Michel Bugnon-Mordant
Journal d’Iraq
2
Michel Bugnon-Mordant
Journal d’Iraq1
1
J’ai choisi de suivre André Racicot qui, dans son excellent ouvrage :
L’actualité terminologique, préconise la terminale q au lieu de
l’habituelle k comme représentant le mieux la prononciation exacte de
la lettre arabe correspondante (cf. aussi le mot « Qatar »).
3
4
AVANT-PROPOS
En octobre 2000, je fis un séjour en Iraq dans le
cadre précis d’une mission de l’association Le
Monde Bilingue dont je faisais partie et dont
j’étais de surcroît membre du Comité scientifique.
L’association avait été créée par un homme en
tous points remarquable : Jean-Marie Bressand.
Résistant originaire du Doubs, homme de
caractère, de courage, généreux, d’esprit ouvert,
soucieux de ne plus revoir de guerres fratricides
entre Européens, il avait fondé, en 1951, Le
Monde Bilingue, dans le but de promouvoir
l’entente entre les peuples par l’apprentissage des
langues. En 1957, il avait également fondé la
Fédération mondiale des villes jumelées,
préférant impliquer dans sa démarche les villes
plutôt que les États2.
Mon propos n’est pas de m’étendre sur
l’activité du Monde Bilingue, particulièrement
intense, soutenue par des personnages aussi
éminents que le professeur Claude Hagège
2
Je n’entrerai pas ici dans la querelle soulevée par le fédéraliste Jean-
Philippe Allenbach, qui lui contestait son statut de résistant. Justice a
été rendue à Jean-Marie par l’historien François Marcot.
5
(Collège de France) ou le ministre de la Culture
de l’époque, Jack Lang, mais de témoigner de ce
que j’ai vu, entendu, visité et des leçons que j’en
ai tiré, aussi bien dans le Bagdad du président
Saddam Hussein, qu’à Babylone, Samarra et la
région environnante.
Je tiens à exprimer la douleur qui fut la mienne
au spectacle des retombées de la tragique et
criminelle opération américaine de 1991 (Desert
Storm), après que le pays fut tombé dans le piège
de l’invasion du Koweït, piège tendu, de l’aveu de
Zbigniew Brzezinski, par Washington, et à rendre
hommage aux hommes et aux femmes admirables
dont j’ai croisé un instant le destin, peu avant que
le même envahisseur, avec la complicité de ses
supplétifs européens, viole à nouveau la
souveraineté de l’Iraq, massacrant par centaines
de milliers ses malheureux habitants, dont plus de
cinq cent mille enfants.
Notre séjour fut assez court, ce journal l’est
donc aussi. J’en ai autant que possible préservé
l’intensité, née de l’expression sur le vif des
émotions ressenties.
6
JOURNAL
Paris, 10 octobre
Ralentis par la circulation à Nanterre, puis une
nouvelle fois quelques kilomètres plus loin, nous
roulons vers Roissy. Mon épouse est soucieuse
que j’arrive assez tôt à l’aéroport, mais aussi
qu’elle soit de retour lorsque notre cadette
reviendra du lycée. Quant à moi, j’éprouve un
mélange de contentement et de curiosité en
songeant à ce que je vais découvrir, et une
irritation causée par la perspective de 4 ou 5
heures d’avion et des heures de traversée du désert
en car ou en voiture.
Je n’avais jamais vu Roissy. L’aéroport est
immense, étendu, dispersant ses terminaux sur un
espace qui paraît infini. Pour obtenir 350 $
(quelques billets laids, sommairement conçus), je
dois dépenser une petite fortune (2750 FF) et
patienter une bonne demi-heure. Puis je dois
changer de terminal. Pour ce faire, il me faut
braver un vent froid qui souffle en rafales.
Je m’engouffre ensuite dans une navette qui
m’emmène - via le lieu de stationnement des
véhicules, les terminaux 2A et 2 B et enfin la gare
7
TGV/TER et le terminal F - jusqu’au terminal 2
B.
Renseignement pris, je me dirige vers le fond
d’un long couloir, où m’attend M. Mohamed S.,
un Algérien d’une soixantaine d’années. Il tient
une affiche mentionnant le Monde bilingue. Il
m’accueille chaleureusement. C’est un homme de
petite taille, un peu replet, très aimable,
enthousiaste, toujours disposé à prêter assistance.
Plus loin, son épouse, souriante, me serre la main
avec une égale bienveillance. Ils forment l’un de
ces couples adorables, remplis de dévotion l’un
envers l’autre, qui suggère le bonheur à deux et
l’ouverture aux autres3.
Les membres de notre délégation se présentent
les uns après les autres. Monsieur Elish Y., notre
guide iraqien, me remet mon passeport revêtu
d’un visa. C’est un homme habillé avec élégance
et qui porte sur son visage cette distinction propre
aux Moyen-Orientaux cultivés. Ses gestes sont
précis, mesurés, calmes. Son humour est
rafraîchissant.
3
Précisément ce que les faux représentants du peuple français, en
2021, haïssent : ce modèle de la famille traditionnelle, saine, enracinée
qu’ils ont charge de détruire.
8
Je n’aime guère l’avion, ceux qui me
connaissent le savent. Le vol, pourtant, est sans
histoire. Les hôtesses sont charmantes, la collation
appétissante, le trajet correct.
Amman, 10 octobre
L’aéroport d’Amman, en soirée, ne déborde ni
de passagers ni d’agents de police. Quelques
militaires chargés de la sécurité nous regardent
passer d’un air paterne. On frappe un timbre sur
nos papiers d’identité, pour lequel nous nous
acquittons chacun de dix $ jordaniens (environ 15
$ américains).
Devant l’aéroport, des voitures nous attendent.
La température est de quinze degrés, ce qui est
agréable. Un souffle frais agrémente notre trajet
jusqu’au centre-ville.
Amman est une ville charmante, aux longues
avenues très propres. Ici, point de hautes tours
hideuses, mais de petits immeubles à deux ou trois
appartements ou des maisons individuelles.
Toutes ont des façades constituées de plaques
d’une pierre claire, à la texture élégante.
L’architecture est d’inspiration arabe, noble et
raffinée.
9
L’hôtel, le Safir Imperial Palace Hotel, fait
songer à un vaste palais imbibé de lumière. Il
comporte six étages surmontés d’un toit en
terrasse. Le hall monte jusqu’à un plafond haut
d’au moins 25 m, auquel est suspendu un lustre
majestueux, ruisselant d’ampoules retenues par
des tiges d’or en ogives. Deux ascenseurs glissent
le long d’une paroi. Les cages transparentes
permettent de distinguer les clients qui les
empruntent. Les chambres sont lumineuses, aux
couleurs chaudes, aux fauteuils confortables, tout
comme les lits jumeaux.
Repas excellent dans une salle à manger
agréable et spacieuse. Deux vins rouges locaux
d’excellente facture agrémentent les mets. Les
convives sont gens de bonne compagnie et
intéressants ; leur conversation est instructive.
J’apprends beaucoup. Presque tous (notamment
les amis de monsieur Y., deux Français, Jean-
Pierre M., consultant, ancien de la société A., et
un ancien militaire dont je n’ai pas retenu le nom)
ont abondamment voyagé. Ils connaissent
Madagascar, l’ensemble de l’Afrique, le Proche et
le Moyen-Orient. L’aspect géopolitique ne leur
échappe point.
