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Mémoire M2 2

Ce mémoire explore la relation entre l'art et la technologie, en particulier l'impact des intelligences artificielles sur la création artistique et la pratique du dessin. Il questionne la valeur du dessin manuel à l'ère numérique, où la surabondance d'images et les capacités des IA remettent en cause le rôle de l'artiste. L'auteur défend l'importance de la matérialité et de l'expression humaine dans l'art, tout en reconnaissant les défis posés par la technologie.

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Mémoire M2 2

Ce mémoire explore la relation entre l'art et la technologie, en particulier l'impact des intelligences artificielles sur la création artistique et la pratique du dessin. Il questionne la valeur du dessin manuel à l'ère numérique, où la surabondance d'images et les capacités des IA remettent en cause le rôle de l'artiste. L'auteur défend l'importance de la matérialité et de l'expression humaine dans l'art, tout en reconnaissant les défis posés par la technologie.

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L’art peut-il résister à l’ère de la technologie?

Mémoire dans le cadre du master 2 option dessin


ESA. Académie des Beaux-Arts de la ville de Tournai

DEFRANÇOIS Jordan

Promoteur :
LEGGE Robin

DATE
Remerciements :

Merci à Saskia Weyts et Réjean Dorval, à qui je dois l’amour du dessin.


Merci à Robin Legge, pour tout le soutien qu’il m’a apporté dans toutes les
étapes de l’élaboration de ce mémoire.
Merci à Julien Foucart qui m’a aiguillé dans ma rédaction et dans la précision
de mon sujet.
Merci à Alexandre Lavallée, qui a accepté de m’accorder de son temps pour
une interview.
Merci à Charlotte Dunker et Didier Mouton qui m’ont donné de nombreux
conseils et grâce à qui je me sens légitime.
Merci à mes parents, sans qui je n’aurais pu poursuivre ces études.
Et enfin, merci à vous qui lisez ce mémoire !
Introduction
1- Les IA et la création d’images
-​ Fonctionnement
-​ Limites de l’IA
-​ Place de l’artiste
2- L’océan pictural
-​ l’inflation des images : vers une saturation ?
-​ consommation vs création
3- L’IA peut-elle devenir un outil artistique
-​ Mario Klingemann
-​ Sougwen Chung
-​ David Hockney
4- Défense de la matérialité
-​ Histoire et tradition
-​ Le dessin comme manière de s’exprimer
-​ Le dessin comme manière de comprendre le monde
-​ Le dessin comme manière d’impacter le spectateur
5- Interview avec Alexandre Lavallée
Conclusion
-​ Résumé des enjeux
-​ Perspectives d’avenir
Introduction

L’art a changé. Il change constamment, toujours en perpétuelle évolution.


Mais aujourd’hui, la pratique du dessin est remise en question, bien qu’elle soit
millénaire. L’essor des technologies numériques comme les intelligences
artificielles génératives et la surabondance d’images sur les réseaux modifient
notre rapport à la création visuelle. La création artistique fait face à une nouvelle
ère dans laquelle il est légitime de se poser la question : quel est l’intérêt du dessin
manuel au 21ème siècle?

Parce qu’après tout, à quoi bon? Pourquoi créer quand il existe des milliers
et des milliers d’images qui circulent sur les réseaux sociaux? Combien d’images
sont scrollées par jour de par le monde? Et surtout pourquoi créer quand les
intelligences artificielles seront bientôt capables de le faire à notre place, sans
erreur, en un instant et avec une complexité inédite? Alors qu’est-ce que le
processus créatif peut nous apporter en tant que créateur ? Qu’est-ce qu’il peut
apporter aux spectateurs?

Ce mémoire n’a pas pour vocation de répondre à cette question par une
vérité absolue, mais d’explorer l’intérêt de la pratique du dessin à travers une
analyse personnelle de la place de l’artiste dans un monde où la frontière entre
l’humain et l’artificiel est devenue floue. En interrogeant la valeur symbolique et
expressive du dessin, je cherche à comprendre si cette forme d’art demeure
essentielle à notre époque.
Les IA et la création d’images
Ces images sont visuellement très différentes. Et pourtant elles ont pour
point commun d’être toutes générées par une intelligence artificielle. Si j’avais dû
deviner, j’en aurais classé quelques-unes parmi les images faites par l’homme. Car
j’ai toujours cru ces générateurs d’images incapables de reproduire le trait humain
et d’afficher des résultats moins lisses et moins plats. Cette technologie a beaucoup
progressé depuis sa création. Il faut garder à l’esprit qu’elle n’a même pas encore
dix ans et malgré sa jeunesse, elle est déjà capable de tromper les sens humains et
leurs intuitions.

Le documentaire “La fabrique du mensonge, Trump et son armée


numérique”1 parle de comment la propagande de Donald Trump a pris forme via
les intelligences artificielles. Ce documentaire m’a permis d’être conscient d’à quel
point les intelligences artificielles peuvent nous manipuler. Une étude2 a été menée
sur le sujet par Ahmed Elgammal, un chercheur de l’université Rutgers. Le but
était d’observer le comportement de personnes face à des œuvres créées par
intelligence artificielle mélangées à des œuvres créées par l’homme. Les résultats
ont révélé que dans 70% des cas, le public a cru qu’une production artificielle a été
produite par un artiste. Dans 48% des cas, les participants ont reconnu une œuvre
réalisée par l’homme. Même si ça n’était pas l’objectif principal de cette étude, elle
démontre le potentiel artistique de l’intelligence artificielle.

1
https://auvio.rtbf.be/live/la-fabrique-du-mensonge-trump-et-son-armee-numerique-la-premiere-election-s
ous-ia-558970
2
https://ar5iv.labs.arxiv.org/html/1706.07068
En l’appliquant au domaine de l’art, l’IA générative d’image nous pousse à
nous poser des questions voire à remettre en question les fondamentaux. Quel est le
rôle de l’artiste? Qu’est-ce que l’art? L’IA sera-t-elle capable de feindre l’erreur
humaine? Pourra-t-elle créer un nouveau style de toutes pièces? Peut-elle
réellement remplacer l’homme un jour? Peut-elle réellement créer une œuvre d’art?
Pour espérer pouvoir répondre à ces questions, il faut avant tout comprendre ce
qu’est l’intelligence artificielle générative.

Fonctionnement :

On parle d’intelligence artificielle mais en réalité, il n'y a ni intelligence ni


conscience derrière tout ça. Ce que l’on appelle intelligence artificielle créative est
en réalité un algorithme probabiliste, qui calcule la couleur la plus probable de
chaque pixel sur base d’une banque d’image et d’un texte descriptif rédigé par le
créateur. Aujourd’hui, ces IA sont très polyvalente car leur banque d’images est
très fournie. Mais c’est comme apprendre le dictionnaire par cœur pour parler avec
des mots dont on ne connaît pas la signification.

Une chose est sûre, c’est que l’intelligence artificielle est capable d’imiter un
artiste. Si on fournit à une IA plusieurs tableaux d’un artiste, elle sera capable d’en
créer un simulacre. Mais peut-elle remplacer l’artiste ? Peut-elle remplacer sa main
et sa réflexion ? On entend souvent parler de l’IA à travers ses prouesses et
pourtant elle a des limites qu’il convient de prendre en compte.

Limites de l’IA :
​ A leurs débuts, les IA faisaient beaucoup d’erreurs (que ce soit de
proportions ou d’anatomie). Mais la plupart des problèmes techniques ont été
corrigés par des couches d’algorithmes. Cependant, l’Intelligence artificielle aura
toujours des limites qu’on ne pourra jamais corriger. Comme elle est entraînée sous
la tutelle d’images créées par l’homme, elle fera les mêmes erreurs que celles
commises par l’homme. Ce qui est inévitable, l’erreur est humaine. Mais je pense
qu’il y a une différence entre l’erreur de l’homme et l’erreur de la machine.
Contrairement à l’homme, elle n’en a pas la moindre conscience. Le dessinateur
peut faire des erreurs, il peut même le faire volontairement.

Il faut ajouter à cela que, bien que sa base de données soit immense, elle ne
pourra jamais en sortir. Ce qui veut dire qu’elle est tout bonnement incapable de
créer quelque chose de nouveau. Si un jour une nouvelle couleur tombe du ciel,
l’intelligence artificielle n’en aura pas connaissance (jusqu’à ce qu’on lui
apprenne). On peut créer à l’aide d’une intelligence artificielle, mais il faudra se
soumettre à son idéocratie visuelle.

Et cette idéocratie visuelle, elle se ressent. De l’expérience que je me suis


faite avec cette technologie, j’ai appris une chose : peu importe ce qu’on lui dit, on
aura jamais le résultat souhaité. Parce que cette machine n’est pas dans notre tête et
une image s’explique difficilement avec des mots. Peut-être que c’est moi, en tant
qu’artiste, qui suis difficile. Peut-être que je m’y prend mal, car parler à une
intelligence artificielle est tout un art. Comme le souligne une étude de la smart3, la
machine n’est capable que d’itérations, d’imitations et d’approximations mais

3
https://smartbe.be/wp-content/uploads/2023/11/04-23.pdf
jamais d’anticipation, d’imagination ou de réflexion. C’est comme un perroquet; le
fait qu’il puisse parler est étonnant, mais il ne dira jamais rien d’inattendu. Je pense
que l’intelligence artificielle ne peut être l’avenir de l’art si elle puise uniquement
dans le passé.

Place de l’artiste :

​ Les performances de ces machines peuvent être très décourageantes pour les
artistes. A quoi bon dessiner si l’IA peut le faire mieux et plus vite? Y a t’il un
risque de déconsidération de l’artiste de la part du grand public? Créer une image
en tapant un texte fait-il de moi un artiste?

Ces nouvelles technologies ne sont pas éthique de mon point de vue. Car
toutes les images utilisées pour entraîner ces IA sont des images originales créées
par des artistes. Et ces technologies s’en sont emparées comme Google s’est
emparé de millions d’images en 2001. Nombreux sont ceux qui postent leur travail
en ligne pour être plus visible. En tant que dessinateur, je n’ai jamais posté la
moindre de mes images sur internet. Mais je suis conscient de la visibilité que le
réseau peut nous offrir. Je fais donc face à un dilemme : dois-je nourrir la bête pour
être plus visible ou dois-je rester fidèle au matériel?

