# chapitre 3
« Rang 1… » murmurai-je, les yeux rivés sur l’aura verte qui emplissait
lentement la pièce, rendant l’air lourd, oppressant.
Pas besoin de longues déductions : j’avais tout de suite fait le lien avec la
fameuse lettre d’Ezra.
Aucune arme à distance. Aucun avantage en mêlée. Autant essayer de
gagner un peu de temps et flatter son ego en espérant qu’il oublie
temporairement son envie de me réduire en purée.
— La dette ? C’était combien déjà ? demandai-je, le ton que j’espérais posé
masquant à peine ma nervosité.
Il m’adressa un regard tranchant, presque amusé, avant de lâcher d’un ton
sec :
— Une pièce d’argent. Le boss t’a déjà assez prévenu.
…Une pièce d’argent ? Cent pièces de bronze ? Même en vendant mes
reins et mon âme avec un joli nœud, je ne pourrais pas réunir ça.
Et ce "boss", c’est qui ? Non… Ne me dites pas que c’est ce que je pense…
— Le boss ? Pourquoi est-il si pressé ? lâchai-je, feignant l’innocence, tout
en essayant d’en soutirer un peu plus.
Mais le colosse n’écoutait déjà plus. Il commença à fouiller la pièce,
ouvrant les meubles comme si leur intégrité ne valait pas plus qu’un ticket
de ration.
Arrivé à l’armoire, il l’ouvrit d’un geste brusque, saisit la bourse et en
renversa le contenu dans sa main. Trois malheureuses pièces de bronze y
roulèrent paresseusement.
Le silence s’abattit.
Puis, il se tourna lentement vers moi, un sourire vicieux étirant ses lèvres.
J’aurais pu tenter de m’enfuir pendant sa fouille frénétique. Mais soyons
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honnêtes : on ne comble pas la différence entre deux royaumes de pouvoir
avec une bonne volonté et un plan bancal.
Je le regardai s’approcher, chaque pas martelant le sol comme une
sentence.
— T’as pas l’argent, pas vrai ? dit-il en me surplombant, l'air faussement
compatissant.
— Quoi ?! Bien sûr que si, j’ai juste besoin de tem—
Je n’ai même pas eu le temps de finir ma phrase.
Un poing. Rapide. Bien trop rapide.
L’instant d’après, un éclair de douleur me traversa le crâne. Mon dos
heurta violemment le mur, avant que mes genoux ne cèdent sous moi.
Un goût métallique envahit ma bouche.
Du sang.
Le choc bourdonnait encore dans mes tempes quand sa voix me frappa à
nouveau.
— Tu sais, Ezra… je passais une très mauvaise journée. Mais grâce à toi…
elle vient de s'améliorer.
Il s’accroupit, un sourire étirant ses lèvres comme une lame. Son regard
s’attardait sur ma silhouette affaissée, savourant la scène.
— J’aurais été sincèrement dégoûté si t’avais trouvé l’argent. Mais là… on
dirait que tu vas gentiment bosser pour le boss jusqu’à la fin de tes
misérables jours. Hahaha...
Je ne répondis pas.
Mon sang gouttait lentement sur le sol froid. Chaque goutte résonnait
comme une cloche de trop. Je l’écoutais parler, mais sa voix semblait
s’éloigner. Déformée. Lointaine. Comme filtrée à travers l’eau.
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Le temps ralentissait.
Le monde ralentissait.
Le sang s’étirait dans l’air, comme suspendu. Chaque vibration de ses
mots cognait contre mon crâne comme un tambour mal accordé.
Et alors…
Les images vinrent.
Mes propres souvenirs. Mes nuits sans fin. Mes silences engloutis. Mes
cris étouffés dans un oreiller que personne n’avait jamais soulevé.
Des jours à essayer de croire que tout avait un sens. À chercher une raison
dans un monde qui ne m’en laissait aucune.
Mes misères face aux décrets injustes que le monde me posait.
Je serrai les dents, mes ongles raclant le sol en dessous de moi.
Et quelque chose… céda.
Pas mes os. Pas ma peau.
Quelque chose de plus profond.
Quelque chose de plus ancien.