10
Certains, parmi les membres du Monde
bilingue, défendent la cause des langues
régionales, je devrais même dire du régionalisme,
ce qui ne laisse pas de me préoccuper : ne font-ils
pas ainsi le jeu de l’Union européenne, cette
fausse Europe qui cherche à diviser les nations
afin de les réduire à l’impuissance politique et
sociale ? Jean-Paul C., qui dirige notre mission,
est heureusement d’avis, tout comme moi, qu’il
s’agira de tempérer leurs ardeurs puis de
s’attaquer aux vrais problèmes : la préparation,
pour l’essentiel, de la future Conférence de
Babylone, colloque international sur les langues
instrument de paix sous l’égide du Monde
Bilingue.
Amman, 11 octobre
Au réveil, je tire sans attendre les rideaux. Un
soleil tiède peint de jaune clair les façades
blanches des maisons des avenues. La ville
épanche paresseusement son étendue de villas,
d’immeubles bas et de mosquées polychromes
jusqu’à un horizon qui se confond avec le ciel. Le
lever du jour ne parvient pas à troubler la
nonchalance orientale, et les premiers flots de
voitures défilent dans un silence bienvenu.
11
La route, qui s’annonce longue, débute par un
parcours dans le dédale d’Amman. La lumière
s’est faite moins pâle à présent ; elle
s’accompagne d’une chaleur qui ne brûle point
mais nous enveloppe confortablement. Amman
est appelée « la ville aux sept collines » ; comme
à Rome, les quartiers s’enchaînent en une
succession de vallons et de tertres, auxquels sont
accrochées des grappes de villas cossues. Les
districts plus modestes ne sont point séparés des
plus aisés et ne choquent pas par une sordide
misère, au contraire de ce qui prévaut dans de
multiples villes d’Europe ou d’Amérique latine.
Bientôt, les maisons s’étirent moins
nombreuses. Nous quittons la ville par les
faubourgs septentrionaux. De place en place, des
groupes d’habitations et des fermes s’éloignent les
uns des autres en laissant gagner toujours plus le
désert. L’insécurité ne paraît guère figurer parmi
les préoccupations des Jordaniens, tant les foyers
aux lueurs faibles s’éloignent peu à peu les uns
des autres, éparpillés ici et là. Combien
d’Européens se sentiraient isolés et craintifs,
perdus ainsi dans l’immensité du désert. Sans
doute, la foi musulmane préserve-t-elle de l’effroi.
12
Nous faisons un premier arrêt dans l’une de ces
stations, au seuil du désert proprement dit : simple
alignement de boutiques vétustes et de «
restaurants » dans lesquels on boit essentiellement
du thé et du café. Nous faisons provision de
bouteilles d’eau minérale et prenons nos
premières photos. Les boutiquiers et leurs
apprentis nous regardent d’un air amusé. Les
quelques fruits et légumes des étalages sont frais
et mettent l’eau à la bouche. Plus loin, à proximité
des postes à essence, de vastes camions citernes
font le plein avant leur longue traversée.
TRAJET AMMAN - BAGDAD
En route ! Un premier poste où nous faisons
halte, quelques kilomètres plus loin, est surveillé
par des douaniers en uniforme. Impassibles,
indifférents, ils nous considèrent, les mains dans
les poches. Nous allons pénétrer en territoire
iraqien. Sur la façade d’un immeuble bas que l’on
aperçoit à une trentaine de mètres, le portrait de
Saddam Hussein est peint en noir et blanc. Visage
mâle, moustache arrogante, béret militaire :
l’homme représenté ainsi n’est pas déplaisant.
Après tout, pourquoi prendrait-on pour parole
d’Evangile les Américains lorsqu’ils décrètent
que tel ou tel personnage est un danger, un tyran,
13
un ennemi public ? Ne sont-ils pas depuis toujours
les maîtres du mensonge ?
Nous parvenons ici tout empreints de cette
propagande occidentale bâtie dans des officines
proches de Washington et relayées sans examen
par notre clique de traîtres européens :
journalistes, politiciens, intellectuels collabos. Je
me méfie de ce que je crois savoir, car des
décennies de mensonges et d’informations
tronquées ne laissent pas d’infléchir notre
réflexion.
Nous palabrons depuis près de deux heures
dans un vaste salon, assis dans des canapés
moelleux parsemés de coussins épais et
chamarrés. Nous buvons du thé en attendant la
permission de poursuivre. L’atmosphère est
détendue ; ces gens respectent le rythme qui est le
leur et, par leur attitude, nous invitent à les imiter.
Nulle nervosité : à quoi servirait-elle dans cette
immensité de sable et de lumière ? Ces hommes
se fondent dans l’infini, ils font corps avec lui ; ils
sentent bien qu’eux et nous ne sommes que des
grains de sable négligeables parmi les milliards
que caressent les vents.
14
Notre véhicule 4 X 4, bien que confortable,
tressaute le long de la piste cahoteuse. Nous
fonçons à 180 km/h, avec l’or du désert pour seul
décor à droite, à gauche, devant et derrière. Sur
nos têtes, le bleu limpide du ciel se teinte de jaune
pâle sous les rayons d’un soleil impitoyable. Notre
chauffeur répond aux questions que l’un d’entre
nous lui pose en anglais. Nos voix, souvent
couvertes par le vacarme du moteur, résonnent
entre deux très longs espaces de silence. Aux
inconvénients des secousses dues à la piste et à la
vitesse s’ajoute la musique arabe que le chauffeur
écoute sans discontinuer. Exotique pour nous, au
premier abord, elle se fait lancinante puis
insupportable, car elle nous paraît sirupeuse et
monotone. Nos sensibilités musicales diffèrent.
Le jour peu à peu baisse et le soir tombe. De
temps à autre, des carcasses de voitures ou de
camions se dressent sur le bord de la piste. Nous
n’avons pas le loisir de les détailler, tant nous
filons à la vitesse d’un train lancé à grande vitesse.
Durant la journée, nous n’éprouvons aucune
crainte à frôler ces obstacles, mais la nuit venue,
nous sentons la peur nous gagner. Nous les
distinguons dans la lueur approximative des
phares, surgissant tout à coup des ténèbres,
imprévisibles et menaçants.
15
Il doit être dix heures du soir quand nous
approchons des faubourgs de Bagdad. Nous
sommes arrêtés plusieurs fois et des gardes armés
jusqu’aux dents, l’air farouche, épluchent nos
papiers et parlementent avec nos officiels. Enfin,
nous suivons les premières rues, croisons des
avenues illuminées. La foule des passants
s’épaissit. On ne prête nulle attention à ce défilé
de voitures chargées d’Occidentaux pacifiques.
Nous faisons halte devant l’hôtel Palestine. La
fatigue nous rend impatients de gagner nos
chambres afin de nous affaler sur notre lit. La
chaleur, la longueur du trajet, l’épuisement nous
empêchent de ressentir une quelconque faim :
nous mangerons demain matin, seul compte en cet
instant le sommeil.
Bagdad, 12 octobre
Le lendemain, je constate que ma chambre est
située au 10e étage. Du balcon, dont les bords sont
marqués par une sorte de toile d’araignée en pierre
stylisée et dont la porte qui le sépare de la chambre
ne s’ouvre que de l’intérieur, ce qui incite à ne pas
la refermer accidentellement derrière soi, la vue
s’étend sur le Tigre et ses rives plaisamment
aménagées. De l’autre côté, l’avenue Sadoun
16
aboutit à Fidos Square, grand rond-point qui ouvre
sur diverses autres avenues et dont l’animation a
peu d’équivalents dans les capitales européennes,
sauf à l’Arc-de-Triomphe ou à Trafalgar Square.