En tant qu’artiste, il peut paraître évident que nous ne serons pas remplacés
par des machines. Mais le grand public, lui, ne voit pas les choses du même œil.
Pourquoi passer une commande auprès d’un artiste aujourd’hui, si pour des miettes
de pain et en un instant je peux réaliser des dizaines et des dizaines d’essais? En
tapant un texte, tout le monde peut désormais créer des images. Mais encore faut-il
savoir taper ce texte. C’est un travail plus complexe qu’il n’y paraît, c’est d’ailleurs
une des compétences recherchées par les entreprises de nos jours.

Sans l’homme, l’intelligence artificielle ne fonctionne pas, elle n’a aucun


libre arbitre. Comme le souligne la conférencière Marion Carré: “Sans créateur, la
machine ne fait absolument rien. L’intelligence artificielle relève donc plutôt de
l’ordre de l’outil que l’artiste peut mobiliser pour créer. … Toutefois, le lien de
dépendance de l’intelligence artificielle à l’artiste nous montre bien qu’un
remplacement ou qu’un dépassement de l’homme par l’intelligence artificielle en
la matière est illusoire. Une intelligence artificielle n’a aucune intention, réflexion
ni conscience vis-à-vis de ce qu’elle génère. Elle n’a pas d’appréciation du beau
au-delà de ce qui lui est dicté comme tel par les humains. Finalement, la question
n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle peut créer comme l’artiste mais
plutôt comment l’artiste peut créer avec.”4

​ Cependant, l’influence de l’intelligence artificielle sur l’art ne s’arrête pas là.


Elle ne menace pas seulement de remplacer les artistes. Les images qu’elle génère
ont un impact sur eux. Et elle en génère beaucoup.

4
Marion Carré & Valentin Schmite, Propos sur l’art et l’intelligence artificielle, Édition l’Art-Dit, 2020,
p.30
L’océan pictural

L’inflation des images : vers une saturation ?

Une autre conséquence de l’intelligence artificielle dans l’art, c’est la


surabondance. Parce que si les images circulent déjà par millier sur les réseaux,
c’est en partie dû aux IA générative d’image qui y rajoute une grosse couche. Son
moindre coût et la possibilité de créer une image en une vingtaine de secondes
permet au monde de créer un nombre colossal d’image par jour. C’est presque 15,5
milliards d’images générées par IA rien qu’au mois d'août 2023. Chaque jour, c’est
environ 34 millions de nouvelles images générées. Que peut bien valoir une image
individuelle dans cet océan pictural?

En effet, les images n’ont plus la même valeur qu’avant. Il y a un si grand


nombre d’images qui circulent quotidiennement qu’il n’est plus possible de
prendre le temps de les regarder. On ne regarde plus les images, on les scrolle. Cela
est aussi dû à un nombre phénoménal d’artistes de par le monde, qui postent leurs
travaux régulièrement sur les réseaux sociaux. Là où avant les artistes devaient
obligatoirement passer par une académie pour être accompli, l’arrivée d’internet a
favorisé une croissance exponentielle des artistes autodidactes. De nos jours, tout
le monde peut se revendiquer artiste. Il y a beaucoup plus d'offres qu’il n’y a de
demande. Ce qui aboutit irrémédiablement à une perte de valeur de ces images.
Consommation vs Création :

​ Consommer (parce qu’on parle davantage de consommation que de


contemplation) des dizaines d’images tous les jours affecte inévitablement notre
création. Les images qu’on découvre nous nourrissent en tant qu’artistes. Elles
laissent une empreinte en nous. C’est toutes ces empreintes qui construisent la
bibliothèque mentale qu’on utilise pour créer. L’influence de ces images sur nos
créations n’est pas un problème en soi, le problème c’est l’algorithme qui influence
ces images. Algorithme qui s’est fortement amélioré grâce à l’intelligence
artificielle, qui y a joué un rôle d'accélérateur.

​ L’algorithme permet à une plateforme de prédire ce qui va plaire à une


personne sur base de ce qu’elle a consommé auparavant. Si j'achète un livre sur
Amazon, le site va me proposer d’autres livres que d’autres personnes avec des
goûts similaires aux miens ont aimé. Sur un site tel que Pinterest, on ne me
proposera que des images en lien avec ce que je regarde habituellement. En
m’intéressant à des dessins du style manga, je risque de ne voir que très peu de
peinture réaliste. Si aux premiers abords cette technologie peut paraître plus
pratique qu’autre chose, elle peut aussi nous enfermer dans nos idées.

​ L’auteur et militant américain Eli Pariser parle de “bulles à filtres”5. Son


point de vue voit davantage cette technologie comme une prison, qui nous limite à

5
Eli Pariser, The Filter Bubble : How the new personalized
web is changing what we read and how we think, Penguin,
mars 2012.
ce que l’on a déclaré aimer en premier lieu. Mais nous sommes bien plus instables
et imprévisibles que ça. Ce n’est pas parce qu’on est friand de comédie qu'on ne
pourra jamais apprécier une tragédie. Personnellement, je regardais beaucoup de
films d’horreur à 12 ans (ce qui n’était pas vraiment l’âge recommandé pour ce
genre de contenu). Maintenant que je suis jeune adulte, j’ai beaucoup de mal à
regarder ce genre de film. C’est même devenu un genre que j’ai tendance à fuir.
Pourtant l’algorithme devrait plutôt avoir tendance à proposer ces films à un adulte
qu’à un enfant de 12 ans.

​ Le problème, au-delà du fait que l’algorithme puisse avoir des préjugés sur
les goûts d’une personne, c’est qu’il nous empêche de découvrir autre chose que
les sentiers battus. Cet algorithme a donc un pouvoir sur la vie d’un artiste et sur
l’avenir de son travail. Je pense qu’il est important de reprendre le contrôle sur son
propre destin. Autrement nos créations seront soumises à un déterminisme dirigé
par la technologie.

Je pense que prendre le concept de ces algorithmes à contre-courant


peut-être la clé. Il s’agirait de faire soi-même la démarche de découvrir des choses
qui ne nous sont pas familières. D’où l’importance d’aller voir des expositions et
de rencontrer des artistes. Les expositions collectives sont un bon moyen de se
nourrir, elles nous permettent de voir le travail de plusieurs artistes qui ont chacun
leur propre vision du monde, leurs propres références et inspirations. Certains
artistes ont même trouvé des manières ingénieuses d’utiliser l’intelligence
artificielle pour faire art.
L’IA peut-elle devenir un outil artistique ?

Et si l’intelligence artificielle n’était pas là pour nous remplacer, mais pour


nous assister? La technologie a toujours eu pour but de nous simplifier la vie.
Toute technologie est une extension de l’homme; la voiture lui permet de se
déplacer plus vite, le téléphone lui permet de parler à distance… L’intelligence
artificielle, quant à elle, s’est étrangement développée dans les domaines créatifs
(l’écriture, la création d’image, la musique). Là où la machine à laver nous fait
gagner du temps en nous soulageant d’une corvée, les générateurs IA proposent de
faire à notre place ce qu’on prend plaisir à faire.

Alors pourquoi ne pas simplement voir l’intelligence artificielle comme une


béquille, qui est là pour nous assister comme toute autre technologie? Ou comme
un outil, voire un partenaire de création? Certains artistes s’y essaient déjà et
explorent le phénomène pour créer.

Mario Klingemann6 :

Mario Klingemann est un artiste allemand qui s’est toujours intéressé aux
codes et algorithmes. Son approche mêlant art digital et art conceptuel est unique.
Il considère qu’il n’a jamais su peindre et au lieu de forcer son corps à produire des

6
https://www.sothebys.com/en/articles/artist-mario-klingemann-on-artificial-intelligence-art-tech-and-our
-future
images, il prend la décision d’utiliser ses compétences en codage pour apprendre
l’acte à une machine. En 1985, il se rend compte du potentiel du numérique pour
créer des images. Cependant, il fait face à des difficultés jusqu’à l’arrivée de
l’intelligence artificielle générative.

​ Il est assez connu dans le monde de


l’intelligence artificielle comme le créateur des
codes qui ont servi pour la création du fameux
“Portrait d’Edmond de Bellamy”, la toute première
œuvre générée par intelligence artificielle a avoir été
présentée à une salle des ventes. Ce portrait d’un
personnage entièrement fictif a été vendu pour la
somme de 432 500 dollars en 2018 et a fait couler
beaucoup d’encre.

Il s’intéresse à la perception humaine et à ce que l’homme considère comme


art. Il pense que les images considérées comme des œuvres sont bien souvent un
mélange de familier et d’étrange. Selon lui, l'œil humain cherche une part de connu
(du déjà vu, quitte à faire des analogies) et une part d’inconnu (qu’il traite comme
une nouveauté). Sa théorie dit que s’il y a trop de nouveauté à traiter, nous sommes
confus et inversément s’il n’y a que du familier, on s’ennuie. Il y avait donc un
équilibre à trouver.
Dans Memories of Passerby I, il applique sa théorie. Cette œuvre se présente
comme une machine (qui ressemble d’apparence à une radio des années 50) reliée
à deux écrans installés en format portrait. Sur ces deux écrans, une intelligence
artificielle programmée par Mario Klingemann dessine continuellement un visage.
Ce qui donne le résultat de visages qui se tordent, se transforment, se reforment et
reste constamment en mouvement. En représentant le visage humain, Mario nous
donne du familier. Mais ce mouvement de distorsion constant nous donne quelque
chose d’étrange.

Mario Klingemann a un avis très tranché sur la question. Pour lui,


l’intelligence artificielle est un outil. Les œuvres qu’il réalise grâce à elle lui
appartiennent. Il n’est pas question de collaboration avec une IA, pas plus qu’un
pianiste collabore avec son piano.

Sougwen Chung7 :

​ Sougwen Chung est une artiste sino-canadienne qui, dès ses premières
œuvres, a introduit le concept du dessin en collaboration avec la machine. Elle
considère l’intelligence artificielle non pas comme un outil mais comme un
partenaire de création. Elle a créé un système avec un bras robotique qui n’est pas
automatisé mais bien dirigé par une IA. A chaque coup de pinceau qu’elle pose sur
la feuille, la machine réplique en traçant à son tour. C’est un dialogue entre homme
et machine qui s’installe sur le papier. Ses robots se basent sur des mouvements
qu’elle a elle-même tracés par le passé, ce qui crée une sorte de mémoire collective
entre homme et machine.

