LE LAVOIR
ÉDITIONS DES QUATRE-VENTS, THÉÂTRE
Dans la même collection :
Ah ! vous êtes venus là où il y a quelques tombes (Princesse)
de Fatima Gallaire
L' Ange noir de Nelson Rodrigues
Cet animal étrange de Gabriel Arout
Festival OFF Avignon de Gérard Vantaggioli et Alain Léonard,
dessins de Cabu
Mourir en chantant suivi de La Servante de Victor Haïm
Conversations sur l'infinité des passions de Louise Doutreligne
Savez-vous langer Léon ? suivi de Femme-sujet d'Anca Visdei
Le Plaisir de l'amour de Robert Poudérou
Madame Antoine de Patricia Niedzwiecki
Les Co-épouses de Fatima Gallaire
L'Été de Romain Weingarten
Une nuit de Casanova de Franco Cuomo
L'Argent du beurre de Louis-Charles Sirjacq
Station Volontaires de Catherine de Seynes
L'Idéal de Daniel Lemahieu
La Peau d'un fruit de Victor Haïm
© Editions des Quatre-Vents 1990
6, rue Git-le-Cœur, 75006 Paris
Tél : 46 34 28 20
Photo de couverture : Hélène Prévost dans le rôle de Toinette
Festival d'Avignon 1986. Photo Ramon R.Senera
D o m i n i q u e D u r v i n et H é l è n e P r é v o s t
LE LAVOIR
Répertoire Thématique contemporain
3 . LA FEMME
Editions des Quatre-Vents
U n lavoir u n i v e r s e l
J'ai assisté à une des premières représentations du Lavoir à Avignon :
c'était le 14 juillet 1986. Dès le lendemain, je m'entretenais avec
Dominique Durvin pour publier la pièce. Je ne savais pas encore quel
triomphal succès ce serait, ni que quatre ans plus tard, la pièce
« tournerait »encore, ni qu'elle ferait immédiatement l'objet de
demandes de traductions. Je dois bien l'avouer, aujourd'hui, je l'ai
aimée d'instinct, et je n'étais pas objective. Si j'ai choisi ce texte, c 'est
parce qu'il évoquait les souvenirs d'une époque à jamais disparue.
Il fut un temps tout proche, où l'eau nous était mesurée, où la ville ne
la distribuait pas. Jusque dans les années soixante — ceux que les
nantis appellent les « golden sixties » — les villages manquaient de
ressources pour installer l'eau courante. Les femmes se retrouvaient
aux fontaines pour y puiser l'eau quotidienne, et aux lavoirs publics
pour la lessive. Il est des pays où cette activité n'a pas cessé.
Les femmes se retrouvaient, avec la lessiveuse, la bassine étamée, le
savon, la brosse, l'eau de javel, le petit sac de poudre bleue, le battoir,
et le garde-genoux. Car, dans la majorité des cas, on ne lavait pas
nécessairement debout devant de grands bassins comme le montre la
mise en scène de Dominique Durvin, mais agenouillées dans des
caisses de bois garnies d'un coussin, ou le plus souvent de paille,
penchées sur une planche qui frisait la surface de l'eau. Un système
de poulies, gouverné par une lourde manivelle montait ou descendait
les lattes du caillebotis à la surface des eaux suivant l'étiage de la
saison. La position était inconfortable, le lieu plein de courants d'air,
et on y souffrait. Tel était le lot des femmes de cette époque. Leurs
mères et leurs grands-mères avaient fait ainsi, et la petite fille avait
déjà son battoir et son garde-genoux à sa taille. On lui confiait les
mouchoirs. Il fallait bien qu'elle apprît sa condition. Et le plus tôt était
le mieux, puisqu'il n'existait pas encore de poudre miracle, pas de
machine merveilleuse, et que les femmes devaient savonner, frotter,
brosser, rincer, battre, rincer encore dans l'eau froide, quelquefois
glacée qui leur laissait les doigts fripés, la peau desquamée, souvent
gercée.
Chasser la crasse des siens à grands coups de battoir, n'empêche pas
les langues d'aller, au contraire. Certaines commères ne venaient que
pour rincer un torchon, et on voyait bien qu'elles étaient là unique-
ment pour pêcher les nouvelles, dire du mal de leur voisine, quêter des
informations sur l'état des familles. Gilberte, Rosine, Julienne ou
Gervaise, pouvaient s'appeler Huguette, Gisèle, ou Suzanne, mais
qu'importe ! chacune des laveuses apprend vite à être une « mère
Clémence », pas besoin d'être « un peu sorcière ». Il est vrai que le
linge parle. Il dit d'abord la richesse des trousseaux dont on compare
les étoffes, le lin, la percale, la baptiste, le coton plus ou moins
grossier, et les broderies, les incrustations, les dentelles. Suivant
l'abondance des draps, des torchons, des serviettes, on vient peu ou
souvent au lavoir. Et qui vient laver ? la femme ? pas de commen-
taire... la mère ? Tiens, la fille est fatiguée, et par quoi ? ou elle se
dorlote, et pourquoi ? Ah ! vous êtes une femme à la journée ? Ils ont
bien des moyens... On examine sans vergogne le linge, il étale les
secrets de famille : « Plus la culotte est large, plus l'homme est fort »
disait l'une, « bon coq n'est jamais gras » répondait une autre ! à qui
se fier, quand on ne sait pas encore distinguer la force virile de la force
musculaire ? Le linge dit aussi les menstrues, et leur absence est
indice des grossesses avouées ou dissimulées, le plus souvent à cette
époque, redoutées parce qu'incontrôlables. Pas question non plus de
cacher les fausses-couches, provoquées par la traditionnelle queue de
persil. Chaque souillure est un signe, une référence écrite sur les
tissus. Le linge informe de ce qui s'est mangé : soupe, sauce, chocolat,
denrées du jardin ou denrées rares. Le linge renseigne sur les pollu-
tions nocturnes et les ébats amoureux, licites ou clandestins. Il révèle
la propreté des corps, l'évolution des esprits, la situation sociale. Les
femmes peuvent se taire, pas le linge, et le lavoir est un lieu
essentiellement féminin. Elles y gouvernent. L'eau est leur élément.
Laver, leur tâche.
Dans le Faust de Goethe, la scène du lavoir s'oppose et complète la
scène de cabaret, lieu exclusivement masculin. Marguerite s'y trouve
avec Lisette qui lui apprend le déshonneur de la « petite Barbe ».
Scène de mise en abyme : « sa fleur est loin », celle de Marguerite
aussi. Et la jeune fille se demande comment elle pouvait « médire si
hardiment quand une pauvre fille avait le malheur de faillir ? com-
ment se faisait-il que pour les péchés des autres, (sa) langue ne trouvât
pas de termes assez forts ? » Peu de metteurs en scène conservent
cette scène. Ils ne connaissent pas l'importance du lavoir. Qui la leur
aurait enseignée ? Pas un homme ne se risquait au lavoir. Si, par
hasard il en passait un sur le chemin, des quolibets le saluaient, des
rires fusaient, la féminine engeance pouffait, ou au mieux, se taisait.
Au café du village, l'homme peut mentir, se vanter, jouer les innocents
ou les durs. Rien ne peut le trahir.
