Histoire des idées et courants éducatifs
Philippe Meirieu
Cours n°12 : Synthèse : spécificité et caractéristiques de
l’approche pédagogique des questions éducatives
1) ETUDE DE DIX TEXTES SUR L’EDUCATION
- Rédigez, pour chaque texte, deux phrases qui en synthétisent le contenu. Articulez
obligatoirement les deux phrases par un mot-outil (mais, donc, or, etc.)…
- Indiquez, pour chaque texte, l’auteur qui vous paraît le bon (voir la liste ci-après) et la date
approximative du texte selon vous.
- Donnez, pour chaque texte, le type de discours dont il s’agit : texte pédagogique, texte
sociologique, texte psychologique, texte philosophique, texte politique…
LISTE DES AUTEURS (PAR ORDRE ALPHABETIQUE) : BERNARD CHARLOT, CONDORCET, FRANÇOIS
DUBET, CELESTIN FREINET, WILLIAM JAMES, EMMANUEL KANT, PHILIPPE LACADEE, ANTON
MAKARENKO, MARIA MONTESSORI, GERMAINE TORTEL…
1) L'imprimerie à l'école n'est pas simplement une technique de travail 1) DEUX PHRASES
manuel, c'est vraiment ce que nous appelons l'expression libre. Il ne suffit POUR RESUMER CE
pas de dire à l'enfant : « Tu vas faire ce que tu veux, tu vas écrire. » Non, il TEXTE :
faut trouver un moyen qui permette à l'enfant de vraiment s'exprimer en
profondeur, de dire non seulement ce qu'il fait mais ce qu'il sent, ce qu'il
désirerait, et ça, ce sont nos techniques qui l'ont développé peu à peu, de
sorte que l'expression libre est une des grandes conquêtes de notre
pédagogie. Évidemment, il faut que l'enfant ait le goût de dire, d'écrire
quelque chose, de s'exprimer ; il faut donc qu'il ait la possibilité de parler à
des gens qui l'écoutent ou qui le lisent. Sinon il parlera bien un moment tout
seul, mais après il sera vite fatigué, il ne dira plus rien. Lorsque nous
commencions à imprimer, les enfants avaient envie de lire ce qu'ils avaient
vu, de le porter à leurs parents. C'était déjà un succès, le journal était vendu
dans le village. Ils n'avaient pas l'impression que c'étaient des devoirs mais
quelque chose qui pouvait intéresser des gens autour d'eux. Le jour où nous
avons eu la première correspondance, c'était encore plus émouvant et le
circuit qui était, au début, autour de l'enfant dans son milieu, s'est éloigné
jusqu'à l'autre bout de la France. Nous avons continué à chercher d'autres AUTEUR ET DATE :
techniques et nous sommes arrivés maintenant à une vingtaine qui peuvent
toujours permettre cette expression libre de l'enfant. Nous sommes partisans
de méthodes naturelles, nous disons que l'enfant doit apprendre à l'école
toutes les disciplines exactement comme il apprend dans la famille : TYPE DE TEXTE :
simplement en agissant, en expérimentant, en tâtonnant, en écoutant ses
parents, en les interrogeant, en voyant le monde autour de lui. C'est toujours
ainsi qu'on apprend quelque chose.
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2) La première condition de toute instruction étant de n'enseigner que des vérités, 2) DEUX PHRASES
POUR RESUMER CE
les établissements que la puissance publique y consacre doivent être aussi
TEXTE :
indépendants qu'il est possible de toute autorité politique ; et, comme néanmoins
cette indépendance ne peut être absolue, il résulte du même principe qu'il faut ne
les rendre dépendants que de l'Assemblée des représentants du peuple. Parce que,
de tous les pouvoirs, il est le moins corruptible, le plus éloigné d'être entraîné par
des intérêts particuliers, le plus soumis à l'influence des hommes éclairés, et
surtout parce que, étant celui de qui émanent essentiellement tous les
changements, il est dès lors le moins ennemi du progrès, le moins opposé aux
améliorations que ce progrès doit amener.
Les principes de la morale enseignée dans les écoles et dans les instituts seront
ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent
également à tous les hommes. La Constitution ne permet point d'admettre, dans
l'instruction publique, un enseignement qui, en repoussant les enfants d'une
partie des citoyens, détruirait l'égalité des avantages sociaux et donnerait à des
dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. Il était donc AUTEUR ET DATE :
rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion
particulière et de n'admettre dans l'instruction publique l'enseignement d'aucun
culte religieux. Chacun d'eux doit être enseigné dans les temples par ses propres
ministres. Les parents, quelle que soit leur croyance, quelle que soit leur opinion TYPE DE TEXTE :
sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront alors, sans répugnance, envoyer
leurs enfants dans les établissements nationaux...
