Érosion Et Principes de Conservation Des Sols: Chapitre 3
Érosion Et Principes de Conservation Des Sols: Chapitre 3
Érosion et principes
de conservation des sols
3.1. Définitions
par l'érosion mécanique en surface qu'elle ne se forme à sa base par des processus
biogéochimiques [ANDE 07]. Par ailleurs, la non prise en compte de l'érosion peut
conduire à une forte surestimation (17 %) du potentiel de séquestration du carbone
atmosphérique par les sols [CHA 15]. Ces considérations générales masquent
toutefois de grandes disparités liées à de nombreuses composantes de la zone
critique: type de couvert végétal, de roche, d'usage des terres, de pente, de climat, et
d'échelle spatio-temporelle de mesures.
Les effets in situ concernent surtout la qualité des sols. L'érosion de l'horizon
superficiel (horizon A) se manifeste par une perte sélective des éléments les plus
fins (argile puis limon) et de la matière organique sous l'effet du ruissellement ou du
vent. Or, c'est l'argile et la matière organique qui permettent de stocker les éléments
fertilisants. L'érosion de l'horizon superficiel a donc un effet immédiat sur la
fertilité chimique du sol. Les pertes en éléments nutritifs par érosion et par
exportation des récoltes sont compensées au niveau mondial par l'apport des engrais
azotés. En revanche, l'utilisation des engrais phosphatés est très loin de compenser
les pertes par érosion, particulièrement en Afrique et en Asie du Sud-Est [QUI 10].
De plus, en appauvrissant le sol en matière organique, l'érosion augmente son
instabilité structurale, la formation de croûtes superficielles (voir chapitre 2) et le
ruissellement, induisant ainsi une auto-accélération des processus de détachement.
Une fois l'horizon superficiel décapé par l'érosion, l'horizon B affleure, souvent
plus riche en argile. Se posent alors des problèmes de travail du sol. Un sol riche en
argile n'offre, en effet, qu'une plage optimale d'humidité réduite pour être travaillé:
trop sec, il est trop dur et requiert beaucoup d'énergie; trop humide, il est trop
collant, voire fluide, et se compacte facilement. Si l'érosion atteint les horizons BIC
puis C, alors de grandes quantités d'éléments grossiers rendent le sol difficilement
cultivable. Enfin, lorsque le sol meuble a entièrement disparu, il est bien difficile
d'envisager une culture ou même une plantation d'arbres. En outre, en réduisant
l'épaisseur du sol, l'érosion provoque une diminution du volume d'enracinement et
des réserves en eau du sol. Dès lors, l'érosion entraîne une forte réduction des
principales fonctions des sols et de leur valeur foncière.
Ce rôle de l'érosion sur la qualité et les fonctions des sols est généralement bien
connu des paysans. Ainsi, une enquête auprès de paysans du nord du Laos [LES 12]
(figure 3.2) a révélé que le premier indice de dégradation des sols liée à la mise en
culture était son changement de couleur (qui traduit la réduction des teneurs en C
56 Les Bols au cœur de la zone critique 5
Figure 3.2. Stades définis et perçus de la dégradation des terres par les paysans du
bassin versant de Houay Pana, nord du Laos, depuis l'état initial il y a quarante ans
(Stage 1) jusqu'au stade 5 (Stage 5) prévu selon les parcelles entre 10 et 40 ans.
Les principaux critères utilisès par les paysans sont la couleur du sol, la densité et la
couleur de la végétation, l'abondance et la taille des éléments grossiers en surface,
les espèces de plus en plus rebelles d'adventices et leur densité, la densité des
griffes d'érosion, de ravines et de glissements de terrain (adapté de [LES 12]).
Les effets hors sites concement les impacts en aval des zones de détachement, et
donc celles de transport et de dépôt: envasement et ensablement des retenues et des
cours d'eau, qualité des eaux, pollutions, mais aussi les transferts de fertilité.
dans les plaines et deltas, les sables et les limons peuvent se déposer et surélever peu
à peu les lits, provoquant des inondations. Le fleuve jaune (Huang He) qui tire son
nom de sa forte turbidité acquise lors de sa traversée du grand plateau lœssique
chinois, ou plateau Huangtu, a ainsi changé de lit de nombreuses fois au cours des
derniers millénaires, son delta se déplaçant de 480 km [XUE 93].
transportés par l'érosion en nappe proviennent des horizons superficiels, ils sont
enrichis par rapport aux sols en place, en argile et en limon fin (érosion sélective des
particules fines), en carbone organique [RUM 06] ou en phosphore entraînant des
risques d'eutrophisation en aval [KLE 11]. Il en est de même pour les métaux
lourds, les pesticides [SAB 14] et les bactéries pathogènes comme Escherichia coli
[ROC 16].