Une fissure invisible, mais définitive.
Assez.
Assez de baisser les yeux. Assez d’avaler ma fierté. Assez d’attendre qu’on
me tende une main qui ne viendra jamais.
Peu importe le monde. Peu importe les règles.
On m’avait écrasé. Une fois. Dix fois. Cent fois. Et chaque fois, je m’étais
relevé. Mais toujours un peu plus tordu. Un peu plus creux. Un peu moins
vivant.
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Ma gorge vibra. Un grondement monta, primal, rauque, animal.
Ce monde veut m’éteindre ? M’enterrer dans le silence ?
Qu’il essaie.
Qu’il vienne.
Je ne ramperai plus.
Pas dans cette vie.
Pas dans celle-là.
Jamais plus.
---
À ce moment-là, alors que la rage d’Ethan atteignait son paroxysme, tout
au fond de sa conscience…
Une sphère blanche, isolée dans le vide, commença à vibrer.
Elle flottait dans un brouillard épais, insondable, comme suspendue hors
du temps.
Mais ses pulsations s’intensifièrent. À chaque battement, un écho se
répandait dans le néant, fissurant peu à peu la brume opaque.
Et alors…
Une lueur rouge perça l'obscurité.
Une autre sphère.
Elle aussi vibrait — mais différemment. Moins vive, plus lourde. Plus
ancienne.
Les deux sphères palpitaient à des rythmes distincts, comme deux cœurs
battant pour des douleurs différentes.
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Puis leurs pulsations s’accordèrent.
Elles ne fusionnèrent pas. Pas encore.
Mais elles se rapprochèrent.
C'était suffisant.
---
Alors que mes souvenirs défilaient, d'autres — étrangers, mais
étrangement familiers — émergèrent du brouillard.
Je vis un garçon. Frêle. La peau tendue sur les os. Nettoyant des couloirs
sombres à la lueur d’une lanterne mourante. Dînant d’un quignon de pain
rassis. Pleurant, seul, sans un bruit.
Je le vis quitter l’orphelinat. Descendre dans les mines. Extraire, jour après
jour, des fragments de monstres à mains nues.
Ses bras tremblaient. Ses doigts saignaient. Son regard était vide.
Il travaillait. Encore. Toujours.
Il n’avait jamais levé les yeux vers le ciel.
Pas une seule fois.
---
Je sentis une résonance.
Nos âmes vibraient en écho.
Ma colère, vive et brutale, venait de l’instant.
La sienne, lente et profonde, avait mûri dans le silence.
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Et là, dans cette rencontre improbable — deux souffrances se mêlèrent.
Deux colères, deux silences, deux abdications forcées.
Deux refus, désormais.
Un lien invisible s'était formé.
---
La rage ne me submergeait plus.
Elle se condensa.
Elle devint calme.
Mais ce n’était pas la paix.
C’était un calme froid.
Un calme dangereux.
Celui d’un être qui ne plierait plus.
Plus jamais.
Pas cette fois.
Pas dans cette vie.
---
Ethan, qui était jusque là toujours en état de transe, cracha une gorgée de
sang sur le côté.
Il se redressa, vacillant, luttant contre cette sensation d’écrasement que lui
imposait l’aura de l’homme.
Son sang coulait encore.
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Mais il se releva quand même.
Et planta son regard sur l'homme en face de lui.
Baltruf, voyant son geste insensé, ne put s'empêcher de lâcher :
— Hé, qu’est-ce que tu crois fai—
Il s’arrêta net, le souffle coupé.
Deux étincelles rouges le fixaient d'une lumière froide.
Des yeux rouges cramoisies, incandescents, qui semblaient regarder à
travers lui. Pas de peur. Pas de soumission.
Du défi.
Comme si, en une seconde, l’équilibre s’était inversé.
— Ce salaud a-t-il toujours été aussi audacieux ? pensa-t-il pour lui-même,
le cœur frappé d’un doute instinctif.
En regardant plus profondément ses yeux, il put y voir du calme, de la
colère, et...
Quelque chose qu’il aurait aimé oublier.
L’espoir.