3) En quelques années, les « adolescents à risques » sont devenus un souci 3) DEUX PHRASES
majeur de notre société hyper-libéralisée et sécurisée. La difficulté de POUR RESUMER CE
transmettre, à laquelle se heurtent parents et enseignants, est pour nous TEXTE :
l'un des facteurs-clé de ce qui nous oriente dans la rencontre avec les
adolescents. La plupart ne sont plus les héritiers d'une tradition et d'une
transmission qui se tissaient au fil des générations. Le manque de repères
traditionnels jette certains dans la déshérence et les oblige à devenir les
artisans du sens de leurs existences, avec l'injonction d'être toujours à la
hauteur, d'être toujours plus efficaces et performants. Le jeune
simultanément en quête de tutelle et d'autonomie expérimente pour le
meilleur et pour le pire son statut de sujet. Il teste la frontière entre le
dehors et le dedans, joue avec les interdits sociaux, étudie sa place au sein
d'un monde où il ne se reconnaît pas encore tout à fait. Insaisissable pour
les autres et pour lui-même, il inscrit son expérience, le plus souvent
indicible, dans l'ambivalence ou la provocation. Les limites symboliques dans
la relation aux autres et au monde se dessinent là où il éprouve la carence
du symbole à dire tout de son être. Ces limites symboliques lui permettent
de se situer en tant que partenaire actif au sein du lien social, sachant ce
qu'il peut attendre des autres et ce que les autres peuvent attendre de lui. AUTEUR ET DATE :
Être reconnu, avoir sa place dans la société, éprouver le sentiment de sa
nécessité personnelle, de la valeur et du sens de sa vie, telle est son attente
au moment où, de façon paradoxale, il entend se démarquer de l'Autre.
Porté par cet élan, soutenu par le goût de vivre, l'adolescent est aussi dans
un moment de défiance… TYPE DE TEXTE :
Pourtant, le plus souvent, et du fait de cette confiance fondamentale en
l'Autre, il ne va pas jusqu' à mettre en jeu son existence pour savoir si la vie
vaut ou non la peine d'être vécue. Beaucoup de jeunes jouissent de cette
tranquillité d'exister, même s'ils sont traversés par des moments de doute,
et parviennent, sans dilemme majeur, à l'âge d'homme.
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4) J'estimai que la méthode de rééducation des délinquants 4) DEUX PHRASES
devait avant tout prendre pour fondement l'ignorance complète POUR RESUMER CE
du passé, et à plus forte raison des délits passés. Mais appliquer TEXTE :
ce principe en toute rigueur, c'est à quoi je n'arrivai que très
difficilement moi-même. J'étais toujours tenté de savoir pourquoi
un enfant nous était envoyé, et ce qu'il avait bien pu faire pour
cela. En outre la logique habituelle de la pédagogie s'évertuait
alors à singer celle de la médecine, et ratiocinait en prenant l'air
intelligent : pour soigner la maladie, il faut d'abord la connaître.
Ce genre de logique qui m'avait, parfois, séduit tenait en
particulier sous son charme mes collègues et le personnel de
l'Instruction publique. La Commission des mineurs délinquants
nous envoyait les « dossiers » des pupilles, avec tout le détail de
leurs interrogatoires, confrontations et autres fatras, censé nous
aider à étudier la maladie. A la colonie, j'avais réussi à ranger à
mon avis tous les éducateurs, et dès 1922 je priai la commission
de ne plus m'envoyer aucun dossier. Nous cessâmes, de la façon
la plus sincère, de nous intéresser aux fautes passées des colons,
et le résultat fut si heureux que les colons eux-mêmes les
AUTEUR ET DATE :
oubliaient rapidement. Je m'en réjouis vivement, voyant s'effacer
graduellement au sein de la colonie tout intérêt pour le passé et
disparaître de notre vie les reflets de jours pour nous pleins
d'opprobre, douloureux et exécrables. Sous ce rapport nous TYPE DE TEXTE :
atteignîmes l'idéal : jusqu'aux nouveaux colons qui se trouvaient
gênés de raconter leurs exploits.
5) Nous avons pris l'habitude de célébrer, à l'École Maternelle, les 5) DEUX PHRASES
anniversaires de nos enfants. (…) Je souhaite que vous appreniez à POUR RESUMER CE
l'exploiter mieux que nous. À la recherche de la pleine signification de la
TEXTE :
fête d'anniversaire : à ceux et celles qui se contentent d'acheter le gâteau
et les bougies, et de préparer matériellement le déroulement de la fête, je
recommande d'explorer la richesse profonde de l'institution d'anniversaire
pour en découvrir les valeurs, en combler l'enfant, l'enfant à initier.