Les transports et les dépôts de sédiments n'ont toutefois pas que des aspects
négatifs puisqu'ils permettent un transfert de fertilité depuis les versants jusqu'aux
bas-fonds (figure 3.4) et depuis les montagnes jusqu'aux deltas et aux océans, depuis
des déserts vers des zones tropicales humides (pour les poussières éoliennes - voir
paragraphe 3.4.5).
Figure 3.4. Exemple de transfert de fertilité depuis des collines naguère cultivées et
des montagnes très érodées jusqu'aux fonds de vallées aménagés en terrasses qui
retiennent une partie des sédiments, du carbone organique et des éléments nutritifs.
Province de Jiangxi, Chine (photo: C. Valentin).
lœssique de Chine) tirent encore leur richesse de la fertilité de leurs sols formés sur
des sédiments limoneux provenant de l'érosion éolienne périglaciaire, les lœss.
A contrario, l'érosion est souvent pointée du doigt [DIA 05] comme ayant
contribué, avec d'autres facteurs tels que les changements climatiques, au déclin de
civilisations (empire Maya... ), voire à des effondrements démographiques (île de
Pâques). Le scénario le plus fréquent [MON 07] débute par la saturation
démographique des vallées les plus fertiles qui conduit au défrichement des sols en
pente. Un tel phénomène est encore observable dans plusieurs pays d'Asie du Sud-
Est, où la culture sur des sols en forte pente, notamment de maïs et de manioc,
entraîne des pertes en terre considérables [VAL 08].
ST
Figure 3.5. A gauche: impact d'une goutte d'eau sur le sol favorisant le
détachement (DT) et le transport de particules de sol dans des gouttelettes de
rejaillissement, la réorganisation de ces particules et la formation d'une croûte
structurale (ST), sol argilo-limoneux, Agadez, Niger. A droite: simulateur de pluie de
type ORSrOM-IRD arrosant une surface d'environ 8 m 2 dans laquelle se trouve une
parcelle d't m2 (P) où sont effectuées les mesures de ruissellement et de pertes en
sol, l'ensemble est protégé par une bâche (C) pour éviter les fluctuations d'intensité
de pluie liées au vent, bassin versant de Houay Pano, Laos (photos: C. Valentin).
En d'autres termes, le rejaillissement sera maximal pour des sols nus, riches en
sables fins, sur pentes nulles ou faibles, soumis à des pluies intenses, comme c'est
Erosion et principes de conserva lion des sols 61
Figure 3.6. Effet de l'érosion par rejaillissement sur la surface du sol avec
formation de figures en piédestal (P) ; les racines et éléments grossiers protègent
le sol de l'impact des gouttes, plantation de teck où la litière est consommée par
les termites, et le sous-bois, considéré comme concurrentiel de la croissance
des arbres, est détruit par les paysans, bassin versant de Houay Pano, nord
du Laos (photo: C. Valentin).
Figure 3.7. À gauche: sédiments (S) déposés lors d'un ruissellement en nappe
sur sol sableux encroûté à faible pente, entre deux microdunes (0), bassin versant
de Banizoumbou, Niger. À droite: ruissellement et érosion en nappe, sur forte pente,
avec formation de micromarches (M), bassin versant de Houay Pano, Laos (photos:
C. Valentin, O. Ribolzi).
Figure 3.8. Simulateur de pluie rotatif de type Swanson, arrosant 200 m 2 dans
lesquels sont implantées deux parcelles de mesure du ruissellement et de l'érosion
de 10 m de long et 5 m de large permettant de comparer deux traitements, ici:
un sol nu travaillé dans le sens de la pente (traitement standard, S) et un champ
destiné au riz pluvial après abattis-brûlis (G). Deux pluviomètres linéaires (R), jaunes
sur la photo, permettent de s'assurer de l'homogénéité de la pluie sur les parcelles
[GOL 84J, forêt de Tai; Gôte d'Ivoire (photo: G. Valentin).
