Christian Is Me S
Christian Is Me S
Timothée Mushagalusa
et Victor Bakamanywa Nabino
Collection
« Souffles »
Kä Mana
Professeur des universités, Secrétaire Général de
l’Association Œcuménique des Théologiens Engagés,
RDC
Jean-Blaise Kenmogne
Timothée Mushagalusa
Timothée Mushagalusa, 13
Jean-Blaise Kenmogne, 23
Kä Mana, 147
7
La prédication de la prospérité dans les églises néo-pentecôtistes
congolaises
Kä Mana
8
Introduction
Kä Mana
Pour lancer la collection scientifique de l’Université Libre des Pays des Grands
Lacs (ULPGL-Bukavu), nous avons choisi un thème qui s’inscrit dans la
perspective de recherche et d’action d’une institution chrétienne d’enseignement
supérieur comme la nôtre : comprendre le christianisme africain dans ses
dynamiques et dans ses enjeux de transformation sociale. Nous cherchons à porter
nos regards sur les quêtes religieuses en régime chrétien africain, à partir de ce
qu’enseignent et vivent les communautés de foi. Nous analysons ce que ces
communautés portent comme ferment pour fertiliser l’avenir et nous mettons en
relief ce dont elles souffrent et renferment comme freins à la construction du futur
africain.
9
- Le déploiement d’une nouvelle évangélisation porteuse d’un nouveau
projet de culture et de civilisation pour l’ensemble de l’humanité, sur la
base d’une vision africaine d’un autre monde possible.
Nous avons fait appel à des chercheurs de plusieurs obédiences chrétiennes pour
que les horizons ouverts ici soient les plus vastes et les plus significatifs possibles :
depuis le monde catholique d’où parle le R.P. Jean Patrice Ngoyi jusqu’aux néo-
pentecôtismes qu’analyse le Pasteur Tshiyoyo Muakaji, en passant par les Eglises
africaines indépendantes que je présente et les protestantismes analysés par les
pasteurs Jean-Blaise Kenmogne, Timothée Mushagalusa et la théologienne
Anastasie Masanga Maponda.
Nous avons ajouté à toutes ces approches des études exégétiques menées par
Victor B. Nabino et Sébastien M. Bintu avant d’ouvrir nos yeux sur la vision qu’à
de l’ensemble du christianisme un chef traditionnel africain : le roi de la
communauté des Bapa à l’Ouest du Cameroun, Sa majesté David Simeu.
Ce livre de la collection « Souffles » est un premier pas qui annonce une longue
marche intellectuelle et scientifique de l’Université Libre des Pays des Grands
Lacs à Bukavu. Ce pas sera suivi par d’autres que nous consacrerons à de thèmes
multiples que nous proposerons à la communauté africaine de l’intelligence, en vue
d’animer les débats de fond dont l’Afrique a besoin maintenant.
La collection est ouverte à tous les chercheurs qui ont quelque chose d’important à
dire au public cultivé de notre pays, de notre continent et du monde. Les
contributions qui y paraitront ne ressortiront pas seulement à la recherche menée
par les enseignants de notre université, mais à toute la dynamique de l’intelligentsia
nationale et continentale ainsi qu’à tout chercheur qui, dans le monde
d’aujourd’hui, veut contribuer à l’émergence africaine et au développement de
notre continent.
Nous souhaitons longue vie et grande vitalité créatrice à notre collection dans le
paysage de la recherche et de la production du savoir.
10
PREMIERE PARTIE
Situations
11
12
Les enjeux politiques du protestantisme en République
Démocratique du Congo
Eglise, éthique et élections
Timothée B. Mushagalusa
Ce texte a été présenté à un atelier de réflexion à Kinshasa, sous l’égide du SCP, une
organisation civile pour la paix, dans le cadre de la formation des chrétiens aux mécanismes et à
la signification des élections en République Démocratique du Congo.
1. Prologue
Notre objectif étant de déterminer les rôles du réseau SCP et des Confessions
religieuses, principalement l’Église Protestante en RD Congo avant, durant et
après les élections prochaines dans notre pays, nous ne pouvons assumer cette
tâche sans interroger la mémoire sociale, politique et culturelle du protestantisme
au Congo. Seule cette mémoire pourra nous éclairer sur les stratégies à construire
et à lancer, à l’échelle des leaders d’opinion comme dans tout le peuple protestant
de la RDC, pour une ligne de conduite apaisante et préventive devant les élections.
Dans la mesure où celles-ci constituent un défi majeur pour la pérennisation de la
paix et la garantie de la bonne gouvernance comme force de l’émergence et du
développement, elles ont besoin, pour les protestants, d’être nourries par un regard
lucide et fertile sur le passé de l’engagement protestant dans la politique congolaise.
Notre réflexion s’inspirera de ce passé du protestantisme congolais afin qu’il serve
de ferment pour le réarmement spirituel, psychologique et historique de l’Eglise du
1
P. Guiral, ‘Avant-propos’ in P. Joutart (Dir), Historiographie de la Réforme, Paris/ Neuchâtel/
Montréal, Delachaux et Niestlé S.A, 1977.
2S. Molla ‘violence’ in P. Gisel (dir.), Encyclopédie du protestantisme, 2eme édition revue corrigée et
Notre propos reprend certains repères historiques sur l’agir protestant en faveur
de tous congolais depuis l’époque léopoldienne jusqu’aux années 2000, pour que
ces repères boostent les imaginaires des protestants d’aujourd’hui. Ceux-ci
pourront, grâce à leur conscience historique, se sentir capables de poser des
actions d’envergure nationale mémorable, à la suite de leurs devanciers, en vue de
contribuer à remédier à l’hécatombe politique et sociale que traverserait la RDC
dans le cas où les élections prochaines seraient bâclées.
14
En outre, David Livingstone est plus connu pour sa théorie de la colonisation,
notamment sa doctrine des « 3 C » : Christianisation, Commerce et Civilisation. Il
considérait que la religion chrétienne et le commerce amélioreraient la condition
des Africains en leur apportant une civilisation largement identifiée à son modèle
britannique. Les hommes blancs avaient un devoir : civiliser les races considérées
comme moins développées en leur apportant les bienfaits des progrès techniques,
de la médecine, de l’alphabétisation et de la religion chrétienne.
Chronologiquement, le premier « C », le « commerce légitime » (par opposition à
l'« infâme commerce » de l'esclavage interne à l'Afrique ou à destination du monde
musulman). David Livingstone proposait l'exploration méthodique des territoires
africains inconnus des Européens pour en définir précisément les caractéristiques
et les ressources. Cette démarche était pour lui ainsi un préliminaire indispensable
à la christianisation. Cette conception nouvelle des missions évangéliques, centrée
sur l'exploration de territoires vierges de toute présence européenne, constitua un
tournant dans l'histoire missionnaire en Afrique. Elle contribua à faire de David
Livingstone le symbole d' une certaine agressivité conquérante préfigurant
l'impérialisme de la fin du XIXe siècle à la différence que David Livingstone,
comme médecin, lors de ses pérégrinations exploratoires, s’éleva en abolitionniste
avéré ayant sensibilisé les philanthropes britanniques lors de son court séjour de
congé en Angleterre en 1857 à influencer le parlement britannique à abolir la traite
de noirs qu’il qualifié de ‘ulcère béant’. La création en Angleterre de la société
abolitionniste dite Antislavery Society serait le résultat du plaidoyer pour l’éradication
de la traite des noirs et de toute forme de l’esclavagisme. Il fit cela au regard des
atrocités perpétrées à l’endroit des esclaves congolais achetés par les arabisés à
Nyangwe au Maniema où séjourna de mars à septembre 1871.
15
diplomatique de soupçon’3 voilé de roi belge Léopold II à l’endroit de leurs
missions au Congo. En effet, les missions protestantes œuvrant au Congo à
l’époque de l’EIC, étaient qualifiées d’ ‘étrangères’, et par ce fait, privées de
certains avantages, alors que leurs consœurs catholiques belges, dites ‘ nationales’,
elles, bénéficiaient, par contre, de tous les avantages. D’autre part le non-respect
de l’application sans discrimination du prescrit de l’article 6 de l’acte de Berlin du
point de vue économique, faisait de l’EIC, un lieu d’échange et du commerce pour
les 14 États signataires de l’acte de Berlin. Enfin, à cela s’ajouta la question sur la
sévérité des violences économiques du système léopoldien contre la population
congolaise. En effet, d’après Robert Cornevin4, cette sévérité était stigmatisée par
Félicien Cattier5 en ces termes : ‘Ils ne peuvent rien céder aux commerçants,
puisqu’ils ne peuvent vendre, sans commettre de délit, un gramme de caoutchouc
ou d’ivoire. Il leur est impossible de rien acheter, puisqu’ils n’ont à leur disposition
aucune valeur d’échange’. C’est devant ce système dont ses agents étaient
qualifiés de ‘sans valeur morale’ et ayant entraîné de multiples abus sur les
Congolais, qu’une campagne très virulente fut déclenchée par la Congo Reform
Association’. Disposant des données de ces missionnaires protestants (le Suédois
Sjöblom, les Américains Morrisson et Sheppard et le britannique Henry Guinness),
Edmund Morel6 les relayant en Europe et en Amérique. En fait, concrètement,
Morel amorça l'une des plus importantes campagnes de sensibilisation qu'ait connu
l'Angleterre au début duXXeme siècle. Il fonda le West African Mail, un journal qui se
consacrait de près à la question congolaise, puis, à l'instigation de Sir Roger
Casement, la Congo Reform Association le 23 mars1904. L’unique but de cette
association était de faire la lumière sur l'affaire congolaise et de pouvoir réparer les
maux infligés aux races autochtones du Congo, c'est-à-dire d'entreprendre des
3 Lire à ce sujet T. B. Mushagalusa « Religions et relations internationales de 1885-1908 : une plaie
ouverte dans la chair du Congo », in Gouvernance et Refondations de l’Etat en RD Congo. Actes du colloque
international organisé par Pole Institute, Goma juin 2012, Goma, 2013.
4 R. Cornevin, Histoire du Zaïre : des origines à nos jours, 4eme édition revue et augmentée, Bruxelles/
16
réformes politiques dans cette région du monde, de faire cesser les atrocités et de
rétablir la liberté de commerce. Edmund Morel, un ancien employé d’une société
de navigation en était l’animateur principal. Il comptait ses partisans tant en
Scandinavie (Suède et Norvège), en Allemagne, en Italie, en Suisse, en France,
en Nouvelle- Zélande, aux Usa. Cette association serait née à la suite de la parution
du magazine ‘La Vérité sur le Congo’, lequel était distribué gratuitement et dont
ses colonnes reprenaient les photos de tout genre sur les mutilations des doigts et
mains ainsi que toutes formes des corvées imposées aux autochtones congolais.
Morel ainsi que Mary French Sheldon, éditrice londonienne qui voyagea au Congo,
animaient les attaques portées contre Léopold II. D’après les déclarations d’un
missionnaire basé à Bangala, en prévision de l’arrivée MF Sheldon7, les
administratifs belges présents au Congo dépensèrent trop d’argent en vue de
démolir les prisons en faisant disparaître toute trace de tortures. En définitive la
Congo Reform Association établie en Angleterre avait comme but de ‘mettre fin au
régime léopoldien au Congo’. La branche de Congo Reform Association aux USA
était connue sous le nom de ‘American Congo Reform Association’.8
Certaines personnalités belges de l'époque furent en contact avec Morel9 comme
Félicien Cattier de l'Université libre de Bruxelles ou le socialisteÉmile Vandervelde.
7 Notons aussi d’après R Cornevin, Op. cit., p. 229, qu’une commission d’enquête fut constituée
par Léopold II pour vérifier les allégations portées contre lui et ses agents au Congo. Les membres
cette commission furent MM. Jensens (Belge), Nisco (Italien), et Schumacher (Suisse). Elle partit
d’Anvers le 15 septembre 1904. Ses membres travaillèrent au Congo durant 4 mois et demi. A
l’issue de leur rapport publié en automne 1905, Léopold II fut lavé des accusations mais maintint
les abus en proposant des reformes. Pour une vue plus étendue sur l’ampleur internationale qu’eut
en Europe la compagne de la Congo Reform Association, lire : RP. Vermeersch, La question congolaise,
Bruxelles, 1906 ; Vandervelde, Les derniers jours de l’Etat Indépendant du Congo, 1909 ; Vandervelde,
La Belgique et le Congo : le passé, le présent, l’avenir, Paris, 1911.
8 Cf. A. Hochschild, Les fantômes du roi Léopold : la terreur coloniale dans l’Etat du Congo 1884-1908,
Paris, Tallandier, 2007, pp.393, 394, 395, 401. Pour une vue plus étendue sur la traite négrière
atlantique, ses origines, développement, son fonctionnement, sa pratique, ses conséquences
démographiques, économiques, sociales, politiques et son abolition, lire avec intérêt, J. Iliffe,
Les Africains : histoire d’un continent, édition revue et augmentée, Paris, Flammarion, 2009, pp. 257-
319.
9 Embauché par la compagnie maritime Elder Dempster de Sir Alfred Jones qui assurait la liaison
Anvers - Boma, Edmund Morel fut rapidement en contact avec l'Afrique occidentale. Féru de cette
région du monde et défenseur, dans un premier temps de l'œuvre du roi Léopold II, il fut interpellé
par la situation humanitaire de l'État indépendant du Congo (EIC). Mis au courant par plusieurs
missionnaires protestants (le Suédois Sjöblom, les Américains Morrisson et Sheppard et le
britannique Henry Guinness) et par les activités d'Henry [Link] et de Charles Dilke de
l'Aborigenes Protection Society qui devint une alliée de Morel, il se lança dans une campagne de
dénonciation des exactions commises au Congo. Selon Morel, l'EIC n'était nullement un État
« civilisateur » et « philanthrope » comme il le prétendait, mais une vaste entreprise privée qui
réduisait en esclavage le peuple congolais à des fins économiques. En effet, selon Morel, le roi avait
notamment profité de l'expansion de l'industrie automobile pour rentabiliser sa colonie en faisant
travailler les Africains qui se voyaient rudement traiter s'ils n'apportaient pas des quantités
17
Morel10 eut une activité considérable s'adressant à quelques milliers de personnes
lors de meetings, mais ses moyens de pression les plus importants résidaient dans
ses activités de journaliste, dans sa participation au West African Mail ou à des
journaux comme le Pall Mall Gazette, le Speaker, etc., et à ses activités d'écrivain.
Edmund Morel parvint ainsi à créer un mouvement mobilisant l'Angleterre entière
toutes tendances politiques ou confessionnelles confondues (mis à part les
catholiques). Des auteurs comme Sir Arthur Conan Doyle ou l'Américain Mark
Twain participèrent activement à la campagne.
suffisantes de caoutchouc (mains coupées, enlèvement de femmes,...). Ces exactions auraient, selon
Morel, plus que décimé le pays. Allant jusqu'à affirmer qu'entre 1885 et 1908, le Congo avait perdu
40 % de sa population, il voyait comme cause unique de cette situation déplorable, les activités du
Roi. De plus, Morel critiquait l'EIC qui faisait fi des clauses prévues dans l'Acte de Berlin
(26février1885) qui prévoyait notamment la liberté de commerce dans le bassin du Congo. En
outre, la nature même de l'EIC, un État créé de toutes pièces, dirigé par un seul homme, sans la
moindre possibilité de contrôle, était insupportable à Morel. D'abord distant vis-à-vis de la
question, le gouvernement britannique s'intéressa davantage à celle-ci, en particulier le secrétaire du
Foreign Office, Sir Edward Grey. Ce dernier, privilégiant une reprise du Congo par la Belgique, fut
suivi par Morel qui se distança de Grey par la suite affirmant qu’une annexion ne changerait en rien
la situation du pays dans la mesure où les entrepreneurs criminels de l'EIC deviendraient des
fonctionnaires belges. Néanmoins, privilégiant cette solution à la crise, le gouvernement
britannique fit pression sur l'EIC, mais le roi Léopold II refusait de céder aux pressions.
Longtemps hésitant face à la question, le gouvernement américain du président Theodore
Roosevelt se joignit finalement aux Britanniques faisant céder le Souverain de l'EIC. En 1908, le
Congo devint alors une colonie belge. Les activités du gouvernement britannique décrurent et la
Congo Reform Association furent dissoutes en 1913, mais pas le désaccord de Morel vis-à-vis de
cette entreprise coloniale qui demeurait. Néanmoins, quelques années avant son décès, il reconnut
le bien-fondé des réformes entreprises par la Belgique se disant confiant en l'avenir du Congo.
10
Morel est aussi célèbre pour ses positions pacifistes durant la Première Guerre mondiale en
devenant cofondateur de l’Union of the Democratic Control (UDC) et son opposition à la
participation de la Grande-Bretagne au conflit. Après avoir été porté aux nues, il fut haï pour ses
positions politiques et même jeté en prison pour avoir tenté de violer la loi qui interdisait d'envoyer
sans autorisation des imprimés en pays neutres. En 1912, il est sélectionné par le Parti libéral
comme candidat pour la Chambre des communes pour Birkenhead. En avril 1918, il rejoint le Parti
travailliste indépendant. Il devint membre travailliste du Parlement britannique en 1922. Ramsay
MacDonald et les cofondateurs de l'UDC le proposèrent comme candidat au Prix Nobel de la paix.
18
par les agents de l’EIC au Congo pour rafler le caoutchouc rouge (theredrubber) de
par leur qualité des témoins oculaires de ces exactions.
Au regard de ce qui vient d’être dit, il se dégage que la campagne internationale qui
aurait abouti à la prise en main du gouvernement belge des affaires au Congo serait
une entreprise d’abord ecclésiastique, au travers des actions positives et
dénonciatrices d’un système politique au pouvoir. Morel s’en prenait au rapport de
la commission constituée pour vérifier les accusations contre Léopold II et ses
agents au Congo en ces termes : ‘… de quel droit le souverain absolu du Congo
fait-il exécuter en Belgique des travaux publics et construire des monuments avec
les revenus arrachés à une population en Afrique écrasée sous un régime féroce de
contrainte et d’esclavage ? »
Par le truchement d’une organisation (Congo Reform Association), documentée par les
missionnaires protestants œuvrant au Congo, un roi dont les agents se passaient
des prescrits des accords internationaux signés et qui ignorait que le territoire du
Congo lui était accordé pour des raisons d’abord philanthropiques11 (mettre fin à la
traite12 des noirs et faire bénéficier aux autochtones congolais des bienfaits de la
civilisation), se vit contraint de céder sa propriété privée à son pays , la Belgique.
11 En définitive, c’est devant une régime se souciant peu de ses engagement pris et signés dans les
accords bilatéraux et internationaux et faire de la protection de tous ses citoyens, que la campagne
diplomatique dénonciatrice fut entreprise contre ce régime, pour le bien de sa population.
12A notre sens, l’implication de Léopold II dans la campagne antiesclavagiste ne lui serait venue que
19
4. ECC et la ‘diaconie collégiale’
D’abord l’ECC a lié ses efforts avec ceux des autres confessions religieuses
locales et de la Conférence des Eglises de toute l’Afrique (CETA), pour une
diplomatie de pointe centrée sur le dialogue et la persuasion, en organisant la
consultation nationale à Kinshasa du 24 février au 11 mars 200015. Cette
consultation permit aux confessions religieuses congolaises, à travers leurs leaders
d’opinion, de procéder à une anatomie globale de l’état de lieu politique, culturel
et économique de la RD Congo. Elle s’assignait une tâche majeure : la recherche
de « la paix, la réconciliation, le pardon et la justice, afin que le dialogue inter-
congolais se réalise dans la sérénité, en vue d’espérer que la solution durable
profitable à l’ensemble de notre peuple à travers tout notre territoire national »’16
ait lieu et réussisse. Les travaux de la concertation se sont déroulés en treize
groupes ou commissions dont les recommandations17 pertinentes furent validées
en plénières.
Ensuite, des journées scientifiques furent organisées, en vue de scruter les enjeux
électoraux passés, en 2006. Plus d’un chercheur de l’Université protestante au
Congo (UPC), et singulièrement ceux de la faculté de théologie, se livrèrent en une
investigation nourrie. Parmi eux le Professeur Thomas Munayi Muntu-Monji18
retient notre attention. A ma connaissance, sa contribution enrichit notre
[Link] ma Solo, (Dir.), Confessions religieuses en RDC, CETA : Actes de la consultation nationale,
Kinshasa du 24 février-11mars 2000, Kinshasa, Ed. Enfance et Paix, 2000, passim.
14 UPC, ‘ Les protestants congolais face aux enjeux des élections : analyse, pistes et perspectives.
Actes des journées scientifiques organisées par la Faculté de Théologie le 22 et 23 avril 2005’ in
RCTP no 18/19, 2005-2006, passim.
16Ibid.,
p.33.
17 Bien que toutes les recommandations formulées lors de cette consultation furent valables, celles
deux groupes de travail, ‘ Institutions publiques’ (pp. 107-118),’ Confessions religieuses’ (pp.119-
126) devraient, en mon sens, encore être évaluées en vue de servir de bases historiques
conséquentes et éprouvées dans l’établissement de notre feuille ou carnet de route auxquels
doivent converger et atterrir les travaux de notre atelier.
18 [Link] Muntu-Monji, ‘ L’histoire des élections en République du Congo de 1960 à 1986’ in
5. Leçons à tirer
21
Le passé du protestantisme congolais l’atteste et les enjeux du présent dans notre
pays l’exigent, il faut de la force spirituelle pour réussir une politique de la grandeur
et de la cohésion nationales. Plus concrètement, grâce l’éducation aux valeurs, à
l’engagement serein dans les débats publics et à la diaconie collégiale de l’ECC et
de tous les acteurs que sont les communautés religieuses, tout est encore possible.
On peut vaincre les démons de la division et des batailles politiciennes stériles
pour réussir le processus électoral congolais en visant la paix avant, pendant et
après les élections.
22
Pourquoi je suis protestant
Réflexions d’un pasteur camerounais à l’occasion du 500e
anniversaire de la Réforme
Jean-Blaise Kenmogne
J’ai décidé d’assumer cette tâche à titre personnel dans cette réflexion. Je le fais
également au titre de mon appartenance à la communauté protestante de mon
pays, le Cameroun, tout comme je me sens appartenir aux grandes forces sociales
inspirées par la Réforme en Afrique et à l’immense peuple de Dieu qui se réclame
de cette tendance de foi dans le monde d’aujourd’hui. Sur la base de ce que je
crois, de ce je pense, de ce que j’espère et de ce en quoi je m’engage au nom du
23
protestantisme partout où je m’affirme comme homme avec les autres humains et
comme croyant avec les autres croyants, je voudrais dans ces réflexions que je
propose dire mes convictions les plus profondes sur la destinée de la Réforme
protestante. En ces temps où commencent petit à petit les célébrations qui
s’annoncent sur tous les continents autour de ce mouvement né au 16e siècle, ce
témoignage individuel me semble important et utile comme voix de l’Afrique au
sein des Eglises qui devront méditer à nouveau frais la dynamique de la Réforme
protestante.
Par rapport au passé de cette force de foi, j’affirme qu’elle est un héritage
extraordinairement fécond pour mon pays, pour l’Afrique et pour le monde. Nous
avons le devoir de re-comprendre les vérités que les Réformateurs ont semées dans le
tuf vital de leur temps.
Par rapport au présent qui est le nôtre, nous Africaines et Africains, je sais que le
souffle de la Réforme a encore à secouer nos sociétés et à leurs donner de
nouvelles orientations dans les problèmes de notre époque actuelle. Nous avons à
réinterpréter la foi protestante dans cette dynamique qui prend à bras-le-corps nos
questions profondes, nos interrogations existentielles, nos problèmes politiques et
économiques tout comme nos souffrances et nos quêtes d’une destinée nouvelle
pour nos peuples.
Par rapport à l’avenir, j’ai la force de croire que le protestantisme est une grande
utopie dont le sens est encore à creuser pour les générations futures. Nous devons
le ré-imaginer selon cette perspective d’avenir en Afrique.
C’est dans ce contexte que j’ai découvert le protestantisme du sol et du sang. Les
personnes s’y identifient par leur patronyme historique, comme membres d’une
tribu qui remonte aux premiers héros et aux pionniers de la Réforme. Elles ont
leur coin spécifique de l’espace national et s’y réfèrent constamment. Ces lieux
totems leur donnent le droit de définir ce qu’être protestant veut dire,
historiquement parlant. Leur sol est fertilisé par le sang des martyrs, long fleuve qui
fait souffle d’identité et d’authenticité comme un baptême indélébile. Ces
protestants sont maîtres de l’orthodoxie de leurs ancêtres et ils enseignent du haut
25
de leur piédestal ce qu’il faut croire, ce qu’il faut savoir, ce qu’il faut espérer et ce
qu’il faut transmettre comme connaissance de chaque nom de la lignée des
fondateurs du protestantisme.
Comme jeune Africain dans leurs milieux à eux, j’avais le sentiment que ces
protestants-là me regardaient de haut, avec une condescendance ferme, dans une
distance qui n’était pas que spirituelle, mais aussi matérielle. Ils appartenaient à une
catégorie sociale aisée dans un pays dont les liens avec mon propre pays étaient de
pure domination. J’étais un pauvre étudiant camerounais qui vivait de leur charité
et de leur pitié. Dans ma situation, je ne pouvais les regarder que d’en bas, comme
un « petit nègre » dont le seul droit et le seul devoir reconnus étaient le silence. Je
me taisais donc. Et pourtant, au fond de moi, je savais d’où je venais :
j’appartenais à l’une des tribus les plus fières de leurs traditions, les plus
dynamiques dans leur génie culturel et les plus prospères économiquement et
financièrement, dans le seul pays de l’espace francophone d’Afrique dont les
citoyens ont pris des armes pour combattre le système colonial qui régnait sur
notre sol et faisait couler notre sang. J’avais aussi mon sol et mon sang à moi et
j’étais obligé de les contraindre au silence devant le sol et le sang d’un
Protestantisme européen qui m’humiliait, le Protestantisme des Seigneurs et des
Maîtres.
Ces hauts protestants avaient même décidé de m’envoyer dans une de leurs
Eglises-filles dans mon propre pays. Après mes études de théologie, ils avaient
estimé que je pouvais servir au sein de leur champ de mission au Nord du
Cameroun. Toutes les démarches avaient été menées et tous les accords signés
pour mon retour au pays natal dans l’espace luthérien camerounais. C’est alors que
je commis une erreur fatale aux yeux de mes Seigneurs et Maîtres. Lors d’une
soirée de conférence-débat sur la mission, je fis ce qu’il ne fallait pas faire : je pris
la parole pour revendiquer des droits et affirmer des prérogatives des peuples à qui
la mission protestante annonçait l’Evangile en Afrique. Je pris mon propre
exemple et la manière dont je me sentais là où je vivais en France et dans l’une de
ses Eglises les plus prestigieuses. L’Inspecteur Ecclésiastique de l’Eglise
Evangélique Luthérienne de France était là et il avait suivi mon intervention. Il
avait été sans doute outré de voir que le petit nègre que sa communauté avait aidé
en lui offrant un petit boulot de petit gardien et de garçon de course puisse tout
d’un coup oser parler, revendiquer des droits et montrer qu’il était un être humain,
un être debout doué de parole, de pensée et d’intelligence. J’étais formaté pour le
silence. J’avais osé prendre la parole clairement et fortement pour mes droits et les
droits de mon peuple. Je devais me conformer au moule de la soumission et de
26
l’humiliation. J’avais osé m’affirmer libre et digne. Le lendemain, la sanction tomba
comme un couperet : mon placement comme pasteur dans la paroisse
francophone de Ngaoundéré de l’Eglise Evangélique Luthérienne du Cameroun
venait d’être annulé.
Jésus avait dit à la Samaritaine qu’un jour viendra où les vrais adorateurs de Dieu
ne l’adoreront ni sur les montagnes de la Samarie ni dans les temples de Jérusalem,
28
mais « en esprit et en vérité ». Il en est de même pour le protestantisme en tant
qu’esprit et en tant que vérité. Son esprit : ce sont des ruptures à instaurer au cœur
d’une société face aux problèmes qui l’écrasent et aux institutions qui la dominent.
Etre protestant c’est entrer dans cette dynamique. J’y étais entré et je désirais que
mon Eglise et mon pays entrent dans l’esprit et dans la vérité de cette dynamique :
des chrétiens pour changer la société positivement et en profondeur. Voilà
pourquoi je suis protestant en Afrique.
Lorsque j’ai fini par intégrer l’Eglise Evangélique du Cameroun, j’ai inscrit mon
appartenance à cette communauté et mon action dans ses dynamiques spirituelles
et sociales selon l’orientation du protestantisme en esprit et en vérité, autour des
engagements précis qui sont pour moi une confrontation avec des problèmes
29
réels, concrets et incontournables pour changer la société dans mon pays et
partout en Afrique.
Cela a signifié pour moi l’exigence de semer cet esprit et cette vérité dans une
éthique de la rencontre avec les autres dynamiques religieuses que j’ai voulu
enrichir du suc de ma vision du protestantisme. Je me suis engagé dans un
œcuménisme pratique avec les catholiques et dans une coopération religieuse et
sociale avec les musulmans et les chefs traditionnels, garants des valeurs de
l’Afrique profonde. Dans mon protestantisme d’ouverture aux autres
communautés de foi, j’ai compris que la Réforme dans son intelligence et au cœur
de ses choix vitaux, est un champ de rencontre : on ne change pas seul le monde,
on le change avec les autres dans des options politiques, économiques et sociales
où Dieu est le sens de la vie humaine.
Je puis dire enfin de compte que je suis un protestant non de sol et de sang, mais
d’intelligence et de cœur, en esprit et en vérité.
30
DEUXIEME PARTIE
Approches bibliques
31
32
La gestion du trésor du temple selon Néhémie 12, 44-47
Des stratégies pour relever l’économie de l’Eglise africaine
1. Introduction
Depuis sa genèse à nos jours, l’église africaine connaît des problèmes
indescriptibles d’ordres économiques et financiers. Sa survie dépend toujours de
l’église mère occidentale ou américaine. On remarque d’ici et là des églises qui
fêtent des centenaires ou des cinquantenaires mais incapables de se prendre en
charge sur le plan économique et dont le leadership demeure dans une dépendance
honteuse.
Les cas les plus visibles sont ceux des églises protestantes issues des missions
surtout américaines, occidentales, surtout scandinaves (norvégiens et suédois),
belges, françaises et autres.
La péricope de Né 12, 44-47 fournit un bon nombre d’informations que nous
aborderons dans une étude synoptique avec le livre de 1 Chroniques 26, 20. Ces
deux textes, à notre connaissance, offrent d’une part une exhortation parénétique
et d’autre part des dispositions pratiques conformes à ce que le chroniqueur
appelle l’ordre de David et de Salomon sur la restauration des offices du Temple.
Cette étude se propose en outre d’examiner les lieux variant du texte susceptible à
enrichir l’analyse du texte qui se déploie respectivement sur le contexte, le genre
littéraire, la structure et sa signification à actualiser. Ceci étant, l’étude de Néhémie
12, 44 – 47 permettra d’apprécier la pertinence socio– religieuse et économique de
cet instrument diaconal au sein de l’église africaine.
33
I. Les questions d’introduction sur le livre
a) Le nom du livre
c) Structure du livre
21
P. ABBADIE, Esdras-Néhémie, in Th. RÖMER, J-D. MACCHI, Ch. NIHAN (éd.), Introduction à
l’Ancien Testament, Monde de la bible 49, Genève, Labor et Fides, 2009, p. 705.
22
F. MICHAELI, Les livres des Chroniques, d’Esdras et de Néhémie, Neuchâtel, Delachaux et
Niestlé, 1967, p. 291.
34
1. Introduction : Esd 1,1-4. Le décret de Cyrus appelle à la reconstruction du
Temple.
2. Application du décret : Esd 1,5- Né 7,72
a. Introduction (Esd 1,5-6) et liste des rapatriés (Esd 2,1-70)
b. Construction de l’autel et du Temple par les rapatriés
(Esd 2,1-6,22)
c. Construction de la communauté des rapatriés par la
Loi (Esd 7,1-10,44)
d. Construction des ramparts par les rapatriés (Né 1,1-7,5)
e. Récapitulation : liste des rapatriés (Né 7,6-72)
3. Succès de la reconstruction : Né 8,1-13,31. Célébration de la Loi et dédicace du
rempart.
Une telle structure éclaire l’objet central du livre, à savoir la construction de la
communauté des rapatriés (Esd 2 et Né 7) articlé autour de trois pôles : le Temple,
la loi et terre restaurée23. Il faut remarquer qu’entre l’introduction du livre qui
marque la fin de l’Exil et la conclusion qui indique la célébration de la restauration
accomplie s’opère le don de la Loi et la mise en place d’une communauté purifiée.
d) Le genre littéraire
Le texte de Né 12,44 – 47 est un récit narratif écrit en prose en style direct. C’est
une histoire programmatique dans laquelle le chroniste donne les informations sur
l’enchaînement des faits dans un ton d’un théologien et non d’un historien.
A la lumière des expériences anciennes, il fait confluer dans une synthèse le passé,
le présent et l’avenir. Il projette à l’époque toute l’organisation cultuelle
(sacrificielle) qu’il a sous les yeux. C’est pourquoi nous parlons d’un récit
programmatique.
En dehors des informations nouvelles qu’il contient, Né 12 : 44 – 47 dont on peut
éprouver la valeur organisationnelle, vaut moins pour une reconstitution du passé
que comme un tableau de l’état et de préoccupations de son époque. En effet,
l’auteur écrit pour ses contemporains. Il les rappelle que la vie de la nation en
générale et du culte en particulier dépend de sa fidélité à Dieu. Cette fidélité
23
P. ABBADIE, Art. Cit, p. 705
35
s’exprime par l’obéissance à la loi et la régularité d’un culte animé par la vraie
piété8.
Né 12 : 44 – 47 est écrit à la 3ème personne avec alternance du singulier et du pluriel
pour montrer qu’Israël est une communauté dont les membres sont étroitement
solidaires les unes les autres et le singulier veut surtout exprimer qu’Israël est une
communauté indivisible.
C’est aussi un texte des actes journaliers concernant une histoire. Il n’est pas
étonnant que, dans ce regroupement de la communauté autour du Temple et sous
l’égide de la loi, le chroniste ait vu une réalisation de l’idéal théologique qu’il avait
prôné dans les chroniques.
Pour lui, l’attitude d’Israël doit conduire l’univers à chanter les louanges de
YHWH. Il a constamment à reconnaître sa mission et l’assumer. Au centre de ce
choix littéraire se situe toute l’importance accordée à la place du trésor du Temple
comme on peut le soupçonner dans cette structure.
V44 Et des hommes furent chargés, ce jour-là, sur les chambres des magasins24
pour les offrandes, pour les prémices et pour les dîmes, afin d’y recueillir, des
champs des villes25, les parts fixées par la loi pour les Prêtres et pour les lévites, car
Juda se réjouissait de prêtres et de lévites qui les assistaient.
V45 Et gardaient le service de leur Dieu et le service de purification, et les chantres
et les portiers agissaient selon l’ordre de David, de Salomon son fils.
V46 Car autrefois, au jour de David et d’Asaph, il y avait des chefs des chantres et
des chants de louange et d’action de grâce envers Dieu
24 Nous rappelons ce problème textuel déjà signalé dans la problématique : Certains témoins lisent
« des chambres destinées au trésor, aux prélèvements, aux prémices et aux dîmes » TOB signale une
lecture incertaine en cet endroit. Quant à nous cette lecture rend parfaitement compte du sens du
trésor qui pouvait comprendre les produits des prélèvements et des prémices en plus les dons
financiers.
25 En ce verset le T.M lit « הּבּם ל ש ךיdans leur champ » sans parler des villes. Les champs dont il
fait allusion ne sont pas localisés ni déterminés. La BHS lit ~yrI['h, ydEÛ[Link] ~h,øB « les portions
des villes ». la leçon du TM pourrait être la plus proche de l’originale.
36
V47 Tout Israël, aux jours de Zorobabel et au temps de Néhémie, donnait les parts
des chantres et des portiers26, jours après jour, puis les choses consacrées vouées
aux lévites, et les lévites donnaient les choses consacrées vouées pour les fils
d’Aron.
26Des problèmes de traduction sont signalés ici par la critique textuelle, mais n’ont pas d’impact
sur la question de notre recherche.
37
Descendance des sacrificateurs 10 – 21
Chefs de familles des lévites 22 – 26
Dédicace ou consécration des Murailles de Jérusalem 27 – 43
Restauration et l’organisation du trésor par la collecte des offrandes et
des dîmes 44 – 47
Comme le souligne notre texte (v.47) les parts des portiers et des chantres,
les choses sacrées consacrées aux lévites ne devaient pas être aliénés. Mais jour
pour ils étaient repartis de manière équitable.
La part des Lévités
Fautes de revenus suffisants, les lévites avaient déserté leur poste
retournant chacun dans son champ afin de pourvoir eux- mêmes à leur
subsistance. C’était dû à la faute des judéens qui ne s’acquittaient plus de leurs
dîmes jugeant cela inacceptable. Néhémie revient à une stricte application des
prescriptions sur la dîme du blé, du vin et une commission mixte composée de
quatre hommes (v13) ou intendants issus des rangs des prêtres, de scribes
(théologiens), lévites et des hommes du peuple.
Le respect ou la revalorisation du repos sabbatique
Néhémie prit des mesures contraignantes pour faire respecter le sabbat,
par la fermeture des portes de la ville devenue un lieu habituel des négociations et
Exhortations parénétiques
Le texte de Néhémie 12,44-47 invite un comportement responsable et
engagé envers les prêtres et les lévites à travers une gestion saine des sacrifices et
des offrandes.
Par ailleurs le trésor de la maison de Dieu exige aux lévites de veiller sur les
redevances dues à YHWH et donc à ses serviteurs selon la loi.
Dans cette perspective le trésor est l’un des éléments essentiels et centraux
qui procurent le bien-être non seulement aux lévités mais aussi d’une manière et
d’une autre à toute la communauté. En effet, si Dieu a ordonné que sa part soit
40
honorée au moment des fêtes, des sacrifices et qu’elle soit mise à part, c’est par ce
que qu’elle est et demeure inaliénable de par son caractère sacré. Selon la loi, le
Seigneur avait droit à tout ce que le peuple d’Israël possédait.
En conclusion, le livre de Néhémie nous décrit la situation du peuple d’
d’Israël de retour de Babylone, c’est-à-dire de sa vie postexilique. Un peuple qui
revient en terre promise est aussi exhorté à rétablir le culte, reconstruire le Temple,
relever les murs de Jérusalem et vivre en communauté parfait avec ses
compatriotes.
Il s’engage à observer la loi mosaïque en vue des investissements célestes et
divins pour le ramener à la repentance pour la purification, l’écartement des
hybrides et la bénédiction. Le livre nous parle et nous décrit le mode de vie de ce
peuple il relève les us et coutumes de peuple de Dieu. Le livre de Néhémie est une
mode de vie de prière assidue à celle du travail dur, pour décimer toutes sortes
d’injustices sociales, raison de plusieurs réformes accomplies par Néhémie. Il
essaie de persuader le peuple d’être très solidaire et loyal, il leur donne la possibilité
et le goût national. Un peuple uni en un seul, autour de Dieu.
Signalons en passant que la race, la loi, le Temple, les offices de culte et la
vie sacerdotale sont au cœur d’Israël autant de préalables pour toute bénédiction
divine et de ses implications sur le quotidien.