7
https://fisheyeimmersive.com/article/qui-est-sougwen-chung-lartiste-qui-explore-les-nouvelles-formes-ro
botiques/
Elle a une vision plus optimiste et collaborative de l’avenir de l’IA. Pour elle, les
intelligences artificielles ne remplaceront pas les artistes mais leur permettront
d’expérimenter d’autres possibilités de créations. Elle considère que cette nouvelle
technologie apprend autant de nous que nous apprenons d’elle. C’est un
témoignage assez rare, loin des habituelles dystopies.

David Hockney :

​ Reconnu de par le monde, David Hockney est un peintre britannique qui


questionne l’outil. Tout au long de sa vie d’artiste, David Hockney a toujours peint
tel qu’il le souhaitait. C’est un artiste qui fait le pont entre art et technologie. A
partir de 2009, Hockney s’est servi d’un Iphone avant de passer à l’Ipad pour
dessiner. De son point de vue, la technologie était un outil au même titre qu’un
pinceau. Selon lui, la technologie permet une nouvelle spontanéité. Avec la
possibilité de changer de couleur en un instant et de partager facilement son travail
avec son entourage, l’Ipad est pour lui une innovation qui coexiste
harmonieusement avec sa pratique artistique. Il a réalisé un grand nombre d'œuvres
numériques, notamment “The arrival of Spring in Woldgate, East Yorkshire”.
Ses créations sont bien souvent un mélange de techniques traditionnelles et
modernes, n’hésitant pas à faire usage de logiciels et de caméras. Pour autant, il
défend le dessin et sa spontanéité comme un moyen de regarder le monde. Il a
déclaré : « La photographie, les films, les caméras, l'imprimerie, les fax, les pièces
jointes d'e-mails, tout cela parle de la même chose : la fabrication d'une image. »

Je vois en sa manière d’aborder la technologie beaucoup de sagesse. Je


pense qu’il y a une leçon à tirer de David Hockney. L’outil, qu’il soit considéré
comme technologique ou non, ne tue pas l’art. Au contraire, l’artiste peut se
l’approprier avec sa propre créativité et ainsi enrichir son œuvre avec de nouvelles
voies d’expression.

Toutefois, le dessin manuel sur papier est un médium que j’affectionne


particulièrement. Je pense qu’il a des qualités qui lui sont intrinsèques. La
matérialité du dessin a quelque chose de plus ancestral et de plus viscéral à mon
sens.
Défense de la matérialité

“C’est parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des animaux”

Anaxagore8

Histoire et tradition :

Le dessin est probablement la forme d’art la plus ancienne de toutes. Sa


trace la plus ancienne a été découverte en 2018. Il s’agit d’un dessin réalisé à l’ocre
à pointe fine qui date d’il y a au moins 73 000 ans9. On peut évidemment citer les
grottes de Lascau et d’Altamira (pour ne citer qu’elles), qui remontent à 30 000 ans
auparavant. Ces œuvres nous montrent que le dessin servait déjà à représenter le
monde (animaux, scènes de chasse) et à exprimer des croyances ou des récits
mythologiques. C’est une preuve irréfutable que le dessin est un langage universel
qui perdure à travers les âges. C’est lors de la Renaissance que le dessin a vraiment
été perçu comme un art. Même si l’art a déjà été mis à l’épreuve par le passé avec
l’arrivée de la photo, les artistes de l’époque ont su se réinventer. Mais aujourd’hui,
comment le dessin pourrait-il se réinventer pour échapper à l’intelligence
artificielle ? Le dessin a-t-il vraiment besoin de se réinventer?

Malgré ce qui a été évoqué plus haut, le dessin conserve une place unique
dans le processus créatif. Car le dessin n’est pas seulement la représentation mais
un acte intime, subjectif, intentionnel et émotionnel. Le dessin n’est pas quelque
chose que l’on fait, il est quelque chose que l’on vit. Qu’est-ce que le dessin

8
Anaxagore, cité par Aristote, Les parties des animaux, 686a.
9
https://www.cnrs.fr/fr/presse/decouverte-du-plus-ancien-dessin-au-crayon
m’apporte? Quelles sont les plus values du dessin qui restent et resteront
immuables?

Le dessin comme expression manuelle :

​ Depuis les peintures rupestres mentionnées plus haut jusqu’aux dessins


contemporains, le dessin a toujours été un langage à part entière. Il permet de
véhiculer des idées, des façons de voir le monde. C' est un langage qui ne souffre
pas des barrières linguistiques, il est universel. Tous les enfants ont un jour
dessiné. Et ce n’est pas pour rien, les enfants manquent de mots pour s’exprimer.
Et ne dit-on pas qu’une image vaut mille mots? Même adulte, notre vocabulaire ne
suffit pas à décrire le monde qui nous entoure. Il existe une infinité de nuances de
gris, il serait impossible de toutes leur donner un nom.

Les émotions, elles aussi, ne sont pas


évidentes à exprimer avec des mots. Pourtant
quand je dessine, je les exprime que je le
veuille ou non. Parce qu’il y a toujours une
émotion qui nous traverse pendant la création
qui va influencer notre travail. J’ai une fois
réalisé un autoportrait d’après miroir où je me
regardais d’un air neutre dans la glace. Mais
les événements auxquels je faisais face et mon
humeur du moment m’ont donné une
expression colérique sur cette image.
​ On peut toutefois se poser la question : une image générée par intelligence
artificielle ne reflète-elle pas l’expression de son auteur? Même si le texte
descriptif est rédigé par ses soins, la manière dont l’image est structurée n’en est
rien. Un dessin réalisé par l’homme quant à lui est le reflet direct des gestes de sa
main, elle-même guidée par ses pensées. Chaque trait y est une manifestation de
l’état d’esprit de son auteur. Son dessin devient alors un vestige de son intériorité.
Il permet au dessinateur de projeter à l’extérieur ce qu’il vit à l’intérieur. Je pense
que ce besoin d’expression par le dessin existera toujours, car il est profondément
ancré en nous. Ne serait-ce que pour y subvenir, le dessin manuel n’est pas prêt de
disparaître.

Le dessin comme manière de comprendre le monde :

​ Le dessin est un moyen unique de regarder et de voir ce qui nous entoure.


On croit souvent savoir à quoi ressemble le monde. Or ce n’est pas le cas. Le
dessin, c’est avant tout regarder le monde et prendre le temps de l’appréhender.
Sans forcément être une science, le dessin peut nous apprendre bien des choses, de
l’anatomie à la perspective. Mais au-delà de l’aspect technique, des mesures et des
proportions, dessiner une chose m’aide à la comprendre. Il m’est arrivé une fois,
dans le cadre d’un projet sur l’architecture, de dessiner un bâtiment que je croise
tous les jours en allant à la gare. C’était une sorte d’ancienne cathédrale reconvertie
en je ne savais quoi. J’ai jamais prếté attention à ce bâtiment auparavant. Mais
après l’avoir dessiné, c’était comme si j’en avais fait la connaissance. Je
m’imaginais ce qui pouvait bien se passer dans cette cathédrale. Depuis ce jour, je
remarque tout le temps ce bâtiment, comme si je le saluais.
Le dessin comme manière d’impacter le spectateur:

​ Le dessin, comme tout art qui se respecte, a un impact sur son spectateur.
Qu’il soit positif ou négatif, le spectateur ne reste que rarement de marbre face à
une œuvre. Il peut en sortir inspiré, émerveillé, ému tout comme il peut en sortir
ennuyé, triste ou agacé. Nombreux sont les artistes qui ont tiré profit de cette
influence qu'ont les arts picturaux pour faire passer leur message. Alors bien sûr,
l’intelligence artificielle peut elle aussi manipuler son audience. Mais il n’y a
qu’un artiste humain, avec son intention et son honnêteté, qui peut savoir sur
quelles ficelles jouer pour atteindre son spectateur. C’est là la principale force de
l’art, c’est l’attention portée par l’auteur qui transforme notre perception du monde.

Je pense qu’il ne s’agit pas seulement d’une image, la matérialité de celle-ci


ainsi que sa forme ont elles aussi un rôle à jouer. Un dessin déchiré par endroit
n’aura pas le même effet qu’une broderie réalisée avec un matériau doux. Un léger
trait de crayon gris ne véhicule pas le même message qu’un brutal jet de peinture
rouge. J’ai souvent par le passé sous-estimé le côté “bricolage” du dessin. Je pense
que sortir du cadre, proposer une œuvre qui soit un objet inédit renforce son
propos. Ce genre de création en volume, qui touche à la troisième dimension, est
pour l’instant hors de portée des intelligences artificielles. Ce sont ces œuvres
impactantes qui changent la société et c’est la société qui change l’art. L’art fait
évoluer la société et évolue en même temps qu’elle.
Interview avec Alexandre Lavallée
Jordan : Pour commencer, je voulais poser comme question c'est quoi ton expérience dans le monde
de l'art ? Est-ce que tu es plus peintre ? Est-ce que tu es plus dessinateur ? Comment as-tu découvert
l’art? Comment as-tu été plongé là-dedans ? Ta relation, autrement dit, avec l'art.

