Résistance armée et pacification dans le Centre de
Madagascar au début de la colonisation (1896-1900)
Lalasoa Jeannot Rasoloarison
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Lalasoa Jeannot Rasoloarison. Résistance armée et pacification dans le Centre de Madagascar au
début de la colonisation (1896-1900). Revue historique de l’océan Indien, 2019, Guerre et paix en
Indianocéanie de l’Antiquité à nos jours, 16, pp.95-103. �hal-03247097�
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95
Résistance armée et pacification dans le Centre de Madagascar
au début de la colonisation (1896-1900)
Lalasoa Jeannot Rasoloarison
Maître de conférences HDR
Université d’Antananarivo
Madagascar
Le 30 septembre 1895, le corps expéditionnaire français, dirigé par
le général Duchesne, prend le contrôle de la capitale du « Royaume de
Madagascar », Tananarive. Puis, le gouvernement malgache a été contraint de
signer, le 01er octobre 1895, un traité avec la France dont le contenu se
résume à la mise en tutelle de Madagascar par la France. Cette action marque,
en même temps, la perte de la souveraineté du « Royaume de Madagascar ».
Cette situation fait naître chez une partie des sujets de la reine Ranavalona III
(1883-1896) un sentiment de frustration qui se traduira, par la suite, par un
mouvement de révolte contre les occupants français. Attachés à
l’indépendance de leur monarchie et à leurs valeurs ancestrales, des sujets de
la Reine, établis en Imerina (région centrale de Madagascar), prennent les
armes pour repousser les étrangers en général, et les Français en particulier
hors du royaume merina. Ces combattants, connus sous l’appellation de
208
menalamba , ont mené comme action l’élimination des étrangers, en
particulier les missionnaires chrétiens et leurs proches, et des Malgaches
favorables à la présence étrangère.
De leur côté, les Français s’attachent à mettre en place les structures
de l’Etat colonial par une unification politique de l’ensemble de l’île. Celle-ci
209
passe par une pacification des régions contrôlées par le « Royaume de
Madagascar », comme l’Imerina, et par une conquête des autres régions,
jusque-là restées indépendantes, comme le Sud en général et l’Androy en
particulier. Dans la région de l’Imerina en proie à d es mouvements de
révolte, les Français, aidés par leurs auxiliaires malgaches, se consacrent à
pacifier et conquérir, entre 1896 et 1900, les territoires sous le contrôle des
208
Entre 1895 et 1900, les menalamba désignent en Imerina (région centrale de Madagascar) des
personnes ou groupes de personnes dont les vêtements sont rougis par le sol latéritique de la
région, et qui ont pris les armes contre la France.
209
Dans cet article, le terme pacification est utilisé pour désigner l’action entreprise par les
Français à Madagascar entre 1895 et 1905 pour instaurer ou restaurer la paix dans les différentes
régions de Madagascar en vue de la réalisation d’une unité politique pour l’ensemble de l’île et
répondant aux besoins de la colonisation française.
96 Lalasoa Jeannot Rasoloarison
menalamba. Ces derniers sont punis de condamnations à mort, de peines
d’emprisonnement et d’exil.
L’insurrection en Imerina
Les acteurs : les menalamba
Les menalamba constituent un groupe de personnes qui n’ont pas
accepté les termes du traité du 1er octobre 1895, signé entre les représentants
du Royaume de Madagascar et les responsables du corps expéditionnaire
français et qui fait de Madagascar un protectorat français. Présentés par les
Français comme des fahavalo (des rebelles), ils sont très présents en Imerina
où le sentiment d’appartenance au tanindrazana (terre des ancêtres) est très
vivace. Le tanindrazanaa un caractère sacré (masinanytanindrazana) et ne
doit pas être souillé par une présence étrangère.Pour les menalamba,
l’occupation de leurs territoires par les Français constitue un acte d’agression
à combattre.
