Reconnaissance et exécution des jugements
étrangers
L’ouverture croissante des échanges internationaux rend essentielle la circulation des décisions de
justice entre États. Le droit international privé cherche ainsi à permettre à un jugement rendu à
l’étranger de produire des effets dans un autre État, tout en préservant la souveraineté de chaque État.
La question est donc de savoir comment concilier l’effectivité des décisions étrangères (en évitant
qu’un débiteur ne puisse échapper à une condamnation sous couvert de frontières) avec la protection
de l’ordre juridique interne (valeurs et principes fondamentaux du pays requis). C’est ce qui nous
amène à distinguer la reconnaissance d’un jugement étranger (son admission comme valide) et son
exécution (sa mise en œuvre forcée), puis à identifier les conditions exigées par le DIP et les réserves
posées par les États. Nous aborderons d’abord les aspects conceptuels et les conditions générales
encadrant la reconnaissance et l’exécution des jugements étrangers (I), puis nous examinerons les
limitations nationales à ces mécanismes, d’une part l’ordre public international comme clause de
sauvegarde, d’autre part le cadre spécifique du Maroc (II).
I. Distinction entre reconnaissance et exécution et conditions
générales
A. Distinction entre reconnaissance et exécution
Dans la pratique, on distingue deux volets de l’effet du jugement étranger dans l’État requis. La
reconnaissance d’un jugement signifie qu’un tribunal du pays requis accepte ses effets juridiques,
notamment en lui conférant l’autorité de chose jugée (« res judicata ») sur les droits et obligations des
parties. Autrement dit, le tribunal retenu admet que « si le tribunal d’origine juge qu’un demandeur
avait (ou n’avait pas) un certain droit, les tribunaux de l’État requis acceptent qu’il en soit ainsi » 1 2 .
La reconnaissance s’apparente donc à un mécanisme de «clause de westernistan» : elle évite que les
parties soient jugées deux fois sur le même litige (principe ne bis in idem international) et permet
d’invoquer le jugement étranger contre des demandes ultérieures portant sur les mêmes éléments. Elle
recouvre ainsi tous les effets d’un jugement, hormis ceux liés à son exécution 1 .
En revanche, l’exécution (ou «mise à exécution») est l’ensemble des procédures internes permettant de
faire appliquer concrètement la décision étrangère. Il s’agit de donner au créancier les moyens légaux
de contraindre le débiteur : saisies de biens, mesures conservatoires, etc. L’exécution est requise en
particulier lorsqu’un jugement étranger condamne une partie à payer une somme d’argent ou à faire/
omettre quelque chose, et elle « implique l’exercice des pouvoirs coercitifs de l’État pour amener le
débiteur à s’exécuter » 2 . En pratique, l’exécution suppose presque toujours une reconnaissance
préalable du jugement : on ne saurait normalement ouvrir des voies d’exécution contre un jugement
qu’on ne reconnaît pas. Comme l’explique la doctrine de la Conférence de La Haye, « puisque ce serait
juridiquement indéfendable si le débiteur ne devait pas [la somme due], une décision d’exécution doit
logiquement présupposer la reconnaissance du jugement » 3 .
On comprend ainsi la différence d’effet : la reconnaissance permet au jugement étranger de produire
ses effets substantiels dans l’ordre juridique du pays requis (en gros, de faire foi du jugement), tandis
que l’exécution permet de lui donner force exécutoire contre l’étranger. En d’autres termes, la
1
reconnaissance est l’« entrée » du jugement dans le système juridique interne (avec un statut
comparable, par exemple, à une décision nationale définitive), et l’exécution est la « mécanique » qui,
une fois ce statut acquis, met en œuvre la décision étrangère avec l’autorité d’une décision locale 1
2 .
B. Conditions générales en droit international privé
Le droit international privé (jurisprudence et conventions internationales) impose plusieurs conditions
cumulatives pour qu’un jugement étranger soit reconnu et exécutoire. Sans viser l’exhaustivité, on en
souligne ici les principales :
• Juridiction compétente du tribunal d’origine. Le tribunal ayant rendu le jugement doit avoir
été légalement compétent selon les règles de DIP applicables (compétence internationale, règles
de conflit de lois). Par exemple, si l’affaire relève exclusivement de la compétence d’un autre État,
ou si le défendeur n’a pas été dûment saisi, la décision ne sera pas acceptée. Comme le rappelle
un texte canadien, un tribunal québécois refusera de reconnaître « La décision étrangère si
l’autorité de l’État dans lequel la décision a été rendue n’était pas compétente » 4 . De même, on
exige l’absence de fraude au droit de jure et le respect du contradictoire (notamment notification
régulière des parties).
