Jeunesses
Jeunesses
Jeunesse(s)
1. Cultures enfantines. Universalité et diversité, A. Arleo, J. Delalande (dir.), Rennes, Presses univer-
sitaires de Rennes (Le sens social), 2010.
2. P. Atouda Beyala, Cinquante ans après les indépendances, quel héritage pour la jeunesse ?, Paris,
L’Harmattan, 2012, p. 36.
3. J.-C. Chamboredon, « La société française et sa jeunesse », in Le partage des bénéfices : expansion et
inégalité en France (Travaux du colloque organisé par le Cercle Noroit à Arras, 12-13 juin 1965),
Paris, Minuit, 1966, p. 155-175.
4. A. Prost, Éducation, société et politiques. Une histoire de l’enseignement en France de 1945 à nos
jours, Paris, Seuil, 1997.
5. P. Bourdieu, J.-C. Passeron, Les héritiers, Paris, Minuit, 1964.
6. M. Pialoux, « Jeunesse sans avenir et travail intérimaire », Actes de la recherche en sciences sociales,
n° 26-27, mars-avril 1979, Classes d’âge et classes sociales, p. 19-47.
7. P. Bourdieu, « Effets de lieux », in La misère du monde, P. Bourdieu (dir.), Paris, Seuil, 1993, p. 249-
262 ; T. Cizeau, « Enjeux scolaires, enjeux de classes. Scolarisation et orientation d’une jeunesse
rurale », Informations sociales, n° 164, 2 / 2011, p. 76-84.
8. A. Van Zanten, L’école de la périphérie. Scolarité et ségrégation en banlieue, Paris, PUF, 2001.
9. A. Sayad, « Les enfants illégitimes », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 25, janvier 1979,
p. 61-81 et n° 26-27, mars-avril 1979, p. 117-132.
10. É. de La Rochebrochard, « Les âges de la puberté des filles et des garçons en France. Mesures à
partir d’une enquête sur la sexualité des adolescents », Population, vol. 54, n° 6, 1999, p. 933-962.
11. A. Van Gennep, Manuel du folklore français contemporain, t. I, vol. 1 : Du berceau à la tombe, Paris,
Picard, 1943, rééd. 1998, p. 159, développé par A. Van Gennep, Rites de passage, Paris, Nourry,
1909, p. 93-98.
12. E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973.
13. H. Aït el Cadi, « Culture adolescente : de quoi parle-t-on ? », in Cultures adolescentes : entre turbulence
et construction de soi, D. Le Breton (dir.), Paris, Autrement, 2008, p. 53.
Jeunesse(s) 23
l’occasion d’un redéploiement de sa figure sociale avec les adultes et avec un groupe
de pairs qui dicte, parfois de façon tyrannique, ses propres codes, ses règles et ses
marqueurs culturels ; actuellement la période de « séparation » semble devenue
plus complexe, puis la période de « marge » souvent plus longue, enfin la période
d’« agrégation » plus incertaine 14.
Définir des jeunes, c’est les appréhender tout à la fois du point de vue de leur
groupe générationnel ET de leur groupe social ET de leur groupe ethnique ET de
leur groupe genré. Ces approches sont à notre avis indissociables.
Les jeunes appartiennent à un groupe générationnel, la fameuse génération Y
comme le fil des écouteurs à leurs oreilles, proche par des complicités entre pairs
du même âge, par leurs expériences familiales et amoureuses, par leurs réseaux
élargis de sociabilité avec les NTC (téléphones portables, Internet, blogs, réseaux
sociaux…), par de nouvelles relations avec les adultes. C’est aussi leur inscription
dans des modes de consommations culturelles relativement homogènes, leurs
goûts musicaux, leurs vêtements, qui permet à la société de les regrouper dans une
catégorie « jeunes », qui détermine un ensemble de manières d’être, de langages, de
valeurs, de croyances et de normes. Mais on peut se demander si la constitution
de ce groupe-génération Y n’incite pas ces jeunes à se conformer à une image
supposée de leur génération.