Dans le grand hall, comme partout au Moyen-
Orient, des canapés en cuir, en l’occurrence
marrons, accueillent le visiteur qui aspire au repos
ou prévoit une longue conversation. Un thé ou un
café, que l’on déguste lentement, agrémentent
alors l’entretien.
Aujourd’hui est notre premier jour.
Il est consacré à une réunion préliminaire entre
les membres de notre délégation et ceux de la
délégation iraqienne. Celle-ci est composée d’une
demi-douzaine de membres. Tout se déroule en
anglais. J’en profite pour observer mes collègues
et me faire une idée de chacun d’eux :
Jean-Paul C., agrégé de lettres classiques,
docteur d’État, professeur honoraire d’une
université française proche de la frontière suisse.
Il n’est pas très grand, il a le visage glabre et porte
des lunettes ; nous nous connaissons déjà. C’est
un homme discret, cultivé, minutieux et prudent.
17
Nous nous entendons sur la plupart des sujets. Il
dirige avec courtoisie mais fermeté notre groupe.
Éric W., de C., en Valais, le visage exprimant
une défiance un peu ironique derrière des lunettes,
les cheveux très noirs, le regard marquant parfois
une certaine mélancolie, est docteur en
linguistique, professeur dans une Haute École
helvétique. Nous mettrons un certain temps à nous
apprécier mutuellement, tant son intransigeance à
défendre les régionalismes et les langues
régionales et sa propension à mettre les langues
nationales au second plan, me gênera. Nous
finirons par nous comprendre et, l’humour aidant,
un respect réciproque nous rapprochera.
Francis L. est attaché de presse, ancien grand
reporter dans un grand journal régional.
Alfred G. habite Paris ; il est haut fonctionnaire
et écrivain.
Le Dr Henri G. est président du Haut Comité
pour les langues et cultures d’une des régions de
France.
Jean-Pierre J., d’une localité de la région
parisienne, est ingénieur informaticien.
18
Madame Fernande K. est professeur des
Universités.
André L. est cancérologue, délégué général aux
études de l’Académie mondiale des Technologies
biomédicales.
Ronald M. est professeur d’université et
secrétaire général académique.
Madame Jeanne M. enseigne à l’École pratique
des Hautes-Études.
Joseph P. a une licence de lettres classiques, un
doctorat en sciences de l’éducation ; il est l’ancien
directeur de la Division des Langues d’une
institution internationale.
Madame Andrée T. est professeur dans une
université de l’est de la France.
Yves G. est professeur et directeur de l’Institut
de Traduction d’une université scandinave.
Celui avec qui l’entente fut parfaite dès le
premier jour fut le Jurassien Pierre-André C.,
député-maire, Président de la Conférence des
Peuples de Langue française. Cet homme jovial,
intelligent, physiquement imposant, portant
19
moustache et lunettes, pétri d’humour et au rire
tonitruant, est à la fois un pragmatique et ouvert
aux autres. Il m’invitera par la suite régulièrement
à participer à une grande Fête annuelle dans sa
belle région.
Après la sieste de l’après-midi, nous partons
visiter Bagdad.
La ville porte encore les traces de son ancienne
gloire : c’est la ville du royaume dans lequel
Schéhérazade survécut à sa condamnation à mort
en racontant chaque soir un conte dont l’ensemble
fut rassemblé dans les Mille et une Nuits.
Mais elle porte également les séquelles de la
première agression états-unienne. Les restrictions
budgétaires, les sanctions criminelles imposées
par l’administration Clinton en ont étouffé l’élan
vital, lequel est présent tout de même, mais
contraint, limité. Les habitants sont fiers et nous
regardent avec curiosité : nous avons la réputation
d’être globalement opposés à la politique
américaine et cela se sait.
20
BABYLONE
Bagdad, 13 octobre
Dès 9 h du matin, nous partons visiter le site de
Babylone. Nous sommes accompagnés par un
professeur d’économie à l’Université de Bagdad.
Tandis que nos professeurs de faculté baignent
comparativement dans l’opulence, cet homme
remarquable, dont je suis confus d’avouer que je
n’ai pas retenu le nom, doit compléter son maigre
salaire en faisant le guide touristique. Nous
ressentons très vite un profond respect pour ce
quinquagénaire posé, extrêmement cultivé,
modeste mais digne.
En sa compagnie, nous déambulons dans ce qui
fut la capitale d’Alexandre le Grand. Les ruines de
son palais nous accueillent. Je me rends à
l’emplacement exact où était situé son trône. De
la vaste plateforme depuis laquelle il haranguait
ses troupes, je suis invité à dire quelque chose de
manière à tester la qualité de l’acoustique. Je me
rends compte que ma voix, qui en règle générale
ne porte guère, franchit allégrement l’espace et
que chacun, où qu’il soit placé, comprend
parfaitement chacune des paroles que je prononce.
21
Un moment émouvant intervient : nous nous
trouvons devant la réplique de la porte d’Ishtar,
avec le bleu superbe de ses tours crénelées,
contrastant avec l’ocre des murs. Cent-vingt lions
la décorent.
Dans mon roman-essai : Le livre du sang : Sven
et l’Ancien Testament, je rapporte certaines
descriptions de cette civilisation qui fut en tout
point éblouissante :
« Je retirai de mes nombreuses lectures relatives à la
civilisation babylonienne une impression
d’éblouissement. Peut-on rêver plus équilibré que cet
ensemble mêlant tolérance et organisation, simplicité des
mœurs et grandeur architecturale, hédonisme modéré et
sens du devoir ? L’un des auteurs que j’ai consultés parle
d’une ‘‘civilisation de la raison’’. On ne saurait mieux
décrire cette structure exaltant le respect : des lois, des
autres, des tâches à accomplir. Eviter les conflits, remplir
son devoir d’Etat et son devoir religieux, garder en tout
mesure et raison participent d’une préoccupation
constante d’harmonie sociale, politique et culturelle.
Le Babylonien se souciait de satisfaire
raisonnablement ses besoins vitaux : boire et manger avec
délectation, se vêtir avec goût, s’assurer un toit qui le
protège des intempéries, savourer les plaisirs du corps,
même homosexuels, pourvu qu’ils ne lèsent personne.
22
Ce dernier trait me ravit. Quel abîme entre ce respect
manifesté envers les invertis et le terrorisme sexuel exercé
de nos jours par les divers groupes de pression LGBT
(j’oublie quelles autres lettres s’ajoutent à cet acronyme),
avec l’appui des institutions ! Il ne nous est pas
uniquement demandé de ne plus montrer du doigt ces gens
qui, après tout, prennent leur plaisir de la manière qui
convient à leur nature profonde et dont il est légitime
qu’on leur en reconnaisse le droit ; mais il est exigé de tous
que l’on admette l’homosexualité sous toutes ses formes
en tant que norme, à l’égal de ce qui est loi de nature :
l’amour, la passion des corps entre un homme et une
femme. L’Etat n’autorise-t-il pas, surtout en France, les
associations d’invertis à répandre dans les écoles l’idée
que s’adonner à l’homosexualité est nécessaire ? L’ONU
n’encourage-t-il pas, au regard de sa Charte pour la
sexualité des enfants, à pervertir les bambins, éveillant
artificiellement chez eux un intérêt pour la sexualité qui
n’appartient en aucune manière à leur âge et qu’il est
criminel d’encourager ? Quelle sagesse que celle de
Babylone ! Quel dégoût suscite chez les êtres sains le
déséquilibre vicieux de notre temps !