Il hésita. Une infime seconde. Mais sa colère ne le laissa pas réfléchir
davantage. En grinçant des dents, il s'avança et...
Un autre coup de poing s’abattit sur Ethan, plus fort cette fois-ci.
Sa tête cogna contre le mur dans un bruit sourd, une douleur aiguë
jaillissant dans sa nuque.
Mais alors que Baltruf s'était défoulé, alors qu'il pensait que c'était fini...
Un poing s’abattit sur lui.
Il aurait pu l'esquiver. Il aurait pu l’attraper.
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Mais le choc, la surprise...
Il n’avait rien vu venir.
Un poing rugueux lui écrasa le nez, renvoyant sa tête en arrière. Il chancela,
choqué, en regardant le jeune homme qui, le visage en sang, le poing
tremblant, lui faisait face.
Sa colère explosa. Il se précipita vers lui, le souleva par la gorge...
Et l’écrasa sur le sol.
Ethan sentit ses vertèbres hurler sous l’impact.
Mais encore...
Avec un cri enragé, il planta ses dents dans le bras de son ennemi, en
arrachant un morceau de chair.
Baltruf, qui avait déjà levé son bras, prêt à frapper de nouveau, ressentit
une douleur atroce. Il regarda avec horreur le sang jaillir d’une plaie
ouverte.
— ENFOIRÉ !!! hurla-t-il avant d’enfoncer son poing dans le visage déjà
ensanglanté d’Ethan.
Et un autre.
Et encore un autre...
Mais il sentait toujours ces griffes, ces ongles, qui lui labouraient
lentement la peau.
Il continua… jusqu’à ce qu’il voie Ethan lâcher prise, haletant.
Il le regarda avec une lueur de satisfaction écœurante, puis cracha :
— Le boss t’a donné encore une semaine. C’est ton dernier délai pour payer
la dette d’argent.
Ethan toussa, recrachant du sang, la tête appuyée contre le mur froid.
— Il est vraiment venu juste pour se défouler...?
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Il ferma les yeux, lentement, comme pour contenir la douleur... mais
surtout pour canaliser ce flot d’images qui déferlait dans son esprit.
Baltruf.
Il le connaissait, maintenant. Pas seulement de nom. Pas seulement pour
l’avoir frappé.
Il avait été l’un d’eux.
Un gosse. Dans les rangs. Dans les dortoirs. À manger dans la même
assiette, à dormir dans les mêmes draps que les autres.
Puis, Baltruf avait gravi les échelons. Il avait appris à survivre. Et pour
survivre, il avait appris à frapper.
Pas de haine dans ses gestes. Juste… la satisfaction de ne plus être la
proie.
Ethan le savait. Il avait vu ce regard avant.
Celui de ceux qui obéissent... puis se transforment en bourreaux, juste
pour ne plus revivre l’enfer qu’ils ont subi.
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Il ferma les yeux, plus fort cette fois.
Les souvenirs d’Ezra se déversèrent.
Le béton froid sous ses genoux.
L’odeur du désinfectant, du formol.
Des couloirs sans fin, où l’on murmurait des ordres comme des prières.
Et les promesses creuses des responsables :
— « Un toit, un lit, un avenir. »
Il revoyait la salle d’entraînement. Les cris. Les larmes. Les coups. Les
règles.
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Les enfants qu’on dressait comme des outils.
Les plus faibles ? Écrasés.
Les plus forts ? Recyclés.
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Un jour, ils avaient envoyé Sion dans une galerie instable.
Une lumière. Un souffle.
Et plus rien.
Juste une semelle fondue entre deux pierres.
— « Notez : instabilité B. Réaction à retardement. Intéressant. »
Ils appelaient ça des tests.
Ezra appelait ça de la boucherie.
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Un jour sur deux, un lit était vide.
Et ceux qui survivaient ?
Ils extrayaient.
Des cristaux, enfouis dans la chair des monstres.
Les doigts en sang. Le cœur déjà trop usé.
Une soupe tiède de temps en temps. Une pause.
Mais la vraie récompense, c’était de ne pas mourir.
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Certains vendaient leur pain pour s’acheter des bandages.
D’autres suppliaient en silence pour une mutation dans un autre couloir.