Au lavoir, aucune pudeur n'est possible, aucun masque ne résiste. Pas
de demi-teinte, d'aveu voilé, de rodomontade. Tout s'étale, même le
non dit. Au lavoir se faisait et se défaisait la réputation des filles,
comme celle des mères. Mais, à l'inverse de ce qui se passe dans
L'Assommoir de Zola, les femmes y étaient souvent solidaires,
comme dans Le Lavoir, elles y consolaient les infortunées, celles que
le mari battait ou trompait, et la rivale ne s'y risquait pas au même
moment, car elles y tissaient quelquefois les trames d'une vengeance
farcesque, d'une quarantaine muette. Elles y adoucissaient la peine de
la veuve, celle de la mère inquiète, en les faisant rire de leurs propres
malheurs.
Le public ne s'y est pas trompé : Le Lavoir appartenait à la mémoire
populaire, la vraie. Pas celle que des intellectuels fabriquent à partir
d'exercices de style et de scènes fantasmées. On a demandé Le Lavoir
en Grande-Bretagne pour le festival d'Edimbourg, le théâtre de la
Basoche y a joué un mois entier. Une traduction va être produite en
Angleterre, ainsi qu'aux U.S.A... En Belgique, le théâtre royal d'An-
vers a acccueilli la version néerlandaise de la pièce. Les Italiens l'ont
jouée dans leur langue à Florence, Palerme et Montalcino, la Suisse
germanique à Berne, la Finlande, la Suède aussi, et la Hollande dans
cette bizarre langue frisonne, une très vieille langue qui existait avant
les invasions saxonnes, et jusqu'aux Chinois qui l'ont jouée dans leur
propre langue... L'Amérique du sud, La Turquie, la Tunisie, Israël, la
Pologne ont demandé les droits... La Société des auteurs veille.
Que du ponant à l'orient le public ait ainsi applaudi Le Lavoir montre
que Dominique Durvin et Hélène Prévost ont dépassé la simple
anecdote, la couleur locale de la province picarde pour atteindre à
l'universel, portant ainsi avec éclat dans le monde entier la chaleur
d'une humanité vivante, et la pérennité du génie d'auteurs dramati-
ques français que certains proclamaient à jamais perdu.
Danielle Dumas
PERSONNAGES
La mère vieille femme invalide, ex-gardienne du lavoir.
Toinette gardienne effective du lavoir et fille de la précédente.
La commise du lavoir personnage muet, préposé aux menus travaux
d'entretien.
Gervaise employée de maison, concubine avec trois enfants.
Louise sœur de Rolande, orpheline, célibataire, élève ses nombreux
frères et sœurs plus jeunes.
Rolande sœur de Louise, célibataire, enceinte de cinq mois ou plus.
Julienne la plus âgée des laveuses, veuve, originaire d'une commune
rurale de Vimeu.
Rosine célibataire, ex-nourrice à Paris, actuellement ouvrière modiste.
Judith juive émigrée de Pologne, veuve, trois enfants.
Henriette célibataire, ouvrière en textile, militante syndicaliste.
Gilberte sans profession bien définie.
Mathilde dite « La Gamine », 16 ans, vendeuse.
Emilie couturière à domicile, mariée, mère de onze enfants.
Gustave concubin de Gervaise.
Au besoin, les rôles de la Mère et de Toinette peuvent être fondus en un
seul et même personnage : celui de la gardienne du lavoir.
Petit lexique simplifié de quelques picardismes ou tournures idiomatiques
picardes utilisées dans :
article défini mis pour le, la les.
ou article défini mis pour le.
préposition mise pour de.
ou article défini contracté mis pour du ou de la
pronom démonstratif mis pour celui.
petit(e).
beau.
enfant (littéralement « qui a encore la naze — morve — au nez » :
morveux)
Le matin du 2 août 1914 dans un lavoir du quartier Saint-Leu à Amiens.
Tandis qu' entrent les premiers spectateurs, Toinette, la gardienne du lavoir,
allume les lampes, ouvre les volets et inscrit au tableau les noms des laveuses
ayant retenu leur place pour la journée.
Derrière son comptoir où s'empilent brosses, savons etc., la Mère, assise sur
son fauteuil roulant, inspecte les livres de compte, les registres d'inventai-
res...
Pendant que Toinette s'active, vérifiant la place de chaque objet, sa commise,
encore à moitié endormie, vaque aux tâches quotidiennes : vérification des
poêles, alimentation des foyers sous les lessiveuses...
Le dernier spectateur étant entré, on entend, venus du dehors, des bruits de
voix : rires, cris...
Quelqu'un lance, semble-t-il, à une passante :
ROLANDE Alors, Adrienne, tu viens pas laver aujourd'hui ?
ADRIENNE (la passante) J'peux pas !... Faut qu'j'aille voir ma pa-
tronne!
ROLANDE Et pourquoi ça, on est samedi aujourd'hui ?
ADRIENNE Justement ! c'est pour lui réclamer ma paie de la
quinzaine qu'elle m'a pas encore réglée, cette... !
ROLANDE (après un temps) Te laisse pas faire !
Rires
Dehors, le groupe semble s'impatienter. Quelqu'un même tape avec force à
la porte du lavoir.
TOINETTE (mécontente d'être brusquée dans ses habitudes) J'arrive,
j'arrive !
Elle sonne énergiquement la cloche qui annonce l'ouverture du lavoir.
LA MÈRE Qu'est-ce qu'elles ont toutes aujourd'hui à venir si tôt !
Toinette ouvre la porte du lavoir. Entre d'abord Gervaise croulant sous le
poids du linge à laver.
GERVAISE (Passant devant Toinette) Bonjour Toinette ! (Puis devant
la mère) Salut, la mère !
LA MÈRE Bonjour. Toujours la première à l'ouvrage, à c'que j'vois !
GERVAISE Faut bien, la mère, c'est mon gagne-pain et j'tiens à
l'garder.
LA MÈRE T'as bien raison. Tant qu'y a du travail, y a d'la vie.
TOINETTE (regardant à l'extérieur) Et vous autres alors, vous
n'entrez pas ?
LA MÈRE (à Gervaise déjà quasiment installée) J'suppose que t'as tout
ce qu'y te faut ! Pour ta peine, t'as qu'à choisir ta place !
GERVAISE Merci ! C'est déjà fait comme tu vois.
LA MÈRE (pour elle-même, parlant de celles qui sont à l'extérieur et que
l'on entend jacasser, sans pour autant les voir) Mais qu'est-ce qu'elles
fichent donc, ces maudites gamines ?
GERVAISE Bah ! C'est encore tout amusette à c't'âge !
TOINETTE (à la porte) Vous vous décidez, oui ! Que j'vous donne
eul'nécessaire !
Deuxjeunes filles, Rolande et Louise, apparaissent, tenant, chacune par une
anse, un grand panier d'osier rempli de linge amassé en tapon. Elles jouent
avec et rient de manière un peu forcée.
LA MÈRE Si votre pauvre mère vous voyait, croyez vraiment qu'elle
s'rait fière de vous ? (Les deux gamines soudainement confuses, baissent les
yeux) Bon, ça y est, vous voilà raisonnables ! (Elles pouffent)
TOINETTE Où est-ce que j ' m ' e n vais vous placer toutes les deux ?
Ensemble, et c 'est le carnage assuré, séparées, et y a pas d'rendement...
Tiens, Gervaise, tu permets que j't'encadre de ces deux donzelles ?