41
2.1 V. 40 : LA MAISON DE DIEU.
Le Temple est la maison de Dieu habitant au milieu de son peuple, Dieu se rend
présent à ses fidèles dans le monde biblique, le Temple occupe le centre de la vie
religieuse et nationale et jouit d’une forte charge symbolique. Puisqu’il est d’abord
la maison de Dieu, il est très fréquemment désigné par le mot courant baît «
Maison de Dieu », (Gn. 28,19).
Dans Deutéronome, c’est le lieu choisi par le Seigneur pour y place son nom (1 R
8, 9 ; Dt 12, 5.)30
Le Sanctuaire de Dieu dans le désert de Sinaï est appelé Tabernacle c’est-à-dir la
première habitation que le Dieu vivant ait jamais commandements d’édifier sur
cette terre. Pendant 40 jours et 40 mois que Moïse passage sur la Sinaï, il ne reçut
pas seulement les tables avec les commandements de Dieu, mais aussi les
indications divines pour cette construction divine.
Sur instruction de Dieu, le peuple racheté d’Egypte devait apporter une offrande
élevée volontaire pour l’édification du sanctuaire : Du bois de Sittim, des peaux des
bêtes, des textiles, ainsi que des métaux et des pierres précieuses. Quatorze
matériaux différents furent utilisés par les mains d’artistes pour la confection du
Temple. Dans le courant d’une seule année, le Sanctuaire fut dressé au pied du
Sinaï. Le Dieu tout – puissant témoigna du bon plaisir qu’il trouvait en cette
habitation par la présence dans la colonne de nuée lumineuse. (EX 40, 34,35)31
Pendant près de 500 ans, les sacrificateurs de la famille d’Aaron accomplirent tous
leurs services dans ce sanctuaire. Ceux-ci consistaient dans l’offrande des
nombreux sacrifices, et dans l’hommage et l’adoration typique par l’encens saint
dont la fumée montait devant la face de l’Eternel. Cette tente était aussi le lieu où
Dieu se manifestait, où il donnait à connaître ses pensées et ses décrets par Moïse
(Ex 25,22).
C’est là que le désir de Dieu d’avoir communion avec l’homme devait trouver son
accomplissement. Dans les écritures saintes, la tente porte différents noms : La
Tente d’assignation ( Ex 27,21) ; le Tabernacle de l’Eternel (Lév. 17,4) ; le
Tabernacle de Témoignage ( Nb 1, 50 ;Ac 7, 44) ; la Tente du témoignage (Nb 9,
15) ; le Sanctuaire de l’Eternel (Nb 19, 20) ; la Maison de Dieu (Jges 18, 31) ; la
Maison de l’Eternel (1Sam 1,,7) ; le Temple de l’Eternel (1 Sam 1,9), le Sanctuaire
Terrestre (Hb 9, 1).
42
2.11 La fonction publique du Temple
Construit par le roi à la requête de la divinité qui en relève les plans, la maison
terrestre du Dieu est la réplique de sa demeure céleste, c’est une reprise du culte
comme tente de la rencontre, c’est une constitution hiérarchique de la société
religieuse d’Israël, une affirmation de la présence d’un Dieu au milieu de son
peuple qui se laisse approcher par ses fidèles, un lieu sacré où Dieu manifeste sa
Sainteté, lieu de cristallisation des traditions d’Israël32.
La notion du Temple comme résidence de Dieu courante dans l’AT en Israël
n’était pas celle du chroniqueur. Il explique en effet, dans sa démarche auprès du
roi voisin, que la maison de Dieu était incapable de le contenir lui dont les cieux
des cieux ne peut contenir car Dieu a le ciel comme trône et la terre comme
escabeau de ses pieds. Le Temple est donc le lieu où Dieu faisait habiter son nom
et sa gloire.
C’est le lieu de convergence pour les grands prêtres, le lieu de rituel complexe des
sacrifices : offrandes totale, communion, expiation qui lui sont apportés aux jours
fixés, aux fêtes comme c’est la loi perpétuelle en Israël (2, chr 4-5).
Du Temple s’élevait vers Dieu, avec joie et allégresse la louange d’Israël, l’amour
du Temple habitait la piété d’Israël, lieu de la prière et d’enseignement. Après
l’Exil, Israël existe comme une communauté religieuse centrée sur le Temple, aussi
les prêtres qui le dirigent jouissent d’un réel pouvoir politique. Le Temple
représente une puissance économique et financière. Il sert aussi de bureau de
bienfaisance.
43
Chr 8, 19 ; 11,11). Mais aussi bien le Temple (Otsar YHWH : Jos 6, 19, Otsar bêt
YHWH. 1 R R7, 51 ; 14, 26 ; 15, 18 ; 2R12, 19 ; 14,14) que le palais royal ( otsar
bêt hammelek : 1 R 14 , 26 ; 2R12, 19 ; 14,14 ; 16, 8 ;2 Chr 12, 6) avaient un trésor
où se trouvaient des objets précieux33.
Magasin ar. Makhâzin est un local pour recevoir et conserver des marchandises,
provisions34.
Les réserves est une quantité de quelque chose que l’on conserve pour pouvoir
l’utiliser au temps opportun ; un stock. C’est un local, un magasin, bref un dépôt
où sont entreposées des marchandises avant qu’elles ne soient affectées à des
surfaces de vente35.
Des réserves, se dit de ce qui est conservé en vue d’une utilisation ultérieure d’où
c’est un ensemble d’éléments accumulés, stockés dans lesquels on peut puiser au
fur et à mesure des besoins ressentis36.
Selon la loi du herem, le butin de guerre en létaux devait être consacré à Yahvé et
entreposé dans le trésor du Temple (Jos 6, 19). La réalité historique derrière le
herem n’est pas claire, mas le trésor du Temple et du palais ont certainement été
remplis par le butin de guerre par les impôts et par des dons (cfr 1 R7, 51).
Les trésors étaient pillés par des conquérants 1R 14, 26 ; 2R 14,14
Nabuchodonosor ou le roi y puisait pour contracter des alliances ou la paix ou
pour payer le tribut à son suzerain. Le Chroniste mentionne le trésor du Temple et
des choses saintes (1 Ch 26, 20 ; 26 ; 28, 12).
Il semble donc qu’il suppose un double trésor : un trésor du mobilier cultuel et un
autre des offrandes. Il souligne aussi que les lévites étaient responsables du trésor
du Temple (1 Chr 9, 26) ; mais cela reflète une situation post exilique. En effet
dans le Temple post exilique aussi, il y avait un trésor qui selon Esdras 2, 69, Né 7,
70 était alimenté par des dons de la part de la population et ses dirigeants ; il était
appelé trésor du culte (tsar hammeikâh).
Les dîmes et autres prélèvements étaient rassemblés au trésor du Temple (Né 10,
39 ; 12, 44 ; MI 3,10). Le trésor du second Temple fut aussi parfois pillé. Au temps
33
La Bible de A à Z ; 4 Mœurs, coutume et institutions, Turhnout, 1989. p. 186
34
Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse, Tome 6, Paris, Librairie Larousse 1984, p 6525
35
Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse, Tome 6, Paris, Librairie Larousse 1985, p 1985
36
Ibid, p. 1985
44
d’Esdras, les frais du culte étaient couverts par le trésor du roi de perse (Esd. 7,
20) ; bêt ginzê malka)37.
Le terme « trésor » désigne ici l’ensemble des moyens financiers dont dispose un
souverain. La Bible mentionne aussi le trésor de rois païens : celui de Babylone, qui
semble aussi contenir des archives d’Assuérus, de Tennachérites.
Selon Dn 1, 2 Nabuchodonosor déposa les objets emmenés du Temple dans le
Trésor de ses dieux. Souvent Trésor « prend le sens de « richesse », surtout dans la
littérature sapientiale et prophétique (Pr 8, 21 ; Is 30, 6 ; 45,3 ; Jr 15, 13). Les
prophètes annonçaient le pillage des trésors comme faisant partie de la ruine
imminente car le luxe était une des causes du péché. Les trésors mal acquis ne
profitent pas mieux vaut peu avec la crainte de Yahvé qu’un trésor avec
l’inquiétude38
Au sens figuré, l’Ancien Testament présente le ciel comme le trésor de Dieu d’où il
sort la pluie (Dt 28, 12) les nuages, la neige et le grêle, les vents et les armes de sa
colère. Les prophètes et les sages connaissent aussi des trésors spirituels, la sagesse
un est bon ami et c’est la crainte de Dieu. La sagesse est un trésor caché de Dieu
qu’il a donné à Israël.
Dans le Nouveau Testament, le trésor du Temple est encore mentionné dans le
récit de la passion au sujet de l’argent de la trahison de Judas (Mt 27, 6) ; dans
l’épisode de l’obole de la veuve et de l’évangile de Jean (8, 20).
Le plus souvent le terme « trésor » (en grec thésauros) se trouve dans des
contextes où des trésors célestes sont opposés à de trésors terrestres. Il est
préférable d’acquérir des trésors dans le ciel en faisant le bien que des trésors
matériels sur la terre.
45
Il est dit : « Tu ne livreras pas à d’autres tes fruits mûrs et la coulée de ton pressoir.
Tu me donneras le premier-né de tes fils. Tu feras de même pour ton bœuf et pour
tes moutons ; il restera sept jours avec sa mère ; le huitième jour, tu me le
donneras. » Exode 22, 28-29.
Et plus loin : « Tout ce qui ouvre le sein maternel est à moi. Ainsi de tout ton
troupeau, tu feras l’occasion d’un mémorial, que ce premier-né soit du gros ou
du petit bétail … et on ne viendra pas me voir en ayant les mains vides. ‘’ ‘’ Exode
34, 19-20. Et enfin YHWH dit encore : ‘’ Tu apporteras les tous premiers fruits de
ton sol à la maison du Seigneur, Ton Dieu … Le Seigneur dit à Moïse : « Inscris
ces paroles car c’est sur la base de ces paroles que je conclus avec toi une alliance,
ainsi qu’avec Israël, Exode 34, 26-27. »
‘’ Le livre de Lévitique’’ s’attarde longuement à décrire les rites des offrandes.
Lévitique 2, 14- 16 ; 7, 11-21. On voit par ces textes cites, qu’on offrait, du blé, de
l’huile, de l’encens, ainsi que les premiers né des troupeaux. Mais de plus, il faillait
offrir à Dieu, tous les produits de la terre selon Nombres 18, 12. Dt 26, 1-2 ; 18,4 ;
et Lévitiques 2, 11.
Enfin la Loi ordonne des offrandes de prémices collectives obligatoires ; trois fois
par année, tout mâle d’entre vous se présentera devant Yahvé, votre Dieu, dans le
lieu qu’il aura choisi, à la fête des Azymes, à la fête des semaines et à celles des
Tabernacle. Il ne se présentera pas devant Yahvé les mains libres. Dt 16, 16. Ceux
qui mettent de côté dîmes et prémices pour honorer leurs pressoirs40.
Dans l’antiquité mythique de l’histoire d’Israël, toutes les tribus se sont vues
attribuer un territoire, toutes, sauf une : la Tribu de Lévi. Aux enfants de Lévi
revient la charge du culte. Les Lévites et les prêtres ne pouvaient plus exercer des
fonctions profanes ; ils étaient consacrés. Le peuple devait subvenir à leur
subsistance, en prélevant sur les produits de la terre un dixième de la production,
cette dîmes constituait à son tour une offrande de prémices (Lévi 23, 10).
La terre sacrée d’Israël, tous les produits de son sol et toutes les bêtes d’élevage
appartiennent à Dieu, qui en est le véritable propriétaire. Ainsi les paysans ou les
éleveurs, qui n’ont que la ferme, ne peuvent-ils disposer des récoltes et des
troupeaux qu’à la condition d’avoir effectué au préalable les prélèvements qui
reviennent à Dieu ou à ses fonctionnaires, conformément aux prescriptions de la
Loi.
46
Outres les prémices, ce sont les oblations ou terûmot destinées aux prêtres et à
leurs familles, à noter que les Lévites devaient à leur tour, sur cette dîme payée par
le peuple à leur profit, prélever la plus belle part l’offrir eux, aussi à Dieu à
l’intention des prêtres.
Le mode de perception, le lieu de Stockage et les destinataires de la première dîme
ont varié à plusieurs reprises au long de la période du second Temple. D’après la
législation en vigueur avant l’exil, cette dîme devait être perçue par les Lévites en
n’importe quel lieu du pays d’Israël. Au retour de l’Exil, le lieu et les modalités des
prélèvements changent. Ils sont apportés au Temple, sans doute à l’occasion des
pèlerinages annuels, et remis soit aux Lévites, soit de plus en plus souvent, aux
prêtres. La totalité des productions annuelles de l’agriculture et de l’élevage du pays
d’Israël constitue la récolte brute, nommée tèvèl, sur laquelle aucun prélèvement n’a
encore été effectué. Théoriquement ce n’est qu’après que les prélèvements ont été
effectués que le reste des productions devient apte à l’usage, à la vente ou à la
consommation profane. La totalité des productions agricoles est donc répartie en
deux sous-ensembles : celui des prélèvements et celui des nourritures profanes,
hûllin41.
En vue de la collecte, les productions sont déposées dans des aires de stockage où
elles sont réparties en fonction de leur nature et de leur destination offrandes
sacrificielles, oblation, première ou secondes dîmes ou simplement produits non
encore acquittés ou acquittés seulement partiellement : « si quelqu’un trouve un
récipient sur lequel est inscrite la lettre qof cela signifie qorbân, sacrifice, hem
signifie ma ‘aser, dîmes. Daleth signifie demain produit douteux Teth signifie tévél,
non acquitté. Tav signifie terumah, oblation’’. Toutes ces manipulations devaient
être effectuées dans des strictes conditions de pureté42.
43 ANDRE G. ; Le service des Levites, Génève, Bibles et Traités Chrétiens, 1987, pp. 26-28.
44 ANDRE G. ; Le service des Levites, Génève, Bibles et Traités Chrétiens, 1987, pp. 26-28.
48
Jérusalem le jour de sabbat les intendants veillai gent sur les trésors de la maison de
Dieu et les trésors des choses saintes, assuraient l’administration des fonds de
l’assemblée provenant des collectes ; il importait de les distribuer avec sagesse, tant
aux Ouvriers du Seigneur qu’à ceux qui étaient dans les besoins (2ch 31 : 4 – 19).
Les Administrateurs et les juges s’assuraient que toute chose se fasse avec l’ordre
que le Seigneur désirait, et que les différends entre frères puissent être aplanis ou
réglés, ils enseignaient la Loi.
En post exil, ils surveillaient l’œuvre de la maison de Dieu, en assumant toutes ces
fonctions ci-haut détaillées, plus loin nous voyons que les lévites, délaissant leurs
fonctions avaient « fuit chacun à son champs ». la responsabilité en incombait aux
lévites sans doute mais surtout à l’ensemble d’Israël et à ses chefs qui n’avaient pas
veillé à ce que les dîmes fussent apportées régulièrement pour survenir aux besoins
des serviteurs de Dieu45.
2.5 LE ROLE DUTRESOR DANS L’EGLISE NAISSANTE
L’Eglise naissante était simple, l’histoire de développement est celle d’un
mouvement vers la complicité. Dans l’Eglise naissante, les premiers Chrétiens à la
recherche des moyens de sa survie, y apportaient leur force de travail et mettait le
tout en commun (Ac. 2, 44-45), prenaient en charge ses serviteurs ( Ga 6,6) chacun
mettait à part le premier jour de la semaine, ce qu’il pouvait, selon sa prospérité ( 1
Co 16, 2), les croyants donnaient de bon cœur (26,9-7), selon leurs possibilité pour
couvrir les besoins de la communauté et pourvoir aux besoins de saints.
Faute d’indications précises au sujet de l’administration des biens de la primitive
église, il est permis de supposer que les ressources nécessaires aux dépenses
proprement culturelles et à l’entretient des ministres consacrés, n’avaient pas
d’autre origine que la même libéralité des fidèles qui dans la liberté de la grâce
mettaient à la disposition des apôtres et leurs envoyés les ressources nécessaires et
subvenaient à leurs dépenses locales46».
Mais d’une manière progressive, il y aura éclatement entre le clergé et les fidèles et
s’interposera entre les deux les dispositifs d’organisation, l’Eglise se rationalise,
multiplie les échelons hiérarchiques et les spécialisations : prêtres, diacres,
évangélistes.
L’Eglise primitive avait ses règles propres de fonctionnement interne, elle
procédait à une distribution des rôles en établissant des circuits de communication.
Retenons que toutes fonction d’un groupe d’opération qui concourt à la
satisfaction d’un des besoins de l’organisme ou de l’entreprise.
48 S. BUGINGO et al; La Gestion des petites et moyennes organisations africaines, Paris, Gestion Nord-sud,
1989, P. 17.
49 MULLER J. ; RASCOL. S.E. ; Op. Cit. p. 122.
50 Ibid.
51
Enfin, le livre de Néhémie donne matière à réflexion pour un non croyant car il en
ressort des enseignements importants qu’il convient de signaler ou d’y prêter
attention. Ce texte appelle tout croyant à une prise de conscience et de
responsabilité de son devoir, en tant qu’un élu de Dieu, à toutes les activités de
l’office du culte.
Tout croyant doit s’engager solennellement pour le service du Temple et
considérer comme un honneur le fait d’accorder une aide financière et matérielle
nécessaire à tous ceux qui enseignent et l’exhortent au nom de YHWH.
Nous essayons de rassembler certains éléments utiles qui nous conduiraient à
l’établissement d’un trésor dans la maison de Dieu. La discipline du devoir n’est ni
simple, ni légère, sa pratique est douloureuse et périlleuse, c’est-à-dire aux prix de
beaucoup des renoncements, des sacrifices et des souffrances mais son apogée est
notre joie51.
Le conseil de l’auteur de Néhémie s’applique dans le contexte du magasin de la
maison de Dieu. Il faut privilégier l’enseignement sur les offrandes dans le but de
corriger l’attitude et le comportement de tous les fidèles. Si tous les membres de
nos églises pourraient offrir selon la parole de Dieu, sans prétention de prédire ce
qui arriverait, mais il est cependant facile d’affirmer que les problèmes cultuels,
socio-économiques commenceraient aussitôt à trouver des solutions52. Ce sont les
comportements positifs des croyants qui apporteront la joie et la réjouissance au
sein de la communauté.
Conclusion
Au terme de cette étude sur Né 12, 44-47, quelques points saillants peuvent être
relevés : le débat sur la nécessité de la restauration du « trésor » est encore
d’actualité. Pour cette recherche, il convient de parler de trésor que les chambres
ou des prélèvements comme le voient certains traducteurs de la Bible afin de
mieux rendre compte du sens obvie de ce mot.
Ainsi dit, cette étude dégage toute la profondeur de ce concept du domaine des
affaires tout en indiquant l’extension que cette pratique devait prendre dans notre
vie ecclésiale.
Quant à la gestion du trésor, l’étude fait comprendre que parmi les institutions qui
maintiennent la cohésion sociale apparaît en premier lieu le Temple, qui se veut
être le lieu de rassemblement du peuple de Dieu.
53
54
Une politique de sagesse pour l’Afrique actuelle
Etude exégétique de 1 R 3,16-28
Introduction
55
(cf. 2 S 13,3 ; Jr 4,22)53 au statut d’un homme qui dépend de Dieu et ayant un cœur
qui écoute les personnes. Ainsi, Salomon demande la sagesse et Dieu la lui donne (1 R
3,4-15). Au centre de la demande de Salomon se trouve quelque chose de plus que ce
qu’il avait reçu dans la cour royale de son père : « Donne à ton serviteur un cœur qui écoute ;
pour juger (gouverner) ton peuple ; pour discerner entre le bien et le mal » (1 R 3,10). Trois choses
lui paraissent plus indispensables : acquérir un cœur qui écoute– savoir juger ou gouverner –
avoir le discernement afin de ne pas confondre le bien et le mal. Ces trois valeurs
conduiront le nouveau monarque, non pas pour dominer le peuple, mais pour le
servir. Un cœur qui écoute présuppose aussi l’écoute de Dieu (cf. Dt 6,5). Ce qui
anticipe le don d’avoir une complète attention au peuple et à la loi de Dieu. Et dans
la construction même du récit, l’histoire de Salomon est un modèle de sagesse54.
1. Texte et sa traduction
Du point de vue de la critique textuelle, le récit dans son ensemble ne pose pas de
sérieux problèmes textuels, à part les quelques variantes que nous observons aux
v.[Link].26. 2755.
mystère, p. 120.
55Au v.18, on a deux leçons variantes : Le premier est celle dont plusieurs manuscrits du
texte de LXX de première main ainsi que le codex du British Museum et le codex Wadi
Natrum ont vean zar au lieu de « ירֵאn’être plus ». On sait que ce mot est presque toujours
devant le participe et les substantifs. La seconde variante, les textes de LXX première main
et les manuscrits de la version syriaque manquent le mot babayit (dans la maison).
L’absence de l’expression « dans la maison » ne constitue pas un préjudice à la
compréhension de la partie du v.8. Au v.20, les mots vaamateka yeshenah (et ta servante
dormait) manquent dans les manuscrits importants de la version grecque de Septante.
Pour soutenir cette absence certains commentateurs considèrent cette expression comme
une adjonction qui tentait d’attirer la curiosité du roi devant les revendications de la
première femme. Mais, les témoins de cette variante n’étant pas importants et que ceux
du texte imprimé qui maintiennent l’expression ne soient pas cités ici, cela incline à opter
pour le maintien de l’expression dans le texte. Au v. 21, le mot babofer (au matin) est
supprimé, mais les témoins n’ont pas été indiqués pour signifier que la présence de cette
leçon est bien douteuse ici. Notre traduction doit donc maintenir le mot babofer. Au v.22,
les mots hahay vobenef hameth et benef hameth vobeni hetah sont inversés dans les manuscrits de
la Septante dans la recension hexaplaire d’Origène et dans la version latine de Jérôme ou
de la Vulgate. Mais au même verset, le groupe de mots à partir de vezith à heta manquent
dans les manuscrits de Septante. Au v.26, la LXX a repris à la place de vetomer kai apokrithe
56
Cependant, on observera au cours de la traduction les quelques nuances relevées lors
de l’établissement du texte. Et ce dernier se traduit :
16
Alors vinrent deux femmes prostituées vers le roi et elles tinrent devant lui. 17Et la femme,
la une, dit : « A moi monseigneur. Moi et cette femme habitons une maison unique. Et j’ai enfanté
avec elle dans la maison. 18Et le troisième jour de mon enfanter, enfanta aussi cette femme. Or nous
étions ensembles : pas d’étranger avec nous dans la maison, excepté nous deux dans la maison. 19Et
le fils de cette femme mourut une nuit parce qu’elle s’était couchée sur lui. 20Et se leva au milieu de la
nuit et elle prit mon fils de mon côté- et ta servante dormait- et elle le fit coucher dans son sein ; et son
fils mort, elle le fit coucher dans mon sein. 21 Et je me levais au matin pour allaiter mon fils, et voici :
il était mort. Et je cherchai à distinguer vers lui au matin, et voici : ce n’était pas mon fils que j’avais
enfanté. » 22Et l’autre femme dit : « Non, car mon fils est le vivant et ton fils, le mort. » Mais celle-ci
disait : « Non, car ton fils est le mort et mon fils, le vivant. » Elles parlèrent devant le roi.23Et le roi
dit : « celle-ci dit :’’celui-ci est mon fils, le vivant et ton fils, le mort’’ ; mais celle-ci dit : ‘’non, car ton
fils est le mort et mon fils, le vivant.’’ 24 Et le roi dit : « prenez pour moi une épée »et ils firent venir
une épée devant le roi. 25Et le roi dit : « trancher l’enfant vivant pour deux, et donner la moitié à une
et la moitié à une ». 26 Et la femme dont l’enfant était le vivant dit au roi- car ses matrices étaient
émues au sujet de son fils- et elle dit : à moi monseigneur. Donnez à elle l’enfanté vivant, mais faire
mourir ne le faites pas mourir. » Mais, celle-ci disait : Ni à moi, ni à toi il ne sera. Tranchez. » 27Et
le roi répondit et dit : Donnez à elle l’enfant vivant, mais mourir ne le faites pas mourir : celle-là est
sa mère. »28Et tout Israël entendit le jugement qu’avait jugé le roi et ils craignirent de devant le roi
car ils avaient vu que la sagesse de Dieu était en son cœur pour faire le jugement.
comme équivalent et au mot hata on a ajouté kai eipen (et il disait), l’équivalent de vatayan
mais avec doute. Et peu de manuscrits ont lu hayeled, mot qui apparaît au 27e verset, à la
place de eth hayalod. L’expression ainsi choisie par cette variante ne pèse pas sur le texte au
point d’en imposer une modification profonde. Comme le verset 27, il est question ici de
répétitions des verbes ainsi que d’autres expressions, même lorsque le sujet change. Au
v.27, on a trois leçons variantes dont la première est la plus importante. En effet, les
manuscrits de LXX ont lu τò παιδíоν τñ εìπούσņ δóτε αùτñ αùτó « elle disait : l’enfant
celui-ci donnez à elle » à la place de l’expression : lah ete hayalod « à elle le vivant ». Ce choix
du grec à la place de l’hébreu, ne change pas du tout le texte.
57
mensonge, alors que mort et mensonge ruinent non seulement l’individu mais une
nation entière. Tant il est vrai que « on ne reconnaît les effets de vérité ou du
mensonge du discours qu’aux effets de vie ou de mort qu’il produit dans le corps »,
déclare Vasse56.
L’histoire de deux prostituées revendiquant le même enfant vivant a tous les traits
d’un conte populaire. Le seul fait que les acteurs-y compris le roi, soient anonymes en
est un signe. En 1918, Frazer comparait cette page à un parallèle indien57. Tandis que
Grassmann recensait une vingtaine des versions du thème dans la littérature
folklorique universelle58. Vasse quant à lui, le rapproche d’un conte chinois où, pour
trancher une affaire similaire, le juge éloigne l’enfant des deux mères ; à un signal
donné, elles se précipitent pour prendre l’enfant, mais quand celui-ci se met à crier, la
vraie mère renonce à l’arracher à l’autre pour éviter de le blesser59.
Ce genre de conte, est fréquemment porteur d’une profonde sagesse. Est-il que ce
récit a été retenu ici précisément afin d’illustrer la sagesse de Salomon dans le contexte
du début de son règne. A sa place actuelle, le récit confirme le don de la sagesse que
Salomon vient de recevoir de Dieu (3,1-15). Cet enjeu sera encore précisé par le
narrateur dans sa conclusion (v.28).
Le récit est introduit par ‘az’, « alors » du v.16 qui fait le lien avec le songe de
Salomon. Le roi vient de recevoir la sagesse divine qu’il met en pratique dans le
jugement entre les deux prostituées. L’histoire constitue une vraie énigme juridique.
Salomon se montre un roi qui ne s’occupe pas seulement des affaires
gouvernementales, mais aussi de la vie quotidienne des simples gens en se laissant
facilement approcher par les personnes même de mauvaise réputation60.
Semble-t-il que l’utopie de la sagesse divine dans le jugement politique en RD-Congo,
pourrait épargner la nation du naufrage collectif et permettrait de sauver ce qui est
encore à sauver. Il y a nombre des préjudices accumulés durant des années par les
peuples sans défenses pour lesquels une réparation-restitution est impensable. Peut-
être éduquer la population à la culture du pardon et la garantie d’une politique et
d’une administration juste qui anéantit les injustices ainsi que toute forme de
violences ! Sans compter toutes les pertes, les peuples attendent plutôt que les
violences et les différents crimes dont ils sont victimes cessent définitivement.
56 D. VASSE, Un parmi d’autres (col. Le champ freudien), Paris, 1978, p. 31 et cité par A. WENN,
« le roi, la femme et la sagesse, une lecture de 1Rois 3,16-28 », in Revue Théologique de Louvain,
29e Année, fasc. I, 1998, p.29.
57 J. G. FRAZER, Folklore in the Old Testament, Londre, 1918, ch.11.
58 H. GRESSMANN, Die alteste Geschichtssch reibung und Prophetie Israels, Goittingen, p. 198
et cite par A. WENN, [Link], p. 29.
59 D. VASSE, [Link]., p. 61. Ce conte est tiré d’une anthologie intitulée : La sagesse de la chine et
de l’Inde.
60 W. VOGELS, « Salomon et la sagesse : une image contrastée (1R2-11) », p. 237.
58
Une valeur certaine qui orienterait le leadership au sommet de l’Etat et des institutions
religieuses est que le peuple congolais n’a pas de culture de compter les morts et leurs
bourreaux, même si le souvenir de la mémoire n’en est pas brisé. Cela peut se
démontrer que depuis 1994 jusqu’en 2006, les différentes guerres étrangères sur le sol
congolais, estimations faites, ont déjà causé plus de quatre millions de morts dont la
plupart de ces victimes innocentes ont été massacrés dans leurs villages. Aucun pays
du monde, même de grande renommée démocratique n’ose parler du génocide en
RD-Congo. Et pourtant pour le pays voisin qui a enregistré moins d’un million des
citoyens massacrés, il y a déjà deux décennies que chaque année que ces pays de
grande démocratie lancent des messages de condoléance et des soutiens à tout point
de vue, allant dans le sens à décourager des tels accidents malheureux et ignobles de
l’histoire de l’Afrique noire. Peut-on dire que le concept génocide61 n’aurait pas le
même sens partout ?
Si après plus de deux décennies, ces choses, pourtant réelles et connues de tous
n’interpellent personne, même les gouvernements qui se succèdent en RD-Congo, il
serait aussi fou d’en ouvrir la page. Tout porte à croire que la bataille à mener doit
aller dans le sens de soigner les blessés et consoler les rescapés de la tyrannie des
grands taureaux du monde avec leurs complices locaux à la quête des gains sordides.
Il faudra plutôt rassurer aux pauvres populations rescapées que des telles choses ne
répéteront jamais et restaurer la paix dans leurs villages et cités d’origine. Cela vaudrait
mieux que des discours démagogiques du politicien à la satiété du denier public
confisqué par une minorité dirigeante.
En effet, quand un dignitaire déclare que désormais plus d’impunité, de corruption et
de violences de tout genre, promet au peuple que l’on va passer cette fois-ci à la
tolérance « x » ou « y » et que le lendemain le peuple constate que les personnes
pointées du doigt circulent librement et d’autres montent de grades et même reçoivent
de promotion, c’est une mesquinerie pure et simple qui signifie que le peuple est vendu
au prix d’un esclave deux siècles avant l’ère chrétienne ! Ou tout simplement, le peuple
n’est pas administré et qu’il doit se prendre en charge avant qu’il ne soit trop tard.
Voilà le type de flou socio-politique en Afrique subsaharienne similaire à celui auquel
était confronté le roi Salomon lorsqu’il devait juger l’affaire de deux prostituées qui,
de part déjà leur statut social, ne sont pas innocentes quant à la mort de l’un des
enfants.
61Le terme “génocide”: Extermination systématique d’un groupe humain (national, ethnique ou
religieux). Au sens second, il s’agit de l’hécatombe, mort violente et rapide d’un grand nombre des
personnes cf. WIKTIONNAIRE disponible sous CCBY-SA 3.0, 2016.
59
3. Les obscurités liées à l’interprétation de 1 R 3,16-28
Un grand nombre d’études consacrées à ce passage soulèvent certaines obscurités62.
Le narrateur a dû écrire une mauvaise histoire si l’on croit toutes les objections que les
commentateurs soulèvent contre cette histoire. Les lectures juridiques, déjà certains
rabbins relèvent plusieurs irrégularités : Salomon n’a pas consulté de témoins,
condition indispensable pour avoir un jugement juste. Mais une des femmes insiste de
trois manières qu’il n’y avait personne d’autre dans la maison (v.18) et les hommes qui
fréquentent des prostituées ne sont généralement pas avides de se présenter comme
témoins. On persiste en affirmant que dans un litige sans témoins, Salomon aurait dû
recourir à certaines pratiques, comme jeter le sort ou autres (cf. Ex 22,9-10 ; Nb 5,11-
15 ; Dt 19,15-18).
On souligne qu’il y a des contradictions dans les déclarations des femmes ; une
rapporte ce qui s’est passé pendant la nuit, alors qu’elle aussi dormait. Si réellement
elle dormait au sens vrai du terme, comment peut-on croire à son témoignage ? Par
conséquent, Salomon aurait dû examiner sa déclaration de plus près et aller vérifier
sur place la disposition de la maison. Mais, qu’aurait-il pu y trouver ?
Les lectures sociologiques voient dans Salomon un exemple typique d’un roi
autoritaire, qui dispose de la vie et de la mort, qui ne connaît que le glaive et ne
montre aucune compassion. Mais qui dit que Salomon aurait de fait laissé couper
l’enfant en deux ? Le cœur écoutant a pressenti que le cœur de la vraie mère s’y
opposerait. Le test que Salomon propose aux deux mères se compare favorablement
au test que Dieu fit subir à Abraham en lui demandant de sacrifier son fils (Gn 22)63.
Les lectures féministes accusent le récit de constituer un autre texte patriarcal
typique64. C’est une femme qui a eu assez de bon sens et de sagesse pour éviter la
62 S. LASINE, “ The Riddle of Salomon’s Judgment and the Riddle of Human Nature in Hebrew
Bible”, in Journal for the Study of the Old Testament, 45, 1989, p.61-86; H. S. PYPER, “ Judging
the Wisdom of Salomon: The Two-way Effect of Intertextuality”, in Journal for the Study of the
Old Testament, 59, 1993, p.25-36; H. RAUD, “Pronunciation : A key to Meaning ( 1Kings 3,16-
28)”, in Jewish Bible Quarterly, 25, 1997, p.246-250; G. A. RENDEBURG, “ The guilty party in
1Kins 3,16-28”, in Vetus Testamentum, 48, 1998, p.534-541; A. WENIN, “Le roi, la femme et la
sagesse. Une lecture du jugement de Salomon 1R 3,16-28”, in Revue Théologique de Louvain, 29,
1998, p. 29-45 ; J. N. ALETTI, « Le jugement de Salomon 1 R 3,16-28 : La sagesse et les enjeux »,
in Fr. MIES (éd.), Toute la sagesse du monde : Hommage à Maurice Gilgert S. J., Namur-Bruxelles,
Presses universitaire de Namur-Lessius (coll. Connaître et croire, n°4-Le livre et le rouleau, n°7),
1999, p. 313-337 ; A. ELPSEN, « Salomon and the Two Prostitutes », in Biblical and critical
Theory, 2007.
63 W. VOGELS, « Salomon et la sagesse : une image contrastée (1 R 2-11) », p. 238.
64 A. van HEIJST, “Beyond Daviding Thinking: Salomon’s Judgment and the Wisdon tradition of
Women”, in Louvain Studies, 19, 1994, p. 99-117; E. VAN WOLDE, “What guides whom?
Embeddedness and Perspective in Biblical Hebrew and in 1 Kings 3,16-28 in Journal of Biblical
60
tuerie et pourtant le récit ne loue pas sa sagesse mais uniquement la sagesse du cruel
Salomon (v.28). Sans enlever quoi que ce soit à la sagesse de cette femme, soutient W.
Vogels, il reste que si ces femmes ou au moins une, avaient été si sage, elles n’auraient
pas eu besoin de Salomon pour régler leur problème. Ce sont les femmes qui ont
décidé de recourir à la sagesse du roi65même si en réalité la réaction de la femme a
certes, inspiré et peut être orienté la décision du roi.
Sous un autre registre, si la sagesse de la femme n’a pas été louée cela importe peu. Ce
qui paraît utile est le motif pour lequel n’importe qui reconnaît sa bravoure par
laquelle elle avait sauvé son bébé qui devait être sacrifié en vue de départager des
femmes moins innocentes dans le procès. Rien ne pouvait rassurer qu’une femme
légère à sa manière, inspire le roi dans sa prise de décision. Néanmoins, c’est au seul
motif que lorsque Dieu veut sauver le faible innocent, il utilise des personnes sans
considération ni dignité, comme des événements même affreux pour confondre les
forts et les dignitaires.
Cependant, on est sans ignorer, qu’il existe une voix défavorable aux femmes, pas une
seule dans l’Ancien Testament. Une voix marquée par une certaine misogynie se
trouve dans certaines sentences des milieux de sagesse. Lévi Ngangura soutient dans
ce contexte :
Partout, on sait que le sage cherche à être une personne sang-froid, une
personne froide de cœur, presque imperméable aux émotions. Certains textes dans
le livre de Proverbes ou de Qoholeth où l’on met garde le jeune homme contre la
femme adultère ou la prostituée se trouve une description qui ne flatte pas la
femme. Là encore il serait utile de noter que derrière ces images se cachent
souvent ceux qui se prostituent spirituellement, c’est-à-dire ceux qui ont laissé
d’adorer le Seigneur, le Dieu d’Israël, en se livrant au culte des autres divinités.
Cette forme de misogynie s’aggrave à l’époque tardive dans la littérature
deutéronomique : ‘‘Mieux vaut la méchanceté d’un homme que la beauté d’une
femme’’ (Sir 42,14)66.
La question de la considération de la femme en faveur de la masculinité n’est pas
seulement juive, elle est aussi africaine. Cependant, ici une différence notable reste
visible. En Egypte ancienne, la femme a été mieux considérée que ses contemporaines
voisines de la Mésopotamie, de la Grèce, de Rome et d’Israël Antiques. Elle y était
dotée d’un statut égal à celui de l’homme, particulièrement durant toute la période de
l’Ancien Empire et du Nouvel Empire. En effet, l’Egyptienne pouvait posséder des
biens, en acquérir et en disposer librement, sans aucune tutelle. Elle avait le droit
67 Ibid., p. 63. L’indépendance de l’Egyptienne était si grande que certains auteurs (Sophocle et
Euripide par exemple) présentent les Egyptiens comme « restant assis au coin de leur foyer, tandis
que la femme traitait toutes les affaires du ménage ». Cf. CH. DESROCHES NOBLECOURT, La
femme au temps de Pharaons, Paris, éditions Stock, 1986, p.171.
68 CH. DESROCHES NOBLECOURT, La femme au temps de Pharaons, p.171.
69 A. MAILLOT, Eve, ma mere. Etude sur la femme dans l’Ancien Testament, Paris, Letouzey et
62
Lévi Ngangura soutient qu’il existe une présence forte des femmes tout au long de
l’histoire biblique. Elles y occupent une place substantielle et n’apparaissent pas
comme des personnages relégués au second rang ; elles sont indispensables à la
réalisation du dessein divin. Elles participent pleinement au développement de
l’intrigue narrative et théologique de l’Ancien Testament71.
C’est une telle compréhension qu’il conviendrait de recommander aux Eglises
protestantes et catholiques en vue d’un plaidoyer en faveur de l’ordination des
femmes aux différents ministères y compris celui de la Parole dans l’Eglise. Ensuite,
ces églises doivent mener une lutte contre les doctrines qui avilissent la femme au lieu
de la laisser accéder à toutes les responsabilités dans les communautés ecclésiales.
Malgré toutes ces difficultés liées à l’interprétation du texte, un élément important
saute aux yeux : au moment de l’impasse des déclarations des deux femmes, ces
dernières parlent l’une après l’autre en ordre chiastique que la structure de la péricope
tente de démontrer dans la suite. Tous les « moi » s’affrontent et chacune tente de sa
manière d’attirer la sympathie du roi.