Quand ils devenaient adultes ?
On leur tatouait un sceau d’esclave.
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S’ils avaient survécu assez longtemps pour atteindre le rang 1 ?
Alors, ils devenaient surveillants.
Et perpétuaient le système.
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Quant à l’orphelinat ?
Ils savaient.
Ils voyaient les enfants partir, un à un.
Mais que pouvaient-ils faire ?
Ils n’avaient même pas de quoi nourrir ceux qui restaient.
Alors ils fermaient les yeux.
Lentement. Lâchement.
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Les orphelins n’avaient pas de choix.
Entre la rue et l’esclavage…
Ils choisissaient.
Pas le bon.
Pas le pire.
Juste… le seul qu’ils avaient.
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Ethan expira longuement.
Les cristaux d’âme.
Il s’en souvenait parfaitement. C’était lui qui avait posé leurs règles : de
petits noyaux d’énergie pure, logés dans le cerveau des monstres.
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Récupérés, raffinés, vendus. On les utilisait pour alimenter des objets
magiques, ou en forger de nouveaux. Leur valeur ? Directement liée au
rang de la créature d’origine.
La situation était désespérée.
Mais lui… ne l’était pas.
Un plan commençait déjà à éclore dans son esprit. Lentement,
méthodiquement.
Baldruf paierait.
Mais pas tout de suite. Pas encore. Il fallait survivre d’abord. Se renforcer.
Observer.
Deviens plus fort.
Connais ton ennemi mieux qu’il ne se connaît lui-même.
Et frappe.
Avec précision. Avec calme. Et sans pitié.
Car Baldruf n’était qu’un pion.
Un pion sur un échiquier plus vaste, plus sale. Et derrière lui se dressait
l’entreprise entière. Et ce “Boss”… un Éveillé de rang 3. L’ombre de
l’appréhension glissa brièvement dans le regard d’Ethan.
Mais elle n’y resta pas.
Peu importe.
Ce n’était qu’une question de temps.
Il lui fallait trois choses : de l’argent, de la force, et un moyen d’écraser ce
foutu potentiel de rang E.
Un rang E.
Un destin de médiocrité.
Même pas capable d’atteindre le troisième royaume.
Inacceptable.
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Il inspira lentement.
Et pour ça… il avait un plan.
L’Association des Chasseurs.
S’inscrire. Accepter des quêtes. Quitter la ville. Mettre les pieds dans les
Terres Sauvages. Affronter les plus faibles monstres. Amasser des
cristaux. Prendre une compétence précieuse.
Ensuite ?
Une carte.
Des potions.
Une vraie arme.
Et surtout, un art. Pas n’importe lequel.
Les compétences allaient de F à S.
Mais les arts… eux, étaient classés par étoiles — de une à cinq.
Les arts cinq étoiles relevaient presque du mythe.
Il fouilla dans sa mémoire eidétique. Des dizaines de compétences lui
revinrent, alignées dans un coin de son esprit comme un arsenal latent.
Les plus accessibles. Les plus utiles.
Quant au potentiel…
Il existait des consommables. Interdits. Oubliés. Dangereux.
Capables de le briser.
Mais ils se trouvaient dans des lieux mortels. Même les transcendants
évitaient d’y mettre les pieds.
Il soupira. Et un nom se glissa, comme un frisson.
Le Prométhéion.
Il l’avait inventé. Et pourtant, le prononcer lui donnait la chair de poule.
Une tour.
Une malédiction.
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Un espoir.
Mais s’il voulait briser les chaînes du destin…
Je n’ai pas le choix.
Il se ravisa.
Non. En réalité, j’ai le choix.
Mais j’ai fait le mien.
Dès l’instant où je me suis relevé.
Dans la vie ou dans la mort… plus jamais comme avant.
Son regard se perdit dans l’obscurité.
Et lentement… il se mit à réfléchir. Chaque détail de son plan, chaque pas.
Jusqu’à l’aube.
La nuit porte conseil dit-on.
---
Ce matin ressemblait à tous les autres.
Le soleil perçait les nuages. Les boutiques levaient leurs volets une à une.