(Gervaise, conciliante, acquiesce d'un mouvement de tête)
Bon ! alors, qu'est-ce que vous voulez encore ? Vous avez vos
battoirs ? vôt'lessive ? vôt'bleu ? Non, bien sûr. Vous n'avez rien !
LA MÈRE Les mains aussi vides que la tête !... Si c'est pas
malheureux !
TOINETTE Allez, prenez vôt'place, j'vais tout vous préparer !
Arrivent ensemble: Juliette et Rosine. Echanges de saluts rapides et quasi
simultanés.
JULIENNE Salut la compagnie !
ROSINE Bonjour tout l'monde !
JULIENNE Bonjour Gervaise !
GERVAISE Bonjour la mère !
JULIENNE ET ROSINE Bonjour les filles !
ROLANDE ET LOUISE Bonjour !
JULIENNE (s'installant) Encore une rude journée qui s'prépare. Pas
vrai ! Tu te rends compte ! On étouffe déjà, alors que l'soleil n'est pas
plus haut que l'clocher d'Saint Martin !
TOINETTE Si c'est comme hier, on va perdre autant d'eau à nous
toutes qu'y en a dans la cuve !
JULIENNE Pourtant, c'matin, j'ai entendu chanter l'coucou ! C'est
plutôt bon signe à l'ordinaire ! Signe que le temps s'ra clément et pas
trop lourd !
ROSINE (pendant ce temps s'est précipitée vers le tableau noir pour examiner
la liste des inscriptions de la journée) On va encore avoir du spectacle, à
c'quej'vois ! La Henriette va nous bassiner avec son Jaurès ; d'autant
que maint'nant qu'ils l'ont tué, ça va être pire qu'les Saints apôtres
d'euch cathédrale ! Ah ! pis y a Gilberte !... j'm'demande ce qu'elle
vient faire ici, avec ses quatre chiffons à peine affriolants !... Mais
qu'est-ce qu'ils lui trouvent ? Pouah !...
TOINETTE Allons, laisse ça tranquille et mêle-toi de c'qui t'regarde !
LA MÈRE C'est un lieu public. Tout le monde peut y venir !
ROSINE Allez, vous fâchez pas, la mère ! C'que j'en disais, c'était
histoire de causer !
Pendant ce temps, Gervaise a déjà commencé à bien s'organiser. Nos deux
gamines, de leur côté, se chamaillent plus ou moins alors qu' elles trient en
deux tas distincts le linge de leur panier commun. De sa propre initiative,
Julienne s'est installée en bout de lavoir.
JULIENNE (à Toinette) Faites pas de soucis pour moi, j'ai pris ma
place !
LA MÈRE Remarque, m'en s'rais doutée !
TOINETTE Depuis l'temps, on pourrait presque y faire graver ton
nom comme pour les chaises des riches à l'église.
JULIENNE Vrai, qu'ça commence à faire un sacré bout d'vie que
j'viens laver mes loques ici !
ROSINE (s'impatientant) Vous pourriez pas me placer la mère ?... Et
puis, j'voudrais bien aussi récupérer mon battoir, qu'j'ai laissé la
dernière fois, avec un peu d'bleu pour commencer !
LA MÈRE (promenée dans son fauteuil autour du lavoir par Toinette, sa fille)
Bon, là y a Gervaise entre les deux jeunesses, Julienne, quant à elle,
ce coin-ci est bon. Je mettrai bien Henriette là ! Ah ! y a Blanche
encore qui doit arriver. Bon, Rosine, toi, prends cette place.
ROSINE (proteste) Oh ! non ! pas là !
LAMÈRE (poursuivant) Emilie... Tiens ! C'est bizarre qu'elle soit pas
encore là ! De toutes façons, elle se mettra là, avec Judith ici. Et
j'garde cette place pour la Gilberte.
TOINETTE (ayant laissé la mère près du poêle) Bien ! Allez, mes belles,
j ' m ' e n vais vous donner vôt'marchandise !
(Elle va chercher trois battoirs, quelques brosses, des cubes de savons et des
paquets de bleu qu' elle distribue avec énergie ;puis elle demande à la ronde )
Personne n'a besoin d'bicarbonate, de cristaux ou d'javel ?
ROSINE Si, moi !
JULIENNE Moi aussi !...mais je verrai plus tard... Quand j' serai plus
avancée dans mon ouvrage !
Toinette retourne derrière son bureau, en sort un registre et note, tout en
parlant à haute voix, l'heure d'arrivée de chacune ainsi que ce qu'elles ont
pris comme fournitures.
ROSINE Bon ! Eh bien, j ' m ' e n vas trier mon linge ! Faudrait pas
mettre le blanc avec la couleur et pis se retrouver avec des ombres
sales partout !
GERVAISE (un peu coincée) Pour moi, c'est déjà fait !
Arrivée de Judith avec un tas de linge impressionnant, ballotant sur une
brouette.
LA MÈRE Ben vrai, ma fille, t'as au moins dévalisé un magasin, à
c't'heure !
JUDITH Non ! Même si c'est pas l'envie qui m'en manque ! C'est
que maintenant, la mère, j'ai trouvé des petits travaux par-ci, par là !
J'lave le linge pour tout un chacun. Là, j'viens pour trois clientes ! Et
si tout marche bien, vous risquez de m'voir souvent !
LA MÈRE Ça s'ra avec plaisir !
TOINETTE (allant placer Judith) Tu sais qu'on t'a toujours bien
considérée !... Ce s'rait qu'justice que tu t'en sortes ! Honnête et
travailleuse comme t'es ! Pas vrai vous autres ?
JULIENNE Sûr ! D'autant qu'y a pas d'déshonneur ! J'l'ai fait bien
avant toi, c'métier et si c'est pas d'tout repos... y en d'bien pires !
Arrivée d'Henriette, qui, comme toujours, semble affairée.
ROSINE Tiens ! V'la' nôt' discoureuse !
LA MÈRE Bonjour, Henriette ! Ça f'sait un rien de temps qu'on ne
t'avait vue ! T'étais-t'y souffrante !
HENRIETTE Non, la mère, simplement beaucoup d'travail !
ROSINE Oui ! Surtout un travail de langue, et on sait qu'y a rien d'tel
pour vous épuiser un caractère !
Toinette la fusille du regard.
HENRIETTE C'est ça, fous-toi bien d'moi, d'autant que j'me bats
partout pour des « comme-elles » et des « comme-toi », qui se font
berner, voler, trousser par les patrons et leur satanée société, et qui
sont trop bêtes pour le réaliser !
TOINETTE Mesdames, Mesdames, pas d'politique, s'il vous plaît !
LA MÈRE Ici, on vient pour laver, pas pour monter à la tribune.
HENRIETTE N'ayez crainte la mère ! Vous le savez, c'est pas moi
qui commencerai.
TOINETTE En attendant, tiens ! J't'ai gardé cette place ! J'espère
qu'elle s'ra à ta convenance.
Tandis qu'Henriette s'installe, le travail s'est vraiment mis en route avec,
d'un côté, celles qui trient leur linge, et de /' autre, celles qui, déjà, le plongent
ou préparent les seaux de lessive. Arrivée de Gilberte : elle tranche de suite
sur les autres par sa tenue, son air décontracté et faussement nonchalant.
GILBERTE Bonjour, la compagnie ! (par provocation, elle fait sonner
vigoureusement la cloche du lavoir). Alors, on s'entend déjà plus là-d'dans !
JULIENNE Bonjour, ma belle !
ROSINE Toujours en vadrouille !