Pour le reste, les joies de la famille, le souci du travail
bien fait motivaient le Babylonien. Quant aux devoirs
religieux, ils étaient d’autant plus faciles à accepter que
leur panthéon polythéiste n’avait aucun rapport avec le
dieu jaloux, vaniteux, sadique et cruel des Hébreux. Pour
les Babyloniens existait la Terre, lieu de l’existence des
êtres vivants, île maritime entre la concavité du Ciel et la
concavité symétrique de l’Enfer. Leurs dieux n’exigeaient
rien, sinon de poursuivre en toute insouciance leur vie de
23
félicité. Pour ce faire, il leur fallait des
offrandes (nourriture, etc.) et des symboles de dévotion :
temples, palais, tours (ziggourats) – lien privilégié entre
Terre et Ciel, – statues. Point de méchanceté gratuite
contre les hommes, car les dieux sont justes, juges au
tribunal de l’éternité, bras omnipotent mais non
malveillant du Destin.
Les similitudes avec l’esprit européen tel qu’il
existait dans l’Antiquité et au Moyen-Age sont frappantes.
L’une des premières est l’acceptation de la hiérarchie
sociale, du sort qui est le sien ; non point, comme l’ont
caricaturé les ennemis de la civilisation européenne
authentique, en tant que résignation douloureuse, mais
comme l’antithèse de l’individualisme forcené qui ne
saurait mener qu’à l’affirmation agressive d’une ambition
personnelle déchaînée et hostile aux autres. Cela
n’entravait aucunement que des personnalités talentueuses
ou déterminées eussent de l’ambition et fussent dès lors à
même de gravir l’échelle sociale, soit en se propulsant vers
le haut à force de volonté et d’effort, soit en rendant leurs
qualités personnelles évidentes aux gens de pouvoir. Ainsi
en allait-il à Babylone. L’ensemble de la population n’était
cependant point obsédé par la course aux honneurs et à la
fortune au détriment de la collectivité.
Autre similitude : l’hédonisme équilibré, plus proche
de celui d’un Epicure que de viveurs décadents et
lubriques. De même que l’épicurisme ne prônait pas la
jouissance illimitée des bienfaits de l’existence, mais la
volupté de mets bien apprêtés, de nectars délectables, de
24
lectures enrichissantes et salutaires, de moments d’amitié
insoucieuse et désintéressée, l’hédonisme babylonien
refusait l’abandon irresponsable aux excès dont les
conséquences sont nuisibles aussi bien à la santé du corps
et de l’esprit, à l’harmonie générale de l’individu ou du
groupe, à la perception que l’homme modéré et sain doit
maintenir de lui-même.
A cet hédonisme de bon aloi on peut ajouter, autre
concordance, une tolérance religieuse aux antipodes de
l’exclusivisme et de la tyrannie subis par les Israélites. A
l’instar des Romains, les Babyloniens n’eussent pas
compris que l’on voulût détruire les statues de leurs dieux
pour leur substituer un dieu que l’on fût forcé de
considérer comme unique, tous les autres étant voués à
l’exécration et à l’annihilation.
On ne saurait passer sous silence, en cet instant,
l’exceptionnelle qualité des réalisations de la civilisation
babylonienne.
Peuple bilingue (lettrés, savants, gens instruits
parlaient et écrivaient les deux langues d’origine : le
sumérien et l’akkadien), intellectuellement curieux,
désireux de comprendre l’univers et les choses de
l’existence, il développa un savoir insigne. Il n’était point
spéculatif, mais pratique, utilitaire, ce qui explique qu’il
brilla dans des domaines tels que les mathématiques (on
aimait classer, ranger, comparer, analyser, bâtir ; il fallait
donc des comptables, des géomètres, des architectes),
l’astronomie, la médecine. La méthode d’analyse et de
réflexion est analogique, fondant la légitimité de ses
25
conclusions sur les rapports de similitude entre objets,
phénomènes et faits.
Surtout, on doit aux ancêtres sumériens de Babylone
l’instrument fondamental garantissant le progrès
intellectuel et scientifique, ainsi que l’évolution de
l’esprit : l’écriture (vers 3000 avant Jésus-Christ). L’un de
ses plus beaux fleurons fut l’inscription dans le marbre du
chef-d’œuvre législatif du premier des grands rois :
Hammourabi (1793-1750).
Un grand Code conçu par un grand roi. Son principe
essentiel : ‘‘Justice et Equité’’ ne pouvait naître que dans
l’esprit d’un roi conscient de son rôle et de ses
responsabilités. Souverain arbitre, sauveur, coopté par ses
pairs, doté des pleins pouvoirs non pour lui-même mais
pour le bien commun, il établit un corps de magistrats
professionnels chargés d’administrer la Justice. Ces
magistrats, le cas échéant, en appelaient directement au
roi, de manière à éviter toute iniquité.
De fait, Hammourabi intervint beaucoup ; que ce fût
dans les procès, dans l’administration, dans l’économie.
Homme du bon gouvernement, il se devait d’être sage et
avisé. Des contrepoids à son pouvoir existaient, par
ailleurs, sous la forme de deux assemblées : l’une
composée d’Anciens (choisis pour leur circonspection et
leur expérience) et l’autre composée d’hommes dans la
force de l’âge, plus entreprenants et déterminés. Installées
près du pouvoir royale, elles avaient leur équivalent à tous
les niveaux des gouvernements urbains et ruraux. Loin de
26
n’être que nominale, leur influence était à même de
remettre en cause une décision prise au sommet de l’Etat.
La période qui nous intéresse le plus ici et qui
justifiera que nous nous intéressions à d’autres réalisations
remarquables, tout en introduisant la comparaison entre
Babylone et Israël, se situe au passage du VIIe au VIe
siècle. La civilisation babylonienne connaît là son apogée.
Le second des très grands rois y contribue :
Nabuchodonosor II (605-562).
L’éclat de l’empire, la beauté exceptionnelle de sa
capitale – qui ‘‘surpasse en splendeur, rapporte Hérodote,
toutes les autres cités du monde connu’’ - exciteront tout
naturellement la haine du peuple hébreu. Ce peuple du
désert, ennemi de l’art, de l’architecture (à l’exception du
temple de son dieu), de tous ceux qui n’appartiennent pas
à sa race, ne saurait voir autre chose dans la civilisation la
plus brillante du Moyen-Orient que la main du diable et
dans les habitants des plus belles villes des orgueilleux
insupportables au dieu de la Bible, des créatures perverses
et maudites qu’il s’agit de convertir et dont il convient de
pulvériser les chefs-d’œuvre.
Ils existent à foison, ces chefs-d’œuvre : temples et
palais, monuments et statues, villes fortifiées et canaux.
Leur Code législatif, voué à la protection du faible par le
fort – ce qui le rapproche de la chevalerie médiévale, - n’a
rien de commun avec la législation du dieu hébraïque,
toute d’interdits et de châtiments révélant un état d’esprit
mesquin, intransigeant, propice au mensonge, à la
trahison, au sadisme, à la vengeance aussi aigre
27
qu’inexorable. Leurs habitats médiocres ne correspondent
en rien aux demeures babyloniennes vernies et colorées,
aux murailles recouvertes de tuiles vernies, aux motifs
multicolores représentant des dragons, des lions, des
taureaux. Quelle ville israélite se compare-t-elle à la
capitale aux huit portes de bronze, dont l’impressionnante
porte d’Ishtar, déesse de l’amour et de la guerre, ouvrant
sur la voie des Processions, large de vingt-deux mètres ?