Alexandre : Alors moi, adolescent, j'ai toujours aimé l'art et la culture. Quand j'étais gamin, on m'a
offert un jeu de cartes avec tous les styles de peinture. C'est marrant que tu parles de ça, c'est ma
grand-mère qui m'a offert ça. Tous les styles de peinture. Et donc c'était un jeu, c’est de famille, quoi.
Et puis quelques années plus tard, j'ai eu la même chose mais en architecture. Et j'ai toujours senti
une grande sensibilité pour ça. Et à 16 ans, un voyage en cinquième secondaire, je suis parti à
Barcelone avec un prof, avec l'école. Et je me suis retrouvé à la fondation Tapies, si tu connais. Et à 16
ans, Tapies, c'est quand même pas facile à aborder. Et j'ai vraiment vécu une émotion très, très forte
face à son travail. Ça m'a complètement bouleversé. Et moi, je me prédestinait à des études qui
étaient des études scientifiques. Et donc j'ai fait une année en biologie à l'UMB. J'ai toujours été un
élève qui réussissait très facilement. J'étudiais pratiquement pas. Puis à l'université, j'ai continué par
là et ça n'a pas fonctionné. Et j'ai eu le droit qu'à un seul essai. J'étais étudiant boursier à l'époque.
On n'avait le droit qu'à une seule bourse. Donc il a fallu trouver des études par ici. Et moi, je me
voyais bien dans les relations publiques, la communication. Je voulais être comédien au départ. J'avais
fait du théâtre pendant longtemps. Et je me suis dit que la publicité, ça serait peut-être pas mal.
Et c'est comme ça que je me suis retrouvé au Beaux-Arts en publicité. Après, la question de la
présence de la publicité dans une école des Beaux-Arts, on peut quand même s'interroger. Mais le chef
d'atelier, c'était un artiste bien connu et qui avait une approche qui n'était pas du tout marketing.
Et donc, j'ai appris la communication visuelle, le graphisme, l'expression plastique, la typographie. Et
tout ça m'a construit à une époque où on avait encore beaucoup de prints. Là, le monde a fort changé.
Et en fait, avec le temps, chez moi, c'est développé vraiment le plaisir. J'aime beaucoup la
typographie. C'est vraiment un domaine dans lequel je me plais beaucoup, que je comprends très
bien. Tout mon travail depuis très longtemps, moi j'aime beaucoup Armand, le nouveau réaliste.
J'aime bien les accumulateurs. J'aime bien la notion, l'idée d'avoir un objet qui soit un objet tout
simple et qu'on répète mille fois. Et ça devient, en fait, le travail sur l'ensemble crée quelque chose. Je
ne suis pas dessinateur. Je dessine très mal. En tout cas, j'estime que ce n'est pas suffisamment bon
pour le montrer. Et donc, je travaille l'accumulation, la répétition. Et mon travail artistique, il tourne
toujours autour de ça. Et en même temps, mon travail graphique, en tant que graphiste indépendant,
il tourne aussi autour de la répétition, de l'accumulation, alors pas de manière aussi flagrante. J'aime
beaucoup l'art contemporain. C'est un domaine qui me fascine. J'aime bien la notion de concept dans
l'art, parce que c'est aussi ma formation, c'est le message. Et puis, l'histoire à raconter, voilà. Je suis
beaucoup moins dans la plasticité, dans l'esthétique, dans la virtuosité. C'est quelque chose que je
peux apprécier, mais ce n'est pas quelque chose que je recherche.

Jordan : Et à quel moment est-ce qu'il y a eu la transition ? Puisque je pense qu'on peut dire que tu
es passionné par l'intelligence artificielle. À quel moment il y a eu cette transition et la découverte ?
Quel a été l'impact de la découverte de l'intelligence artificielle sur ton rapport à l'art ?

Alexandre : D'abord, moi je suis un... On dirait maintenant peut-être un peu culture geek. Il y a un
truc qui me fait rêver, qui me fascine, c'est l'espace. Tous les films d'anticipation... Je suis un
passionné de cinéma, je regarde plein de films, tout le temps, et de tous les genres. Ce qui est un vrai
problème, parce que j'aime presque tout. Il y a des choses que je ne regarderai pas, mais je trouve
qu'il y a toujours quelque chose à tirer d'un film. Et en particulier, la science-fiction, c'est quelque
chose qui me fascine. C'est se projeter dans le futur de l'humanité. Et parmi tout ça, dans ces films
d'anticipation, il y a le rapport au robot. Alors j'ai beaucoup lu de science-fiction aussi, comme
Barjavel, Asimov, ou des gens comme ça.
Et le mythe du golem, que tu connais peut-être, mais même les schtroumpfs, tu sais. Les
schtroumpfs, ça me fascinait de me dire qu'ils avaient été créés. Tu comprends ? C'est ridicule, mais
j'adore aussi la bande dessinée. Et donc pour moi, cette notion de robot autonome, de machine
pensante, m'a toujours impressionné. Et puis voilà qu'un jour, il y a ChatGPT qui sort. J'essaye.
Et là, je me dis que ce n'est pas possible. Je ne suis pas bluffé parce que je perçois assez rapidement
les limites de la machine, mais je suis très impressionné par les facultés, par ces possibilités. Et je me
dis, mais il est en train de se passer quelque chose.

Puis quelques semaines plus tard, c'est Midjourney, DallE, Stable Diffusion. Et alors, je ne peux pas
dire que je me plonge à corps perdu dedans, mais je me rends compte. Pendant de longues heures,
j'essaie de bluffer ChatGPT. Au début, c'était très facile. Il ne comprenait pas bien, il n'interagissait
parfois difficilement avec des concepts trop complexes, etc. Mais plus tu poussais la machine, plus
finalement, tu te rendais compte qu'au fur et à mesure du temps, c'était de plus en plus brillant.

Il arrive à contourner. Je repère très vite un texte qui a été fait en IA parce que je suis très souvent
dessus, mais ça reste quand même fascinant.

J'en parle à un de mes clients qui est dans la haute finance. Et je lui dis, écoute, moi je n'ai pas de
pognon, mais j'ai raté Netflix, j'ai raté Apple, j'ai raté Microsoft, mais je ne raterai pas OpenAI qui a
lancé ChatGPT, Dali et Sora. Mais il me dit, c'est quoi ? Donc, je lui explique.

Et donc, je lui dis, écoute, mets un peu de sous là-dessus, genre 1 000 balles pour se moquer parce
qu'en dessous de 20 000 euros, tu ne peux pas mettre en euros. Il y en a mis 19 000 et il y en a mis
1 000 pour moi. Et puis, quelques jours plus tard, il me rappelle, il me dit: “tu as l'air passionné, tu ne
veux pas nous apprendre à utiliser ChatGPT?”

Je lui dis, écoute, moi je ne suis pas compétent, je l'utilise comme n'importe qui. Il me dit : “oui,
mais je suis sûr que tu vas bien faire les choses, je te connais, ça fait des années qu'on se connaît. Je
te commande une formation. Je te la paye tout de suite et tu as 6 mois pour te former.”

Et donc, j'accepte parce qu'en fait, je me rends compte qu'on est face à une rupture et que si on ne
prend pas en main cette rupture, dans 5 ou 6 ans, je serai dépassé. Moi, je me rappelle de mes profs
d'atelier ici qui étaient incapables d'allumer un ordinateur. Ils ne savaient pas utiliser Photoshop. Ils ne
savaient pas faire de mise en page autrement qu'avec des cellophanes, un cutter et du scotch, ce qui
ne te parle pas parce que ça a disparu. Et je me disais, mais comment c'est possible d'avoir des
enseignants qui aient aussi peu de compétences en lien ou en phase avec le monde actuel ? Ça
s'explique, parce que le monde évolue.

Et je me suis dit, je refuse d'être dans ce cas-là. Je refuse aussi de me dire, je ne vais pas l'apprendre
à mes élèves.

Donc, je monte cette formation. Le client est enchanté. Moi, je me forme en fait. Je trouve deux types
qui se sont plongés là-dedans aussi. J'achète une formation pour être prêt.
Et c'est comme ça que je démarre. Et ça, c'est les prémisses avec l'IA générative de texte. Et puis, on
en parle avec la direction. Je dis, je suis quand même embêté. J'aimerais bien pouvoir évoluer dans
l'IA générative d'images. Mais je ne sais pas trop comment faire, etc.

Donc, je contacte Technocité à Mons, qui est un centre de formation et de compétences. Et ils nous
disent, nous, on peut vous former à l'IA générative d'images. Et donc, on fait une journée de travail à
la fin des vacances avec deux, trois collègues ici. On apprend à utiliser Midjourney. Et je ne suis pas
très satisfait, mais c'est les premiers pas. Et je me dis, bon, il faut continuer, il faut aller plus loin.
C'est vrai que, du coup, je me suis vraiment penché dessus. Cette formation IA ChatGPT, je l'ai
donnée une quinzaine, vingtaine de fois en entreprise. Et chaque fois, je dois me mettre à jour.
Donc, à chaque fois, je dois réapprendre. Et puis du coup, je suis l'actualité de l'intelligence artificielle.
Midjourney, l'année dernière, je me dis, il y a quand même quelque chose qui est impératif, c'est de
l'apprendre aux étudiants.

Moi, quand j'ai commencé ici, je donnais cours de Photoshop et InDesign en bande dessinée et en
illustration. Et le chef d'atelier de Bande dessinée qui n’est plus là maintenant, il est venu me voir. Il
m'a dit, je t'interdis d'apprendre Photoshop à mes étudiants. On ne fait pas de bande dessinée dans
Photoshop. Or, maintenant, il n'y a plus une BD qui ne se fasse pas, soit sur Procreate, soit dans
Photoshop.

Donc, cette interdiction, moi, je l'ai obéie naïvement. Cinq ans plus tard, on vient me voir, un ancien
élève qui me dit, dix ans plus tard, je n'ai pas été formé. Donc, ne pas apprendre l'IA à nos étudiants
en art maintenant, c'est la promesse de les rendre obsolètes dans quelques années.

Et donc, ça, je refuse. Et donc, je me lance à corps perdu, à la fois dans l'implémentation de l'IA dans
le process artistique. Je teste, c'est un laboratoire ce qu'on fait en ce moment.

D'ailleurs, j'en discutais avec Claudine. On a fait le stage autour de l'IA au mois de décembre. On sait
qu'on doit affiner dans le process, on doit modifier un petit peu notre approche, on doit viser des
choses de manière un peu différente de ce qu'on a fait.

Enfin, on l'améliore. Mais on sent bien qu'il y a quelque chose. Et puis surtout, on sent bien qu'il y a
des partenaires qui sont demandeurs.

Donc, en l'occurrence, on est en collaboration avec le CCA Martinique, l'École des Beaux-Arts de
Martinique. Ça les intéresse. Là, on est en contact avec Hanoï.

Ça les intéresse aussi. Ils aimeraient bien voir un peu comment on implémente ça, voir ce qu'on peut
en faire. Donc, voilà.

Et moi, dans mon travail perso, alors le graphiste, c'est un personnage un peu à part. On est à
rappliquer. C'est un peu comme les architectes d'intérieur.

À part que moi, j'ai un travail artistique bien spécifique dans lequel je ne mets pas du tout
d'intelligence artificielle, en tout cas, jusque récemment. Donc là, je l'ai fait récemment. Et j'ai un
travail plus à rappliquer pour des clients dans lequel je l'utilise tout le temps.

J'ai besoin d'images. Je fais générer avec Midjourney. J'ai besoin de corriger du texte, de sortir des
concepts de texte, là j'utilise ChatGPT. Voilà. Mais c'est vrai que là, j'ai implémenté dans mon process,
dans un des process pour de la micro-édition, Midjourney et ChatGPT.

ChatGPT dans le brainstorming, dans la réflexion de concept, d'association d'idées, de mots. En fait, je
me sers de ça pour... Je brainstorm, je l'implémente dans la machine et la machine me re-challenge
en proposant des nouveautés, des choses auxquelles je n'aurais peut-être pas pensé. Et puis après, je
sélectionne ce que je veux, des petits éléments.

