FIRMES TRANSNATIONALES,
CORRUPTION, ETATS
UNE DYNAMIQUE AMBIGUË
par
Philippe JANOT (*)
La fin de la Guerre froide a eu, dans les relations internationales, de
nombreuses conséquences, dont les plus visibles sont la multipolarisation
du monde des petites et moyennes puissances face à l’apogée de l’hyper-
puissance américaine. Un changement drastique de la perception de
l’intérêt général mondial et des critères de jugement a eu lieu. Durant le
conflit Est-Ouest, le critère principal d’appartenance au camp du juste
par chaque camp était d’ordre militaire et idéologique. Au nom du cli-
vage entre communisme et capitalisme, nombres d’alliances contre
nature ont été faites à travers le globe : les Etats-Unis notamment ont
offert leur soutien aux nations les plus corrompues, tout en corrompant
ou accroissant la corruption au sein de ces mêmes gouvernements. Les
régimes d’Amérique latine notamment n’ont pu rester en place qu’en
vertu de leur idéologie anticommuniste (preuve en est de la chute
d’Allende au Chili).
L’intérêt idéologique qui hier prévalait dans l’attribution de marchés
publics internationaux – principalement dans les pays en voie de dévelop-
pement – a presque disparu au profit d’un intérêt purement économique.
Depuis la fin de la Guerre froide, la corruption internationale a explosé.
Les multinationales, cherchant à obtenir des débouchés à l’exportation
dans un monde libéralisé et donc plus concurrentiel, profitent désormais
des habitudes financières de certains gouvernements héritées de la Guerre
froide.
Firmes transnationales, corruption
et capture d’Etat
La contrepartie de la fin de la Guerre froide a été l’apparition de nouvel-
les menaces. Celles-ci ont laissé tomber le visage rassurant, car formalisé et
identifiable, de l’Etat – hormis quelques Rogue States – pour s’atomiser et
(*) Doctorant à l’Université Paris II – Panthéon-Assas (France).
firmes transnationales, corruption, etats 427
prendre les formes les plus petites et nombreuses que sont la multitude des
individus, des groupuscules et autres personnes morales, représentant
autant des menaces militaires ou économiques que des groupes de pression
ou autres minorités émergentes potentiellement déstabilisatrices. Les Etats
se trouvent donc, de façon généralisée, confrontés à des rapports du fort au
faible avec les nouveaux entrants sur la scène internationale. En d’autres
termes, les rapports de puissance ont changé car sont apparus sur la scène
internationale – en parallèle avec les Etats dont le nombre n’a quasi pas
varié – une multitude de nouvelles entités porteuses de puissance qui sont
venues concurrencer ou combattre les Etats.
Ces nouvelles entités de taille réduite sont, à l’inverse des Etats, toutes
spécialisées dans une ou quelques compétences. Celles-ci se traduisent con-
crètement par des revendications ou des activités qui apparaissent d’une
façon ou d’une autre sur la scène internationale et que l’ensemble de la
communauté des Etats doit gérer du fait de la menace que certaines de ces
nouvelles revendications ou actions font peser sur l’ordre et la paix inter-
nationaux. Ainsi en va-t-il – dans un inventaire à la Prévert non exhaustif –
des autonomismes régionaux, des collectivités régionales, des groupuscules
terroristes, des sociétés de mercenaires, des mafias, des ONG et aussi des
multinationales. Nous assistons donc depuis la fin de la Guerre froide à une
multipolarisation géographique, mais aussi fonctionnelle, qui accroît
d’autant plus la diffusion de la menace ou en tout cas les incertitudes
pesant sur les Etats.
La corruption internationale peut a priori sembler fort éloignée de la
nouvelle carte des rapports de puissance, mais force est de constater
qu’elle est un des vecteurs de la puissance des firmes transnationales. Cel-
les-ci ont pris une place nouvelle et incontournable sur la scène interna-
tionale, d’autant plus que certaines d’entre elles ont une puissance finan-
cière qui dépasse le budget de nombreux Etats. Jusqu’à présent, le critère
de puissance ne leur était pas appliqué. Or, il apparaît, au regard de leur
capacité d’action dans l’ordre international, que ce critère devient perti-
nent si l’on envisage d’analyser efficacement chaque entreprise dans son
environnement réel et non plus seulement dans son environnement direct
d’affaires.