Les nombreu es donnée: récoltées sur les parcelles de ce type mises en place à
partir des années 1930 aux États-Unis pour mesurer l'érosion hydrique dans des
conditions très variées a permis un traitement statistique des principaux facteurs
(voir paragraphe sur les modèles). L'analyse de cette base de données (plus de
10000 parcelle -années) [WI 78] a pennis de comparer l'importance relative de
facteurs indépendants [es uns des autres et de prévoir statistiquement l'érosion
hydrique à cette échelle et dans la gamme de variation des facteurs ayant servi à
cette analyse. Ainsi l'érosion hydrique annuelle (A : érodabilité exprimée en tonnes
ha-! an- I ) peut être prévue comme le produit de cinq facteurs indépendants (ou la
somme si cette équation est sous forme logarithmique) dans « l'équation universelle
des pertes en terre» (USLE) [WIS 78] :
A = R x K x SL x exp
est possible de dresser des cartes d'érosivité, encore appelée agressivité climatique.
Ainsi pour l'Europe, cette carte [PAN l5]! montre que l'érosivité annuelle est
maximale (R> 1 300 MI mm ha'i h- I an") dans la façade occidentale de l'Italie
(fortes intensités), la Slovénie et de l'Écosse (hauteurs des précipitations), minimale
dans la façade orientale de l'Écosse, de l'Angleterre, de la Suède et en Finlande
(faibles intensités).
L = (Â. / 22,12)ffi
••
Il.
U 1
Figure 3.9. À gauche: résidus d'ananas couvrant l'interrang pour protéger le sol de
l'érosion, Adiopodoumé, Côte d'Ivoire. À droite: coefficient de réduction des pertes
en terres par rapport au sol nu (facteur C) en fonction du pourcentage de couvert par
des résidus de canne à sucre au Brésil (adapté de (PAU 16J, photo: C. Valentin).
Figure 3.10. A gauche: érosion en rigole (R) dans un champ de riz pluvial en début
de saison des pluies après la formation des croûtes superficielles (C), bassin versant
de Houay Pana, nord du Laos. A droite: rigoles (R) et ravines (G) sur un versant long à
forte pente, cultivé en monoculture de maïs en début de saison des pluies, bassin
versant de Huay Ma Nai, nord de la Thailande (photos: O. Ribolzi, C. Valentin).
Érosion el pnnclpes de conservallon des sols 67
Le sol peut s'éroder par la surface (érosion en nappe) ou par incision (érosion
linéaire), mais aussi en tout ou partie de l'ensemble de la masse, surtout lorsqu'il est
humide ou saturé. Les géomorphologues distinguent de nombreux types de
mouvements de masse, selon notamment leur vitesse [BLA 00]. Nous ne
mentionnons ici que deux processus qui peuvent considérablement augmenter les
pertes en terres à l'exutoire d'un bassin versant: les glissements de terrain et les
effondrements de berge.
68 Les sols au cœur de la zone critique 5
Figure 3.11 A gauche: érosion par suffosion (= érosion en tunnel) qui se manifeste
ici par des effondrements discontinus (C) au-dessus d'un drain nature (P). A droite:
ces tunnels (P) favorisent la formation de mégaravines (G), liées aussi à une forte
hétérogénéité des roches mères sédimentaires [GRE 12]. Bassin versant de
Potshini, Kwazulu Natal, Afrique du Sud (photos: C. Valentin).
Figure 3.12. Glissements de terrain, surface de rupture (F) entre le sol et la roche
mère, escarpement principal (S), escarpements secondaires (0), langue de
glissement (T). À gauche: maïs, bassin versant de Huay Ma Nai, nord de la
Thailande. À droite: jeunes tecks, bassin versant de Houay Pano, nord du Laos
(photos: J.-L. Janeau, H. Robain).