Je me sers vraiment de ça comme source d'inspiration, pour stimuler, en fait... Ça génère une
stimulation cognitive. Et puis après, avec Midjourney, comme moi, je suis très mauvais dessinateur
(en tout cas, je n'aime pas ce que je fais). Et j'ai récemment fait une micro-édition dans laquelle je
dessine.
Je travaille avec de la lettre, sur base des concepts extraits de ChatGPT. Et je dessine à l'encre, ça ne
me convient pas. Et donc, pour améliorer ce que j'ai produit, il y a des parties que j'enlève dans mon
dessin sur Photoshop, et je les fais régénérer par Midjourney en inspirant le style, mon style, mon
écriture.

Parce que si je trouve que je ne dessine pas bien, que mi-journée me fait un super dessin, ça n'a pas
beaucoup de sens. Et l'élément que va me proposer l'IA, je vais le réimplémenter dans mon dessin, je
vais réimprimer, retravailler au-dessus. C'est comme finalement un collage. Mais dans lequel je vais
réintervenir. En tout cas, c'est comme ça que je le fais pour le moment.

Jordan : C'est vrai qu'il y a ce truc dans l'enseignement, il y en a qui sont contre, et il y en a qui sont
pour l'intelligence artificielle. Comment est-ce que toi, tu as fait pour incorporer ça dans ton
enseignement ? Comment ça se traduit dans ta pédagogie ?

Alexandre : D'abord, pour répondre à la question, moi je suis un petit peu musicien. Je joue du
piano tous les jours.

Je n'ai jamais appris la musique. Je l'ai appris seul. Je me débrouille pas trop mal.

J'ai joué dans plein de groupes de musique, etc. Et quand j'avais ton âge, je voyais les DJ, c'était
l'époque où tout ça apparaissait, les Daft Punk, les mix, les loops, les trucs comme ça. Et je ne
comprenais pas.

Je disais, pour moi, ce n'est pas ça la musique. Ça ne m'excite pas. Je ne comprends pas.

La musique, c'est le contact avec l'instrument. Et en fait, 20 ans plus tard, 30 ans plus tard, je me dis
que je me trompais. Daft Punk, c'est extraordinaire.

C2C, c'est extraordinaire. Tu sens que la technologie, la créativité humaine, elle s'est toujours
accompagnée d'une progression technologique. C'était peut-être moins flagrant il y a 300 ou 400 ans.
Mais ce qui est sûr, c'est que quand on a inventé le pinceau à la place du calame, quand on a
découvert l’encre de Chine à la place de graver dans des tablettes d'argile, c'était des révolutions
technologiques.

Et donc, je me suis vraiment dit... En plus, je n'ai pas un bon rapport au dessin. Le fait que je ne
dessine pas bien, c'est probablement un paramètre hyper important pour me dire que j'ai peut-être
trouvé une solution. Et pour autant, je ne m'en sers pas vraiment comme du dessin.

Mais j'ai peut-être trouvé une solution à ma gêne, à mon problème. Et puis comme j'aime bien l'idée
que ce soit vraiment une approche qui soit une approche... Et là, on va parler pédagogie. En fait, j'ai
encore dit ça aujourd'hui à un étudiant, l'IA te permet, comme un cuisinier, de préparer tes
ingrédients.

Ta matière première qui va alimenter ton travail artistique. Et là, par exemple, on est sur une
narration. Je les ai emmenés voir des statues à la cathédrale.

Ils devaient imaginer l'histoire de cette statue, comment elle a fait pour arriver là. Cette histoire, en la
retravaillant avec l'IA, pour améliorer, parce que ce n'est pas tous des écrivains. Et de facto, tous les
textes n'ont pas la même qualité.

Et puis après, on a demandé à l'IA de fabriquer la suite de cette histoire. Mais je leur dis, ce qu'il
fabrique n'est pas bon. Même si on atteint un résultat qui est vraiment intéressant, ce n'est pas
suffisant, ça ne vous appartient pas.
Et l'avantage de l'IA générative de texte, c'est que tu peux changer n'importe quel mot. Et donc je dis,
vous avez besoin que ça vous appartienne. Donc vous devez trouver les incohérences, et il y en a.
Vous devez éliminer les emphases.

Vous devez tourner le texte de manière à ce qu'il vous appartienne un peu plus. Et ce n'est pas se
camoufler. C'est se servir d'un outil qui permet d'avoir une base et de se dire, toi maintenant tu agis
comme critique.

Tu agis avec un regard critique, un œil critique, comme un enseignant le ferait. Et pourtant, ce
travail-là, ce sera à toi.

Jordan : C'est un peu le bloc de pierre qu'on va commencer à sculpter.

Alexandre : C'est la parfaite analogie. Et pour l'IA générative d'images, je leur dis, maintenant que
cette histoire vous l'avez, vous avez cette fameuse photo de sculpture, qui est très figée, et dans
l'histoire, il se passe plein de choses. Je dis, vous, par Midjourney, vous devez créer des images sur
base de celles que vous avez déjà prises.

Tu as une sculpture qui est là, allégorie, avec un bras en l'air, mais tu as besoin de cette même
sculpture, peut-être accroupie, en train de gratter la terre. Donc tu dois t'arranger pour que
Midjourney produise ça. Mais ce n'est pas l'objectif final.

L'objectif final, c'est que d'abord, il doit se trouver un processus graphique, de traitement graphique
d'images. Et puis comme ils auront ce processus qui leur appartiendra, qui peut être numérique, qui
peut être analogique, qui est peut-être du dessin, peu importe. Eh bien, les images qu'ils auront
produites dans Midjourney, il va falloir qu'ils les retraitent, qu'ils réappliquent leur propre processus
graphique qui leur appartient.

Et sur base de ça, on réimplémentera dans l'IA, pour d'abord lui faire faire une analyse, et peut-être
amender, rajouter des choses, pour ensuite réimprimer et retravailler dessus. Et l'idée, c'est de faire
un livre, tout simplement, avec quelques illustrations dedans. Pas illustrations, mais plutôt, on va dire,
créations visuelles graphiques, qui accompagnent la narration.

Jordan : Et est-ce que tu vois en l'intelligence artificielle, justement, toi qui n'aimes pas ce que tu
fais, ce que tu produis en tant que dessinateur, est-ce que tu vois une opportunité de créer ? Est-ce
que ça te procure du plaisir, en fait, tel un artiste, de vraiment pouvoir créer grâce à l'intelligence
artificielle ?

Alexandre : Ça, c'est marrant comme question. Alors, je viens de lire un livre illustré. Le nom
m'échappe, là, maintenant.

Tout est fait au bic bleu. C'est absolument magnifique, c'est onirique. C'est vraiment très, très beau.

Avec un poème. Et je vois ces dessins, et en fait, ces dessins sont tout à fait à ma portée. Mais pour
autant, je ne le fais pas.

Parce que tu parles de plaisir. Par exemple, quand je joue du piano et que j'arrive à extraire un
morceau du brouhaha que je fais, j'ai vraiment une grande fierté. Et je ne suis jamais fier de mon
travail de dessin.

Jamais. Et je vais même te dire, de mon travail graphique, je le suis assez rarement. Je suis très
insatisfait.
Alors, est-ce que c'est le syndrome de l'imposteur ? Je n'en sais rien. Par contre, à un moment donné,
je lis ce livre, et je me dis, punaise, finalement, avec l'IA, je pourrais tout à fait atteindre ça. Mais la
satisfaction serait probablement pas bonne.

Moi, je me sers de l'IA avec une approche soit extrêmement pratique pour les aspects plus
graphiques, du sens mise en page, l'illustration, etc., qui sont de l'ordre du corporate. Et pour l'aspect
plus artistique, c'est vrai que je le mets peu dedans, parce que j'ai besoin de me sentir dans
l'authenticité. Donc, ça va être une question de process.

Je suis encore, moi, en recherche de ma propre approche et de ma propre opinion. Parce que ce
matin, j'entendais Didier Mouton qui nous disait, après tout, c'est comme un pinceau. C'est pas tout à
fait comme un pinceau.

Il faut être très exigeant avec la machine. Parce que comme elle est extrêmement puissante, il faut
absolument te dire, je veux un résultat qui soit celui souhaité. Et pas tomber dans une résilience trop
rapidement.

Ce que beaucoup d'étudiants ont. Ou professionnels de l'art. C'est-à-dire se dire, c'est comme ça, je le
laisse comme ça.

C'est comme ça, mais non. Parce que là, ce serait la machine qui dirigerait. Il faut quand même être
très très prudent.

Jordan : Là, c'est la parfaite transition pour la prochaine question, qui est, comment on fait pour ne
pas tomber dans le stéréotype quand on crée avec une intelligence artificielle ? Parce que avec sa base
de données, on n'a pas souvent le résultat souhaité. Comment on fait pour créer de l'originalité au
final ? Elle aura tendance à créer souvent la même chose.

Alexandre : Alors c'est La Bruyère qui disait depuis plus de 7000 ans qu'il y a des hommes qui
pensent, tout a déjà été dit.

Et tout a déjà été fait. C'est vrai que l'originalité, c'est un mot qui pour moi n'a pas de substance. Rien
n'est original.

Dans le sens où tous les mots du monde ont déjà été dit. Toutes les inventions modernes qu'on a là,
ce n'est pas une invention. Ce sont des choses qui existaient, qu'on a peut-être découvertes, mais qui
existaient.

Un téléphone portable, c'est un assemblage de plein de technologies différentes qui existent depuis
100 ans, 150 ans. Les ondes radio, les ondes... Tout ça a été découvert. Les ondes radio ont toujours
existé.

On ne les a pas inventées. Pour moi, l'originalité... Par contre, la créativité, c'est autre chose. La
créativité, c'est notre faculté cognitive à pouvoir assembler des éléments, mettre en commun, mettre
en relation des éléments qui ne sont pas censés vivre ensemble.

C'est ça la créativité, pour moi en tout cas. À un moment donné, je vais assembler deux choses qui
n'ont aucun lien l'une avec l'autre. Eh bien, l'IA ne sait pas faire ça.

L'IA ne sait pas faire ça simplement parce qu'en fait, elle cherche la cohérence de manière statistique.
Prenons un exemple très simple. Si je lui dis quelle est la capitale de la France, il va reconnaître que
c'est une question par la formulation, il va reconnaître le mot France, il va reconnaître le mot capitale.
Il a une database avec toutes les capitales du monde. Et dans sa database, il y a plein de mots qui
sont associés à France, avec un certain pourcentage. Grève, camembert, métro.

