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L’impact des changements climatiques sur le rendement de la
céréaliculture dans la Région du Nord-Ouest de la Tunisie (Béja)
Dorra GRAMI*, Jalleleddine BEN REJEB**
Jel codes: Q15, Q54
Introduction Résumé Les changements clima-
tiques désignent aussi les
Depuis des millénaires, Cet article a pour objectif l’analyse de l’impact des changements climatiques sur modifications du climat
le rendement de la céréaliculture dans la région de Béja située dans le Nord-Ouest
le climat de la terre varie de la Tunisie, sur une période allant d’analyse due 1990 à 2013. Les variables ex- regroupant tous les élé-
selon les époques et les plicatives du rendement sont des variables climatiques (précipitation et tempéra- ments qui constituent le
lieux, les changements ture), la superficie par culture et le progrès techniquers. Pour ce faire, des modè- temps, à savoir la tempé-
observés s’étalant généra- les de régressions multiples ont été estimés pour les trois cultures céréalières (blé
dur, blé tendre et orge) dans la région d’étude (Béja). Les estimations du modèle rature, les précipitations
lement sur de longues pé- semi-logarithmique ont montré que le rendement dépend différemment des varia- et les vents. Mais on parle
riodes qui atténuent la per- bles climatiques, de la superficie et du progrès technique. Ensuite, une projection beaucoup d’un change-
ception que l’homme peut des effets du changement climatique sur les cultures céréalières a été faite en uti- ment du climat vers son
lisant les scénarios du modèle HadCM3 qui a montré que cet impact sera plus ac-
en avoir à un moment don- centué à long terme dans la région d’étude. Afin de réduire cet impact négatif sur réchauffement.
née. Au cours des derniè- le secteur céréalier, des mesures d’adaptation doivent être prise telles que l’en- Le réchauffement cli-
res décennies, les change- couragement de la recherche en matière d’identification d’un nouveau paquet matique consiste en fait
ments climatiques sem- technologique agricole adapté au changement climatique. en une augmentation des
blent s’être accélérés. Mots-clés: changement climatique, céréales, rendement, série temporelle, Tunisie. degrés de la température
Les changements clima- due aux émissions ac-
tiques sont «des change- Abstract crues de gaz à effet de ser-
ments de climat qui sont This article aims to analyze the impact of climate change on the yield of grain re, imputable essentielle-
attribués directement ou farming in the Beja region, located in thein northwestern of Tunisia, on an analy- ment aux activités humai-
indirectement à une activi- sisfor the period of 1990- to 2013 period. The yield explanatory variables are cli- nes. Le réchauffement cli-
té humaine altérant la matic performances are climatic variables (rainfall precipitation and temperature), matique provoquera d’im-
by crop acreage and technical progress. To Therefore, do so, multiple regression
composition de l’atmo- models were estimated for the three cereal crops (durum wheat, soft wheat and bar- portantes modifications du
sphère mondiale et qui ley) in the study area under investigation (Beja). Estimates of the semi- logarith- climat et aura de sérieuses
viennent s’ajouter à la va- mic model showed that yield the performance depends differs in response to va- répercussions écologiques,
riabilité naturelle du climat rying on the different climate variables, crop acreage area and technical progress.
Moreover, a forecast of The projected the effects of climate change effects on ce-
économiques et sociales
observée au cours de pé- real crops, were made using the HadCM3 scenarios, which showed that this at the sur les générations actuel-
riodes comparables»1. impact will be more pronounced be heavier in in the long term run in the target s- les et futures.