Parallèlement à la déterritorialisation des menaces, les firmes transnatio-
nales ainsi que leurs activités se déterritorialisent (1) également. Elles vien-
nent concurrencer les Etats en tant qu’entités spécialisées ayant des ambi-
tions de puissance. Cette puissance s’exerce principalement sur les Etats
grâce à la corruption et au lobbying, dont la distinction peut apparaître à
certains moments bien ténue.
(1) Wladimir Andreff, «La déterritorialisation des multinationales : firmes globales et firmes-réseaux»,
Cultures & Conflits, nos 21-22, aut. 2001.
428 philippe janot
La corruption, vecteur de puissance
des firmes transnationales
La corruption d’agent public est le fait intentionnel, pour toute personne,
d’offrir, de promettre ou d’octroyer un avantage indu pécuniaire ou autre,
directement ou par des intermédiaires, à un agent public, à son profit ou
au profit d’un tiers, pour que cet agent agisse ou s’abstienne d’agir dans
l’exécution de fonctions officielles, en vue d’obtenir ou conserver un autre
avantage indu. C’est le détournement d’un pouvoir mis au service de l’inté-
rêt général au profit d’un intérêt particulier. Le corrupteur a le pouvoir
d’influencer ou de faire prendre – moyennant une contrepartie – toute déci-
sion relevant de l’administration ou des prérogatives de la puissance publi-
que et de la faire tourner à son avantage. Les phénomènes de corruption
ont déjà été théorisés et hiérarchisés. Ils vont du simple «paiement de
facilitation (2)» pour fluidifier le fonctionnement d’administrations kaf-
kaïennes au noyautage complet des pouvoirs exécutifs, législatifs et judi-
ciaires, aboutissant dans les cas extrêmes à une «capture d’Etat».
La corruption d’agent public étranger devient doucement, depuis dix ans,
un sujet de discussions intarissables, qui pousse les organisations et institu-
tions internationales ainsi que les Etats et entreprises multinationales à
échafauder des règles, plans, codes, chartes (3), règlements, lois et conven-
tions internationales pour mettre fin à ces manœuvres illicites. La corrup-
tion et son corollaire, le blanchiment, ne cessent pourtant de se normaliser
dans les transactions internationales et restent malgré tout une des techni-
ques évidentes de conquête de nouveaux marchés publics à l’exportation.
Selon l’estimation du FMI, les capitaux de la corruption représenteraient
un chiffre annuel de 80 milliards de dollars. Par comparaison, l’ensemble
des capitaux de la criminalité internationale atteindrait 500 à 1 500 mil-
liards de dollars, soit 2 à 5% du produit mondial brut (4). Des études de
cas donnent une idée assez précise du phénomène. L’une d’entre elles a été
réalisée à Milan avant et après l’opération Mani Pulite : sur l’ensemble des
travaux budgétés par la ville, l’enquête des juges a abouti à une réduction
de 30 à 40% des dépenses prévues.
Ce qui relevait jusqu’à présent de la politique intérieure des Etats devient
maintenant une priorité internationale. La mondialisation des échanges cor-
(2) Généralement autorisé par de nombreuses législations nationales et conventions internationales.
(3) Au sein de la grande majorité des transnationales fleurissent des codes de bonne conduite, chartes
éthiques et autres règlements internes. Cf. OCDE, Bribery and Codes of Corporate Conducts, 2000. L’OCDE,
le FMI et la CCI notamment ont édicté des codes de bonne conduite à destination des multinationales et
des chartes éthiques des affaires internationales avec une valeur purement indicative : OCDE, Guidelines for
Multinational Enterprises, 2000; IMF, Code of Good Practices on Fiscal Transparency, 1998; IMF, Code of
Good Practices on Transparency in Monetary and Financial Policies, 1999; APEC, Non-binding Principles
on Government Procurement, 2000.
(4) Lorsqu’on constate que l’estimation propose une fourchette allant du simple au triple, il convient de
souligner l’incertitude complète qui entoure ces chiffres.
firmes transnationales, corruption, etats 429
rélée avec la faiblesse de l’ordre juridique international fait que les transac-
tions illicites combattues par les divers ordres juridiques internes se sont
expatriées vers des paradis fiscaux (5), bancaires, politiques et réglementai-
res plus cléments, en profitant de l’espace interétatique dérégulé. La diffi-
culté de réprimer ces firmes transnationales vient du fait qu’elles installent
leurs activités illicites entre deux ordres juridiques peu capables de les sanc-
tionner efficacement. Le droit commercial international n’a ni la vocation,
ni la force de les atteindre, tandis que les ordres juridiques internes trou-
vent les limites de leurs actions dans les frontières internationales perméa-
bles aux enquêtes et aux poursuites judiciaires.