Le roi qui en conçut les plans était Nabuchodonosor,
détesté des Hébreux, souverain qu’il fallait abattre à tout
prix, Nabuchodonosor le vaniteux, qui avait osé embellir
davantage Babylone. Quel triomphe, d’ailleurs : s’élève
dans le ciel de la brillante capitale Etemenanki, la vaste
ziggourat commencée par Nabopolassur, le père de
Nabuchodonosor ; le temple de Marduk, dieu principal du
panthéon babylonien, voit ses chapelles restaurées ; le
palais royal est agrandi et fortifié, son décor amplifié et
magnifié ; le tracé de la porte d’Ishtar et la voie qui y naît
sont réalisés ; les remparts de la cité sont achevés ; les
grandes villes de l’empire sont embellies, modernisées :
Dilbat, Kutha, Sippar, Ourouk, Zarsa, Our, Borsippa,
toutes sont enrichies d’œuvres, leurs murs recouverts d’or,
d’argent, de bois précieux, d’ivoire ; l’art, la littérature
s’épanouissent. Apparaissent les légendaires et superbes
jardins suspendus dont seule subsiste une arche
gigantesque avec sa couche de terre sur le toit. La
conception en était extraordinaire. Au sous-sol, des
pompes assuraient la répartition de l’eau vers le haut. Elle
irriguait ensuite les plates-bandes où proliféraient fleurs et
arbres. Des allées, semble-t-il, les parcouraient. »
28
MOSQUEE
L’après-midi, nous parcourons davantage
Bagdad. Nous suivons Mohamed S. à l’intérieur
de la magnifique mosquée qui jouxte Fidos
Square. Sa superbe coupole, où le bleu domine,
offre sa sphéricité, signe de perfection cosmique,
à la quadrature élancée de son minaret, flèche
d’humilité filant vers le Ciel. Nous entrons dans la
mosquée, après avoir ôté nos chaussures. Nous
chuchotons à peine. Nous contemplons le vaste
espace dans lequel se déroulent les prières.
Cette scène me rappelle le chapitre 2 de la
première partie de A Passage to India d’E. M.
Forster. Mrs Moore, qui est un parangon de
respect, entre sans s’en rendre compte dans une
mosquée. Le Dr Aziz, homme d’honneur et de
grand savoir, aperçoit une ombre qui se meut sous
la lune. Furieux, il constate qu’il s’agit d’une
dame anglaise et s’écrie : « Madam ! Madam !
Madam ! Madam, this is a mosque, you have no
right here at all ; you should have taken off your
shoes ; this is a holy place for Moslems. » « I have
taken them off. » « You have ? » « I left them at
the entrance. » « Then I ask your pardon. » Et Mrs
Moore, cette grande dame, conclut : « God is here.
29
» Et le Dr Aziz et elle deviennent les plus grands
amis du monde.
Nulle ressemblance ici avec le fanatisme
wahabite, mais une tolérance, une ouverture que
les nations laïques du Moyen-Orient auront
favorisées. Seule la néo-puritaine soif de pouvoir
de l’Etat profond américain aura fracassé cette
réussite de la culture et de l’intelligence.
Bagdad, 14 octobre
A dix heures du matin, les grands travaux
commencent.
Nous discutons avec les Iraqiens de manière
assez constructive, bien qu’il semble évident
qu’eux-mêmes doivent souvent en référer en haut
lieu. Ils le font en arabe, nous sommes donc dans
la pénombre quant aux résultats, n’étaient les
éclaircissements que nous fournit M. S.. Nous ne
le savons pas encore, mais la situation
internationale – et non les Iraqiens – effacera d’un
coup nos efforts et les réduira à néant.
30
SAMARRA ET ZIGGOURAT
L’après-midi est consacré à une visite aux
régions du nord autour de Samarra.
Deux impressions demeurent en moi.
D’abord, le désert. Ressemble-t-il à celui qui
enchanta Saint- Exupéry ? Qui ne se rappelle son
éloge du Sahara dans Terre des hommes ?
« J’arpentais un sable infiniment vierge. J’étais le
premier à troubler ce silence. Sur cette sorte de banquise
polaire qui, de toute éternité, n’avait pas formé un seul brin
d’herbe, j’étais, comme une semence apportée par les
vents, le premier témoignage de la vie. »
Mon sable, lui, n’était plus vierge. Des millions
de pas l’avaient piétiné. Le trajet, bien que
beaucoup plus court qu’entre Amman et Bagdad,
nous parut long à nouveau. Décidément, je ne suis
pas fait pour le désert.
Nous visitons une mosquée, puis nous
observons, avec un mélange d’appréhension et de
goût du risque, des ziggourats qui nous toisent.
Nous sommes quelques-uns à vouloir
entreprendre l’ascension de la plus haute.
31
Sur la rampe qui y mène, des femmes vêtues
d’amples vêtements noirs se promènent ; des
enfants jouent près d’elles. Au moment
d’emprunter la voie vers le sommet, je lève la tête.
L’édifice qui coiffe le monument me paraît
minuscule et surtout très haut, perdu dans le ciel.
Lentement, je commence à monter. Nulle rampe
ne me protège du vide, aussi me collé-je à la paroi
de pierre. Déjà, j’ai achevé un cycle complet ; je
franchis la moitié du deuxième, mais il ne parvient
à mon regard anxieux, du sol et des monuments,
qu’une frange étroite. Le sentiment d’être
suspendu dans le vide me gagne peu à peu. Je
n’oublie pas que j’ai le vertige. Mes pas m’ont
conduit à la moitié du troisième cycle et autour de
moi, omniprésent mais inconsistant, l’air
transparent, parcouru çà et là de filaments blancs,
semble me tendre les bras. Bien que je sente la
solidité du sol et de la paroi contre laquelle je
m’adosse, le vide m’appelle. Rien d’autre n’existe
plus que moi, personnage minuscule, et le ciel
bleu, dépourvu d’horizon.
Je n’irai pas plus haut.
De retour à Bagdad, nos voitures circulent
parmi les piétons. Il y a là des hommes jeunes, des
mères attentives à leurs enfants : des garçons ; des
32
petites filles vêtues de blanc. Combien seront
encore vivants dans 4 ans ? Je ne sais cependant
pas encore que les agresseurs de 1991 ne vont pas
tarder à renouveler leur forfait.
Le soir tombe, et depuis mon balcon je
contemple la ville encore sombre sous le ciel qui
étire ses nuages pâles. Imperceptiblement, ils
descendent jusqu’à l’orange du ciel, que perce la
coupole dorée d’une mosquée.
De cette journée me reviendront l’âpre palabre
du matin, la ziggourat dont j’ai foulé les volées
droites jusqu’au troisième palier, avant de céder à
la peur face à mon audace de défier les
millénaires. Je me rappellerai également le
gargantuesque repas de midi que les officiels
iraqiens nous ont offert. Nous étions gênés en
songeant à l’opulence dont nous nous gavions
avec mauvaise conscience, cependant que la
population subissait restrictions sur restrictions,
non par la faute du gouvernement mais parce que
l’Occident dont nous venions s’était fait bourreau.
33
MUSEE
Bagdad, 15 octobre
Le contraste aura été saisissant entre le matin,
temps de fierté pour nous, et l’après-midi, long
défilé d’heures de honte, non parce que nous
étions personnellement coupables de quoi que ce
fût, mais parce que nous étions citoyens de cette
Europe qui collaborait avec le bourreau occidental
de la Mésopotamie.