Les premiers pas résonnaient sur les pavés de Solaris. Rien, en apparence,
ne laissait présager l’extraordinaire.
Pourtant…
Alors que l’aurore naissait, un jeune homme était assis en position de
méditation. Un sourire discret étirait ses lèvres. Ses yeux rouges brillaient
d’une lueur vive.
— Je ne pensais pas que ça arriverait si tôt… C’est censé être impossible
en si peu de temps. Mais mon corps vient d’atteindre la limite du rang 0.
Serait-ce lié à la synchronisation de tout à l’heure ?
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Les rangs dépendaient des gènes, donc du potentiel. Ils influençaient la
vitesse de progression, mais aussi — dans une moindre mesure — la force
de l’âme. Il avait eu... un coup de chance. Peut-être.
Il jeta un œil au plus profond de sa conscience. Les deux sphères
lumineuses étaient toujours là, séparées par un brouillard dense et
insondable.
Il ferma les yeux, se concentra.
Il aurait menti en disant qu’il n’était pas excité. C’était la première fois qu’il
allait vivre ce qu’il n’avait fait qu’écrire. Le premier pas. Le vrai.
Il visualisa le noyau translucide en son centre. Il était rempli à ras bord,
vibrant d’une lumière douce.
Il se concentra davantage.
Le noyau se mit à onduler, à se compresser, comme s’il retenait son
souffle. Une lueur bleutée commença à en émaner. Le translucide laissa
place à un éclat limpide, pur.
D’un cœur fantôme…
À un cœur de mana.
Un instant suspendu.
Les lueurs orangées de l’aurore traversèrent la fenêtre, inondant la pièce.
Au même moment, une aura s’éveilla autour de lui. Faible. Instable. Mais
bien réelle.
Rouge cramoisie.
Il sourit. La puissance pulsait doucement en lui.
C’était fascinant.
Son écriture… prenait vie autour de lui.
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L’aura répondait à sa volonté. Il la sentait. Il pouvait la faire peser, la replier,
la faire frémir.
Incroyable.
Il se leva lentement, puis, dans un souffle, murmura :
— Statut.
Un écran bleuté s’ouvrit devant lui :
---
=== Statut ===
Nom : Ezra Crimson (Ethan Miller)
Potentiel : E
Rang : 1
Noyau : Cœur de mana
================
---
Il l’avait fait.
Il avait atteint le Rang 1.
Le voyage venait de commencer.
Bien plus tôt que prévu.
Il tourna la tête vers la fenêtre, contemplant les premières lueurs du matin.
L’esprit encore embrumé, une phrase griffonnée à la fin de la lettre d’Ezra
refit surface :
« Chaque être qui vient au monde naît enchaîné au destin. On peut tendre
ces chaînes, s’écarter du chemin qu’elles tracent, mais jamais les rompre.
»
Tu avais raison, Ezra.
Peu importe la volonté. Peu importe la rage ou les rêves. Notre destinée
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est forgée dès la naissance.
Famille. Gènes. Environnement.
Mais moi…
Je ne suis pas né de ce monde.
Moi, je l’ai bâti.
Il emporta sa bourse, quelques préparatifs… et cette ambition sourde,
brûlante, qui vibrait sous sa peau.
Puis il franchit le seuil où aurait dû se tenir une porte. Une dernière fois, il
jeta un regard en arrière.
Aujourd’hui, il était impatient. Pas seulement à cause de ses plans.
Non.
Aujourd’hui, il allait croiser un personnage qu’il avait lui-même écrit.
---
Je sortis de chez moi, l’entrée béante derrière moi.
Qui viendrait voler quoi, ici ?
Solaris m’engloutit sans ménagement.
Autour de moi, la vie grouillait.
Des enfants filaient en riant, poursuivis par un chien trop poilu pour sa
taille.
Une vieille femme secouait ses draps depuis son balcon. Elle me salua
d’un hochement de tête.
Je lui rendis son geste, sans ralentir.
Le vent charriant le parfum du pain chaud, du cuir tanné, et d’une humidité
persistante.
Je marchais, mains dans les poches, observant le monde autour de moi.