GILBERTE ( à Toinette) Où qu'tu m'as mise cette fois ? Entre Julienne
et Rolande. Bon ! Ça ira ! J'aurais pu tomber plus mal ! Vrai ! Mais
non, j'disais ça pour rire ! On pourra faire équipe, j'suis sincère !
(En passant près du linge de Rosine, elle lance en se pinçant le nez)
Oh ! là, là, ça gazouille par ici ! Sûrement un parterre de violettes,
pour embaumer si fort !
ROSINE Pardi, si c'était propre, ça s'rait pas là !
JULIENNE Ça sent son fruit, quoi !
LOUISE T'as qu'à l'rincer d'eau de Cologne !
GERVAISE Peut-être, mais tout de même, y a pas à dire, il chlingue
rudement, ton linge. Ah ! mes sels, mes sels, vite mes sels qu'elles
diraient nos bourgeoises !
Rires.
S'en suit une grande séance de triage ponctuée de remarques à haute voix,
sur le linge, sa saleté, sa délicatesse...
JULIENNE Ça c'est d'la qualité, inusables, ces draps-là ! C'est pas
comme ce pauvret qu'est tout plein d'trous et qui, bientôt, s'ra même
plus bon à faire des torchons.
ROSINE Oui, ben, cette toile, une vraie saloperie à laver ! Quant au
repassage, c'est pire que tout, ça colle, ça plisse. On s'en sort pas !
GILBERTE (s'emparant des torchons de Rosine et les balançant à tout va)
Ben dis-donc, tes torchons, j'sais pas à qui ils sont, mais ils ont des
gueules à avoir essuyé le cul des poêlons !
ROSINE (après un temps, fonce au panier de Gilberte pour lui rendre la
pareille) Y doit s'en passer des choses dans ces draps-là ! Sûr que s'ils
avaient une langue, ils auraient d'sacrées histoires à raconter ! (es-
carmouche à coups de draps et de torchons entre les deux protagonistes). Parce
que j'suis sûre que ça défile là-dedans ! Pire qu'au 14 juillet... Et tous
au garde-à-vous !
JUDITH (triant le linge de ses clientes) Eh ben, ça alors, c 'est du nanan !
Mais qu'est-ce qu'elle fout donc cette bonne femme pour mettre son
linge dans un état pareil !
LOUISE Elle fait du tricot... !
HENRIETTE Alors elle file un mauvais coton !
JULIENNE Vous êtes vraiment terribles avec vos ragots. On dirait
que vous avez taillé vôt'langue en lame de couteau. Pourtant vous
arriverez jamais à la cheville de la mère Clémence. C'était dans mon
jeune temps, quand j'vivais dans l'Vimeu. J'étais gamine quoi ! Mais
la mère Clémence, elle, jamais j'pourrai l'oublier ! Vrai ! Cinquante
ans après, elle est encore toute présente devant moi avec sa gueule de
souche, noueuse, ridée à faire peur. Dans sa face, y avait qu'ses yeux
qui bougeaient ! Rien n'pouvait lui échapper ! Une sacrée bonne
femme ! Un peu d'vineuse ! Un peu sorcière! (s'interrompant pour ad-
monester Louise qui joue avec sa sœur) Non, mais dis donc, te gêne pas !
Fais comme chez toi. Vas-y !... Tu prendrais pas mon linge pour un
essuie-crottes par hasard ?...
LOUISE Oh ! Excusez-moi, Julienne, je suis navrée ! Je rêvassai... !
JULIENNE Ouais... en tout cas, avec tout ça, moi j'm'embrouille et
je n'sais même plus où j'en étais !
GILBERTE (lui soufflant, goguenarde) La Clémence !... celle qui savait
tout !...
JULIENNE Ah ! oui ! Donc elle en savait long sur les gens ! Sa
spécialité, là où elle était imbattable, c'était pour lire dans l'linge des
gens, des personnes quoi ! Ouais, ouais, c'est comme j'vous l'dit ! Y
en a qui lisent dans les cartes, d'autres dans les tarots, le cristal ou
l'marc ed'café. Eh bien, elle, elle lisait dans l'linge. Tu lui donnais une
chemise et hop, elle la tournait deux fois, devant et derrière et c'était
parti ! En deux mots, tu connaissais tout d'la personne : ses idées, son
caractère, ses habitudes, ses manies... Et elle s'trompait pas ! Moi,
j'étais p'tiote alors, mais j'la reverrai toujours, le nez en chasse, les
narines papillotant, la lèvre retroussée et les yeux qui vous transpercent.
Elle me filait une trouille ! Brou ! Qu'est-ce que j'en faisais des
cauchemars la nuit, après l'avoir vue.
ROSINE Elle s'préparait pour l'sabbat !
GERVAISE (par dérision) Une diablesse, quoi ! Avec les marques du
diable sous le sein droit !
JULIENNE En tout cas, les histoires de cœur, les coucheries du
village, elle les lisait dans l'linge. Quelquefois, si y avait une jeunesse
qui la r'gardait avec trop d'effronterie et sans baisser les yeux, l'air de
rien, elle lui envoyait ses quatre vérités à la figure jusqu'à ce
qu'l'autre sache plus où c'qu'elle était, et s'prenne, comme ça, devant
tout le monde, la honte de sa vie !
GILBERTE Oui, une donneuse de leçon, une « mémé la vertu » !
ROSINE (regardant Rolande et Louise) J'en connais qui doivent s'trouver
bien heureuses, à c't'heure, de n'pas en voir traîner une comme ça par
ici.
JULIENNE (poursuivant son récit) Rien qu'à l'odeur, elle était capable
d'identifier les partenaires, le lieu du rapprochement, l'heure... En la
poussant un peu, on pouvait même aller jusqu'à savoir le nombre des
rapports, leur durée, leur fréquence, et si la donzelle, femme ou jeune
fille, risquait d'être enceinte ou non après... ces effusions !
ROSINE Quand j'vous disais ! Regardez la tête de ces deux-là ! Rien
qu'd'en parler, ça leur fiche la trouille !
JULIENNE Pour tout vous dire, j'suppose qu'elle était aussi un peu
faiseuse d'anges, et avait rendu l'service à plus d'une petite ouvrière
des ateliers du coin !
GERVAISE Pour ça, dans l'quartier, on n'est pas mal loties non plus,
en mères maquerelles et vieilles vicieuses !
JULIENNE Sans tenir aucun calendrier, elle connaissait sur le bout
des doigts, le cycle menstruel de toutes les parties femelles du canton.
TOINETTE Facile ! Si on voulait, on pourrait aussi en savoir des
choses !
LA MÈRE Et comment plus graves !
JULIENNE S ans parler de tout c ' que l'monde aurait donné cher pour
cacher : les maladies d'ces messieurs, les relâchements d'vessies, les
amours difficiles, et j'en passe... Inutile de vous dire qu'on la craignait
comme la peste. Une parole d'elle faisait aussi peur que le bruit d'une
horloge qui s'arrête. J ' m e souviens d'une fois... A l'époque
j'comprenais pas tout... mais j'sentais bien qu'y se passait des
choses ! Elle a annoncé à une cousine à moi, qui l'savait pas encore
elle-même, qu'elle était enceinte... Fallait voir la tête de la cousine,
une toute jeunette pas mariée. Oh ! Quel effroi !... D'autant qu'elle
savait bien qu'c'était vrai. Si la Clémence le disait...!