La corruption poussée a son extrême :
la capture d’Etat
Il n’est pas besoin d’insister sur la menace pour l’ordre et la paix inter-
nationaux que représente la corruption internationale, surtout lorsqu’elle
déstabilise ou maintient des régimes ou crée des conflits régionaux aux fins
d’appropriation de richesses naturelles. Il est cependant un cas dont on
parle moins, mais qui constitue l’aboutissement extrême de la corruption :
la capture d’Etat. La capture d’Etat concerne principalement non pas la
petite administration, mais les décideurs politiques édictant les lois et régle-
mentations de l’Etat, y compris les décisions de politique étrangère.
Principalement dans les économies en transition, le système de corruption
propre au pays conduit celui-ci à une «capture d’Etat» par quelques oligar-
ques lorsque ceux-ci s’approprient les appareils économiques du pays. La
puissance de certains industriels, dirigeants d’entreprise ou politiciens capi-
taines d’industrie, appartenant ou non à des mafias, peut être telle que leur
influence s’étend du domaine économique au domaine administratif et poli-
tique. Un Etat dans l’Etat se crée. Nous parlons ici de «grande corruption»,
c’est-à-dire de corruption à grande échelle, à travers laquelle certains oli-
garques orientent la formation des normes législatives à leur profit, influent
sur toutes les décisions politiques de l’exécutif et imposent leurs interpréta-
tions au système judiciaire, tout en ayant un pouvoir de pression considé-
rable sur le quatrième pouvoir, celui de la presse. Il s’agit là d’une capture
d’Etat à travers tous ses organes de pouvoir et de contre-pouvoir.
La distinction principale vis-à-vis de la corruption d’agent public en
vue d’obtenir un marché tient au moment où intervient l’acte de corrup-
(5) La liste noire du GAFI n’inclut que 6 Etats : Myanmar, Nauru, Indonésie, Nigeria, Philippines et les
îles Cook. Cf. FATF-GAFI, Annual Review of Non-cooperative Countries or Territories, 2 juil. 2004. La raison
d’une si petite liste est que les critères pour y rentrer sont si restrictifs que les Etats cités sont des «paradis
absolus», c’est-à-dire tout à la fois des paradis fiscaux, bancaires, réglementaires et politiques, refusant sys-
tématiquement toute coopération judiciaire internationale. Cependant, les autres paradis non cités par le
GAFI se chiffrent à une petite cinquantaine, incluant notamment le Luxembourg, le Liechtenstein, les îles
anglo-normandes, la Suisse, la Russie, l’Egypte…
430 philippe janot
tion dans le processus décisionnel. Dans le cas de la capture d’Etat, la cor-
ruption a lieu très en amont de la décision finale d’adjudication : au
moment de la formation des législations réglementant la vie économique
du pays. Des réglementations en faveur de l’agent économique corrupteur
sont votées par le Parlement, créant des barrières à la concurrence et
générant des gains colossaux en toute légalité, puisque les actes de cor-
ruption ne visent plus à détourner une loi déjà promulguée, mais à faire
voter une loi favorisant un intérêt contraire à l’intérêt général. Dans ce
cas, la corruption n’est plus un symptôme de la faible gouvernance, elle
en est devenue l’origine. Une étude fondée sur des statistiques conjointes
de la Banque mondiale et de la BERD (6) montre que, parmi les écono-
mies en transition (7), celles dans lesquelles la volonté de réforme est la
plus forte, notamment celles qui sont avancées dans la voie de la démo-
cratisation, et celles dont les privatisations n’ont pas été très engagées,
laissant un secteur privé à taille et à influence réduite, sont les moins tou-
chées par la capture d’Etat (8).