Le mouvement menalamba a pour cadre géographique le nord-est,
l’ouest et le sud-est de l’Imerina. Il a p our cadres dirigeants d’anciens
gouverneurs, à la tête de postes administratifs dans la province de l’Imerina
du temps du « Royaume de Madagascar ». C’est le cas de Rabezavana et de
Rabozaka, gouverneurs respectifs à Antsatrana et Mandanja dans le nord-est
et l’est de l’Imerina. Les chefs menalamba sont aussi issus des rangs
d’anciens soldats merina. C’est le cas de Rainisongomby dans l’ouest de
l’Imerina. Dans les rangs des menalamba, les chefs du mouvement de révolte
bénéficient d’une grande considération et estime auprès des combattants du
fait de la fonction qu’ils ont occupée dans l’ancienne administration du
gouvernement de Rainilaiarivony et en raison de leur grande motivation à
combattre les Français. Ainsi, Rabozaka Ramasoandromahamay a ét é
considéré par ses subordonnés et ses partisans comme « jeneralin’ny tafika
voalohan yizay nampihetsika ny fon’ny olona rehetra eto Madagaskar
ahanafaka ny fahorian’ny olona rehetra izay tia tanin-drazana ou [le premier
général en chef de l’armée qui a s u stimuler l’ardeur des habitants de
210
Madagascar à agir contre la misère des patriotes] » .
Les troupes menalamba sont composées d’anciens soldats merina
non désarmés et de simples paysans attachés aux valeurs traditionnelles,
comme le culte des sampy (les idoles protectrices). En fait, après la prise de
Tananarive par le corps expéditionnaire en 1895, « les massacres et les
incendies perpétrés par les soldats français poussèrent la population
[malgache] à rejoindre le camp des rebelles [ou insurgés] et les vétérans [de
l’armée merina] à cr oire que, pour la défense de leur cause, il leur fallait
211
combattre jusqu’à la mort » . Dans les régions éloignées des postes
210
Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM) (Aix-en-Provence), 6(2) D 3, Lettre du 17
Alakarabo 1896 adressée à R amasoandromahamay, 14 Honneurs, par Rainizaivelo, 10
Honneurs, Rainimanga, 9 Honneurs, Randrianjafy, 9 Honneurs et Ramalanjaona, 8 Honneurs.
211
Stephen Ellis, L’insurrection des menalamba. Une révolte à Madagascar (1895-1898). Paris /
Antananarivo : Editions Karthala et Editions Ambozontany, 1998, p. 185.
Résistance armée et pacification dans le Centre de Madagascar (1896-1900) 97
administratifs contrôlés par les Français, comme dans l’Amoronkay (est), le
Vonizongo (nord-ouest), le Bongolava (ouest) et le Vakinankaratra (sud),
nombreux sont les jeunes qui rejoignent les rangs des menalamba. Leur
adhésion est motivée par la soumission aux directives des vieux et notables
(raiamandreny) des villages, hostiles à l a présence étrangère, et par la
croyance à l a force surnaturelle des sampy qui rend invincible face à
l’ennemi.
Les types d’actions menées par les menalamba
L’élimination des étrangers et des Malgaches profrançais
La première insurrection des menalamba a eu lieu dans l’ouest de
l’Imerina un mois et demi après la prise de Tananarive par les Français chez
les Zanakantitra, un clan habitant la région d’Arivonimamo et attaché au
culte du sampy Ravololona. La première action des menalamba consiste à
éliminer les missionnaires chrétiens et leurs familles, considérés comme des
éléments qui ont transgressé les valeurs traditionnelles malgaches, cette
transgression ayant amené à la perte de la souveraineté. Pour le chef
menalamba Rainisongomby, « il faut détruire la religion des Européens
(fivavahan’ny Vazaha) et éliminer ses responsables puisqu’elle apporte des
212
malheurs au pays » .