Selon le GIEC (2007), «le tudy area. À l’échelle globale, les
changement climatique To reduce this negative impact on the cereal sector, adaptation measures must be
taken such as stimulating encouragement of research into regarding the identifica-
statistiques montrent qu’au
s’étend comme variation tion of a new agricultural technology package adapted to climate change. cours du 20ème siècle, la
de l’état du climat que l’on terre s’est réchauffée de
peut déceler par des modi- Keywords: climate change, cereals, yield, time series data, Tunisia. 0,76°C. Les données mé-
fications de la moyenne et téorologiques concernant
ou de la variabilité de ses propriétés et qui persiste pendant l’Afrique du Nord indiquent que le réchauffement clima-
une longue période». tique est plus accentué dans cette région en comparaison
avec la moyenne mondiale. En effet, la hausse des tempé-
* Université de Tunis EL MANAR, Faculté des Sciences Economiques ratures au 20ème siècle concernant l’Afrique du Nord s’est
et de Gestion de Tunis (B.P 248 El Manar II 2092, Tunis- Tunisie). La- située entre 1,5 et 2°C selon les régions, et la baisse des pré-
boratoire: Management de l’innovation et Développement Durable cipitations est estimée entre 10 et 20%. Ceci montre que ces
(LAMIDED), Institut Supérieur de Gestion, Université de Sousse. Cor-
responding author:
[email protected] pays subiront, plus que d’autres régions, les impacts des
** Laboratoire: Management de l’innovation et Développement Dura- changements climatiques. La Tunisie, par sa position géo-
ble (LAMIDED), Institut Supérieur de Gestion, Université de Sousse. graphique et l’orientation générale de son relief, est certai-
Tunisie.
1 Article 1 de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Chan- nement parmi ces pays. Le Nord-Ouest de la Tunisie qui
gements Climatiques (CCNUCC). constitue actuellement le château du pays est la région la
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plus menacée par les défis des changements climatiques. températures de 2°C peut engendrer une diminution de la
Le rapport publié par le Ministère de l’Agriculture, des production mondiale de céréales de 5%. Cet impact est dé-
Ressources Hydrauliques et de la Pêche (MARHP, 2007) couplé dans la région MENA où cette production peut se ré-
prévoit, aux alentours de 2030, une baisse modérée des pré- duire de 15% à 35% selon l’augmentation des gaz à effet de
cipitations, une augmentation de la température moyenne serre.
annuelle sur l’ensemble du pays de +1,1°C et une accen- En outre, le secteur céréalier est le plus grand utilisateur
tuation de l’augmentation de la température moyenne jus- d’eau et devant l’aggravation de l’effet néfaste des change-
qu’en 2050 (+2,1ºC). En effet, les changements climatiques ments climatiques, des mesures d’adaptations doivent obli-
affectent plusieurs secteurs de l’économie, notamment l’a- gatoirement s’inscrire dans un processus de développement
griculture. durable. (Dowing et al., 1997) affirment qu’il est clair que
L’agriculture représente la source majeure de revenu et le changement climatique aura un impact néfaste si rien
d’emploi dans toutes les zones rurales des pays pauvres. El- n’est fait et les problèmes existants vont s’accentuer.
le accapare à elle seule l’essentiel des eaux utilisées dans Par conséquent, il est nécessaire d’estimer en premier lieu
les pays à climat aride et semi-aride. La concurrence inter- les effets des variables climatiques sur le rendement des
sectorielle sur la ressource en eau s’intensifie avec la crois- cultures céréalières (blé dur, blé tendre et orge) dans la ré-
sance de la population, de l’urbanisation et du développe- gion du Nord-Ouest (Béja) et d’évaluer en deuxième lieu
ment économique. Le changement climatique altère signifi- les impacts en termes monétaire et économique à l’horizon
cativement la structure de la pluviométrie et de la tempéra- 2030.
ture qui affecte négativement la production agricole, en par-
ticulier la production céréalière. Les céréales occupent à Hypothèse de recherche
l’échelle mondiale une place primordiale dans les program- L’hypothèse générale de ce travail s’appuie sur l’idée se-
mes de recherche agricole. En Tunisie, cette place est enco- lon laquelle les cultures céréalières rrésisteront très peu au
re plus importante. Toutefois, la céréaliculture reste dépen-
phénomène du changement climatique.
dante des conditions climatiques étant soumise à des séche-
Les hypothèses spécifiques permettent de vérifier cette
resses très fréquentes.