• Caractère définitif du jugement. Le jugement étranger doit être devenu définitif et exécutoire
au pays d’origine (plus aucun recours ordinaire n’est possible). On ne reconnaît pas un jugement
encore susceptible d’appel ou de pourvoi. Le même texte précise qu’on ne doit pas reconnaître
une décision « susceptible d’un recours ordinaire, ou n’est pas définitive ou exécutoire » 5 .
• Respect des droits procéduraux fondamentaux. La procédure suivie doit satisfaire aux
principes essentiels d’un procès équitable (présence des parties, possibilité de se défendre,
juridiction indépendante). Un jugement rendu en violation flagrante du contradictoire ou du
principe du juge impartial pourra voir sa reconnaissance refusée 6 .
• Absence de conflit avec d’autres décisions (ne bis in idem). On ne reconnaît pas un jugement
étranger si entre les mêmes parties un litige identique est pendante ou jugée dans le pays
requis ou dans un pays tiers. La règle de res judicata internationale s’applique : si une décision
antérieure sur le même objet existe, la nouvelle ne pourra être reconnue 7 .
• Conformité à l’ordre public international. Le jugement ne doit pas être manifestement
contraire aux principes fondamentaux de l’État requis (ordre public international). Par exemple, si
l’application du jugement contreviendrait aux valeurs constitutionnelles, aux droits de l’homme
ou aux normes impératives du forum, sa reconnaissance peut être écartée 8 . Cette notion
d’ordre public international (valeurs supérieures partagées au niveau des relations
internationales) couvre par exemple les exigences minimales d’un procès équitable ou les
interdictions de sanctionner certains comportements (p.ex. obligation alimentaire excédentaire,
sanctions financières disproportionnées, etc.) 8 .
• Exclusions légales. Certains pays prévoient expressément des matières exclues (par exemple,
décisions fiscales, amendes pénales). Le texte canadien cite l’exemple des obligations fiscales
comme motif de refus 9 .
• Reciprocité (selon les législations nationales). Dans certains systèmes, la reconnaissance d’un
jugement étranger est subordonnée à la réciprocité : la décision du pays étranger ne peut être
2
exécutée que s’il autoriserait la reconnaissance d’un jugement du forum. Ce mécanisme est
explicite dans certains textes (par ex. Tunisie) mais absent du droit marocain actuel 10 .
En pratique, il faut de plus accomplir des formalités (constitution de dossier, traduction assermentée,
certificat de non-recours, etc.) auprès du tribunal compétent, tant pour la reconnaissance que pour la
requête en exequatur. Ces conditions générales figurent dans de nombreuses conventions et codes (p.
ex. Bruxelles Ia en UE ou le futur projet de Convention de La Haye), mais elles reflètent les principes
habituels du DIP énoncés ci-dessus 11 8 .
II. Limites nationales à la reconnaissance et à l'exécution
A. L’ordre public international, garde-fou suprême
Toutefois, la décision d’accorder ou non l’effet d’un jugement étranger reste subordonnée à l’ordre
public international de l’État requis. Cette notion constitue une clause de sauvegarde : l’État peut
refuser la reconnaissance ou l’exécution d’un jugement étranger si celui-ci heurte de façon grave ses
principes fondamentaux. On parle alors souvent d’« atteinte à l’ordre public international ».
Concrètement, cela signifie que l’on refuse d’admettre un jugement qui, par son dispositif ou sa
motivation, violerait la conception suprême du droit du pays requis.