Tout semblait figé dans une routine vivante.
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Un garde somnolait sur son siège, arbalète sur les genoux, la tête penchée.
Visiblement, je ne suis pas le seul à avoir fait une nuit blanche. Pensai-je.
Les passants défilaient : des paniers pleins d’herbes fraîches, des sacs
lourds traînés au sol, des rires étouffés.
Une odeur de viande rôtie me frôla les narines avant de disparaître.
Je mordis dans mon pain. Juste de quoi calmer l’estomac.
Le même chemin qu’hier.
L’Atelier des Arcanes apparut.
Le vieux Yorren était déjà là, assis sur le pas de la porte, une pipe au bec.
Les vitrines étaient encore éteintes. Il attendait l’aube, tranquillement.
Je le saluai :
— Bien dormi, vieil homme ?
Yorren leva la tête. Il plissa les yeux.
Le sale morveux de la veille.
— Pas trop mal. Et toi ?
Il s’interrompit.
Quelque chose le frappa.
Il s’apprêtait à dire autre chose, mais les mots restèrent coincés.
Ses yeux descendirent lentement le long du visage du jeune homme.
Ses lèvres étaient fendues.
Des bleus couvraient sa peau, quelques plaies mal refermées persistaient
malgré les lavages.
Yorren resta silencieux.
Un soupir lui échappa.
Il avait devant lui l’enfant curieux et émerveillé d’hier, réduit aujourd’hui à
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une silhouette abîmée.
Soupirant une autre fois, il se releva, puis marmonna simplement :
— Attends ici une minute.
Il rentra dans la boutique.
Ethan resta là, légèrement confus.
La porte se rouvrit.
Le vieux lui lança un objet. Par réflexe, il l’attrapa.
Une fiole rouge.
Liquide fluide, luisant faiblement sous la lumière.
Une potion de santé.
Il resta un instant figé.
Il releva les yeux.
La lumière de l’étoile blanche illuminait doucement les épaules du vieux
marchand.
Quelque chose, dans sa poitrine, se réchauffa doucement.
— M... Merci, vieil homme, dit-il, la voix vacillante.
— Appelle-moi vieux Yorren, répondit-il.
Puis, plus fort cette fois :
— Fais attention à toi, gamin.
Ethan hocha la tête, reprit sa route.
Il marcha quelques pas...
Avant de sentir une petite chaleur couler silencieusement sur sa joue.
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Avec un sourire amer, il essuya la petite larme qu'il ne pût retenir.
— Je ne l’oublierai pas, murmura-t-il, en poursuivant son chemin.
...
L’entrée de l’Association des Chasseurs apparut enfin.
Massif, austère, le bâtiment débordait de mouvement.
Des aventuriers entraient, sortaient, se croisaient, s’interpellaient.
Certains murmuraient en consultant des documents.
D’autres riaient fort, bras croisés sur des plastrons cabossés.
Leurs corps parlaient pour eux : cicatrices, bandages, fatigue.
Des marques laissées par le danger.
Je m’arrêtai un instant.
Juste assez pour respirer l’ambiance.
Sentir le feu de la compétition.
Le parfum du sang séché et de l’adrénaline.
Puis j’ouvris la porte.
Des dizaines de quêtes tapissaient les murs :
du rang G jusqu’au rang B.
Contrats de traque, disparitions, escortes, bêtes rares.
Certaines griffonnées à la main, d’autres imprimées avec soin.
Je m’avançai, curieux, les yeux accrochés à chaque détail.
Et c’est là que je la vis.
Cheveux bruns relevés avec soin.
Yeux noisette qui brillaient sous les halos magiques.
Un sourire discret flottait sur ses lèvres.
Un parfum subtil l'entourait, doux et familier.
Elle classait des papiers derrière le comptoir, concentrée, absorbée par sa
tâche.
Un personnage secondaire.
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Mais pas n’importe lequel.
L’un des tout premiers que j’avais créés.
Un sourire étira mes lèvres malgré moi en m'approchant de cette femme.
Elle n'avait rien de particulier, mais c'est ce qui la rendait spéciale.
Elyra.
La réceptionniste de l’Association des Chasseurs.
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