Sur pente, le travail du sol et, dans une moindre mesure, le piétinement par le
bétail détachent et mobilisent des mottes et des agrégats qui, sous l'effet de la
pesanteur, tendent à se déplacer vers l'aval plutôt que vers l'amont. Ces agrégats
sont stoppés par des obstacles: plantes et bordures d'aval du champ. Il s'agit donc
bien d'un processus d'érosion puisque les trois mécanismes sont présents:
détachement, transport et dépôt. Pour la distinguer de l'érosion hydrique, cette forme
d'érosion est parfois appelée érosion sèche, mais le plus souvent érosion aratoire (du
latin arGl"e, cultiver). Cette érosion qui augmente exponentiellement avec
l'inclinaison de la pente peut atteindre, pour une pente de 60 %, 7 Mg ha- I an-l,
même en travail manuel (figure 3.13) [DUP 09], ce qui dans les mêmes conditions
70 Les sols llU cœur de la zone critique 5
est du même ordre que les pertes en terre par érosion hydrique. En plus de la pente,
cette forme d'érosion dépend aussi de la fréquence et de la profondeur de travail du
sol [LOG 13]. À long terme, ses effets réduisent les reliefs, en arasant les zones
convexes et en comblant les creux, ce qui est l'inverse de l'érosion hydrique qui les
accentue du fait des incisions.
Figure 3.13. À gauche: érosion aratoire lors d'un sarclage manuel sur fortes pentes,
bassin versant de Houay Pano, nord du Laos {OUP 09]. A droite: surface du sol plus
claire dans les zones convexes - d'érosion (E) qu'à l'aval - zone de dépôt (0),
reflétant l'effet de l'érosion aratoire (E) sur un sol travaillé depuis plus de deux
millénaires, Mateur, nord de la Tunisie (photos: B. Dupin, C. Valentin).
L'érosion éolienne affecte aussi bien le climat (via l'extinction des rayonnements
solaires et telluriques et la modification des propriétés des nuages par les
poussières), les cycles géochimiques, que la qualité de l'air et la santé humaine (via
l'irritation des voies respiratoires ... ). Comme l'érosion hydrique, elle assure des
transferts de fertilité, souvent sur de très grandes distances depuis des zones sources
généralement désertiques vers les océans et les sols.
Les processus d'érosion éolienne [MAR 14, SHA 08] impliquent des vents
suffisamment érosifs pour mettre en mouvement les particules à la surface du sol et
un sol érodible. Ce terme recouvre deux notions différentes:
- l'énergie du vent peut se transmettre à la surface du sol, donc que cette énergie
ne soit pas totalement absorbée par des obstacles non érodibles, tels que des cai lloux
ou de la végétation;
- il existe des particules libres, disponibles à la surface du sol pour être érodées.
Cette érodibilité du sol conduit à définir une vitesse-seuil d'érosion qui est la
vitesse minimale du vent permettant de déplacer les particules de sol les plus mobiles.
Érosion et pnnclpes de conservation des sols 71
Paradoxalement, ce ne sont pas les particules les plus petites qui sont les premières
mises en mouvement. En effet, elles sont maintenues au sol par des forces de cohésion
électrostatiques d'autant plus fortes que ces particules sont petites. De même, les plus
grosses particules sont difficiles à déplacer en raison de leur poids. Schématiquement,
seuls les grains de la taille intermédiaire des sables fins, entre environ 50 et 200 /lm de
diamètre, sont directement mis en mouvement à la surface des sols par le vent
[SHA 08]. L'émission des particules fines comme le déplacement des plus gros grains
nécessitent une énergie supérieure à celle directement transmise à la surface par le vent
(figure 3.14). Celle-ci est fournie par l'énergie cinétique des grains de sable fins
lorsqu'ils retombent à la surface du sol. Ces grains trop lourds pour être mis en
suspension dans l'atmosphère se déplacent en effet à la surface du sol par bonds
successifs selon des trajectoires balistiques. C'est ce qu'on appelle la saltation (du latin
saltare, sauter). L'énergie cinétique fournie par la saltation contribue d'abord à auto-
entretenir la saltation. Mais elle provoque aussi, comme l'énergie cinétique des gouttes
de pluie, l'éclatement des agrégats et libère ainsi les plus fines particules du sol qui
sont alors disponibles pour être transportées en suspension dans l'atmosphère. Ces
poussières ainsi arrachées constituent ce que l'on appelle les aérosols terrigènes
(diamètre < 20/lm). Ce processus de libération des plus fines particules est appelé
sandblasting [OIL 77], terme qui n'a pas vraiment d'équivalent en français. Enfin,
l'énergie fournie par les grains en saltation peut aussi entraîner le déplacement au sol
par roulement ou reptation des particules les plus grossières (sable grossier et éléments
grossiers). C'est ainsi que des graviers peuvent recouvrir des minidunes par simple
translation à la surface du sol.
