TEXTE 1 : séquence 1, parcours « écrire et combattre pour
l’égalité »
ÉPÎTRE DÉDICATOIRE AUX NÈGRES ESCLAVES
Mes amis, Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je
vous ai toujours regardé comme mes frères. La nature vous a
formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes
vertus que les Blancs. Je ne parle ici que de ceux d’Europe, car
pour les Blancs des Colonies, je ne vous fais pas l’injure de les
comparer avec vous, je sais combien de fois votre fidélité, votre
probité, votre courage ont fait rougir vos maîtres. Si on allait
chercher un homme dans les Iles de l’Amérique, ce ne serait point
parmi les gens de chair blanche qu’on le trouverait. Votre suffrage
ne procure point de places dans les colonies, votre protection ne
fait point obtenir de pensions, vous n’avez pas de quoi soudoyer
les avocats ; il n’est donc pas étonnant que vos maîtres trouvent
plus de gens qui se déshonorent en défendant leur cause, que vous
n’en avez trouvés qui se soient honorés en défendant la vôtre. Il y
a même des pays où ceux qui voudraient écrire en votre faveur
n’en auraient point la liberté. Tous ceux qui se sont enrichis dans
les Iles aux dépens de vos travaux & de vos souffrances, ont, à
leur retour, le droit de vous insulter dans des libelles calomnieux ;
mais il n’est point permis de leur répondre. Telle est l’idée que vos
maîtres ont de la bonté de leur droit ; telle est la conscience qu’ils
ont de leur humanité à votre égard. Mais cette injustice n’a été
pour moi qu’une raison de plus pour prendre, dans un pays libre,
la défense de la liberté des hommes. Je sais que vous ne connaitrez
jamais cet Ouvrage, et que la douceur d’être béni par vous me sera
toujours refusée. Mais j’aurai satisfait mon cœur déchiré par le
spectacle de vos maux, soulevé par l’insolence absurde des
sophismes de vos tyrans. Je n’emploierai point l’éloquence, mais
la raison, je parlerai, non des intérêts du commerce, mais des lois
de la justice.
Nicolas de Condorcet, Réflexions sur l’esclavage des nègres,
1781.
TEXTE 2 : séquence 2, la DDFC, Olympe de Gouges
Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait
la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui
t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ?
Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la
nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te
rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire
tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie
les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications
de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en
offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les
sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras
confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à
ce chefd’œuvre immortel. L’homme seul s’est fagoté un principe
de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et
dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans
l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un
sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir
de la Révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien
dire de plus. DÉCLARATION DES DROITS DE LA FEMME ET
DE LA CITOYENNE À décréter par l’Assemblée nationale dans
ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.
Préambule Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la
nation, demandent d’être constituées en assemblée nationale.
Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la
femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la
corruption des gouvernements, [elles] ont résolu d’exposer dans
une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et
sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment
présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans
cesse leurs droits et leurs devoirs.
Olympe de Gouges, DDFC, 1791.
TEXTE 3 : séquence 2, la DDFC, Olympe de Gouges
POSTAMBULE
Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans
tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la
nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de
superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé
tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a
multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser
ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô
femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels
sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un
mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de
corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes.
Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction
des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine
fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur
des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français,
correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de
la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : «
Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » — Tout,
auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à
mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ;
opposez courageusement la force de la raison aux vaines
prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la
philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous
verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à
vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être
Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il
est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.
Olympe de Gouges, DDFC, 1791.
TEXTE 4 : séquence 3, parcours « personnages en marge, plaisirs
du romanesque »
Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ?
Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis
prescrites, et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je
le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres
femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par
habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai
créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée
par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer
et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant
peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je
recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher. Cette utile
curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler ;
forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui
m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré : j’obtins
dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez loué
si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler
de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je
quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sérénité, même
celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs
volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du
plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine,
pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi
que j’ai su prendre sur ma physionomie, cette puissance dont je
vous ai vu quelquefois si étonné. J’étais bien jeune encore, et
presque sans intérêt ; mais je n’avais à moi que ma pensée, et je
m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma
volonté. Munie de ces premières armes, j’en essayai l’usage : non
contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me
montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes,
j’observais mes discours ; je réglais les uns et les autres, suivant
les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès
ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne
montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.