4. Structure et compréhension théologique de la péricope
D’après les indices syntaxiques, sémantiques et le contexte global du texte, la structure
suivante peut être proposée :
Le v.16 : introduction
Les v.17-22 : litige ou plaintes des femmes
Les v.23-27 : dialogue des femmes avec le roi ou jugement rendu par le roi
Le v.28 : conclusion
4.1 Introduction (v.16)
L’histoire que ce verset introduit est faite pour montrer et insister sur le fait que le roi
Salomon avait réellement reçu ce qu’il venait de demander à Dieu et de ce qui lui avait
été promis. Théodore l’a exprimé en ces termes : ελπιδειξαι την του βασιλέως εβουλήθη
σοϕίαν72.
Deux femmes prostituées viennent et se présentent devant le roi Salomon. En réalité,
les verbes utilisés qualifient leur démarche comme une comparution devant une cour
de justice. Le roi se trouve situé par rapport aux femmes dans la position d’un juge à
qui elles en appellent pour qu’il règle leur litige. Le verset montre que les deux
plaignantes sont décrites comme des « prostituées » (zonot).
76 C. FONTAINE, “ The Bearing of wisdom on the Shape of 2 Samuel 11–12 and 1Kings3”, in
JSOT, t. 34, 1986, p. 67/ 61-77).
77 M. BALMARY, La divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme, Paris, 1993, p. 185-188 : possédé
par son homme qui fait d’elle l’objet de son « connaître », Eve « acquiert un homme » dans la
personne de son fils, déboutant mari de sa place. De la sorte, son amour maternel devient
possession d’un fils sans père.
78 Dictionnaire Petit Robert, 1988, p. 1553.
65
d’abord satisfaction) pour se voiler la face alors qu’ils exposent à la surface du monde,
leur ruse et leur incompétence.
[Link] WOLDE, “Who Guids whom? Embeddeness and Perspective in Biblical Hebrew and in
1Kings 3,16-28”, in JBL, t.114,1995, p. 627-631/p. 623-642); A. WENIN, [Link], p. 32.
66
l’autre en la désignant comme la responsable de la mort de son enfant (v.19), mais
aussi responsable de la substitution des bébés (v.20). Cependant, c’est au matin qu’elle
découvre et s’aperçoit de ce drame.
Dans son histoire, elle exprime sans en avoir l’air d’un double contraste : quand l’autre
se couche la nuit sur son enfant au point qu’il meurt, la première, elle, se lève le matin
pour allaiter le sien v.21a). Son souci est d’abord de faire attention à son fils et de
prendre soin de lui. Mais l’autre au milieu de la nuit, se lève pour substituer le bébé
vivant et le coucher près d’elle, l’exposant au même sort que le premier (v.21a). Dans
ce cadre, le récit devient un plaidoyer visant à attirer l’attention ou la bienveillance du
juge80. Mais son long exposé ne doit pas tromper la vigilance pour réduire ainsi la
prise de distanciation devant un plaignant sympathique qui attire le juge à se fier aux
apparences. Comment aurait-elle su que l’autre s’était réveillée au milieu de la nuit
pour substituer l’enfant vivant ?
En effet, le verbe shakab (se coucher) sert à évoquer au v.19 la raison de la mort de
l’enfant et à décrire au v.21 l’action que la femme pose avec l’enfant de l’autre après
l’avoir pris (ici le verbe est rendu en hiphil). Cela souligne selon Van Wolde,81 le
danger que court l’enfant vivant. En effet, on le couche dans un lieu de la mort,
auprès de celle que le texte n’ose même pas appeler « mère ».
L’on voudra bien laisser les morts à leur place et considérer que cette place leur suffit
à eux seuls bien que certains d’entre eux en ont été des victimes innocentes. Que l’on
protège dès lors les vivants et jamais préférer les amener au même lieu que les morts,
sinon eux aussi mourront. Si nos gouvernements se plaisent à tort ou à raison, à
compter les millions de victimes tombées innocemment pendant les fameuses guerres,
comme s’ils revendiquaient leurs droits et pour justifier la continuité de luttes voilées
des agendas capitalistes sans mesure concrète de protection de « reste » du peuple, on
amènera à la mort plus de vies humaines que l’acquisition des droits des morts.
Au regard du narrateur, l’autre femme contredit l’interprétation de faits en affirmant
que l’enfant vivant est le sien. On se rend compte alors que cette dernière ne produit
aucune justification de ce qu’elle avance. Même pour la première plaignante, son
discours et l’image positive qu’elle donne d’elle-même ne doivent aucunement abuser
l’auditeur. Une chose paraissant sûre est que la reconstitution de faits de la nuit
pendant qu’elle dormait est hypothétique et peut vicier sa plainte. Parce que si elle
dormait réellement au point qu’elle ne pouvait pas réaliser qu’on a pris son enfant d’à
côté d’elle, cela justifierait qu’elle raconte les faits qu’elle ne connaît pas du tout.
Certes, cette franchise pouvait jouer en sa faveur.
Au demeurant, le fait qu’elle introduise cette précision comme incise au milieu du
récit de ce qu’elle devrait ignorer (v.19b-20) pourrait aussi bien insinuer qu’elle
s’aperçoit plus tardivement de l’invraisemblable de ce qu’elle raconte. Cette précision
82 S. LASINE, « The Riddle of Solomon’s jugment and the riddle of Human nature in the Hebrew
Bible », in JSOT, t.45, 1986, p. 6186.
83 Le lecteur se trouve ici devant une ellipse, car une information importante lui reste cachée. Par ce
procédé, le narrateur ouvre le champ des interprétations possibles, et les significations qui
apparaissent et restent opérantes dans le récit tant que l’autorité du narrateur ne les a pas
contredites. D’où l’intérêt de déployer les divers sens possibles.
84 S. LASINE, [Link], p. 38.
68
Les paroles de la seconde femme, loin d’apporter une lumière, jettent encore le trouble
sur le dossier. Celle-ci ne donne pas sa propre version et ne récuse pas celle de l’autre.
Elle revendique tout simplement comme sien l’enfant vivant. Cette repartie ne manque
pas de force, dans la mesure où elle donne de la seconde femme l’image de quelqu’un
qui tout simplement n’a rien à dire : « elle n’a rien fait, rien perdu, et ne voudrait pas
avancer des théories sur la mort d’une autre »85.
En effet, le v.22 est constitué de deux phrases qui forment un chiasme révélateur de
l’opposition radicale entre les femmes:
A : non car mon fils ‘est’ le vivant
B : et ton fils le mort A B
B’ : non car ton fils ‘est’ le mort
A’ : et mon fils le vivant B’ A’
La structure chiasmique de ce verset montre clairement que lorsqu’il s’agit de « je ou
mon » qui parle, ce qui lui appartient c’est le fils vivant. Le fils mort est pour
l’autre. Même quand la perte est certaine et qu’on se reconnaît responsable, l’humain a
toujours tendance à attribuer ce qui est mal à l’autre. C’est d’ailleurs ce qui justifie
l’embarras dans lequel est plongé le roi, leur juge.
En réagissant au v.23, le roi reprend leurs paroles pour montrer que l’une d’elle ment
même s’il ne faut pas exclure la possibilité que ce mensonge ne soit pas conscient.
Mais, quelle serait la raison de ce mensonge ? La convoitise et la jalousie se placent en
premier lieu, car elles s’alimentent au malheur de la perte de l’enfant, poussant la mère
à vouloir s’accaparer de l’autre bébé. Plus loin, on verra la femme qui ment voudra la
mort de l’enfant vivant, alors même qu’on le lui donne (v.26).
Bien que le narrateur ne le précise pas encore à ce stade, les deux femmes se
ressemblent même si l’une sait qu’elle dit vrai et que l’autre ment. En ce sens, le fait
que les deux femmes se répondent en miroir tend à indiquer en somme qu’elles sont
le reflet l’une de l’autre en ce qu’elles laissent parler en elles, le seul instinct de
possession. La tâche du roi qui n’est pas facile, consistera à tenter de sortir de la
confusion en faisant parler le désir de vie de la vraie mère.
4.3 Intervention du roi (v.23-27)
Pour bien cerner les idées profondes contenues dans cette section, il paraît
fondamental de passer par sa structure.
85 M. STERNBERG, [Link]., p. 168. “ He did nothing, saw nothing, suffered no loss, and would
not care to advance any theories about the death of another’schild.” Bien que sa réaction n’apporte
rien de neuf, on serait tenté de voir dans sa réponse un certain signe d’honnêteté.
69
v.23 : Le roi dit: « celle-ci dit : ‘mon fils c’est le vivant, et ton fils, c’est le mort’ ; et
celle-ci dit : « non! Ton fils c’est le mort, et mon fils c’est le vivant.»
A / v.24 : Le roi dit : « apportez-moi une épée » et l’on apporta l’épée devant le roi.
v.25 Et le roi dit : « coupez en deux l’enfant vivant ; donnez-en une moitié à l’une et
une moitié à l’autre ».
B / v.26a : La femme dont le fils était le vivant dit au roi, car ses entrailles étaient
émues au sujet de son fils et elle dit : pardonne mon seigneur ! Donnez-lui le bébé
vivant, mais faire mourir, ne le faites pas mourir.
A’ / v.26b : Tandis que l’autre disait : « ni à moi, ni à toi, il ne sera, tranchez ! »
B’ / v.27 : Et le roi répondit et dit : « donnez à elle le bébé vivant, mais faire mourir, ne
le faites mourir: celle-là est sa mère ».
Le v.23 est une répétition pure et simple du v.22. Un résumé par le juge des propos
de deux antagonistes. Il s’agit de la présentation formelle des revendications des
plaignantes dans une totale opposition qui ne permet pas d’ailleurs au roi de
distinguer ces femmes, ni leurs paroles. Le verset fait rebondir l’embarras dans lequel
le roi se trouve plongé : toutes les deux femmes réclament l’enfant vivant, nulle
n’avoue être la mère de l’enfant mort.
En effet, pour soi, on ne peut facilement choisir que la vie et pour l’autre la mort. Ce
qui convient au « je » (le moi), c’est la vie, la victoire, la bonne chance, la sécurité.
C’est ainsi qu’aucune de deux femmes ne choisira d’être la mère de l’enfant sans vie.
Au point où l’on se trouve maintenant, ni l’évocation de la situation par le narrateur,
ni les paroles des plaignantes, ni le fond de leur attitude ne permet de distinguer ces
femmes. C’est ce que d’ailleurs constate le roi lorsqu’il oppose littéralement ce que dit
« celle-ci » et ce que dit « celle-ci » (v.23 : zo’t ‘omèrèt…W’zo’t 'omèrèt) : l’une ou
l’autre à ses yeux, c’est du pareil au même. Aussi, lorsqu’il interrompt le chassé-croisé
entre les femmes, le roi en est-il réduit à répéter mot à mot leurs paroles, signifiant
ainsi l’abîme de perplexité où le plonge la situation86 ? En même temps, en reprenant
les mots des femmes, le roi souligne qu’il sait que l’une d’elles a menti et que donc il
lui incombe de faire la vérité.
Aussi, a-t-on déjà fait remarquer que le v.22 repris par le v.23 intégralement,
constituait un chiasme marquant bien entendu une opposition des revendications
entre les deux prostituées. Il est tout de même curieux de constater de par la
construction du texte que les v.24-27 établissent aussi un chiasme avec des blocs
symétriques AA’ « v.24-25 avec 26b » et BB’ (v.26a avec 27):
86R. GERARD, Des choses cachées depuis la fondation du monde (coll. Biblio Essais 4001), Paris,
1982, p. 342.
70
V. 24-25 A B’ v.27
v. 26a B A’ v.26b
Partant de la structure rhétorique du passage en discussion, on pourrait dès lors tenter
une explication.
4.3.1 Le segment AA’ : Première intervention du roi et la réaction de la
seconde femme
Ici le roi fait d’abord recours à l’épée, manifestant ainsi sa volonté de trancher (v.24a)
et il demande de trancher l’enfant vivant. Et de manière équitable, donnez à chacune
des revendicatrices une partie. Si les bénéficiaires de cette résolution sont conscientes
toutes de ce qu’elles réclamaient dans leur plaidoirie, seront-elles unanimes quant à la
réaction à soumettre au roi?
Il faut rappeler que le verbe gazar, « trancher », est parfois utilisé pour une décision
juridique. D’après Gray87 pensant au Ps 136,13, soutient que le même verbe décrit la
séparation des eaux de la mer qui libère le peuple de l’oppression. C’est une libération
du même genre que le fait de trancher va permettre ici le fils d’avoir sa vie sauve. On
remarque cependant que la sentence du roi ne consiste pas à désigner le coupable
mais d’un ordre de trancher l’enfant vivant et en donner une moitié à chaque femme.
La raison de cette décision du roi n’apparaît pas sur-le-champ, et plusieurs
interprétations sont possibles.
La première est celle qui voit dans l’ordre royal un signe de la sagesse que le jeune
monarque vient à peine de recevoir. Avec une rare finesse, le roi use de la sagesse de
manière à obliger aux femmes à dévoiler la vérité au fond de leur cœur. En élaborant
son stratagème, il table sur l’attitude prévisible de la vraie mère qui ne pourra
supporter la mort de son enfant. Dans ce cas, la cruauté est feinte et le mensonge est
démasqué.
La deuxième interprétation s’oppose à la précédente tout en s’inscrivant dans son
arrière-fond. On ne s’étonnera pas que la réaction de la seconde femme va coller,
alors ironiquement, à la mesure du roi, bien que ce dernier s’en rendra compte plus
tard : « ni à moi ni à toi ne sera, tranchez ! ». Ce serait peut-être cette réaction de la femme
qui soit à la base du retournement du roi ; car celle-là venait de prendre une extrême
position qui n’ouvre que la voie de l’abîme, le chemin de la mort d’un enfant
innocent.
89 Une terminologie aujourd’hui rejetée par les psychologues au profit de la force inconsciente. Ici
en parlant des humains. Et l’instinct reste le propre des animaux.
90 J.H. GOSS-MAYR, [Link]., p. 50.
91 Johann GALTUNG a défini la violence : « Il y a violence là où des hommes sont influencés de
telle manière qu’il y a une grande distance entre leur concrétisation actuelle, sur le plan physique,
intellectuel et spirituel, et ce qui pourrait être, à une certaine époque, c’est-à-dire que la violence est
la cause de la différence entre ce qui est possible à une certaine époque et la situation de fait » cf.
J.H. GOSS-MAYR, [Link]., p. 52.
73
décrète la mort violente d’adversaires, Adonias, Joab et Shimei (2,23-25.31-34 et 44-
46)92. Aussi, en entendant l’ordre de trancher, le lecteur frissonne à la pensée que le
rêve de Gabaon pourrait avoir été pure illusion et que cet ordre est le signe d’une
justice inique, opposée à sa fonction de dire le droit pour que la vie soit sauve (Ps
72,12.14)93.
On pourrait également penser que le roi, en ordonnant de couper l’enfant en deux,
cela montre aux femmes ce que signifie pour l’enfant leur attitude revendicatrice. Au
fond, consciemment ou non, le roi ne fait que montrer aux femmes ce sur quoi
débouche leur jeu pervers, dans la mesure où sa décision prolonge « la symétrie des
doubles » dans « l’égalité absolue de traitement entre les deux femmes94. Cela conduit
à supposer que la parole du roi a le mérite de dévoiler avec une grande netteté l’enjeu
réel de la situation : il en va de la vie de l’enfant prise au piège de la mort parce que
mensonge et convoitise l’entraînent dans leur confusion.
Les tentatives de deux femmes voulaient amener le roi dans son jugement dans une
indifférence-passivité. La passivité consistant à fermer volontairement ses yeux devant
une injustice qu’il a pu observer. Comme le disait Gandhi, c’est l’attitude la plus basse
que l’on puisse prendre : se soumettre à l’injustice, c’est refuser d’assumer nos
responsabilités humaines de lutter contre une injustice95. Cela voudra dire qu’une
personne passive est toujours un pilier de l’injustice quel que son degré d’importance.
Le roi Salomon a échappé au piège grâce à la lucidité de la sagesse divine qui lui fait
pénétrer l’opacité d’une intelligence réduite à des tâtonnements et démarches
séduisantes dans lesquels, nombre de personnes placées aux instances de prise de
décisions tombent souvent au détriment des vies innocentes.
Il est remarquable que le roi Salomon, accusé d’être cruel, ne punisse même pas la
femme coupable et menteuse. Ce qui n’est pas aussi la préoccupation de l’auteur du
récit de 1 R 3,16-28.
En tout cas, ici la visée du roi n’est pas d’identifier le coupable pour le clouer ou qu’il
subisse les conséquences de ses actes, mais seulement et surtout sauver d’abord une
vie innocente menacée. Voici ce que Vogels voit dans l’attitude du roi :
Peu importe les objections valables ou non de certains lectures
92 La tradition juive a parfois lu l’ordre de Salomon comme in ordre réel émanant d’un roi encore
enfant : ainsi le Midrash du Ps 72,2 commenté par Q 0 10,16 : « Malheur à toi pays dont le roi est un
gamin ». Cette interprétation est également attestée par Flavius Josèphe (voir LASINE, art. cité, p.
65). Van WALD dans son article déjà cité, p. 637-638, souligne que le silence du narrateur sur les
intentions du roi n’incite pas le lecteur à voir celui-ci avec un œil sympathique, et que celui qui
ignore la fin de l’histoire doit trouver la décision cruelle. Et à A. VENIN de penser que le lecteur
qui partageait jusqu’ici le point de vue du roi sur l’affaire doit être stupéfait d’entendre une parole
aussi tranchante qu’obscure (A. VENIN, [Link]., p. 38).
93 A. VENIN, [Link]., p. 38.
94 R. GERARD, [Link]., p.343.
95 J.H. GOSS-MAYR, [Link]., p.52.
74
théologiques, l’histoire montre qu’une sagesse divine est uniquement capable de
résoudre une telle énigme juridique car Dieu seul lit ce qui est dans le cœur
humain, il ne juge pas selon les apparences et selon les paroles humaines. Le texte
conclut ainsi avec raison que quand Israël « entend (=écoute) » le jugement de
Salomon, ils avaient « la crainte » devant le roi, la même crainte ou respect que le
croyant a devant Dieu (Pv 1,7), car Salomon a prouvé avoir « en lui » une sagesse
non pas humaine, mais divine pour rendre la justice (v.28)96 .
Le roi en fait, a un cœur vaste qui saisit les mystères de la vie. C’est le don
exceptionnel que Salomon a reçu de Dieu, une sagesse pas comme les autres. Sa
sagesse profite au monde entier.
4.3.2 Le segment BB’ (v.26a et 27) : « faire mourir ne le faites pas mourir »
Il s’agit ici de la réaction de la première femme. La compassion, l’instinct maternel,
peut-être aussi la reconnaissance de la responsabilité de la mort du premier enfant
bien que la culpabilité soit d’ailleurs partagée. Et le risque de tout perdre maintenant,
aurait poussé cette femme à faire un choix judicieux. Ceci est exprimé dans ce bloc
avec trois éléments essentiels : « pardon mon seigneur, donnez à mon ennemie
l’enfant vivant, faire mourir ne le faites pas mourir ».
Il convient par ailleurs d’observer la liaison entre les paroles du roi et celles de la
première femme qui réagit pour la vie alors que la seconde le fait pour la mort.
Le roi dans sa formule d’ordre, utilise deux verbes : « tranchez et donnez ». La seconde
femme choisit seulement la première partie « tranchez ». Mais la première femme
choisit la deuxième partie « donnez ». Ne voudrait-elle pas dire par ce mot que ce qui
est véritable don, doit être ce qu’on donne sans trancher le vivant ?
Par ces mots, cette femme décide également à cesser le conflit en mettant fin au
langage de convoitise et de possession exclusive pour parler du langage nouveau, le
don. Plutôt que de revendiquer l’enfant vivant pour elle-même, elle opte pour le
donner à l’autre. Et pour manifester sa détermination, elle ne désigne plus l’enfant
comme son fils, mais le désigne par « l’enfanté » (hayyalud), c’est-à-dire celui qui est
né, qui s’est détaché de sa mère qu’elle ne possède donc plus. En renonçant à son fils
et en l’offrant à l’autre, son ennemie, il y a quelques temps, elle accepte une défaite et
la perte. Or le choix de ce qui est défaite et perte, c’est en réalité ce qui offre à l’enfant
la chance de vivre. Cette façon de transcender la mort par l’amour de la vie fait de
cette femme une maîtresse de la sagesse. Elle a pris le risque de perdre, de déposséder
pour s’élever contre une injustice. Mais elle a procédé par la contre-violence qui est
une position supérieure à la passivité. Par cette action, elle bloque ce qui aurait
constitué la spirale de la violence et la trahison du respect de la personne humaine.
En effet, il est prouvé dans l’histoire des hommes que le pardon est une puissance qui
libère des spectres de violences et de la mort. La vie n’a de prix que lorsqu’on la
76
Il va de soi de constater que le roi en désignant d’une parole de « qui est la mère de
l’enfant vivant », assume aussi une fonction paternelle en ce sens qu’il donne à une
femme d’être mère en vérité, et à l’enfant de pouvoir vivre. Mais il a fallu une parole
tranchante qui sépare le fils de sa mère. Sans une telle parole, l’amour maternel serait
resté convoitise, étreinte et risque d’asphyxie.
4.3.3 Les conséquences d’un jugement inspiré par la sagesse divine (v.28)
Ce verset conclusif du récit introduit un nouveau personnage, « Tout Israël ». En
apprenant le jugement du roi, le peuple reconnaît la marque de sa sagesse qui se
manifeste indubitablement dans le verdict prononcé. En délivrant l’enfant anonyme
du mensonge et de la mort, Salomon se trouve ici désigné comme le père symbolique.
Cette sagesse qui rend justice au plus faible est dite de Dieu, tout simplement parce
qu’elle a consisté essentiellement à transformer un lieu de mort en un lieu de la vie, à
l’image de Dieu en Gn 1. Pour permettre la vie, Dieu commence par séparer les
éléments du chaos, mettant chaque chose à sa place. Parallèlement, la réponse du roi
apparaît créatrice. La même image de Dieu se dégage du récit de l’exode (Ex 14). Il
s’agit du passage du peuple d’Israël de la Mer rouge où Dieu trancha les eaux pour
libérer le peuple d’une oppression qui l’étouffait97. La parole du roi fait naître donc à
l’existence sociale, à la relation mère- fils. Pour le rédacteur du récit, la sagesse de
Salomon dépasse les limites d’Israël car elle est supérieure à celle des fils de l’Orient et
celle de l’Egypte. Même des pays lointains viennent l’admirer ; la reine de Saba, par
exemple (1 R 10, 9)98.
Ainsi, la scène du fameux jugement de deux prostituées confirme le bilan du songe de
Gabaon et du dialogue du nouveau monarque avec Dieu. Mais là, on a affaire à une
légende royale, typique par sa construction du récit populaire simple, anonyme dans
son contenu. En effet, Salomon n’est jamais nommé ; il s’agit simplement du « roi » et
la légende est destinée à inaugurer l’histoire édifiante du nouveau roi comme il en a
été avec Saul (cf.1 S 9,1-10,8) et David (cf.1 S 17)99.
Une telle présentation du récit permet à chacun de s’y identifier. Car on peut
représenter soit les qualités d’un leadership éclairé par la sagesse de Dieu à l’image de
Salomon, d’une part. D’autre part, on peut incarner les sentiments de haine ou les
démons de nuisance ainsi que le syndrome de la mort qu’on traduit sans cesse par le
traitement inhumain de ses semblables, parce qu’on a la faveur de l’histoire, en
oubliant que les autres ont droit à la vie et à la justice. Quiconque agit de la sorte, sa
mémoire est morte, car il oublie que « la terre tourne » !
78
question ici pour que la sagesse de Dieu puisse être effective et pouvoir opérer en
lui100.
Le devenir de ce don de la sagesse serait donc suspendu à cette permanente question :
qui que ce soit, avec quel pouvoir qu’on détient, si l’on a la faveur de le reconnaître
qu’il émane de Dieu, le cœur du roi se doit d’écouter. C’est à cela que cette étude
appelle tout le leadership politique et religieux dans les sociétés africaines
subsahariennes. Car, l’homme ou la femme que la sagesse de Dieu habite, s’efforce de
maintenir présent à son esprit que la différence des personnes ne change rien à la
vérité. Quand l’on dit la vérité et on la sauvegarde malgré le prix à payer, quel que soit
l’adversaire, on est invincible.
Dans une société où les violences récurrentes sont devenues des entités culturelles,
ceux qui ont reçu le mandat de gérer la chose publique à la tête de l’exécutif national,
provincial ou local, ne doivent aucunement, voiler leur face devant l’exigence de se
ressourcer à la sagesse divine. Car, si pour conduire sa vie, la sagesse est nécessaire,
combien elle le serait quand on est porté aux affaires de l’Etat ou d’une confession
religieuse ? En effet, lorsqu’elle prend le sens de discernement pour le bien de la
communauté nationale, elle devient une sagesse politique. Celle-ci aura pour but la
vie, le succès et le bonheur de tous, et donc de l’intégration de l’équilibre du
fonctionnement de la société. La source de vie et du succès devrait être recherchée
dans la fidélité aux commandements de Dieu, dans une soumission très confiante.
L’exercice du pouvoir public exige pour les mieux avertis ou mieux, ceux qui sont
illuminés par l’Esprit de Dieu, la sagesse supérieure et non seulement l’accumulation
des règles de droit, de la jurisprudence, de management et de gestion.
Devant des impasses des sociétés africaines, on devrait sortir de ses coins égoïstes, de
ses cloisonnements, pour se réveiller, se lever et tendre la main à la multitude de
victimes innocentes comme c’était le cas de l’enfant vivant aux prises à l’inattention et
au comportement maladroit des prostituées qui ne se privent de rien en vue de
protéger celui qu’elles appellent pourtant « fils ». Et à Pierre et Bernard Kouchner de
dire : « Au nom de Dieu d’Amour, tu aimeras. Au nom des hommes, tu en sauveras un, même si
tu ne peux les sauver tous »101.
Si la sagesse divine se voile et se dévoile devant l’humain, clergé et tenant du pouvoir
temporel doivent s’attacher à la promotion de la vie et de la paix. Et il faut s’en
convaincre qu’il n’y a pas de paix là où règnent l’injustice et l’impunité. L’impunité
encourage de nouvelles velléités insurrectionnelles caractéristiques des sociétés
africaines. Mais, la paix se fonde sur une conception correcte de la personne humaine
100A. WENN, « Le roi, la femme et la sagesse. Une lecture de 1 Rois 3,16-28 », in Revue
Théologique de Louvain, n° 1, Louvain- La- Neuve, 1998, p. 45.
101 A. PIERRE, R. KOUCHNER, Dieu et les hommes (coll. Aider la vie), Editions Laffont, Paris,
1993, p. 243.
79
et requiert l’édification d’un ordre social selon la justice et la charité102. Et dans le
contexte des Pays des Grands Lacs africains en général et en République
Démocratique en particulier, la perspective de la non-violence active103 et de la vision
nouvelle de l’humain, doivent être parties démises, sans quoi nos sociétés coulent à
pique. Et cela exige, à la suite de Goss-Mary104, que quelques postulats essentiels
soient mis en exergue :
L’être humain est la valeur suprême parmi tout ce qui existe, tout ce qui a été créé.
Il est à respecter de manière absolue et plus jamais faire objet de marchandages
politiques. Cette thèse n’ignore pas que toutes les autres valeurs doivent servir à la vie
humaine. Ce qui implique que l’homme ainsi privilégié, en réciprocité, porte la
responsabilité de la sauvegarde de l’environnement et des ressources du monde.
En vertu du fait que chaque humain a une conscience, il porte en lui la possibilité
de choisir et de changer. Mais parce qu’elle peut être moins éduquée ou déformée, elle
exige qu’elle soit réorientée, confrontée à la vérité vraie afin qu’elle grandisse. C’est
pourquoi nous devons nous libérer des attitudes de stigmatisation, de cataloguer les
gens jusqu’à penser que tel ne peut pas comprendre, il ne peut pas changer.
Etre prêt à payer le prix. Il faut être bien disposé à accepter les conséquences de
notre engagement pour une grande justice. Toute transformation exige des sacrifices.
Pour cette cause, certains ont été conduits en prison et d’autres à la mort.
appliquons des moyens non-violents. Si nous reconnaissons la valeur de l’humain,
choisissons des moyens qui comportent en eux ce respect absolu. Ces moyens, nous
devons les identifier et les appliquer ; développer des stratégies et promouvoir cette
lutte alternative qui vaincrait le mal à sa racine, qui guérirait et rend possible la
réconciliation
La sagesse de Dieu, le plus étonnant n’est peut-être pas que la vie puisse être parfois
menacée ou réduite, mais plutôt qu’elle soit maintenue, avec tout ce qui la rend
possible, afin qu’un jour elle lui soit encore reconnue l’identité sacrée.
Puisse le Seigneur, maître de sagesse, inspirer les pensées et les actions de tous pour
la victoire de la paix, la promotion de la vie et l’engagement dans l’œuvre de
reconstruction d’une humanité de justice et de fraternité.
102 L. SANTEDI, « Encore du sang des innocents en RD Congo (cf. 19,4) », in Congo- Afrique.
Economie, culture et vie sociale, n° 429, novembre 2008, p. 715-716.
103 Il faut entendre ici par la non-violence active, une tout autre perspective que celle de la contre
violence en rejetant catégoriquement la passivité et tout aussi fermement la violence comme moyen
de lutte. Faut-il la remplacer par la force de la vérité, de la justice et de l’amour inconditionnel. La
perspective de la non-violence active selon J. H. GOSS-MAYR, est de voir, d’analyser l’injustice
dans tout son ampleur ; lutter pour vaincre cette injustice et en libérer, non seulement ses victimes,
mais aussi ceux qui en sont responsables en premier lieu ; c’est-à-dire vaincre l’injustice, libérer
l’opprimer et l’oppresseur (cf. J. H. GOSS-MAYR, [Link]., p. 57). Une telle perspective n’est
toujours pas facile à réaliser, car elle consiste, dans son processus de libération, à transformer le mal
dans les consciences des acteurs, y compris les malfaiteurs. C’est ainsi que la non-violence active
exige une vision tout-à-fait spéciale, tant de la personne que de la société en général.
104 Cf. J. H. GOSS-MAYR, [Link]., p. 57-58.
80
TROISIEME PARTIE
THEOLOGIE
81
82
Le christianisme comme force de créativité : les paradigmes des
théologies africaines aujourd’hui
Avec un regard sur la situation de la région des Grands Lacs
En effet, la théologie noire est celle qui s’intéresse à cette tranche de l’humanité, à
ces hommes et à ces femmes qui se sont éveillés à la prise de conscience de leur
propre valeur en tant que personne, qui réalisent qu’ils n’ont plus besoin d’excuser
le fait qu’ils existent, qui croient avoir une expérience de la vie qui se distingue
qualitativement de celle des autres, et que cette expérience demande à être étudiée
et comprise en relation avec ce que Dieu a révélé Lui-même dans et par son Fils,
Jésus-Christ. L’ingrédient le plus marquant de cette expérience noire, et qui
nécessite le plus une explication théologique, c’est l’expérience de la souffrance de
l’homme noire, souffrance causée par le racisme blanc. De ce fait, écrit D. Tutu
Mpilo,
• Fondement
105 Texte repris par B. CHENU, Théologies chrétiennes des tiers mondes, op. cit., p. 110.
106 D. TUTU, Prisonnier de l’espérance, Paris, Centurion, 1984, pp. 101 – 102.
84
Il faut noter que le berceau de la théologie noire en Afrique du Sud a été le
mouvement de la Conscience noire qui se développe parmi les Noirs des villes,
surtout parmi les étudiants, pour éveiller la conscience de la communauté noire
dans sa situation d’oppression en vue de la résistance. Ce mouvement a réfléchi sur
les moyens du changement en vue de la Renaissance noire. Pour cela, l’élaboration d’une
« philosophie » et d’une « praxis pour la libération » des noirs s’impose. C’est cette
symbiose d’une philosophie et d’une praxis qui constitue l’essentiel de la théologie
noire sud-africaine. De l’avis de A.-M. Goguel et P. Buis, en effet,
• Déploiement
Au risque de nous répéter, la théologie noire est née de la prise de conscience des
noirs d’Afrique du Sud de leur état (situation). Sa légitimité est d’abord son lien à
une cause juste, à un moment donné de l’histoire. Elle n’a pas pour ce faire, une
prétention universelle et définitive : elle est particulière et contextuelle. Elle refuse de
faire du noir le symbole de toute oppression de par le monde. Ainsi, son message
se déploie selon trois harmoniques que sont : négation, affirmation et libération.
Commentons ces points de façon expresse.
• Négation
107A.-M. GOGUEL et P. BUIS, Chrétiens d’Afrique du Sud face à l’apartheid, Paris, L’Harmattan, 1978,
pp. 58 – 59.
85
paraît synonyme de statu quo et d’oppression. De ce point de vue, elle se définit
comme une théologie de désaliénation, de protestation à l’égard d’un système
d’apartheid verrouillé par la religion. Elle dévoile le péché du capitalisme racial qui
lie oppression raciste et exploitation économique. Aucune compromission ne peut
être possible. A. Boesak déclarait à ce sujet au Forum International de Genève en
mai 1986 ce qui suit : « Notre responsabilité n’est pas de dire au gouvernement
comment faire mieux, comment s’améliorer, mais de le déposer. La résistance est
la seule voie qui nous reste »108.
• Affirmation
Les noirs sont créés à l’image de Dieu. L’insistance sur la négritude est une
condition. En effet, affirmant leur dignité, les noirs doivent prendre conscience des
valeurs africaines qui sont les leurs : le respect de la vie, la conception non dualiste
de l’être humain, un sens de la solidarité, l’harmonie de l’homme avec toute la
création, etc.
• Libération
La libération est présupposée par la conviction selon laquelle Dieu est toujours du
côté des persécutés pour leur montrer le chemin de la libération (Ex. 3, 7-10).
C’est pour cela que la théologie noire sud-africaine, ayant dépoussiéré le Dieu des
chrétiens, est une théologie de la libération. Car, l’Exode exprime pour cette
théologie (noire) une symbolique fondamentale, un mouvement qui traverse toute
l’histoire. Bien plus, le Dieu du Magnificat (Lc. 1, 46-55) n’est pas différent du
Dieu de l’Exode dans la mesure où il comble les affamés, en renvoyant les riches
les mains vides.
126 – 130.
86
• La théologie noire sud-africaine travaille aussi à la libération de l’homme blanc.
En effet, les chrétiens blancs ont besoin d’une thérapie noire, c’est-à-dire de recevoir
l’Evangile de mains noires aussi : le Noir est responsable du salut du Blanc en
Afrique du Sud :
• En tout état de cause, c’est l’Evangile lui-même qui doit être libéré dans ce
contexte d’apartheid, car, il a été corrompu par l’idéologie religieuse des
Afrikaners. Ainsi, grâce à la théologie noire, il retrouve sa virulence prophétique,
volant au secours des sans-voix et de sans-pouvoir, de toutes les victimes du
racisme institutionnel. Bref, cette théologie est plus qu’une expression du réveil du
nationalisme noir : elle nourrit un renouveau du témoignage chrétien dans les
différentes Eglises.
En définitive, la théologie noire sud-africaine, nous l’avons vu, est une théologie de
l’opprimé, une théologie de la libération. En tant que telle, elle se doit d’être un
exemple pour les citoyens-chrétiens, croyants et toutes les forces vivres de la
Région des Grands Lacs qui doivent se battre pour l’humanisation de l’homme, et le
salut du peuple de Dieu tout entier, aussi bien le salut de l’opprimé que celui de
l’oppresseur. Car le salut que le Christ a apporté, c’est de rendre l’homme « entier »
et « saint » ; et ce salut libère l’homme aussi du péché et du mal, ou tout autant du
péché et du mal que des servitudes économiques et politique qui sont, en fait, des
expressions du péché et du mal. Cet horizon de pensée est prolongé par un autre
courant théologique de la libération, dont J.-M. Ela est la figure de proue.
2. Le courant théologique de la libération : libération anthropologico-
socioéconomique et ecclésiale, en lisant Jean-Marc Ela
J.-M. Ela est la figure de proue de ce courant théologique. Il a perçu les enjeux
sociopolitiques du christianisme en Afrique. C’est pour cela que B. Chenu
affirme qu’ « il reste que c’est l’œuvre de Jean-Marc Ela qui représente la tentative
la plus élaborée d’une théologie de libération africaine, en dehors de l’Afrique du
Sud » 113. En effet, la théologie de la libération en contexte africain souligne sa
pertinence et s’amorce en s’arrimant des interrogations actuelles qui harcellent et
éclaboussent l’Africain dans le contexte socio-économique et politique.
En fait, le contexte dans lequel vivent les peuples d’Afrique noire s’avère
hideux et pitoyable parce que marqué par la surenchère de rapacité sanguinaire et
meurtrière, le musellement de la liberté, le déferlement des sévices cyniques et
répugnants. C’est un contexte où l’escroquerie économique éhontée et la
corruption finement et brutalement maintenue et entretenue, la recrudescence des
injustices sociales flagrantes, l’embourgeoisement cupide et déloyal de la minorité
ont élu domicile et se drapent dans la bonne conscience. J.-M. Ela décrit cette
situation désastreuse en ces termes :
Il faut insister. La théologie de la libération telle que portée par J.-M. Ela est plus
attentive à l’aspect social et au caractère de la libération que doit prendre toute théologie africaine,
en tant que théologie du tiers-monde. A l’en croire :
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre cette théologie de la libération comme
une théologie de terrain, une « théologie sous l’arbre », une théologie de la
solidarité, qui s’élabore « dans le coude à coude fraternel avec les paysans illettrés
en quête du sens de la Parole de Dieu, dans les situations où, précisément, cette
Parole les rejoint ; une théologie visant à dépasser ‘‘la créole chrétien’’ parlé
114 J.-M. ELA, De l’assistance à la libération. Les tâches actuelles de l’Eglise en milieu africain, Kinshasa, éd.
C.E.P. 1982, p. 21.
115 Cf. C. NSAL’ONANONGO Omelenge, la théologie politique négro-africaine, op. cit., pp. 56 – 58.
116 J.-M. ELA, Identité propre d’une théologie africaine, dans C. Geffré (éd.), Théologie et choc des cultures, Paris,
Ainsi trouve-t-on dans les courants théologiques africains les traits caractéristiques
suivants : une critique à l’égard de la théologie européenne classique, une
affirmation de la primauté de l’action (praxis) sur la théorie (l’engagement radical
en faveur des pauvres et des opprimés comme lieu de connaissance de Dieu, de
Jésus-Christ, de la vérité), une concentration sur la croix du Christ comme
fondement de toute connaissance. C’est dans le sillage de ces théologies que la
théologie de la libération élaborée par J.-M. Ela affirme que le pauvre déshumanisé
et dépossédé est « un lieu théologique » et cherche à accentuer le motif du « Dieu
qui libère » dans le discours théologique119.
• La pauvreté anthropologique
90
de ses capacités créatrices ? Il faut alors retrouver le pouvoir de créativité
culturelle. Dans ce combat contre la pauvreté anthropologique, combat radical entre la
vie et la mort, le Christ est l’incarnation de toutes les forces de vie contre les
puissances de mort. Il est le Libérateur qui réinstaure l’homme dans sa capacité de
vaincre les pouvoirs de la mort pour le triomphe de la vraie vie, celle que lui-même
représente et donne dans la perspective du projet de Dieu120.
Un autre lieu visible de cette lutte est tout le champ de la guérison qui foisonne en
Afrique. Le fondement du ministère de guérison est toujours le Christ qui, lui-
même, est Guérisseur. La guérison doit être comprise dans son sens global. Il faut
guérir l’homme des maladies médicalement identifiables, mais aussi de la
désorientation psychique, des puissances maléfiques, de la sorcellerie, etc. « La
libération de l’homme se définit comme une réinsertion totale de l’homme dans le
cadre social et le champ de la communauté où il se sent rétabli en son être et où il
peut retrouver sa dignité et son souffle »121.