Célébrer la naissance de l'enfant ; c'est retrouver la joie de toutes les
humanités vivantes et la lumière du jour... la signification du regard ébloui
par le jour, la double présence du regard et de la lumière et le miracle de
leur rencontre. La joie qui se célèbre veut se construire. (…)
L'enfant prend conscience de son histoire, l'anniversaire de sa naissance,
célébration de la joie d'être au monde, peut être pour l'enfant l'occasion
privilégiée de rejoindre en esprit sa vie propre, de redécouvrir sa figure et
son corps, de se célébrer soi-même dans un instant de reconnaissance
provoquée, de se voir comme objet d'affection, de soucis multiples,
d'objectiver son égocentrisme primitif en projetant quelque lumière sur le
portrait que les autres peuvent faire de lui. Précieux instants de révélation
et de plénitude, par lesquels l'enfant regardera ses six ans, ses cinq ans,
voire ses quatre ans ou ses trois ans avec les yeux de son âge, par lesquels
son personnage vivant, grandi et grandissant sera projeté pour lui comme
sur un film sympathique, plein de sourires, de souhaits et d'approbations. AUTEUR ET DATE :
L'âge est un nombre qualifiant, apportant à l'enfant une perspective
temporelle, haute de qualités existentielles... Hier, aujourd'hui, demain
prennent ici leur valeur de seuil, de partage du temps, impliquent des
distinctions riches... Profitons des privilèges attachés à ces successions
vitales, remplissons-les de contenus opportunément vécus. De ce jour TYPE DE TEXTE :
d'anniversaire, seuil et palier, de ce point précis et fixe, prenons nos
distances, construisons et peuplons d'événements le temps qui s'offre à nos
vies, ainsi nous serons investis de l'esprit du temps.
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6) Affirmer que les élèves sont libres et responsables de leurs actes, que 6) DEUX PHRASES
l'école fait tout pour leur réussite, c'est rendre les individus coupables de POUR RESUMER CE
leurs échecs puisque, justement, ils sont libres et égaux. Cet impératif du TEXTE :
mérite menace à proprement parler le sujet, sa personnalité. Beaucoup de
travaux montrent que ce que les élèves vivent le plus mal aujourd'hui, est
la peur du mépris, de la relégation et finalement la perte d'estime de soi.
Devant cette expérience de découverte de son inégalité, il existe trois
types de réaction.
- La première consiste à dire: « Je ne joue plus»… L'élève se retire. Cette
réaction, plus fréquente que l'on ne croit, est sous-estimée car elle ne fait
pas scandale puisque ces élèves-là ne font pas de bruit ; ils se protègent en
considérant que la vraie vie est ailleurs...
- La deuxième consiste à jouer le jeu de manière routinière. C'est la
situation « Canada Dry» : tout ressemble à l'école, mais ce n'est pas
vraiment l'école. Cette stratégie conduit à faire son métier d'élève, à être
présent pour assurer une sorte de survie sans vraiment s'engager... Or à
l'école, si on ne s'engage pas dans l'apprentissage, on a peu de chances
d'apprendre.
- La troisième réaction, souvent le fait d'enfants des « cités », surtout des
garçons, consiste à sauver son honneur en rejetant un système qui vous
met en échec et donc vous oblige à vous invalider. Il s'agit de renverser le
stigmate : « Comme l'école m'oblige à me vivre comme étant nul, je AUTEUR ET DATE :
déclare la guerre aux professeurs et au système... » Pour ces élèves, le
moindre regard ambigu ou la moindre remarque blessante devient alors le
prétexte à agresser l'enseignant pour ne pas perdre la face. Même si les
autres élèves n'approuvent pas forcément cette attitude perturbatrice, TYPE DE TEXTE :
cette révolte bénéficie de l'indulgence due à Robin des Bois : on salue son
courage, sa capacité de résistance au-delà de la condamnation de sa
déviance. Si un grand nombre d'élèves se construisent comme des sujets
grâce à l'école, d'autres se construisent contre l'école.