Et bon, il y a Paris. Et donc il se dit, il y a Paris dans la database de France et Paris dans la database
de capitale. Et c'est une question.

La réponse est que la capitale de la France, c'est Paris. Est-ce qu'il connaît la réponse ? Non, il ne la
connaît pas. Par contre, la probabilité, c'est la réponse la plus probable qu'il donne, la probabilité que
ce soit Paris est relativement haute quand même.

Et donc, il va répondre Paris avec une affirmation où tu te dis, mais jamais j'oserais douter de ce qu'il
dit tellement il le dit avec beaucoup d'aplombs. Et ça, c'est le vrai danger. C'est qu'à un moment
donné, il faut arriver à avoir un regard qui soit critique.

Et je pense que l'IA, qu'elle soit générative de texte, d'image ou de musique, c'est en fait un énorme
mood board, un tableau d'inspiration qui va t'aider à te dire, mais j'irais peut-être un peu dans cette
direction-là ou un peu dans cette direction-là. Et ça apportera des solutions, parfois visuelles, de
choses qui n'étaient peut-être pas accessibles à n'importe qui avant. Moi, je le vois comme ça.

Je ne vois pas l'IA comme étant une solution créative. Pour moi, ça n'est pas une solution créative.
L'IA ne se pose pas de questions.

Donc, elle ne va pas générer une image parce qu'elle a envie de générer une image. Elle n'a pas
d'envie. Pour qu'elle le fasse, il faut qu'il y ait quelqu'un derrière.

Et là, on touche à un autre sujet. C'est de se dire, quand on fait, quand on travaille avec une IA, elle
te produit toujours un résultat. Elle est programmée pour toujours te répondre.

Ça aussi, c'est très particulier parce que, parfois, tu es face à un référent type enseignant, tu lui poses
une question, il ne connaît pas la réponse. Il ne va pas inventer une réponse parce qu'il doit répondre.
Mais la machine, elle doit répondre.

Tu comprends ? Et donc là, on est sur un glissement qui est vraiment, pour moi, problématique et
dont il faut se méfier. Et donc, cette faculté qu'a la machine à toujours répondre, toujours donner une
réponse dans une zone de confort, je dirais qui ne soit pas très créative, pas du tout, fait qu'il faut
éduquer l'utilisateur. Et ça, c'est le sujet.

C'est-à-dire que si tu n'éduques pas les utilisateurs à l'IA, ils se contenteront toujours de ce que la
machine va produire. Et ça va créer un schisme, ça va créer une fracture entre ceux qui ont été appris
et ceux qui ne l'ont pas été. Ceux qui ont été éduqués et ceux qui ne l'ont pas été.

Jordan : On va quelque part empêcher la machine d'évoluer si on se contente de ce qu'elle nous livre
?

Alexandre : Ça, c'est intéressant. La machine s'améliore au fur et à mesure des itérations. Je pense
qu'on est monté très vite ici, très très vite en 3-4 ans, et on va arriver à un palier.

Ça va stagner, ça n'évoluera plus. Maintenant, c'est les applications pratiques qui vont se mettre en
œuvre. Je voyais, alors que je suis abonné à plein de flux sur Internet, sur Insta, Boston Dynamics,
que tu connais peut-être, une société qui crée des robots autonomes, qui ont créé le fameux chien
qu'on voit dans Black Mirror.
Ils ont des robots autonomes, et en fait, leur gros problème, ça a été d'arriver à les programmer pour
qu'ils puissent s'adapter au milieu, etc. Et en fait, la solution, c'est l'IA. L'IA, c'est ce qu'on appelle,
quand tu t'intéresses à l'IA, tu comprends qu'il y a ce qu'on appelle le Deep Learning.

Le Deep Learning, apprentissage profond, c'est la faculté de la machine à apprendre par elle-même. À
comprendre et à interagir avec son environnement. Pour le moment, la puissance de calcul est telle
que ce Deep Learning nécessite quand même un temps d'apprentissage.

Et nos capacités technologiques sont telles que il faudra vingt ou trente ans, quarante ans peut-être,
pour atteindre des niveaux de calcul qui soient suffisamment rapides que pour avoir une entité qui soit
beaucoup plus autonome que ce qu'elle n'est pour le moment.

Jordan : Est-ce que tu as déjà été surpris par l'IA ? Parce qu'il y en a beaucoup qui pensent que c'est
un perroquet. Même si c'est un peu étonnant, on peut pas être surpris parce qu’on a que ce qu'on...
ce qu'on lui a dit.

Alexandre : Alors, il y a une expression en prompt qui dit « Garbage in, garbage out ». Si tu mets de
la merde dedans, ça sortira de la merde.

Et donc, si tu interagis avec elle, et il y a des méthodes de dialogue, surtout avec ChatGPT, qui sont
vraiment... qui produisent des effets totalement différents. Et oui, j'ai été souvent très surpris. Parce
qu'il y a parfois des choses qui sortent.

Et là, en l'occurrence, sur le travail de narration, j'ai une dizaine d'étudiants, il y en a cinq qui ont un
texte qui sont tous très différents. Parce que la méthodologie que je leur ai apprise pousse la machine
à s'inspirer du propre style de l'étudiant, et avec aussi un niveau d'exigence élevé, etc. Et on a
vraiment... c'est bluffant.

Le prix Goncourt 2020 a été mis en concurrence avec ChatGPT. Là, récemment, c'est un article de
Libération que j'ai lu. Et il est bluffé par la qualité d'écriture.

Alors, moi, j'aime pas ce genre d'article, parce qu'on t'explique pas comment ça a été prompté. Tu
comprends ? Alors que la qualité du prompteur permet d'avoir la qualité de la réponse. Sans bon
prompteur, t'as pas de bonne réponse.

Et l'autre souci, alors tu parles du fait d'être étonné ou pas étonné, moi je vois bien par exemple dans
les travaux des étudiants, en fonction des sections, cette notion de pop culture. Le côté un peu geek,
en arts numériques par exemple, Star Wars, Star Trek, l'héroïque fantaisie, les zèbres et machin, enfin
c'est la culture populaire qui est très envahissante. Qui prend beaucoup de place. Le manga aussi.
C'est un petit peu des lieux communs.

Et c'est vrai qu'en première année, t'en vois partout et puis progressivement avec le temps, peut-être
que ça s’édulcore un peu. Le problème c'est que cette pop culture qui est dominante, toute puissante.
Elle est fort présente dans Midjourney et dans DallE. Forcément, son échantillonnage, il est ce qu'il
est, mais il est le reflet de notre culture actuelle.

Donc c'est vrai que si tu te contentes de ça, tu n'iras pas très loin. Par contre, oui, tu peux tout à fait
être étonné par la puissance de cette machine. Par exemple, j'ai mélangé un rat avec un chat et donc
il me fait un mélange des deux animaux mais moi sur Photoshop, alors que je suis très bon en
Photoshop, je ne serais pas capable de faire ce qu'il a fait. En modélisation 3D, je ne touche rien,
j'aurais pu y arriver mais je n'y touche rien. En travail typographique, tu peux tout à fait appliquer une
imitation stylistique, c'est extraordinaire, tu peux faire de la création typographique, un truc de fou.
Mais pour avoir l'idée de prendre, je ne sais pas moi, un ballon jaune et de prendre une typographie,
je ne sais pas, une didone et demander à l'IA de mélanger les deux, pour lui c'est tellement éloigné,
tu comprends ? Jamais ça ne lui viendrait à l'idée, jamais spontanément il le ferait. Demain, je lui dis
fais-moi une typographie originale, il ne me créera pas ça, tu comprends ? C'est ta propre capacité à
mettre en place les conditions pour que la machine puisse t'étonner. C'est un peu comme se dire, alors
je viens d'une famille de cuisiniers, mes parents avaient un restaurant chacun, restaurant
gastronomique tous les deux.

Un moment donné, mon père dit je ferais bien une sauce à la lavande avec du requin. Une sauce à la
lavande avec du requin? Bah oui j'ai écouté une sauce à la lavande, je trouvais que ça irait pas mal
avec la texture du requin, machin. Ma mère elle ferais bien un cheesecake au gingembre. Tu vois, des
associations de goûts qui à un moment donné vont se dire, ah bah tiens, je fais une sauce crustacée
avec une viande blanche.

C'est ça en fait, associer des choses qui normalement ne s'associent pas. Et donc tu seras étonné par
la machine mais pas par la machine elle-même, par le résultat qui sera produit par rapport à ton
interaction avec la machine. Donc en fait tu t'étonnes toi-même.

C'est de l'alchimie, c'est vraiment ça.

Jordan : Justement puisqu'on parle de création qui étonne, notamment il y a le portrait de Bellamy
qui a fait beaucoup parler de lui, il y a aussi le théâtre d'opéra spatial aussi. Est-ce que selon toi et
selon tes goûts personnels aussi, est-ce que pour toi l'intelligence artificielle peut créer un chef
d'œuvre ?

Alexandre : Alors d'abord, les œuvres dont tu parles, œuvres entre guillemets, c'était les premières.

C'est Stable Diffusion je pense d'ailleurs, l'opéra spatial. Tout le monde a été extrêmement étonné, ça
a fait un gros remue-ménage. Quatre ans plus tard, on voit ça avec un peu de recul en se disant, bah
non en fait. Non. Ca fait le job.

Mais qu'est-ce qu'on cherche véritablement dans une œuvre ? La machine, à nouveau je le répète, la
machine sans interaction humaine, elle ne fait rien. Je vais faire une comparaison. Quel âge as-tu ?

Jordan : 24 ans.

Alexandre : Photoshop 3, 1997 à peu près.

Donc nous en Photoshop 3, moi j'arrive ici, Photoshop 3, Photoshop 3. Les filtres Photoshop que tu
connais peut-être, tout le monde le fait un petit peu pour s'amuser. À part qu'à l'époque, ça venait
d'arriver et donc toutes les affiches étaient remplies de filtres Photoshop. Alors tout le monde s'excitait
avec ça, mais tout le monde le faisait et c'était tout pareil.

Et donc après deux, trois ans, puis personne ne le faisait. Si, pour déconner. Mais on ne s'en sert plus.
On est d'accord?

Jordan : Oui.