Les jeunes vivent dans l’incertitude, sans emploi, sans projet d’avenir. Les projets
de développement ne font que rendre l’Africain dépendant vis-à-vis de l’extérieur.
La solution ne se trouve pas dans la rhétorique cléricale sur l’indigénisation, ni
dans les cathédrales et les grosses structures. « Il nous faut donc nous orienter vers
une expérience de la foi dans une situation historique, dans le concret de la
situation de l’homme d’Afrique»123.
Elle a également le mérite de souligner que dans l’Afrique des Grands Lacs,
l’Evangile doit s’inscrire dans les consciences et les cultures étant donné que
l’argent et le pouvoir ont décidé de faire de ce territoire de l’humanité une réserve
d’esclaves et de main-d’œuvre à bon marché. Pour les Eglises et, avec elles, les
chrétiens et tous les hommes de bonne volonté, l’exigence liée à cette situation est
claire : chaque jour, au nom de l’Evangile, écrire l’histoire de la libération effective
des opprimés.
124
Ibid., p. 109.
125 Lire avec intérêt J.-M. ELA, Repenser la théologie africaine, op. cit. 222.
92
2. Le courant théologique de la libération holistique : une approche
prophético- politique de l’indignation et de la subversion, en lisant
Benoît Awazi-Mbambi
L’inaptitude des grandes théories à transformer les sociétés d’Afrique, les échecs
des politiques postcoloniales à lutter contre la marginalisation de l’Afrique par la
mondialisation technocratique, marchande et néolibérale, conduisent B. Awazi à
cautionner sur le plan épistémologique les méthodes de survie, développées par les
sociétés africaines étranglées. Aucune voie de « survie » n’est à négliger dans le
contexte africain actuel. Cette survie se déploie dans la résistance politique,
économique mais plus encore dans la capacité légendaire de l’âme africaine à entrer
en communion avec le divin. L’âme africaine imprégnée du divin devient pour B.
126 La première génération des théologiens africains est celle qui a rédigé le Manifeste Les prêtres noirs
s’interrogent et a, par la suite engagé un débat sur l’existence d’une Théologie africaine. Parmi ceux-là, on
peut citer, Vincent Mulago, Gérard Bissinthe, Tharcisse Thibangu, Oscar Bimwenyi, Alphonse
Ngindu Mushete, Jean-Marc Ela, etc. La deuxième génération est celle de Kä Mana, Léonard
Santedi, Soédé font partie de cette première génération.
127 Lire à ce sujet son ouvrage dont le titre est : Déconstruction phénoménologique et théologique de la
128 B. AWASI, Dieu crucifie en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 172. Nous soulignons !
94
Bien plus, la théologie chrétienne de la libération holistique ne trouvera sa
pertinence que dans la prise en compte des phénomènes thérapeutiques qui
jalonnent la pratique quotidienne en Afrique. B. Awazi donne par conséquent son
assentiment théologique à tous ceux qui se sont assidûment impliqués dans le
ministère de guérison et d’exorcisme, dans un sens réel, comme Meinrad Hebga,
Mgr Emmanuel Milingo, ou symbolique, comme Mgr Christophe Munzirwa, ou
Mgr Emmanuel Kataliko. Ces derniers sont considérés comme de véritables
modèles de théologiens et pasteurs de la libération holistique.
129Cf. [Link], Brève histoire de la théologie africaine, dans Revue des Sciences religieuses 84 (février
2010), p. 188.
95
l’Afrique est en train de se produire et rira bien qui
rira le dernier»130.
130 Le mot d’adresse nous a été fraternellement envoyé par l’auteur d’Ottawa (Canada) où il réside à
Paris (France) où nous étudions, le 05/05/2017). Nous soulignons !
131 Lire à ce sujet l’adresse pour la clôture de la dixième année scientifique 2016/2017 du Cerclecad
« Quelle est la mission primordiale des théologies africaines de libération par rapport au
télescopage entre l’échec des indépendances politiques et la marginalisation structurelle et
grandissante de l’Afrique subsaharienne par les logiques belliqueuses, prédatrices et
nécropolitiques de la mondialisation néolibérale ? » 133.
L’Harmattan, 2008 ; Le Dieu Crucifié. Esquisse d’une Christologie négro-africaine de la libération holistique,
Paris, L’Harmattan, 2008 ; Déconstruction phénoménologique et théologique de la modernité occidentale¸ Paris,
L’Harmattan, 2015 ; etc.
133 Voir B. AWAZI Mbambi Kungua, Les questions d’épistémologie théologique dans la christologie négro-
africaine de la libération holistique, dans L. SANTDI Kinkupu (dir.), Unité et pluralité en théologie. Mélanges
offerts au Professeur A. NGINDU MUSHETE à l’occasion de ses 75 ans d’âge, Kinshasa, Médiaspaul,
2013, p. 211.
134 B. AWAZI Mbambi Kungua, Les questions d’épistémologie théologique dans la christologie négro-africaine de
136 B. AWAZI Mbambi Kungua, Les questions d’épistémologie théologique dans la christologie négro-africaine de
la libération holistique, art. cit., p. 227. L’auteur souligne !
98
l’extraversion mentale, symbolique, politique et
économique. On ne libère pas un peuple, mais un
peuple se libère. On ne libère pas non plus un
peuple, sans libérer chaque individu qui constitue ce
peuple. (…) En m’endossant sur cette épistémologie
réticulaire catapultée par un leadership intellectuel,
une christologie négro-africaine de la libération
sème tout d’abord des idées émancipatrices
dans les esprits et les cœurs des Africains pour
que chaque sujet soit habilité (empowered) à
faire respecter sa dignité et son humanité en
résistant à tous les traquenards d’animalisation,
de domestication et d’esclavagisation, qui est
l’œuvre des puissances impérialistes occidentales
décadentes que celle des tyrannies nègres
postcoloniales »137, affirme B. Awazi.
138 Ibidem. B. AWAZI Mbambi Kungua, Les questions d’épistémologie théologique dans la christologie négro-
africaine de la libération holistique, art. cit., 228. L’auteur souligne !
139 B. AWAZI Mbambi Kungua, Les questions d’épistémologie théologique dans la christologie négro-africaine de
Il est à faire remarquer cependant que ces analyses de B. Awazi ne débouchent pas
encore sur un système théologique construit et stable. Elles cherchent encore leurs
intuitions dans les systèmes épistémologiques de nombreux auteurs qu’il
convoque. Mais nous avons la ferme conviction qu’une intuition si originale se
construit et qu’un jour elle se stabilisera dans une architectonique théologique
originalement bien élaborée.
140 B. AWAZI Mbambi Kungua, Les questions d’épistémologie théologique dans la christologie négro-africaine de
la libération holistique, art. cit., p. 230.
141 Voir B. AWAZI Mbambi Kungua, Déconstruction phénoménologique et théologique de la modernité
102
1. Le courant théologique de la Reconstruction : bousculer l’imaginaire
africain pour gagner les batailles du présent et du futur, dans la refondation
de la foi chrétienne, en lisant Kä Mana
142 Lire son livre : Ma foi de théologien africain aujourd’hui, collection « Souffles, Editions de l’ULPGL
Bukavu, 2017.
143 Cf. KÄ MANA, Christ d’Afrique. Enjeux éthiques de la foi africaine en Jésus-Christ. Paris, Karthala,
144 Cf. S. KANGUDI Kabwatila, Inculturation et libération en théologie africaine, dans Théologie africaine.
Bilan et perspectives, Actes de la 17è Semaine Théologique de Kinshasa du 2-8 avril 1989, F.C.K.
Kinshasa, 1989, pp. 200 – 201.
145 KÄ MANA, Théologie africaine pour temps de crise. Christianisme et reconstruction de l’Afrique, Paris,
Karthala, 1993 ; Id. Chrétiens et Eglises d’Afrique : penser l’avenir, Yaoundé, Clé, 1999, pp. 104 – 117.
146 KÄ MANA, L’Afrique va-t-elle mourir ? Essai d’Ethique politique, Paris, Karthala, 1993, p. 18.
147
Lire avec intérêt KÄ MANA, Foi chrétienne, crise africaine et reconstruction de l’Afrique. Sens et enjeux des
théologies africaines contemporaines, Nairobi, CETA ; Lomé, HAHO ; Yaoundé, CLE, 1992. Le premier
penseur à ‘‘construire’’ le courant théologique de la Reconstruction c’est Mugambi. Voir J.
CHIPENDA, A. KARAMAGA, J.-N. MUGAMBI, C.-K. OMARI, L’Eglise d’Afrique. Pour une
théologie de la reconstruction, Nairobi, CETA/ Le Défi africain, 1991, pp. 23-33.
104
Bref, pour le Pasteur luthérien, l’horizon de l’Afrique n’est pas la mort,
mais la vie. Il faudra « sortir de l’ère du rêve, de l’illusion et des cris de révolte pour
nous mettre à l’exercice de la pensée lucide, de l’action sans complexe et de la
reconstruction de nos sociétés»148. Le changement de l’imaginaire social doit
générer une autocritique de l’être africain tout en l’introduisant résolument dans la
dynamique de transformation du monde. Ceci inclura une conversion éthique qui
permettrait d’élever les hommes et les femmes à l’ultime mesure de leur être, c’est-
à-dire au projet de Dieu confié à la responsabilité et à la créativité de l’esprit
humain. Ainsi, l’Africain sera porté au-delà de lui-même, pourra renouveler sa
pensée, son imaginaire, son âme pour pouvoir surmonter les crises de sa société
qui sont essentiellement d’ordre éthique.
Le Christ nouveau qu’il s’agit d’inventer ne peut pas être un Christ structuré par
notre passé de défaite ou par nos valeurs désintégrées, mais vraiment le Christ
inventé comme celui qui doit venir, c’est-à-dire un souffle de lucidité, de courage
et de créativité pour sortir du système religieux établi et pour répondre aux défis
Bien plus, le Christ se présente comme le Libérateur : non seulement qu’il libère les
Africains de l’esclavage des systèmes politiques et institutionnels dictatoriaux, mais
aussi d’eux-mêmes. « Ainsi libérés en nos forces d’être, affirme le théologien
luthérien, nous devenons créateurs du nouveau et responsables du royaume dans
nos esprits, dans nos consciences, dans nos mentalités et dans nos structures
sociales »153.
151
Ibid., p. 32.
152 KÄ MANA, Christ d’Afrique, op. cit. p. 103.
153 KÄ MANA, Christ d’Afrique, op. cit. p. 103.
154 Ibid., pp. 104 – 105.
106
Ces révolutions exigent d’entrer dans une éthique politique d’engagement pour la
novation du monde selon la « technique » de l’humain qu’est le Christ.
Par des mimétismes ancrés dans les esprits, par une certaine paresse
intellectuelle et par manque d’un esprit de recherche pour innover en matière
missionnaire, les Eglises d’Afrique végètent et dégénèrent dans leur esprit, sans
une forte vision de leur mission mondiale. Elles ne semblent pas avoir vu ce qui
s’est transformé en profondeur dans le monde. Notamment155 :
-Les forces d’une mondialisation qui obligent toutes les cultures à se reconfigurer
autour des exigences de l’esprit scientifique, des rationalités du capitalisme
néolibéral, de la culture des modes de vie uniformisés et du besoin d’affirmer les
droits humains comme exigence universelle ;
- En même temps et comme le revers d’une même médaille, les montées des
violences dues aux revendications d’identité culturelle et d’idiosyncrasies religieuses
qui veulent elles aussi se mondialiser, même au prix d’une barbarie terroriste de
plus en plus effrayante ;
- L’urbanisation croissante et chaotique qui fait des mégapoles d’aujourd’hui de
véritables bombes à retardement pour des violences futures que personne ne
pourra contrôler véritablement ;
-La naissance et le développement rapide de nouvelles technologies de
l’information et de la communication (NTIC), avec comme effets l’émergence de
la culture des réseaux sociaux qui développent de nouvelles formes de
communautés humaines et de relation de vie ;
- Les peurs liées aux crises économiques, écologiques, politiques et sociales de plus
en plus amples et de plus en plus nuisibles pour l’avenir de l’humanité ;
- Les revendications de minorités de toutes sortes (religieuses, sexuelles, ethniques,
politiques ou socioculturelles) qui veulent un monde où elles peuvent vivre comme
des êtres humains de plein droit ;
Pour cette énumération lire KÄ MANA, Chrétiens et Eglises d’Afrique : penser l’avenir, Yaoundé, Clé,
155
Toutes ces mutations qui interpellent le monde ne semblent pas être au cœur de la
réflexion des Eglises d’Afrique, afin qu’elles sachent se doter des institutions
nouvelles pour y répondre et les considérer comme de vrais défis missionnaires
non seulement à l’intérieur de l’Afrique, mais au niveau mondial.
Sur le front culturel enfin, l’Église doit faire retentir cette parole de Dieu :
« Voici que je fais toutes choses nouvelles» (cf. Ap. 21, 5). Il s’agit de réveiller le
sens de la créativité pour que l’Africain ne s’enferme pas dans des cultures
fossilisées. Le destinataire de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, c’est l’ensemble
du continent africain dans l’aujourd’hui de ses souffrances et de ses espérances157.
La situation économique dans la Région des Grands Lacs reste à désirer… Nous a
156Cf. KÄ MANA, Chrétiens africains dans le souffle de Dieu, op. cit., pp. 14-16.
157Cf. C. NSAL’ONANONGO Omelenge, La théologie politique négro-africaine, op. cit., pp. 63 – 64.
158 Les bases éthiques, prophétiques, politiques et christologiques de cette refondation d’un
christianisme de la vie en abondance et du bonheur partagé sont contenues dans son ouvrage : La
Mission de l’Église en Afrique. Pour une nouvelle éthique mondiale et une civilisation de l’espérance, Éditions
CIPCRE-CEROS, Bafoussam (Cameroun), 2005.
108
vons décrit sa nature et ses caractéristiques dans la première partie de ce livre. C’est
pourquoi, il y a l’urgence de construire une société heureuse dans cette partie
d’Afrique et dans tout le continent, grâce à un « humanisme planétaire du bonheur
économique partagé »159. Il s’agit d’une anthropologie économique. Celle-ci a une
certaine vision de l’homme et de la société comme communauté de destin
confrontée aux impératifs de la prospérité matérielle et aux exigences des valeurs
de vie pour assurer et garantir cette prospérité communautaire.
L’enjeu ici est de penser cette voie du bonheur socio-économique partagé selon
l’ordre de la liberté, de la responsabilité et de la créativité des citoyens, par le canal
du développement et de la promotion de l’enrichissement de l’être humain dans
ses ressources fondamentales et dans son pouvoir de plénitude de vie. Une telle
vision est principalement aujourd’hui un besoin de sortir résolument de
l’ultracapitalisme.
En fait, ces types d’Etats et ces formes d’engagements sont la condition essentielle
pour réussir les ambitions de modernisation et d’émergence qui animent les
discours officiels des dirigeants des pays africains actuellement. Dès lors, pour
réussir cette ambition, ces pays ne sauraient se permettre, dans leur gouvernance,
dans leur vision de la politique et dans leur conception de l’Etat, une existence de
négligence, de laxisme, d’amateurisme, de médiocrité ou de violence destructrice. En
159Lire KÄ MANA, Pour l’économie du bonheur partagé : construire une société heureuse. Kinshasa, éditions
du Cerdaf, 2014.
109
revanche, ils ont besoin d’être une communauté des intelligences, une
communauté des valeurs et une communauté de vision et d’esprit pour accomplir
leur développement au sens plein du terme.
Ainsi, la célébration des 50 ans des leurs indépendances sont des catalyseurs de
nouveaux rêves et révélateurs de nouvelles réalités essentielles pour la Région des
Grands Lacs et pour toute l’Afrique. En elles, on doit voir l’émergence d’une
nouvelle volonté africaine de bâtir des sociétés unies, intégrées dans leurs
diversités, solidairement prospères et réellement indépendantes. Mais on doit aussi
voir dans ces cinquantenaires le dévoilement des obstacles que l’Afrique a
accumulés contre elle-même face aux exigences d’invention de sa nouvelle
destinée. Ces obstacles sont multiples: corruption, étourderie, culture
d’autodestruction, mentalités prévaricatrices, identités meurtrières et
anéantissement de l’esprit créateur.
Ce sont là des exigences pour penser et réussir l’Etat dans la Région des Grands
Lacs, exigences qui gravitent autour de quatre batailles indispensables : la bataille
de la refondation, la bataille de l’organisation, la bataille du rayonnement mondial
et la bataille du nouveau rêve africain161.
160 Lire KÄ MANA, Réflexions sur l’invention et la refondation de l’Etat en RDC. Créer un nouvel imaginaire
politique. Préface d’Onesphore Sematumba. Goma, éd. Pole Institute, OGP, MALI et RECIP,
2012 ; voir aussi KÄ MANA, Chemin pour un nouveau destin africain : donner un sens à la commémoration
du cinquantenaire des indépendances africaines, dans Repenser l’Indépendance : la RD Congo 50 ans plus tard.
Actes du Colloque du cinquantenaire organisé par Pole Institute, Goma Juillet 2010, pp. 8 – 26.
161 Voir KÄ MANA, Eduquer l’imaginaire africain. Le devoir d’aujourd’hui et les enjeux d’avenir. Yaoundé,
Presse Universitaire du Cameroun, 2012 ; voir aussi KÄ MANA, Christ d’Afrique. Enjeux éthiques de
la foi africaine en Jésus-Christ. Paris, Karthala, Ceta-Clé et Haho, 1994.
110
Tout ceci étant dit, même Kä Mana n’est ni le premier ni le seul à militer en faveur
de la renaissance africaine et d’un christianisme africain, sa spécificité et son mérite
c’est de proposer une anthropo-philo-théo-logie dont les enjeux sont
fondamentalement novateurs et salvifiques pour la Région des Grands Lacs
africains et pour le continent noir. Son paradigme devient un impératif pour tout
travail théologique réformateur dans un contexte de crise. A ce titre, il peut être
considéré comme l’un des porte-paroles des tendances les plus novatrices de la
théologie africaine contemporaine, dont il traduit les aspirations, les inquiétudes et
les espoirs.
Bien plus, en ces jours où les pesanteurs de la mondialisation ultralibérale obligent
toutes les cultures à se reconfigurer autour des exigences de l’esprit scientifique,
des rationalités du capitalisme néolibéral, de la culture des modes de vie
uniformisés et du besoin d’affirmer les droits humains comme exigence
universelle, l’anthropo-philo-théo-logie, entendue comme dynamique de la
nouvelle renaissance se veut une urgence pour la Région des Grands Lacs. Celle-ci
se veut une redynamisation du génie créateur des peuples de cette Région, dans
une perspective plus vaste et plus ouverte, plus critique et plus enracinée,
galvanisée autour des questions socio-économiques, politiques, éthico-spirituelles
qui concernent et consternent le continent. Sous d’autres claviers de langage, Kä
Mana est l’un des rares penseurs d’Afrique qui, dans ses réflexions sur la société,
porte un regard transversal-pluridisciplinaire sur la réalité de la misère, de
l’exploitation, de la pauvreté des dont le continent noir en général et la Région des
Grands Lacs en particulier font l’objet.
2 Le Courant théologique de la Construction : l’Afrique comme gigantesque
chantier à construire, en lisant Nathanaël-Yaovi Soédé
Dans son ouvrage Sens et Enjeux de l’Ethique162, il propose une étude riche et
originale sur la signification des concepts d’ « Éthique » et de « Morale », sur le plan
anthropo-philosophique et théologique. Partant de la problématique selon laquelle
ce qui est important, ce n’est pas ‘‘un prétendu absolu de chaque racine’’, de
chaque culture, mais le ‘‘rapport avec’’ ‘‘d’autres racines’’, la relation avec d’autres
cultures, l’auteur enrichit la réflexion sur les concepts d’Éthique et de Morale au
Le courant de la construction naît comme une réponse aux critiques que les
partisans de la Reconstruction ont adressées à leurs compères de l’inculturation et
de la libération historique et anthropologique. En réponse à ces critiques, N.-Y.
Soédé commence par affirmer le caractère holistique du concept de l’inculturation.
Selon lui, « l’inculturation embrasse tous les domaines de l’intelligence africaine de
la foi. Elle a trait à la libération culturelle et historique. Le thème de la libération est
une partie distincte de l’inculturation avec laquelle il forme un tout »164.
Il pense par ailleurs que les figures de Néhémie et celle de Moïse – figures
fondatrice des courants de la Reconstruction et de la Libération – ont chacune
d’elles quelque chose de particulier à faire découvrir et vivre aux Africains sur le
chantier de l’édification du continent et que la complémentarité doit être mise en
vedette pour faire évoluer le débat. Ainsi arrive-t-il à proposer le courant de la
construction, comme nouvel espace de discussion théologique pour l’Afrique.
Concluons par cette observation. Bien que ce courant que propose N.-Y. Soédé
cherche encore à s’affirmer dans son déploiement épistémologique, il a le mérite
d’être un courant synthétique ou mieux réaliste. Car, il invite les tenants du courant de
la reconstruction de s’inscrire dans le dynamisme fonctionnel de la
« construction », dans le but de promouvoir et de continuer les chantiers ouverts
par les autres courants théologiques qui ont vu le jour avant lui. Explicitement, le
courant théologique de la construction n’accepte nullement que l’on considère
comme inefficaces et inopérantes les théologies de l’inculturation et de la
libération, étant donné le courage prophétique dont ont témoigné ses théologiens-
géniteurs comme J.-M. Ela, O. Bimwenyi, A. Ngindu, E. Mveng, J.-A. Malula, etc.
113
3. Le paradigme d’une théologie de l’invention : le christianisme comme
force d’inventivité et d’imagination poétique. L’inculturation comme
orthopraxis chrétienne, en lisant Léonard Santedi Kinkupu
Léonard Santedi Kinkupu est né à Kinshasa, en RD. Congo, le 1er octobre 1960. Il
est Docteur en Théologie de l’Institut Catholique de Paris (2005) et Docteur en
Histoire des Religions, Anthropologie Religieuse à l’Université Paris IV. Depuis
2006 jusqu’en 2016, il a exercé la charge de Secrétaire Général de la Conférence
Episcopale Nationale du Congo (CENCO) ; Président de la Chaire de Jean-Paul II
depuis 2007 ; il est aujourd’hui Recteur de l’Université Catholique du Congo
(UCC).
168 B. BUJO & J. ILUNGA Muya (éd.), Introduction générale. Situation de la théologie africaine, dans
Théologie africaine au XXIe siècle. Quelques figures, Vol. I, Fribourg, Academic Presse Fribourg, 2014, p.
9.
169 Voir L. SANTEDI Kinkupu, Le paradigme d’une théologie de l’invention. Pour un travail de
transfiguration de nos sociétés, dans SANTEDI Kinkupu, Léonard (dir.), La théologie et l’avenir des sociétés.
Cinquante ans de l’Ecole de Kinshasa. Paris, Karthala, 2010, pp. 342-463 ; Id. Dogme et inculturation en
Afrique. Perspectives d’une théologie de l’invention. Préface de Claude Geffré. Paris, Karthala, 2003 ; Id.
SANTEDI Kinkupu, Léonard et KABASELE Mukenge, André, Une théologie prophétique pour
l’Afrique. Mélanges en l’honneur des Professeurs Dosithée ATAL et René de Haes, Kinshasa, F.C.K., 2004.
114
De l’avis de L. Santedi qui cite Metena M’nteba, le mot « inculturation », désigne
l’une de ces réalités ecclésiales fondamentales, toujours présentes dans la vie du
Peuple de Dieu mais dont subitement une époque prend une vive conscience,
contribuant à lui donner alors un relief exceptionnel et une large audience. Mais si
le monopole de l’usage préserve les néologismes des intempérances de la mode et
du vide de la déclamation, leur succès populaire les couvre immanquablement d’un
halo d’impression qui finit par biaiser leur sémantique, voire par désamorcer leur
dynamisme originel. Le concept d’inculturation n’a pas échappé à cette inflation170.
170METENA M’nteba, L’inculturation dans la Tierce-Eglise. Pentecôte de Dieu ou revanche des cultures ?, dans
Concilium, n° 239, (1992), p. 171.
171 M. AZEVEDO, Inculturation (Problématique), dans Dictionnaire de Théologie Fondamentale, Paris-
La première considération est celle qui conçoit la vie comme terminus a quo et
terminus ad quem de toute inculturation réalisée au sein des Eglises. En effet, il est
un impératif pour les Eglises d’être des Mères porteuses de salut et de la vie, tant il est
vrai que leur mission est de faire naître à la vie divine les hommes et les femmes en
les rendant des fils de Dieu.
172 Cf. L. SANTEDI KINKUPU, Evangélisation et inculturation en Afrique. Réflexions sur le thème de la
pauvreté anthropologique, dans Dimensions culturelles de la catéchèse, Cahiers de l’Institut Supérieur de
Pastorale Catéchétique, n° 4. Paris, Desclée, 1989, p. 22.
173 L. SANTEDI Kinkupu, Deux chantiers de travail, art. cit., p. 48.
116
Comme elles sont génératrices de vie et se ressourcent au processus d’auto-
génération de la vie, les Eglises sont invitées à lutter contre les structures de la
mort, les structures du péché ; contre tous les matamores et les prédateurs qui, en
ces temps de mondialisation marginale, ultralibérale étouffent la vie des pauvres, la
piétinent et l’écrasent. Ses fils et ses filles devraient être porteurs de la vie, en
excluant les antivaleurs, tout ce qui avilit l’homme, tout ce qui l’abaisse, tout ce qui
est érigé faussement en idoles comme le Pouvoir, l’Argent, le Sexe, etc.
De toute manière, la mission des Eglises dans l’Afrique des Grands Lacs est
éminemment et fondamentalement poétique-prophétique en tant qu’elles ouvrent des
horizons de réflexion chrétienne tant sur le milieu de vie que sur l’entretien du
corps humain inséparable du corps socio-économique et politique174. Cette
conception de la vie pousse à conclure qu’il n’y a pas de théologie africaine si elle
n’est une théologie libératrice et prophétique. Il n’y a donc pas une inculturation véritable
sans libération et sans combat acharné pour la qualité de la vie. Le Christ n’a-t-il
pas dit : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’il l’aient en abondance » ? (Jn.
10, 10).
Dans cette optique, les communautés chrétiennes doivent s’engager à une double
herméneutique : l’interprétation du langage de la foi et l’interprétation de
l’existence chrétienne. Car, le comprendre herméneutique débouche
nécessairement sur une pratique sociale et une pratique politique176. De ce fait,
l’Evangile est incarné dans une culture, non seulement quand il est traduit dans
174Cf. L. SANTEDI Kinkupu, Le paradigme d’une mission poétique. Fondement et déploiement, dans
Transversalités (juillet-septembre), p. 145.
175 L. SANTEDI Kinkupu, Deux chantiers de travail, art. cit., pp. 49 – 50.
176 Lire avec intérêt C. GEFFRE, Croire et interpréter. Le tournant herméneutique de la théologie, Paris,
Cerf, 2010.
117
cette culture, mais aussi et surtout quand les membres de cette culture se
maintiennent dans leurs conditions de fils de Dieu, en agissant de manière telle que
leur agir éthique soit animé de l’amour de Dieu et des autres. Cet agir pourra
favoriser la manifestation de Dieu aux peuples, la transmission de la vie divine et
l’accroissement de cette vie qui se maintiendra dans le processus d’auto-génération
de la vie.
La prophétie est un terme biblique qui désigne le langage que l’on rencontre
chaque fois qu’il est question du temps, qu’il soit périodique ou général. Elle est
inséparablement prédiction et interprétation, par mode d’explication (en direction du
passé) et par pronostic (en direction du futur) des événements qui caractérisent
l’existence des hommes situés sur un point cardinal. Elle est le langage de l’histoire,
c’est-à-dire qu’elle essaie de comprendre les ruptures qui rythment la trame du
temps, car l’histoire des hommes est faite de mouvement, qu’il s’agisse de
dépassements ou de régressions ; les uns sont liés à des événements culturels ou
politiques, inimaginables ou, au contraire, plus ou moins prévisibles ou prévus177.
177 Cf. L. SANTEDI Kinkupu, La mission prophétique de l’Eglise-Famille de Dieu en Afrique, art. cit., p.
328.
118
C’est pourquoi, l’élan prophétique d’une lecture théologique de l’existence africaine
aurait pour tâche précise de relancer le vécu concret et quotidien du peuple dans
les grandes perspectives ouvertes par la promesse de Dieu, celle de l’avènement
d’un nouvel ordre des choses. Ainsi, elle aurait la tâche de dénoncer les injustices
qui empêchent les pays de la Région des Grands Lacs africains d’asseoir leur
économie à cause des prédateurs en complicité avec les gouvernants. Sous d’autres
claviers de langage, les peuples de cette région d’Afrique doivent être - eux-mêmes
– les principaux artisans de leur propre progrès socio-économique.
Ils doivent prendre part à la réalisation du bien commun universel en tant que
membres actifs et responsables de la société humaine, à base d’un niveau d’égalité
avec les autres peuples. C’est pour cela qu’ils sont invités à militer en faveur de la
mise en œuvre d’un ordre juste qui réponde à l’appel des personnes à la communion,
en se battant en même temps pour l’instauration du droit, dans la lutte pour la
suppression de la peine capitale dans leurs pays178.
1- Des Eglises qui dénoncent toutes les injustices qui avilissent l’homme
Dans un contexte de crise, la tâche revient aux Eglises de la Région des Grands
Lacs de dénoncer les causes profondes de toute injustice, le péché des hommes et
les comportements sociaux ; elles sont conviées à dénoncer non seulement les
maux économiques, politiques, sociales qui compromettent la paix, mais surtout
qu’elles doivent s’impliquer dans la construction de la paix de demain, dans le
combat pour la justice et le rétablissement de nouvelles structures qui les rendent
possibles et les garantissent.
En effet, le prophète dénonce tout ce qui tue la vie, tout ce qui écrase l’homme, le
courbe, le piétine, l’exploite et l’annihile ; il dénonce tous les systèmes dramatiques
qui sacrifient au fil des jours les hommes et femmes, voire les enfants à causes des
intérêts égoïstes. Servantes de la vie, il revient aux Eglises de dénoncer tous les
systèmes despotiques, dictatoriaux qui tuent la vie en même temps qu’elles
178 Cf. Cl. NSAL’ONANONGO Omelenge, La théologie politique négro-africaine, op. cit., pp. 83 – 84.
119
combattront le néolibéralisme sauvage qui est la source de paupérisation des
peuples de la Région des Grands Lacs africains179.
Mais elles n’oublieront pas enfin de dénoncer avec force toutes ces spiritualités
d’enthousiasme, d’exubérance et d’incandescence sacrale sans commune mesure
avec des exigences de transformation fondamentale de nos sociétés et de nos
systèmes institutionnels.
179 Cf. Ibid., p. 329. Voir aussi L. SANTEDI Kinkupu, Les défis de la nouvelle évangélisation dans
l’Afrique contemporaine. Préface de René de Haes et Postface de Maurice Pivot. Paris, Karthala, 2006,
pp. 102 – 103.
180 L. SANTEDI Kinkupu, Les défis de la nouvelle évangélisation, op. cit., p. 331. Nous soulignons !
120
Dieu prend la défense du pauvre, du marginalisé,
qu’il se fait solidaire des vaincus »181.
Cette annonce ne doit pas se focaliser seulement vers le futur ; elle doit avoir de
l’impact dans la réalité présente (cf. Lc. 4,16-24), même si elle ne saurait oublier la
réserve eschatologique : car il est vrai que le Royaume d’amour ne s’épanouira pas
totalement dans le temps de l’histoire.
En fait, si Jésus qui était le Messie n’a même pas réussi à implanter pleinement le
Royaume de Dieu dans l’histoire, c’est que le Royaume de Dieu n’appartient pas à
l’histoire. Dans l’histoire humaine nous ne pouvons que construire et vivre des
réalités qui anticipent le Royaume de Dieu. Une théologie prophétique doit bien
marquer la différence entre travail historique de libération qui dit les signes du
Royaume parmi les hommes et l’eschatologie qui est de l’ordre à-venir183.
1979.
184 Cf. J.-M. ELA, Repenser la théologie africaine, op. cit., p. 228.
121
3- Des Eglises qui renoncent à tout ce qui peut compromettre son identité
Les Eglises de la Région des Grands Lacs sont invitées à jouer le rôle de témoin,
car le prophète est aussi témoin : il renonce et prend le courage de ne pas contredire
en acte ce qu’il enseigne. En effet, écrit L. Santedi :
« Le prophète n’est pas rêveur, ses yeux ne sont pas
remplis de nostalgie ou de visions fantastiques. Au
contraire, c’est le plus réaliste des hommes. Le
prophète n’a pas un message passe partout, il ne
déploie pas une sagesse valable en tout temps et
sous toutes les latitudes ; mais il regarde l’homme
concret, dans une situation particulière, et c’est pour
lui qu’il parle. Le prophète (…) est appelé à édifier,
exhorter et consoler »185.
185L. SANTEDI Kinkupu, La mission prophétique de l’Eglise-Famille de Dieu en Afrique, art. cit., p. 328.
186 Cf. C. NSAL’ONANONGO Omelenge, La théologie politique négro-africaine, op. cit., p. 202.
122
humaines des peuples. Ouverte à la réalisation d’une Afrique heureuse, les Eglises
insistent manifestement sur la dimension intérieure et divine de l’homme.
Longtemps oublié par les théologiens de notre génération, Bénézet Bujo est prêtre
du diocèse de Bunia, au Nord-Est de la République Démocratique du Congo. Il a
123
fait ses études de philosophie et de théologie en RD Congo et en Allemagne.
Depuis 1989 Bénézet Bujo est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg
(Suisse), où il enseigne la théologie morale et l’éthique sociale. Il est auteur de
plusieurs ouvrages sur saint Thomas, sur la morale interculturelle et la théologie
africaine. Son dernier livre Plädoyer für ein neues Modell von Ehe und Sexualität.
Afrikanische Anfragen an das westliche Christentum, a été publié par les Editions Herder,
à Fribourg-en-Brisgau. L’ouvrage est sorti en 2007 dans la série (Quaestiones
Disputatae - une collection fondée par le célèbre jésuite allemand Karl Rahner - né
en 1904 à Fribourg-en-Brisgau, décédé en 1984 à Innsbruck).
Ces paroles du Pape ont donné un nouvel élan au mouvement théologique qui se
frayait un chemin surtout depuis les années 50 du dernier siècle avec au centre le
fameux manifeste Des prêtres noirs s’interrogent (Paris 1956) et le célèbre « Débat
Tshibangu-Vanneste » à la Faculté de Théologie de l’Université Lovanium de
Kinshasa (1960). On peut considérer le Franciscain belge, Placide Tempels,
Quoi qu’il en soit, si l’on admet un christianisme africain, il est évident que ce
christianisme, de l’avis de B. Bujo, nécessite une théologie propre, qui se démarque
de la voie suivie par d’autres théologies se déployant, elles aussi, au sein d’autres
christianismes dont le but est d’aboutir à une compréhension de la même
révélation par des voies différentes188.
Partant de l’affirmation du Pape Benoît XVI selon laquelle « on ne peut plus faire
abstraction de l’hellénisation du christianisme », affirmation qu’il rapproche
étroitement du protestantisme avec sa sola scriptura et la théologie libérale des
XIXème et XXème siècles, B. Bujo mentionne qu’on ne peut pas du tout, faire un
retour à la situation d’avant le mariage entre la culture grecque et le Nouveau
Testament. Cela signifie en termes clairs que l’inculturation est clôturée une fois
pour toutes et que tous doivent désormais se conformer au christianisme tel qu’il
se présente depuis la rencontre avec la culture grecque. C’est donc dans cette
rencontre qu’il y a eu le dialogue entre foi et raison et ce modèle doit s’imposer
partout et pour toujours189.
188
C’est principalement cet article que nous exploitons pour présenter brièvement cette pensée du
théologien moraliste Rdcongolais. B. BUJO, Le christianisme africain et sa théologie, dans Revue des
sciences religieuses 84 (2010), Vol. 2, pp. 159-174.
189 Cf. Ibid., p. 159.
125
parle le Pape et qui est devenue déterminante pour l’Europe ne l’a pas été de façon
exclusive. Car, il y a eu également l’influence du courant islamique qui n’a pas laissé
l’Europe intacte, puisqu’il a donné un nouvel accès à l’Occident en ce qui concerne
l’interprétation d’Aristote. Qu’on se rappelle seulement la transmission d’Aristote à
travers l’Espagne.
Des études patristiques de leur côté ont montré que la pensée chrétienne en
Occident a été largement influencée par le christianisme africain primitif. Qu’on
pense ici par exemple à l’école d’Alexandrie où des maîtres de renom ont
développé la théologie et la méthode exégétique qui ont été reprises et développées
au cours des siècles en Occident. Mais, dira-t-on, tous ces auteurs de cette fameuse
école et d’autres théologiens du christianisme primitif en Égypte écrivaient en grec
et ne peuvent pas avoir interprété leur foi dans la culture africaine.
Une telle objection oublie que bien que les théologiens ou même les philosophes
de cette partie d’Afrique aient utilisé la langue grecque dans leurs écrits, il s’agissait
190
Cf. CHEIKH ANTA DIOP, Nations nègres et culture. De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes
culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui, Paris 1999.
126
en fait d’un grec africanisé et qui exprimait au fond une pensée différente de
l’hellénisme classique. C’est dans ce sens qu’il arrive à la conclusion selon laquelle
l’illustre patrologue nord-américain, Thomas C. Oden, observe en ce sens que
définir par exemple le monachisme de la Thébaïde et celui de saint Pacôme
comme étant essentiellement grecs c’est méconnaître leur façon propre de
s’exprimer, leur vision du monde et leur enracinement social191.
En effet, bien que leurs guides écrivaient officiellement en grec, ils continuaient à
s’adresser à une culture nilotique dans des métaphores nilotiques. A partir de ce
moment il est clair que la rencontre du Nouveau Testament avec les Grecs du
temps de l’Apôtre Paul ne fut pas un processus terminé et intangible, mais que
concrètement l’Occident a finalement aussi « gobé » un certain nombre d’éléments
culturels africains. On pourrait citer ici l’exemple de la pratique du consensus
conciliaire. Les spécialistes nous attestent que les conciles œcuméniques les plus
influents eurent lieu en Afrique, notamment dans les grandes villes de Carthage,
Hippone, Milev et Alexandrie.
Compte tenu de tout cela, il n’est pas du tout justifié de parler sans plus de l’union
entre le judaïsme et l’hellénisme qu’on ne pourrait plus remettre en question,
comme si cela reviendrait à toucher à la substance même de la foi chrétienne. En
effet, à chaque époque et dans chaque culture les destinataires de l’Évangile se sont
toujours efforcés de trouver une voie propre pour vivre la foi en Jésus Christ sans
trahir la révélation initiale. Il y a à distinguer absolument entre révélation et
théologie ou philosophie qui sert d’instrument pour interpréter cette révélation.
Malheureusement, dans l’œuvre de l’évangélisation concrète, l’on a
rarement tenu compte de ce fait, mais souvent une grande confusion a régné entre
la culture occidentale et l’Évangile. Au fond l’annonciateur de l’Évangile imprégné
de sa culture occidentale a cru imposer le message divin par une culture étrangère
Ici B. Bujo évoque l’exemple du prêtre suisse fidei donum et historien de l’Église,
John Baur, qui a œuvré plusieurs décennies en Afrique de l’Est comme professeur.