GILBERTE Elle devait pas s'prendre pour une crotte de bique ta
Clémence !
JULIENNE Et pourquoi elle aurait fait ça ! Elle pouvait dire à
quelqu'un qu'avait le teint frais, l'œil blanc et la langue rose : « Tiens,
toi, tu couves quelque chose de pas bon. Tu devrais prendre ceci ou
cela ». Vérité ou pouvoir maléfique ? Quelques jours, ou quelques
semaines au plus, après ces dires, l'autre tombait immanquablement
malade !
GILBERTE (rieuse) Une vraie sorcière, ta vieille !
ROSINE (en se signant) Un suppôt d'Satan ! oui !
HENRIETTE (par dérision) Sorcière ! Satan ! Et pourquoi pas Lucifer,
Belzébuth et l'Univers ! Les grands mots sont lâchés !... C'était une
qui connaissait la vie, c'est tout !
JULIENNE Elle savait des remèdes que personne d'autre possédait.
Et si on avait un os démis, elle vous remettait ça comme rien ! Une
rebouteuse hors pair !
GILBERTE C'est une comme ça qu'il aurait fallu pour la hanche de
la pauvre Fanchette !
ROSINE (acide) Des jeteuses de sorts, on en connait d'autres dans
l' quartier !
JULIENNE J'ai jamais entendu parler qu'elle avait fait du mal à
quelqu'un ! D'ailleurs sa magie elle était blanche ! Aussi on l'appellait
pour contrecarrer les malédictions jetées sur les troupeaux ou sur les
étables.
ROSINE Oui ben on aurait mieux fait d'appeler l'exorciste !
Un temps
LA MÈRE (à Rolande) C'est plus un drap qu't'as là, ma pauvrette !
C'est une âme en peine ! Pour sûr, il a sacrément vécu ! Aussi usé
qu'mes pôves yeux qu'il est ! Vraiment y a plus rien à en tirer. Sauf
que si tu veux je peux t'aider à le réduire en torchons !
ROLANDE On s'arrangera bien de ça toutes les deux, la mère ! Vous
causez pas d'dérangement pour nous !
ROSINE Oh ! moi, mon dernier beau drap, il a fini en charpie ! Oui,
pour un agent qu ' avait pris une balle. Vous savez ! De l ' anar de la rue
du Chapeau Violette ! Celui qu'on suppose être de mèche avec la
bande à Bonnot ! C't'idée, de venir comme ça tomber juste devant ma
porte ! Enfin ! Il y pouvait pas grand'chose. Il saignait comme un
goret qu'on égorge. Tout l'drap y a passé... A vrai dire, c'est pas que
j'tenais spécialement à m'occuper d'lui, mais dame qu'est-ce qu'on
aurait dit si j'avais rien fait !
GERVAISE Les miens, on dirait des napperons brodés ou des jupons
à trou-trous comme ceux d'ma bourgeoise, tellement y sont ravaudés !
La nuit, des fois, j'm'amuse à chercher les trous avec mes doigts de
pied !
JULIENNE Oh ! Y s'ront toujours assez bons pour nous servir de
suaires !
GILBERTE (narquoise) Vous, vous avez toujours le mot pour rire !
Un boute-en-train !
GERVAISE Une qu'a failli en crever, c'est la vieille Denise. Quand
mon ch'napan d'fils a volé son plus grand drap qui séchait dans la
courée, bien à cheval sur son fil, pour aller faire, non mais quelles
idées y z'ont, el'fantôme, à la mi-carême, avec tous les nazus du
quartier. Y z'allaient sonner à toutes les portes pour se faire orpailler.
ROSINE C'est vrai que cette pauvre vieille Denise est crédule comme
un nouveau-né, mais aux veillées, elle est toujours la première à
réclamer des histoires qui font peur, des histoires pleines de r' venants,
d'loups-garous et de bêtes maléfiques. Dites, Toinette, vous pourriez
pas m'donner un peu d'javel pour faire tremper tout c'blanc qu'en
aurait rudement besoin.
TOINETTE (à sa commise) Prépare-lui un baquet avec une bonne dose
d'eau d'javel ; et puis remue-toi un peu, t'es pas ici pour finir la nuit.
Mathilde entre timidement et de façon un peu gauche dans le lavoir. Elle va
vers la Mère et lui murmure quelque chose à l'oreille.
LA MÈRE T'installer ? Mais pour sûr ma belle que je vais t'installer
et pas plus tard que tout d'suite. Tiens, t'as qu'à te mettre là-bas à côté
d'la Gilberte. Je suis sûre qu'elle n'y verra pas d'inconvénient.
TOINETTE Mais dis-moi, t'es toute seule ?
La jeune fille acquiesce de la tête. Toinette lui remet un battoir et du savon,
puis elle va pour l'installer. Mathilde la suit, donnant l'impression d'être un
peu gênée et de ne pas vouloir se faire remarquer. Les autres femmes la
regardent avec curiosité.
JUDITH Eh bien, Mathilde, qu'est-ce que t'as fait d'ta mère ?
GERVAISE Te v'la bien seulette, ma fille. Tu t'lances comme ça,
toute seule, dans l'monde ?
ROSINE Elle est bellotte mais un peu pâle, vous trouvez pas ? C'est-
y pas qu'elle aurait perdu sa langue pour le coup !
GILBERTE Ta mère a donc fini par rencontrer l'homme de sa vie
qu'elle est partie ?
ROLANDE Non, elle est tombée sur un os !
LOUISE Et ça fait mal !
GILBERTE Ça dépend à quel endroit !
JULIENNE (maternelle et protectrice) T'occupe pas d'elles, c'est rien
qu'des méchantes langues. Z'avez pas honte vous autres ! T'fais pas
d'mouron p'tiote, prends tes aises et les écoute pas. (Après un temps)
Mais dis moi, ta mère, ça va pas ?
MATHILDE Ben, non, elle est malade. C'est pour ça que j'suis là !
JULIENNE Ah ! Oui ! Mais quand même, te laisser comme ça toute
seule à t'débrouiller ? C'est pas bien facile tu sais d'laver. Vrai qu't'es
en âge maintenant et qu't'as même rudement poussé. Allez, t'inquiète
pas, tu s'ras bientôt une vraie p'tite femme. Courage !
GILBERTE Même qu'avec sa p'tite frimousse, elle va en faire baver
plus d'un !... Sans parler qu'y a pas qu'la figure, qu'elle a d'bien
tournée !
GERVAISE Mais dis-moi, ta mère, c'est pas grave au moins ?
MATHILDE J'sais pas. Elle tousse depuis un bout d'temps.
ROSINE Oui, on sait !
MATHILDE Mais cette fois, sa toux, elle est pas belle. Même qu 'hier,
elle est tombée en faiblesse et son mouchoir l'était pas beau à voir.
Elle cherche après, le trouve dans son linge et le montre rapidement : il est
plein de sang. Les femmes se regardent sans rien dire.
GERVAISE (soudain très expansive) Eh bien, maintenant, c'est toi la
chef de maison !
MATHILDE Pour sûr, vu qu'j'suis l'aînée ! Faut bien que j'la
remplace ! Oh, mais j'ai pas peur du travail, vous savez ! J'l'ai vue
faire pendant des années, alors j ' m e débrouillerai bien !
GILBERTE Ne t'inquiète pas, tu y arriveras ! Mais comme c'est la
première fois, on va un peu t ' aider nous autres (se tournant vers les autres).