Aujourd’hui, plus d’une cinquantaine de transnationales possèdent un
chiffre d’affaires supérieur au PIB d’une centaine d’Etats. En parallèle, le
State Capture se répand à travers le globe, puisqu’une dizaine d’Etats
voient aujourd’hui leurs prérogatives de puissance publique essentielles
monnayées par des personnes morales ou physiques privées. Le propos ici
n’est nullement d’alarmer sur l’ampleur du phénomène, mais de montrer
simplement la véritable puissance de la corruption lorsqu’elle est récurrente
et non isolée, et démontre potentiellement la puissance des firmes transna-
tionales.
Les causes de la corruption :
deux visions antagonistes d’un même phénomène
S’interroger sur les sources de la corruption, c’est chercher à trouver l’ori-
gine du mal en amont, afin que la lutte contre la corruption par l’incrimi-
nation ne soit pas qu’un remède contre les symptômes. Deux perceptions
des sources s’affrontent : l’une est anglo-saxonne et constitue la thèse mon-
dialement partagée par les institutions financières d’essence anglo-saxonne,
(6) Business Environment and Entreprise Performance Survey (BEEPS) : étude effectuée conjointement
par la Banque mondiale et la Banque européenne de reconstruction et de développement, portant sur 22
pays en transition à la fin 1999. Dans chaque pays, entre 125 et 500 chefs d’entreprise ou propriétaires, choi-
sis aléatoirement en proportion de la représentativité nationale de leur activité, ont été sondés quant à
l’influence sur leur activité de la corruption d’agents publics au sein de six institutions (le Parlement, l’exé-
cutif, la juridiction pénale, la juridiction civile, la banque centrale et les partis politiques).
(7) Les pays les plus touchés par la capture d’Etat sont l’Azerbaïdjan, la Bulgarie, la Croatie, la Géorgie,
le Kirghizstan, la Lettonie, la Moldavie, la Roumanie, la Russie, la Slovaquie et l’Ukraine.
(8) Joel S. Hellman/Geraint Jones/Daniel Kaufmann, Seize the State, seize the dav : an empirical ana-
lysis of State capture and corruption in transition countries, 13 avr. 2000, communication présentée lors de
l’ABCDE Conference, Washington, D.C., 18-20 avr. 2000.
firmes transnationales, corruption, etats 431
ainsi que par Transparency International (9); l’autre est française et n’a que
peu d’adeptes au-delà des frontières de l’Hexagone.
La thèse anglo-saxonne considère que la sur-réglementation des Etats
interventionnistes ou omnipotents constitue la raison première de la corrup-
tion. La complexité des réglementations économiques et l’omniprésence des
autorisations administratives subordonnant l’activité économique au pou-
voir politique et administratif ont transformé les décisions administratives
en valeurs marchandes. L’essor de toute activité économique passant obli-
gatoirement par l’obtention d’autorisations administratives multiples,
l’achat de passe-droits devient une nécessité économique dans un monde
concurrentiel. La solution dans un tel cas serait de libéraliser les économies
encore trop étatisées.
La thèse anglo-saxonne, bien qu’elle soit fondamentalement juste, est
dangereuse dans ses dérives et dans ses excès. Une grande erreur,
aujourd’hui répandue dans les institutions économiques internationales
(Banque mondiale, FMI), consiste à croire que la libéralisation immédiate
et totale des pays à faible gouvernance est seule capable de permettre leur
essor. Dans le cas de la Russie par exemple, le FMI a imposé la privatisa-
tion tous azimuts des services publics, des infrastructures et des institu-
tions, ce qui a conduit à des enrichissements scandaleux par le biais de la
corruption, aboutissant aujourd’hui au rachat de pans entiers de l’économie
nationale par des potentats locaux ou des mafias au détriment total de
l’intérêt général. Le bilan de la politique de privatisation en Russie a abouti
à une «capture d’Etat». L’erreur a consisté à privatiser l’économie avant de
restaurer une gouvernance économique et politique forte et de croire que le
politique était subordonné à l’économique.
A l’opposé, la thèse française montre du doigt la mondialisation et la libé-
ralisation des échanges et des économies. Le libéralisme économique et le
«tout concurrentiel» seraient à l’origine d’un bouleversement moral qui
pousserait chaque acteur économique à user de n’importe quel moyen pour
obtenir de nouveaux contrats, y compris la corruption. Le seul responsable
de la déliquescence des mœurs économiques serait un nouvel ordre mondial
dont le marché serait le seul principe régulateur.