Il commence la dédicace de son livre par ces versets du Cantique des Cantiques 1, 5-6
: « Je suis noire et belle, filles de Jérusalem… Les fils de ma mère ne m’aimaient
pas. Et ils m’ont fait travailler dans leurs vignes. Ma propre vigne, je ne pouvais
m’en occuper ». Et John Baur de commenter :
« La fiancée brûlée par le soleil qui parle ici est
l’Église d’Afrique. Pendant des siècles, l’Afrique a
dû faire l’expérience de l’absence d’amour des fils de
sa mère, à savoir les hommes blancs qui ont dévasté
sa vigne et l’ont forcée à travailler dans les vignes
des autres peuples, c’est-à-dire à vivre en
esclavage »192.
L’on aura observé que dans le texte du Cantique des Cantiques repris, l’auteur ne
redonne pas la traduction initiée par saint Jérôme et dont le texte se lisait : nigra sum
sed formosa, je suis noire mais belle. A ce propos, John Baur écrit :
« Dans les temps anciens, on croyait traduire ce
texte, avec une idée de regret, comme le fit Jérôme :
‘ Je suis noire mais belle ‘. Cependant, Origène, le
premier théologien chrétien écrivant sur le sol
africain, a insisté sur noire et belle ; car, dans la
fiancée, il a vu l’Église de chez les Gentils, avec un
droit de naissance égal à celui de la Synagogue »193.
En parlant d’Origène, il sied de rappeler qu’il était Africain à part entière et que
c’est lui qui a initié la méthode exégétique de l’École d’Alexandrie (en particulier
dans son Peri archon) dont il a été question.
192 J. BAUR, 2000 ans de Christianisme en Afrique. Une histoire de l’Eglise africaine, Paulines, Kinshasa
2001, p. 5.
193 Ibid., p. 5.
128
avec l’histoire de la traite des noirs. Il s’agit de voir l’oppression de la race noire
dans toutes ses ramifications, y compris la dimension culturelle dont la non-
reconnaissance par les Blancs a fait dire au Père jésuite camerounais Engelbert
Mveng que le vrai problème du Noir africain est la pauvreté anthropologique qui
consiste en la perte totale de son identité194.
Le christianisme importé n’a d’abord pas cru que les Africains pratiquaient le
monothéisme, contrairement aux peuples occidentaux antiques chez qui l’on
trouvait des dieux et déesses, lesquels, par-dessus-le marché, se mariaient entre
eux. On ne trouve rien de tel dans les différents groupes ethniques africains que
nous avons étudiés jusqu’ici196.
129
vaste et tridimensionnelle, à savoir : les membres visibles d’ici-bas, les morts et les
non-encore-nés qui, bien que attendus pour l’avenir, ont une existence réelle dans
la pensée de Dieu. Ils sont porteurs de l’espérance de la communauté dans son
entièreté, car il incombera à eux de continuer ce que les autres avaient commencé
avant leur arrivée dans ce monde visible.
B. Bujo fait remarquer un autre point saillant. De son avis, l’ignorance en matière
de structure et de conception de la famille africaine a conduit aussi à un
malentendu grave en matière de l’éthique sexuelle et matrimoniale. En effet, la
communauté étant fondamentale, rien ne peut être entrepris individuellement sans
engager cette dernière. Aussi est-il normal que le mariage d’un des membres
intéresse toute la communauté dont le destin est en jeu. À ce propos, il y a d’abord
la place de deux futurs époux qui ne peut être dissociée de la communauté, y
compris la communauté des morts. Il est alors normal que le jeune homme et la
jeune fille ne soient pas laissés seuls dans leur décision de s’engager dans le
mariage. Les autres membres de la famille ont aussi leur mot à dire.
Cela ne va pas forcément contre la liberté des futurs époux, même si, il est vrai, il
arrive qu’il y ait des abus (mais souvenons-nous : abusus non tollit usum). Pour bien
juger le déroulement de ce genre, il convient avant tout de se poser la question de
la conception de la liberté en milieu africain traditionnel. Cette liberté n’est pas
individuelle et surtout jamais individualiste comme en Occident. On est libre pour
et avec la communauté, mais au sens dialectique où chaque partie – individu et
communauté – doit s’efforcer de libérer l’autre.
En relation avec cette pensée, l’on comprend aussi que le mariage n’est pas un
contrat ponctuel, il est une alliance qui engage non pas deux individus, mais deux
familles au sens africain, de telle sorte qu’il est requis de procéder par étapes.
Concrètement, avant de conclure l’alliance, les deux futurs époux doivent passer
par plusieurs étapes qui impliquent, à un certain moment, la vie commune
permettant de se fixer pour toute la vie197. Ces étapes sont suivies attentivement
par les deux communautés.
La prise de position des Africains, en particulier des évêques, n’a eu aucun écho
dans la presse occidentale. On s’est précipité sur la question du sida et des
préservatifs sans s’interroger, à aucun moment, par exemple sur la conception de la
maladie en milieu africain, bien qu’il y ait une multitude de publications en la
matière, y compris de la part des théologiens africains.
198
C’est le fait que dénoncent les théologiens allemands Suso Brechter et Karl Rahner qui, tous les
deux, suite au Concile Vatican II, attendent de l’Église une nouvelle attitude dans la proclamation
du message évangélique aux peuples à cultures non occidentales.
199 Cf. B. BUJO, Le christianisme africain et sa théologie, art. cit., p. 164. Nous soulignons !
200 Expression que nous forgeons lorsque nous nous référons aux différents noms qui sont donnés
au Christ en Afrique comme ailleurs, noms qui se confondent et s’allient en même temps avec les
titres qui lui sont attribués.
131
peut plus vitale. Le nom c’est l’identité et exprime l’essence de chacun, raison pour
laquelle dans la tradition africaine il n’y a pas de nom en série qui passe du père au
fils. Chacun à son nom propre qui le marque dans son être ontologique le plus
profond.
C’est ici que se met en relief l’importance qu’attachent les théologiens africains à
donner un nom à Jésus Christ. Quelle est l’identité, l’essence de ce Jésus de
Nazareth mort et ressuscité ? Les noms qui lui ont été donnés au cours de
l’histoire du christianisme peuvent-ils avoir un impact déterminant sur les
Africains? Telles sont les questions auxquelles B. Bujo répond dans sa christologie.
201 Lire F. KABASELE Lumbala, J. DORE et R. LUNEAU (dirs.), Chemins de la christologie africaine,
Paris, Desclée-Mame, 1986.
202 Cf. B. BUJO, Le christianisme africain et sa théologie, art. cit., p. 167.
132
que les brebis aient la vie et l’aient en abondance’’
(Jn 10, 10) »203.
Ainsi, le Christ en tant que Descendance de Dieu est le Premier-Né des non-
encore-nés des humains, qui eux aussi sont dans la pensée éternelle de Dieu d’où
ils sont envoyés par le même Dieu pour rejoindre les humains de la terre. En
d’autres termes : le Christ, Descendance de Dieu, est le Proto-Premier-Né, de sorte
qu’il est à la fois le Premier et le Dernier de toute créature.
C’est en Lui, en tant qu’Alpha, que tout a été créé et c’est de nouveau en Lui et par
Lui, en tant qu’Oméga, que tout retourne vers Dieu. Le titre ainsi donné au Christ
a des conséquences inouïes dans la vie quotidienne des Africains. En effet, dire
que Jésus est Proto-Ancêtre signifie que toute référence aux pratiques ancestrales
de la tradition africaine ne peut plus se faire sans se référer en même temps au
Christ qui est le critère sélectif selon lequel on devra désormais juger les ancêtres
traditionnels205.
Ainsi vue, la christologie partant du « concept d’ancêtre » n’est pas seulement une
théorie bonne à la spéculation des théologiens, mais elle a des implications dans la
vie concrète, journalière du chrétien africain. Aujourd’hui encore, nonobstant le
fait que les Africains dans la vie moderne ne jurent pas nécessairement et
explicitement par leurs ancêtres, les coutumes héritées de ceux-ci et transmises ne
fût-ce que d’une manière latente par les parents et d’autres éducateurs, continuent
à influencer les comportements de l’homme africain moderne dans les sociétés
actuelles207. Qu’on pense ici, en guise d’illustration, aux cas de la sorcellerie ou de
discriminations ethniques qui sont un héritage lourd de conséquence même chez
des intellectuels, y compris des ecclésiastiques.
Bien que l’idée en ait déjà été exprimée par Placide Tempels avec son mouvement
chrétien Jamaa208 et que des théologiens africains n’aient pas manqué
ultérieurement d’attirer l’attention sur la dimension familiale de l’Église, c’est
particulièrement le Synode pour l’Afrique qui, en 1994, a fait une option on ne
peut plus claire pour une théologie de l’Église Famille de Dieu. Depuis ce temps,
l’on n’a plus cessé d’en faire un thème de débats et d’approfondissement à
différents niveaux en Afrique et à Madagascar.
206
B. BUJO, Introduction à la théologie africaine, Fribourg 2008, p. 101.
207 Se référer par ex. a T.K.M. BUAKASA, L’impact de la religion africaine sur l’Afrique d’aujourd’hui :
latence et patience, dans Religions africaines et christianisme (Colloque international de Kinshasa 9-14
janvier 1978), vol. 2, Kinshasa 1979, pp. 21-32.
208 Voir P. TEMPELS, Notre rencontre, Kinshasa, 1962.
134
Selon B. Bujo, la notion d’Église-Famille en Afrique ne peut pas s’entendre dans le
sens de ce qu’elle pourrait être en Occident. Le mot famille va au-delà de ce qu’en
comprend un Européen ou un Nord-Américain. La famille ne se limite pas au
père, à la mère et aux enfants, au sens de famille dite nucléaire, mais l’Africain est
inséré dans une famille qui s’étend même au-delà de la dimension clanique pour
embrasser les relations par alliances sous ses diverses formes. Par ailleurs, la famille
ne se limite pas au monde visible, mais elle est tridimensionnelle, car elle
comprend les vivants, les morts et les non-encore-nés. Il y a une interaction entre
les trois parties et le maintien de la communauté n’est qu’à ce prix209.
Pour que les relations par lesquelles la communauté se maintient en forme et les
membres se donnent mutuellement la vie puissent être garanties, l’Afrique noire a
institué la palabre qui est un moment très important pour l’harmonie de la
communauté. Cette palabre qui, dans les langues africaines, a différentes
dénominations, n’est pas pratiquée seulement dans les moments des conflits, mais
elle peut être irénique, agonistique ou thérapeutique. Elle contribue à maintenir
l’équilibre dans la communauté et finalement elle est essentiellement thérapeutique.
Sans entrer dans les détails d’une ecclésiologie qui part du modèle de l’Église-
Famille en Afrique, soulignons en particulier l’usage de la palabre comme un
moment fondamental de la cohésion de l’Église. En effet, la palabre est le lieu où
l’on mange, mâche et digère ensemble la parole reçue. Une parole peut construire
la communauté quand elle est bien utilisée après avoir été bien mâchée et digérée.
La palabre est le moment où la communauté prête aux individus isolés sa bouche
et son estomac communautaires pour retravailler la parole reçue en privée et qui
n’est peut-être pas bien mâchée et digérée. B. Bujo surenchérit avec ces mots
limpides :
« Si l’on applique ce qui vient d’être dit à l’Église,
l’on sait qu’elle est fondée par la Parole de Dieu et
c’est aussi celle-ci qui la maintient en vie. Cela
signifie qu’un bon usage de la parole reçue doit être
toujours ramené à la Parole de Dieu, puisque celle-ci
est toujours aussi la Parole de Dieu dans la parole
d’homme. Mais alors il s’agira de faire de la
communauté chrétienne une communauté des
ruminants de la Parole de Dieu. C’est alors que
209 Cf. B. BUJO, Le Credo de l’Eglise en dialogue avec les autres cultures, op. cit., p. 71.
135
toutes nos relations devront être examinées en
mâchant la Parole de Dieu dans une bouche
communautaire et en la digérant dans un estomac
ecclésial »210.
B. Bujo fait remarquer par la suite que dans une communauté ecclésiale où l’on fait
usage des paroles pas bien mâchées et pas encore suffisamment digérées, l’on
aboutit à une communauté qui souffre de la dyspepsie. C’est le cas dans des diocèses,
des paroisses ou des communautés religieuses où l’évêque, les prêtres, les fidèles, le
supérieur ou la supérieure et les autres membres de la communauté se combattent
mutuellement. Dans ces communautés diocésaines, paroissiales ou religieuses où
l’on se lance souvent des paroles très peu charitables, voire empoisonnées, la vie
des membres ne peut s’épanouir, il y aura des malades et des morts comme dans la
communauté de Corinthe du temps de saint Paul où régnait un comportement
anti-eucharistique provoquant des infirmités et même la mort (cf. 1 Co 11, 30).
Une ecclésiologie ainsi conçue, partant du modèle de la famille africaine, aura des
conséquences bénéfiques non seulement pour l’Afrique, mais aussi pour l’Église
universelle, comme vient de le montrer l’exemple de l’usage de la parole que l’on
doit doser par la palabre.
Le christianisme africain a besoin d’une éthique qui ne lui soit pas étrangère ou
imposée à partir d’autres visions du monde qui, elles aussi, ne sont que des voies
particulières de mettre la foi en pratique. En effet, l’éthique occidentale qui
provient d’une autre philosophie, avec sa notion de loi naturelle, sa conception de
la personne humaine et de la liberté, ne peut pas satisfaire l’homme africain et lui
rendre justice.
Pour bien saisir cette affirmation, B. Bujo voudrait qu’on se rappelle du fait que le
fondement de la rationalité africaine n’est pas le même que celui qui préside par
exemple au principe cartésien de « cogito, ergo sum, je pense, donc je suis ». Il n’est
pas non plus à chercher dans la philosophie de Kant avec son impératif
catégorique. Bref, ce n’est pas la raison tout court qui est au centre de l’agir moral
africain, mais la personne humaine se constitue à partir des relations. Il précise :
210 B. BUJO, Le Credo de l’Eglise en dialogue avec les autres cultures, op. cit., p. 83.
136
« En Afrique, si l’on veut faire la comparaison avec
le principe cartésien, l’on dirait plutôt : ‘‘cognatus sum,
ergo sumus’’, je suis parenté, c’est pourquoi nous
existons et j’existe par les autres. Cette conception
de la personne est importante et se démarque aussi
de la définition boécienne qui continue à influencer
la philosophie occidentale et selon laquelle la
personne est une substance individuelle d’une
nature rationnelle (rationalis naturae individua
substantia). Si dans la pensée africaine il ne peut être
question de la raison seule qui fait la personne
humaine ce qu’elle est, ce ne sont pas non plus les
relations entre les humains seuls qui la constituent
exclusivement, mais en Afrique noire il est plutôt
question de relations cosmiques, Dieu lui-même
étant un postulat, origine de toute relation. En
d’autres mots, l’homme ne peut exister qu’en tant
qu’un faisceau de relations avec les autres êtres et
finalement avec Dieu »211.
Parler de relations ne peut pas se faire, de l’avis de B. Bujo, sans tenir compte de la
communauté dans laquelle l’individu est inséré. Avant d’agir, ce dernier devra
toujours se poser la question de savoir comment il devra se comporter de manière
à être en harmonie avec les autres membres de la communauté. C’est évoquer
d’emblée la question de limites de la liberté. L’individu ne peut jamais être libre
seul aux dépens de la communauté. Entre lui et cette dernière il y a une interaction.
Ainsi précise-t-il que selon la conception africaine, l’individu n’est libre
qu’avec et pour la communauté. Par ailleurs, une communauté ne mérite ce nom que
si elle est apte à libérer tous les membres individuels qui la composent212.
Avec cela, c’est la question de l’euthanasie qui est abordée. Ce dont la personne
mourante a le plus besoin, précise B. Bujo, c’est de l’accompagnement de
l’entourage où elle est continuellement enfantée à la vie parce qu’elle constate
qu’elle existe et a encore de la valeur à cause de cette parenté avec les autres. Elle
sait qu’elle ne meurt pas en dehors, mais dans la communauté qui la porte et qui
meurt en quelque sorte avec elle.
La pensée de B. Bujo reste pertinence dans la mesure où elle met au centre la place
et la nécessité d’un christianisme africain avec sa théologie propre. Cette
perspective mérite d’être prise en compte étant donné que les discours
théologiques sont des paroles humaines qui veulent nommer Dieu selon les
contextes.
Lire L. SANTEDI Kinkupu (dir.), Unité et pluralité en théologie. Mélanges offerts au Professeur Alphonse
216
1° Vie et contexte : le langage comme spécificité humaine, l’exigence d’une éthique sociale
217 Voir B. BUJO et J. ILUNGA Muya (éd.), Théologie africaine au XXIème siècle. Quelques figures, Vol.
II, Fribourg, Academic Press Fribourg, 2005, pp. 162 – 168.
218 Ce mot vient du Lingala « biso » qui veut dire « nous ». Le lingala est une des langues parlées au
Au-delà des résultats des sociologues et politologues qui montrent que la société
est un système ou un sous-système en évolution, I.-M. Tshiamalenga admet, à
partir des résultats de sa philosophie du langage, qu’en plus « d’être un système, la
société humaine est en même temps et dialectiquement une ‘communauté dialogale’ et
donc une société éthique, i.e. une société qui n’est pas simplement donnée, mais
qui, comme société idéale, est nécessairement et toujours déjà postulée par tout
acte de parole en tant que communication digne de ce nom»220.
Pour lui, un langage qui est une communication digne de ce nom postule ou
anticipe, nécessairement et toujours, deux choses : en premier lieu, une communauté
dialogale et en second lieu, une éthique221.
219 M. TSHIAMALENGA Ntumba, Langage et socialité: Primat de la ‘‘Bisoïté’’ sur l’intersubjectivité, dans
Recherches Philosophiques Africaines, Philosophie et ordre social, Actes de la 9eSemaine Philosophique de Kinshasa
du 1er au 07 décembre 1985, Kinshasa, Facultés de Théologie Catholique de Kinshasa, 1985, p. 57-82,
à la p. 57.
220 Ibid., pp. 57 – 58.
221 Lire avec intérêt I.- M. TSHIAMALENGA Ntumba, Le réel comme procès ; pour une philosophie du
Wittgenstein II par contre avait compris que parler une langue c’est suivre une
règle et que l’on ne peut suivre une règle seul. Par conséquent parler une langue
suppose une communauté dialogale. Cependant cette communauté dialogale doit
être idéale (CDI=Communauté Dialogale Idéale). Une Communauté Dialogale
Idéale de l’humanité à la recherche d’un consensus est une communauté illimitée
dans le temps et l’espace : elle est au-dessus de toute idéologie et hostile par
critique, à toute conclusion hâtive.
Le premier aspect est que, par la communauté dialogale du langage, s’établit une
différence entre le « Nous » et la communauté aux relations intersubjectives. En
effet, les relations intersubjectives caractérisent très souvent une approche
individualiste de la société. L’intersubjectivité pour I.-M. Tshiamalenga définit une
socialité inter-individualiste, inter-solipsiste, inter-monologiste, inter-personnaliste
et/ou associationniste. La socialité bisoïste par contre transcende la simple facticité
inter-individualiste et associationniste.
Le deuxième aspect est que par le fait de la nature du langage humain, l’être
humain est un être social au sens communautaire, c’est-à-dire au-delà de la simple
relation entre deux « Je » ou entre un « Je » et un « Tu » de la relation
intersubjective. Reconnaître donc le langage humain c’est ipso facto reconnaître la
socialité humaine au-delà de l’intersubjectivité.
Ainsi donc :
« Ce qui distingue la socialité humaine de la socialité animale
c’est certes le langage. Mais c’est surtout les conditions de
possibilité pour que le langage soit en même temps une
communication digne de ce nom. Et il se trouve que bon
nombre de ces conditions ne sont autres que des impératifs
catégoriques, i.e. des normes éthiques, en sorte que la société
humaine se distingue de la société animale en ceci que la société
humaine est nécessairement et toujours déjà constitutivement
une société éthique »226.
M. TSHIAMALENGA Ntumba, Langage et socialité, art. cit., p. 58. L’auteur met en gras !
226
R. MEHL, Pour une éthique sociale Chrétienne, Cahiers théologiques 56, Neuchâtel, Suisse, Editions
227
146
L’héritage du prophète William Wadé Harris et l’imaginaire des
Eglises africaines indépendantes
Aux source de la théologie du bonheur partagé
Kä Mana
Parmi les grandes figures du christianisme de nos terroirs africains, le prophète libérien William
Wadé Harris est sans doute celui dont la puissance d’impact spirituel, culturel et sociopolitique est
la plus riche de sens à l’échelle de la vision de transformation sociale qu’elle véhicule.
On y trouve non seulement un cri et un élan de libération pour le peuple africain opprimé et
dominé par l’ordre colonial, mais surtout un projet de reprise africaine de l’initiative historique
pour une société mondiale du bonheur partagé. C’est un projet de « nouvelle institution
imaginaire » de la société, comme dirait Cornelius Castoriadis. Dans un même élan, il casse avec
les pathologies de l’homme servile, de l’homme futile et de l’homme imbécile dont souffre l’Afrique,
en même temps qu’il ouvre l’horizon d’une mondialité fraternelle dont on découvre maintenant
l’urgence et l’indispensable nécessité.
Ce projet, les églises africaines indépendantes devraient le porter et le moduler de différentes
manières, sur la base des harmoniques profondes que l’héritage harriste comme philosophie et
comme communauté spirituelle incarne en Afrique aujourd’hui. Son potentiel de construction d’un
nouvel imaginaire politique, spirituel et culturel mérite d’être étudié à fond pour l’éducation des
générations montantes.
Je me propose de le présenter ici à travers l’expérience de l’Eglise Harriste de Côte d’Ivoire, sous
l’angle de son combat difficile et tourmenté pour la construction d’une nouvelle société africaine, à
travers ce que l’on devrait considérer désormais comme l’apport décisif du prophète Harris à
l’Afrique et au monde : une puissance spirituelle de représentation novatrice pour structurer de
nouveaux systèmes sociaux de désir et induire de nouveaux systèmes d’action au sein d’un
continent africain ouvert au grand souffle de l’avenir.
Le présent texte est celui d’une conférence présentée devant les jeunes de l’Eglise Harriste de Côte
d’Ivoire à qui je présente ici ma vivante gratitude. Je leur dois non seulement mon intérêt pour la
connaissance de leur communauté, mais surtout mon souci de reprendre tout l’héritage harriste et
d’en fertiliser le grand mouvement du christianisme africain.
Le président de l’Eglise, Son Excellence Félix Tchotche Mel a comblé toutes mes attentes de
chercheur et m’a accueilli dans sa communauté avec une forte fraternité spirituelle et humaine qui
a changé ma vision des églises indépendantes d’Afrique, très positivement, très fertilement. Il a fait
de moi un Harriste.
147
Introduction
Alors qu’elles se sont depuis longtemps imposées dans le paysage religieux africain
par l’éclat de leur visibilité et la vitalité de leurs exubérances, les églises africaines
indépendantes n’ont pas encore réussi à déployer toute leur vision théologique de
l’Afrique en vue de la transformation profonde de notre continent. Dans
l’imaginaire de nos populations, elles relèvent encore largement d’un folklorisme
de comédie, qui ne bénéficie pas d’une considération semblable à celles de grandes
églises « historiques » issues de la mission occidentale ou à celle de la nouvelle
avalanche évangélico-pentecôtiste qui déferle sur nos esprits dans une agitation et
un activisme tonitruants. Elles vivent ainsi dans une sorte d’incompréhensible
marginalité de fait lorsqu’il s’agit des choix fondamentaux à faire face à notre
avenir. Malgré les énormes atouts spirituels dont elles disposent pour la
construction de la nouvelle conscience africaine et l’invention d’une nouvelle
société en Afrique, leur voix ne semble pas porter loin dans le domaine de la
réflexion théologique et des engagements sociopolitiques décisifs face au futur du
continent.
Pourtant, de par la source profondément locale de leur énergie religieuse et un
exceptionnel patrimoine spirituel que leur ont laissé en héritage des prophètes de
grand rayonnement et de grande influence sociale228, les églises auraient dû imposer
massivement aux sociétés leur vocation de lutter avec vigueur contre l’aliénation et
de « vaincre l’humiliation229 » dont souffrent nos peuples depuis des siècles. La
gigantesque capacité de mobilisation dont elles embrasent les milieux populaires
aurait dû constituer un réservoir de possibilités d’imagination inventive.
Curieusement, au lieu d’incarner cette dynamique de foi et d’engagement pour une
transformation en profondeur de la société africaine, elles donnent l’impression
d’agir sans développer une conscience sociale et religieuse clairement digne de
leurs fondements historiques. Ces fondements sont le défi majeur de l’Afrique
contemporaine : libérer l’imaginaire africain et réimaginer la destinée du continent
par la production de nouvelles forces du sens au service du monde dans son
ensemble.
Les églises africaines indépendantes ont perdu le souffle de cette ambition qu’elles
se doivent de retrouver maintenant. Absentes, pour la plupart, de grands débats
théologiques, sociaux et idéologiques de notre temps, ces églises se confinent
souvent dans une image d’elles-mêmes qui tend à les inférioriser par rapport aux
autres dynamiques religieuses qui sont à l’œuvre dans l’imaginaire et dans la vie des
populations africaines aujourd’hui. Plus grave : leur engagement dans la société
228 Tels que Kimbangu en RDC, Matsoua au Congo, Maranke au Zimbabwe, Shembe en Afrique
du Sud, Oshitele au Nigeria, Oshoffa au Bénin ou Toko en Angola.
229 L’expression est de l’homme politique béninois Albert Tévoedjré qui est en fait le titre d’un
En effet, les églises harristes de Côte d’Ivoire et du Ghana, qui auraient dû garder
en leur sein la lumière, le message et l’héritage de ce mouvement, sont en pleine
turbulence aujourd’hui. Minées de l’intérieur par des tensions et des conflits,
brisées quelque peu dans leur vitalité par des divisions funestes et des dissensions
apparemment sans issue, fragilisées dans leur image sociale par des tapages
médiatiques et des procédures judiciaires qui masquent des ambitions « humaines
trop humaines » de leurs leaders qui y sèment l'esprit de coups d'Etat dans leur
communauté, vont-elles perdre au jour le jour la conscience de leur mission au sein
de la société ?
151
Je les vois souffrir profondément aujourd’hui dans l’idée qu’elles avaient de leur
destinée et dans l’ambition qu’elles caressaient de peser positivement sur les
orientations socioreligieuses de leurs pays et de l’Afrique. Royaume divisé contre
lui-même, leur monde se brouille dans ses repères et leur force de vie risque de
décliner peu à peu dans une espèce de molle accoutumance à la crise. Sur cette
voie, beaucoup de leurs membres risquent de tomber dans une inertie spirituelle
dangereuse ou dans une sorte « d’Alzheimer spirituel et de maladie du blocage mental230 »,
comme dirait le Pape François. Pathologies qui briseront sans doute les ressorts de
leur imagination et de leur vitalité créative, si personne n’y prend garde à court
terme et ne décide de dégager dès maintenant l’horizon de l’avenir et de changer
de cap.
L'enjeu d'une crise
Pour un regard attentif à ce qui se déroule au sein de ces églises, l’enjeu de la crise
n’est pas seulement celui de désolantes divisions et de pénibles spectacles des
dissensions internes auxquels les confessions chrétiennes d’Afrique sont habituées.
Il est plus profond et plus redoutable : il concerne la vie même du harrisme et le
risque, pour lui, de perdre la substance de son héritage. Plus précisément, il porte
sur le déclin possible des communautés harristes qu’elle engage maintenant à
prendre conscience de ce qui se trame au cœur de leur destin. Dans cette mesure, il
oblige tous les harristes à saisir l’opportunité de la crise actuelle pour lancer un
processus profond de renouveau du sens de leur mission dans la société actuelle.
C’est à cet enjeu de fond, à ce kaïros, que je consacre ma réflexion pour éclairer le
chemin du christianisme du terroir africain dans ses enjeux de révolution de
l’imaginaire. J'aborde principalement les questions suivantes:
231 L’expression est de René Bureau qui l’a donné comme titre à un livre très riche sur le prophète
Willliam Wadé Harris : Le Prophète de la lagune, Paris, Karthala, 1998.
232 Lire à ce propos le livre controversé et inutilement pessimiste de B. Lugan, God Bless Africa.
153
- le christianisme négro-américain, apporté par les « arrivants », avec ses
dynamiques émotionnelles profondes et sa concentration sur le problème
de la cause « nègre » ;
- l’univers religieux traditionnel, fragilisé par les nouvelles données
spirituelles et englué dans des pratiques incapables de faire saisir aux
populations l’importance des enjeux sociaux en cours.
La grande intuition de William Wadé Harris fut, à cette époque, de mettre en
lumière ces enjeux. Il l’a fait en se fondant sur une interprétation du destin du
Christ comme lieu d’invention des réponses et d’élaboration des stratégies à la
hauteur de la confrontation, non seulement entre le monde noir et le monde blanc,
mais également entre l’univers religieux des populations autochtones, le monde
religieux des Noirs venus d’Amérique et le christianisme colonial. Sa
préoccupation centrale consista alors à donner aux peuples autochtones fragilisés
les outils mentaux et spirituels pour ne pas se faire écraser par les nouvelles
données historiques, et pour bâtir une destinée de vie nouvelle, d’engagement
responsable et de plénitude créatrice en Jésus-Christ, seul socle fiable et crédible, à
ses yeux, face à l’avenir qui s’ouvrait.
Lorsqu’il se lance dans son travail d’évangélisation, Harris a une conscience claire
de l’impuissance des peuples autochtones face au rouleau compresseur de la
colonisation et de son christianisme. Il a aussi pris conscience du danger de l’esprit
négro-américain dans son pays ainsi que du développement d’une foi chrétienne,
mise peu à peu au service des intérêts d’une classe sociale, qui se considérait
comme une caste d’élites et un monde d’hommes supérieurs, dont le destin serait
de régner sur les couches inférieures de la société.
William Wadé Harris a, dans son esprit, une stratégie : celle de montrer aux
peuples autochtones les faiblesses et les tares qui les ont rendus colonisables et
malléables à merci, afin de mieux ouvrir la voie et l’horizon d’une révolution
fondamentale de l’imaginaire social et spirituel : la révolution du Dieu de Jésus-
Christ et de son Esprit, véritable nouvelle « force vitale » pour la construction de
l’Afrique du futur. Au fond, Harris avait compris que le secret de la maîtrise de la
nouvelle situation socio-économico-politique était d’ordre spirituel. En changeant
les fondements spirituels de son humanité et en intégrant le Christ dans sa
personnalité profonde pour une énergie de transformation radicale de soi,
l’Afrique devrait, aux yeux du Prophète, se construire une nouvelle personnalité
capable de détruire, chez les Africains et les Africaines, les traumatismes inhérents
à la « situation coloniale » et les angoisses profondes nées des inégalités sociales
grandissantes.
On peut tout aussi bien dire que son projet fut de faire de l’évangélisation un
instrument de création d’une nouvelle conscience sociale à partir de Jésus-Christ et
de son énergie libératrice. C’est cette énergie, le souffle du Dieu libérateur, qui met
154
le prophète sur les routes des villages du Golfe de Guinée, avec un message de
conversion clair et radical. A savoir :
155
Ainsi, la triple dimension de servilité, de futilité et d’imbécilité constitue la
configuration de l’imaginaire social contre lequel William Wadé Harris va se battre
pour faire du peuple africain le peuple de la liberté, de la dignité et de la créativité,
pour l’invention d’une nouvelle société. L’intention du prophète a ainsi été de
valoriser le génie créateur des populations africaines délestées de leurs fragilités
anthropologiques, plus particulièrement de trois tares :
157
3. La solide sagesse des patriarches harristes
L’héritage moral, spirituel et politique de William Wadé Harris a été recueilli selon
deux orientations différentes et complémentaires, dont chacune bénéficie d’une
légitimité en son enracinement dans le limon même du harrisme.
La première orientation se rattache au souci qu’avait le prophète de ne pas
s’enfermer dans une dénomination particulière et de conduire tous ceux et toutes
celles qui se convertissaient au Christ vers la famille spirituelle de leur choix, selon
les affinités qu’ils noueraient eux-mêmes avec les messagers de Dieu « ayant la
Bible entre leurs mains ».
Selon cette orientation, on peut dire que le prophète s’est placé en amont des
dénominations et au-delà des divisions confessionnelles, dans une dynamique des
adorateurs de Dieu « en esprit et en vérité ». Il a veillé aussi à ce que ces adorateurs
disposent d’un ancrage communautaire où leur attachement au Christ s’épanouirait
en lien avec d’autres chrétiens et chrétiennes. Pour les convertis, il s’agissait de
vivre le message du prophète comme un principe de libération spirituelle capable
de se déployer dans n’importe quelle communauté de foi en Jésus-Christ. L’esprit
harriste pouvait ainsi se vivre au sein du catholicisme, du protestantisme ou des
communautés de réveil, comme on dit aujourd’hui, sans que cela constitue, de
quelque manière que ce soit, une trahison du prophète.
La deuxième orientation de la dynamique harriste a été celle de la constitution
d’une communauté d’héritage du prophète. La communauté de ceux qui, face aux
divisions du christianisme colonial, à ses querelles byzantines d’hégémonie
confessionnelle et à ses tendances à noyer le souffle prophétique de Harris dans
d’obscures dogmatiques, incompréhensibles pour les populations locales, ont
cherché, de la part de Harris lui-même, la légitimité historique pour devenir ses
héritiers institutionnellement organisés. C’est dans cette communauté de destin
harriste que s’est ouverte l’ère des patriarches, sous la houlette sage, lucide et
clairvoyante d’un être d’exception : l’ivoirien John Ahui.
Cet homme de foi ardente et d’immense profondeur dans sa vie spirituelle et dans
sa relation avec le Christ, fut un roc solidement pétri du message de William Wadé
Harris. Dans sa sagesse et sa lucidité paysannes, il avait compris que l’esprit du
prophète ne pouvait pas s’épanouir sans un noyau et une dynamique
organisationnels et opérationnels constitués par des personnes fermes et
clairvoyantes. Ces hommes et ces femmes de l’époque ont posé ensemble les bases
du harrisme comme mouvement social et l’ont structuré comme une église
africaine indépendante.
Ils ne l’ont pas fait selon le modèle intellectuel qui aurait imité les structures
catholiques ou protestantes, mais selon le souffle prophétique des communautés
158
du terroir africain, dans le génie d’un christianisme confiant dans « ce que l’Esprit
dit aux églises » à tel ou tel moment de l’histoire, dans tel ou tel contexte de la vie
sociale.
Ils n’ont pas élaboré une théologie spécifique. Ils n’ont pas édifié une dogmatique
précise. Ils ont seulement créé un imaginaire social de destruction de l’homme
servile, de l’homme futile et de l’homme imbécile en eux, en écoutant l’Evangile de
Jésus-Christ dans l’horizon ouvert par Harris. L’horizon d’un discours
d’attachement au Christ ; d’abandon d’un certain type d’esprit africain négatif ; de
refus résolu d’un christianisme colonial et colonisateur ; d’utopie d’une fraternité
universelle entre les races ; de visée d’une vie de liberté, de dignité et de
responsabilité. Toutes ces valeurs ont été enracinées dans la confiance absolue que
l’homme africain devait avoir en lui-même et dans la sagesse de ses ancêtres
régénérée par l’Esprit de Jésus-Christ pour une nouvelle créativité culturelle.
Pendant la longue période de lutte pour les indépendances et au cours des
premières décennies d’autodétermination des pays africains, les communautés
harristes ont, selon cet esprit, été conduites par John Ahui dans le sillage du
prophète. Tranquillement. Fermement. Avec sagesse et détermination. Cela dans le
feu intérieur et le souffle spirituel d’une Afrique qui ne se laisse pas ébranler dans
sa force de vie ni dans sa foi en Dieu par les aléas de l’histoire. Une Afrique qui
affronte les tempêtes des événements, les conflits de personnes et les combats
pour le leadership, toutes ces forces qui n'ont pas manqué de secouer la
communauté harriste.
Cette ère des patriarches a été aussi caractérisée par la confiance des Harristes dans
la puissance de l’Esprit de Dieu en tant que force capable d’intervenir
concrètement dans la vie humaine et d’y opérer des miracles, comme cela a été au
temps du Christ, des Apôtres et de Harris lui-même. Une certaine tradition
thaumaturgique s’instaura ainsi dans l’Eglise et le ministère de guérison y fut d’une
forte importance.
Ce prophétisme d’action thérapeutique ancra définitivement le harrisme dans le
sol des églises indépendantes d’Afrique, le sol de « l’éthiopisme » comme on disait
dans les années 1930-1940, lieu fertile où les manifestations de l’Esprit avaient déjà
suscité des hommes comme Kimbangu au Congo Belge, Matsoua au Congo-
Brazzaville, Toko en Angola et Maranke en Rhodésie du Sud : toute la galaxie des
prophètes à qui l’Afrique doit une part essentielle de son énergie de lutte pour
l’indépendance, la liberté, la dignité et la foi en l’avenir.
Comme cette dynamique prophétique n’a pas été canalisée dans la lumière
intellectuelle des élites ayant été à l’école des Blancs, elle a été traitée de
mouvement obscurantiste dans un certain imaginaire social d’avant et d’après les
indépendances. Le harrisme s’est vu ainsi taxé de religion du petit peuple sans
instruction, « lisant la Bible à l’envers ».
159
Dans le pays même où il a pris racine grâce au dynamisme et à la sagesse des
hommes comme John Ahui, les membres de la classe dirigeante, les forces de
l’intelligence et de l’imagination ainsi que les grands créateurs d’idées n’ont jamais
pu clairement se réclamer du harrisme, même si leurs pères et leurs mères ont
grandi dans le limon spirituel du message du prophète.
Le préjugé négatif était tel de la part des élites qu’on avait craint un instant que
l’Eglise Harriste ne sorte jamais du carcan où l’avait confinée la classe intellectuelle.
C’était sans compter avec les ruses de l’histoire où s’incruste parfois l’action du
Saint-Esprit.
4. Le temps des rebâtisseurs
C’est sous la houlette de John Ahui, au terme d’un long règne des
patriarches « ayant combattu le bon combat », que des fils de ces patriarches, après
avoir étudié à l’école des Blancs, décidèrent de re-dynamiser la conscience harriste
et de rebâtir le rêve du prophète. Celui-ci, en son temps, avait fortement encouragé
l’envoi des enfants africains à « l’école européenne », afin que ces enfants
apprennent à lire la Bible, à maîtriser les nouvelles règles de fonctionnement de
l’ordre du monde et à pouvoir un jour « s’asseoir à table » avec leurs frères Blancs
pour construire l’avenir de l’humanité.
Tout au long de l’ère des patriarches, ce rêve de Harris avait été transmis de
génération en génération. Il avait été médité, réimaginé, sarclé, fécondé, arrosé,
mangé, ruminé et ardemment réactivé. Il avait forgé un esprit nouveau d’où
émergea la nouvelle génération de Harristes : les intellectuels rebâtisseurs. Ceux-ci
n’eurent plus honte de se déclarer harristes. Ils assumèrent leur identité et aidèrent
les patriarches à quitter ce monde d’ici-bas en paix, convaincus que le flambeau
resterait allumé et que la parole du prophète traverserait puissamment les siècles.