Allez, remuez-vous !
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Mathilde se trouve délestée de
presque tout son linge.
MATHILDE J'suis gênée !
GILBERTE Faut pas ! N'est-ce pas vous autres ?
ROSINE (lance au loin) Là où y a de la gêne y a pas d'plaisir !
JULIENNE C'est égal ! Tu diras à ta mère que sous peu, j'irai la voir.
Mais d'abord, faut qu'j'aille faire un tour sur l'chemin du hallage, au
moment où la rosée donne à son plus beau !
JUDITH Et pourquoi ça la mère ? En vérité, c'est vous qui risquez
d'attraper la mort à c't'heure !
GERVAISE Et la pauvre Blanche en s'ra guère plus avancée pour
autant !
JULIENNE La rosée, c'est pour les cagouilles ! Y a rien d'meilleur
pour el mal ed'poitrine qu'les escargots crus !
ROLANDE (grimace de dégoût) Bah ! Dégoûtant comme remède !
GILBERTE De quoi vous débarasser à jamais d'vos soucis d'tripes
et d'boyaux... ! Après un truc pareil, c'est à s'demander si on pourra
encore avoir faim !
JUDITH Dans mon pays, on recommandait d'se coucher dans la
paille souillée d'une écurie pour bénéficier d'la chaleur et respirer fort
l'odeur du crottin.
Louise attrape un fou-rire vite relayée par sa sœur Rolande.
LOUISE C'est c'qu'on appelle un remède de cheval !
JUDITH J'ai dit quek chose de mal ?
GERVAISE T'en fais pas, c'est deux bécasses !
ROSINE Pour toutes ces mauvaises fièvres, l'meilleux, c'est encore
bien l'tombeau d'saint Fuscien ! Tu ramènes un peu d'terre avec toi,
et t'es tranquille pour l'an qui vient !
HENRIETTE Vous croyez pas qu'un bon médecin serait plus
efficace que toutes vos sornettes d'idiots d'village !
JULIENNE Merci pour l'compliment !
ROSINE C'est rien, la mère : vous savez d'où elle vient ? E d ' « Saint-
Germain coucous », ech'paroisse ed chés fous !
HENRIETTE Et toi de Saint-Jacques, ech'paroisse ed chés braques !
GILBERTE Bien renvoyé, à qui le tour ?
JULIENNE N'empêche qu'elle a tort de s'gausser ! Les cagouilles,
c'est un remède de la Clémence. Ah ! J'l'ai jamais essayé personnel-
lement, pour sûr, faute d ' occasion, mais j ' suis sûre que c ' est un bon !
ROSINE Dieu vous en préserve, la mère !
JULIENNE C'est que j'en ai tâté d'autres, de ses médecines, et
comme vous voyez, je m'en suis toujours bien portée !
LOUISE Puisqu'on parle de ça, t'aurais pas quelque chose par hasard
pour not'tchiot nazu ed'frère, qui n'en finit pas d'grelotter, depuis
maintenant trois jours passés !
JULIENNE T'as qu'à lui tremper l'petit doigt dans un œuf frais !
Pour sûr ça devrait lui passer !
ROLANDE Et où on trouvera l'argent pour acheter un œuf comme
ça ?
HENRIETTE Y a vraiment pas moyend ' v o u s changer ! Vous croyez
donc tout c'qu'on vous raconte. Vous n'avez jamais entendu parler de
la science, des progrès, des vaccins, des virus, du savant Pasteur ?
GERVAISE Oui, on en a entendu parler ! On n'est pas des bêtes,
quoiqu'tu penses ! Mais le médecin, tu sais c'que ça coûte ?
HENRIETTE Evidemment, j 'le sais, et justement, nous luttons
pour... que...
GERVAISE Ça va, et pour une fois rentre ton sermon ! Tu la connais
l'histoire du Julien ?
HENRIETTE Non, et alors, qu'est-ce que ça... vient... ?
GERVAISE Tais-toi et écoute un peu à ton tour ! Ça t'instructionnera
autant qu'tes livres ! Le grand Julien, c'est l'mari de la Sophie, celle
qui aide à la boulangerie Desmaretz ! Un sacré courage qu'il a eu, le
Julien ! Vous l'avez su vous autres ? Non bien sûr, ça s'ébruite pas des
coups pareils ! Mais alors chapeau hein !... Quelle histoire !... La
Sophie, elle était grosse d'au moins huit mois : son quatrième. Elle
allait à l'époque sur ses vingt-six ans ! La sage-femme lui a dit comme
ça qu'les choses allaient pas comme elles devaient et qu'il faudrait
qu'elle voye un médecin. La Sophie, bien sûr, elle a attendu sans rien
dire el dernier moment mais ça n'allait vraiment pas du tout. Elle
gémissait, elle hurlait, elle s'crispait et rien n'venait. Alors, comme
elle allait passer, l'Julien, il a appelé l'médecin : celui d'Sainte-Anne,
l'docteur Colin ! Il a dit que ce serait difficle, qu'y avait du travail, et
que ça coût'rait cher. « Combien ? » il a dit Julien - « Dix louis » -
« Ça va, je les ai, nos économies » qu'il a répondu l'Julien. Alors
l'médecin y s'est mis au travail, et la Sophie, elle a accouché d'un gros
garçon. Tous les deux, y vont bien ! Merci !... Mais quand l'Docteur,
il a réclamé ses dix louis : « J'les ai pas » a dit l'Julien. « Regardez ma
maison et vous comprendrez !... Seulement, si je vous l'avais dit, vous
n'auriez jamais aidé ma femme, ni l'petit ! ». Furieux, l'Docteur a
appelé la police. - « Ça fait rien, a dit Julien, j'préfère aller en prison
et garder ma Sophie ! Au moins, y aura quatre orphelins de moins !
Du coup, y a un voisin qu'a des relations, qu'a demandé au Maire ; et
le Maire, il a dit : « J'paierai la moitié. Le reste, Julien devra l'payer
en travaillant ! » Quant il a su ça, l'Docteur, la honte lui a pris, et il
s'est contenté des cinq louis d 'la mairie ! Sacré courage tout de même,
l'Julien ! Ah ! C'est pas l'mien qu'aurait fait ça !
HENRIETTE Et alors, ton histoire, qu'est-ce qu'elle prouve ? Que
j'ai raison ! Il faut qu'l'ouvrier ait droit à la même médecine qu'les
riches, les nantis, c'est tout.
JULIENNE Pour l'moment, on n'en est pas là ! T'as qu'à d'mander
à la femme Laporte. Vous savez, ceux d 'la rue d'Engoulevent. Son
homme, c'était un grand, costaud, avec toujours un mot pour rire !
GILBERTE Si j ' m ' e n souviens ! Eh ! oui, au fait, qu'est-ce qui lui
est arrivé ?
JULIENNE Eh ben, ça l'a pris, comme ça un jour, mal au ventre à
s'tordre. Il pouvait plus l'endurer tellement que ça faisait mal ! Y se
cognait la tête dans le bois du lit. On l'entendait hurler dans tout Saint-
Leu. Eul mal ed'miséréré qu'y z'ont dit !
ROSINE (se signant) Cont'ça, y a rien à faire !
JULIENNE Bien sûr, sa femme, la pauvre, elle a appelé l'docteur. Il
a dit... attendez... qu'c'était l'appencite ou un nom comme ça ! Ça lui
a fait une belle jambe ed'le savoir. Deux semaines après, y avait plus
personne ! Son ventre avait gonflé et puis crevé d'un coup. Peutt !