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Figure 3,14, Processus d'érosion éolienne: la saltation des sables fins n'est
déclenchée qu'au-delà d'une certaine vitesse-seuil de vent. En retombant au sol,
ces sables provoquent: (i) l'émission des particules plus fines (sandblasting)
qui sont ensuite transportées par suspension sur de grandes distances avant
de retomber dans les océans ou sur d'autres continents.. (ii) la reptation ou le
roulement de particules plus grossiéres à la surface du sol.
2
au réseau de photomètres AERüNET qui fournit, entre autres, le contenu intégré en
aérosols de la colonne atmosphérique, il permet de mesurer, en plus des paramètres
météorologiques, la concentration massique en aérosols terrigènes au pas de temps de
5 min et le flux de dépôt total au pas de temps de la semaine 3 [MAR 10].
Figure 3.15. Dispositif de mesure des flux verticaux d'aérosols terrigènes par la méthode
des gradients au cours d'une campagne de terrain au sud de la Tunisie en mars-avril
2017 (projet ANR WIND-O-II). Noter le mât èquipé de profils d'anémomètres à
coupelles, d'anémomètres soniques 30 et de thermocouples pour mesurer les
paramètres dynamiques et les échafaudages permettant de collecter les aérosols en
fonction de leur taille à deux niveaux (photo de gauche) et permettant de mesurer en
continu leur concentration par classe de taille et leur concentration massique, également
à deux niveaux (photo de droite) (photos: IRD, J.L. Rajot).
Pour étudier finement les processus de l'érosion éolienne, il faut enfin citer les
sOllffleries qui constituent pour l'érosion éolienne l'équivalent des simulateurs de
pluie. Elles permettent de quantifier l'effet de certains facteurs en conditions
contrôlées (en laboratoire) ou semi-contrôlées (sur le terrain).
Une des plus grandes difficultés d'étude de l'érosion hydrique et éolienne réside
dans la diversité des processus mis en jeu, chacun d'entre eux dépendant de l'échelle
considérée. Pour cette raison, il est impératif de mentionner l'échelle à laquelle les
mesures sont effectuées:
Comme l'a montré une méta-analyse de 3236 données [GAR 15], les deux
échelles de mesure les plus fréquentes sont celles de 60 m2 , représentant les parcelles
d'érosion (de 10 à 20 m de long) où l'ensemble des sédiments sont collectés, et celles
des bassins d'environ 1 000 km2 (où ne sont généralement prises en compte que les
matières en suspension). Les différences de processus (voir paragraphes suivants) et de
matériaux détachés (charriage de fond, matières en suspension (souvent désignées
« MES ») font que si l'on exprimait les pertes en terres en une seule unité (Mg km,2,
soit 10 kg ha- l ), elles augmenteraient légèrement en moyenne depuis la parcelle d'l m2
(500 Mg km- 2) jusqu'à la parcelle d'érosion (600 Mg km'2) pour diminuer ensuite
régulièrement à 300 Mg km'2 à l'échelle de l'hectare, 200 Mg km'2 pour 1 km2 ,
110 Mg km'2 pour 1000 km2 , 55 Mg km'2 pour 10 000 km2 , 20 Mg km'2 pour
100000 km2 [GAR 15]. Ces données ne constituent bien entendu que des moyennes
qui ne reflètent pas la très grande dispersion des données. Il reste qu'elles illustrent
bien qu'il n'est pas correct d'extrapoler les données acquises à une échelle à une autre,
comme ont tendance encore à le faire trop d'études. Celles-ci se fondent sur :
- des modèles d'érosion hydrique qui ne prennent pas en compte l'érosion
linéaire et les mouvements de masse;
- des paramètres issus de l'imagerie satellitaire qui tendent à confondre couvert
du sol et usage des sols.