Ils appartiennent dans le même temps à différentes classes sociales. Ils vivent
selon des conditions de vie très contrastées et des liens intergénérationnels parfois
compliqués du fait d’anciens repères de classe qui s’affaiblissent progressivement.
Enfin il faut penser les jeunes à partir de leur appartenance à un groupe genré et à
un groupe qui peut être d’une origine culturelle différente de celle du pays d’accueil.
Les caractéristiques des jeunesses se sont transformées sous l’effet d’une société en
rapides mutations. Les jeunesses ont toujours quelque chose à voir avec la réalité des
conditions sociales d’existence des jeunesses de l’époque, avec des représentations
sociales et des questions politiques, esthétiques et éthiques qui se sont sédimentées
et définissent ou désignent ce que devrait ou pourrait être la jeunesse en mélan-
geant des repères anciens et des repères nouveaux. Elles ont à voir encore avec des
influences idéologiques du côté des adultes qui peuvent en constituer une catégorie
à travers laquelle s’expriment à la fois les peurs et les fantasmes de « jeunisme » de
la société. Entre enfance et âge adulte, la jeunesse est perçue par certains comme
une menace, comme une « turbulence » 15 qu’il faut contrôler et tenir à distance ; elle
est perçue par d’autres comme une ressource, comme un interlocuteur politique,
culturel et éducatif, compétent et légitime, voire instrument idéologique et pro-
pagandiste, comme ce fut le cas entre juillet 1940 et juin 1944, dans les Chantiers
de la Jeunesse du régime de Vichy. Quelle place, quel rôle donner aux jeunesses ?
Le débat a existé très tôt pour savoir quel(s) ministère(s) doi(ven)t être en charge
des affaires de jeunesse(s) et notamment leur prise en compte par le ministère de
l’Éducation nationale 16.
Les évolutions de la société ont transformé le statut et la place des jeunes dans la
société. Les représentations de la jeunesse se sont historiquement modifiées en lien
avec les évolutions des représentations de l’enfance 17. Les conditions économiques
et démographiques, les progrès de la santé ont permis une élévation des niveaux de
vie et de ressources pour la consommation. L’abaissement de l’âge de la majorité
civile de 21 à 18 ans en 1974 a renforcé les droits des jeunes et leur reconnaissance
comme personnes plus autonomes et plus responsables. La Convention interna-
tionale des droits de l’enfant du 20 novembre 1989 a notamment transformé les
comportements des adultes à leur encontre et les enfants et les jeunes ont développé
de nouvelles façons d’être, s’autorisant notamment à donner davantage leur avis
ou à exprimer des attentes. La rapidité des changements sociétaux a fragilisé les
repères des adultes quant à leurs normes éducatives avec une autorité parentale
aujourd’hui basée sur une recherche plus négociée de l’adhésion du jeune que sur
son obéissance. Laurence Gavarini explique « qu’en l’absence de rituels de passage
comme ceux des sociétés traditionnelles qui marquaient la sortie de l’enfance et
l’entrée dans l’âge adulte, il s’agirait bien d’un choc entre deux mondes entrete-
nant un rapport d’étrangéité l’un par rapport à l’autre, et d’une modification qui
s’actualise dans tout individu adolescent » 18. Nous assistons, explique-t-elle, « à
un réagencement des places et des rapports des uns et des autres dans la famille
[…]. Ce phénomène est collectif, général et nous sommes toutes et tous en train de
16. – Séparation entre le 23 juin 1981 et le 22 mars 1983 : le ministère de l’Éducation nationale est
distinct du ministère du Temps libre, de la “Jeunesse” et des Sports et du Tourisme ; – Fusion entre
1988 et 1991 : Lionel Jospin porte le titre de ministre de l’Éducation nationale, de la “Jeunesse” et
des Sports, avec à ses côtés un secrétaire d’État chargé des sports ; – Disparition entre le 13 mai 1988
et le 15 mai 1991 : la jeunesse disparaît, il reste un secrétariat d’État de la Recherche et des Sports,
chargé des sports auprès du ministre de l’Éducation nationale ; – Réapparition du 16 mai 1991
au 6 mai 2002 avec un ministère de la “Jeunesse” et des Sports ; – Cloisonnement en avril 2000 :
un ministère de l’Éducation nationale, un ministère de la Recherche, un ministère délégué à
l’Enseignement professionnel, un ministère de la “Jeunesse” et des Sports ; – Nouvelle entrée en
mai 2002 : le ministère de la “Jeunesse”, de l’Éducation nationale et de la recherche propose une
politique relative aux actions en faveur de la jeunesse au sein et en dehors du milieu scolaire ;
– Nouvelle sortie à partir du 7 mai 2002 : un ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement
supérieur et de la Recherche et un ministère de la “Jeunesse”, des Sports et de la Vie associative ;
– 2004 : ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative ; – 2014 : ministère des Droits
des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports.