Choderlos Laclos, Les liaisons dangereuses, extrait de la lettre 81,
1782.
TEXTE 5 : séquence 4, Manon Lescaut, Abbé Prévost
Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la
différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention,
moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je
me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le
défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais
loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la
maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée que
moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui
demandais ce qui l’amenait à Amiens, et si elle y avait quelques
personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument, qu’elle
y était envoyée par ses parents, pour être religieuse. L’amour me
rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu’il était dans mon
cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes
sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi : c’était
malgré elle qu’on l’envoyait au couvent, pour arrêter sans doute
son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré et qui a causé, dans
la suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle
intention de ses parents, par toutes les raisons que mon amour
naissant et mon éloquence scolastique purent me suggérer. Elle
n’affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de
silence, qu’elle ne prévoyait que trop qu’elle allait être
malheureuse, mais que c’était apparemment la volonté du Ciel,
puisqu’il ne lui laissait nul moyen de l’éviter. La douceur de ses
regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou
plutôt l’ascendant de ma destinée qui m’entraînait à ma perte, ne
me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je
l’assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur, et
sur la tendresse infinie qu’elle m’inspirait déjà, j’emploierais ma
vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la rendre
heureuse.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.
TEXTE 6 : séquence 4, Manon Lescaut, Abbé Prévost
Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec
Manon pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi
lorsque j’eus obtenu des gardes la liberté d’approcher de son
chariot ? Ah ! les expressions ne rendent jamais qu’à demi les
sentiments du cœur ! Mais figurezvous ma pauvre maîtresse
enchaînée par le milieu du corps, assise sur quelques poignées de
paille, la tête appuyée languissamment sur un côté de la voiture, le
visage pâle et mouillé d’un ruisseau de larmes, qui se faisaient un
passage au travers de ses paupières, quoiqu’elle eût
continuellement les yeux fermés. Elle n’avait pas même eu la
curiosité de les ouvrir lorsqu’elle avait entendu le bruit de ses
gardes qui craignaient d’être attaqués. Son linge était sale et
dérangé, ses mains délicates exposées à l’injure de l’air ; enfin,
tout ce composé charmant, cette figure capable de ramener
l’univers à l’idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement
inexprimables. J’employai quelque temps à la considérer en allant
à cheval à côté du chariot. J’étais si peu à moi-même, que je fus
sur le point, plusieurs fois, de tomber dangereusement. Mes
soupirs et mes exclamations fréquentes m’attirèrent quelques
regards. Elle me reconnut, et je remarquai que, dans le premier
mouvement, elle tenta de se précipiter hors de la voiture pour
venir à moi ; mais, étant retenue par sa chaîne, elle retomba dans
sa première attitude. Je priai les archers d’arrêter un moment par
compassion ; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon cheval
pour m’asseoir auprès d’elle. Elle était si languissante et si
affaiblie qu’elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue
ni remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes
pleurs, et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous
étions l’un et l’autre dans une des plus tristes situations dont il y
ait jamais eu d’exemple.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.
TEXTE 7 : séquence 5, parcours «les jeux du cœur et de la parole
»
Arlequin et Cléanthis sont deux valets devenus maîtres suite au
naufrage sur l’île des esclaves. Dans cette scène, ils s’amusent à
jouer les amoureux galants, mimant une séduction à la manière
des maîtres.
ARLEQUIN. Si je devenais amoureux de vous, cela amuserait
davantage.
CLEANTHIS Eh bien, faites. Soupirez pour moi ; poursuivez mon
cœur, prenez-le si vous pouvez, je ne vous en empêche pas ; c’est
à vous à faire vos diligences ; me voilà, je vous attends ; mais
traitons l’amour à la grande manière, puisque nous sommes
devenus maîtres ; allons-y poliment, et comme le grand monde.
ARLEQUIN. Oui-da ; nous n’en irons que meilleur train.