7) J'ajoute qu'on se tromperait fort si l'on estimait pouvoir déduire de la 7) DEUX PHRASES
psychologie, science des lois régissant l'esprit, des théories et des méthodes POUR RESUMER CE
directement applicables dans la salle d'étude. La psychologie est une science, TEXTE :
l'éducation est un art, et les sciences ne font jamais naître les arts directement
d'elles-mêmes. C'est par le canal d'un esprit ingénieux, mettant en oeuvre son
originalité, que se fait l'orientation de la science. La logique n'a jamais fait
raisonner droitement personne ; et la science morale, si elle existe, n'a jamais
donné à personne une bonne conduite. Tout ce que ces sciences peuvent
faire, c'est de nous aider à nous surprendre en faute, c'est de nous arrêter
quand nous commençons à mal raisonner ou à nous mal conduire. Elles nous
permettent de nous critiquer nous mêmes en connaissance de cause lorsque
nous nous sommes trompés.
Une science délimite l'espace dans lequel doivent être placées les règles d'un
art, elle fixe les lois que l'artiste ne doit pas transgresser, mais elle laisse au
génie personnel le soin de savoir ce qu'il faut faire rentrer dans ces cadres. Le AUTEUR ET DATE :
succès, pour un génie pédagogique, se trouvera sur telle voie, pour un autre,
sur une route différente, mais aucun d'eux ne devra sortir des limites tracées.
Le meilleur éducateur peut être un piètre collaborateur dans l'étude de TYPE DE TEXTE :
l'enfant, et le plus habile psychologue un très pauvre éducateur. Rien n'est
plus facile à constater.
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8) [Nous contestons] les logiques tenant à des théories implicites de 8) DEUX PHRASES
l'apprentissage qui font peu de cas du sens, pour l'élève, des situations POUR RESUMER CE
et activités scolaires, et du travail de construction des connaissances TEXTE :
qu'il doit être en mesure d'effectuer, mais qui postulent la nécessité de
décomposer contenus et activités en élément simples, pour permettre
une progression du simple au complexe, nécessité souvent perçue
comme étant d'autant plus grande que l'on s'adresse à des publics
scolaires "défavorisés". Ce n'est évidemment pas la nécessité d'une
progressivité des apprentissages que nous entendons discuter ici, mais
la conception du "simple" sur laquelle s'appuient trop souvent certains
enseignants pour ce faire. En effet, nous l'avons vu à propos de la
réduction de la grammaire aux règles d'accord, de la démarche
expérimentale aux tâches de manipulation et de constat, nous
pourrions le développer à propos de la réduction de l'activité
mathématique au suivi des questions du problème, voire à
l'effectuation de calculs et opérations portant sur les données
numériques de son énoncé, c'est bien souvent sur une conception
réductionniste du simple que se fondent les démarches et les
progressions qui focalisent l'attention et l'activité des élèves sur des
éléments et composantes partiels de l'activité requise pour s'approprier
et mettre en oeuvre les savoirs et compétences visés. Nombre AUTEUR ET DATE :
d'exercices scolaires, supposés simples et pertinents, s'avèrent, en fait,
soit extrêmement difficiles pour les élèves, soit peu susceptibles d'être
producteurs de progrès cognitifs, parce que la manière dont ils sont
conçus ou exécutés - dissolvant le sens spécifique de la discipline ou de TYPE DE TEXTE :
l'objet de savoir (la langue comme système de contraintes, la démarche
expérimentale comme formulation et validation d'hypothèses, etc.)
dans des situations et des activités trop pauvres en contenus - les vide
de toute exigence et de toute nécessité de travail cognitif.
9) L'éducation comprend les soins et la culture. Cette dernière est : 9) DEUX PHRASES
1) négative, c'est la discipline, qui se borne à empêcher les fautes ; 2) POUR RESUMER CE
positive, il s’agit alors de l'instruction et de la conduite, et dans cette mesure
TEXTE :
elle appartient vraiment à la culture. La conduite consiste à guider dans
l'application de ce que l'on a enseigné. De là vient la différence entre le
précepteur, qui n’est qu’un professeur, et le pédagogue qui est un guide. Le
premier n’éduque qu’en vue de l’école, le second éduque en vue de la vie.
La première époque chez l'élève est celle où il doit faire preuve de
soumission et d'obéissance passive ; la seconde celle où on lui laisse, mais
sous des lois, faire déjà un usage de la réflexion et de sa liberté. La
contrainte est mécanique dans la première époque ; elle est morale dans la
seconde. (…) La pédagogie ou science de l'éducation est ou bien physique ou
bien pratique. L'éducation physique, commune à l'homme et aux animaux,
consiste dans le traitement. L'éducation pratique ou morale est celle par
laquelle l'homme doit être cultivé, afin qu'il puisse vivre comme un être
agissant librement. (On nomme pratique tout ce qui possède une relation à
la liberté). Elle est éducation tendant à la personnalité, éducation d'un être AUTEUR ET DATE :
agissant librement, qui peut se suffire à lui-même, être un membre dans la
société, mais aussi posséder pour soi-même une valeur interne. Par
conséquent elle se compose : 1) de la culture scolastique et mécanique en TYPE DE TEXTE :
rapport à l'habileté et en ce sens elle est didactique (professeur) ; 2) de la
culture pragmatique relative à la prudence, de la culture morale relative à la
moralité.