17. A. Prost, Éducation, société et politiques…
18. L. Gavarini, « Figures et symptômes actuels de l’enfance : l’enfant victime ou la construction d’une
mythologie et d’une normativité éducative », Le Télémaque, n° 29, mai 2006, p. 95.
Jeunesse(s) 25
19. L. Gavarini, « Figures et symptômes actuels de l’enfance : la production d’une nouvelle normativité »,
Journées de formation doctorale du CERSE EA 965 [L’altérité en éducation], 23-25 février 2005,
p. 11 ; voir aussi La passion de l’enfant, Paris, Denoël, 2001.
20. A. Prost, Éducation, société et politiques…, p. 29.
21. Émergences culturelles et jeunesse populaire…, A. Vulbeau, M. Boucher (dir.).
22. P. Bourdieu, « La jeunesse n’est qu’un mot », entretien avec A.-M. Métailié, « Les jeunes et l’emploi »,
Association des âges, 1978, p. 520-530, rééd. dans Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984,
p. 143-154.
23. Enquête sur la transformation des « valeurs » des Français et des Européens entamée depuis les
années 1990 (European Values Survey, EVS, réalisée successivement en 1990, 1999, et 2008).
24. L’individualisation des valeurs, P. Bréchon, O. Galland (dir.), Paris, Armand Colin, 2010, p. 7.
de ses pairs pour montrer son authenticité et celle d’être comme ses pairs pour se
plier à la conformité. Et comment prendre en compte « l’accession plus précoce à
divers attributs qui, auparavant définissaient la maturité » 25 ? Jean-Pierre Boutinet
explique qu’« une telle accélération temporelle impulsée à l’enfance va toutefois
trouver son contrecoup dans une jeunesse interminable » 26, dont les passages ne
sont plus stables. Cette nouvelle organisation sociale du passage entre enfance et
âge adulte et ce processus de construction qui évoluent très rapidement posent à
de nombreux chercheurs de nouvelles questions.
Pierre-Henri Tavoillot remarque que depuis quelques années, la question des « âges
de la vie » 27, et particulièrement le passage entre enfance et âge adulte, semble être
redevenue une préoccupation des sciences humaines à côté des catégories de classe,
de genre, de culture… Redevenue parce qu’il rappelle des ouvrages pionniers, celui
de l’anthropologue Arnold Van Gennep sur les rites de passage 28 ou ceux de Philippe
Ariès sur l’histoire des âges de la vie 29. On peut également citer ceux de Jean-Claude
Chamboredon sur la société française et sa jeunesse 30, d’Olivier Galland à propos
de la jeunesse comme « cycle de vie » 31 qui montraient que la nature seule ne peut
déterminer l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, la vieillesse, mais que ces périodes
relèvent de représentations sociales variables et relatives.