Alexandre : Et bien l'IA pour moi ça va être la même chose. Là au début, on a tous eu des
représentations d'animaux un peu fantastiques ou avec des personnages très plastiques. On voit du
Giger partout, tu connais Giger ou pas ? On voit parce que ça fait partie de la culture un peu glauque
spatiale, machin.
Mais ça va se tasser ça, ça va se tasser. Et donc la notion de créativité pour moi, la machine, j'ai du
mal avec la notion. C'est ça la question ?Rappelle-moi, redis-la-moi.

Jordan : C’est “est-ce qu’elle peut créer un chef d’oeuvre” ?

Alexandre : Est-ce qu'elle peut créer un chef d'œuvre ? Tu sais c'est un peu comme dire “est-ce que
l'arbre qui tombe dans la forêt, s'il n'y a personne pour l'entendre, est-ce que ça fait du bruit ?” La
beauté n'est perçue qu'à partir du moment où tu as quelqu'un pour s'en rendre compte. Donc la
machine créera un chef d'œuvre, pour qui ? Et puis la machine ne crée pas, la machine agit en
fonction de ce que tu lui demandes. Alors est-ce qu'elle peut créer un chef d'œuvre ? Peut-être, mais
pas toute seule.

Jordan : Mais selon toi, est-ce que tu es déjà tombé sous le charme, eu l'impression d'avoir eu affaire
à un chef d'œuvre qui a été créé par IA. De ce que toi tu perçois comme étant un chef d'œuvre ?

Alexandre : D'abord moi je ne perçois pas ça. Un chef d'œuvre c'est une œuvre parmi une œuvre
globale. Tout à l'heure on parle de la Joconde, je donnais un cours sur le plagiat.

La Joconde, chef d'œuvre, chef d'œuvre ou pas. Moi je l'ai vue plusieurs fois, je ne suis pas
particulièrement ébloui mais c'est un moment dans l'histoire de l'art. C'est un moment qui est
essentiel et c'est une d'infimes parties de l'œuvre de Leonard de Vinci. Ce n'est pas grand chose, c'est
l'œuvre totale de Vinci qui est très spectaculaire.

C'est l'artiste qui va faire que le chef d'œuvre puisse devenir un chef d'œuvre. Une IA, à nouveau je le
répète, seule ne travaillera pas. Le chef d'œuvre peut être créé à partir du moment où l'artiste est
capable de pouvoir itérer, de maîtriser cet outil.

C'est une vraie gageure, c'est vraiment très difficile à maîtriser. D'arriver à pouvoir développer son
propre style en utilisant cette machine-là, oui peut-être qu’on y arrivera. A posteriori on se posera la
question.

On ne peut pas se poser cette question-là maintenant. Je pense que tout artiste qui à un moment
donné crée une œuvre ne se pose pas la question en se disant “est-ce que j'ai fait un chef d'œuvre ?”
Est-ce que je suis face à ça ? C'est des regards périphériques. Ce qui est sûr c'est que Bellamy ou bien
l'opéra, on en a parlé, on n'en parlera plus.

Ce sera un moment T dans l'histoire de l'art comme l'Urinoir de Duchamp qui est très loin d'être un
chef d'œuvre mais qui a marqué son temps. Ces deux œuvres-là auront marqué leur temps
probablement mais point à la ligne. Là où j'ai du mal c'est quand même, on parle de ces œuvres sans
jamais parler des gens qui les ont promptés pour obtenir des œuvres.

Jordan : Justement puisqu'on parle de prompt, on a parlé de la difficulté de prompter pour avoir le
résultat attendu. Pour toi, prompter, est-ce que c’est être artiste en fait ?

Alexandre : Ah bah oui! Je pense qu'arriver à être un artiste du prompt, il y a un domaine qui se
développe, c'est le prompt engineering. Tu as entendu parler de ça ? Donc l'ingénierie du prompt.

Comment apprendre à prompter pour obtenir le résultat le plus efficient possible. Et ça


méthodologiquement c'est ce que je donne à mes étudiants. Alors je suis relativement bon dans
ChatGPT, Midjourney je suis moins bon parce que j'utilise moins aussi.

Mais ça viendra. C'est une compétence qui va être recherchée. Est-ce que c'est une compétence
artistique ? Je pense que c'est une compétence créative.
Qui allie à la fois méthodologie, linguistique, sémantique, technique. Parce que par exemple tu peux
demander si tu fais une image de type photoréaliste. Aussi une grande culture générale. Tu dois avoir
peut-être des références qui te permettent de pouvoir cadrer un petit peu l'univers dans lequel tu
veux naviguer.

Des compréhensions et des connaissances techniques en termes de lumière, de vocabulaire. La


sémantique et la linguistique sont essentielles. Tu dois maîtriser très bien le vocabulaire, et là en
l'occurrence anglais, anglo-saxon.

La technique, le type d'appareil photo, le type de pellicule, le type d'objectif. Et puis aussi une
compréhension émotionnelle. Parce que si tu veux que ton image véhicule une émotion, tu dois être
capable de pouvoir exprimer cette émotion.

Donc ça nécessite une grande capacité de structuration intellectuelle. Et à la fois ça nécessite aussi
une grande créativité pour pouvoir s'imaginer la scène. S'imaginer la scène de manière générale,
parce que le résultat qui est donné est très souvent très loin de ce que tu avais imaginé.

Mais là on parle de photos, mais c'est vrai que par exemple en illustration, ce matin on déconnait à
faire un lapin biker sur une grosse moto. Illustration type années 80, le résultat il est là. Il ne nous
intéresse pas.

Tu sais j'ai fait faire à une étudiante le même trait à peu près 250 fois dans l'architecture notaire. Pour
pouvoir choisir le bon trait. La machine elle ne fera pas ça.

Tu as déjà itéré un petit peu sur Midjourney?

Jordan : Oui, oui.

Alexandre : Tu peux faire deux fois le même prompt. Ce n'est pas la même chose. Ce n'est pas le
même résultat.

Après tu peux parfois t'en approcher, c'est ça la qualité du prompt engineering. C'est de pouvoir se
dire juste en changeant un mot. Et puis c'est complexe, parce que tu peux donner plus de points à un
concept par rapport à un autre.

Il y a des commandes spécifiques, tu les as lues? Et donc par exemple dire que je veux beaucoup de
nuages, mais pas beaucoup de montagnes. Je veux beaucoup d'arbres et moins de nature.

Il faut une fameuse maîtrise de cet outil, c'est compliqué.

Jordan : Mais c'est vrai qu'il y a aussi le fait que la machine va toujours créer quelque chose. Même si
on lui demande 50 fois la même chose, à chaque fois elle va proposer un résultat.

Alexandre : Pour moi ça c'est un problème. Et en même temps il n'y a pas que ça comme problème,
il y a aussi le fait d'avoir une limitation sémantique. Par exemple ce matin, quand j'ai demandé ce
fameux lapin, je lui ai marqué “à la manière des Hells Angels”.

Tu connais les Hells Angels ? C'était les bikers des années 50-60 qui étaient en bande, et qui
effectivement pouvaient éventuellement être des malfrats, ou des voleurs, ou des bagarreurs. Tout ça
ChatGPT m'interdit d'utiliser ce mot-là. Mais comment c'est possible qu'ils m'interdisent d'utiliser ce
mot-là ? Ça va à l'encontre de nos conditions générales d'utilisation, il faut arrêter quoi.
Par exemple, j'ai travaillé pendant des années pour la Sûreté de l'État en Belgique, qui gère
l'antiterrorisme, etc. Je faisais leur rapport d'activité. Mais moi j'ai besoin de trouver des images de
djihadistes. Moi j'ai besoin de trouver des images d'armes pour illustrer leur rapport d'activité.
ChatGPT me répondrait, non, tu n'auras pas d'image d'arme. Donc ça, ça interroge aussi.

De se dire en fait, non seulement la cognition, elle est statistique, entre une idée à l'autre, mais en
plus elle est restreinte pour des questions, pour moi, de restrictions plutôt woke. Tu demandes à
ChatGPT de raconter une blague sur un homme blanc, il va le faire. Ce sera une mauvaise blague,
mais il le fera.

Tu demandes de raconter une blague sur une femme noire, il va refuser. Mais il faut savoir dans quel
terrain on va. Au même titre qu'on dit que Midjourney ou ChatGPT c'est raciste, parce que ça met en
avant la culture blanche.

On en a parlé aussi je pense. Ce n'est pas plus raciste que n'importe quel système. Si tu vas sur une
IA chinoise et que tu lui demandes de faire une photo de la plus belle femme du monde, elle sera
chinoise.

Parce que son échantillonnage est asiatique. Mais il faut savoir dans quel bain tu es. Et c'est pour ça
qu'il y a une éducation à avoir.

On en parle beaucoup avec les collègues. Les réactions sont très multiples au sein des étudiants.
Certains sont même tout à fait contre.

Parce qu'il y a une inquiétude aussi de se dire vers où on va aller. Je revoyais tes dessins tout à l'heure
en passant devant l'atelier, parce que je descendais de DME. Et je vois ton dessin, je vois ton
approche.

Et en fait, c'est tout ça qui donne sens. Quand tu vois tout mis ensemble. C'est pour ça qu'aller voir
une seule peinture d'une seule personne perdue au milieu de peintures de plein d'autres personnes, ça
n'a plus de sens.

Et n'oublions pas non plus que la machine, pour le moment, n'a pas encore de lien avec la tangibilité,
avec la réalité. Il ne va pas y avoir ce rapport au réel, à la surface, à la texture, donc à cette
tangibilité, à cette réalité qui à un moment donné va te donner l'émotion du moment. Il y a des
artistes, tu vas voir leur œuvre: tu ne peux pas la voir en photo cette œuvre.

Il faut la voir en vrai pour la comprendre. Et jamais la machine n'aura ça. En tout cas, pas les
machines qu'on a pour le moment.

Ça n'existera pas. Moi j'adore Pierre Soulages. Une œuvre de Soulages en photo, moi quand j'avais
ton âge, on m'a montré du Soulages en photo, j'ai trouvé ça complètement nul.

Et puis un jour, je vois une peinture noire de Soulages. Et là j’étais ébloui, parce qu'en fait elle
interagit avec toi, avec la lumière, avec l'instant présent, avec toute la réflexion. C'est hypnotique son
travail.

La machine ne peut pas faire ça.

Jordan : Et enfin, puisqu'on parle de l'inquiétude de certains artistes, comment est-ce que tu penses
que l'intelligence artificielle va impacter l'art dans le sens artisanal du terme, à l'avenir ?
Alexandre : C'est en lien finalement avec une partie de la réponse, en parlant de tangibilité. Par
exemple, une image digitale c'est une chose, mais quand elle veut rentrer dans le monde réel, elle
doit passer par une interface.