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10) C'est dans les enfants tout petits que nous voyons des 10) DEUX PHRASES
phénomènes qui font songer à la concentration et qui, sans POUR RESUMER CE
doute, sont la manifestation d'un caractère essentiel de l'âme. TEXTE :
Le cadre est tout différent de celui que nous venons de décrire,
celui de l'activité sociale. Un objet qui n'offre pas une action
utile à accomplir, attire tout d'un coup l'attention du petit
enfant, qui commence à travailler, et pour cela, il accomplit des
mouvements : mais ce sont généralement de petits
mouvements de la main, qui se répètent mécaniquement et
uniformément pour défaire ce que la main a fait, et pour
recommencer. Et cela se répète tant de fois successivement,
qu'on ne peut plus parler de surabondance et de générosité
comme dans les exercices pratiques, mais il faut reconnaître un
phénomène à part. La première fois que je me suis aperçue de
l'existence d'un tel caractère, je me suis étonnée et je me suis
demandé si ce n'était pas un miracle, ou quelque chose
d'exceptionnel, puisque devant mes yeux, les théories des
psychologues étaient renversées. En effet, ils croient, et moi
aussi je croyais jusqu'à ce moment-là, que le petit enfant est
incapable de fixer son attention. Et devant moi, je voyais une
fillette de quatre ans, qui avec l'expression de l'attention la plus
intense enfilait des cylindres de bois de différentes épaisseurs
dans un soutien de bois qui avait des trous correspondants
pour les recevoir. Elle les plaçait soigneusement et, après avoir
AUTEUR ET DATE :
accompli ce travail, déplaçait encore tous les cylindres pour les
mettre à leur place. Et ainsi de suite, sans fin. Je me suis mise à
compter, c'était plus de quarante fois déjà, quand je me mis au
piano et fis chanter tous les autres enfants, mais la petite TYPE DE TEXTE :
continua son travail inutile, sans bouger, sans lever les yeux,
comme si elle était tout à fait absente du milieu qui l'entourait.
METACOGNITION :
1) Pourquoi, à votre avis, vous a-t-on demandé de rédiger deux phrases articulées par un
mot-outil pour résumer chaque texte ?
2) A quoi se caractérisent les textes pédagogiques dans cet échantillon ?
3) Que peut-on conclure sur la manière spécifique dont la pédagogie aborde les problèmes
éducatifs ?
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2) ETUDE DE TROIS TEXTES PEDAGOGIQUES
Pour chacun de ces textes, répondez aux questions figurant en face…
1) Comenius, La Grande Didactique, 1632
"Beaucoup questionner, bien retenir les réponses, en ! Quel est le projet
enseigner le contenu : voilà les trois moyens de surpasser le philosophique et pédagogique
maître". On pose des questions à un maître, un condisciple ou qui sous-tend ici la recherche de
un livre à propos de ce qu'on ignore. On retient lorsqu'on Comenius ?
confie à la mémoire les choses comprises ou lorsqu'on en
prend note (qui pourrait tout confier à la mémoire ?). On
enseigne lorsqu'on raconte aux condisciples, ou à d'autres,
tout ce que l'on a appris.
Les deux premiers exercices sont assez bien connus dans les
écoles, mais le troisième : l'enseignement par les élèves est
trop négligé et il serait bon de l'introduire. Rien n'est plus vrai ! Quelle est la principale
que cette maxime: "Qui enseigne aux autres s'instruit lui- question que Comenius veut
même". Le génial Joachim Fortius disait, en parlant de lui- résoudre ici ?
même, qu'il oubliait en un mois, et même plus vite, tout ce
qu'il lisait ou entendait une fois. En revanche ce qu'il avait
enseigné, il le gardait jusqu'à la mort gravé dans la mémoire.
Aussi donnait-il ce conseil : "Que celui qui veut faire des
progrès dans les études se procure des élèves, dût-il les payer
à prix d'or, et leur enseigne chaque jour ce qu'il apprend lui-
même. Il vaut la peine de renoncer à quelques avantages ! Quelle est la proposition qu’il
matériels ! Ce sont les gens qui viennent écouter tes leçons met en avant ?
qui te font progresser". (…)
Cette méthode offre cinq avantages remarquables :
1) Elle maintient les élèves dans un état d'attention soutenu
car tous, s'attendant à se voir appelés à réciter, craignent de
paraître ignorants. Ils écoutent donc des deux oreilles bon gré
mal gré. Cet entraînement de l'attention, renforcé par l'usage,
rend le jeune homme vigilant pour toutes les fonctions de la ! Sur quoi s’appuie cette
vie. proposition ?