GILBERTE Un homme si costaud !...
JULIENNE Paraît pourtant qu'ça peut s'soigner ! On enlève
el'morceau qu'est plus bon et tu t'requinques, plus gaillard qu'avant !
Mais ça c'est des miracles qui sont pas pour nous. L'opération,
comme ils disent, c'est pour les riches ! Nous, on est juste bon à
crever !
GILBERTE Oh ! pour la vie qu'on a d'toutes façons !
HENRIETTE Il aurait pu aller à l'hôpital !
GERVAISE A l'hôpital ! Tu sais bien qu'nous, quand on y va, c'est
qu'on est déjà roides.
HENRIETTE Sans compter qu'on vaut plus cher mort que vivant. Y
a qu'à voir les prix que d'mandent ces charognards des pompes
funèbres !
ROSINE Tu dis vrai, pour une fois ! même si c'est pas souvent ! Y
z'ont complètement mis sur la paille mes voisins, les Boivin. Un p'tit
bien qu'y z'avaient hypothéqué et tout ; si bien qu'y se sont endettés
jusqu'au cou pour enterrer décemment la pauvre Irène, leur aînée,
qu'avait jamais eu de santé, mais qu'était si gentille !
HENRIETTE Si les pauvres apprenaient déjà à s'passer des menteries
d'la religion, ça leur coût'rait moins cher ! La dignité, elle est pas dans
les salamalecs des curés pas plus que dans l'bois du cercueil, les fleurs
ou les couronnes. Non ! La dignité ça s'conquiert !
ROSINE (l'interrompant) Non mais écoutez la ! On vit déjà comme
des rats, et tu voudrais en plus qu'on perde nos âmes ? C'est ça ! Eh
bien, dis-le ! Mécréante !
JULIENNE Arrêtez, toutes deux ! C'était pas pour vous attrister
c'quej'en disais ! Au contraire ! C'était juste façon d'aider l'monde !
Un temps
ROSINE T'aurais pas par hasard un remède pour s'rafraîchir les
yeux. Y en a une qu'en aurait bien besoin !
JULIENNE Faut d'l'eau d'bluet ! Mais d'qui qu'tu causes ?
ROSINE Z'avez pas vu les yeux d'la Gilberte ? On dirait qu'elle a
boxé contre Carpentier ou épluché des oignons sans s'arrêter d'une
semaine !
GERVAISE C'est pourtant vrai !
JULIENNE Dis donc, Gilberte, c'est pas la lessive que t'as fait toute
la nuit pour être dans cet état !
GERVAISE Eh wouai, que veux-tu, on peut pas être du soir et du
matin, qu'êm disait ma mère ! (et à Louise qui rit) la tienne, pôvre, a
sûrement pas bien dû t'expliquer !
LOUISE Ben, j'disais rien !
GILBERTE (détachant chaque syllabe) Justement !
Un temps.
ROSINE C'est peut-être pas non plus la tête, qu'elle a d'plus
développé, nôt'Gilberte !
GILBERTE Toujours jalouses, toujours envieuses, à c'que je vois !
Ça vous fait baver, hein, les saintes nitouches, les vertueuses, les
« n'en peuvent mais », de voir que pour moi tous les soirs c'est
dimanche, alors qu'vous êtes encore là à ravauder les caleçons du
mari ! Vous, d'la culotte, vous connaissez qu'les fonds !
ROSINE On t'attendait pour avoir un cours !
GILBERTE Eh ben, moi, en tous cas, hier soir, j'ai guinché ! Et à en
avoir les jambes gonflées comme des ballons ! Pour sûr qu'ça doit pas
vous arriver souvent ! Hein ! les mères la vertu ?
ROSINE Peut-être, mais nous, on n'a qu'd'honnêtes fréquentations !
GILBERTE (riant) Non mais, écoutez-moi ça ! Faut pas le prendre de
si haut foutre Dieu ! Vôt'vertu, c'est pas l'drapeau national, pour
qu'vous l'agitiez comme ça, sous l'nez d'tout le monde ! Et pis
d'abord. Elle vous sert à quoi ? Vous encore, les vieilles, j'comprends !
C'est trop tard et vos maris (geste évocateur). Bon passons ! Mais vous,
les jeunes (elle désigne notamment Mathilde) qui serrez les fesses sur
vôt'trésor, tout ça pour l'conserver à un « mari » qui saura même pas
en profiter, et chiffonnera tout de ses gros doigts voraces ? Si c'est pas
malheureux ! (riant) Tiens, pourquoi qu'tu viendrais pas avec moi un
d'ces soirs ! Je ferai bien attention à toi et ton trésor ; et comme ça, au
moins pour une fois, tu t'amuseras !
MATHILDE Ben, c'est que... j'sais pas danser, moi !
GILBERTE Comment ! A ton âge, tu sais pas s'couer ton panier ! Tu
n'sais pas profiter de c'qu'y a de plus beau dans la vie !... Et ben si n'y
a qu'ça, j'vais t'apprendre, moi ! Et pas plus tard que tout de suite !
Elle s'élance vers la jeune fille, la tire par la manche, et /' entraînant vers
/' endroit le plus dégagé du lavoir, en chantant à tue-tête un air à la mode, elle
danse en la tenant par la taille, une sorte de gigue endiablée.
Toutes les femmes, d'abord figées et quelque peu ébahies, se mettent à rire
et finissent même par encourager les deux danseuses en tapant des pieds et
en frappant dans leurs mains, tout en chantonnant /' air sur lequel tournent
les deux jeunes filles.
JULIENNE Sacrée Gilberte, va !
GERVAISE Ouais, on voit pas c'qui pourrait l'arrêter !
ROSINE T o u j o u r s prête à s ' f a i r e r e m a r q u e r !
TOINETTE Quel n u m é r o !
Un temps.
ROLANDE Tu m e prêtes ton s a v o n d u r ?
GERVAISE T ' a s q u ' à en d e m a n d e r à T o i n e t t e !
LOUISE B o n sang q u ' c ' e s t sale !
ROSINE Fais le t r e m p e r à part, tu vas tout saloper notre eau !
Emilie arrive essoufflée.
GERVAISE Ben, alors, o n n ' a pas p u s ' l e v e r ?
GILBERTE Cest son mari q u ' a v a i t besoin d ' u n e chaufferette !
JULIENNE U n p e u plus et y avait plus d ' e a u p o u r toi !
EMILIE A h ! les enfants, quelle catastrophe !
GERVAISE R e p r e n d s ton souffle, tu vas exploser !
LOUISE U n e vraie l o c o m o t i v e !
EMILIE Si vous saviez !...
ROSINE Allez, jette tout à terre, on fera l'tri !
JULIENNE On a l'habitude !
EMILIE B e n voilà ! C ' e s t H o n o r i n e !...
LA M È R E C o m m e n t ça, H o n o r i n e ?
GERVAISE Oh ! Avec elle, faut jamais s'arrêter.
JULIENNE Parc'que tu sais quand tu rentres, mais jamais quand tu
sors, avec la langue qu'elle a !...
EMILIE (reprenant son souffle) Mais vous n'y êtes pas du tout ! La
malheureuse, fallait la consoler ! Vu la catastrophe qui vient d'lui
tomber sur le nez !
