand on invente, pour la première fois dans l'histoire
scientifique et culturelle de l'humanité, le calcul de la "seqet" de diverses
pyramides droites, c'est-à-dire la cotangente de l'angle de la pente des faces des
pyramides? Et tout ceci 2000 ans avant notre ère, c'est-à-dire plus de dix siècles
avant la naissance du premier mathématicien grec, Thalès!

Le mathématicien égyptien Ahmès (vers 1650 avo notre ère) est le premier
savant du monde à avoir inscrit un cercle dans un carré: "We can credit Ahmosè
with being the first authentic circle-squarer in recorded history 1"12.

Il
Hérodote, II, 109: ôOX££t ÔÈ: !..lOt Eve£ÙT£V Y£W!..lETplTJ £iJp£e£icra È:ç TIJV
.EII./uxôa
È:TTav£lI.e£iv:"Voilà, je crois, l'origine de la géométrie, qui a passé de ce pays (L'Égypte) en
Grèce".
12R.J. Gillings et W.J.A. Rigg, "The Area of a Circle in Ancient Egypt", in Australian Journal of
Science, vol. 32, nOS,]969, pp. 197-200; pour la citation, p. 199.

27
Les Égyptiens ont calculé aussi, avec exactitude, la surface d'une demi-sphère13.

Un savant qui s'y connaissait a étudié près de 42 problèmes égyptiens de


géométrie de façon très concise, avec tout le vocabulaire originel, et textes à
l'appuiI4.

Thalès qui ne suivit les leçons d'aucun maître, sauf en Égypte, où il fréquenta
les prêtres du pays, deviendra ainsi "le fondateur de la vraie science
mathématique" en Grèce.

Les contributions réelles du fondateur de la géométrie grecque ne sont pas


connues de façon sûre, par manque de témoignages historiques vérifiables. La
tradition lui attribue cinq ou six propositions. Quand Thalès énonce cette
proposition "Tout diamètre partage le cercle en deux", il est certain qu'il ne
s'est point embarrassé de la démontrer, et l'historien des mathématiques
grecques T.L. REATHISpense non sans raison que Thalès a formulé cette
proposition après avoir vu les cercles divisés en secteurs égaux que l'on trouve
sur les monuments égyptiens.

C'est le théorème des proportions qui a immortalisé le nom du géomètre


milésien. Thalès, à ce que rapporte la tradition, aurait montré comment trouver
la hauteur d'une pyramide à l'aide de l'ombre d'un bâton vertical (c'est-à-dire par
triangles semblables). Deux passages, l'un de Diogène Laërce qui cite
Hiéronyme, l'autre de Plutarque, semblent soutenir la véracité de la tradition.
Dans sa vie de Thalès, Diogène Laërce écrit: "Hiéronyme rapporte qu'i!
(Thalès) avait mesuré les pyramides, en observant leur ombre au moment où
elle est égale à la nôtre.,,16.

I)
R.J. Gillings, "The Area of a the Curved Surface of a Hemispher in Ancient Egypt", in
Australian Journal of Science, vol. 30, n04, 1969, pp. 113-116.
14
O. Neugebauer, "Die Geometrie der iigyptischen mathematischen Texte", in Quellen und
Studien zur Geschichte der Mathematik, Astronomie und Physik (Berlin), I, 4, 1931, pp. 413-451 :
textes traduits, iIlustration, lexique. Pour le volume du tronc de pyramide à base carrée, nous avons
également cette étude très détaiIlée : R.J. GiIlings, "The volume of a truncated pyramid in ancient
Egyptian papyri", in The Mathematics teacher (édité par Howard Eves, University of Maine),
décembre 1964, vol. 57 ( 8), pp. 552-555, 6 figures.
15
Sir Thomas L. Heath, A History of Greek Mathematics, New York, Dover, 1981, vol. J : "From
Thales ta Euclid", p. 131 ; la première édition est de 1921, Oxford, Clarendon Press.
16 Diogène Laërce, Vie de Thalès, I, 26 : EX TfjÇ crxtàç TTapaTT]PrlcraVTa OT£ iJfLlv lcrO!J.£yÉ9T]ç
EcrTLV.

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