Les céréales sont les principales sources de la nutrition hypothèse générale.
humaines dans le monde et le blé occupe la première place • Les changements climatiques réduisent la productivité
pour la production mondiale et la deuxième après le riz, de la céréaliculture;
comme source de nourriture pour les populations humaines. • L’augmentation de la température et la baisse des préci-
Par son importance en terme de superficies occupées et par pitations affectent les rendements des céréales;
son poids dans la sécurité alimentaire du pays, le secteur cé- • Les producteurs des céréales disposent d’une faible ca-
réalier demeure un des principaux secteurs de la production pacité d’adaptation de la production face au phénomène
agricole en Tunisie. du changement climatique.
L’objectif de ce travail est d’analyser l’impact des change- Comme le démontre la carte agricole et climatique, la Tu-
ments climatiques sur le rendement de la céréaliculture dans nisie est à dominance semi-aride à aride et elle est soumise
la région de Béja située dans le Nord-Ouest de la Tunisie et à un climat résultant des influences maritimes au Nord et à
qui constitue la principale région productrice
de céréalues du pays, caractérisée par une Figure 1 - Carte agricole et climatique de la Tunisie.
pluviométrie importante.
Le choix du secteur céréalier découle de
deux principales raisons: la première raison
tient à la sécurité alimentaire et au poids
stratégique dans la balance commerciale
des produits agroalimentaires, faisant que
la diminution des rendements peut avoir
des conséquences catastrophiques en ter-
mes de dépendance politique, de chômage
et de survie de la population.
La deuxième raison s’explique par le fait
que celui-ci est le secteur le plus touché par
les changements climatiques. D’après Stern
(2006)2, en effet, fune augmentation des
2 Stern N., (2006):. «The Economics of Climate
Change», the Stern Review. Cambridge Universi-
ty, Cambridge university press.
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l’Est (Mer Méditerranée) et sahariennes au Sud. Cette carte Tableau 1 - Résultats des estimations pour les trois cultures céréalières.
montre aussi une grande variabilité spatiale et interannuel- Variables Blé dur Blé tendre Orge
le des précipitations avec des précipitations plus faibles au Constante 4,055
(2,522)
-1,594
(-0,916)
-2,243
(-0,875)
Sud caractérisé par des épisodes de sécheresses périodiques
P 0,00019* 0,0009* 0,001*
fréquentes dont la durée peut dépasser trois années succes- (1,746) (1,783) (1,878)
sives.
Cadre de l’étude et sources des données P*P -6,60E -07
(-0,745)
1,58E -06
(1,3026)
1,70 E -07
(0,118)
Les données utilisées pour l’analyse empirique ont été T 0,4092** 0,6001*** 0,5418*
collectées auprès des différents organismes nationaux pour (2,333) (2,9742) (1,913)
une période d’analyse de 1990 à 2013. Les rendements, les T*T -0,0120** -0,0181*** -0,0159*
superficies et le progrès technique sont fournis par la Di- (-2,393) (-3,1887) (-2,006)
rection Générale de la Planification Agricole (DGPA, SUP 0,0045** 0,05882*** 0,0664***
2013). Les données sur les précipitations et la température (2,292) (7,3443) (4,735)
ont été obtenues auprès de la Direction Générale des Res- IERV 0,0045** 0,01099* 0,0201*
sources en Eau (DGRE, 2013), et auprès de l’Institut Na- (1,793) (1,876) (1,780)
R² 0,73 0,91 0,84
tional de la Météorologie (INM).
La région du Nord-Ouest (Béja) objet de l’étude est ca- F 7,912** 30,071** 15,727**
ractérisée par un climat subhumide avec une pluviométrie DW 1,726 1,689 2,333
annuelle moyenne de l’ordre de 600 mm à 1200 mm. Les Test de Chow 0,34 1,271 0,158
emblavures réservées aux céréales dans la région de Béja
sont en moyennes de 1.5 millions d’hectares, soit 10% de la tenus sont de l’ordre de 0,73 ; 0,91 et 0.84, respectivement
superficie totale des céréales en Tunisie, faisant de cette ré- pour le blé dur, le blé tendre et l’orge et ils indiquent que les
gion la principale productrice de céréales. modèles expliquent une grande variabilité du rendement.