Cette interface c'est du papier et de l'encre. Peut-être. Or la machine, pour le moment, les machines
telles qu'elles existent, il y a ce qu'on appelle des couleurs imprimables et des couleurs non
imprimables.

Tu ne peux pas imprimer du doré. Tu ne peux pas imprimer du fluo. Ou alors c'est difficile, quoi.

C'est compliqué. Donc cette approche-là, déjà, c'est une approche, c'est un frein. Moi j'aime bien
mettre de la couleur que j'appellerais non imprimable dans mon travail artistique, parce que ça donne
sens.

Il y a le volume. Le travail du volume n'y est pas encore. On peut imprimer en 3D, ok, mais ça... Non.

L'artisanat, la reliure. Tu fais un livre d'artistes. La beauté du papier, le choix.

C'est ça qu'il ne faut pas négliger. Un artiste, c'est toute une succession de choix. Et ces choix qui, à
un moment donné, crée une œuvre totale qui va donner sens.

La machine ne fait pas le choix. La machine produit quelque chose et c'est à toi de savoir ce que tu
veux en faire. Donc cette artisanat-là, au contraire, j'aurai même plutôt tendance à dire que l’IA va le
stimuler.

Parce que... Évidemment, je parle de mon champ personnel, mais avoir un beau papier, un torchon, tu
vas venir plier d'une telle manière, tu vas choisir le fil pour le relier, tu vas travailler ton encollage, ta
toile d'encollage, quel type de toile tu vas prendre, tout ça. Nous, on a des sens. L'odorat, le toucher,
la vue.

Alors oui, l’IA a un sens. Elle a la vue. Et elle sait un peu dessiner.

Elle commence à parler. Mais elle ne touchera jamais. Elle ne ressentira jamais ça.

Elle ne sentira jamais. Et nous, c'est indissociable de notre expérience du vécu. Elle n'a pas
d'expérience du monde réel comme nous l'avons.

Et donc, je pense que l'idée aussi, c'est de se dire que, d'un point de vue numérique, on a un champ
exploratoire qui ouvre plein de potentialités. D'un point de vue objet, il y a des chemins empruntés.
Moi, la seule chose qui m'ennuie un peu, c'est l'appauvrissement intellectuel.

C'est-à-dire que, comme on n'éduquera pas tout le monde de la même manière autour de
l'intelligence artificielle, ce que je crains, c'est qu'il y ait un appauvrissement dans la qualité visuelle
ou un appauvrissement dans la qualité littéraire dont les gens se contenteront probablement. Et je le
vois déjà maintenant, parce que les étudiants ont tous des niveaux différents. Ils viennent tous avec
leurs propres vécus, leurs propres bagages.

Et je vois dans les textes qui sont produits, bon bah tout le monde n'est pas littéraire. Je lui dis,
regarde l’incohérence qu'il y a là. Tu ne le vois pas?

Tu ne prends pas le temps de poser cette question-là? Parce qu'en fait, c'est plus facile de vite faire.
Tu vois, le dossier rendu chez Robin Legge, on fait vite fait un truc parce qu'on me demande de le
faire.
Parce que ça, c'est une vraie question. En tant que graphiste, est-ce que je vais faire un logo si on ne
me le commande pas ? Probablement que non.

Est-ce que je vais créer une image si on ne me le demande pas ? Probablement que oui. En tout cas,
j'ai des recherches personnelles qui sont initiées, des directions dans lesquelles je me plais à aller.
Mais j'ai 48 ans.

A 20 ans, mon seul objectif c'était d'arriver à trouver un job, d'être autonome financièrement. Et
probablement que face à des solutions faciles d'accès comme les IAs maintenant, probablement que
j'y irai. Parce qu'en fait, le problème c'est qu'on est dans l'apprentissage, on te donne un ordre et tu
dois répondre à l'ordre.

Alors que si tu as fait un peu de pédagogie ou si tu connais un peu les méthodes Freinet ou
Montessori, l'idée c'est que ça vienne de l'enfant. Tout le boulot de l'enseignant c'est d'arriver à
donner envie à l'enfant d'apprendre. Alors que l'école, elle est tournée complètement différemment.

On lui dit tu vas à l'école et tu dois apprendre. Et donc il y va mais il n’a pas envie. Moi j'ai beaucoup
d'étudiants qui font le boulot qu'on leur demande parce qu'on leur demande. Ça les emmerde.

Donc s'il y a des outils comme l'intelligence artificielle qui sont là et qui répondent rapidement et
facilement, ils y reviendront. Est-ce que ça les met en péril? Peut-être. Je n'en sais rien.

C'est impossible de prédire.

Conclusion

Résumé des enjeux :

Comme le dit le philosophe et universitaire Matthew B. Crawford dans son


essai “Éloge du carburateur”10, notre relation avec le monde matériel se dégrade
de plus en plus. Laissant place à une attitude plus passive et dépendante. Nous
laissant de moins en moins expérimenter la créativité. Mais est-ce que cela ne
conduirait pas à la disparition de notre “sens artistique”? Si à force d’acheter au
lieu de bricoler, notre sens de l’artisanat disparaît alors à force de commander des
images à une IA, notre sens de l’art disparaîtra lui aussi.

10
(Matthew B. Crawford, Eloge du carburateur, Editions La Découverte, Traduit de l’anglais, Paris,
2010, p.8)
Perspective d’avenir :

Je pense que les hommes continueront toujours de dessiner. Car c’est un


besoin qui nous est propre depuis l’âge de pierre. Même si l’on doit enlever son
aspect commercial, cette activité nous accompagnera toujours. Il existe une
expérience11 où l’on donne des marqueurs à des enfants qui aiment dessiner et on
les encourage à s’en servir. Une partie des enfants sont informés à l’avance qu’il
vont recevoir une récompense pour leur dessin tandis que les autres dessinent sans
perspective de gratification finale. Les bénéficiaires de la récompense dessinent
avec moins d’enthousiasme et leurs dessins sont de moins bonne qualité, tandis que
les autres prennent du plaisir et produisent des dessins de qualité supérieure.
L’intérêt de l’enfant se déplace vers une gratification externe ce qui réduit son
intérêt pour l’activité entreprise. Résultat de l’expérience : on est plus sincère dans
notre pratique quand on l’exerce dans le simple but de l’exercer, quand on est
uniquement concentré sur notre tâche et non sur une quelconque récompense qui
en découlerait.

​ De mon propre point de vue, je vois l’intelligence artificielle comme un


obstacle mais aussi comme une bénédiction. Car ce sont les obstacles qui nous font
évoluer. Je dirais même que ce sont les obstacles qui nous rendent créatifs. Je pense
notamment aux réalisateurs de l’époque comme Stanley Kubrick qui n’avaient pas
accès aux effets spéciaux et qui arrivaient tout de même à nous bluffer devant nos
écrans. Je fait surtout allusion à 2001, L'odyssée de l’espace12 et à ses maquettes

11
(M.P. Lepper, D. Greene et R.E. Nisbett, “Undermining Children’s Intrinsic Interest with Extrinsic
Reward : A Test of the “Overjustification” Hypothesis “, JPSP 28 (1973), p.129-137)
12
2001: A space Odyssey, 1968
qui m' ont donné l’illusion d’être dans l’espace. Je vois cette récente invention de
l’homme comme la photo. Un outil qui ne tuera pas l’art mais qui peut-être le
portera vers de nouveaux sommets. Les IAs nous interrogent sur ce que nos
créations sont vraiment. Elles nous poussent à nous améliorer et à oser faire
ressortir nos particularités. C’est une invitation à déployer des qualités créatives
pour ne pas tomber dans ce qui peut être fait à notre place.

​ Je vois l’avenir d’un œil optimiste. Je pense que l’IA va nous aider à
distinguer une œuvre originale d’une imitation ou d’une image de divertissement.
Elle va redéfinir la notion d'œuvre d’art. Si une machine peut nous imiter, c’est
parce qu’on la laisse nous imiter. Je pense qu’il me tenait à cœur de parler du sujet
car j’ai vu en l’IA mon propre reflet d’un point de vue critique. J’étais prévisible et
la plupart de mes créations manquaient d’originalité, de créativité et de singularité.
Autrement dit, je dessinais comme une machine. Mais je crois que l’IA va rendre
ma banalité intelligible et pourrait bien être un outil qui m’accompagnera pour les
années voire les décennies à venir. Et ainsi, l’homme et la machine évolueront en
même temps.

​ Comme le dit si bien le philosophe français Jean Michel Besnier, “Si


l’automate peut imiter l’humain, c’est que celui-ci s’est auparavant laissé décrire
comme un automate.”13

13
Jean-Michel Besnier, op. cit., p. 127.
Bibliographie :

Le documentaire Auvio :
https://auvio.rtbf.be/live/la-fabrique-du-mensonge-trump-et-son-armee-numerique-la-premiere-el
ection-sous-ia-558970

Une analyse de la smart : https://smartbe.be/wp-content/uploads/2023/11/04-23.pdf

L’étude de l’Université Rutgers : https://ar5iv.labs.arxiv.org/html/1706.07068


Marion Carré & Valentin Schmite, Propos sur l’art et l’intelligence artificielle,
Édition l’Art-Dit, 2020, p.30

Eli Pariser, The Filter Bubble : How the new personalized web is changing what
we read and how we think, Penguin, mars 2012.

Anaxagore, cité par Aristote, Les parties des animaux, 686a.


L’article sur les premières traces du dessin, écrit par François Maginiot :
https://www.cnrs.fr/fr/presse/decouverte-du-plus-ancien-dessin-au-crayon

L’article sur Sougwen Chung, écrit par Zoé Terrouinard :


https://fisheyeimmersive.com/article/qui-est-sougwen-chung-lartiste-qui-explore-les-nouvelles-f
ormes-robotiques/
L’expérience de dessin : M.P. Lepper, D. Greene et R.E. Nisbett, “Undermining
Children’s Intrinsic Interest with Extrinsic Reward : A Test of the
“Overjustification” Hypothesis “, JPSP 28 (1973), p.129-137

Matthew B. Crawford, Eloge du carburateur, Editions La Découverte, Traduit de


l’anglais, Paris, 2010, p.8

Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de


nous ?, Librairie Arthème Fayard (« Pluriel »), 2012 (2009)

Alexandre Lavallée : Entretien et interview

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