Repenser l’architecture
scolaire… pour que l’École
puisse faire face aux défis de
la modernité
« Pour un collège du troisième millénaire »
L’École de la République s’est construite en empruntant ses
modèles architecturaux à la caserne et au couvent. Elle a créé des
établissements qui ont été des remarquables réussites adaptées à
« l’esprit du temps » ainsi qu’aux outils et pratiques pédagogiques
qui faisaient consensus à l’époque. Cette architecture se donnait
pour objectif d’organiser les mouvements des groupes, de mettre
en scène la parole magistrale, de faciliter le travail individuel des
élèves dans des collectifs stables, de créer les conditions de la
méditation… Elle était très contrainte par une donnée jugée alors
intangible : la classe de vingt à trente élèves encadrée par un
adulte ayant le monopole de la transmission des savoirs, dans un
temps très fortement segmenté.
Les finalités de l’École de la République sont restées les
mêmes et doivent être réaffirmées : creuset social, le collège doit
permettre aux élèves d’acquérir les fondamentaux de la
citoyenneté ; « école moyenne », entre l’enseignement primaire et
le lycée, il est un lieu où le suivi individualisé doit compléter les
enseignements collectifs ; scolarisant des adolescents en
mutation, il doit leur apporter les ressources et les situations
capables, tout à la fois, de les aider à se construire
intellectuellement et à se socialiser…
Mais le contexte est radicalement différent de celui du 19ème
siècle :
- aujourd’hui, la quasi-totalité des 11-16 ans est
scolarisée au collège (20% il y a 60 ans) ;
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- les moyens d’accéder aux connaissances et aux
savoirs sont devenus multiples et, si le professeur
garde une place centrale essentielle, il doit
accompagner l’élève dans l’apprentissage du
traitement d’une information plurielle à tous égards ;
- les besoins des adolescents d’aujourd’hui sont
différents : s’il leur faut des locaux qui les aident à se
concentrer et à focaliser leur attention (afin de leur
permettre d’échapper au zapping permanent), ils ont
aussi besoin d’espaces où se rencontrer et où
apprendre à tisser du lien social.
Dans ces conditions, un « collège du troisième millénaire »
doit être construit avec quelques principes architecturaux forts :
- les locaux doivent permettre des modalités de
regroupement différenciées des élèves (certains
enseignements peuvent être dispensés en
amphithéâtres tandis que d’autres requièrent de
toutes petites salles) ;
- la « classe » traditionnelle, si elle peut rester une unité
d’appartenance et de référence, doit être complétée
par des espaces-temps dévolus à d’autres modes de
fonctionnement (utilisation des nouvelles
technologies, démarche expérimentale et
documentaire, suivi individualisé des élèves, etc.) ;
- les locaux, dans leur ensemble, doivent être conçus
afin de faire baisser la tension et créer l’attention ;
l’École, pour cela, doit assumer son caractère
instituant en marquant clairement les fonctions des
différents espaces et en faisant en sorte que, dans
chacun, soit facilité l’accès à la posture mentale
requise ;
- les agencements globaux et circulations générales
doivent obéir au principe « urbain » de mixité
architecturale : les bureaux des professeurs, les
salles d’enseignement dévolues à des disciplines
spécialisées, les salles de regroupement, etc. doivent
être dispersés afin de favoriser une vie sociale
authentique et d’éviter les phénomènes dus à la
concentration excessive de certaines activités et de
certains comportements dans certains espaces ;
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- les modalités d’accès aux savoirs à travers les outils
technologiques doivent être présentes partout et
pouvoir être adaptées et utilisées par tous en fonction
des besoins ;
- des espaces de vie sociale régulée doivent être mis à
disposition de la communauté éducative ;
- enfin, le collège, dans sa conception même doit être, à
la fois, un lieu de travail calme et exigeant, libéré des
pressions extérieures, et un lieu d’accueil ouvert à
l’environnement : les interfaces (en particulier avec
les familles) doivent trouver leurs correspondances
architecturales…
Construire un collège pour le troisième millénaire suppose
que l’on pense d’abord les finalités pédagogiques et les enjeux
sociaux, que l’on soit attentif aux formes symboliques capables de
donner aux élèves les meilleures chances de réussite et qu’on
favorise le travail des adultes, cadres éducatifs, enseignants et
personnels, afin qu’avec les élèves ils puissent « habiter ce lieu »
et en être vraiment les acteurs.
Philippe Meirieu