De ces deux thèses, qui révèlent une simplification étonnante de la pro-
blématique, il ressort une même idée : la lutte contre la corruption est deve-
nue pour certains un outil idéologique et assurément un outil économique.
La lutte contre la corruption, de par l’ampleur qu’elle a prise ces dernières
années et du fait de sa médiatisation, est devenue un enjeu majeur. Chacun
(9) Transparency International est une ONG allemande d’essence anglo-saxonne, qui publie chaque année
un classement des pays les plus corrompus (le plus souvent les PVD) et, plus récemment, un classement des
pays les plus corrupteurs (le plus souvent les pays industrialisés) sur le fondement d’un indice statistique
de «perception» réalisé après sondage d’un panel d’acteurs économiques dans chaque pays. Cette ONG sou-
tient la thèse anglo-saxonne selon laquelle il faut libéraliser les économies pour lutter contre la corruption.
432 philippe janot
s’accorde pour dire qu’il faut combattre le fléau, mais il reste en pratique
un sujet de discorde et de suspicion sur lequel les Etats demeurent très pru-
dents et évitent des avancées juridiques trop rapides.
Les réactions etatiques :
entre manque de moyens et manque de volonté
La puissance des transnationales, venant concurrencer les Etats et éroder
leur souveraineté, est confortée par la faible réaction de ces derniers. Les
Etats agissant seuls ne peuvent que sanctionner leurs propres firmes au ris-
que de les défavoriser dans la concurrence mondiale. La seule réaction via-
ble ne peut donc provenir que d’une action multilatérale concertée. Elle
doit avoir des répercussions juridiques à la fois dans les zones interétatiques
dérégulées, mais aussi dans les ordres juridiques internes afin d’harmoniser
les diverses législations. Or, dans ces deux cas, les avancées enregistrées,
même si elles constituent un premier pas, restent très en deçà d’une har-
monisation internationale efficace.
L’incapacité des Etats et des conventions internationales
à freiner la corruption
Les législations nationales (10) ont montré leurs limites. D’une part, peu
d’Etats ont adopté de législation véritablement contraignante (11), créant
ainsi une distorsion de concurrence inversée du fait que les sociétés soumises
à un droit national peu rigoureux se voient favorisées dans leur entreprise
corruptrice face à d’autres sociétés soumises à un droit plus sévère. D’autre
part, les législations nationales se révèlent souvent peu efficaces. Il en est
ainsi de la législation américaine (12) en place depuis 1977, qui n’a à son actif
que quatre condamnations effective de cas de corruption internationale.
La coopération internationale est déjà bien peu efficace entre démocraties
occidentales – les commissions rogatoires internationales mettent des mois
voire des années à aboutir – et elle est inopérante avec les paradis bancai-
res. Cependant, la lutte contre le financement du terrorisme a permis quel-
ques avancées dans le domaine de la coopération judiciaire et en particulier
dans le domaine financier, qui jusque-là étaient impossible. Toujours est-il
(10) Les Etats en tant que destinataires des conventions internationales ont mis en place des procédures
légales spécifiques. La première loi luttant contre la corruption d’agent public étranger est le Foreign Cor-
rupt Practices Act (FCPA) de 1977. Afin de ne pas défavoriser ses propres entreprises sur les marchés export,
les Etats-Unis ont fait du lobbying auprès de tous les Etats pour transformer leur législation en convention
internationale. La Convention OCDE sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les
transactions commerciales internationales du 21 novembre 1997 en a été le fruit. En soutien de cette démar-
che, l’ONU a édité un Code international de conduite des agents de la fonction publique, adopté le
12 décembre 1996 par l’Assemblée générale.
(11) La Convention OCDE sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transac-
tions commerciales internationales, du 21 novembre 1997, n’a été ratifiée que par 35 Etats.
(12) US Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), 1977.
firmes transnationales, corruption, etats 433
que la coopération judiciaire reste un domaine très politique dans de nom-
breux pays et, de ce fait, se révèle discrétionnaire.
Les conventions internationales (13) imposent principalement une incri-
mination de la corruption d’agents publics étrangers, ainsi que la mise en
place de la responsabilité de la personne morale dans l’ordre juridique
interne des Etats signataires. La procédure pénale, seule capable de permet-
tre l’effectivité des sanctions, est pour ainsi dire laissée de côté et reste donc
propre à chaque Etat, ce qui aboutit aux Etats-Unis au fait que l’Attorney
General ait seul le monopole des poursuites en matière de corruption d’agent
public étranger ou que cette même corruption soit punie de 6 mois de pri-
son en Grande-Bretagne contre 10 ans en France.