Par exemple, la jurisprudence française illustre bien ce mécanisme. La Cour de cassation a jugé
contraire à la « conception française de l’ordre public international » la reconnaissance d’un jugement
étranger mal motivé dans le cadre d’une adoption internationale 12 . Elle exige ainsi que le jugement
étranger permette de contrôler le respect des exigences essentielles du droit français d’adoption
(consentement des parents biologiques, etc.). De façon générale, l’ordre public peut se scinder en ordre
public de fond (respect des valeurs et principes fondamentaux du droit interne) et de procédure
(garanties procédurales minimales). Dans les deux cas, un État refusera la reconnaissance d’une
décision étrangère qui lui semblerait porter atteinte inacceptable à ces fondements.
Autrement dit, l’« ordre public international » assure le primat des normes jugées essentielles par l’État
requis 8 . Ce contrôle ne permet pas de réviser au fond le jugement étranger, mais d’en vérifier la
conformité avec les exigences juridiques supérieures du forum. On se rapproche ainsi de l’idée que,
pour être reconnu, un jugement étranger doit être « internationalement régulier », c’est-à-dire que le
juge d’origine a respecté tant sa compétence que les normes fondamentales du droit commun 13 .
Lorsque cette condition n’est pas remplie (par exemple lorsqu’un jugement étranger d’adoption omet
de vérifier le consentement parental, ou qu’un jugement matrimonial étranger attribue des effets
contraires aux principes impératifs du droit local), les tribunaux nationaux peuvent écarter l’exequatur
pour violation de l’ordre public international.
B. Le cas du Maroc : législation, exequatur et conventions bilatérales
Le Maroc illustre l’application concrète de ces règles de DIP, en combinant un régime interne strict avec
des conventions bilatérales héritées de son histoire juridique. Le Code de procédure civile marocain
consacre la procédure d’« exequatur » pour la reconnaissance des jugements étrangers. Selon l’article
430, un jugement rendu à l’étranger « ne [peut] être exécutoire au Maroc qu’après avoir été revêtu de
l’exequatur par le tribunal de première instance compétent » 14 . Autrement dit, aucun jugement
étranger n’a d’effet automatique ; il doit d’abord recevoir l’autorisation judiciaire marocaine pour devenir
exécutoire. Le tribunal saisi doit alors vérifier (i) la régularité formelle de l’acte et (ii) la compétence de la
juridiction étrangère d’origine, et (iii) s’assurer qu’« aucune stipulation de cette décision ne porte
atteinte à l’ordre public marocain » 14 .
3
Les conditions de forme de l’exequatur sont précisées à l’article 431 du même code. Elles imposent de
présenter au tribunal une requête accompagnée, notamment, d’une copie authentique du jugement
étranger, du certificat du greffe attestant l’absence de recours ouverts contre ce jugement, de l’original
des actes de notification, et — si nécessaire — d’une traduction assermentée en arabe 15 . Le dossier
doit donc permettre au juge marocain de reconstituer le déroulement du litige et de s’assurer que le
jugement est définitif. Une fois ces vérifications faites, « le jugement d’exéquatur est rendu en audience
publique » (art. 431) et confère au jugement étranger « la même force exécutoire qu’à une décision
marocaine » 16 . En pratique, tout jugement étranger (quelle qu’en soit la matière) requiert donc cette
procédure d’exequatur pour être exécuté sur le territoire marocain 14 15 .
Pour ce qui est des conditions de fond, le Maroc se centre sur le contrôle de l’ordre public interne. Le
juge marocain veille d’abord à la compétence du tribunal étranger (comme nous l’avons vu) et surtout à
ce que le jugement ne viole pas les dispositions impératives de son droit. Par exemple, l’article 128 du
Code de la famille marocain précise que les jugements étrangers de divorce ne sont exécutoires
qu’« s’ils sont rendus par un tribunal compétent et fondés sur des motifs qui ne sont pas incompatibles
avec ceux prévus par le présent Code » (en matière de divorce) 17 . Concrètement, un jugement de
divorce français octroyant la garde d’un enfant à une personne étrangère à la filiation (par exemple la
grand-mère paternelle) ne serait pas exécutoire au Maroc si cela contrevient aux règles impératives
marocaines. Comme le souligne un praticien, un tel jugement ne pourra être revêtu de l’exequatur « car
contraire aux dispositions du Code de la famille marocain qui prévoit dans son article 171 que la garde
est confiée en premier lieu à la mère, puis au père, et puis à la grand-mère maternelle de l’enfant » 18 .