Parmi les premières victimes figurent la famille du missionnaire
protestant Johnson à Arivonimamo, assassiné par des menalamba sous les
ordres de Rainisongomby le 22 novembre 1895, et le père Berthieu assassiné
à Ambohibemasoandro (à l’est de l’Imerina) par des menalamba agissant
sous les ordres de Rainisoaray, gouverneur d’Ambohibemasoandro, et
Randriamanana, gouverneur d’Ankazondady, qui ont basculé du côté des
menalamba. Agissant en tant que chef du mouvement menalamba dans cette
partie orientale de l’Imerina, c’est Randriamanana qui a ex cité ses
213
compagnons de lutte à t uer le prêtre catholique . Le père Berthieu a ét é
assassiné le 8 juin 1896 de 4 coups de fusil, tirés à bout portant, et d’un coup
214
de couteau planté dans sa poitrine . Ces deux cas illustrent la volonté des
insurgés menalamba d’éliminer tous ceux qui propagent la foi chrétienne
dans l’objectif de ranimer le culte des sampy. Les missionnaires chrétiens qui
ont échappé à la chasse à l’homme des menalamba sont ceux qui ont su fuir à
temps. C’est le cas du Révérend Père Joseph de Villèle à Arivonimamo. Dès
qu’il fut informé de l’éclatement du soulèvement menalamba, il fuit
Arivonimamo dans la nuit du 21 novembre 1895 avec l’aide d’une dizaine
215
d’élèves . En 1897, l’élimination de missionnaires chrétiens européens par
des éléments continue. Au mois de mai, les pasteurs Paul Minault et
Benjamin Escande de la Mission Protestante Française sont assassinés à
Ambatondradama, une localité située dans la région du Vakinankaratra (au
sud de l’Imerina). Dans cette affaire, vu l’origine hétéroclite du milieu des
212
Rév. Maurice Rasamuel, Ny menalamba tao andrefan’Ankaratratamin’ny 1895 sy 1896.
Antananarivo : Trano Printy FJKM, 2013, p. 56.
213
ANOM, 6(2) D 1, Renseignements du 16 juillet 1897 sur Randriamanana, ex-2e gouverneur
d’Ankazondandy, établis par le Commandant du Cercle d’Anjozorobe.
214
ANOM, 6(2) D 1, Lettre du 29 septembre 1896 adressée au Ministre des Colonies.
215
Rév. Maurice Rasamuel, op. cit., 2013, p. 63.
98 Lalasoa Jeannot Rasoloarison
menalamba de la région, « il était impossible de distinguer qui, des vétérans
de la résistance ou des fugitifs voulant échapper aux lois coloniales, en
216
étaient les auteurs »
Par la suite, des particuliers sont aussi assassinés, car l’objectif des
groupes menalamba reste désormais l’élimination des étrangers et de leurs
alliés malgaches, considérés comme des ennemis. Par exemple, le 30 mars
1896, trois Français, accompagnés de deux Malgaches, ainsi que deux
villageois, ont trouvé la mort dans le village de Manarintsoa (sud-est de
l’Imerina), suite à l’attaque des menalamba. Les évangélistes malgaches et
d’autres villageois, considérés comme des alliés des Européens, ont pu
217
s’échapper et trouver refuge à Tananarive . L’assassinat de particuliers
européens s’intensifie au cours de l’année 1896 du fait que le mouvement
menalamba gagne du terrain dans l’ensemble de l’Imerina. Ainsi, en juin et
juillet 1896, des commerçants et prospecteurs d’or européens sont
« massacrés » à Ankazobe et Andriba (nord-ouest de l’Imerina) et dans le
218
Valalafotsy (partie ouest) . En même temps, les Malgaches pro-français,
notamment les auxiliaires de l’administration coloniale, sont victimes
d’actions de représailles des menalamba car considérés comme des éléments
ayant précipité la perte de souveraineté du royaume merina. C’est le cas du
gouverneur Radaniela dans l’ouest de l’Imerina qui se voit pourchasser par
des éléments menalamba à la fin de l’année 1895.
L’autre forme de l’insurrection : le pillage et le brigandage
Outre l’élimination physique des étrangers et des Malgaches
profrançais, l’insurrection menalamba est accompagnée d’un autre acte de
violence, le pillage ou encore le brigandage. Dans les parties de l’Imerina
touchées par l’insurrection, les menalamba opèrent par le saccage des églises
ou des temples, en apportant tous les mobiliers et les objets servant au culte
puis en détruisant et incendiant ces lieux. Ils ont également pillé les lieux de
résidence des missionnaires chrétiens et des notables malgaches acquis à la
religion chrétienne et favorables à l a présence française. Dans l’ouest de
l’Imerina, les troupes de Rainisongomby se sont signalées par leurs actes
violents consistant en des pillages, à ch acun de leurs passages dans les
villages réputés être acquis à la religion chrétienne. Ainsi, le 22 novembre
1895, jour du Fandroana (fête du bain royal en Imerina), dans le village de
Ramainandro, la résidence de l’archidiacre Mac Mahon et le temple anglican
où il officie ont été la cible d’un pillage et d’un saccage opérés par les
membres du clan zanakantitra d’Arivonimamo, acquis à l a cause des
219
menalamba .