La production ainsi que le rendement des céréales varient En ce qui concerne le test F de Fischer, les valeurs calculées
en fonction des saisons. Cette variation est due principale- sont supérieures aux valeurs critiques pour les trois cultures
ment aux fluctuations climatiques. 0,05) = 2,70, ce qui montre que les trois variables retenues
(F6,17
Spécification du modèle sont globalement significatives. Le test d’autocorrélation
des erreurs de Durbin Watson (DW) indique l’absence du
Nous avons adopté la forme fonctionnelle semi-logarith- problème d’autocorrélation d’ordre 1.
mique pour l’estimation de la variation des rendements cé- Pour étudier la stabilité des trois modèles, le test de Chow
réaliers (blé dur, blé tendre et orge) dans la région de Béja a été appliqué en utilisant deux sous-périodes (1990-2006
sur une période de 1990 à 2013. D’après certains auteurs et 2006-2013). En effet, les statistiques calculées sont infé-
(Belaid, 2000; Iglesias and Quioga, 2007), cette forme est rieures à la valeur tabulée (F0,05
8,9 ) = 3,39. Ce qui confirme
la plus adoptée pour ce type d’analyse. Notre modèle éco- que le modèle est stable pour les trois modèles estimées.
nométrique se présente comme suit: Les résultats montrent aussi une relation significative
pour les trois cultures au seuil de 10% entre les variables
log (Yt) = C0 + C1P + C2P2 + C3T + C4T2 + C5SUP + C6IERV + εt dépendantes et la variable explicative (précipitation P), ce
qui confirme que les précipitations affectent positivement le
Ou : rendement céréalier vu la nécessité de la pluviométrie pour
Yt : Rendements des céréales (blé dur, blé tendre ou or- ce secteur. On peut noter aussi que les coefficients du se-
ge) pour l’année t. cond ordre des variables des précipitations sont négatifs, ce
C0 : Constante. qui implique la non-linéarité des variables climatiques et le
P : Précipitation annuelle en mm. fait que le rendement est une fonction concave des précipi-
T : température annuelle en °C. tations.
SUP : la superficie par culture. On remarque également une relation un peu significative
IERV+ Trend, tendance temporelle, variable proxy aux in- entre la variable dépendante et la variable explicative (tem-
vestissements liés aux Etudes, Recherche et Vulgarisation pérature T), ce qui confirme que la température affecte né-
pour le secteur agricole. gativement le rendement céréalier. Les coefficients du se-
εt : un terme d’erreur. cond ordre des variables de température sont négatifs, ce
Résultats et discussions qui confirme que la température affecte négativement le
rendement céréalier. Autrement, dans les périodes où il y a
Résultats de l’estimation une fréquence de sécheresse, la production des céréales va
Les résultats de l’estimation du modèle par la méthode diminuer et le rendement sera infime vu la nécessité massi-
des Moindres Carrés Ordinaires (MCO) sont résumés dans ve de pluviométrie pour ce secteur. On peut conclure que
le tableau suivant. Les coefficients de déterminations R² ob- ces coefficients négatifs se traduisent par le fait que les va-
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riables climatiques (précipitations et température) sont non Tableaux 2 - Pertes prévues, pertes physiques et pertes monétaires du
linéaires et que le rendement présente une relation concave rendement des cultures céréalières selon les projections du modèle
avec les précipitations et la température. HadCM3 à l’horizon 2030.