2) Elle permet au maître de s'assurer que tous ont bien
compris son enseignement. S'il vient à constater des lacunes,
il fera des corrections qui lui seront tout aussi profitables
qu'aux élèves.
5) Par répétitions, les élèves les plus lents parviennent à
comprendre et à progresser avec les autres, tandis que les
plus intelligents se réjouissent de leur assurance. ! Comment cette proposition
4) Grâce aux répétitions successives, les élèves se est-elle validée ?
familiarisent mieux avec les savoirs que s'ils avaient dû les
apprendre chez eux. Une seule révision suffit pour les fixer
dans la mémoire.
5) En jouant aux maîtres, les élèves prennent le goût des
études et acquièrent l'assurance qui leur permettra de traiter
un sujet en public, ce qui est d'une grande utilité dans la vie.
! Quelle est la portée de cette
En outre, les élèves pourront se retrouver en dehors de l'école
proposition au-delà du système
pour discuter en se promenant des connaissances acquises pédagogique de Comenius ?
depuis plus ou moins longtemps ou aborder des sujets
nouveaux. S'ils sont nombreux, ils désignent (par tirage au
sort ou par vote) celui qui tiendra le rôle du maître afin de
diriger et de régler la discussion. S'il s'y refuse, on le blâmera
sévèrement : nous voulons que la loi qui impose à chacun de
ne jamais fuir les occasions d'enseigner et d'apprendre soit
une loi d'airain.
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2) Edouard Claparède, « L’école active », L’Éducateur, 1923
Le principe de l’école active est la loi du besoin ou de l’intérêt : ! Quel est le projet
l’activité est toujours suscitée par un besoin… (…) Certes, nous philosophique et
connaissons bien les objections : « L’école est en dehors de la vie. pédagogique qui sous-
Et c'est pour cela qu’on ne pourra jamais la fonder sur la loi du tend ici la recherche de
besoin, qui ne joue que dans la vie. Entre l'école et la vie, il y a un Claparède ?
mur que jamais la vie ne traversera. Comment voulez-vous
trouver,dans la salle d'école,des mobiles d'activité naissant d’un
besoin d’enfant enfants ? »
Cette objection dont les adversaires de l'école active se servent
paraît absolument insoluble. Comment donner aux écoliers des
mobiles d'action ? Comment arriver à ce que, de toutes leurs forces,
ils désirent apprendre l’arithmétique, l'histoire, l'orthographe ? La ! Quelle est la
solution de ce problème apparaît comme désespérée. Elle ne l'est principale question que
pas, cependant, pour celui qui tient compte des enseignements de la Claparède veut résoudre
psychologie de l'enfant. Celui-ci saura que l'enfant est un être dont ici ?
l'un des principaux besoins est le jeu. C'est même parce qu'il a ce
besoin qu’il est un enfant ; on peut donc regarder la tendance au jeu
comme étant essentielle à sa nature. Le besoin de jouer, c'est
précisément cela qui va nous permettre de réconcilier l’élève avec la
vie, de fournir à l'écolier ses mobiles d’action que l'on prétendait
impossibles à trouver dans la salle d'école. Quelle que soit la tâche
que vous voulez faire accomplir à l'enfant, si vous avez trouvé le ! Quelle est la
moyen de la lui présenter de façon qu'il l'aperçoive comme un jeu, proposition qu’il met en
elle sera susceptible de libérer à son profit des trésors d'énergie. La avant ?
même page d'histoire, suivant qu'elle devra être apprise par coeur
pour une « récitation écrite », ou bien qu'elle devra servir de thème
à l'organisation d'un tableau vivant, suscitera des réactions
diamétralement opposées !
Le jeu est donc, pour la réalisation pratique de l'école active, d'une
importance capitale. C'est lui qui va nous permettre de réaliser dans
les classes le principe fonctionnel. Il est le pont qui va relier l'école à ! Sur quoi s’appuie
la vie ; le pont-levis grâce auquel la vie pourra pénétrer dans la cette proposition ?
forteresse scolaire, dont les murailles et les donjons semblaient
devoir la séparer pour toujours.