Les jeunesses, leurs trajectoires, leurs cultures et leurs parcours de vie se trans-
forment en même temps que la société, et cela pour plusieurs raisons :
i) l’allongement de l’espérance de vie introduit une nouvelle façon de rythmer
l’existence : préadolescence, adonaissance, postadolescence, adulescence, jeunes
adultes… Le découpage toujours plus fin de l’enfance peut apparaître comme une
coquetterie scientifique ou un effet de mode médiatique. Mais en fait, il témoigne
d’une analyse affinée des premières années de la vie et d’une évolution sociétale
32. M. Gauchet, « La redéfinition des âges de la vie », Le Débat, n° 132, 2004, p. 38.
33. O. Galland, « Introduction : Une nouvelle classe d’âge ? », Ethnologie française, XL, 1, 2010, Nouvelles
adolescences, p. 5.
34. M. Gauchet, « La redéfinition des âges de la vie », p. 39.
35. H. Glevarec, La culture de la chambre : préadolescence et culture contemporaine dans l’espace
familial, Paris, DEP – ministère de la Culture et de la Communication – La Documentation
française, 2010.
36. F. de Singly, Les adonaissants, Paris, Armand Colin, 2006.
37. F. de Singly, « Penser autrement la jeunesse », Lien social et politiques – RIAC, n° 43, printemps
2000, p. 13.
38. T. Anatrella, « Les adulescents », Études, t. 399, 7-8, 2003, p. 37-47.
39. G. Mauger, Les jeunes en France : état des recherches, Paris, la Documentation française, 1994.
40. Le découpage par catégorie d’âge est lié le plus souvent aux enquêtes des organismes tels l’INSEE,
Pôle Emploi, les ministères ; par exemple : l’enquête population (INSEE, 2013) par tranche d’âge
et sexe qui distingue les moins de 20 ans par rapport aux 20-39 ans ; l’enquête jeunes (INSEE)
qui vise à mesurer l’attractivité des villes pour eux, selon un découpage 15-20 / 19-24 / 25-29 ans ;
l’enquête génération sur les Digital Natives de 10-24 ans (DEPS) ; l’enquête sur les loisirs culturels
des 6-14 ans (DEPS, 2002).
devenir sous la dépendance d’adultes 41. Il est question pour les sociologues de
l’enfance de leur agency ou pouvoir d’agir, du poids croissant des solidarités amicales
et des modes de partage et de transmission plus horizontaux. Les jeunes ne veulent
plus seulement s’approprier un rôle pensé par les adultes ou les institutions mais
ils veulent se construire par des expériences qui laissent une place beaucoup plus
grande à l’auto-définition de soi. François Dubet parle de désinstitutionalisation 42,
dans le sens où il n’est plus seulement question d’instruction et de socialisation
mais aussi de formation et de développement de leur personne 43.
iii) Dans un monde en mutations très rapides, la coexistence entre les anciennes
normativités qui s’affaiblissent progressivement et les nouveaux principes qui
émergent rapidement ou plus lentement est plus sensible pour les jeunes qui sont
à l’âge des choix et ne savent pas encore dans quelles directions se tourner. Ces
contextes mouvants imposent aux jeunes entre enfance et âge adulte un travail
compliqué de composition identitaire qui est à la source d’inventions culturelles
multiples, de redéfinitions de frontières et de valeurs. Dans cette quête identitaire,
ils doivent faire avec de nouvelles incertitudes touchant à leurs positions sociales,
la valeur des diplômes, les difficultés d’accès au monde du travail, qui peuvent
créer chez certains jeunes un sentiment de déclassement et de mise à l’écart :
certains sont surdiplômés et sous-employés et sont parfois contraints de différer
leur entrée dans le monde du travail, d’accepter des emplois pour lesquels ils sont
surqualifiés ; d’autres subissent le chômage et la précarité parce qu’ils manquent
de formation. Les uns comme les autres hésitent à s’engager et à faire des choix ; ils
expérimentent et se cherchent. Enfin les incertitudes normatives (fragilisation des
valeurs, « crise » de la famille, « crise » de l’éducation, de la transmission, de l’autorité,
des responsabilités) ébranlent les repères des jeunes et des adultes : Qu’est-ce que
grandir ? Que signifie devenir adulte ? Pour Guy Bajoit, les adolescents et les jeunes
adultes sont « des êtres de projets » qui essayent de résoudre les tensions entre
leur « identité imaginée », leur « identité assignée » et leur « identité engagée » 44.