Cultures Perte physique en (qx/ha)
La superficie présente un effet positif et significatif, ce Blé dur 2,39
qui explique que les superficies des exploitations de grande Blé tendre 1,03
Orge 0,49
taille caractérisant la région contribuent à l’augmentation
du rendement céréalier. Ce qui confirme que plus la super-
ficie est grande, plus le rendement du secteur céréalier est Cultures Perte monétaires en (DT/ha)
Blé dur 100,72
important. Blé tendre 67,08
Quant à la variable Trend, proxy aux investissements liés Orge 29,97
aux Etudes, Recherche et Vulgarisation (IERV) pour le sec-
teur agricole, elle présente un coefficient positif et signifi- Cultures Perte totale en DT
Blé dur 821583
catif au seuil de 5% pour les trois modèles. Cette relation Blé tendre 356379
positive entre le rendement céréalier et le progrès technique Orge 153061
se traduit par les efforts consacrés, les nouvelles technolo- Total 1.331.023
gies et par la recherche de nouvelles stratégies adoptées par
la période d’analyse (Y1) et celles basées sur les scénarios
les agriculteurs dans le secteur céréalier face aux change-
du modèle HadCM3 à l’horizon 2030 (Y0). La formule s’é-
ments climatiques.
crit comme suit:
Le terme progrès technologique recouvre aussi une
conséquence diversifiée d’améliorations relevant de diffé- ሺܻଵ െ ܻ ሻ
rents domaines (savoirs, actions et politiques), l’améliora- οܻ ൌ ͲͲͳ כ
tion des variétés culturales donc le progrès de la recherche, ܻ
la mécanisation donc l’intensification et la possibilité d’in-
vestissement dans les exploitations. Le progrès technolo- Les résultats de la perte en pourcentage, de la perte phy-
gique est considéré comme une réflexion sur l’adaptation sique en qx/ha et de la perte monétaire en DT/ha sont illus-
de l’agriculture au changement climatique. trés dans les tableaux suivants.
Le progrès technologique permet aussi de favoriser les in- A partir de ces projections, les résultats du calcul des per-
vestissements dans les zones qui sont les plus vulnérables tes en pourcentage montrent que le blé tendre est la culture
aux impacts des changements climatiques, peut-être une so- qui sera la plus touchée par l’augmentation des températu-
lution pour les cultures pluviales. La production pluviale res et la diminution des précipitations à l’horizon 2030
dans le pays contribue à la sécurité alimentaire de nom- comme l’indiquent les projections du modèle HadCM3. La
breuses exploitations familiales et la possibilité de crois- région de Béja pourrait enregistrer des pertes en rende-
sance de la production en irrigué sous contraintes clima- ments céréaliers de l’ordre de 2,49%; 6,06% et 5,21%,
tiques pourrait renforcer l’idée que l’agriculture irriguée se- respectivement pour le blé dur, le blé tendre et l’orge.
ra une donnée essentielle du futur agricole. En tenant compte des prix pour les trois cultures céréaliè-
Le progrès technologique consiste aussi à sélectionner les res (42DT/qx pour le blé dur, 65DT/qx pour le blé tendre,
variétés à travers l’amélioration génétique des céréales qui 60DT/ qx pour l’orge), nous avons calculé à l’aide des per-
constitue un des facteurs les plus importants ayant conduit tes en pourcentage, les pertes physiques réelles en quantité
progressivement à la modernisation de la céréaliculture en par hectare et les pertes monétaires. Les résultats du calcul
Tunisie. Plus encore, et surtout avec l’avènement des nou- des pertes physiques en qx/ha donnent des valeurs de l’or-
velles variétés, l’adoption d’autres progrès techniques a été dre de 2.39, 1.03 et 0.49, respectivement pour le blé dur, le
encouragée, en particulier la fertilisation azotée, le désher- blé tendre et l’orge.
bage chimique, le contrôle chimique des maladies, l’utilisa- Le calcul des pertes monétaires en DT/ ha donnent des
tion des semences certifiées et l’irrigation. Les rendements valeurs de l’ordre de 100.72, 67.08 et 29.97 pour le blé dur,
des nouvelles variétés de céréales sont trois à quatre fois le blé tendre et l’orge.
plus élevés que ceux des anciennes variétés. En multipliant la perte par ha par la superficie cultivée de
chaque culture, les agriculteurs de la région de Béja de-
Projection du modèle (Impacts prévus) vraient s’attendre à une perte totale qui s’élève à 1 331 023
Les projections du modèle HadCM3 stipulent une aug- millions DT dans la région de Béja ; ces pertes se traduisent
mentation de la température de 0.8°C et une diminution de par une affectation négative du revenu.