Or, selon les pratiques culturales ou forestières, une même classe de couvert peut
correspondre à des productions de sédiments très différentes. À cet égard, les
plantations monospécifiques d'arbres qui peuvent générer une érosion importante
[RIB 17] ne doivent pas être confondues avec des forêts multispécifiques et
multistrates dans les cartes dressées à partir de télédétection spatiale.
effets de ces événements augmente avec le temps. La même méta-analyse [GAR 15],
portant cette fois sur 3 053 données, illustre bien cette importance de la durée des
mesures: les pertes par érosion hydrique augmentent en moyenne assez régulièrement
de 120 Mg km- 2 après une année de mesures, à 600 Mg km- 2 pour une moyenne
annuelle mesurée sur 25 ans, soit cinq fois plus. L'erreur standard de cette moyenne
diminue régulièrement jusqu'à 20 ans. En d'autres termes, les moyennes de pertes en
terre calculées pour des périodes plus courtes présentent de fortes incertitudes. Or, les
travaux qui ont une durée supérieure à 20 ans restent exceptionnels.
détenniner les zones d'érosion pour mieux la combattre. Les sédiments proviennent-
ils surtout de l'érosion en nappe, de l'érosion linéaire, des mouvements de masse, de
leur remobilisation dans les cours d'eau, des zones rurales, industriel1es, urbaines ?
À cet effet, de très nombreuses approches ont été employées pour détenniner les
« signatures» (les Anglo-Saxons parlent plutôt d'empreintes) de ces sédiments de
différentes natures. L'accent est généralement mis davantage sur les matières en
suspension que sur les sédiments de fond (appelés aussi de charriage) : couleur,
minéralogie des argiles, éléments majeurs et traces, terres rares, propriétés
magnétiques, géochimiques, isotopiques ( l37 Cs, 210 pb , 7 Be, 8 l3 C, 81~), enzymat-
iques, biologiques (pol1ens), spectroscopiques infrarouges à transfonnées de
Fourier. .. Un certain nombre de règles doivent être respectées [HAD 13]. Ces
traceurs doivent être conservatifs, ne doivent pas se modifier au cours du temps, ou
de manière prévisible, et doivent pouvoir être utilisés dans des équations de mélange
[WAL 13]. Pour améliorer la discrimination entre un nombre élevé de sources,
plusieurs traceurs doivent être utilisés simultanément.
Par ail1eurs, une grande partie des travaux sur l'érosion accélérée porte sur les
transports particulaires et non dissous. Or, ceux-ci peuvent représenter une part non
négligeable des transferts. Par exemple, la phase réactive dissoute du phosphore
représente 38 % des exportations de phosphore total (19,4 kg km-2) mesurées à
l'exutoire d'un petit bassin versant agricole en Bretagne, le Kervidy-Naizin (5 km2 )
[DUP 15].
particulaires. Une méta-analyse portant sur 175 fleuves tropicaux, dont 95 en Asie et
Asie du Sud-Est [TIN 12], a évalué les exportations aux estuaires sous forme de carbone
particulaire organique et inorganique à 34 % du carbone total exporté. Cette évaluation
est cohérente avec la gamme de C organique dissous (<< DOC - Dissolved Organic
Carbon» : 73 ± 21 % du C organique total exporté (<< TOC - Total Organic Carbon »),
obtenue à partir des données de 550 bassins répartis sur l'ensemble du globe [ALV 12].
Selon les modèles globaux, les quantités de poussières émises par érosion
éolienne des sols dépassent largement 1 000 Tg an' 1 et leur temps de résidence
moyen en suspension dans l'atmosphère est inférieur à la semaine [TEG 14]. Ces
poussières sont l'équivalent des sédiments fins produits par l'érosion hydrique et
transportés en suspension dans les fleuves jusqu'à l'océan. Elles parcourent aussi
des milliers de kilomètres. Selon l'ampleur de leur flux de dépôt, d'autant plus élevé
que les sources sont proches [MAR 17], elles peuvent constituer des roches mères
telles que les lœss mis en place pendant les périodes glaciaires, qui supportent les
sols parmi les plus fertiles de la planète [PYE 95], ou seulement influencer plus ou
moins fortement les propriétés des sols ou des écosystèmes [SIM 95]. L'un des
exemples actuels les plus spectaculaires est l'influence du panache de poussières
émises à partir du Sahara/Sahel qui contribue à fertiliser sur son trajet à la fois les
sols sahéliens (figure 3.16), l'océan Atlantique et la forêt amazonienne, notamment
par un apport de phosphore (7 à 39 g ha,l a") du même ordre de grandeur que la
quantité exportée du bassin dans les rivières [YU 15].