De plus et assez curieusement, la Convention OCDE écarte de son champ
d’application les filiales étrangères des entreprises domestiques des signatai-
res. Ce qui implique que, pour peu que ces filiales étrangères disposent
d’une autonomie juridique suffisante vis-à-vis de la maison mère, aucune
poursuite ne peut avoir lieu efficacement contre elles.
Force est de constater que les conventions internationales et les législa-
tions nationales aujourd’hui en vigueur n’ont eu que peu d’impact sur la
corruption internationale, ou n’ont tout au moins qu’inversé la distorsion
de concurrence au profit du moins honnête. De même, les codes éthiques
mis en place au sein des multinationales n’ont pour la plupart qu’un but
de communication externe. Aux Etats-Unis cependant, la portée de tels
codes est réelle, puisque la responsabilité de la personne morale peut être
amoindrie lorsqu’une affaire de corruption de fonctionnaire étranger est
portée devant les tribunaux (14), à condition que la société prouve non seu-
lement que cette infraction était contraire à son code de conduite interne
mais aussi qu’elle avait mis en place des instruments internes (15) efficaces
pour empêcher préventivement tout acte de corruption. Les firmes trans-
nationales mettent donc en place de telles procédures avec l’espoir de voir
la sanction minimisée en cas de condamnation.
Il serait donc hypocrite de ne pas dire que très peu de marchés publics
internationaux de travaux publics ou de défense sont exempts de commis-
sions occultes. Les entreprises investissent naturellement les espaces vides
de l’ordre juridique international. La corruption et plus généralement les
crimes internationaux ne sont pas dus à la mondialisation des échanges,
mais à la carence de la gouvernance économique internationale. Il faut aller
(13) Les organisations internationales ont mis en place des conventions internationales : Convention inter-
américaine contre la corruption, 29 mars 1996; Convention sur la lutte contre la corruption d’agents publics
étrangers dans les transactions commerciales internationales, OCDE, 21 nov. 1997; Convention pénale sur
la corruption, Conseil de l’Europe, 27 janv. 1999; Convention pour la suppression du financement du ter-
rorisme, ONU, 1999; Convention contre le crime transnational organisé, ONU, 2000; Convention contre la
corruption, ONU, 9-11 déc. 2003.
(14) Depuis les US Federal Sentencing Guidelines et la loi Sarbannes-Oxley.
(15) Procédures internes de compliance, présence d’un «compliance officer» spécialement affecté, code de
conduite interne intégré de manière effective dans les procédures de l’entreprise…
434 philippe janot
au-delà des textes incriminant simplement la corruption, lesquels restent le
plus souvent inappliqués, mais intégrer une véritable notion d’effectivité de
la procédure judiciaire.
Le manque de volonté des Etats
Les mécanismes de la corruption sont multiples. Nous ne prendrons donc
pas le temps de nous étendre sur leurs détails. Il convient cependant d’isoler
les pivots principaux des montages corruptifs, qui passent presque toujours
par une opération de blanchiment. Les intermédiaires commerciaux, par
l’entremise d’un contrat de sponsorship, servent de passerelle entre le client
local et le prestataire international et se rémunèrent en moyenne à hauteur
de 5 à 20% du contrat final. Sur un contrat de plusieurs milliards, il va de
soi que de tels pourcentages entraînent aisément le versement de pots de
vin et de retro-commissions. Les paradis fiscaux, bancaires et réglementai-
res permettent à toutes les sociétés ayant des comptes sur ces territoires
d’effectuer les transactions nécessaires au financement du montage corrup-
tif dans une discrétion absolue (16) : ce sont quasi des zones de «non-droit
international». Les sociétés écran permettent la constitution de caisses noi-
res au sein d’un groupe ou des décaissements indus, grâce à une fausse fac-
turation. Ces trois pivots que sont les intermédiaires, les centres off-shore et
les sociétés écran restent des «institutions» dans les montages corruptifs
principalement parce que les centres off-shore restent un passage obligé des
techniques de blanchiment, dès lors que la communauté internationale ne
s’est encore pas attaquée efficacement au problème.