Nous sommes au petit déjeuner. Ensuite, notre
guide nous emmène voir le musée dont la capitale
iraqienne se faisait à bon droit une gloire. Il allait
être dévasté trois ans plus tard par les barbares
venus d’outre-Atlantique.
Le professeur qui dirige la visite nous parle de
Babel. Il nous en montre une imposante
reconstitution miniature. Ainsi que je le détaille
dans mon livre :
« La construction de la tour Elemenonki, ou tour de Babel,
s’étend sur plusieurs siècles. Semblable aux nombreuses
tours ou ziggourats élevées dans l’espace assyro-
babylonien, elle semble avoir été érigée une première fois
entre le XIXe et le XVIe siècle avant notre ère. Souvent
améliorée, réparée, en particulier à l’époque de
34
Nabuchodonosor II (604-562), elle est perçue par les
Mésopotamiens comme un hommage au dieu Mardouk, et
fonde l’alliance sacrée entre le ciel et la terre. Elle n’est
jugée symbole de démesure que dans la Bible. »
UNIVERSITE
Nous nous réjouissons de la suite du
programme matinal : visite de l’Université.
Jean-Paul C. m’apprend que m’est réservée une
mission particulière. « Tu es docteur en littérature
anglaise, tu as été chargé de cours à la faculté des
lettres, tu enseignes la langue anglaise et tu as écrit
un livre dont on a entendu parler ici4 : tu as donc
logiquement été invité par la direction de
l’Université à t’exprimer devant les étudiants du
département d’anglais. Prépare un sujet. »
Je ne prends pas cela à la légère : les universités
du Moyen-Orient sont réputées et les diplômés qui
en sortent figurent parmi les plus cultivés du
monde. Certes, je m’attends, d’après ce que l’on
dit du régime, à devoir surveiller, aussi bien mon
langage que le contenu de mon discours. Je devrai
sans doute en soumettre le brouillon à quelque
autorité qui en censurera des passages. «
4
L’Amérique totalitaire : les Etats-Unis et la maîtrise du monde,
Favre, 1997.
35
Absolument pas, me rassure-t-on officiellement.
Tu es libre de dire ce que tu veux. »
Effectivement, la liberté d’expression qui nous
a été confisquée aujourd’hui en Europe nous est
ici largement dispensée. Personne ne me
demandera rien et nulle réprimande ne se donnera
cours par la suite contre quiconque.
Une voiture me conduit à l’Université. La
façade en est magnifique et imposante. Un porche
gigantesque, évasé comme le savoir, s’élève
jusqu’à la terrasse du toit plat. Deux étages
l’enserrent ; des fenêtres en ogives ouvrent sur des
galeries. La république qui renversa la monarchie,
en 1958, en a conçu le projet, établissant du même
coup un socialisme intelligent et une laïcité dont
celle de la république française n’est qu’une
caricature sinistre.
Je m’attends à ce qu’on mette à ma disposition
une simple salle de taille moyenne, suffisante pour
y abriter une vingtaine d’étudiants venus
nonchalamment m’écouter.
Je suis ébahi quand on m’introduit dans une
immense salle où près de deux cents étudiants ont
pris place. Sur les côtés, quelques hommes d’âges
36
divers, sans doute des professeurs et des officiels,
sont assis. Les regards fixés sur moi sont vifs,
curieux, impatients. À mon entrée, des
applaudissements crépitent. Les visages sont
souriants, les yeux brillent.
Je prends le siège que l’on me désigne, sur
l’estrade, et pose sur un bureau mes documents. Je
salue et remercie l’auditoire en anglais, mais on
m’interrompt. Une jeune fille se lève et me dit : «
Sir, if you don’t mind. Before you address us in
English, do you mind saying a few words in
French. We love the language so much. » Je suis
surpris et flatté. Je ne pourrai m’empêcher par la
suite de comparer la pauvreté en équipement du
département de Français, délaissé par les services
culturels de l’ambassade de France (en fait, par
Paris, ce qui me sera confirmé par l’attaché
culturel à Bagdad), avec la richesse du
département d’Allemand et de celui d’Anglais,
régulièrement pourvus par leurs services
compétents.
Je m’exécute aussitôt.
On m’écoute religieusement ; on me pose une
ou deux questions dont on écoute avec respect les
réponses.
37
Puis je me lance en anglais dans l’exposé que
j’avais préparé.
Devant cet auditoire si attentif, si motivé,
j’improvise beaucoup, procédé qui a toujours eu
ma préférence. Je leur parle de Wordsworth, de
Shelley, de Keats, de Gissing, de Forster, de
Lawrence (D.H.), de tant d’autres auteurs
britanniques qui ont défendu la liberté des
peuples. Je lis quelques extraits de poèmes. Puis
j’enchaîne sur l’actualité : ce que subit le peuple
iraqien depuis si longtemps ; la vilenie états-
unienne, sa soif criminelle de puissance, de
domination mondiale. Je dis combien les
souffrances du peuple iraqien m’indignent et
m’émeuvent.
À la fin de mon discours, les applaudissements
retentissent et vont s’amplifiant ; les visages sont
rayonnants. Puis j’ouvre la session dédiée aux
questions et aux remarques.
Je n’ai pas fini d’en éprouver les affres, tant ce
qui me fut dit est bouleversant. Des étudiants, des
étudiantes me décrivent leurs premières années5.
5
En précisant « étudiants » et « étudiantes », je ne cède pas à la mode
délétère de l’inclusion, cette lèpre linguistique issue de cerveaux
malades, mais je tiens à bien distinguer les vertus spécifiques, outre
38
« Nous n’avons pas eu de jeunesse. Elle a été
saccagée par la guerre. Tant des nôtres sont
tombés : nos camarades, nos pères, nos mères, nos
grands-parents. » Les questions mêlent leurs
connaissances littéraires, historiques,
philosophiques, lesquelles ne sont pas minces, aux
attentes qui sont les leurs face à l’homme que je
suis : un Occidental, mais hostile à l’Occident
sous son aspect d’envahisseur sûr de son bon droit
et de sa bonne conscience. Je suis ébloui par
l’intelligence, la subtilité, la sensibilité si
raisonnable de ces garçons et de ces filles dont je
ne puis anticiper que beaucoup mourront dans la
fleur de l’âge. Je repars sous une ovation debout,
puis des groupes se précipitent pour me serrer la
main ; des filles déposent sur ma joue un baiser,
l’un des plus beaux et des plus doux que j’aie
jamais reçus.
HONTE ET DOULEUR
L’après-midi, c’est comme si le temps passait
du beau fixe à l’orage.
D’abord, l’hôpital pour enfants.
leurs évidentes qualités communes, des jeunes gens d’une part et des
jeunes femmes de l’autre.
39
Pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment
honte d’être Européen. J’aurais plus honte encore
d’être Américain. Que dire, que faire, tandis que
nous sommes debout, salle après salle, devant des
lits où, étendus inertes ou grimaçant de douleur,
des enfants de tous âges, du bambin ayant deux
ans de vie au garçonnet ou à la petite fille de douze
ans, attendant la mort, faute de médicaments ? Car
Clinton, l’assassin, représentant de cet État pro-
fond criminel, tortionnaire, interdit le transfert
d’antibiotiques, de sédatifs, de comprimés contre
la fièvre, sous prétexte que les Iraqiens
n’entendent pas céder aux menaces. Comment
oublier les yeux de ces mères dans lesquels se lit
un désespoir infini, car elles savent que leur enfant
va mourir ? Comment effacer de mon souvenir la
résignation de leur visage face à leur impuissance
devant l’agonie de ces innocents ?
