Elle fait non de la tête.
– Pourquoi ?
Elle me répond d’une grimace.
– Je devrais te pousser de force sur cette scène, dis-je, comme tu l’as fait avec moi.
– Pfft. Essaie donc !
– Puisque Sam est nouvelle, reprend AJ, je vais vous expliquer comment ça marche. Un membre du groupe va
vous rejoindre sur scène et tirer un de vos poèmes au hasard. Vous nous le lirez. Si vous ne voulez pas, demandez
qu’on en tire un autre ou passez votre tour. Personne n’est obligé de déclamer ni de quoi que ce soit, mais c’est une
tradition qui remonte à un bout de temps, lancée par les fondateurs du Coin des Poètes. Enfin, pour autant que je
sache, c’est quand même un exercice pourri destiné à nous humilier les uns devant les autres.
On éclate tous de rire. AJ me regarde.
– Sois contente de ne pas nous avoir trouvés avant, Sam. Si tu avais entendu la chanson ridicule que j’ai dû jouer
la dernière fois, tu ne serais pas restée une minute de plus.
C’est impossible.
– Allez, lance-t-il en sautant de scène, qui commence ? Cameron, tu lis, Abigail, tu choisis.
Je prends mon carnet jaune. Les poèmes bleus sont mes préférés, mais les jaunes me feront courir moins de
risques.
Cameron tend à Abigail un classeur à trois anneaux et elle ouvre une page vers la fin. Finalement, ce poème ne
parle pas du divorce de ses parents mais d’une fille. Il le lit si bas qu’on doit tous tendre l’oreille ; alors qu’il décrit les
longs cheveux noirs de sa belle, je comprends pourquoi il n’élève pas trop la voix. Je suis sûre qu’il parle de Jessica. Ils
ont travaillé ensemble sur « Le Corbeau ». Qui sait, AJ et moi ne sommes peut-être pas les seuls à avoir un secret ? Le
visage encore rouge vif, Cameron choisit à son tour un poème pour Abigail.
Elle ne jette qu’un coup d’œil sur son choix et laisse échapper un cri de triomphe.
– Ouais ! Facile !
Et la voilà qui se lance dans la lecture d’une petite strophe sur le coucher du soleil. La chance !
Abigail choisit pour Emily. Qui ne montre aucune émotion quand elle découvre ce qu’elle va devoir lire. Dans ses
premiers vers, elle énonce calmement toutes ces choses que sa mère ne verrait sans doute plus. Mais, après avoir
évoqué la remise des diplômes d’études secondaires, elle s’arrête.
– Désolée. Je ne peux pas faire ça ce soir. À qui le tour ?
En quelques secondes, Jessica bondit sur la scène, ses longues nattes noires voletant derrière elle comme les
rubans d’un cerf-volant, ainsi que Cameron les avait décrites.
Elle tend à Emily un livre mauve entouré d’un élastique noir et, avant de regagner sa place, celle-ci l’ouvre puis
le lui rend à la page qu’elle doit lire. Jessica nous décrit alors un prof de maths à l’haleine putride, excellent moyen de
nous changer les idées.
Ensuite, c’est le tour de Chelsea. On approche de la fin de l’exercice et je commence à m’inquiéter, car mon tour
va venir. J’écoute de moins en moins les voix qui viennent de la scène, pour accorder beaucoup trop d’attention à
celles qui me résonnent dans la tête.
Ils pourraient choisir n’importe quoi. Je n’ai aucun moyen de les en empêcher.
Les voilà qui prennent du volume, se rapprochent, et mes paumes deviennent moites. Il faut que je m’en aille. Il
faut que ça s’arrête. Mais, dès que Chelsea termine, elle désigne Sydney, l’appelant sur la scène.
Heureusement, c’est Sydney.
Chelsea plonge la main dans le sac de plastique et en sort un carton rose. Elle le tend à Sydney qui refuse de le
prendre.
– Non. Choisis-en un autre, s’il te plaît.
– Syd…
– Un autre, s’il te plaît.
Je ne l’ai jamais vue aussi troublée.
– Tu n’as qu’à le lire pour toi, ajoute-t-elle, mais prends autre chose pour la scène. Tiens, celui du Taco Bell est
très drôle.
Après avoir parcouru le poème du regard, Chelsea se penche et murmure quelque chose à l’oreille de Sydney.
Celle-ci la dévisage un long moment avant de descendre de la scène et de s’effondrer dans son canapé.
Chelsea tient le carton rose entre ses mains.
– J’ai l’autorisation de vous lire ce ravissant poème. Il ne porte pas de titre. Et là, je vais prendre un risque en
vous disant qu’il a été rédigé dans un salon de thé.
Le visage de Sydney disparaît entre les coussins de son canapé, mais elle secoue la tête, comme atterrée.
Je n’ai pas le droit de te désirer
Et tu n’as pas le droit de me désirer.
Alors je vais juste attendre patiemment
Dans l’espoir que tu briseras enfin les règles.
Ouah ! J’adorerais savoir à qui elle fait référence. À quelqu’un de plus âgé ? Un prof ?
Tout le monde applaudit et se retourne vers elle, qui se cache carrément sous un coussin.
– À quelqu’un d’autre ! crie-t-elle. Vite !
– J’y vais, dis-je.