Les principales zones sources de poussières sont donc les zones désertiques pour
lesquelles on ne peut pas à proprement parler de dégradation des sols. L'importance
relative des émissions anthropiques, principalement à partir des sols cultivés ou
pâturés en zones arides et semi-arides, est difficile à estimer et repose
essentiellement sur la modélisation ou la télédétection [GIN 12]. C'est pourtant dans
ces zones que se trouvent les principaux enjeux, en particulier de perte de fertilité,
en liaison avec les pratiques culturales [ABD II] et l'extension des surfaces
cultivées. L'un des points particulièrement mal connus, faute de mesures, est la
quantité de matière organique émise, nettement enrichie dans les sédiments éoliens
du fait de sa faible densité, qui pourrait constituer une source d'incertitude majeure
dans le cycle du carbone [WEB 12].
Pour juger de l'effet souvent positif des dépôts de poussières sur les sols distants
des sources, il importe d'identifier les zones sources et de connaître la composition des
poussières émises [MUH 14]. C'est d'autant plus complexe que les sources principales
sont difficiles à échantillonner, car situées en zones désertiques peu accessibles.
78 Les sols au cœur de la zone cntique 5
Figure 3.16 La dépression Bodélé au nord du lac Tchad est l'une des principales
sources de poussiéres au monde {TüO 07]. A : image Terra Modis d'un panache de
poussiéres issu de la dépression Bodélé (18/03/2010) - P panache de poussiére,
point rouge localisation des photos B et C. B : détail d'un dépôt de poussière blanche
sur des crottes de chèvre dans la région de Gouré, située au sud-est du Niger, à plus
de 800 km au sud-ouest de la zone source (22/03/2010). C: même région, dépôt
homogéne de poussiére blanchâtre au sol dans une zone protégée par la végétation.
Les traces de voiture, en perturbant la surface, permettent de découvrir la couleur
normale de l'horizon superficiel du sol sableux (23/03/2010) (photo: J. L. Rajot).
3.5. Modélisation
statistique originel (voir paragraphe 3.4.1). Cette équation a depuis été améliorée en
prenant en compte l'évolution dans le temps de l'érodibilité du sol et proposant une
nouvelle formulation du facteur topographique. Il s'agit de l'équation universelle
révisée des pertes en terres (RUSLE). Dans sa deuxième version, l'échelle de temps
est journalière. Ses paramètres aisément accessibles permettent ainsi une évaluation
de l'érosion hydrique 5.
[RIB 17] en favorisant l'augmentation de la taille médiane des gouttes qui auront
traversé son couvert.
Toutefois, comme pour l'érosion hydrique, c'est encore plus la présence d'un
couvert à la surface du sol qui s'avère Je plus efficace [ABD 11]. Ainsi, les
pâturages du Sahel présentent une bien plus faible érosion éolienne que le Sahara ou
même que les champs cultivés du sud du Sahel [PIE 15]. L'effet positif des résidus
de récolte sur la protection du sol est encore plus marqué que pour l'érosion
hydrique (voir figure 3.9) puisque 2 % de couvert de tiges de mil au sol, soit environ
100 kg ha-l, diminuent significativement l'érosion éolienne par rapport à un sol nu
[ABD Il].
Figure 3.18. Méthodes de lutte contre l'érosion éolienne pour protéger la route qui
traverse les 446 km de dunes vives du désert du Taklamakan, Xinjiang, Chine: une
bande de quadrillages de paille de roseau (C), large d'environ 50 m, précède au
moins 6 lignes des haies vives (H) irriguèes à partir de la nappe et composées de
plusieurs espèces adaptées aux conditions désertiques et à l'eau salée [CHE 15]
(photos .- C. Valentin).
C'est ainsi que se sont développées, notamment après la grande crise d'érosion
éolienne aux États-Unis au milieu des années 1930 (dust bowf), des pratiques
agricoles moins fondées sur le travail du sol. En particulier l'agriculture de
conservation qui, malgré de très nombreuses variantes, repose sur trois grands
principes [FR! 12] :
- un semis direct et un travail du sol très réduit ;
- une couverture permanente du sol, notamment par les résidus de culture;
- des rotations dans l'espace et le temps incluant des légumineuses.