216
Stephen Ellis, op. cit., 1998, p. 185.
217
ANOM, 6(2) D 1, Lettre du 2 avril 1896 des évangélistes Razafinjatovo et Rainingorivao et de
quelques villageois, adressée au Premier Ministre Rainitsimbazafy.
218
Général Gallieni, La Pacification de Madagascar (Opérations d’Octobre 1896 à Mars 1899).
Paris : Librairie Militaire R. Chapelot et Cie, 1900, p. 8.
219
Rév. Maurice Rasamuel, op. cit., 2013, p. 75-78.
Résistance armée et pacification dans le Centre de Madagascar (1896-1900) 99
En même temps, pour avoir des moyens de subsistance et pour
s’enrichir également, certains opèrent des brigandages dans les marchés ou
des rackets chez les riches particuliers malgaches et volent les objets de
valeur des simples paysans. C’est le cas dans l’ouest de l’Imerina avec la
troupe de Rainisongomby. Dans la région de l’Itasy, celle-ci attaque les
villages et s’empare d’argent conservé dans les coffres, d’effets
vestimentaires, d’ustensiles de cuisine, de vaisselle, de riz, de bœufs et de
220
porcs . Ainsi, certains jeunes rejoignent le rang des insurgés pour participer
au pillage et au brigandage ainsi qu’aux ripailles qui s’en suivent. Les
particuliers européens, cibles d’attaques et d’assassinats, sont également
dépouillés de leurs biens. Ainsi, dans le sud-est de l’Imerina, les trois
Français tués en mars 1896 par les menalamba agissant sous les ordres de
Rainibetsimisaraka et de Rainitsizehena ont été dépouillés de leurs effets
221
personnels, de leurs armes et de leur argent par leurs bourreaux . Face aux
assassinats et aux actes de pillage, les autorités coloniales et leurs auxiliaires
malgaches ont engagé, dès la fin de l’année 1895, des actions de représailles
pour mettre fin au soulèvement et remettre de l’ordre dans les régions et
localités touchées par le mouvement menalamba.
Les actions menées contre l’insurrection menalamba
Entre novembre 1895 et septembre 1896, le mouvement
menalamba n’a cessé de gagner en ampleur en raison de l’adhésion de gré ou
de force des villageois merina à l a cause pour la défense du tanindrazana
(terre des ancêtres) et de la religion traditionnelle, basée sur le culte des
sampy (idoles protectrices). En effet, « toute l’Imerina et les régions voisines,
jusqu’à une centaine de kilomètres de la côte est, sont complètement
insurgées, à l’exception des environ immédiats de Tananarive dans un rayon
222
de 20 à 25 kilomètres » . Face à cette situation, les autorités civiles et
militaires coloniales se doivent de réagir et engagent des opérations de
pacification par des actions militaires ou de s négociations en vue d’une
soumission avec les chefs menalamba dont les troupes parviennent à tenir tête
aux forces armées coloniales.
Les tactiques de la pacification
Les opérations militaires menées contre les insurgés
Face à l’extension du mouvement menalamba, le pouvoir colonial
est amené à concentrer l’essentiel des forces militaires en Imerina. Ainsi, en
plus des éléments du corps expéditionnaire, les compagnies d’infanterie de
marine stationnées à M ajunga, Diégo-Suarez et Tamatave sont également
223
appelées en Imerina . Les opérations militaires pour éliminer les
menalamba suivent une stratégie en « taches d’huile », c’est-à-dire partir d’un
point central pour gagner toutes les périphéries. Les actions sont caractérisées
220
Rév. Maurice Rasamuel, op. cit., 2013, p. 121.
221
ANOM, 6(2) D 1, Lettre du 20 mai 1896 du Premier Ministre Rainitsimbazafy adressée à
Rainijaonary, Gouverneur général de Betafo.