Tout ce travail s’est accompli autour d’une autre personnalité forte et dynamique
du harrisme : le socio-psychologue ivoirien Félix Tchotche Mel234. Lui et tous les
jeunes rebâtisseurs qu’il mobilisa contre les forces de l’immobilisme et le manque
d’ambition eurent une triple tâche :
234 Cet homme est aujourd’hui à lui seul la mémoire vivante du harrisme et de son évolution
historique. C’est dans ses écrits non publiés et dans nos conversations partagées que j’ai pu avoir
accès au monde des patriarches harristes, à leurs luttes, à leurs rêves et à leurs passions.
160
Sur ces trois objectifs, le travail abattu a produit des fruits qui ont dépassé la
promesse des fleurs. En effet, ces dernières années, l’Eglise Harriste a affermi avec
fastes sa visibilité sociale en progressant vers le Bénin, le Burkina Faso et la France.
Elle a assuré son rayonnement international en entrant au Conseil Œcuménique
des Eglises (COE). Elle n’est plus l’église des « vieillards qui lisent la Bible à
l’envers », mais un faisceau de communautés dynamiques où les mouvements des
femmes, des hommes et des jeunes s’engagent avec détermination à vivre de plain-
pied dans la vie de leur époque et de leur pays.
Les institutions de l’église sont solides à l’échelle des pays comme la Côte d’Ivoire
et le Ghana ainsi qu’à l’échelle internationale. Le clergé et les laïcs y ont leur place
spécifique, dans une organisation impeccable dont la liturgie harriste, faite de
silence, de méditation et d’explosion finale de joie par des processions dansantes,
manifeste toute la fécondité. L’église a une théologie, la théologie du bonheur
partagé : une réflexion lucide où le message du prophète et des patriarches est
réinventé en fonction des batailles de l’identité africaine, de la libération des pays,
du développement sociopolitique et économique et des nécessités de sortir du
néolibéralisme pour un règne du bien-être solidaire. Dans cette théologie où le
Christ joue un rôle central, l’Afrique retrouve sa place de berceau et d’avenir de
l’humanité. Mais ces réussites des rebâtisseurs ont aussi leur revers : la crise de la
division qui fragilise et anémie le harrisme aujourd’hui.
5. Le démon de la haine et de la division
La crise a frappé l’Eglise Harriste de plein fouet. Non seulement elle a brisé l’élan
du dynamisme et de créativité sociale des communautés en Côte d’Ivoire, mais elle
a également entraîné dans son sillage les communautés du Ghana. Quelles sont les
clés pour comprendre les turbulences actuelles liées à cette crise profonde? Dans
l’ensemble, on doit dire que le ver était dans le fruit même de l’extraordinaire
réussite des rebâtisseurs.
Premièrement : en décomplexant les esprits et en re-crédibilisant les communautés
harristes dans l’imaginaire social, les rebâtisseurs ont ouvert la boîte de Pandore
des jalousies et des ambitions personnelles pour l’exercice du pouvoir religieux. A
partir du moment où l’église prenait une consistance visible et acquerrait un
rayonnement international fructueux, elle devenait un enjeu de puissance et libérait
les démons de la division. Les couteaux étaient aiguisés pour des batailles sans
merci.
Deuxièmement : le système organisationnel mis en place par les rebâtisseurs
distinguait le pouvoir religieux de la hiérarchie spirituelle et le pouvoir administratif
de la hiérarchie laïque. Seulement, cette distinction ne résolvait pas la question du
détenteur du vrai pouvoir dans l’église. Tout portait à croire que la hiérarchie
laïque se taillait la part du lion dans le système en place et qu’elle avait, en fait, la
puissance intellectuelle et économique pour orienter à sa guise la vie des
161
communautés et réduire le clergé à un rôle spirituel subalterne. Il fallait donc
s’attendre un jour ou l’autre à une remise en question du système par la hiérarchie
religieuse. Les modèles catholiques et protestants pouvaient alors servir de pôle
d’attraction pour certains membres du clergé désireux d’assumer les rênes du grand
pouvoir ecclésiastique réel et d’instrumentaliser les laïcs pour des ambitions
personnelles.
Troisièmement : les rebâtisseurs n’avaient pas mesuré tout le poids des pesanteurs
tribales dans les dynamiques religieuses africaines. Ils avaient cru à tort que le
harrisme échappait à la géopolitique ethnique et qu’il était un modèle d’intégration
religieuse réussie. Quand les enjeux de pouvoir sont devenus évidents, le recours à
la tribu et à l’ethnie a vite servi d’arme de combat. Il a fallu recourir aux instincts et
aux émotions les plus primaires pour conduire certains harristes à épouser les
ambitions hégémoniques d’une partie des membres de l’église tentés par le rêve
dynastique. Ou même par la volonté de disposer d’un lieu de référence à la
manière du village du prophète Simon Kimbangu en RDC. Le modèle dynastique
kimbanguiste a joué ici le rôle d’un pôle d’attraction évident, consciemment ou
inconsciemment.
Quatrièmement : les rebâtisseurs ont travaillé avec une visée de démocratisation de
l’Eglise là où un certain clergé rêvait peut-être d’une certaine épiscopalisation et
d’une certaine papalisation de leurs fonctions. Ils ont aussi minimisé le modèle de
la chefferie traditionnelle et du recours aux pratiques magico-religieuses dont
raffolent certaines couches de la population africaine. Quand le pouvoir est devenu
un enjeu, il était facile pour des hommes tentés par la puissance de jouer sur ces
cordes sensibles et d’attiser le feu des divisions, en cédant sans scrupule aux
tentations de la charlatanisation de l’invisible, comme dirait Jaap Breetvelt235.
Les conséquences de la situation ainsi décrite ont été profondément désastreuses :
le harrisme est entré en crise et la réussite des rebâtisseurs n’a pas pu s’épanouir
dans toute la mesure de ses ambitions. Tout fut remis en question. Commença
alors le temps de la déstabilisation et des affrontements au sein de l’église.
Le problème aujourd’hui n’est plus celui de savoir si cette crise se réduit au jeu du
pouvoir dans les communautés harristes, aux pathologies de la division et de la
déstabilisation qui risquent de devenir chroniques. Il est plutôt celui de savoir
comment lutter efficacement contre ces maux et de comprendre que c’est l’avenir
même du harrisme comme dynamique sociale qui est en jeu : sa capacité à traverser
les tempêtes en son sein pour retrouver une crédibilité et un impact publics qu’il
n’a plus, si l’on en juge par son absence dans la gestion actuelle de la crise
ivoirienne, depuis la disparition du président Félix Houphouët-Boigny jusqu’aux
années des ténèbres qui agitent la vie politique du pays maintenant.
Au niveau le plus superficiel, on peut dire que la crise qui frappe les communautés
harristes est une crise « humaine, trop humaine ». Elle met en jeu des passions, des
ambitions, des calculs, des confrontations et des brutalités que tous les groupes
humains connaissent et sont appelés à gérer d’une manière ou d’une autre dans la
trame des événements vitaux.
Ce qui m’intéresse vraiment, c’est la force spirituelle que l’église a ou n’a plus pour
affronter la situation. Ce sont les questions profondes qui sont en jeu et qui
portent sur l’essence, l’existence et la destinée du harrisme dans la société africaine
aujourd’hui.
De quelles questions s’agit-il ? De quelles dynamiques de fond et de quels enjeux
radicaux ?
Avec les turbulences qui la secouent actuellement, l’Eglise Harriste est, en fait, aux
prises avec deux ordres de problèmes : le risque de la disparition du message du
prophète comme énergie fondatrice et celui de la disparition des repères
institutionnels propres à la trajectoire sociale et spirituelle du harrisme.
Le message du prophète a cessé, en effet, d’être au sein de l’église une force
fécondatrice qui serait perçue comme élément fédérateur dans la volonté de juguler
la crise. Rarement la parole fondatrice du harrisme est invoquée dans le conflit
actuel pour servir de levier d’une nouvelle volonté en vue d’un vivre-ensemble et
d’un agir-ensemble créateurs. Pour un nombre des protagonistes de la crise, l’enjeu
est moins celui du contenu de cette référence première que celui d’utiliser le nom
d’Eglise Harriste devenu un symbole de légitimation sans contenu doctrinal. On
tue ainsi l’esprit du fondateur pour mieux s’entre-déchirer autour de son cadavre.
Or, quand la source n’est plus invoquée pour fertiliser le présent, c’est l’essence
même de la réalité qui se perd. On ne sait plus d’où l’on vient et l’on ne peut plus
être en mesure de savoir où l’on va.
L’absence de la référence à l’origine conduit ainsi à l’absence d’orientation, de
signification et de sens. En profondeur, c’est cela que la communauté harriste est
en train de vivre, une sorte de mort spirituelle.
Cette mort se traduit par la disparition des repères historiques essentiels : la force
de la sagesse et de l’action des patriarches ainsi que le dynamisme socio-
théologique des rebâtisseurs. L’histoire, pourrait-on dire, s’enrhume et bégaie,
tourbillonne et danse dans le vide, laissant les adeptes sans référence sûre ni repère
solide. Or quand les repères manquent, c’est la vision qui disparaît et, avec elle, la
force de pouvoir inventer l’avenir.
163
Aujourd’hui, c’est en fait à l’obscurcissement de l’horizon du harrisme que nous
assistons, dans un triste effondrement de la personnalité spirituelle des
communautés, sans que personne ne prenne le courage de poser la question à ce
niveau de profondeur au sein même de l’église.
Les grandes pompes liturgiques ont beau se poursuivre dans les cérémonies
impressionnantes ; les membres de l’église ont beau se pavaner partout dans leurs
uniformes d’apparat, tout ce qui frappe l’œil n’atteint plus l’esprit. La société sait
que le harrisme va mal parce qu’il a cessé d’avoir quelque chose d’original à
apporter aux hommes et aux femmes de notre temps, une cause noble, haute et
fertile pour changer la société. La médiatisation de la crise de l’église et le jeu de
massacre auquel se livrent des membres auprès des pouvoirs publics et dans les
journaux, ne font qu’aggraver le malaise.
La question se pose alors à tous les observateurs attentifs de la scène religieuse
d’Afrique de l’Ouest : « Où va le harrisme ? Où va t-il donc en ces temps des
désastres et des turbulences en son sein et dans la société ivoirienne? »
7. Les évolutions possibles
Aujourd’hui, la réponse à cette question ne se présente pas sous des auspices très
fastes, même si on peut espérer, un jour ou l’autre, un sursaut de conscience
capable de raviver la flamme du harrisme et de redonner vigueur aux ambitions de
l’église. Les évolutions possibles de sortie de crise vont dépendre de la manière
dont les deux camps en présence voient chacun leur avenir.
Il existe un camp africain conservateur, à tendance tribalo-dynastique, qui cherche
à imposer sa légitimité à coup de procès, d’utilisation des amitiés politico-
religieuses et de mobilisation des médias en sa faveur ; sans pourtant avoir une idée
précise de ce qu’est le harrisme dans son essence ni disposer d’une stratégie
d’ensemble de la re-crédibilisation des communautés harristes dans la société.
En face, il y a le camp des re-bâtisseurs décidés de poursuivre leur lancée créative,
convaincus que l’Eglise Harriste doit constamment se renouveler dans sa vision
d’elle-même pour pouvoir imposer sa présence comme une force de créativité
dans la société. C’est le camp réformiste démocrate opposé au retour du magico-
religieux traditionnel africain au sein de l’église et résolu à faire de la théologie du
bonheur partagé son cheval de bataille. Son assurance et sa force tranquille sur
cette voie le vouent à la haine du camp africano-conservateur, qui a juré de le
détruire et de le faire disparaître de la scène religieuse africaine et mondiale.
Au fond, il existe aujourd’hui, pour utiliser didactiquement et approximativement
des concepts d’ordre politique, une droite conservatrice harriste et une gauche
modernisatrice harriste. Ces camps sont aujourd’hui en guerre pour contrôler
l’imaginaire de l’église, représenter publiquement la légitimité de ses forces vives et
164
gouverner ses institutions. De l’état de cette guerre entre les deux camps
dépendent les évolutions possibles pour une sortie de crise.
Trois possibilités se dégagent clairement. Soit des forces de réconciliation
émergent dans chacun des deux groupes et l’église retrouve son unité et son
dynamisme. Soit chaque camp s’affirme comme une église autonome et le harrisme
comme mouvement se fragilise pour un temps avant qu’un souffle nouveau ne se
libère. Soit alors, les deux camps se neutralisent à long terme et l’Eglise Harriste
perd pour longtemps toute crédibilité, à la grande satisfaction des églises qui
auront beau jeu de tirer profit de l’implosion d’une communauté dont elles
souhaitent silencieusement la disparition.
Aujourd’hui, la première hypothèse, celle d’une réconciliation spectaculaire est la
moins probable, à moins que les pouvoirs publics (dont la complaisance sur le
dossier en Côte-d’Ivoire est effarante), ne décident de l’imposer comme voie de
salut, au-delà des ambitions des forces en présence. Une telle solution a été
orchestrée avec succès par les pouvoirs publics camerounais dans la crise du même
type : celle de l’Eglise Presbytérienne Camerounaise (EPC).
La deuxième hypothèse, celle de la division irrémédiable, est aujourd’hui la plus
plausible. En effet, tout évolue dans le sens de la consécration d’un état de fait où
chaque camp est devenu une église à part entière avec ce que cela sécrète comme
venin de haine et de passions négatives de destruction. En elle-même, n’eut été ce
venin mortel, cette solution ne serait pas catastrophique. Elle aurait l’avantage de
donner du temps au temps et de laisser l’avenir venir, de façon à permettre aux
passions de s’apaiser; en espérant que dans les années qui viennent, des hommes et
des femmes fatigués par la division réamorcent le processus de réunification. C’est
du reste cette possibilité qui se dégage de la crise du même type dans l’Eglise
Protestante Méthodiste du Bénin, avec l’état de fait de deux églises et l’espérance
d’une réunification à long terme.
La troisième hypothèse, celle de la guerre féroce d’une tendance envers l’autre
qu’elle veut anéantir, est la plus nocive et la plus irresponsable. Elle neutraliserait
les deux camps et affaiblirait à long terme le harrisme dans sa fécondité sociale.
Elle signerait même sa mort, dans la mesure où des forces lucides et conscientes de
la situation quitteraient à coup sûr la barque et iraient chercher ailleurs des espaces
d’épanouissement. Le marché du religieux est d’ailleurs suffisamment riche
aujourd’hui pour que les déçus du harrisme trouvent une place ailleurs et
reprennent souffle sous d’autres cieux. L’Afrique est pleine de cimetières de
mouvements religieux que leurs divisions internes ont vidés de leur substance et
condamnés à la disparition pure et simple.
165
8. Le harrisme peut et doit se rénover
Jusqu’ici, je n’ai parlé que du harrisme qui s’est constitué en mouvement autonome
et visible pour évoluer comme une église africaine indépendante. C’est le harrisme
ivoiro-ghanéen aujourd’hui en crise.
Dans l’intention profonde du prophète, il devait exister un autre harrisme, plus
intérieur, dont le travail devait s’accomplir comme du sel au sein de toutes les
confessions chrétiennes, pour les assaisonner avec des valeurs que le prophète
jugeait comme socle pour bâtir la nouvelle société africaine. Aujourd’hui, on peut
même aller au-delà de ce harrisme spirituel pour prendre en considération un
troisième harrisme, celui d’une éthique et d’une philosophie vitale pensées de
concert comme énergie de la liberté, de la dignité et du bonheur pour la société
africaine.
Pour sortir le harrisme de sa crise institutionnelle, il est urgent de réactiver le
harrisme spirituel et le harrisme éthico-philosophique où se rassembleraient tous
ceux et toutes celles qui partagent la vision du monde du prophète Harris et
veulent bâtir le futur à partir de ses principes, de ses normes, de ses directions-
forces et de ses signalisations spirituelles de base.
Ces forces harristes sont dans toutes les églises et même au-delà des églises. Elles
constituent une sorte de harrisme anonyme et profond auquel il faut donner un
souffle et une conscience afin de revigorer le harrisme institutionnel et religieux en
lui rappelant à la fois :
166
Le projet était de bénir toutes les nations à partir de la nation ivoirienne et d’offrir
à l’ensemble du monde les fruits de cette bénédiction.
La crise actuelle est en train de trahir ce projet. Liée au contexte ivoirien et à ses
ramifications factices dans les communautés ghanéennes, elle doit être jugulée par
l’ouverture des harristes au reste du monde. Inhérente à la géographie sociale et
ethnico-religieuse de la Côte d’Ivoire, elle se dessècherait d’elle-même si on lui
ôtait cette base locale qui l’alimente. Elle se résorbera ainsi avec la naissance d’un
mouvement harriste plus vaste, à large échelle, rénové, réinventé et investi par de
nouvelles forces d’intelligence, d’imagination et de créativité.
C’est peut-être là le sens profond de la crise actuelle du point de vue des ruses de
l’histoire où opère parfois le Saint-Esprit : Dieu « désivoirise » le harrisme et le met
au service de l’Afrique, non pas seulement sous la forme d’une institution
religieuse appelée à faire de nouveaux convertis, mais aussi et peut-être surtout,
sous la forme d’une vaste philosophie et d’une stratégie dynamique de la
transformation du continent.
La troisième voie pour rénover le harrisme, c’est justement la re-dynamisation de
cette philosophie et de cette stratégie harriste, fondée sur la désaliénation des
esprits et le renforcement moral de la conscience créatrice africaine.
Si le message du Prophète a encore une portée et une fécondité pour notre temps,
c’est justement grâce à cette énergie de la désaliénation et de la conscience créative,
limon pour une foi en Jésus-Christ ayant l’Afrique pour enjeu.
Quand on oublie le souffle de cette philosophie pour s’accrocher aux enjeux de
pouvoir ou aux antagonismes dénominationnels, on oublie automatiquement
l’essence du harrisme et sa dynamique du sens. Or l’important, c’est cette
substance profonde et cette puissance signifiante.
N’est-il pas temps de rappeler cet essentiel aux dirigeants actuels de l’église afin
que le harrisme soit sauvé comme patrimoine commun de l’Afrique et qu’il
devienne dans l’imaginaire africain une énergie de grande espérance pour
l’humanité actuelle en quête de repères et de vision?
9. L’actualité du message du Prophète
L’Eglise Harriste est en crise, mais le message du Prophète, lui, ne peut pas cesser
d’être une référence intellectuelle, éthique et spirituelle majeure pour notre
continent.
La lutte contre les négativités des mentalités africaines est toujours d’actualité. Ce
sont ces négativités qui ont mis l’Eglise Harriste en crise en Côte d’Ivoire et au
Ghana. Ces forces du mal, nous avons le devoir, ardent et sacré, d’en traquer
toutes les formes de manifestation de nos jours.
167
Le prophète avait concentré son attention sur l’esprit de sorcellerie, de fétichisme,
de charlatanisme religieux et de magie. Aujourd’hui se dévoilent d’autres maux qui
sont aussi nocifs et aussi destructeurs dans les mentalités, à savoir : le tribalisme, la
violence sociale, le « pouvoirisme », la xénophobie, l’inhumanité rampante et
l’esclavage du désespoir. Aujourd’hui s’imposent la nécessité de lutter contre ces
maux en développant un nouvel état d’esprit et de nouvelles institutions
spécifiques de transformation sociale, tant au sein des églises que partout dans la
société.
Le prophète avait compris aussi que le cadre tribal, national ou racial était trop
étriqué pour imaginer en son sein la construction de l’avenir. L’Afrique, à ses yeux,
ne pouvait être qu’une Afrique de la rencontre avec d’autres horizons culturels et
d’autres races. Aujourd’hui, il n’y a pas de projet possible de vie pour nos sociétés
sans une ambition panafricaine et le développement de l'imagination
altermondialisatrice : un projet d’humanisation de toute l’Afrique et du monde
dans son ensemble.
Une Eglise, même dite africaine indépendante, qui oublie cet horizon missionnaire,
s’étiole et meurt. Nous avons encore à imaginer et à bâtir le projet africain pour le
monde : la désaliénation des Africains et des Africaines est indissociable de cette
exigence mondialisatrice pour le rayonnement de l’humanité africaine véritable.
Pour la puissance et la qualité des liens vitaux entre les êtres humains, entre les
humains et leur environnement et, ultimement, entre les humains et les forces de
transcendance, Dieu et les ancêtres qui sont autour de lui, en l’occurrence.
Le prophète a orienté toute son action évangélisatrice autour de l’énergie spirituelle
comme force du changement social. Il a voulu que des Africains et des Africaines
renaissent dans leur esprit par la rencontre de l’Esprit de Dieu en Jésus-Christ.
Cette confiance dans la spiritualité a forgé un type de personnalité grâce à laquelle
de pauvres paysans ont pu devenir, comme les disciples du Christ en Palestine, des
êtres capables de changer la face de l’histoire. La force de cette spiritualité qui
portait Harris résidait dans le fait qu’elle avait fait des enjeux concrets de la vie le
cœur du message. Il n’y avait aucune idée de fuir le monde. Il n’y avait aucune
intention de se réfugier dans un quelconque spiritualisme. C’était une spiritualité de
combat, qui mettait Dieu au cœur des batailles quotidiennes pour que la société
devienne plus forte face aux puissances de la déshumanisation et de l’humiliation.
Face aux tempêtes des haines, des divisions et des destructions, le harrisme n’a pas
d’autre voie que de retrouver la force spirituelle qui est en lui : la spiritualité même
qu’avait le prophète, le courage de vivre Dieu au service du renforcement des
capacités vitales de la communauté. Harris détruisait le mal pour que le bien
s’épanouisse. C’est cet esprit d’épanouissement du bien au service de toute la
société qui s’ouvre comme voie à un humanisme harriste créatif, capable de réunir
tous les harristes dans une même volonté de juguler la crise, une même passion
pour construire la nouvelle société africaine.
168
Si le prophète a semé toutes ces idées dans la conscience africaine, c’est pour que,
dans ces idées, l’Afrique devienne meilleure et qu’elle trouve dans l’enracinement
évangélique de son destin la clé de l’espoir, le secret de la vie en abondance.
Le harrisme est né de cette grande utopie de la vie en plénitude. C’est dans cette
grande utopie qu’il se renouvellera et se donnera, sans aucun doute, un nouveau
souffle face à l’avenir. Il est donc temps de s’atteler à cette tâche. Les jours, les
mois, les années qui viennent seront décisives pour cette œuvre de rénovation.
Tout dépendra des Hommes qui décideront de s’inscrire dans ce projet et de
l’incarner effectivement. Ces hommes et ces femmes, il ne faut pas s’attendre à ce
qu’ils tombent du ciel. Il faut dès maintenant les former, les organiser en forces du
changement, les mobiliser face à l’avenir et forger une nouvelle mentalité harriste :
celle de l’après-crise, celle de la construction d’un avenir créatif et radieux.
En fait, le harrisme doit enfanter dès maintenant ses rénovateurs et ses
réformateurs. C’est là le secret d’une sortie de crise réussie et fertile.
Il faut le dire avec force : même si elles sont socialement perçues comme des
communautés étranges dans la géographie religieuse de notre continent, les églises
indépendantes africaines sont devenues aujourd’hui des références spirituelles
majeures en Afrique, particulièrement en Afrique de l’Ouest. Qu’il s’agisse du
Christianisme Céleste au Bénin, de l’Eglise Papa Nouveau en Côte d’Ivoire, des
communautés des Séraphins et des Chérubins au Nigeria et de beaucoup d’autres
mouvements religieux en action dans plusieurs pays, elles essaiment partout dans
l’espace CEDEAO et orchestrent leur visibilité avec une certaine magnificence
calculée.
Elles sont officiellement reconnues par les Etats et travaillent dans l’espace social
avec une exubérance toujours plus grandissante. Sorties peu à peu de l’ère de
l’exaltation où elles étaient en quête de la reconnaissance de leur identité africaine,
elles sont entrées dans l’ère de l’institutionnalisation de leur présence sociale à
travers des structures confrontées aujourd’hui aux problèmes de toutes les
institutions : ceux des pesanteurs de leur fonctionnement interne comme ceux de
leur relation avec la société dans son ensemble236.
Il n’est pas possible de réfléchir aujourd’hui sur la mission du harrisme dans la
société sans situer les enjeux à l’intérieur de l’espace global de ces églises africaines
236 Lire Kä Mana, Christianismes africains, Construire l’espérance, Cotonou, Editions Pentecôte
d’Afrique, 2004.
169
indépendantes et des possibilités d’action évangélisatrice qui s’offrent à elles pour
changer l’Afrique et répondre aux attentes profondes des populations.
C’est au cœur de cette famille naturelle où elle s’inscrit que l’Eglise Harriste
confrontée aux difficultés actuelles de sa division et de son affaiblissement pourra
se repenser comme force créatrice et se donner une vocation de puissance
mobilisatrice des autres communautés pour un impact spirituel, éthique et social
profond en Afrique de l’Ouest comme partout sur le continent. Elle sortirait ainsi
de la crise en cessant de s’enfermer dans ses propres déchirements pour se
réimaginer comme pouvoir de proposition et chemin de vie nouvelle auprès des
églises africaines indépendantes, à partir du message même du prophète Harris
dans son enracinement évangélique et sa visée de transformation du continent.
En plus, elle trouvera au sein de sa propre famille spirituelle des possibilités
d’alliances fructueuses pour redéployer son énergie missionnaire et impulser de
nouvelles dynamiques qui permettraient aux Eglises africaines indépendantes de
donner un élan nouveau à leur présence sociale et à leur impact sur l’ensemble du
destin de nos nations aujourd’hui.
Les réflexions que je propose ici ont pour but de clarifier ces enjeux actuels du
harrisme. Elles le font non seulement par rapport aux églises africaines
indépendantes, mais aussi par rapport à toutes les confessions chrétiennes où la
dynamique harriste renouvelée dans sa créativité pourra ouvrir des perspectives
fructueuses au christianisme africain dans son ensemble face aux défis globaux de
l’Afrique actuelle.
1. Impératif d’aggiornamento
170
C’est ce capital de crédibilité qui est aujourd’hui en danger. C’est lui qu’il s’agit de
préserver en le re-proposant comme route d’action profonde à l’ensemble des
forces de communautés africaines indépendantes.
De la même manière, le harrisme n’avait pas encore été miné jusqu’ici par les
voracités d’enrichissement chez ses chefs ni par le pourrissement de sa spiritualité
dans des enjeux matériels, au nom desquels beaucoup d’églises ont succombé aux
tentations de la prostitution face aux pouvoirs civils et politiques. Il bénéficiait sur
ce point d’un capital de confiance qui est aujourd’hui en danger, compte tenu des
risques de dépendance financière et de vassalisation idéologique auxquels la crise
confronte les autorités de l’Eglise face aux pouvoirs publics et aux « Grands de ce
monde ».
En plus, de toutes les églises africaines indépendantes, le mouvement issu du
prophète Harris est le seul qui a pris sérieusement en compte les impératifs
théologiques qui s’imposent au christianisme africain du terroir. Ces dernières
années, il s’est orienté vers une recherche théologique dont l’herméneutique
cherche à comprendre la parole de Dieu et le destin de l’Afrique sans tomber dans
un folklorisme identitaire où les lubies populaires sacraliseraient la figure du
fondateur et fétichiseraient les rapports des adeptes avec elle, au détriment du rôle
central du Christ pour le salut de l’humanité.
Il s’est aussi engagé dans un œcuménisme sérieux et profond, autour des enjeux
sociaux comme l’écologie, les droits humains et l’engagement sociopolitique des
chrétiens. Dans le dialogue interreligieux, il a veillé à ce que toutes les dynamiques
religieuses de la société africaine soient le limon d’une spiritualité où, dans des
synergies fertiles, les Africaines et les Africains bâtissent un destin nouveau.
Il dispose ainsi d’énormes atouts à partir desquels il peut repenser sa situation
interne et re-mobiliser ses forces pour proposer aux églises africaines
indépendantes ce qui leur manque le plus aujourd’hui : un aggiornamento profond
et sereinement accepté face aux défis actuels de l’histoire.
En effet, l’un des enjeux actuels de la crise du harrisme, celui qui en fait
véritablement un kaïros, un moment fertile et favorable, c’est la nécessité d’une
refondation de sa destinée dans un aggiornamento de grande ampleur, une
mutation et un renouvellement de fond semblable à la mutation et au
renouvellement qu’a connu le catholicisme avec le Concile Vatican II. C’est aussi
de proposer un tel aggiornamento à l’ensemble de la famille du christianisme
africain du terroir, afin de réimaginer le passé, de retendre les forces créatives du
présent et d’inventer un avenir fructueux pour toute la société.
Je peux dire que le temps d’un Concile des églises africaines indépendantes pour
une réflexion de fond sur leur mission actuelle est arrivé. La crise du harrisme en
est, si l’on peut dire, le signe annonciateur.
171
2. Penser l’aggiornamento : une tâche indispensable
- un émiettement des forces, qui paralyse toute volonté d’union créative face
aux autres mouvements religieux dans la société ;
- un manque d’investissement massif et organisé des communautés dans la
formation permanente des ressources humaines et dans l’éducation
théologique fondée sur ce que le christianisme africain du terroir peut et
doit apporter au monde ;
172
- une absence notoire des communautés africaines indépendantes dans les
débats sociaux et dans les grandes discussions sur les enjeux de l’avenir
africain ;
- une visibilité de parade qui masque le manque d’une ligne directrice claire
et déterminée pour transformer la vie à partir des orientations spirituelles
et socio-théologiques sans ambiguïté en tant que vision chrétienne de
l’Afrique et du monde.
Face à ces déficiences, les églises officielles ont adopté, à l’égard du christianisme
africain du terroir, soit une attitude de mépris amusé, soit une indifférence
condescendante, soit des comportements de moquerie féroce tissée de refus du
dialogue vivant et de considération pour des Chrétiennes et Chrétiens jugés
socialement ou religieusement inférieurs.
Or, ces Chrétiens et Chrétiennes que l’on traite ainsi sont des forces vives dont le
projet, lancé par les grands prophètes africains, est riche d’une féconde énergie de
transformation spirituelle et socio-économico-politique de l’Afrique. Ils sont
porteurs d’une tradition de dignité, de grandeur, d’ambition et de confiance de
l’Afrique en elle-même face à sa destinée. Dans un contexte où la dépendance,
l’extraversion, l’aliénation et le mépris de soi caractérisent tragiquement l’Homme
africain, ils sont le ferment d’une autre vision du continent dans le monde.
Dans la mesure où ils sont habités par ces valeurs fondamentales et qu’ils sont, en
elles-mêmes, des forces engagées, sous diverses formes, dans la vie de nos pays, ils
sont partie intégrante d’une dynamique essentielle dont les églises officielles seront
obligées de tenir compte dans un œcuménisme vivant à développer grâce à un réel
redéploiement socioreligieux des églises africaines indépendantes et aux exigences,
pour elles, de promouvoir une véritable théologie du changement social en
Afrique.
3. Pour une théologie du changement social
173
Ce sont ces dynamiques fondamentales du harrisme qui sont en crise actuellement
et qui manifestent, en tant que telles, les réalités des autres églises indépendantes
ou les risques auxquels elles sont confrontées aujourd’hui.
Les communautés harristes sont appelées à prendre maintenant la mesure de cette
situation pour pouvoir tisser des liens de réflexion et d’action avec toute la famille
du christianisme du terroir africain, en vue de poser solidement les bases de la
mutation et du renouvellement de leur conscience historico-sociale, de leur action
évangélisatrice. Cela libérerait les forces d’un redéploiement de ces églises dans la
société et une dynamique mobilisatrice rénovée dans leur visée pour transformer
en profondeur la société africaine.
Je vois dans ce redéploiement, dans cette dynamique mobilisatrice pour une
nouvelle ambition socio-théologique et missionnaire, la vocation essentielle d’un
harrisme renouvelé comme christianisme africain du terroir, moteur pour un
nouvel engagement global des églises africaines indépendantes dans la société et
dans le monde actuel. Surtout à ce moment précis où la situation mondiale impose
à l’Afrique l’impératif de chercher de plus en plus en elle-même des remèdes
internes à ses propres maux.
La conviction profonde qui porte et guide mon analyse est celle-ci : les églises
africaines indépendantes en général, et celles de l’espace CEDEAO en particulier,
ont aujourd’hui une extraordinaire chance historique de contribuer à la
construction de la nouvelle société africaine, à condition qu’elles prennent
conscience de leur identité, de leur mission et de leur projet de fond en vue d’en
féconder les grandes forces sociales qui bâtissent l’avenir du continent.
Dans cette tâche, le harrisme peut jouer un rôle capital, à condition qu’il se décide
de sortir de sa léthargie actuelle et de retrouver en son sein les ressorts qui ont fait
sa force jusqu’ici : la confiance en l’Homme africain et la capacité de mobilisation
de ses ressources internes. A condition aussi qu’il redécouvre en lui-même le génie
culturel des liens de solidarité par lesquels l’Afrique peut unir son destin avec les
autres églises africaines indépendantes.
Dans les synergies qu’elles sont appelées à créer, ces églises pourront identifier
clairement les forces d’avenir pour transformer la société et orienter, par leur
esprit, les mouvements sociaux de fond pour la transformation positive de
l'Afrique. Elles pourront réorienter la dynamique évangélisatrice en vue d’impulser
des énergies nouvelles dans le génie créateur des peuples.
174
A mon sens, cinq mouvements de fond constituent des champs dans lesquels le
christianisme africain du terroir devra impérativement semer et investir son
énergie :
Dans la situation actuelle où la société africaine est secouée fortement par les
grands débats sur les problèmes du continent et de sa place dans l’ordre mondial,
le premier champ de redéploiement qui s’impose aux églises africaines
indépendantes est celui du monde des forces intellectuelles. Les universitaires,
chercheurs, penseurs, producteurs d’idées et créateurs des rêves, toutes ces forces
n’ont jamais été prises en elles-mêmes comme un lieu primordial et spécifique de
formation et d’évangélisation dans la perspective des valeurs propres au
christianisme africain du terroir.
Dans l’imaginaire populaire, on a toujours considéré ce christianisme comme un
christianisme non intellectuel, non susceptible d’investir dans les forces de
l’intelligence sociale et de l’imagination culturelle. De lui, la société ne semble pas
attendre des réflexions originales ni des propositions décisives pour transformer
l’ordre politico-économique.
C’est cette situation qu’il faut changer à tout prix en fixant le cap sur
l’évangélisation des forces intellectuelles et des puissances de la recherche, de
l’imagination et de la pensée. Il convient, pour ce faire :
175
- de nouer des liens institutionnels avec les structures de formation des
autres confessions religieuses en vue de mettre sur pied des programmes
communs de recherche, d’éducation et de formation.
Dans tous ces domaines, la communauté harriste a déjà mené une réflexion de
fond qui pourra être investie dans la conscience des autres églises africaines
indépendantes et servir de plate-forme pour un travail commun à promouvoir
dans la société.
Au lieu de s’embourber dans une crise interne absurde et stérile, elle est appelée à
se mettre en synergie avec toutes les églises africaines indépendantes pour une
évangélisation orientée vers les forces d’intelligence, de recherche et d’imagination.
6. Vers les forces sociales féminines
176
d’harmonie et de bonheur partagé, sans que l’Afrique devienne le lieu du
mimétisme devant un féminisme d’aliénation, agressif et superficiel, venu d’ailleurs.
Il est clair à ce niveau que l’impératif est d’incarner et de développer une véritable
théologie africaine de la féminité créative, sans céder aux pesanteurs d’extraversion
qui ont fait perdre aux femmes d’Afrique leur être profond et leur âme dans
l’actuelle mondialisation néolibérale qui transforme tout en marchandise.
Il est urgent que les communautés harristes s’inscrivent dans cette dynamique.
Elles en ont l’énergie et les atouts. Plus particulièrement, il appartient aux femmes
harristes de refuser de s’embourber dans la crise où les hommes les ont entraînées
et de devenir le moteur d’une nouvelle destinée pour toutes les églises africaines
indépendantes.
Sans une claire prise en charge de leur féminité créative comme force pour juguler
la crise, on peut craindre que la situation actuelle dure longtemps encore et que le
harrisme y perde progressivement son génie spirituel et social.
7. Vers le monde des affaires et les forces du développement humain
aujourd'hui
177
- de rassembler les moyens nécessaires pour des projets de promotion
humaine destinés à faire des églises des forces du
développement communautaire.
- d’éduquer les membres des communautés au dynamisme de la créativité
économique par l’enrichissement et le bien-être de tous.
Dans ces domaines, la théologie du bonheur partagé qui est proposée aux harristes
comme force pour une restructuration de leur mentalité est un atout solide et
sérieux. En contexte de mondialisation, elle montre que la sortie du néolibéralisme
ne peut se faire que par l’acquisition des principes d’efficacité économique et par la
redynamisation de l’économie solidaire dont les églises peuvent devenir des lieux
d’expérimentation efficace, à travers un projet comme celui d’une Banque Harriste
de Solidarité, par exemple. Cette orientation vers l’économie sociale et solidaire est
une voie d’évangélisation que les églises africaines indépendantes pourront
emprunter dans leur vision spirituelle des réalités économiques d’aujourd’hui.
8. Vers la société civile
179
paix, l’engagement politique, le dynamisme économique, les actions humanitaires
et l’évangélisation en profondeur.
10. Le temps de réfléchir et d’agir
Tous les champs d’action que je viens de déblayer attendent, de la part des forces
intellectuelles et créatives des églises africaines indépendantes, des réflexions
profondes et novatrices, orientées vers l’impératif de re-fondation de la mission de
ces églises et l’exigence de redéploiement de leur action évangélisatrice.
Les communautés harristes sorties de leur crise actuelle et renouvelées dans leur
créativité pourront animer des débats de fond sur des orientations nouvelles dans
la conscience que les églises africaines indépendantes devront avoir d’elles-mêmes
aujourd’hui, en toute lucidité.
Dans la perspective d’un aggiornamento de fond, elles pourront favoriser la
réflexion sur l’évolution des forces religieuses africaines du terroir et en évaluer
l’impact social en vue de construire le futur. Leurs forces intellectuelles et créatives
pourront également conduire les recherches sur la situation présente du
christianisme africain du terroir dans la société et promouvoir des initiatives en vue
de re-mobiliser toutes les énergies des églises indépendantes d’Afrique pour la
construction d’une nouvelle société africaine.
Cette visée d’une nouvelle société est importante. En même temps qu’elle donne
au futur un contenu mobilisateur, elle exige des hommes et des femmes de toutes
les églises un engagement concret dans la nouvelle évangélisation de l’Afrique à
partir des repères sûrs.
180
criantes, de même que le manque d’une politique globale d’organisation
intellectuelle pour les forces vives.
Or, il n’y a pas d’aggiornamento possible sans un travail de fond dans la réflexion
théologique et la mobilisation de toutes les ressources intellectuelles pour un
nouveau projet global d’église et de société. Le défi de la formation et de
l’éducation théologiques est donc le défi le plus décisif auxquels le christianisme
africain du terroir est confronté et qu’il doit relever d’urgence, à travers des espaces
de formation pour défendre, développer, promouvoir et diffuser dans la société les
valeurs et la vision du monde qui sont les siennes.
Un centre d’impulsion
Pour ce faire, il est urgent qu’en Afrique de l’Ouest comme partout en Afrique, les
églises indépendantes, compte tenu des exigences de leur redéploiement social et
de leur rayonnement missionnaire, disposent d’une véritable stratégie de formation
pour le renforcement des capacités théologiques, organisationnelles et
opérationnelles des communautés.
Cette stratégie devra avoir pour force d’impulsion une structure
interconfessionnelle, décentralisée et coordonnée, de formation théologique et
sociale, destinée à renforcer leur impact à partir d’une politique active d’éducation.