Mais nos épreuves ne touchent pas encore à leur
fin.
ABRI MARTYR
L’après-midi glisse vers son dernier quart. Il
nous reste un lieu à visiter, dont nous nous
passerions bien : l’abri de Hamiriya.
40
Hamiriya est un quartier très peuplé au centre
de Bagdad. C’est là que fut construit l’un des 44
abris que le gouvernement jugea nécessaires, suite
au bombardement d’une centrale nucléaire par
Israël en 1981. Des centaines de civils y avaient
pris place. Ils se croyaient en sécurité, car l’abri
avait été conçu pour résister « à tout ce qu’une
guerre peut présenter comme menace ».
Les Américains se sont toujours targués d’être
les « nouveaux Hébreux ». Comme eux, de fait, ils
ourdissent sans état d’âme les plans les plus
répugnants pour éradiquer un groupe, une
population, un pays tout entier . Il est vrai que
Dieu est avec eux, ils sont le « peuple élu » du
Nouveau Monde, ils ont tous les droits6.
Retour dans le passé proche
Ce matin-là, de février 1991, deux avions de
l’US Air Force, F- 117 Nighthawk, larguent deux
bombes III guidées par laser. Il s’agissait de tester
les limites que ce genre d’abri civil était
6
Cf. mon dernier livre : Le livre du sang : Sven et l’Ancien
Testament, Le retour aux sources, Paris, 2020.
41
susceptible d’atteindre dans sa résistance aux plus
extrêmes bombardements. Pour réunir tous les
éléments de réussite, le commandement s’était
assuré les services de deux Européens, deux
Nordiques, les plus prompts à servir le Tyran
d’Outre-Atlantique : un Suédois et un Finnois. Ils
avaient participé à la construction des abris, ils
furent donc en mesure d’en fournir aux agresseurs
les plans détaillés. Grâce à eux, les points faibles
purent être désignés aux pilotes.
Bel exemple de trahison de ce qui tombe sous
le sceau du secret professionnel.
Minutieux, les stratèges américains mirent 16
jours à préparer le modèle de bombe adéquat, une
spiro-bomb.
À 4 heures, le matin dit, les deux avions se
présentèrent au-dessus de l’abri. Dans leurs
guerres de lâches, les Américains ont toujours une
excuse prête pour justifier leurs massacres de
civils sans défense. En l’occurrence, ils arguèrent
de l’existence, dans cet abri, d’un « centre de
communication de l’armée ».
Fantaisie, mensonge, imagination malade.
42
À la question d’un reporter, plus tard,
concernant des preuves susceptibles de justifier
l’opération, la réponse de l’état-major fut qu’elles
existaient mais qu’elles étaient top-secret. Les
mêmes excuses, recuites, depuis l’explosion du
croiseur Maine dans le port de la Havane, en 1898,
au nom desquelles les militaires américains se
permettent tout.
La première bombe perce de 3 à 4 m de béton
armé et explose dans le corridor d’entrée où
dormaient plusieurs dizaines de femmes,
d’enfants et de vieillards. Six minutes plus tard, le
second avion lâche une bombe conventionnelle
dans le trou de la première bombe. Les portes de
l’abri, rendues inopérantes après la première
explosion, enferment les occupants comme dans
un tombeau scellé.
De l’effet des deux bombes, voici la description
par un témoin :
By the end of the day, 408 Amariyah residents had been
killed ; only 14 survived the attack. Most of the victims
were killed by the first blast. The explosions were so
powerful and hot that we saw foot and hand prints seared
onto the walls and ceilings. With no electricity in
Baghdad, the civil defence people had to use manual tools
to open the doors. They worked for a long time trying to
43
get in – with the screams of the people inside ringing in
their ears. Within the shelter many had died immediately
the explosions happened. Many others were burned to
death. The explosions had also destroyed two huge water
tanks in the basement. Those who slept in the basement –
doctors and others who provided services for the residents
– were boiled in the two metres of water that invaded their
refuges. Bits of their skin and hair still cling to the walls
below the water line as a testimony to the horror that took
place here. The boiling water also flooded the top floor
through the pipes. Upstairs there was little hope for most
of those who survived long enough for the civil defence
unit to find its way into the building. When relief personnel
did get in, they found bodies everywhere, some charred
beyond recognition. We saw the image of a woman and
her baby smoked onto the wall where they had been
thrown by the explosion before being burnt to death.
(na’eem jeenah, Al-Qalam, July 2001).
Nous pénétrâmes dans cet abri où moururent
dans d’atroces conditions des centaines de gens
sans défense. Le plus âgé avait 75 ans ; le plus
jeune, 7 mois. Mais le haut commandement
américain était satisfait : nul abri, désormais, n’est
inexpugnable. Nous pûmes constater, tandis que
nous parcourions les salles, que si « l’odeur de
chair humaine avait persisté des mois » après la
tragédie, il n’était pas certain que nous n’en
perçussions pas encore quelque relent. Sur les
murs, les silhouettes de corps brûlés étaient
44
inscrites, à la manière de négatifs
photographiques. Nous demeurâmes un quart
d’heure dans ce cimetière de béton, sans
prononcer une parole ; nous en sortîmes le cœur
au bord des lèvres, honteux, une fois de plus,
d’appartenir à la race qui avait permis ce forfait.
Le 13 février 2007, la journaliste indépendante
britannique Felicity Arbuthnot fournissait son
propre témoignage, comparant ce jour sinistre de
1991 au massacre de la Saint-Valentin, aux États-
Unis :
Entering, there was a stunned silence. The smell of
burning flesh still overwhelmed. I found myself tiptoeing
through the blackened interior, under the melted piping,
tiptoeing through the screams. There were sooted plastic
flowers laid in dark corners, pathetic scraps of bloodied
gauze. The only light was from the near perfect spherical
entry point of the missiles, illuminating below, the great
crater where they fell, the jagged remains of the
centimetres thick steel mesh, hanging, a « surgical strike
» indeed, as a knife through butter – against women and
children.
The Shelter, as during the Iran-Iraq war and in 1991,
had been a safe haven in abnormal times. With electricity
bombed, the huge generators allowed the children brief
childhood normality : watching television, playing video
games, reading, playing, homework – and the bombs could
45
not be heard. The rows of bunk beds were a treat, with a
rush to get the top bunk, a joyous eyrie of escape and
escapism.
There were two vast floors, the top for sleeping,
studying, socialising, sharing meals, the lower had
showers, kitchens, a medical centre. When the bombs fell,
the heat incinerated those on the top floor – and the vast
water tank on the lower floor heated to bursting – boiling
those showering, or chatting whilst cooking the evening
meal, or those whose ailments were being treated and the
medical staff.
The breast high « scum » on the walls was the flesh of
those who perished. On the upper floor is the seared «
shadow » of a mother, holding her baby. Hiroshima
revisited. I could bear the screams no longer and fled out
and in to the sunlight. Noticing a small, blackened, brass
plaque on the wall, I asked a Jordanian friend what it
read. He struggled with the translation for a moment, then
: « It is like when there is a crisis and civilian people try
to help... » « Civil Defence ? » I asked : « Yes, yes, it says
Civil Defence Shelter No : 24. »
America had, of course, claimed it was a Command
Centre for Saddam Hussein’s government. A lie, as ever,
of enormity. Further, the US had satellites watching
everything (which continued through the embargo years,
as now, clearly visible, blinking away like vast stars,
floating, rotating.) A consistent comment over numerous
interviews in the area of Baghdad about the Shelter
horror, that first visit and over subsequent years, was that
46
for three days before, a satellite had been rotating over the
district. Thus it would have recorded women and children
entering it at dusk and leaving at dawn. That night there
would have been a particular procession and it was the
eve of the festival of Eid and with no means of cooking at
home for the fast breaking, women took their food to
prepare in the kitchens and their festive gifts, to wrap
under the lights.