(…) Le jeu est, pour l'éducateur qui désire réaliser l'école active, un
outil indispensable. C'est sur lui qu'il devra faire fond. (…) [Link] a
montré qu'on pourrait résoudre de même la question de l'émulation
en donnant à la compétition un caractère ludique. Et j'ai discuté
ailleurs aussi l'objection stupide qui consiste à dire que l'école est ! Comment cette
faite pour travailler et non pas pour jouer, alors que précisément proposition est-elle
l'introduction du jeu à l'école a pour but de faire donner à l'enfant validée ?
tout son effort.
On voit donc que le jeu, bien loin d'éloigner de la vie, est au
contraire le principal moyen de réconcilier l'école et la vie. Mais le
jeu, c'est la fiction. La fiction devra donc être largement mise à
contribution. Par une conception fonctionnelle de l’éducation. Aussi
est-on étonné d'entendre certains déclarer que nous nous ! Quelle est la portée
approchons plus de la vie si nous prions les élèves d'écrire une lettre de cette proposition au-
à une personne réelle qu'à une personne fictive. Mais non, ce n'est delà du système
pas la réalité du destinataire qui conférera à la rédaction de la lettre pédagogique de
son caractère « actif », c'est le fait que cette lettre réponde à une Claparède ?
envie d'écrire, à un besoin de communiquer sa pensée sous forme
épistolaire. Croit-on que Montesquieu n'était pas très « actif »quand
il écrivait ses Lettres persanes, quoique Rica et Ibben fussent des
personnages imaginaires ? Un écolier pourra de même composer, en
s'y mettant tout entier, une lettre destinée à être envoyée par
Guignol à Polichinelle, pour lui dire que ses deux bosses ne
l'effraient point et qu'il se moque parfaitement de lui.
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3) Paul Le Bohec, L'école réparatrice de destins, L'Harmattan, 2007
La rencontre de l'individu avec le monde déclenche en lui ! Quel est le projet
des quantités d'idées, de théories, d'observations; philosophique et pédagogique qui
d'hypothèses, de découvertes... Et il éprouve le besoin de sous-tend ici la recherche de Le
s'en défaire, de s'en dépouiller, de les exposer, de les Bohec ?
communiquer, de les partager ; à la fois pour s'en délivrer,
mais aussi pour les soumettre à l'approbation ou à la critique
des autres. Ce qui permet à chacun de s'approcher plus près
de la vérité des choses et de se trouver dans l'obligation de
modifier, si nécessaire, ses représentations mentales. À ce
propos, il n'y a pas d'illusion à se faire : les apports du
maître ne pèsent pas lourd. Et même si ce qu il propose
paraît acceptable, cela n'empêchera pas aux anciennes ! Quelle est la principale
conceptions de continuer à exister parallèlement. Pour qu'il y question que le Bohec veut
ait véritable changement, il faut que, progressivement, résoudre ici ?
presque jour après jour, les anciennes représentations
mentales se trouvent grignotées. Et cela grâce à l'apport des
pairs et à l'insu de tous.
L'essentiel de la fonction du maître est de créer une
atmosphère telle que la moindre idée, la moindre hypothèse
puisse être formulée sans que l'émetteur ne puisse avoir à
craindre de retombées négatives. Cependant, conscient de
l'inutilité de fournir des réponses impossibles à assimiler
parce que rarement en phase, le maître peut se soucier de ! Quelle est la proposition qu’il
poser les bonnes questions au bon moment. L'essentiel étant met en avant ?
que chacun ait la possibilité de pouvoir dire tout ce qui lui
vient à l'esprit.
Mais une sorte de nudité d'âme, beaucoup plus intensément
désirée, est plus difficile à réaliser. Dans ce monde où l'on
communique beaucoup mais où l'on ne dit jamais rien
d'essentiel, il faut vraiment disposer pour cela d'une
atmosphère exceptionnelle. C'est qu'il s'agit cette fois de se
dépouiller, de se délivrer de ses pensées les plus repères les
plus inavouables qui s'incrustent en vous parfois au point de ! Sur quoi s’appuie cette
vous pourrir la vie. En effet, quel monstre on paraîtrait aux proposition ?
yeux de tous si on osait dire que l'on désire mortellement la
disparition d'un frère ou d'une soeur. Ou si on exprimait la
haine que l'on porte à un parent ! Car n'est-il pas naturel de
leur vouer un amour profond ? Heureusement, l'enfant peut
utiliser sans grand danger l'expression symbolique.