La dynamique socio-théologique animée à partir de cette structure d’impulsion
pour les membres des communautés locales serait ainsi le cœur du redéploiement
et de l’impact du christianisme du terroir africain.
L’Eglise Harriste a déjà lancé cette initiative. Il est temps de la transformer en un
projet pour l’ensemble de la famille des églises africaines indépendantes et de
mobiliser toutes les forces vives de ces églises pour la réussite d’un tel projet. En
effet, pour qu’une telle structure soit efficace, il convient qu’elle ne soit pas liée à
une seule communauté. Elle doit appartenir à plusieurs églises selon une logique
d’intégration régionale capable de libérer des moyens humains et financiers en vue
de donner et garantir une éducation socio-théologique de qualité.
D’où la nécessité d’engager le plus grand nombre possible de chefs religieux des
églises africaines indépendantes dans le plan d’action. Un réseau de Chefs d’Eglises
convaincus et déterminés devrait être mis sur pied pour constituer l’autorité morale
et régulatrice capable d’assurer au projet de redéploiement et de formation la
longue durée dont elle a besoin.
A côté de cette instance, un réseau de forces intellectuelles d’animation des
structures de formation socio-théologique devra se mettre en place et s’atteler au
travail d’organiser concrètement le fonctionnement des programmes. Un
fonctionnement qui devrait à la fois tenir compte des besoins des églises locales et
181
des nécessités d’une implication créative du christianisme africain du terroir dans
les enjeux africains et mondiaux de la foi chrétienne aujourd’hui.
Un fonctionnement par dynamiques et cycles de formation
Pour être à la hauteur de sa tâche, une telle structure doit être un institut de
formation qui fonctionne par cycles de recherche, à travers des séminaires,
ateliers, sessions et conférences autour des enjeux liés au plan du redéploiement et
de la formation au service des églises africaines indépendantes, sans
nécessairement copier le modèle de formation académique qui fonctionne ailleurs.
Si le harrisme ne veut pas s’enliser dans sa crise actuelle, il est de son devoir de
s’engager résolument dans un tel projet, afin de doter l’avenir des forces
d’intelligence, de pensée et d’imagination ainsi que de ressources humaines
capables de relever les grands défis de la société et de donner aux églises africaines
indépendantes les capacités d’être à la hauteur des enjeux.
Elle pourra ainsi, pour elle-même, promouvoir et entretenir sa propre conscience
comme mouvement spirituel et social, en assurant la transmission de ses valeurs et
de sa vision du monde aux générations futures, à travers une catéchèse dynamique
et raisonnée, et un travail d’ensemencement des esprits et de la société par une
philosophie harriste créative. Elle pourra aussi participer à la rénovation de la
conscience sociale des églises africaines indépendantes, à travers la formation et la
mobilisation de leurs forces créatives devenues capables d’un dialogue de fond
avec l’ensemble des confessions chrétiennes d’Afrique, en vue de répandre, partout
en Afrique, une vision chrétienne de la renaissance du continent dans le concert
des peuples, des cultures, des civilisations et des nations aujourd’hui.
Au fond, telle qu’elle se présente actuellement, la situation du harrisme et des
églises africaines indépendantes indique un tournant à prendre en vue de
l’aggiornamento, du redéploiement missionnaire et du renforcement des capacités
théologiques et opérationnelles du christianisme africain du terroir. Malgré
l’ampleur de la crise harriste et l’absence de volonté visible d’occuper l’espace
social et d’orienter les choix de la société face à l’avenir dans les églises
indépendantes, l’enjeu réel est la rénovation des communautés religieuses
indépendantes pour qu’elles assument de nouvelles responsabilités en Afrique :
qu’elles se ressourcent à l’esprit des prophètes fondateurs, qu’elles assument
rigoureusement les valeurs historico-sociales qui sont les leurs et qu’elles
s’engagent résolument dans la construction de la nouvelle société africaine, en
rupture avec la crise actuelle des pays, véritable défi au génie de toute confession
chrétienne. En somme, l’heure du renouveau des églises africaines indépendantes
a sonné. C’est l’heure de changer l’Afrique à partir d’elle-même, en puisant dans les
ressources les plus profondes de sa culture spirituelle et de son génie. A cette heure
décisive, l’Eglise Harriste ne peut être qu’une dynamique créative en mission. Elle
sera cela ou elle ne sera rien.
182
Conclusion
A la fin de cette réflexion, on aura compris que le message du prophète Harris est
une route de nouvelle espérance pour le harrisme et les églises africaines
indépendantes dans leur vocation aujourd’hui. Il les inscrit dans le souffle de la
renaissance et de la résurrection de notre continent, pour l’invention d’une société
nouvelle nourrie par l’Evangile. Une société où les Africaines et les Africains
auraient cessé d’être des personnes aliénées et superficielles, dominées et écrasées
par les atavismes maléfiques et les puissances politico-économiques de l’ordre
mondial actuel.
Repensé face aux enjeux de notre présent et de notre avenir, ce message ferait de
nous de Nouveaux Africains, profondément enracinés dans notre sol de vie en
Jésus-Christ. Des êtres de vigueur spirituelle créative, qui pensent et agissent dans
la perspective d’une profonde novation de l’humanité et de sa destinée, en vue
d’un ordre mondial de paix et de prospérité communautaire : le bonheur partagé.
Perçu sous cet angle, le message du prophète nous rend libres et profondément
humains. Il nous restaure dans notre confiance en nous-mêmes et nous ouvre à un
monde auquel nous devons donner une face d’espérance. Il nous rend, en fait,
responsables de notre destinée et de la destinée de toute l’humanité.
Harris, c’est cette Afrique nouvelle et cette nouvelle humanité devenues non
seulement notre rêve et notre espoir, mais le contenu ardent de notre volonté et de
notre action. J’ai voulu dans cette réflexion revitaliser le message de ce grand
homme spirituel qui a sillonné le sol de notre continent pour l’embraser du souffle
de Dieu, de l’énergie du Christ et de l’Esprit qui renouvelle toute chose et construit
un monde nouveau. J’ai voulu que les harristes entendent de nouveau la voix de ce
prophète qui est leur grand patrimoine en même temps qu’il est le patrimoine
commun à toutes les églises indépendantes, à toutes les communautés de foi et à
toute l’humanité. Entendre une telle voix, c’est tracer la nouvelle route de
l’Homme vers son humanité véritable : « l’humanitude », dont parle Joseph Ki-
Zerbo.
183
184
La prédication de la prospérité dans les églises néo-pentecôtistes
congolaises
Samuel Tshiyoyo Muakaji
Introduction
Pour un chrétien qui n’a pas le sens d’une approche critique d’un discours et de la
pertinence de son contenu, ce que disent ces pasteurs a force de loi et doit être
accepté et vécu comme tel. Cela est vécu par le fidèle comme la parole vraie, la
parole révélée par Dieu en personne à l’assemblée de ses élus et donc la parole
infaillible. Les fidèles de ces communautés vivent au rythme des paroles
prononcées par leurs responsables qui s’attribuent les différents titres tirés de
l’Ancien Testament et du Nouveau Testament tels que Prophète, Apôtre, Bishop,
Archibishop, etc. Ces paroles de Pasteurs-Prophètes sont toujours qualifiées de
prophétiques. Les fidèles doivent se les approprier comme parole révélée et elles
ont une portée supérieure1 à l’évangile. Elles sont appelées selon leur jargon « le
rhéma2 ». Ces « hommes de Dieu » aveuglent ceux qui les suivent par des méthodes
qui frisent des manipulations psychologiques.
Ces adeptes se considèrent comme les hommes d’une autre nature et lorsque vous
les approchez, vous constaterez qu’ils ont une haute opinion d’eux-mêmes. La
première chose qu’ils aimeraient entendre de vous est le récit de votre conversion.
Ils aimeraient connaître, où, quand, comment et dans quelles circonstances vous
1 Les prédicateurs de la prospérité essaient de convaincre leurs adeptes en utilisant des intrigues
témoignant des messages révélés par Dieu et qui sont appropriés pour chaque membre, en
difficulté ou non. Ils exhortent ainsi la personne concernée à suivre à la lettre ce qu’il lui dit.
2 Les prédicateurs de la prospérité font la différence entre le logos et le rhéma. Nous notons que
cette différence n’est pas juste, car en grec biblique, les deux mots peuvent être interchangeables.
185
êtes arrivés à la nouvelle naissance, c’est-à-dire à la conversion ! C’est pour cette
raison que certains auteurs les appellent les « born again », nom dont ils se
réclament.
Quels sont donc les thèmes abordés par ces apôtres de la vie abondante dans leurs
homélies ? Pour répondre à cette question majeure, nous allons glaner les réponses
dans les prédications que nous avons entendues, écoutées, recueillies et
enregistrées pendant nos visites de ces communautés. Ces différentes prédications
nous donnent à peu près les grandes lignes de ce qu’ils croient et confessent.
Nous venons de le dire, pour ces communautés, la prospérité est accordée aux
personnes qui cherchent la face de Dieu. Comme l’a bien exprimé Christophe
Monot concernant les adeptes d’une église charismatique genevoise, l’idée qui
prédomine est celle du juste béni par le bien-être et la santé3. Ces personnes sont
celles qui ont fait l’expérience de la nouvelle naissance, c’est-à-dire des personnes
qui ont confessé leurs péchés publiquement et qui ont décidé de marcher avec
Dieu et de lui être obéissant.
3C. Monot, « De l’affliction à la prédication : quand les souffrants parlent à la communauté » dans
Social compact 56 (2) 2009. Nous paraphrasons Christophe Monot. Il ne s’agit pas d’une citation in
extenso.
4A. Corten, « La greffe pentecôtiste » dans Esprit 333, (2007).
186
en détiennent le secret. Dans certaines communautés, comme celle du combat
spirituel, elle peut être vécue d’une manière radicale exigeant même la rupture avec
les membres de la famille biologique. Elle est parfois encouragée dans les
enseignements du « ministère de combat spirituel » de Mama Olangi5 où l’on invite
des croyants à se libérer des liens de l’esclavage de la famille par une séance de
délivrance6. Pour Mama Olangi Oshwo, la servitude de liens de famille est à la base
de la pauvreté de nombreuses familles congolaises. Il faut se libérer de ces liens de
malédictions afin d’acquérir les bénédictions. Ces prédicateurs ne se rendent pas
compte de l’existence de la grâce générale ou de la grâce commune de Dieu envers
tous les hommes. Nous nous demandons pourquoi ces prêcheurs d’abondance ne
réalisent-ils pas, en regardant autour de nous, que tous les millionnaires du monde
ne sont pas chrétiens ?
Pour eux, la clé de la prospérité est dans le nom de Jésus. Ainsi, Pasteur Papy
Kanga de Beulah Church de Seneffe7, dans sa prédication basée sur l’Évangile de
Jean 3, 1-16, explique à son assemblée la rencontre de Nicodème avec Jésus. Il dit
à son auditoire au sujet de Nicodème que « cet homme, docteur de la loi et intelligent,
avait senti le vide en lui. Il avait reconnu que la voie du succès passait par la conversion. Il est
parti voir celui qui détenait la clé de succès la nuit. Il s’est converti en allant voir Jésus pendant la
nuit ». Après ces mots introductifs, le pasteur Papy se lance dans les diatribes et
interpelle son auditoire en ces termes :
« Vous voulez prospérer et avoir du succès dans vos vies. Il faut commencer par le
commencement. Nicodème avait commencé par la conversion au Christ. Il avait compris
que le bonheur passe par Jésus de Nazareth. Le commencement, c’est d’abord de renoncer
à vos mauvaises vies, la prostitution, les mensonges et vos faux dieux. Il faut vous donner
à Jésus et vous faire baptiser pour avoir la prospérité. Il ne faut pas vous confier en vos
connaissances intellectualistes et quelques gouttelettes d’eau que vous aviez reçues dans
votre enfance. Il faut recevoir le baptême par immersion et le baptême du Saint-Esprit et
5 Mama n’est pas le nom propre d’Olangi, c’est une forme de politesse qui veut que les femmes
d’un certain âge soient désignées sous le nominatif « maman ».
6 Parmi les étapes de la délivrance de démons qui rendent une personne esclave et pauvre, il y a
aussi la délivrance des liens de famille. A ce sujet, nous renvoyons aux mémoires défendues à la
Faculté des Sciences Sociales, en Anthropologie par B. Meiers, Le Dieu de Maman Olangi et le combat
spirituel congolais : Imaginaire social de crise et construction identitaire Bruxelles/Kinshasa, Louvain-la-Neuve,
UCL, 2008 et C. Pukuta, Le ministère du combat spirituel de maman Olangi : espace d’émancipation ?,
Louvain-la-Neuve, UCL, 2008, qui traitent de ce ministère.
7 Pour des observations d’ordre socio-anthropologique de Beulah Church, on peut consulter avec
D’après la prédication du pasteur Papy, l’on se rend compte que pour avoir la
prospérité il suffit de croire en Jésus et d’être baptisé par immersion 9. C’est si facile
que chaque personne peut à tout moment changer de statut social en devenant
millionnaire comme par enchantement. Mais la nouvelle naissance n’est pas
l’unique voie par laquelle l’on prospère. Les prédicateurs de la vie abondante ont
plusieurs moyens qui conduisent au bonheur. Le plus important et le plus efficace
de tous les moyens qu’ils proposent semble être le fait de donner. Il s’agit de
donner à Dieu et aux hommes de Dieu de l’argent et des biens dont ils ont besoin
pour recevoir les bénédictions en abondance de sa part. Il s’agit donc de la loi de la
semence. La semence dont il est question ici, c’est surtout l’argent et les biens
précieux10 de grandes valeurs qu’il faut offrir à Dieu. Les textes bibliques à ce sujet
ne manquent pas pour convaincre leurs adeptes et tous ceux qui recherchent la
prospérité.
Dans presque toutes les communautés que nous avons visitées et qui prêchent la
vie abondante, les pasteurs insistent dans leurs enseignements sur l’importance de
donner à Dieu des offrandes, des dîmes, des libéralités et tous les biens de valeur.
En donnant à Dieu, l’on sème pour récolter la moisson au moment opportun, car
Dieu donne à celui qui est obéissant et qui sait épargner au ciel. A ce titre, les
prédicateurs de la prospérité évoquent le texte de l’évangile de Matthieu 6 : 19-21 :
« Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la rouille détruisent, et où les
voleurs percent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne
détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera
ton cœur ». Lors de ces cultes, dans l’Église de Dieu le Réveil à Liège, le Pasteur Pajo
harangue en ces termes :
D’autres enseignent que les bijoux sont des instruments du diable, il est important de s’en
défaire pour être délivré de l’esprit de la luxure. Mais lorsque ces dames les leur remettent, ces
prédicateurs s’en servent en les vendant et en tirent profit.
188
« Vous me posez des questions. Pasteur, pourquoi je suis régulier et assidu à l’Église mais
je ne prospère guère ? Je travaille mais je ne parviens pas à nouer les deux bouts du mois,
mes enfants tombent toujours malades et je suis obligé de dépenser beaucoup d’argent pour
les soins médicaux. Laissez-moi vous dire ce dimanche pourquoi cela vous arrive. C’est
parce que vous ne suivez pas les recommandations de la parole de Dieu. Ces
recommandations ne sont pas difficiles. La voie par excellence pour prospérer passe par
l’obéissance de la loi de semence. Si vous ne cultivez pas le sol, si vous n’arrosez pas votre
jardin, comment voulez-vous récolter là où vous n’avez pas semé ? La bible nous invite à
semer au ciel. Semer au ciel, c’est savoir donner à Dieu d’abord les fruits de notre travail,
lui apporter les prémices. Lorsque l’homme de Dieu prie pour que vous ayez le travail,
faites un vœu à l’Éternel dans votre cœur en lui promettant de lui verser le premier salaire
que vous percevrez à la fin du mois. Je vous garantis que Dieu fera beaucoup de choses
pour vous. Mais si vous n’êtes pas correct avec lui, c’est alors que les teignes et les voleurs
s’abattront sur vos économies. Il vous enverra un certain Madoff pour que vous investissiez
chez lui et sa banque va connaître la faillite et vous allez le regretter. Regardez maintenant
autour de vous : combien de gens sont en train de pleurer pour avoir investi dans les
banques du monde ? Est-ce qu’il y a parmi nous ce matin ceux qui ont investi chez Fortis
Banque ? Où en êtes-vous avec vos parts ? Alléluia ! Il est temps maintenant d’investir en
Dieu et vous ne serez jamais déçus. J’affirme que mon Dieu bénit ceux qui sont fidèles !
Alléluia ! Dans ce texte, il est fait mention du cœur. Où se trouve votre cœur ? S’il est en
Dieu, vous saurez bien donner ce qui est à Dieu et le donner convenablement. Vous
n’allez pas le tromper. Si vous trompez Dieu, c’est vous qui êtes perdant, vous n’aurez
jamais ce que vous désirez11. »
11 Prédication du Pasteur Pajo du 30 août 2009 dans l’Église de Dieu du Réveil de Liège.
189
l’importance de cette action, l’on évoque le texte biblique de la deuxième lettre de
Paul aux Corinthiens 9 : 6-10 qui dit :
« Sachez-le, celui qui sème peu moissonnera peu, celui qui sème abondamment
moissonnera abondamment. Que chacun donne comme il l’a résolu dans son cœur, sans
tristesse ni contrainte ; car Dieu aime celui qui donne avec joie. Et Dieu peut vous combler
de toutes sortes de grâces, afin que, possédant toujours en toutes choses de quoi satisfaire à
tous vos besoins, vous ayez encore en abondance pour toute bonne œuvre, selon qu’il est
écrit : il a fait des largesses, il a donné aux indigents ; sa justice subsiste à jamais ».
Ces lectures bibliques et les chants méticuleusement choisis ont pour but de
convaincre et de préparer l’assemblée au moment capital, en lingala « maman na
likambo12 ».
12Expression qui désigne en principe, le moment attendu ou le moment central. Ce qui dénote,
pour notre part, que c’est le moment important pour le pasteur. Les autres parties du culte seraient
des appendices au service de ce moment.
190
qui n’avaient pas apporté d’argent font des souscriptions sur des bouts de papier
indiquant le montant qu’ils vont verser au cours de la semaine. Parmi les
souscripteurs, certains n’ont pas d’argent en banque ni de rémunérations
régulières, mais remplissent tout de même le formulaire en espérant s’acquitter de
leur devoir au cours de la semaine lorsque Dieu va leur donner de l’argent. Une
personne est commise à ce service et annonce séance tenante les noms et les
montants promis par chacun des souscripteurs. Ce montant est annoncé à toute la
communauté pour l’inciter à donner davantage lors du prochain culte et non pour
question de transparence13.
Comme tout le monde ne peut pas avoir de l’argent pour donner des offrandes et
des dîmes en liquide, il existe une autre forme de « semence sous forme de main
d’œuvre gratuite ». Félix Mutombo Mukendi constate en effet que, certains
prédicateurs de l’abondance exploitent leurs adeptes qui ne possèdent pas d’argent
en les utilisant pour réaliser certains travaux comme main d’œuvre gratuite. Il dit à
ce sujet ce qui suit : « La semence est souvent représentée par toute sorte de contribution
matérielle (meubles, appareils électroménagers, immeubles, véhicules) et expertises architecturales,
d’ingénierie, maçonnerie, électricité, administration, comptabilité, secrétariat, gardiennage, de la
part des membres des églises ou œuvres 14». Ce constat, bien qu’ayant été fait dans le cadre
des églises néo-pentecôtistes en Afrique orientale, reste vrai pour la majorité des
églises qui prêchent la prospérité en Belgique.
Les membres de ces communautés sont souvent sollicités par leurs pasteurs pour
des travaux d’entretiens, de réfections des bâtiments, d’installation du système de
13 Quelques personnes avec lesquelles nous avions partagé au sujet de l’affectation des dîmes et
offrandes qu’ils donnent dans l’église n’ont pas hésité à nous dire qu’il y avait malversation
financière.
14F. Mutombo Mukendi, « Le nouveau culte de la prospérité en Afrique, ses fondements, et ses
Cette expertise est souvent sollicitée par le pasteur lors de cultes où il explique
l’importance de servir le Seigneur avec les différents talents qu’il a donnés à
chacun. Il invite les personnes concernées à le rencontrer après le culte, les
convainc de travailler bénévolement pour la bénédiction qui ne tardera pas à
arriver. Ainsi, le pasteur bénéficie des services gratuits et de main d’œuvre sans
frais pour des travaux, en principe, qui devraient lui coûter cher.
À la lumière de ce que nous venons de dire, il est indispensable de noter que la loi
de semence évoquée dans ces paragraphes n’enrichit en réalité que les prédicateurs
de la prospérité eux-mêmes. Les adeptes ne font qu’attendre des bénédictions
hypothétiques. Selon nous, cette loi n’est pas bénéfique pour les croyants et ne leur
profite guère. C’est pour cette raison que lorsque les bénédictions promises tardent
À Bruxelles, en particulier, les pasteurs de ces assemblées se font une forte et rude
concurrence concernant « l’onction17 ». C’est le pasteur qui prétend avoir plus
« d’onction » qui attire beaucoup de monde dans son église et qui possède des
membres qui sont les plus bénis, affirme-t-on dans ce milieu.
Cette concurrence mine et nuit les relations entre les différentes communautés à
tel point que lors de nos enquêtes en été 2009, certains pasteurs qui nous ont
accueilli comme membre potentiel n’ont pas hésité à nous mettre en garde contre
d’autres communautés fonctionnant non loin de la leur. Ils nous ont dit qu’ils
hésitaient au sujet de l’origine de l’onction donnée dans ces communautés.
Pour maintenir l’onction ou posséder plus d’onction encore et ainsi augmenter leur
audience auprès de fidèles, ces pasteurs font appel aux autres pasteurs apôtres ou
pasteurs prophètes plus renommés de leurs réseaux résidents aux USA, Londres,
Toronto, Lagos ou Accra. Ainsi le pasteur qui invite dans sa communauté plus de
prophètes ou plus d’évêques est admiré par ses pairs. Il renforce par ce fait sa
notoriété ! Le film documentaire Prophètes, du chercheur français Damien Mottier,
retrace l’itinéraire d’un de ces pasteurs à la recherche d’onction mais qui aboutit à
la catastrophe. Car le séjour de son honorable invité et son cortège coûte cher à la
petite communauté sans beaucoup de moyens à tel point qu’elle est sommée de
tout payer en appauvrissant ses membres.
17L’onction n’a pas ici le sens de l’huile sainte avec lequel le prêtre oignait le malade mais plutôt le
sens du Saint-Esprit. Dans ces assemblées, cette onction se mesure par la capacité que le pasteur
possède et par laquelle il peut faire tomber des personnes lorsqu’il les touche lors de la célébration
cultuelle.
193
membres à semer un grain pour l’homme de Dieu. Les membres dépensent
jusqu’au dernier sou pour soutenir l’homme de Dieu.
En effet, nous avons été témoin de tel discours dans une de ces Églises où le
pasteur revenant des USA disait à ses membres : « Je reviens des USA, nous devons
travailler de telle manière que nous ayons une autre église dans la ville de Raleigh. Il y a les
besoins pressants et Dieu m’a parlé pour cela pendant mon séjour dans cette ville. Déjà il m’a mis
en contact avec une famille qui peut assurer la charge pastorale. Comme le dollar est faible, c’est
nous les Européens qui avons la monnaie forte pour soutenir cette œuvre que nous
commençons18 ».
Dans cette communauté, c’est le pasteur seul qui décide des activités et des actions
missionnaires que l’église doit entreprendre. Le conseil paroissial, appelé ici comité
de l’église, n’a rien à dire lorsque « l’homme de Dieu » lui parle d’un projet que
Dieu lui a révélé. Nous avons observé le même comportement chez les
responsables des églises de Liège et de Seneffe. Ils parlent toujours avec un ton
autoritaire lorsqu’ils s’adressent à leurs membres. Ces derniers ne peuvent dire
que : « oui pasteur ; c’est vrai, amen ! »
Nous avons aussi noté que ces responsables se servent souvent soit de Dieu, soit
de visions reçues de Dieu, soit encore du Saint Esprit pour justifier leurs actes par
des « révélations ». Jamais ils ne disent aux fidèles ce qu’ils ont pensé
personnellement. Leur intelligence n’est jamais engagée, c’est toujours Dieu qui
18Pasteur Alex Kamalandwa, propos recueillis lors de nos enquêtes du mois de juillet 2009 à
Bruxelles.
194
agit en eux! Cette forme de langage tend à assujettir des gens et à leur faire
comprendre que le pasteur est toujours conduit par l’Esprit de Dieu de telle sorte
que personne ne peut remettre en question ses dires et ses visions. Nous ne
sommes pas loin de la manipulation des masses.
Selon les propos que nous avons entendus pendant nos visites dans la
communauté du Pasteur Papy Kanga, ceux qui obéissent à ce qu’il dit sont visités
par Dieu de différentes façons : aux filles célibataires, il donne des maris et aux
chômeurs de longue durée de l’emploi. Il ressort de ce qui précède que les fidèles
ne participent pas aux activités organisées par le pasteur d’une manière
désintéressée. Ils le font parce qu’ils doivent recevoir des bénédictions de Dieu. Il
ne suffit pas d’être obéissant pour recevoir les bénédictions de la part de Dieu. Il
faut savoir combattre pour arracher des bénédictions de la part de Dieu. La
prospérité ne serait pas un don de Dieu mais plutôt un mérite personnel dû aux
efforts de l’orant et à sa vie d’ascèse.
Dans les différentes communautés que nous avons fréquentées à l’occasion de nos
recherches, nous avons découvert que, pour recevoir des bénédictions, il faut en
19 Beulah veut dire jeune fille en hébreu mais est utilisé dans le contexte américain pour designer
Sion céleste. En effet, nous avons personnellement vu plusieurs églises aux Etats-Unis qui portent
cette désignation. Généralement, il s’agit des communautés de tendances millénaristes.
20 On peut se référer au prospectus de l’Église en annexe pour voir que ces personnes n’ont pas
Lors d’une réunion de prière à laquelle nous avions assisté au ministère du combat
spirituel à Bruxelles le 22 aout 2009, nous avons pu entendre une sorte de prière
destinée à chasser le démon : « Nous te chassons au nom de Jésus. Nous te jetons dans le
sang de Jésus. Nous te brûlons dans le sang de Jésus ! Sors au nom de Jésus ! Nous te coupons
au nom de Jésus ». Pendant que l’on priait, il y avait des gens qui tapaient des mains
en accompagnant les paroles prononcées de gestes en tout genre. D’autres
membres du groupe frappaient le plancher avec leurs pieds produisant un bruit
sec. Ce vacarme attirait la curiosité des passants et ne laissait pas indifférents les
voisins qui n’ont pas tardé à appeler la police pour tapage. Cette prière étonne dans
la mesure où l’un des orants dit qu’il « coupe le démon ». Il oublie que le démon
n’a pas de chair, c’est un esprit ! L’homme a-t-il reçu du Christ le pouvoir de
couper les démons ou de les chasser ?
21 On nous a expliqué qu’il s’agit des malédictions transmises par les liens du sang d’une génération
à l’autre, dans le cas où les parents n’ont pas été des chrétiens délivrés. Les gens en devenant des
chrétiens oublient cette dimension et restent par conséquent captifs de Satan qui bloque leur
bénédiction. Selon ces explications, ces liens héréditaires seraient comme l’équivalent du péché
originel dans les églises institutionnelles.
196
Dans le cas du jeûne, nous avons entendu des histoires invraisemblables. Les
fidèles sont invités à d’interminables séances de jeûnes prolongés. Dans le
ministère de combat spirituel de Mama Olangi, ils sont systématiquement
organisés pour tous les disciples. C’est d’ailleurs une obligation si l’on veut intégrer
le groupe. Nous y avons rencontré un jeune universitaire, doctorant en agronomie,
Dani, qui y venait chaque weekend pour être délivré. Dani a déjà fait dix ans dans
ce ministère. C’est par lui que nous avons obtenu des informations précieuses
parce qu’il croyait que nous étions novice dans la communauté.
Les jeûnes sont organisés selon des étapes précises et en fonction des difficultés
que présente le problème pour lequel on doit trouver des solutions. C’est ainsi que
l’on a des jeûnes de 3 jours, 7 jours, 14 jours, 21 jours et 40 jours 22. Ces différents
jeûnes pratiqués au sein des différents mouvements ont chacun une justification
biblique trouvée par les prédicateurs. Les membres de ces communautés sont
censés les connaître et les pratiquer sans discuter en vue de recevoir des
bénédictions. Il n’y a pas lieu de parler de la grâce de Dieu qui donne à tous sans
acception de personne. Tout est reçu dans ces milieux par la violence que chacun
déploie en vue de maîtriser sa chair et de s’attirer ainsi la faveur de Dieu.
En effet, selon cette doctrine, les pratiques spirituelles ne sont pas faites comme
une réponse à l’amour de Dieu. Elles sont faites d’une manière intéressée pour
obtenir ou pour arracher la prospérité. Celle-ci n’est pas comprise comme un don
22 Le jeûne de trois jours est appelé jeûne d’Esther, de 7 jours jeûne d’affranchissement de péchés,
de 14 jours jeûne de la maintenance dans la délivrance, 21 jours c’est le jeûne de consécration ou
jeûne de Daniel. Le jeûne de 40 jours est appelé jeûne de Moise. Des enseignements pendant ces
différents jeûnes se donnent la nuit à partir de minuit. Toutes les personnes qui aspirent à une
responsabilité doivent passer par la délivrance. Après chaque jeûne on a une promotion au sein du
ministère. Ceux qui parviennent à passer le cap de 14 jours deviennent des responsables : Cureur,
ouvrier et berger. Chacun d’eux assume la charge d’encadrer les nouveaux venus, de les écouter et
de répondre à leurs préoccupations.
197
mais un mérite personnel. Tout au moins le fruit des efforts de l’orant ! Une telle
interprétation ne permet pas à la personne convertie de comprendre l’immensité
de la grâce de Dieu car elle la rend au contraire orgueilleuse. Nous venons de
passer en revue quelques moyens par lesquels on procède pour prospérer. Il nous
reste maintenant à en examiner un autre et non des moindres : il s’agit des
publications et des gadgets du leader ou du pasteur prophète.
Puis le spectacle commence : « Si vous voulez recevoir les bénédictions au cours de cette
année, il vous faut ce livre, il faut le lire et encourager les autres personnes que vous connaissez à le
lire pour qu’elles soient aussi bénies. Ne gardez pas les bénédictions pour vous-mêmes. Qui veut
acheter ce colis à 500 euros ? » La salle reste calme, puis le pasteur commence à
désigner quelques dames, environs 10 dames une à une pour acheter les livres. Les
dames ainsi désignées viennent à l’estrade et payent cache chacune les 500 euros,
puis le spectacle continue avec 400 euros, 300 euros, 200 euros et enfin 150 euros.
Le stock n’étant pas épuisé, le pasteur nous annonce son voyage pour la RD
Congo où il a reçu une commande de son livre qui sera en bénédiction pour ce
pays.
23A. Corten, Pentecôtisme au Brésil. Émotion du pauvre et romantisme théologique, Paris, Karthala, 2000.
198
l’assemblée de se procurer et de lire au moins une fois, entre ce dimanche-là et jeudi, le livre du
prophète fondateur intitulé Breaking Financial Hardship. Le pasteur prophétisa que
quiconque lirait de bout en bout dans le délai imparti deviendrait millionnaire avant la fin de
l’année ; et que quiconque aurait réussi à le lire plusieurs fois deviendrait multimillionnaire. La
lecture devait s’accompagner des déclarations de rejet de la pauvreté d’une part et de possession de
la richesse, de la santé, de la promotion professionnelle, d’autre part. Après le premier service, le
stand de la littérature de l’église se trouva en rupture de stock. Naturellement ! Le lundi, la
succursale de cette librairie située au centre-ville de Nairobi fut littéralement envahie dès
l’ouverture24 ».
Ces différents exemples nous montrent l’ampleur de divers abus qui sont pratiqués
dans les milieux de ces communautés. Il s’agit d’une extorsion organisée envers les
pauvres que l’on doit déplorer. Nous nous sommes demandé pourquoi vendre 10
livres qui coutent chacun une quinzaine d’euros à des dames à 500 euros, sous
prétexte de bénédiction. Ces leaders néo-pentecôtistes éprouvent-ils de la
compassion pour les plus démunis ? Ont-ils des scrupules et des compassions pour
les pauvres ?
Nous avons souligné ci-dessus qu’il existe autant de clés qui conduisent à la
prospérité qu’il existe d’assemblées. L’un de ces moyens pour devenir millionnaire
est d’invoquer le nom de Jésus. Nous avons cité la prédication du pasteur Pajo où
il s’exprime en ces termes : « Il faut crier Jésus, il faut l’appeler parce que toute personne qui
a crié vers Jésus dans la bible a été transformée, changée ».
Cette partie de la prédication du pasteur invite les paroissiens à appeler Jésus pour
qu’il vienne à leur secours. On voit que le pasteur lui-même se sert du nom de
Jésus pour livrer son message. Ce phénomène est connu d’autres chercheurs. Ruth
Marshall, par exemple, précise que « dans ses formes les plus explicites, la doctrine de la foi
ou de la prospérité a été surnommée « nomme-le et acclame-le » (Name it and claim it), une
exhortation courante dans les sermons des prédicateurs de la prospérité du monde entier ». Ces
explications de Marshall nous aident à mieux saisir la portée des propos du Pasteur
Pajo et de son invitation à crier : « Jésus, Jésus, Jésus… ». Le secret, nous semble-t-
il, se trouve dans ce que Marshall ajoute en ces mots : « Selon cette vision, les faveurs
spirituelles et matérielles sont garanties par Dieu dès la conversion : tout ce que le converti doit
Nous avons entendu plusieurs fois des prédications sur ce thème dans plusieurs
communautés que nous avons visitées dans le cadre de notre recherche. Nous
reproduisons ci-dessous la prédication que nous avons suivie lors du séminaire de
pentecôte organisé au Beulah Church de Seneffe dans le Hainaut. Ce séminaire
nous semble caractéristique et représentatif dans la mesure où nous y avons suivi
les prédications pendant trois soirées consécutives. Le prédicateur était le co-
fondateur de cette communauté, mais il est maintenant affecté au Beulah Church
de Bruxelles. Voici ce que le Pasteur Roger Lunkunku enseigne concernant
l’onction :
« L’onction dans l’Ancien Testament était versée sur les lépreux pour prouver qu’ils
étaient guéris. Raison pour laquelle Jésus demande aux 10 lépreux dans le Nouveau-
Testament d’aller se montrer chez les sacrificateurs pour leur guérison. Dans le N.T.,
Christ a inauguré à oindre les gens car les souverains sacrificateurs ne le faisaient plus. A
quel âge Jésus a-t-il commencé son ministère ? Comme personne ne répond à cette question,
c’est un devoir à domicile. Moi non plus je ne réponds pas. L’onction dans le N.T. vise à
mettre des gens à part. L’onction fait de l’individu un envoyé. L’onction pour les malades
guérit, spirituellement et physiquement. Aujourd’hui, il y a plusieurs personnes qui se
disent ministres de cultes, pasteurs sans onction. Ce sont des violents qui s’emparent du
royaume de Dieu par la force, qui ne sont pas appelés au ministère. L’onction rend
l’individu intouchable. C’est pourquoi, la Bible dit : « Aucune puissance ne peut vous
nuire ! » Satan n’est pas votre ami, ce qui vous protège contre lui c’est l’onction ! L’onction
donne la force, exemple de David contre Goliath, David contre Saül. L’onction donne la
faveur (1Samuel 2, 10-15). L’onction amène le changement, la transformation. Soki
ozuwa kombo Monoko Gilette, monoko yakokata bato maloba [si tu as pris
pour nom Bouche Gillette, pour insulter des gens ou pour les embêter,
l’onction te change]. L’onction affecte la vie de couple, la vie financière pour prospérer,
l’onction brise des jougs de l’ennemi. Nous devons communiquer l’onction à nos enfants.
Un enfant conçu par l’esprit va engendrer Jésus. L’onction se rafraichit par la prière.
200
L’onction fait que l’on prospère. Je viens de vous enseigner sur l’onction, mais sachez-le
bien : Lobi na koteya bino pendant quinze minutes. Il faut tozuwa tango molayi
na mabondeli. Lobi dimanche, mokolo ya pentecôte, bomibongisa po
bopambolangai. Bomibongisa po bomemela ngai makoki na ndengee te na
l’heure na zokozonga na Bruxelles na motoka na ngai nasepela [Demain,
dimanche de pentecôte, je prêcherai pendant quinze minutes, il faut que
nous ayons suffisamment du temps pour la prière. Préparez-vous à me bénir,
de telle sorte que lorsque je serais dans ma voiture en train de retourner à
Bruxelles, que je sois content et joyeux de vos bénédictions] 25 ».
25 Pasteur Roger Lunkunku, Prédication sur l’importance de l’onction dans ma vie, Beulah Church
de Seneffe, le 21-23 mai 2010 dans le cadre du séminaire de pentecôte sur Actes 10,38ss. Il est
surprenant de constater que le pasteur s’adresse aux membres de l’Église en lingala sans traduction
en français lorsqu’il demande à ces derniers de se préparer et d’apporter de l’argent pour le bénir le
dimanche de pentecôte. En effet, le pasteur dit en substance ceci : écoutez, apportez-moi de
l’argent suffisant « Makoki »,
201
l’observation des groupes auxquels on n’appartient pas26 ». Nous avons mesuré la portée de
cette affirmation en écoutant le pasteur Roger prêcher. Il est conscient qu’en se
servant de sa langue maternelle, il se protège des critiques que l’on peut faire sur sa
communauté tout en convainquant ses compatriotes de « le bénir avec de
l’argent ».
Avant de s’adresser à ses paroissiens pour leur dire d’apporter beaucoup d’argent,
comme il était déstabilisé par notre présence inopportune dans cette assemblée ce
soir-là, le prédicateur ne s’est pas gêné pour s’approcher de nous afin de nous
demander notre nom prétextant qu’il l’avait oublié. Cela se produisit pendant le
culte. Nous pensons simplement qu’il voulait bien identifier nos origines ethniques
pour qu’il continue tranquillement son opération de demande de fonds aux
membres de l’église.
203
204
QUATRIEME PARTIE
Mission
205
206
La mission de l’Eglise dans l’Afrique actuelle
Jean-Patrice Ngoyi
Au catastrophisme économique qui voyait les peuples africains couler à pic, à plus
ou moins brève échéance, succède un optimisme mesuré qui augure une nouvelle
ère : celle des tigres économiques d’Afrique capables d’attirer des investisseurs de
plus en plus nombreux et de plus en plus confiants. Ce sont les économistes eux-
mêmes qui aujourd’hui tiennent ce langage, non seulement à la Banque mondiale
ou au Fonds Monétaire International, mais dans les pays les plus économiquement
prometteurs comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.
207
Au fond, on peut dire que l’Afrique est aujourd’hui dans un combat pour l’espoir,
avec toutes les chances de s’ouvrir de nouvelles routes d’avenir politique,
économique et social fécond. C’est au cœur de ce combat d’espoir qu’il convient
de placer la vision à promouvoir sur la mission de l’Eglise en Afrique aujourd’hui.