L’identité imaginée de l’individu, ce sont des tensions entre ce que les autres et les
institutions lui ont donné envie de devenir ET l’idée que lui-même se fait de ce qu’il
voudrait ou non devenir, ce qu’il veut réaliser ou éviter. L’identité assignée, c’est
ce que les autres lui assignent comme ressources et comme limites et l’idée que le
jeune se fait de ces contraintes, l’image qu’il a de lui-même et l’image qu’il se fait
de l’image que les autres ont de lui. L’identité engagée, c’est ce que le jeune a déjà
pris comme engagement dans ses trajectoires, ce qu’il a fait comme choix dans son
histoire de vie. Or le modèle traditionnel de l’identification, basé sur un système de
transmission d’une génération à l’autre de statuts et de valeurs relativement stables,
41. J. Delalande, « Comment des enfants et des adolescents voient-ils les âges de la vie ? », Le Télémaque,
n° 37, mai 2010, p. 71-81.
42. F. Dubet, Le déclin de l’institution, Paris, Seuil, 2002.
43. A. Barrère, L’éducation buissonnière. Quand les adolescents se forment par eux-mêmes, Paris,
Armand Colin, 2011.
44. Jeunesse et société. La socialisation des jeunes dans un monde en mutation, G. Bajoit, F. Digneffe,
J.-M. Jaspard, Q. Nollet de Brauwère (éd.), Bruxelles, De Boeck Université, 2000.
Jeunesse(s) 29
est devenu problématique. Pour autant, il ne s’agit pas pour les jeunes de rejeter ce
qui se transmet mais plutôt de faire face à une quête de soi de plus en plus longue et
incertaine, combinée à un besoin de sociabilité entre pairs indispensable à l’estime
de soi et à la recherche de nouveaux rapports avec des adultes qui acceptent de
considérer que leurs expressions et leurs cultures doivent être prises au sérieux.
Pour les aider dans cette composition identitaire, les jeunes ont des représentations
et des attentes très explicites vis-à-vis des adultes : des responsabilités partagées,
une confiance réciproque, une autorité qui les autorise, sans l’autoritarisme de
la relation asymétrique, du soutien et de l’accompagnement vers la réussite, de
la justice et de l’équité, le sentiment d’être accueilli, accepté et respecté comme
individu singulier avec sa personnalité 45.
iv) Dans une société de plus en plus structurée par le jeunisme se pose la
question du sens de la vie : qu’est-ce qu’avancer en âge ou refuser d’avancer en âge ?
Qu’est-ce que vieillir ou refuser de vieillir et pourquoi ? Les tensions sont importantes
entre l’injonction d’être jeune ET le peu de place et de reconnaissance ressenties
par les jeunesses dans la société. Être jeune, c’est actuellement être considéré par
des adultes comme une norme et un modèle de jeunisme. Mais être jeune dans
les représentations sociales collectives, c’est aussi manquer de maturité, manquer
d’expérience, être irresponsable, frivole, paresseux, insouciant, agitateur. La jeunesse
a fait peur et fait encore peur 46 : le temps des chahuts des lycéens au XIXe siècle, les
« Apaches » au début du XXe siècle, les « Blousons noirs » dans les années 1960, les
revendications des jeunes issus de l’immigration des années 2000 ne sont pas loin
avec leur stigmatisation par la violence, les bandes, la drogue et les galères… Cela
justifie d’ailleurs pour les institutions ou les mouvements de jeunesse la nécessité
de les encadrer.