222
Hubert Deschamps et Paul Chauvet, Gallieni Pacificateur. Paris : PUF, 1949, p. 171.
223
Général Gallieni, op. cit., 1900, p. 28.
100 Lalasoa Jeannot Rasoloarison
par des expéditions militaires. Ainsi, au lendemain de l’attaque
d’Arivonimamo en novembre 1895 par des insurgés, une expédition militaire
est partie de Tananarive pour pacifier la région de l’ouest de l’Imerina. Elle a
fait de nombreux blessés et victimes dans le rang des insurgés, dont le
gardien du sampy Ravololona, leur idole protectrice.
Pour faciliter les opérations de pacification militaire, le pouvoir
colonial a mis en place des cercles militaires. L’Imerina a été divisée en un
gouvernement militaire et quatre cercles militaires : le gouvernement
militaire de Tananarive (pour le centre et le sud), plus les cercles militaires
d’Arivonimamo (ouest), d’Ambohidratrimo (nord-ouest), d’Ambohitrabiby
(nord-est) et d’Ambatomanga (est). Dans l’organisation, le commandant d’un
cercle militaire réunit dans ses mains tous les pouvoirs militaires, politiques
224
et administratifs . Au plus fort moment de l’insurrection menalamba, il a
pour tâche de concentrer tous ses efforts sur la pacification de la région
placée sous son commandement. Dans une circulaire d’octobre 1896, le
Général Gallieni, Commandant Supérieur de la colonie de Madagascar,
donne aux commandants des cercles militaires des instructions concernant les
stratégies à ad opter pour ramener au plus vite le calme dans leurs
circonscriptions. La mission de ces responsables militaires comprend deux
parties bien distinctes : « 1° gagner peu à peu du terrain en avant, de manière
à diminuer progressivement l’étendue des régions occupées par les
insurgées ; 2° organiser en même temps les zones en arrière en y rappelant les
populations, en faisant reprendre les cultures, et surtout en mettant les
villages et les habitants à l’abri des nouvelles incursions des fahavalo
225
[rebelles ou insurgés] » .
Dans les opérations de pacification militaire, les troupes coloniales
obtiennent toujours du succès du fait de leur supériorité en armement. Ainsi,
en novembre 1895, l’utilisation d’une mitrailleuse dans un combat à
226
Arivonimamo a d écimé une bonne partie des éléments menalamba .
Malgré cela, l’insurrection perdure en Imerina du fait de l’adhésion d’une
bonne partie des villageois au mouvement de résistance armée pour défendre
l’indépendance de la monarchie. En conséquence, les autorités coloniales ont
dû employer d’autres stratégies pour mettre fin au mouvement
insurrectionnel. Une véritable guerre psychologique est alors engagée contre
les chefs menalamba et leurs partisans.
La tactique de persuasion
Devant la lenteur des opérations de pacification militaire, les
autorités coloniales décident de changer de tactique pour parvenir à asseoir
rapidement l’autorité de la France dans l’ensemble des régions insurgées. En
effet, elles privilégient le contact direct avec quelques chefs menalamba dans
l’objectif d’avoir leur soumission. Dans cette action, les anciens officiers de
l’armée malgache, devenus auxiliaires des nouvelles autorités, ont joué un
224
Général Gallieni, op. cit., 1900, p. 31.
225
Hubert Deschamps et Paul Chauvet, op. cit., 1949, p. 190.
226
Rév. Maurice Rasamuel, op. cit., 2013, p. 104.
Résistance armée et pacification dans le Centre de Madagascar (1896-1900) 101
rôle de premier plan dans la répression pour parvenir à la fin du mouvement
insurrectionnel, en raison de leur connaissance du terrain et de leur capacité
de persuasion. C’est le cas de Rainianjanoro, ancien aide de camp (Deka) du
Premier Ministre. Lyautey, un des acteurs majeurs de la pacification à
Madagascar au début de la colonisation, écrit :
« Il m’a rendu les plus signalés services en 1897. Alors que,
Commandant le Cercle d’Ankazobe, je fus chargé par M. Le Gouverneur
Général Gallieni d’en finir avec Rabezavana, principal Chef de l’insurrection
du Nord.