Ce contrôle de conformité à l’ordre public marocain est essentiel : même si le jugement est régulier à
l’étranger, s’il outrepasse les normes marocaines fondamentales (notamment en droit de la famille, des
successions, etc.), son exécution peut être refusée 18 .
Enfin, une fois l’exequatur accordé, le jugement étranger peut être exécuté au Maroc dans les mêmes
formes que les décisions nationales. Les autorités judiciaires marocaines (huissiers, forces de l’ordre,
etc.) disposent alors des outils légaux pour faire appliquer le jugement conformément au droit national
16 .
Par ailleurs, le Maroc n’est pas isolé : il s’est engagé dans des conventions bilatérales qui encadrent la
reconnaissance mutuelle avec certains pays. Par exemple, la Convention d’entraide judiciaire et
d’exequatur France-Maroc (5 octobre 1957) contient des dispositions spécifiques pour les décisions
familiales : elle autorise par exemple la transcription sur les registres d’état civil des jugements d’état
des personnes franco-marocains en force de chose jugée sans exequatur préalable 19 . Autrement dit,
divorces ou filiations actés à l’étranger peuvent parfois être transcrits directement via cette convention,
ce qui accélère leur effet au Maroc. Cette convention (et d’autres accords bilatéraux hérités) vient ainsi
compléter le droit interne marocain en facilitant certains transferts de décisions dans les deux sens.
Toutefois, en l’absence de tel traité, la règle reste l’exequatur et les contrôles susmentionnés.
En résumé, le régime marocain illustre bien l’articulation entre DIP et droit national : la loi impose une
procédure formelle d’exequatur (CPC art. 430 s.) pour tout jugement étranger, avec contrôle de la
compétence de l’autorité étrangère et de la compatibilité de la décision avec l’ordre public marocain 20
18 . Les conventions bilatérales (notamment avec la France) peuvent assouplir partiellement ce régime
dans des domaines ciblés 19 , mais n’enlèvent rien à la nécessité de respecter les conditions
fondamentales et l’ordre public au Maroc.
4
Conclusion
La reconnaissance et l’exécution des jugements étrangers sont ainsi encadrées par un délicat équilibre
entre ouverture internationale et défense des principes internes. Le droit international privé énonce des
critères stricts (compétence, finalité, contradictoire, absence de conflit de décisions, respect de l’ordre
public, etc.) qui garantissent qu’un jugement étranger ne sera appliqué que s’il est juridiquement
recevable. Parallèlement, chaque État se réserve le droit de préserver son ordre public international : un
jugement étranger qui froisse les valeurs ou les normes fondamentales du pays requis pourra ne pas
être reconnu ni exécuté 8 . Le Maroc, comme d’autres États, incarne cette double logique : d’un côté il
offre une procédure légale claire (exequatur) pour donner effet aux décisions étrangères, de l’autre il
impose un filtre rigoureux de contrôle de compétence et de conformité à son droit interne 20 18 . Ce
système est complété par un réseau de conventions bilatérales (p.ex. France-Maroc 1957) facilitant
certains transferts juridiques 19 . Au total, la confiance réciproque entre systèmes juridiques (principe
de courtoisie internationale) est tempérée par le recours à l’ordre public comme « garde-fou ». L’effet
utile des jugements étrangers dans un État dépend donc à la fois de la qualité juridique de ces décisions
et de l’accord, explicite ou implicite, sur les fondements partagés de l’ordre juridique entre les États
concernés.
Sources : textes internationaux (Convention de La Haye, etc.), doctrine et jurisprudence comparées 1
2 11 8 , législation marocaine (CPC art. 430‑432) 20 15 et commentaires pratiques 18 19 .
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4 5 6 7 8 9 11 La reconnaissance et l'exécution des décisions étrangères - Successions à
l'étranger
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10 2022-05-25: Enforcement of Foreign Judgments in the Maghreb Countries
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12 13 Contrariété à l’ordre public international d’un jugement étranger d’adoption insuffisamment
motivé | Lexbase
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20
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16 17 L’exequatur au Maroc : une procédure pour la reconnaissance des jugements et actes
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étrangers. Par Ilias Belbachir, Avocat.
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etrangers,46665.html
19 Convention Maroc
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