45. N. Dupont, É. Osmont, « Éthique et responsabilités d’une éducation partagée. Points de vue
argumentés des élèves au sujet du “bon professeur” », enquête 2011-2014 en cours de publication.
46. L. Mucchielli, L’invention de la violence, Paris, Fayard, 2011.
47. B. Lahire, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte,
2004.
48. Raymond Boudon propose une analyse en termes de décision rationnelle des familles ; F. Dubet
travaille sur l’expérience quotidienne des élèves à l’école ; B. Lahire sur la vie des familles ouvrières
dont les enfants réussissent scolairement ; B. Charlot, É. Bautier et J.-Y. Rochex cherchent à
comprendre le rapport au savoir des enfants de milieux populaires ; C. Baudelot et R. Establet
analysent les réussites scolaires des filles.
49. B. Lahire, La culture des individus…
50. H. Glevarec, « La fin du modèle classique de la légitimité culturelle », in Penser les médiacultures.
Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, É. Maigret, É. Macé
(dir.), Paris, Armand Colin, 2005, p. 69-102.
51. P. Coulangeon, « Les métamorphoses de la légitimité », Actes de la recherche en sciences sociales,
n° 181-182, 1 / 2010, p. 88-105.
52. P. Bourdieu, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
Jeunesse(s) 31
53. G. Langouët, Les jeunes et leurs loisirs en France, Paris, Hachette, 2004.
54. On peut remarquer, déjà chez les petits enfants, l’apparition de plus en plus précoce d’une expres-
sion culturelle propre, genrée, à travers les vidéos, les musiques, les dessins animés, les chaînes et
programmes télévisuels, certaines activités périscolaires (danse, poney, judo, foot).
55. S. Octobre, « Tous pareils mais tous différents », Cahiers pédagogiques, n° 486, janvier 2011, p. 13.
56. C. Bidart, L’amitié, un lien social, Paris, La Découverte, 1998.
57. F. Hartog, Régimes d’historicité : présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.
58. A. Mardon, « Sociabilités et travail de l’apparence », Ethnologie française, vol. 40, 1 / 2010, p. 39-48.
59. A. Grose, « La violence de la mode », Savoirs et clinique, n° 10, 1 / 2009, Le corps à la mode ou les
images du corps dans la psychanalyse, p. 41.
60. N. Dupont, « Se vêtir pour le collège : les violences insidieuses du groupe de pairs », in Violences à
l’école. Normes et professionnalités en questions, C. Carra, B. Mabilon-Bonfils (éd.), Arras, Artois
Presses Université, 2012, p. 137-153.
de plus en plus nombreux à lire : 80 % de lecteurs de livres ont entre 15 et 24 ans 61.
Peut-être est-ce explicable par les effets d’obligation scolaire, mais il semblerait
aussi que ce soit principalement la navigation des jeunes entre de multiples centres
d’intérêt et la sociabilité des pairs qui les empêcheraient de lire en rendant illégitime
voire ridicule une pratique qui nécessite un isolement et une concentration sur
une unique activité.
vii) Un autre marqueur est le rapport important des jeunes à l’alcool, au tabac
et aux produits illicites. Dans l’enquête ESCAPAD de 2011, 91 % des jeunes de
17 ans déclarent boire régulièrement de l’alcool, 68,4 % fumer des cigarettes, 6,6 %
expérimentent régulièrement la consommation de drogues illicites 62. Ils justifient
ces consommations comme « faisant partie intégrante de leur culture » ; « ils en ont
besoin pour se décoincer, se désinhiber, pour se sentir à l’aise, pour exister ». Ils
invoquent « la convivialité, l’esprit de partage et un vrai mode d’intégration » tout
en étant le plus souvent conscients de se mettre en danger.