Rainianjanoro fut mis à ma disposition, comme Agent politique.
Mon but était, après avoir infligé des échecs successifs à Rabezavana de
l’amener à faire sa soumission. Rainianjanoro s’y employa avec autant de
dévouement et d’habileté que de courage. Il réussit, après avoir traversé nos
lignes à se rencontrer avec Rabezavana, au travers des plus sérieux périls, et
finit par triompher des craintes de Rabezavana par le persuader de me faire sa
soumission, et par l’amener à Antsatrana, le 29 mai 1897 avec 600 hommes
armés et une mitrailleuse. Ce résultat amena la fin de l’insurrection du
227
Nord » .
L’autre forme de persuasion se rapporte à la guerre psychologique
menée à l’endroit de la masse paysanne favorable à la lutte des menalamba.
Dans cette action, l’opération consiste à d étruire les sampy (les idoles
protectrices) auxquels les combattants menalamba puisent leur motivation
d’invincibilité. En outre,pour décourager les combattants menalamba de
continuer la lutte et pour dissuader les villageois de soutenir la cause des
menalamba, les têtes des dirigeants menalamba tués sont coupées et exposées
en public. Ainsi, après leur mort au combat le 4 octobre 1896, les têtes de
Rainisongomby et de son frère Ralaitangena, les deux chefs du soulèvement
dans la partie ouest de l’Imerina, ont été coupées et accrochées sur un poteau
à Ramainandro, le chef-lieu de la circonscription administrative de la région
228
et principal fief des insurgés, pour être vues du public en permanence . Les
autres chefs menalamba arrêtés et faits prisonniers connaissent un autre sort.
Le sort réservé aux dirigeants du mouvement menalamba
Les peines d’emprisonnement et de condamnation à mort
A part les dirigeants menalamba morts au combat, comme
Rainisongomby et son frère dans l’ouest et Rambinintsoa, un allié de
Rainibetsimisaraka dans le sud de l’Imerina, les autres capturés vivants sont
condamnés à diverses peines suivant la gravité des cas. Dans l’assassinat du
père Berthieu, la Cour Criminelle de Tananarive qui a jugé l’affaire a rendu
des verdicts sévères contre les principaux meneurs. Ainsi, le nommé
229
Rainizaka Zafimbelo a ét é condamné aux travaux forcés à p erpétuité ,
tandis que le nommé Rainimanga, absent lors du procès, considéré comme
complice dans l’assassinat du père Berthieu, a été condamné, par défaut, à la
227
ANOM, 6(7) D 65, Lettre du 23 Janvier 1924 du Maréchal Lyautey, Commissaire Résident
Général de France au Maroc, en témoignage à Rainianjanoro, Gouverneur principal honoraire à
Ambanidia, Tananarive.
228
Rév. Maurice Rasamuel, op. cit., 2013, p. 144-145.
229
ANOM, 6(2) D 1, Ordonnance du 7 novembre 1896 de la Cour Criminelle de Tananarive.
102 Lalasoa Jeannot Rasoloarison
230
peine de mort . Ce dernier figure parmi les fidèles lieutenants de Rabozaka
Ramasoandromahamay, leader du mouvement menalamba dans l’Est et le
Sud de l’Imerina. Il a été arrêté un an après les faits à Ankazobe (nord-ouest
de l’Imerina) et incarcéré immédiatement, comme l’atteste la correspondance
du Procureur de la République de Tananarive, vu la gravité des actes dont il
est accusé. Pour sa capture, les autorités coloniales ont utilisé tous les moyens
à leur disposition en mobilisant particulièrement leurs auxiliaires malgaches.
La plupart des combattants menalamba arrêtés après les combats ou
pendant les campagnes de pacification étaient condamnés à de lourdes peines
d’emprisonnement pour démontrer aux Malgaches l’implacabilité du pouvoir
colonial dans la pacification. De leur côté,les grandes figures du mouvement
menalamba se voient infliger comme peine, après leur soumission, l’envoi en
exil à l’île de La Réunion. Cette mesure a pu être appliquée à partir de 1898,
car les principaux chefs menalamba se sont rendus aux autorités françaises
les uns après les autres après l’abolition de la royauté merina et de l’envoi en
exil de la Reine Ranavalona III et de ses proches en février 1897.