5% des précipitations à l’horizon 2030 dans la région d’é- On peut conclure que les trois cultures céréalières, blé
tude (la région de Béja). dur, blé tendre et orge, sont affectées par les changements
Pour pouvoir estimer l’impact du changement climatique climatiques à l’horizon 2030, ce qui aura des effets néfastes
sur les rendements céréaliers, nous avons procédé au calcul sur le rendement céréalier de Béja qui sera très faible; par
de la variation en pourcentage du rendement obtenu par le conséquent, son impact sera aussi négatif sur la sécurité ali-
modèle, en utilisant les données climatiques moyennes de mentaire et le poids stratégique dans la balance commercia-
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le des produits agroalimentaires. La diminution des rende- ger une réduction significative de la part accordée au sec-
ments peut donc avoir des conséquences catastrophiques en teur agricole au profit d’autres activités économiques.
termes de dépendance politique, de chômage et de survie de Dans ce cadre, les institutions internationales semblent êt-
la population. re les mieux placées à gérer les financements à l’échelle
mondiale permettant d’aider les pays en développement à
Conclusion s’adapter en vue de limiter l’impact du changement clima-
L’objectif de cet article est d’analyser l’impact des chan- tique sur toute la planète.
gements climatique sur le rendement de la céréaliculture Plus précisément, si la réduction mondiale des émissions
dans la région de Béja située dans le Nord-Ouest de la Tu- de gaz à effet de serre peut limiter l’ampleur du changement
nisie. Les résultats des estimations ont montré que les ren- climatique à long terme, le développement des stratégies
dements des céréales pour les trois cultures sont affectés par d’adaptation est une voie incontournable pour réduire les
les changements climatiques, les superficies et le progrès dommages attendus dans le court terme. En ce sens, le
technique. changement climatique va fortement intensifier et accélérer
Donc, une augmentation de la pluviométrie affecte posi- des problèmes existants plus qu’il ne va en créer de nou-
tivement le rendement céréalier alors qu’une augmentation veaux (Downing et al., 1997). Face à cette charge poten-
de fréquence des sécheresses peut avoir des effets néfastes tiellement lourde, la problématique de réponse consiste en
sur la productivité céréalière. Les coefficients du second or- deux stratégies capables de limiter les impacts des difficul-
dre indiquent la non-linéarité des variables climatiques. Au tés croissantes de l’agriculture : d’une part résister aux mo-
total, les variables ayant une masse importante sont celles difications du climat et adapter les systèmes culturaux par
des précipitations, des superficies et du progrès techniques. des semences résistantes à la sécheresse et au stress hy-
Selon les scénarios du modèle HadCM3 à l’horizon 2030, drique par une gestion de l’eau, d’autre part organiser le re-
les résultats des projections montrent un effet négatif sur le trait progressif de l’agriculture ou de certaines cultures exi-
secteur céréalier dans la région qui se caractérise par des geantes en eau, face à l’inadaptabilité croissante à l’envi-
pertes importantes ayant un impact néfaste sur le rendement ronnement.
céréalier dans la région de Béja spécialisée dans la céréali- Pour mieux expliquer les différentes options d’adaptation
culture. en Tunisie, qui réduiraient les conséquences de la perturba-
Afin de réduire cet impact négatif sur le secteur céréalier, tion du climat sur le rendement de la céréaliculture, il faut
des mesures d’adaptation doivent être prises telles que l’en- préciser qu’elles consisteront à accélérer la mobilisation de
couragement de la recherche en matière d’identification nouvelles ressources par la construction des barrages et la
d’un nouveau paquet technologique agricole adapté aux redistribution de l’eau des barrages vers l’agriculture et
changements climatiques et la diffusion de nouvelles varié- aussi le recyclage et la récupération des eaux usées pour l’a-
tés tolérantes et de variétés précoces adaptables aux chan- griculture.