Les trois lignes de l’Evangile prophétique telles que nous les avons définies sont
des lignes d’action. C’est en tant que telles qu’il convient de les comprendre et de
les vivre en Afrique, fermement. Elles désignent ce que l’Evangile change dans
l’être même de l’Afrique maintenant et rend l’Afrique capable de faire. Si ce dont
on est guéri est la cécité, la paralysie, les chaînes psychiques et toutes sortes de
maladies, il est clair que l’action est d’animer partout les effets de guérison pour
qu’ils entraînent d’autres dynamiques de guérison, là où il y a des problèmes qui
exigent des solutions.
En effet, dans le monde actuel, guérir, c’est résoudre un problème visible par des
solutions visibles. La mission de l’Eglise, c’est d’ouvrir les yeux des personnes et de
la société pour s’attaquer à ces problèmes par des actes d’une nouvelle vie,
visiblement, selon la belle injonction du disciple de Jésus : « Venez et voyez ».
209
générosités fécondes, afin que l’on puisse dire partout : « Voici comment ils
s’aiment. » La société tout entière en deviendra plus riche et plus solidaire.
En Afrique même, mais aussi dans les liens de vie avec toutes les autres institutions
qui, dans le monde, luttent pour la construction d’un autre monde possible.
Cela signifie qu’une Eglise africaine prophétique est une église ouverte, une église
des liens avec d’autres églises engagées dans le même processus de transformation
du monde par des actes, des devoirs et des pouvoirs de faire de l’Evangile et de
son esprit le sel de la terre et la lumière du monde : la vérité d’un autre choix de
civilisation. Une civilisation de générosité, de solidarité, de bonheur partagé. En
somme : une civilisation d’humanité.
210
211
212
Religion traditionnelle et avenir du christianisme en Afrique
Introduction
Je suis venu vous parler aujourd’hui en tant que garant de grandes traditions
ancestrales et responsable d’une communauté humaine dont les racines sont
ancrées dans la vénérable histoire des chefferies de l’Ouest-Cameroun.
L’institution que je représente ici est celle qui, aujourd’hui, incarne sans
doute le mieux ce que l’Afrique a encore de mémoire vivante et d’énergie
créatrice pour construire son avenir sur des valeurs qui sont celles de son
être le plus profond.
C’est au nom de cette Afrique que je prends la parole dans le contexte d’une
rencontre des chrétiens que vous êtes, vous qui vous rassemblez ici à Douala
pour réfléchir sur l’avenir du christianisme en Afrique. Je sais que vous êtes
des représentants d’une longue histoire d’incompréhensions, de
malentendus et même de conflits ouverts avec l’institution, les valeurs et les
coutumes traditionnelles que je représente dans mes fonctions de Roi de la
communauté Bapa dans l’Ouest-Cameroun. Je sais aussi qu’au-delà de tout
cela, un souffle nouveau conduit certains chrétiens à s’ouvrir à l’humanité
213
traditionnelle africaine et à ses normes les plus porteuses de vie et d’espoir
pour voir quelles relations nouvelles peuvent se tisser entre les religions
africaines et la foi chrétienne dans la perspective du développement de
l’Afrique et de la construction d’une nouvelle société sur nos terres.
Je n’imagine pas qu’il y a parmi vous des personnes qui croient encore,
comme aux premiers temps de la mission chrétienne en Afrique, que le
christianisme est dans nos sociétés africaines la lumière qui éclaire les
ténèbres du paganisme, qui dissipe les brouillards de l’ignorance religieuse,
qui tue l’immoralité endémique des nègres sauvages et qui les sauve de leurs
barbaries ataviques. Je n’imagine pas que vous considérer que la foi
chrétienne est là pour faire table rase des traditions ancestrales en vue
d’implanter l’ultime connaissance de Dieu et la seule foi vraie dont les
Africains doivent vivre désormais, loin des errements de leurs ancêtres
incultes et brutaux.
214
ce que cela comporte de traumatisme, de dévaluation de soi, de soumission
au vainqueur et d’aliénation de plus en plus chronique.
215
Malgré tout cela, il faut avoir le courage et la force de dire que l’histoire
africaine ne doit pas s’enfermer dans le complexe de la défaite ni continuer à
être une histoire des jérémiades sur nos traumatismes. Ce qui a été fait est
fait et il faut maintenant savoir comment se dé-traumatiser et comment
construire une nouvelle destinée avec de nouvelles forces de créativité
culturelle et spirituelle. Cela signifie, du point de vue des forces de la
tradition africaine, qu’il s’agit moins de s’enterrer dans le passé de la défaite
que d’inventer un avenir d’humanité par la redécouverte des richesses
anthropologiques et des ressources vitales de l’Afrique en vue d’établir de
nouvelles relations avec le monde des vainqueurs dont le christianisme fait
encore partie aujourd’hui.
216
africaines, pour ne pas diaboliser l’Afrique purement et simplement. Ce fut
l’œuvre de certains chrétiens africains courageux qui pensèrent qu’il y avait
certains côtés qui pouvaient être bons dans les traditions africaines et qui
devaient être repris par le christianisme dans des adaptations bien dosées.
D’autres allèrent au-delà de la timidité d’une vision simplement adaptatrice
pour imaginer une reprise des traditions africaines comme espace pour
inculturer la foi chrétienne et transformer ainsi l’Afrique par la puissance
d’un christianisme inculturé.
La première fausse idée, c’est celle de croire que la foi chrétienne incarne
l’énergie du bien qui doit transformer la société africaine, alors que ce qui
relève des traditions africaines n’a que quelques éléments que l’on peut
purifier et récupérer pour le triomphe du christianisme en Afrique. Penser
ainsi, c’est oublier qu’il faut distinguer clairement et distinctement entre
l’Evangile de Jésus-Christ dans sa force libératrice, l’histoire du christianisme
dans ses ambiguïtés foncières, le système chrétien comme structure
historique du pouvoir et les compromissions actuelles de l’Eglise avec ce
que l’on a coutume d’appeler les Maîtres du monde. Quand toutes ces
dimensions sont amalgamées dans une vision globale qui fait la part belle au
christianisme pour la transformation positive et profonde de l’Afrique au
détriment des vérités traditionnelles africaines, on pose mal le problème et
on ne peut pas voir à partir d’où il convient d’agir pour que la religion
africaine, la culture africaine, les civilisations africaines et les institutions
traditionnelles vénérables deviennent ce qu’elles doivent être dans la
construction de la nouvelle société africaine.
La deuxième fausse idée, c’est de croire que la religion africaine n’a plus la
force de structurer une nouvelle culture et qu’elle n’est qu’un résidu
folklorique dont le christianisme peut reprendre quelques éléments pour
217
faire croire à l’Afrique que la foi chrétienne prend la culture africaine en
compte. Parce qu’on ne voit pas partout des lieux africains traditionnels des
prières, des cultes et des rituels bien organisés sur toute l’étendue du
territoire africain, on conclut vite que l’espace spirituel de l’Afrique est
dominé par les religions dites révélées et que celles-ci peuvent allègrement
proposer des compromis religieux où les Africains sont condamnés à ne se
référer qu’à des bribes de leurs traditions ancestrales affaiblies, voire
complètement mortes.
218
vers les espaces des traditions initiatiques d’Afrique pour se ressourcer au
point de devenir la proie des charlatanismes de tous bords, cette manière
prouve, s’il en était besoin, que l’essentiel de l’humanité africaine se conserve
et se perpétue. Croire que le christianisme a vaincu la tradition et qu’il peut
se comporter en vainqueur qui dicte ses conditions au vaincu, c’est ignorer
complètement l’être africain de profondeur, avec ses énergies de liberté et sa
volonté de créativité.
La quatrième fausse idée avec laquelle il faut rompre, c’est celle qui fait
croire, que la religion africaine, c’est du passé. Du passéisme même. Du
passif passéiste qu’il serait bon d’abandonner au profit des grandes religions
du Livre, dont le christianisme est l’une des branches que l’on croit
indéboulonnable et invincible. Vue du côté de la royauté traditionnelle que
219
je représente ici, la religion traditionnelle en tant que cœur de l’humanité
africaine est une religion d’avenir. Une religion qui a l’avenir avec elle.
En effet, dans la géographie religieuse du monde actuel où l’on voit que des
continents comme l’Europe se déchristianisent dans leur vision du monde et
dans leur compréhension des valeurs pendant que l’Amérique diffuse un
christianisme dominateur et délirant, sans impact sur la politique américaine
dans le monde, ceux qui ont des yeux pour voir savent que l’avenir du
monde n’appartient pas aux références du christianisme tel qu’il est vécu en
Occident. Et lorsqu’on se plaît à dire que le centre de gravité de la foi
chrétienne se déplace vers l’Afrique, on ne dit rien de profond si l’on
n’ajoute pas qu’un tel déplacement n’aura de sens que s’il change la
substance même du christianisme à partir de l’humanité africaine dont le
cœur est la religion africaine. S’il y a un avenir pour le christianisme mondial
à partir de son nouveau centre de gravité que sera l’Afrique, il ne peut s’agir
que d’un christianisme accompli par la religion africaine dans ses valeurs
profondes.
Cette religion africaine dont je parle n’est pas celle dont les références sont
passéistes. C’est la nouvelle religion africaine qui, se fondant sur le souffle de
l’humanité africaine et s’enrichissant de toute l’histoire du christianisme et
des religions, propose au monde des perspectives de nouvelles valeurs
d’humanité. Le destin de cette religion africaine, c’est d’accomplir le
christianisme. C’est de sortir le christianisme de ses ambiguïtés, de ses
dérives et ses compromissions avec le monde. Oui, le nouveau nom du
christianisme, c’est la religion africaine renouvelant la substance de la foi
chrétienne pour l’invention d’une nouvelle humanité. Tel est le vrai chemin
d’avenir, si l’on se situe du lieu propre d’où je vous parle en tant que
représentant d’un pouvoir profondément enraciné dans la vision africaine du
monde.
220
J’ai parlé jusqu’ici de la religion africaine, des traditions africaines, de la
culture africaine et des institutions africaines sans les définir vraiment, pas
plus que je n’ai pu définir d’ailleurs le christianisme et la religion chrétienne.
Si j’ai opté pour cette manière de parler, ce n’est pas parce qu’il m’est
impossible de vous dire exactement de quoi je parle. Je l’ai fait parce que je
crois que ce dont je parle devra être réinventé dans son être en fonction des
enjeux d’avenir.
221
C’est à partir de cet essentiel et de cette dynamique de sens que le
christianisme devra se laisser féconder par la religion africaine dans la
perspective d’un avenir de nouvelle humanité. Dans la mesure où son
histoire est liée aux crimes abominables de destruction de l’humain tout en
étant fécondé par le souffle de l’Evangile, le christianisme dans son nouveau
centre de gravité africain ne pourra peser sur l’avenir de l’humanité que s’il
est accompli par un esprit d’humanité qui soit autre que la tradition
occidentale dans l’ordre mondial qu’elle a accouché.
C’est dans ce sens que je crois que la religion africaine est l’avenir du
christianisme. Et je pourrais le dire aussi pour les autres religions du Livre
aujourd’hui compromises par leurs accointances avec les forces de
destruction de l’humain.
222
générations futures. Si l’Afrique a pu survivre à la traite des nègres, à la
colonisation, à la néo-colonisation et à l’ordre mondial actuel, c’est grâce à
cette énergie culturelle de profondeur. Cette énergie, c’est cela la culture
africaine.
Si la religion africaine n’a pas été anéantie par la fureur de la table rase des
religions du Livre, c’est toujours grâce à ce pouvoir créateur qui est resté
intact et se renouvelle constamment en se tournant vers le futur.
Pour bâtir cette civilisation africaine d’avenir, qui intègre les forces des
autres et promeut sa propre force pour enrichir les autres, il faut une
éducation fondamentale de la jeunesse aux valeurs africaines,
particulièrement les valeurs initiatiques qui sont au cœur de la culture et de la
religion africaine. Je veux parler de la conviction fondamentale qui stipule
que les difficultés, les obstacles et l’adversité sont des épreuves qu’il faut
vaincre afin de devenir véritablement un être humain. Un être capable
d’endurance, de force créatrice, de vision de grandeur et de volonté de
vaincre tout ce qui veut détruire l’humain. L’être initiatique de l’Africain,
c’est la base pour forger une mentalité d’humanité toujours à construire,
envers et contre tout.
223
l’avenir. Une foi que l’on gagnerait à remettre au sein des systèmes éducatifs
contemporains.
224
nouvelle : l’Afrique du développement durable, l’Afrique de la prospérité
collective, l’Afrique de l’épanouissement plénier, l’Afrique du bonheur
communautaire. C’est lorsqu’on s’engage à construire cette Afrique que l’on
se rend compte de la richesse qu’il y aurait à féconder le christianisme par la
vision spirituelle africaine du monde et à faire éclore ainsi un projet africain
d’altermondialisation où la foi chrétienne aurait un sens pour l’avenir.
Conclusion
225
sens en moi et telle que je la vois rayonner dans les grands lieux africains
d’espoir que devront de plus en plus devenir toutes nos institutions
traditionnelles redécouvertes, réinventées, redynamisées et redéployées au
service d’une altermondialisation fructueuse. Cette parole est la suivante : la
religion africaine est l’avenir du christianisme. Ou plus globalement encore :
l’Afrique est véritablement l’avenir du monde.
226
Une Eglise à la dimension des problèmes de l’Afrique
« Il était une fois un village dans un district rural. Quand on le quittait pour aller à la
ville, la rue principale se rétrécissait au fur et à mesure et se transformait en un très
mauvais virage. Comme de plus en plus de gens achetaient des voitures et que la
circulation augmentait, ce virage en vint à être reconnu comme dangereux et cause
d’accidents. A l’église locale, le dimanche, le curé prêchait souvent sur la parabole du
Bon Samaritain. Il félicitait d’habitude ses paroissiens sur le bel esprit chrétien dont ils
témoignaient en aidant à transporter les victimes d’accident à l’hôpital, soit en appelant
une ambulance, soit en utilisant leurs voitures personnelles. Mais un jour, un membre du
Conseil local suggéra de faire élargir la route en supprimant le virage. Or, le Maire de la
ville avait un jardin juste à proximité de ce virage ; il y cultivait chaque année les
meilleures tomates, des fraises et des légumes. Le Conseil suggéra au curé d’en parler au
Maire. Mais le curé et la plupart des gens pensaient qu’il valait mieux se tenir en dehors
de la politique. Et par conséquent, le dimanche suivant, le curé prêcha de nouveau sur le
Bon Samaritain et encouragea les gens à continuer leur beau travail en secourant les
victimes d’accident et en les envoyant à l’hôpital ».
Ainsi pourrait être présentée la situation globale des églises africaines depuis les
temps des missionnaires jusqu’à nos jours. On pourrait aussi la présenter d’après
une histoire réelle.
« Dans la ville d’Ebolowa au Sud du Cameroun, une paroisse au bord d’une grande route
de la ville était régulièrement témoin d’accidents de voiture, pas loin du temple, avec
plusieurs morts à la clé. Toute la ville prenait cet endroit comme un repaire des sorciers-
sangsues et d’hommes-vampires, qui avaient besoin de sang pour leurs cérémonies
nocturnes. Il en fut ainsi jusqu’au jour où le pasteur et le conseil presbytéral se rendirent
compte, après analyse, que le vrai problème était celui d’excès de vitesse sur une route très
fréquentée. Ils firent construire quatre dos d’ânes sur la route et il n’y eut plus d’accident à
l’endroit maudit. »
227
Ces deux histoires parlent de l’Eglise africaine dans l’ambigüité profonde de son
histoire et de sa présence dans la société. Prenons-les comme notre grille de lecture
sur le rôle prophétique des communautés chrétiennes en Afrique.
L’avènement et l’évolution des églises sur le sol africain n’a pas été et n’est pas un
long fleuve tranquille. Lorsque les puissances coloniales s’installent avec fracas,
considérant le continent comme une tabula rasa, étouffant les aspirations des
populations et imposant leurs lois, leur culture et leur administration, les églises
chrétiennes sont là. Mais elles ne lèvent pas le petit doigt pour dénoncer cette
dérive, mises à part quelques impuissantes protestations individuelles vite étouffées
par les forces de déshumanisation. Au contraire, elles sont surprises en flagrant
délit de collaboration avec l’administration coloniale dont elles ont besoin pour
occuper le territoire, l’administrer ecclésiastiquement et installer leurs œuvres de
mission « évangélisatrice et civilisatrice ». Lorsque plus tard, les puissances
coloniales et les pouvoirs qui en sont issus divisent les peuples et font prospérer le
tribalisme pour mieux régner, ces églises sont toujours là. Mais elles ne se rangent
pas toujours du côté de ceux qui subissent ce fléau dans leur chair. Lorsque, sous
de fallacieux prétextes, des minorités ethniques et sociales sont marginalisées et
leur intégrité physique et morale menacée, où sont ces églises ? Elles sont toujours
là. Et aussi surprenant que cela paraisse, elles prêtent parfois main forte aux
structures qui promeuvent et maintiennent cette situation. Lorsque, de manière
générale, les droits des uns et des autres sont bafoués, que le néolibéralisme tisse sa
toile autour de nous, désarticulant nos économies, installant le chômage et la
précarité dans les rangs mêmes de ceux-là dont les genoux sont usés de prières, les
églises historiques sont encore et toujours là. Mais elles n’ont aucune réponse
sociale pertinente à faire valoir. Lorsque des politiques retors émasculent le peuple
et le mènent en bateau, des églises chrétiennes, très subtilement, disent qu’elles ne
font pas de la politique.
Elles répondaient ainsi parce que le centre de la prédication était ailleurs, vers l’au-
delà et vers la voie pour y accéder : l’obéissance aux dogmes rigides et le moralisme
le plus autoritaire. Cette technique, qui confère à la Parole de Dieu des attributs
d’une coercition immuable et close, incite les pauvres à rester dans la pauvreté et à
ne point remettre en cause l’ordre existant. Leur esprit des pauvres doit être
228
orienté vers l’au-delà, le monde qu’ils vivent ici et maintenant étant « une vallée de
larmes ». Ils sont par conséquent appelés à supporter les injustices, les frustrations
de toutes sortes et à se résigner à leur situation en attendant l’avènement du règne
de Dieu. Il s’agit là d’une spiritualité d’évitement des urgences du présent, qui mise
tout sur l’avenir et sur sa force d’attractivité pour agrandir le troupeau du peuple de
Dieu et le maintenir captif d’une idéologie puérile, sclérosée, voire cavalière.
La spiritualité d’évitement dont font montre certaines églises historiques n’est pas
dénuée d’arrière-pensées de manipulation. Plus l’Evangile est décontextualisé,
moins on prend le risque de se mettre à dos les puissants, et plus on est sûr de la
docilité des ouailles. Autrement dit, il vaut mieux se détourner de l’ici et du
maintenant de la foi avec leurs suspicions, leurs hostilités et leurs pièges. La
stabilité de l’institution ecclésiale se mesure au prorata de ses silences assumés, de
ses reniements tus et de ses responsabilités sans cesse repoussées vers un ailleurs
hypothétique.
S’il est une posture que certaines églises chrétiennes adoptent ouvertement, c’est la
collusion avec les puissants. De la période coloniale à nos jours, elle est restée
constante et clairement visible. Jamais les églises n’ont autant mérité le qualificatif
d’appareil idéologique d’Etat à elles attribué par Althusser.
Bien plus, le marché, en tant que figure de la modernité, crée et impose un nouvel
ordre d’injustice qui se met subtilement en place sous nos yeux et que le théologien
Kä Mana décrit ainsi: « Aujourd’hui, des terres d’où nous est parvenu l’Evangile des
civilisateurs, monte l’orage d’un nouveau paganisme : celui du marché et des veaux d’or, avec des
229
tables de la loi néolibérale qui structure un monde d’inégalités, d’injustices, de violences et
d’indescriptibles souffrances pour les pays pauvres et les couches sociales précarisées ».1
La collusion est encore plus forte entre les églises et les tenants du pouvoir
temporel. Si la figure du pauvre dans nos églises se laisse entrevoir en pointillés,
celle des autorités s’écrit en lettres pleines et se déploie même de façon
spectaculaire. C’est tel prêtre ou tel pasteur qui se plie en quatre pour rester dans
les bonnes grâces de telle ou telle autorité. Il y a lieu de récuser cette attitude dont
les conséquences sont désastreuses pour le témoignage chrétien qui est appelé à se
fonder sur « l’option préférentielle pour les pauvres ».
Les paroles subversives, ce sont des paroles qui vont au-delà des paroles usuelles,
qui dénoncent sans ménagement et qui interrogent certaines prises de position
1Kä Mana, Les Eglises d’Afrique et la dynamique de l’Internet, pour une mission mondiale du Christianisme
africain, Acrobat Reader, août 2004.
230
paresseuses qui ne vont pas au bout de la quête de la vérité. L’anecdote du curé qui
prêche toujours la parabole du Bon Samaritain pendant que les gens meurent
d’accidents de voiture dans un virage dangereux qu’il suffirait de déplacer si le
champ du maire du village est cédé à la communauté, est significative.
Sur le continent africain, on les compte sur les doigts d’une main les pasteurs qui, à
la suite de ce grand homme d’Eglise, ont incarné la parole subversive : du côté
catholique, le Cardinal Christian Tumi et le théologien de la libération Jean-Marc
Ela, du Cameroun, ainsi que le Cardinal congolais Laurent Monsengwo de la RDC,
sont de cette étoffe. De la même étoffe est l’anglican Desmond Tutu de la
République Sud-Africaine. Il est dommage que les voix du protestantisme, des
Eglise africaines indépendantes, du mouvement évangélique et du pentecôtisme
manquent à cette dynamique du courage prophétique de protestation,
d’indignation et de dénonciation.
231
Il faut ajouter que la parole subversive n’a pas pour ambition la conquête du
pouvoir politique. L’Eglise ne saurait, sans se renier dans son ambition de
contribuer à l’avènement de la justice et de la paix pour toutes et tous, s’aligner
derrière un parti ou même en créer un. Ce serait une démarche de marginalisation
qui est contraire au principe de l’inclusion. Lorsque que Mathieu dit que Dieu « fait
lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et les injustes »
(Mathieu 5 :45), il veut inférer qu’à priori, nul n’est exclu de l’amour de Dieu : ni le
tenant du parti au pouvoir ni celui des partis de l’opposition, ni l’homme ni la
femme, ni le Juif ni le Grec, ni l’opprimé ni l’oppresseur, ni le pécheur ni le dévot,
ni le riche ni le pauvre, ni le Blanc ni le Noir, etc. En d’autres termes, la parole
subversive à promouvoir dans et par les églises est aussi une parole d’inclusion.
L’Eglise ne doit pas s’en tenir à la mode intellectuelle qui veut que de temps à
autre, on convoque de grandes conférences afin d’y tenir des discours éthérés sur
les grands fléaux qui minent notre société. Elle doit créer des lieux pour expérimenter les
alternatives proposées et éprouver dans la pratique les thèses généreuses développées ex-cathedra.
Le principe d’inclusion joue également ici : inclusion de la théorie à la pratique et
vice-versa.
Plus généralement, l’Eglise ne doit pas non plus simplement prêcher les valeurs.
Elle doit d’abord identifier les obstacles structurels qui bloquent l’avènement de
ces valeurs dans la société. Elle doit ensuite les dénoncer. Elle doit enfin, comme
on dit dans le projet de développement dirigé par le Révérend Père Christian
Aurenche à Tokombéré au Nord-Cameroun, développer une dynamique portée
par la « communauté soudée par la foi, qui fait naître des solidarités et permet l’espérance » à
travers des projets concrets de promotion humaine. Des projets « où l’homme est
232
premier dans sa dignité, sa conscience, sa liberté et son identité, respectueux des cultures, des
religions et ouvert à la nouveauté.»
La promotion humaine, tel doit être l’horizon ultime vers lequel l’Eglise
prophétique doit avancer.
233
CINQUIEME PARTIE
Kä Mana
234
235
Jean Linzenge Eloa, Jésus-Christ à l’épreuve du monde AOTA,
Yaoundé, 2011
Théologique, il l’est dans le sens où son regard sur les principes de la foi
biblique et sur la plantureuse multiplicité des visions du Christ au cours des
siècles ne cherche pas à nous livrer un simple panorama des théories utiles à
la connaissance du christianisme comme fait religieux et comme dynamique
historique. Il se propose de lire l’histoire même des visions du Christ comme
une trame d’une foi en mouvement, confrontée au mystère de Dieu fait
homme, et déployée dans des modulations qui obligent chaque personne,
chaque confession chrétienne, chaque peuple et chaque civilisation à
répondre à la grande question de Jésus à ses disciples : « Qui dites-vous que
je suis ? » (Matthieu 8 :29). Depuis deux mille ans déjà, l’humanité est
confrontée à cette question. Elle y répond à chaque époque de manière
toujours nouvelle et novatrice. Dans chacune des réponses nichent des
choix existentiels, des options anthropologiques, des orientations éthiques et
des utopies d’humanité dont la réflexion du Révérend Père Linzenge Eloa
236
offre, avec beaucoup d’érudition, de grappes magnifiques et de faisceaux de
toute beauté. De chaque grappe, de chaque faisceau, il fait une interrogation
pour notre temps, surtout chez nous en Afrique où nous avons tendance à
croire que les christologies élaborées ailleurs sont paroles d’Evangile et
qu’elles doivent être reprises comme des vérités éternelles, sans aucune
remise en question fondamentale de leur sens et de leur pertinence. Rien
qu’en nous les présentant dans leurs déploiements historiques, dans leurs
dioramas innombrables et dans la variété des commentaires qu’elles
suscitent, le prêtre et théologien congolais nous invite à les problématiser
avec vigueur. Rien qu’en creusant les dessous de leurs combats et les sillons
de leurs contradictions ou de leurs convergences tout au long des âges, Jean
Lizenge Eloa nous oblige à mettre ces christologies au crible de notre
critique africaine et de notre pensée comme chrétiens, comme hommes et
femmes du XXIe siècle. Dans la manière même dont il les déroule devant
nos yeux, on sent que l’auteur les désacralise en les entrechoquant dans son
propre verbe. Celui-ci est alors moins un travail froid d’un théologien de
métier qu’une puissance chaude d’un chrétien africain devant le mystère du
Christ au cœur même de l’Afrique et du monde.
En nous situant selon cette perspective d’une pensée théologique qui fait de
l’histoire de la théologie son objet d’étude pour nourrir la foi, nous
comprendrons mieux en quoi ce livre s’inscrit dans les modulations
profondes du mouvement théologique africain. Jean Linzenge Eloa n’a pas
voulu s’inscrire dans les idéologies orageuses qui se sont succédées dans
l’histoire de la théologie dans l’Afrique contemporaine. Il n’a pas voulu se
définir par rapport à des thématiques bien connues et fortement ressassées :
celles de l’identité africaine, de l’authenticité culturelle, de l’inculturation, de
la contextualisation, de la libération, de la reconstruction de l’Afrique ou du
combat pour une nouvelle indépendance. Il a voulu, au cœur des clameurs et
des fureurs de la mondialisation actuelle, se confronter directement au
centre même de la foi chrétienne : le mystère de Jésus-Christ au cœur du
monde. Loin des jérémiades africano-africaines et des tintamarres pseudo-
identitaires, qui s’épuisent souvent dans des polémiques théologiques stériles
pour le rayonnement d’idiosyncrasies de nègres en mal de néo-colonisation,
le théologien et prêtre congolais se confronte aux fondations de la foi en
237
Christ dans la Bible et aux harmoniques multiples des réflexions
christologiques dans l’histoire. Il s’inscrit dans un horizon mondial que sa
réflexion d’Africain dégage sans aucun complexe de nègre orageusement
aigri ou faussement révolté.
Sous cet angle, son livre impressionne autant par son érudition, qui est
immense, que par la mise en abîme qu’il opère en faisant de l’histoire de la
christologie une interrogation christologique de fond. Derrière l’abondance
des penseurs et des problématiques auxquels il se réfère comme derrière le
discours des présentations des visions du Christ tel que sa réflexion les
déroule, il cisèle avec ses propres burins théoriques le mystère du Christ et
proclame sa propre foi au cœur de la foi et de la tradition de son Eglise,
l’Eglise catholique romaine. Sa propre christologie se construit ainsi comme
une christologie de fidélité au legs des apôtres et aux richesses
herméneutiques du Magistère officiel. Mais, il s’agit moins d’une fidélité de
conformité que d’une fidélité de créativité. Elle assume le passé pour mieux
l’ouvrir à l’utopie chrétienne d’un nouveau monde transfiguré par le mystère
du Christ.
Dans cette mesure, la christologie que Jean Lizenge Eloa propose dans
la trame de sa réflexion est une véritable théologie de l’altermondialisation
dans la lumière de la foi chrétienne. C’est cette théologie qui séduit l’esprit
dans cet ouvrage et permet de rêver aux nouveaux cieux et à la nouvelle
terre, malgré les ténèbres actuelles de l’ordre mondial ultralibéral.
238
tresse de questions auxquelles il faut répondre avec fécondité. Le talent de
pédagogue du Révérend Père Lizenge Eloa est visible à chaque page de son
livre. Dans la précision du style comme dans la majesté des développements
christologiques, dans l’outillage conceptuel comme dans l’armature
scientifique, on sent un maître convaincu et un guide attachant.
Aussi étonnant que cela puisse paraître dans un pays ravagé par les
haines, les conflits meurtriers, les violences destructrices et les guerres d’une
rare férocité ; aussi surprenant que cela puisse sembler dans une aire
géographique où d’interminables conférences sur la paix ont été organisées
ces dernières années par les Etats, la société civile ou les communautés de
foi, la République Démocratique du Congo et les nations des Grands Lacs
africains n’avaient pas encore suscité chez les chercheurs le souci de bâtir
une théorie globale de la réconciliation entre les ethnies, les peuples et les
nations de cette région. C’est tout à l’honneur du théologien congolais
Abékyamwalé Ebwéla Abi de se consacrer à cette tâche dans la situation
239
actuelle où la tragédie de l’Est de la R.D. Congo a montré à quel point il
n’est pas possible de penser l’avenir des pays des Grands Lacs sans la
perspective d’une réconciliation profonde capable de garantir une culture de
la paix, de la non-violence et de la convivialité au service du bonheur
collectif à partager.
Au fond, si l’on considère la situation des pays des Grands Lacs depuis
le génocide au Rwanda jusqu’à la tragédie des exterminations massives des
populations et aux crimes abominables dont le Congo est le théâtre macabre
et chaotique aujourd’hui, il faut être aveugle pour ne pas voir que les réalités
auxquelles nous sommes confrontées aujourd’hui dépassent les enjeux
politiques et socio-économiques visibles pour atteindre le fond même de
l’humanité en l’homme et la signification même de l’existence humaine en
tant qu’espace de valeurs. Derrière les drames politiques et les enjeux
économiques des problèmes de la région des Grands Lacs grondent des
questions vitales d’ordre éthique et spirituel.
240
C’est dans la lumière de ces questions que le professeur Abékyamwalé
Ebwela Abi situe sa réflexion, en se donnant la parole de Dieu et son
interprétation comme grille de compréhension de toutes les forces visibles et
invisibles qui ont fait du Congo, du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda un
champ de la culture de la violence meurtrière et de la banalisation du crime :
le champ du mal comme question ultime posée à l’intelligence humaine.
241
l’humain et pouvoir de reconstruction des valeurs et du sens de la vie
humaine, là où la vie humaine a perdu toute consistance et toute dynamique
du sens.
242
L’exigence d’action concrète enfin. Quand un pays et une région ont souffert des
tragédies du type de ce que le Congo et la région des Grands Lacs ont
souffert et souffrent encore ici et maintenant, il serait indécent de leur
proposer des sermons et des discours moralisateurs pour les pousser à
construire la paix. Il serait également indécent de prôner aux victimes l’oubli
facile et le pardon à peu de frais. La profondeur du mal est telle que les
personnes et les populations sont devenues autistes, tellement les crimes et
les abominations inhumaines ont détruit leur capacité d’entendre et de
comprendre tout ce qui peut se dire en termes d’oubli et de pardon. Une
théologie de la réconciliation n’est pas un discours moralisateur ni un
distributeur automatique d’absolution. Elle est une voie longue de la
méditation, de la réflexion et de l’intelligence responsable pour engager les
personnes, bourreaux et victimes, ainsi que toutes les populations, dans les
exigences de confrontation avec le mal tel qu’il s’est concrètement déployé
dans nos sociétés. A ce mal concret devrait correspondre une vision
concrète du bien, à la lumière d’une nouvelle interprétation de la parole de
Dieu dans un contexte où l’on a vu l’ancienne interprétation de cette parole
se heurter sans résistance aux murs de la haine et des crimes abominables.
Ici, on comprend que le drame congolais et la tragédie des pays des Grands
Lacs africains mettent en cause l’évangélisation et l’éducation telles qu’elles
ont été menées et déployées jusqu’à ce jour. Il faut tout refonder, il faut tout
recommencer sur de nouvelles bases. C’est là le projet fondamental de ce
livre du professeur Abékamwalé Ebwéla Abi.
243
Il propose une pastorale de la justice portée par les instances judiciaires au
nom de la vérité et par les instances de régulation éthique et spirituelle de la
société au nom de la foi en l’homme et de la force de l’amour. L’attention
est portée sur les victimes ainsi que sur les bourreaux à rétablir dans leur
humanité. Sans cette dynamique spirituelle de re-humanisation de l’homme
et de la société, on n’aura pas touché les fibres les plus intimes du problème
de la réconciliation.
244
profondeur et d’une grande richesse. On sent que l’auteur parle du fond des
souffrances profondes dont le poids pèse sur toute son analyse. On sent
qu’il cherche sincèrement une voie de réconciliation qui soit fondée sur la
vérité, la justice, le souci de l’humain et la puissance de la promotion
humaine intégrale. On sent qu’il s’engage sur la voie d’une nouvelle
évangélisation et d’une éducation à la hauteur des enjeux de la situation
actuelle du Congo et de la région des Grands Lacs. On sent qu’il veut des
solutions durables et pérennes et qu’il a bien donné à sa réflexion un souffle
dont la société a besoin. Toutes ces richesses qui l’ont poussé à fonder le
Département de Paix et Développement à Bukavu, au cœur même de la
tragédie congolaise et des drames de populations, Abékyamwalé Ebwéla Abi
saisit qu’elles ne sont pas des sésames entre ses mains. Elles sont surtout les
signes que la tâche de réconciliation est une tâche de longue haleine et que
rien n’est jamais acquis d’avance. Les pesanteurs du mal qui pèsent dans
l’espace social ont développé de telles identités meurtrières qu’il convient de
ne pas lâcher prise dans le message et dans l’éducation humaine. Si l’on veut
construire une réconciliation capable de chercher les sources les plus
profondes des problèmes de la région des Grands Lacs et de proposer des
solutions où la profondeur de l’humain se dévoile comme le cœur même du
monde à construire, il faut un investissement humain incessant, sans relâche,
avec toutes les énergies de foi, d’espérance et d’amour. Pour cela, il convient
de s’atteler d’année en année à forger des nouvelles rationalités, des
nouveaux imaginaires capables de se tourner résolument vers l’avenir et de
construire une nouvelle région des Grands Lacs, loin de l’ordre actuel du
mal qui nous maintient encore dans les catastrophes qui sont les nôtres.
245
Samuel Tshiyoyo Muakaji, La théologie de la prospérité en Afrique
Rêves, vérités, manipulations et mystifications, Collection
« Souffles », Les Editions de l’ULPGL, Bukavu, 2017
246
parole nouvelle, un message clair pour faire rêver, pour faire espérer, pour
faire croire en un Dieu du prompt enrichissement grâce aux recettes
miracles dont certains prédicateurs attentifs ont su s’emparer. En plus, ces
prédicateurs ont vite saisi le parti à tirer de la possibilité qu’offre la
mondialisation comme mouvements des personnes, réseaux économiques,
perspectives de création de nouvelles communautés de solidarité et sources
de nouvelles richesses financières autour de petites et de grandes
communautés commerciales à base religieuse. Ils ont fabriqué un Dieu
d’enrichissement fabuleux grâce à une foi qui soit combat spirituel pour
réussir dans la vie. Si on ajoute à cela l’immense espace de détresses
psychiques que l’ordre mondial crée dans son fonctionnement économique
et dans ses tragédies sociales, comment ne pas voir qu’une certaine vision de
Dieu est indispensable, en rupture avec le Dieu qui n’agit pas directement
pour répondre hic et nunc aux besoins humains les plus fondamentaux? Ce
Dieu des lenteurs et d’inefficacité, sourd aux appels des humains et à leur
besoin de réussite doit céder la place au Dieu d’intervention rapide qui est le
Dieu de la prospérité, le Dieu de toutes les bénédictions.
Il n’est pas étonnant que la source d’une telle théologie soit américaine et
que son déploiement se fasse dans la dynamique des pays-dragons, ceux qui,
comme la Corée du Sud, ont l’ambition de réussir leur développement dans
l’esprit d’un capitalisme conquérant, déterminé à vaincre la pauvreté et à
montrer aux yeux de tous comment le développement est un type d’esprit,
un mode de pensée positif et créateur fondé sur une certaine vision de Dieu
et du monde. Le succès des prédicateurs de la prospérité par rapport aux
églises institutionnelles est dans l’ancrage de son discours dans les nouvelles
espérances d’une société forgée par de nouveaux rêves, c’est-à-dire de
nouvelles émotions et de nouvelles pulsions de richesses. Il est dans la
promesse des bénédictions divines pour l’enrichissement. Ces rêves, dans le
247
monde actuel, sont des rêves de tout le monde et un Dieu qui est censé y
répondre est un Dieu pour les masses qui ont soif d’une vie en abondance,
avec l’or et l’argent que l’Eternel accorde infiniment, au-delà de toutes les
espérances.
248
L’Afrique comprend mal, copie mal et promeut mal la théologie de la
prospérité à l’américaine. Elle n’en fait pas une théologie pour la force de
l’esprit du développement économique sur la base de la spiritualité pour la
conquête du monde. Elle en fait un charlatanisme et une escroquerie entre
Africains pour l’enrichissement des manipulateurs qui se font passer pour
des hommes de Dieu, globalement.
Son approche est convaincante. Dans une analyse solide des discours qu’il a
entendus, des réalités qu’il a vécues et observées ainsi que des pratiques dont
il a saisi les significations dans sa recherche au sein des églises africaines de
la prospérité, il met à nu les ressorts d’une entreprise de destruction de
l’intelligence africaine.
249
On peut regretter que ce travail de déconstruction soit fait dans un cadre
polémique, pour aider les églises institutionnelles à se réveiller et à se
renouveler dans leurs discours et dans leurs pratiques face à la montée de la
théologie de la prospérité. A mon sens, cette dimension du travail de
Tshiyoyo Muakaji est périphérique, même si le théologien presbytérien
congolais ne s’en rend pas compte lui-même. Au centre de sa recherche
brille une intention qui me semble beaucoup plus fondamentale et beaucoup
plus décisive pour la théologie africaine. C’est l’intention de rendre possible
une nouvelle théologie de la prospérité que l’Afrique devrait penser à partir
d’elle-même, de sa situation, de ses rêves actuels et de ses enjeux d’avenir.
Le cadre qu’il nous faut, c’est l’altermondialisation fondée sur les idéaux et
les valeurs communautaires à l’africaine, dans l’invention d’une économie
solidaire irriguées par des normes de développement collectif. Sans cette
vision de la prospérité, le tintamarre des prédicateurs africains qui singent le
discours et la gestuelle à l’américaine ne nous conduira nulle part.
250
vraiment, sans savoir ce qui, en elle, est inacceptable et inadmissible du point
de vue de la condition africaine actuelle.
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Imprimé à Goma par One Taget, pour le compte de l’ULPGL Bukavu
2017
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