CLEANTHIS. Je suis d’avis d’une chose, que nous disions qu’on
nous apporte des sièges pour prendre l’air assis, et pour écouter les
discours galants que vous m’allez tenir ; il faut bien jouir de notre
état, en goûter le plaisir.
ARLEQUIN. Votre volonté vaut une ordonnance. (À Iphicrate.)
Arlequin, vite des sièges pour moi, et des fauteuils pour Madame.
IPHICRATE. Peux-tu m’employer à cela ?
ARLEQUIN. La république le veut.
CLEANTHIS. Tenez, tenez, promenons-nous plutôt de cette
manière-là, et tout en conversant vous ferez adroitement tomber
l’entretien sur le penchant que mes yeux vous ont inspiré pour
moi. Car encore une fois nous sommes d’honnêtes gens à cette
heure, il faut songer à cela ; il n’est plus question de familiarité
domestique. Allons, procédons noblement ; n’épargnez ni
compliments ni révérences.
ARLEQUIN. Et vous, n’épargnez point les mines. Courage !
Quand ce ne serait que pour nous moquer de nos patrons.
Garderons-nous nos gens ?
CLEANTHIS. Sans difficulté ; pouvons-nous être sans eux ? C’est
notre suite ; qu’ils s’éloignent seulement.
ARLEQUIN, à Iphicrate. Qu’on se retire à dix pas. Iphicrate et
Euphrosine s’éloignent en faisant des gestes d’étonnement et de
douleur. Cléanthis regarde aller Iphicrate, et Arlequin, Euphrosine.
ARLEQUIN, se promenant sur le théâtre avec Cléanthis.
Remarquez-vous, Madame, la clarté du jour ?
CLÉANTHIS. Il fait le plus beau temps du monde ; on appelle
cela un jour tendre. ARLEQUIN. Un jour tendre ? Je ressemble
donc au jour, Madame.
CLÉANTHIS. Comment, vous lui ressemblez ?
ARLEQUIN. Eh palsambleu ! Le moyen de n'être pas tendre,
quand on se trouve tête à tête avec vos grâces ? À ce mot il saute
de joie. Oh, oh, oh, oh !
CLÉANTHIS. Qu'avez-vous donc, vous défigurez notre
conversation !
Marivaux, L’île des esclaves, 1725
TEXTE 8 : séquence 6, On ne badine pas avec l’amour, Musset
CAMILLE. Vous me faites peur ; la colère vous prend aussi.
PERDICAN. Sais-tu ce que c'est que des nonnes, malheureuse
fille ? Elles qui te représentent l'amour des hommes comme un
mensonge, savent-elles qu'il y a pis encore, le mensonge de
l'amour divin ? Savent-elles que c'est un crime qu'elles font de
venir chuchoter à une vierge des paroles de femme ? Ah ! Comme
elles t'ont fait la leçon ! Comme j'avais prévu tout cela quand tu
t'es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante ! Tu voulais
partir sans me serrer la main ; tu ne voulais revoir ni ce bois, ni
cette pauvre petite fontaine qui nous regarde tout en larmes ; tu
reniais les jours de ton enfance et le masque de plâtre que les
nonnes t'ont placé sur les joues me refusait un baiser de frère ;
mais ton cœur a battu ; il a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire,
et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous voilà. Eh bien !
Camille, ces femmes ont bien parlé ; elles t'ont mise dans le vrai
chemin ; il pourra m'en coûter le bonheur de ma vie ; mais dis-leur
cela de ma part : le ciel n'est pas pour elles.
CAMILLE. Ni pour moi, n'est-ce pas ?
PERDICAN. Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on
te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que
je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux,
bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels
; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses,
curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où
les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des
montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et
sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si
affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et
souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de
sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J'ai
souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé.
C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon
orgueil et mon ennui.
Il sort.
Musset, On ne badine pas avec l’amour, II, 5.
TEXTE 9 : séquence 6, On ne badine pas avec l’amour, Musset
PERDICAN. […] . Ô - insensés ! Nous nous aimons. Il la prend
dans ses bras.
CAMILLE. Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir
sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas ; il
veut bien que je t'aime ; il y a quinze ans qu'il le sait.
PERDICAN. Chère créature, tu es à moi ! Il l'embrasse ; on
entend un grand cri derrière l'autel.