Ces principes combinent ainsi ceux évoqués plus haut et permettent une
réduction significative des pertes en terres. Toutefois, un système de culture ne peut
pas être évalué uniquement selon le seul critère de la conservation des sols. Plusieurs
critiques ont ainsi été émises, notamment sur la difficulté d'adoption de ce type de
pratique par l'agriculture familiale en Afrique [GIL 09]. Il est en effet nécessaire de
disposer d'outils spécialisés pour semer à travers un muIch, et d'avoir recours à des
herbicides de synthèse dont la non-nocivité pour l'homme et l'environnement est
mise en cause. De plus, le meilleur stockage du carbone dans les sols est davantage
dû à l'apport de matière organique qu'au non-travail du sol [DER 10, VIR 12].
Pour les mouvements de masse (voir paragraphe 3.3.4), la priorité doit être
accordée à la cartographie des zones à risques et à sa prévention, en évitant
notamment d'y construire. Dans les zones de fortes pentes où des glissements de
terrain ne se sont pas encore produits, certains indices peuvent signaler ces risques:
petit décrochement de terrain, lézardes dans les murs. La plantation d'arbres à racine
pivotante profonde permet en principe de mieux stabiliser les versants. La
construction de terrasses peut aussi constituer une méthode efficace, tout comme le
rabattement de la nappe, qui réduit l'humidité des sols et donc leur masse. Les
interventions peuvent donc concerner plusieurs éléments de la zone critique depuis
la végétation jusqu'aux nappes.
Il existe une assez bonne correspondance au niveau mondial entre faible densité
de population, développement économique et conservation des sols [ALM 15]. L'île
d'Hispaniola, divisée en deux États: Haïti et République dominicaine, illustre cette
relation, en manifestant de part et d'autre de la frontière un très fort contraste
d'érosion [WIL 01]. En Haïti, avec une densité très forte en zone rurale (885 hab. km'2
de terres arables) associée à un produit national brut (PNB) par habitant de
730 US $, les sols sont très sévèrement érodés. En République dominicaine, une
2
densité quatre fois plus faible (221 hab. km- de terres arables), un PNB par habitant
Érosion et pnnclpes de conservation des sols 85
près de dix fois supérieur (6910 US $), ainsi qu'une politique de conservation de
l'environnement et de développement de parcs nationaux, ont permis le
développement d'aires protégées sur près du tiers du territoire [WIL 01].
Cette règle souffre toutefois de très nombreuses exceptions. Par exemple, dans
les monts Mandara, au nord du Cameroun, malgré une densité de population de
200 hab. km- 2 , les communautés ont acquis une forte maîtrise de la construction et
de l'entretien de terrasses et de gestion des fumures organiques. Il en est de même
sur l'île de Java en Indonésie où les populations rurales peuvent dépasser 600 hab.
km-2 • Elles ont adopté des mesures anti-érosives fondées notamment sur l'utilisation
des déchets organiques (fumiers, composts, etc.). Ce ne sont donc pas toujours les
communautés les plus pauvres qui dégradent le plus les sols. Parmi cinq bassins
versants agricoles d'Asie du Sud-Est, c'est celui de Thaïlande qui présente les pertes
en terres les plus fortes, avec le moins de pluies et où les paysans disposent des
revenus les plus élevés [VAL 08].
3.8. Conclusions
Bien que les différents processus érosifs présentent de très nombreux points
communs (détachement, transport, dépôt) et des questions analogues (origine des
sédiments, distance des transferts, temps de résidence, etc.), ils exigent des méthodes
d'étude, des compétences et des approches de modélisation diversifiées.
L'érosion accélérée constitue une des causes majeures de dégradation des sols,
mais aussi la conséquence d'autres formes de dégradation de l'environnement:
déforestation, réduction des teneurs en matières organiques des sols, tassement par
les engins agricoles et forestiers sous l'effet de changement d'usage des sols,
augmentation de la fréquence des événements extrêmes sous l'effet du dérèglement
climatique.
Comme le montrent de nombreux succès tels que la forte réduction des teneurs
en sédiments dans le Mississippi suite aux changements des pratiques culturales,
Érosion et pnncipes de conservation des sols 87
l'érosion accélérée n'est pas une fatalité dès lors qu'il existe une volonté et des
moyens de la réduire.
3. Quelles sont les conséquences de l'érosion sur la qualité des sols, de l'eau et
de l'air, et sur la santé humaine et animale?
3.9. Bibliographie
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