viii) Les pratiques culturelles des jeunes peuvent aussi être analysées en termes
de genre. Dans une enquête AC-TICE, de septembre 1999, les pratiques cultu-
relles des filles s’articulaient plus autour du lien et des émotions : le téléphone, la
télévision, la lecture des magazines et des livres ; elles sous-utilisaient l’ordinateur
et les consoles de jeux par rapport aux garçons. À partir de 2006, les nouvelles
technologies de la communication (messageries, téléphones, réseaux sociaux, blogs)
ont déplacé la question du genre 63. Les filles autant que les garçons pratiquent
ces réseaux numériques qui articulent affiliation à un groupe de pairs, « quête de
l’entre soi et affirmation identitaire » 64. L’explosion des usages des blogs et des
réseaux sociaux produit « un choc des cultures entre pratiques culturelles chez les
jeunes et institutions de transmission » 65 mais nous renseigne dans le même temps
sur la construction de nouveaux territoires et sur leurs usages dans de nouvelles
sociabilités 66, mais aussi certainement sur de nouveaux apprentissages, en ligne
et hors ligne.
ix) Et puis coexistent chez les jeunes une culture artistique technologique et
une culture artistique plus classique. Leurs productions imaginées et leurs créa-
tions sont composées d’emprunts éclectiques, présentant des mélanges de formes
traditionnelles et nouvelles, sur la base de recompositions et de détournements.
61. O. Donnat, Les pratiques culturelles des Français, enquête 1997, Paris, La Documentation française,
1998.
62. Enquête ESCAPAD 2011, « Les drogues à 17 ans : premiers résultats de l’enquête », Tendance,
n° 79, février 2012.
63. O. Donnat, « Les pratiques culturelles à l’ère numérique », Bulletin des bibliothèques de France [en
ligne], n° 5, 2010.
64. O. Tredan, Les weblogs dans la Cité : entre quête de l’entre-soi et affirmation identitaire, http://
[Link], 2005.
65. S. Octobre, « Pratiques culturelles chez les jeunes et institutions de transmission : un choc de
cultures ? », Culture prospective, 2009 / 1, p. 1-8.
66. C. Fluckiger, « Blogs et réseaux sociaux : outils de la construction identitaire adolescente ? »,
Diversité, n° 162, 2010, Bouffons, fayots et intellos – de l’influence des pairs, p. 38-44.
Jeunesse(s) 33
Conclusion :
des jeunesses tout à la fois fortes et fragiles face à des choix compliqués
Jeunesse : l’âge du possible.
Ambrose Bierce, Le dictionnaire du diable, 1911 69
Dans L’éducation buissonnière, Anne Barrère montre bien que les jeunes ne sem-
blent pas dans l’affrontement avec les adultes mais davantage dans la mise en place
de certaines stratégies leur permettant d’intégrer des groupes de pairs et dans la
confrontation afin d’avoir des interactions positives avec les enseignants et rassurer
leurs parents. L’ensemble de leurs comportements démontre une grande maturité
dans la lecture et la prise en compte des contraintes et des injonctions multiples
qu’ils rencontrent. Gilles Pronovost en témoigne également : « Confrontés à un
67. P. Mayol, « Les univers culturels des jeunes », in Modes de vie collégiens et lycéens, R. Boyer,
C. Coridian (coord.), Paris, INRP, 2000.
68. Les jeux du formel et de l’informel, G. Brougère (dir.), Revue française de pédagogie, n° 160, 3, 2007.
69. The Devil’s Dictionary, publié pour la première fois sous le titre The Cynic’s Word Book en 1906.
Nathalie Dupont
CERSE EA 965
Université de Caen Basse-Normandie
70. G. Pronovost, « Le rapport au temps des adolescents : une quête de soi par-delà les contraintes
institutionnelles et familiales », Informations sociales, n° 153, 3 / 2009, p. 25.
71. M. De Certeau, L’invention du quotidien, 1 : Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980.
72. Jeunesse et société…, p. 39.
73. N. Dupont, É. Osmont, enquête 2011-2014, publication en cours.