CAMILLE. C'est la voix de ma sœur de lait.
PERDICAN. Comment est-elle ici ? Je l'avais laissée dans
l'escalier, lorsque tu m'as fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait
suivi sans que je m'en sois aperçu.
CAMILLE. Entrons dans cette galerie ; c'est là qu'on a crié.
PERDICAN. Je ne sais ce que j'éprouve ; il me semble que mes
mains sont couvertes de sang.
CAMILLE. La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s'est
encore évanouie ; viens, portonslui secours ; hélas ! Tout cela est
cruel.
PERDICAN. Non, en vérité, je n'entrerai pas ; je sens un froid
mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la ramener.
Camille sort. Je vous en supplie, mon Dieu ! Ne faites pas de moi
un meurtrier ! Vous voyez ce qui se passe ; nous sommes deux
enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort ; mais
notre coeur est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste ! Je lui
trouverai un mari, je réparerai ma faute ; elle est jeune, elle sera
riche, elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! Vous pouvez
bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien ! Camille, qu'y a-t-il ?
Camille rentre.
CAMILLE. Elle est morte. Adieu, Perdican !
Musset, On ne badine pas avec l’amour, III, 8.
TEXTE 10 : séquence 7, parcours « la poésie, la nature, l’intime »
Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain, Étendre ses désirs
comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par
l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains. Vivre, avoir les
rayons du soleil sur la face, Boire le sel ardent des embruns et des
pleurs, Et goûter chaudement la joie et la douleur Qui font une
buée humaine dans l'espace. Sentir, dans son cœur vif, l'air, le feu
et le sang Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre. - S'élever au
réel et pencher au mystère, Être le jour qui monte et l'ombre qui
descend. Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise, Laisser
du cœur vermeil couler la flamme et l'eau, Et comme l'aube claire
appuyée au coteau Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde
assise...
Anna de Noailles, Le cœur innombrable, « La vie profonde »,
1901
TEXTE 11 : Mes forêts, Hélène Dorion
Avant l’horizon La terre a commencé à recueillir nos histoires
dans les arbres et sous la couche d’humus au creux des vents et
des vagues parmi les fissures de pierres qui encerclent les feux des
voix se sont levées on a bu au sein de la mère on a mis la main
dans celle du père autour de la table les places ont été assignées et
l’on a prononcé le mot famille on l’a ouvert très grand jusqu’à
l’humanité puis on l’a refermé sur nos intimités on a recouvert nos
épaules de fourrures mangé la chair des bêtes brûlé leurs carcasses
avec la cendre on a nourri d’autres bêtes enrichi le sol inventé
d’autres matières puis nos mains ont dessiné quelques traits sur les
murs d’une grotte l’art allait nous protéger de la haine mais la
haine a continué la porte du ciel s’est refermée sur le babil des
peuples et les peuples se sont séparés on a piétiné la terre des uns
volé celles des autres on a arraché des enfants à leur famille on
leur a inculqué nos croyances on a balayé leurs rituels enseigné
notre dieu chassant avec lui l’esprit de la Lune et du Soleil celui
des saisons de l’humain de la Terre (La mise en page est longue
mais les vers courts, l’unité du poème nécessite ce découpage)
TEXTE 12 : Mes forêts, Hélène Dorion
Mes forêts sont de longues tiges d’histoire elles sont les aiguilles
qui tournent à travers les saisons elles vont d’est en ouest jusqu’au
sud et tout au nord mes forêts sont des cages de solitude des lames
de bois clairsemées dans la nuit rare elles sont des maisons sans
famille des corps sans amour qui attendent qu’on les retrouve au
matin elles sont des ratures et des repentirs une boule dans la
gorge quand les oiseaux recommencent à voler mes forêts sont des
doigts qui pointent des ailleurs sans retour elles sont des épines
dans tous les sens ignorant ce que l’âge résout elles sont des lignes
au crayon sur papier de temps portent le poids de la mer le silence
des nuages mes forêts sont un long passage pour nos mots d’exil
et de survie un peu de pluie sur la blessure un rayon qui dure dans
sa douceur et quand je m’y promène c’est pour prendre le large
vers moi-même