Lycée Henri IV - 1re 3
SÉQUENCE 2
texte 5
Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au
moment ou les maisons de jeu s’ouvraient, conformément a la loi qui protege une passion
essentiellement imposable. Sans trop hésiter, il monta l’escalier du tripot désigné sous le nom de
numéro 36.
— Monsieur, votre chapeau, s’il vous plait ? lui cria d’une voix seche et grondeuse un petit vieillard
bleme accroupi dans l’ombre, protégé par une barricade, et qui se leva soudain en montrant une
figure moulée sur un type ignoble.
Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de votre
chapeau. Est-ce une parabole évangélique et providentielle ? N’est-ce pas plutot une maniere de
conclure un contrat infernal avec vous en exigeant je ne sais quel gage ? Serait-ce pour vous obliger
a garder un maintien respectueux devant ceux qui vont gagner votre argent ? Est-ce la police tapie
dans tous les égouts sociaux qui tient a savoir le nom de votre chapelier ou le votre, si vous l’avez
inscrit sur la coiffe ? Est-ce enfin pour prendre la mesure de votre crane et dresser une statistique
instructive sur la capacité cérébrale des joueurs ? Sur ce point l’administration garde un silence
complet. Mais, sachez-le bien, a peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert, déja votre chapeau ne
vous appartient pas plus que vous ne vous appartenez a vous-meme : vous etes au jeu, vous, votre
fortune, votre coiffe, votre canne et votre manteau. A votre sortie, le JEU vous démontrera, par une
atroce épigramme en action, qu’il vous laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage.
Si toutefois vous avez une coiffure neuve, vous apprendrez a vos dépens qu’il faut se faire un
costume de joueur.
NB : il s'agit des premieres lignes du roman (incipit)
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SÉQUENCE 2
texte 6
— Les imbéciles, s’écria-t-il, nomment ce métier-la intriguer, les gens a morale le
proscrivent sous le mot de vie dissipee ; ne nous arretons pas aux hommes, interrogeons les
résultats. Toi, tu travailles : eh ! bien, tu ne feras jamais rien. Moi, je suis propre a tout et bon a rien,
paresseux comme un homard : eh ! bien, j’arriverai a tout. Je me répands, je me pousse, l’on me fait
place : je me vante, l’on me croit. La dissipation, mon cher, est un systeme politique. La vie d’un
homme occupé a manger sa fortune devient souvent une spéculation ; il place ses capitaux en amis,
en plaisirs, en protecteurs, en connaissances. Un négociant risquerait-il un million ? pendant vingt
ans il ne dort, ni ne boit, ni ne s’amuse ; il couve son million, il le fait trotter par toute l’Europe ; il
s’ennuie, se donne a tous les démons que l’homme a inventés ; puis une liquidation le laisse souvent
sans un sou, sans un nom, sans un ami. Le dissipateur, lui, s’amuse a vivre, a faire courir ses
chevaux. Si par hasard il perd ses capitaux, il a la chance d’etre nommé receveur- général, de se
bien marier, d’etre attaché a un ministre, a un ambassadeur. Il a encore des amis, une réputation et
toujours de l’argent. Connaissant les ressorts du monde, il les manœuvre a son profit. Ce systeme
est-il logique, ou ne suis-je qu’un fou ? N’est-ce pas la la moralité de la comédie qui se joue tous les
jours dans le monde ? Ton ouvrage est achevé, reprit-il apres une pause, tu as un talent immense !
Eh ! bien, tu arrives au point de départ. Il faut maintenant faire ton succes toi-meme, c’est plus sur.
Tu iras conclure des alliances avec les coteries, conquérir des proneurs. Moi, je veux me mettre de
moitié dans ta gloire : je serai le bijoutier qui aura monté les diamants de ta couronne. Pour
commencer, dit-il, sois ici demain soir. Je te présenterai dans une maison ou va tout Paris, notre
Paris a nous, celui des beaux, des gens a millions, des célébrités, enfin des hommes qui parlent d’or
comme Chrysostome. Quand ils ont adopté un livre, le livre devient a la mode ; s’il est réellement
bon, ils ont donné quelque brevet de génie sans le savoir. Si tu as de l’esprit, mon cher enfant, tu
feras toi- meme la fortune de ta théorie en comprenant mieux la théorie de la fortune. Demain soir
tu verras la belle comtesse Fœdora, la femme a la mode.
(extrait du chapitre 2, La femme sans cœur, dans un paragraphe qui commence par « jusqu'a l'hiver
dernier »).
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SÉQUENCE 2
texte 7
La Peau de Chagrin : une fin pathétique
— Pauline, viens ! Pauline !
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilaterent, ses sourcils violemment tirés
par une douleur inouie, s’écarterent avec horreur, elle lisait dans les yeux de Raphael un de ces
désirs furieux, jadis sa gloire a elle ; et a mesure que grandissait ce désir, la Peau en se contractant,
lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le salon voisin dont elle ferma la porte.
— Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant apres elle, je t’aime, je t’adore, je te veux ! Je te
maudis, si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir a toi !
Par une force singuliere, dernier éclat de vie, il jeta la porte a terre, et vit sa maitresse a demi nue se
roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein, et pour se donner une
prompte mort, elle cherchait a s’étrangler avec son chale. — Si je meurs, il vivra, disait- elle en
tachant vainement de serrer le nœud. Ses cheveux étaient épars, ses épaules nues, ses vetements en
désordre, et dans cette lutte avec la mort, les yeux en pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un
horrible désespoir, elle présentait a Raphael, ivre d’amour, mille beautés qui augmenterent son
délire ; il se jeta sur elle avec la légereté d’un oiseau de proie, brisa le chale, et voulut la prendre
dans ses bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces ; mais il ne
trouva que les sons étranglés du rale dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus avant,
semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientot plus former de sons, il mordit Pauline au
sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et tenta d’arracher a la jeune fille
le cadavre sur lequel elle s’était accroupie dans un coin.
— Que demandez-vous ! dit-elle. Il est a moi, je l’ai tué, ne l’avais-je pas prédit !
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SÉQUENCE 2
texte 8
Alexandre Dumas, Georges (1843)
Sur l'île Maurice, au debut du XIXe siècle, le mulâtre1 Georges Munier est fait prisonnier pour avoir pris la tête d'une
revolte d'esclaves. Il est condamne à mort et tout semble perdu pour lui jusqu'à une dernière rencontre qu'il n'esperait
plus.
Il suivit ainsi la rue de Paris dans toute sa longueur ; puis il prit a droite, et s'avança vers l'église du Saint-
Sauveur. Elle était tendue de noir comme pour un convoi funéraire : c'était bien en effet quelque chose comme
cela. Un condamné qui marche a l'échafaud, qu'est-ce autre chose qu'un cadavre vivant ?
En arrivant devant la porte, Georges tressaillit. Pres du bon vieux pretre qui l'attendait sous le porche était une
femme vetue de noir, voilée de noir.
Cette femme, en costume de veuve, que faisait-elle la ? qu'attendait-elle la ?
Malgré lui, Georges doubla le pas ; ses yeux étaient fixés sur cette femme et ne pouvaient s'en détacher.
Puis, a mesure qu'il approchait, son cœur battait plus fort, son pouls, si calme devant la mort, devenait fiévreux
devant cette femme. Au moment ou il mit le pied sur la premiere marche de la petite église, elle-meme fit un pas
au-devant de lui. Georges franchit les quatre marches d'un bond, leva le voile, jeta un grand cri et tomba a genoux.
C'était Sara.
Sara étendit la main d'un mouvement lent et solennel : il se fit un grand silence dans toute cette foule.
– Écoutez, dit-elle, sur le seuil de l'église ou il entre, sur le seuil du tombeau ou il est pret d'entrer, a la face de
Dieu et des hommes, je vous prends tous a témoin que moi, Sara de Malmédie, je viens demander a monsieur
Georges Munier s'il veut bien me prendre pour épouse.
– Sara ! s'écria Georges en éclatant en sanglots, Sara, tu es la plus digne, la plus noble, la plus généreuse de toutes
les femmes.
Puis, se relevant de toute sa hauteur et l'enveloppant de son bras comme s'il eut craint de la perdre :
– Viens, ma veuve, dit-il ; et il l'entraina dans l'église.
Si jamais triomphateur fut fier de son triomphe, ce fut Georges. En un instant, en une seconde tout était changé
pour lui : d'un mot Sara venait de le mettre au-dessus de tous ces hommes qui le regardaient passer en souriant. Ce
n'était plus un pauvre insensé, impuissant a atteindre un but impossible et mourant avant de l'avoir atteint. C'était
un vainqueur frappé au moment de sa victoire ; c'était Épaminondas2 arrachant le javelot mortel de sa poitrine,
mais de son dernier regard voyant fuir l'ennemi.
Ainsi, par la seule puissance de sa volonté, par la seule influence de sa valeur personnelle, lui, mulatre, s'était fait
aimer d'une femme blanche, et sans qu'il eut fait un pas vers elle, sans qu'il eut essayé d'influencer sa
détermination par un mot, par une lettre, par un signe, cette femme était venue l'attendre sur le chemin de
l'échafaud, et a la face de tous, ce qui ne s'était jamais vu peut-etre dans la colonie3, elle l'avait choisi pour époux.
[...]
Ce n'était plus le condamné pret a monter sur l'échafaud, c'était le martyr s'élançant au ciel.
1 Personne métisse née d'un parent blanc et d'un autre noir.
2 Général et homme politique thébain du IVe siecle av. J.- C.
3 Il s'agit de celle de l'ile Maurice.