L’exil à l’île de La Réunion
Privées de source d’inspiration après l’abolition de la monarchie en
Imerina, les troupes menalamba qui continuent le combat se trouvent vite
découragées. Les autorités coloniales profitent de cette situation pour amener
les chefs menalamba à la soumission. Par la suite, dans sa stratégie pour
mettre fin à l’insurrection, le pouvoir colonial français envoie en exil à l’île
de La Réunion les meneurs du mouvement menalamba qui se rendent. C’est
le cas de Rabozaka (qui s’est rendu en février 1898), de Rafanenitra, un
proche de Rabezavana (qui s’est rendu fin 1897), de Rainibetsimisaraka (qui
s’est rendu en juin 1897), et de Rabezavana (qui s’est rendu en juin 1897).
Le choix de l’exil à l’île de La Réunion répond à deux soucis
majeurs : le premier est de les éloigner de la masse de leurs partisans afin que
ces derniers soient privés d’encadrement, et le deuxième est d’ordre
financier, car la colonie n’a pas les moyens de les envoyer loin de
Madagascar. Les autorités coloniales prennent la décision d’exiler à l’île de
La Réunion certaines figures emblématiques de l’insurrection menalamba qui
leur ont donné du fil à retordre durant la pacification de l’Imerina car malgré
les crimes qu’ils ont pu commettre dans leurs luttes, elles ont voulu les
éloigner momentanément de Madagascar pour refroidir l’ardeur des
combattants menalamba et afin de les pouvoir récupérer après pour prêcher la
cause coloniale. Ainsi, les chefs menalamba envoyés en exil à l ’île de La
Réunion sont retournés à Madagascar en 1899-1900 lorsque le pouvoir
colonial a constaté que la pacification en Imerina était menée à son terme.
230
ANOM, 6(2) D 1, Lettre n°308 du 1er décembre 1897 du Procureur de la République p.i. de
Tananarive au Procureur Général – Tananarive.
Résistance armée et pacification dans le Centre de Madagascar (1896-1900) 103
Conclusion
L’insurrection menalamba en Imerina a échoué en raison du
découragement qui a gagné le milieu des combattants après l’abolition de la
monarchie merina et de l’inégalité des rapports de force entre les éléments
insurgés et les troupes françaises de pacification. En fait, la majeure partie
des combattants menalamba est seulement munie de sagaies et de haches. De
plus, les menalamba se trouvent handicapés dans leurs actions par leur
volonté de tout piller sur leur passage. C’est le pillage qui ne trouve pas un
écho favorable chez une partie des Malgaches, soucieux de préserver la paix
sociale.
La résistance des menalamba de 1895 à 1898 représente une lutte
armée contre les représentants de l’Etat colonial et consiste aussi en une
action de représailles contre les éléments incarnant les valeurs « étrangères ».
Dans ce sens, l’insurrection des menalamba dans l’ouest de l’Imerina
représente, selon le Révérend Maurice Rasamuel, un prêtre anglican, « une
231
action des ténèbres contre la religion chrétienne et l’Etat colonial » . En
fait, elle résulte de l’opposition de deux cultures : celle des Européens qui
imposent la religion chrétienne comme nouvelle valeur culturelle et celle des
Malgaches, plus précisément celle des Merina pour le cas des menalamba,
qui privilégie l’attachement à la religion traditionnelle, basée sur le culte des
sampy.
En termes de bilan, selon les statistiques officielles et les chiffres
établis par quelques auteurs, entre 1895 e t 1898, l’insurrection des
menalamba et la famine qui s’en est suivi ont coûté la vie à 50.000-100.000
Malgaches, tandis que du côté français, on dénombre 62 soldats morts au
combat et 314 victimes de maladie, sans compter les quelques civils
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massacrés par les menalamba . Le bilan des pertes humaines liées au
mouvement menalamba est lourd du côté malgache en raison notamment de
la misère physiologique que connaissent les paysans merina habitant les
localités touchées de près ou de loin par le soulèvement.
231
Rév. Maurice Rasamuel, op. cit., 2013, p. 148.
232
Stephen Ellis, op. cit., 1998, p. 191.