gements climatiques. Tous ça fait partie des stratégies d’a- L’utilisation de techniques optimales d’irrigation permet-
daptation pour la réduction des effets des changements cli- trait des économies de la dotation hydrique de l’agriculture.
matiques sur le secteur céréalier à long terme. Dans l’industrie, le recyclage réduirait fortement la deman-
L’adaptation du secteur céréalier doit figurer parmi les de et l’amélioration des réseaux d’association se traduirait
priorités du pays en raison de son importance capitale dans par des économies importantes sur les besoins des ménages.
la sécurité alimentaire et de son poids stratégique dans la Dans ce contexte, la tarification des usages inciterait les ac-
balance commerciale. L’adaptation du secteur céréalier aux teurs à maîtriser leur consommation et à utiliser des tech-
changements climatiques peut prendre plusieurs années. niques économes.
Reilly (1997) estime en moyenne que 3 à 10 ans sont requis D’autres mesures adaptées à l’agriculture seraient liées
pour l’exploitation de nouvelles terres et le recours à de aux pratiques culturales telles la refonte progressive des ca-
nouvelles variétés et que 50 à 100 ans sont nécessaires pour lendriers agricoles traditionnels, l’optimisation des dates de
les investissements lourds tels que la modification d’infras- semis en fonction des changements du climat, l’utilisation
tructures et la réorientation de la production vers de nou- de semences sélectionnées et le choix de variétés à cycle
velles cultures. La Tunisie doit réagir dès maintenant en court et résistantes à la sécheresse, et enfin la reconversion
fonction de la prévision du climat futur. Dans ce sens, dif- et le repositionnement des cultures selon l’évolution du
férentes options s’offrent. contexte bioclimatique. Ce choix serait cependant caution-
Dans le court et le moyen terme, les possibilités d’adap- né par un accompagnement technique et financier des agri-
tation du pays doivent passer par une réorientation de cer- culteurs.
taines cultures et une modification des processus de pro- Le renforcement de l’offre d’irrigation apparait primor-
duction pour résister à la variation du climat et répondre diale et nécessite, d’une part, l’extension du réseau irrigué
aux besoins croissants de la population. et l’application d’une irrigation de complément à des ex-
Ces décisions individuelles ne sont pas souvent suffisan- ploitations initialement pluviales pour faire face au stress
tes et demandent d’être accompagnées de politiques d’o- hydrique de la saison estivale, et d’autre part la limitation
rientation plus complètes. A long terme, il s’agit d’envisa- de la superficie dédiée aux céréales et l’intensification de
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l’irrigation. Les deux options sont pour une disponibilité jeunes pacaniers à Sidi Mbarek au nord de la Tunisie. Tro-
permanente de la ressource rare qui est l’eau. L’utilisation picultura, 30 (2): 72-78.
des nouvelles techniques d’irrigation (goutte-à-goutte) au Boussard J.-M. et Chabane M., (2011). La problématique
niveau du secteur de l’agriculture est conseillée afin d’as- des céréales en Algérie, Défis, enjeux et perspectives. In:
surer des économies en eau. Communication dans le cadre de la 5ème journée de re-
Enfin, le développement de la céréaliculture avec toutes cherches en sciences sociales à AgroSup Dijon, 8 et 9 Dé-
ses composantes est étroitement lié au problème de l’eau. cembre 2011.
Sous l’effet du changement climatique, cette ressource qui Lakhdari H., (2009). Les conséquences du changement
est limitée dans nos régions sera plus menacée, d’une part, climatiques sur le développement de l’agriculture en Algé-
d’épuisement, et d’autre part de salinisation et de pollution rie: Quelles stratégies d’adaptations face à la rareté de
d’autre part. L’agriculture tunisienne qui consomme 80% l’eau. In: Cinquième colloque international: Energie,
des besoins nationaux demeure tributaire de ces ressources Changement Climatique et développement durable. Ham-
hydrauliques. Alors que le secteur irrigué est pratiquement mamet (Tunisie, Juin 15-17, 2009).
peu vulnérable aux sécheresses, le secteur pluvial est sensi- Feki M. et Douguedroit A., (2003). Relations entre ren-
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