Quelquefois, il reste à mi-chemin, comme cette fillette qui
avait d'abord écrit une première ligne de l'ordre de la fiction, ! Comment cette proposition
puis, aussitôt après, et cette fois, hors-camouflage, avait est-elle validée ?
exprimé ce qui la tourmentait vraiment : "Je ne veux plus
être une virgule, je veux être un point. Comme ça, le maître
et les autres ne se moqueront plus de moi." Certes, on se
risque très rarement à une expression aussi transparente
que celle de Loïc : "Moi, je n'aime pas mon petit frère, je
l'amènerai à la boucherie, ou plutôt, non, je le mettrai dans
une cage à lapins, je lui donnerai de l'herbe et quand il sera
assez gros, tac !" De telles manifestations, aussi peu
dénuées d'artifices, sont exceptionnelles. C'est vraiment ! Quelle est la portée de cette
s'approcher de l'expression maximale de son profond désir. proposition au-delà du système
La plupart du temps, les choses sont mieux dissimulées et pédagogique de le Bohec
plus difficiles à décoder. Et c'est tant mieux car le maître n'a (« pédagogie Freinet », « méthode
pas à s'y arrêter. naturelle ») ?
Il lui suffit simplement d'accepter les expressions les plus
bizarres, en sachant bien que, sous leur apparente folie,
elles peuvent cacher des messages profonds... Il est très
rare que, comme ce le fut pourtant pour Loïc et Francis -
celui qui avait dit : "J'étais bien au chaud dans la neige, mon
père a creusé la neige, il m'a coupé la tête..." - qu'une seule
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expression suffise à délivrer assez l'être pour lui permettre
de commencer à se redresser. Lorsque je me suis livré à de
longues études longitudinales, j'ai souvent constaté qu'il
fallait beaucoup de temps pour que le fantasme s'use
progressivement comme par assèchement progressif de
l'encre du tampon encreur. Tous ceux qui ont un tant soit
peu permis le développement de l'expression-création se
sont parfois trouvés éberlués devant des textes ou des
dessins qui leur paraissaient incroyables. Ils pensaient que
ce type d'expression était réservé aux classes spécialisées et
voilà que, chez eux, dans une classe ordinaire, avec des
élèves ordinaires, de telles productions pouvaient exister. Et
les maîtres les moins obsédés de psychologie et de
psychanalyse peuvent voir surgir dans leur si sage classe de
tels poisons vénéneux. Alors, tout désemparés, ils ne
peuvent faire que ce qu'il faut faire : ne pas s'y arrêter.
Tout cela est possible dans certaines classes. Mais les plus
hauts degrés de l'audace d'expression ne sauraient être
atteints que par paliers, selon le degré de sécurité qu'offre le
groupe. Après des sondages pour vérifier la solidité du
terrain, l'enfant passera successivement à des degrés plus
osés de l'expression. C'est ainsi que j'ai pu suivre la
trajectoire d'une fillette qui éprouvait le besoin incoercible
d'exprimer la difficulté de ses relations avec son père,
conducteur de poids lourd et poids lourd lui-même. Au
début, dans ses textes-poèmes, il n'est question que du
soleil, personnage masculin puissant, mais très loin dans le
ciel. Comme la classe ne réagit pas, l'enfant descend sur
terre et s'engage plus près de la réalité en parlant d'un poids
lourd. Qui pourrait penser qu'une telle machine représente le
père puisque ce n'est que de l'acier, du bois, du plastique,
du caoutchouc ? Ce second pas dans l'audace n'étant pas
sanctionné par des railleries ou des remarques blessantes, la
fillette fait un pas de plus en parlant d'un lion ou, mieux
encore, d'un éléphant, parce que c'est fort, c'est lourd et sa
trompe. Mais ce sont des animaux, et donc, déjà, des êtres
vivants. Elle reste à ce niveau de la fable tant que
nécessaire. Et puis des hommes peuvent s'autoriser à
apparaître ; d'abord des ogres, des gangsters, des policiers.
Puis des hommes de métiers divers. Enfin, elle ose parler
des aventures d'un chauffeur de poids lourd si petit (à
l'opposé de son père) qu'il doit placer sous lui des
dictionnaires pour pouvoir conduire. Mais si elle en arrive à
constater que l'atmosphère est totalement sécurisante, elle
en viendra peut-être à parler de son père dans ses textes
quotidiens. Et peut-être, même, dans un petit groupe, elle
ira jusqu'à dire oralement l'état de ses relations avec lui. Et
c'est à cela qu'elle aspirait depuis le début.
Maintenant, nous distinguons mieux les buts que nous
poursuivons: armer les enfants pour qu'ils aient des chances
d'être plus heureux tout au long de leur vie parce qu'ils
auront pu suffisamment expérimenter et même pu
s'expérimenter dans de multiples domaines.
A partir de l’analyse des trois textes ci-dessus, indiquez ce qui vous apparaît être :
1) la particularité de la démarche pédagogique, 2) son intérêt, 3) ses limites.
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