When the fire engines arrived, the rescuers could hear
the screams, until they began to fade away – but the great
metre thick steel door, with airline type handles to seal it
from the inside for safety, was glowing like a furnace, then
as it melted, re-sealed itself. Dante, revisited. To have
poured water from gaping missile hole in the roof, would
have subjected those inside to boiling steam. The fire
Chief, the toughest of men, who had seen the unimaginable
and directed rescues over many years, faltered as he said,
of the remains they finally brought out : « We thought we
were bringing out only children and wondered why they
were there alone – then we realised the (adult) bodies had
(contracted) to child size with the intensity of the heat. »
Alors : « Make America great again » ? Certes.
Mais l’a-t-elle jamais été vraiment ?
47
TRAVAUX ET MEDIAS
Lundi, 16 octobre
Avons-nous le cœur à travailler ? La dernière
séance est prévue pour 11 heures. Nous quittons
l’hôtel après le petit déjeuner et déambulons dans
le bazar. Je suis tenté par je ne sais plus quel objet
en or pour ma femme, mais le prix m’arrête. Je ne
reviendrai toutefois pas les mains vides : deux
excellentes copies de tablettes babyloniennes
seront pour mes filles.
La clôture des réunions préparatoires se fait
dans la bonne humeur, mais avec une certaine
solennité. La télévision iraqienne me demande un
entretien. Je réponds à des questions, cependant
qu’une caméra nous filme. Je passerai donc sur les
écrans iraqiens, mais je ne serai plus sur place
pour le voir. Un journaliste me sollicite à son tour.
L’entretien paraîtra dans The Bagdad Observer.
Un exemplaire m’en fut remis, je ne sais plus ni
quand ni comment. L’ayant sous les yeux, je puis
en reproduire un passage :
We interviewed Mr Michel Bugnon-Mordant who said
« The delegation and the founder of the Bilingual World,
Mr Jean-Marie Bressand, consider the ten-year-old
sanctions imposed on Iraq as noxious to the intellectual
48
and artistic development of Iraq which, like any other
country, needs peaceful cultural exchange between
creators, artists, researchers and scientists all over the
world. It is against the necessary trend towards open-
minded and communicative availability that can be
observed in international relations at the turn of the
millennium ». Mr Bugnon-Mordant said that « their main
task is to enable all countries to know about the resolution
on plurilingualism which was unanimously voted by the
187 member states of UNESCO in November 1999. The
project of holding a conference in Baghdad had been
drafted by the Bilingual World.
The resolution is widely comprehensive inasmuch as it
defines both the principles and the objectives of a
linguistic policy to be extended to the whole world as well
as the means to apply such a policy, including
pedagogically, via a renewed teaching conception
involving the use of two common languages right from the
start, leading to institutional plurilingualism ».
Mr Bugnon-Mordant added that « the mission of
Babylon 2001 is to make it known to the whole world that
the need for linguistic diversity is urgent, considering the
danger lying in the one-language domination. The
position of the Bilingual World about the issue is
unambiguous : the status of English as the international
language is now admitted. Yet it must by no means be
detrimental to other languages, let alone lead to their
eradication ».
49
Mr Bugnon-Mordant said : « the first committee is to
be created in Baghdad and Babylon and will be
commissioned to set up international coordination ».
L’article est signé : Bushra Jabbar.
RETOUR
Le même soir, nous retournions à Amman,
suivant la longue piste, frôlant les mêmes
carcasses de véhicules, à peine visibles dans la
pénombre. Sur cette même piste, la veille, se tuait
un homme pour qui j’avais conçu un profond et
presque filial respect : Joseph Habbi, prêtre
chaldéen, vicaire patriarcal de l'Église catholique
chaldéenne et membre de la section philosophique
de l'Académie iraqienne, qui figurait parmi les
membres de la délégation iraqienne. Il parlait un
français parfait, était la courtoisie même ; il
imposait le respect par sa culture, sa sagesse
paisible, son ouverture d’esprit. Je tiens à la main
sa carte qu’il m’avait remise, car il
m’encourageait à lui écrire une fois de retour chez
moi. Il illustrait à merveille la réussite de ce
régime iraqien fait de tolérance entre les religions.
L’agresseur américain allait y mettre fin,
ressuscitant les vieilles haines, les rivalités
sanglantes entre ethnies.
50
Une scène ne m’a jamais quitté : nous avions
à notre disposition un chauffeur, grand gaillard
d’une cinquantaine d’années, portant une épaisse
moustache sur un visage halé. Au moment de nous
quitter, il nous pressa contre lui en une de ces
accolades mâles et viriles si éloignées des molles
poignées de main auxquelles nous sommes
accoutumés dans notre Europe efféminée,
encouragée par les gouvernements. Il me parut
que revivait sous la poigne ferme et contre
l’épaule musclée de cet Irakien le temps des preux
chevaliers qui firent notre civilisation.
POSTFACE
Le récit ci-dessus a vingt-et-un ans. J’ai
depuis affiné mon jugement, étudié la
géopolitique du Moyen-Orient, appris à nuancer
ma vision de l’Iraq, particulièrement celle du
temps de Saddam Hussein.
Il m’en reste la vision d’un pays apaisé, autant
que peut l’être une nation dans laquelle se côtoient
plusieurs croyances qu’une très ancienne
civilisation aide à harmoniser. Le prédateur
d’outre-Atlantique s’est fait une spécialité de
réveiller les tensions, de dresser les unes contre les
51
autres les idéologies, les mœurs, les attentes, les
ethnies.
Divide et impera : « diviser pour mieux régner
» ou comment rompre un équilibre qui favorise la
paix et l’entente, rupture dont il résultera mille
tourments et le malheur d’un peuple.
Depuis 2003, de fait, l’Iraq est livrée aux
bandes, aux politiciens corrompus, aux
opportunistes affairistes et politiques qui
ressemblent à ceux qui, chez nous, pervertissent
notre démocratie pratiquement moribonde. Des
centaines d’étudiants qui m’ont fait l’honneur de
m’écouter, combien en est-il qui ont été massacrés
par les troupes américaines et leurs supplétifs des
milices privées ? Combien d’êtres humains
encore, partout sur cette terre, vont-ils devoir
mourir parce que les provocations américaines
envers la Chine, l’Iran mais surtout la Russie ne
pourront qu’aboutir à la guerre finale de
l’humanité, laquelle en périra pour de bon ?
Devons-nous le regretter ? Après tout, même
capable du meilleur, l’homme n’est-il pas
simplement une sale bête ? Alceste n’a-t-il pas
raison lorsqu’il répond à Philinte :
52
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font;
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie (...)
... je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Toutes les âmes, certes, ne peuvent être
vertueuses, mais toutes pourraient y tendre,
n’étaient le vice persistant et l’avidité, ce greed
tant vanté par Milton Friedman et les ploutocrates
du Mondialisme. Tous encouragent la misère, la
désespérance, le chagrin … et la mort covidienne
programmée, faite d’un virus fabriqué en
laboratoire et de la thérapie génique qui en
complète l’effet.
Enfermement et mort, donc. Pour le peuple, la
masse, le bétail.
Arcachon, le 2 juillet 2021
53