La volonté des Etats de lutter efficacement contre la corruption peut
elle-même être mise en doute. Aujourd’hui, le passage obligatoire d’un mon-
tage corruptif se trouve dans la majorité des cas au sein d’un paradis ban-
caire, fiscal ou réglementaire. Or, les Etats qui tiennent le discours le plus
offensif à l’égard de la corruption sont ceux qui s’accommodent le mieux de
leur présence à leurs portes. Ainsi en est-il de l’Union européenne et des
Etats-Unis, qui mettent eux-mêmes en œuvre des paradis fiscaux, sur leurs
territoires propres (17). Rien qu’en Europe, plus de la moitié de ces terri-
toires «parasites» battent pavillon britannique. Au surplus, il apparaît dans
le rapport de la Banque des Règlements Internationaux sur les investisse-
ments et les mouvements de capitaux internationaux que les Etats dont les
capitaux transitent le plus par les places off-shore sont l’Allemagne, le
Japon et la France. Le bilan coût/avantage d’une lutte efficace contre la
corruption reste encore en faveur des montages corruptifs, mais les choses
évoluent lentement dans le bon sens.
(16) Il existe aujourd’hui plus de 50 centres off-shore et 50% des capitaux circulant sur les marchés finan-
ciers sont passés par des paradis bancaires.
(17) Liechtenstein, Monaco, les îles anglo-normandes, l’île de Man et Gibraltar…, sans parler du Luxem-
bourg et de l’Autriche, qui ont autorisé l’ouverture de comptes non nominatifs.
firmes transnationales, corruption, etats 435
Selon les termes du juge Van Ruymbeke : «tant que l’on s’accommodera
des paradis bancaires et fiscaux, on ne pourra absolument rien envisager
d’efficace contre la corruption et la criminalité organisée» (18). Il apparaît en
définitive que les Etats ne veulent pas s’attaquer à la corruption si leurs
propres intérêts sont mis en jeu. C’est notamment pour cette raison que les
législations nationales et les conventions internationales sont si timides
dans leurs avancées, aucun Etat ne voulant être plus rigoriste qu’un autre.
* *
*
L’évolution, depuis une dizaine d’année, du rapport entre puissance des
firmes transnationales et capture d’Etat, ajoutée à l’incapacité des Etats et
organisations internationales à juguler le phénomène, nous porte à conclure
que les renforcements récurrents des législations depuis 20 ans sont un semi-
aveu d’échec de la régulation internationale de la corruption. Parallèlement,
les firmes se transforment en véritables «puissances internationales». Cepen-
dant, ces renforcements récurrents sont en même temps la preuve que la
communauté internationale se sent de plus en plus impuissante, mais aussi
de plus en plus en danger. Il faut donc prévoir à moyen terme un renfor-
cement de la législation sur les crimes économiques internationaux, qui a
déjà pour embryon la lutte contre le financement du terrorisme.
Il ne faut cependant pas nier les efforts qui ont été faits en matière de
lutte contre la corruption car, rappelons-le, le droit international est un
droit consensuel, qui avance à pas comptés. Le temps paraît cependant
venu de penser à établir une gouvernance économique internationale réelle,
afin de lui subordonner les firmes transnationales et de permettre ainsi
l’assujettissement effectif de ces multinationales aux Etats. Ce qui
aujourd’hui n’est quasi plus le cas, depuis que les Etats sont devenus des
machines à négocier des accords internationaux au profit de leurs entrepri-
ses. L’Etat reste le seul organe capable de créer un système multilatéral
efficace pour lutter contre les crimes économiques et réguler convenable-
ment l’espace économique international encore dérégulé.
Les pistes pour ce faire sont nombreuses : transformer les multinationales
en sujet de droit transnational, donner une compétence universelle aux tri-
bunaux pour connaître des affaires de corruption ou d’autres crimes écono-
miques, mettre en place une responsabilité internationale de la personne
morale pour certains crimes économiques, renforcer les pouvoirs des insti-
tutions économiques internationales et en particulier leurs pouvoirs de sanc-
tion, lutter plus efficacement contre les centres off-shore…
(18) Renaud Van Ruymbeke, «La corruption internationale», communication présentée lors du colloque
du Nouvel Observateur organisé à Paris en 1999.