GERVAISE Ah ! bon ! et qu'est-ce qu'elle a bien pu perdre, puisque,
pour c'qui est d'son mari et d'ses illusions, c'est déjà fait, vu qu'tout
c'monde-là a pris la poudre d'escampette avec une jeunesse ?
EMILIE Vous vous souvenez d'son fils : l'Albert, ch'gloire du
quartier : une sorte de héros ou d'modèle pour chés jeunes ? Le
« presqu'aviateur » , qui courrait le monde avec les avions !
JULIENNE Ben oui, et alors ?
EMILIE Et ben, c'est fini ! Il n'est plus d'c'monde. Figurez-vous
qu'ces derniers temps, il était en Afrique comme mécanicien, et c'est
là-bas qu'il est mort !
JUDITH C'est pas vrai !
JULIENNE Oh, quelle nouvelle !
ROSINE Vraiment dommage !
GILBERTE Un sacré beau gosse !
EMILIE Et un bon fils !
JULIENNE Un travailleur, un vrai celui-là !
GERVAISE Avec un vrai métier ! Et d'avenir !...
GILBERTE Comment qu'il est mort ?
JULIENNE Avec ces engins de malheur, on doit rien attendre
ed'bon !
EMILIE Vous n'y êtes pas ! C'est pas d'avion qu'il est mort !
JULIENNE Comment, c'est pas d'avion ?
LA GAMINE Ben, c'est d'quoi alors ?
JULIENNE Chés cannibales ?
EMILIE Mais non, soyez pas sottes ! C'est les fièvres qui l'ont tué.
Ch'fièvre jaune, noire, enfin, j'sais plus ! En tout cas, c'est c'qu'ils
ont écrit à la Honorine. Vous vous rendez compte ! Vingt-quatre ans,
et s'en aller mourir, comme ça, d'une sale maladie, chez les nègres !
GERVAISE Faut bien mourir ed'quekchose, non !
JULIENNE Et pis, il a eu une belle vie, pas vrai !
GERVAISE Qui c'est qu'aurait dit qu'un garçon de rien, comme lui,
pourrait avoir un si beau métier, une si bonne occupation, et bien
rémunératrice ?
LA GAMINE Et voir tous chés pays !
GILBERTE Oui, ben, au bout du bout, ça valait tout d'même la
peine !
JULIENNE On peut dire qu'y savait c'qu'il voulait, ch'tui là, et
d'puis longtemps ! Pensez, j'l'revois encore quand il était pas plus
grand qu'cà. Y donnait déjà la main au père Jules, celui qu'a ch' garage
ed'vélocipèdes, au coin d'la chaussée Saint-Pierre ! Toujours les
mains et la figure noires qu'il avait. A croire qu'y s'lavait jamais !
EMILIE Y faisait même des p'tits vélos qui roulaient pour de vrai,
à tous les gosses de la rue !
GERVAISE C'était un as !
GILBERTE L'était ch'copain d'tout l'monde !
GERVAISE Personne n'venait lui chercher noise, à cause de ch'don
qu'il avait, pour les machines !
EMILIE A dix ans, tous chés dimanches que Dieu fasse, il allait au
Mont joie, voir el'terrain d'oucque partent chés avions. Y r'gardait ça
pendant des heures. A force, y a des gars qui l'ont remarqué et qu'y
l'ont pris en amitié. Si bien qu'y lui ont appris l'métier. C'est devenu
un as, un vrai ! Alors on l'a envoyé partout dans ch'monde pour
réparer chés engins volants !
GERVAISE A la Honorine, il envoyait des cartes du monde entier.
Elles sont à ch'mur dans sa salle !
EMILIE Tu penses ! Quant y en avait une qu'arrivait, tout l'quartier
l'savait et défilait chez elle pour voir, tenir, palper ech'carton. Alors
on faisait la veillée et on racontait des histoires sur les colonies.
Surtout le fils Trancart qu'a pas sa langue dans sa poche et qui sait lire
comme un Monsieur. Y nous lisait des histoires ed'chés journaux,
avec des princes arabes et des p'tiotes négresses. Si on en a passé du
bon temps chez la Honorine, eu égard à son p'tiot. Vraiment un brave
gars ! Y lui faisait toujours parvenir ed'l'argent à sa mère, pour
qu'elle s'occupe ed'la tripotée d'marmots que son salaud d'Gustave,
ch'grand sifflet, lui avait fait entre deux bitures, avant d's'tirer
comme un malpropre avec une gourgandine, une moins que rien, la
modiste ed'la rue Motte !
HENRIETTE Qu'est-ce que je vous disais ! Un ouvrier reste toujours
un ouvrier où qu'il aille ! Finalement, c'est toujours sur les mêmes
sacrifiés qu'les bourgeois s'engraissent !
JULIENNE M'ah ! des accidents, y en a toujours eu, et y en aura
toujours ! C'est la vie qu'est ainsi faite !
HENRIETTE C'est ça, on vous fait crever vos enfants au boulot et,
en plus, vous dites merci ! Pourquoi par « Amen » pendant que vous
y êtes !
JUDITH Nos enfants ! Tu oublies nos maris !
ROSINE Au fait, Judith, ton mari, il était bien d'Lille ?
JUDITH Oui, il était né à L ille ! Pourquoi cette question ?
ROSINE Et avant d'venir travailler chez Potier, qu'est-ce qu'y
f'sait ?
JUDITH Vois-tu, mon défunt mari faisait c'qui lui plaisait. Y m'a
jamais trop raconté son passé, et puis moi d'ailleurs, j'l'ai pas trop
questionné non plus !
ROSINE Oh ! moi, j'demandais ça comme ça !... C'est parce que
l'autre jour, j'ai rencontré un sacré lascar : Virgile qu'y s'appelle, ou
encore « Saint-Quentin les mains d'or » , chez les compagnons. Ça
n'te dit rien ?
JUDITH Non, rien du tout ! J'ne connais aucun Virgile, aucun Saint-
Quentin, ni aucun homme aux mains d'or !
ROSINE Eh bien lui, il le connaissait ton mari ! Et même très bien !
Ils ont fait le tour de France ensemble. Y m'a dit qu'ton mari c'était
une drôle de tête de cabochard, mais un cœur d'or. Y m'a dit aussi
qu'il aurait bien voulu te connaître et t'saluer.
JUDITH Ecoute, j'ai jamais été curieuse des anciens amis de mon
mari pendant qu'il vivait ! Alors, c'est pas maintenant que j'vais
commencer ! Et puis c'est pas bon d'remuer tout ça !
GILBERTE (à Rosine) Puisqu'elle te dit qu'elle tient pas à en parler,
fiche-lui donc la paix avec son mari !... C'était pas l'tien à ce que
j'sache !
JUDITH Mon mari, pour moi, il est toujours là. Y m'a jamais quittée.
J'le garde là, tel qu'il était quand y me l'ont ramené, sur la civière,
avec le crâne en sang, et malgré tout, son beau sourire sur le visage.
J'prie pour lui tous les jours. C'est p't'être peu, mais pour moi, c'est
beaucoup !
EMILIE Arrête ! Ça n'te fait pas qu'du bien qu'd'en parler !
JUDITH T'as raison ! J'devrais pas ! D'en parler d'mon mari, ça
m'redonne pas sa bonne grosse main sur mon visage, sur mes joues
quand y rentrait l'soir, ni sa jambe contre mon corps, avant qu'on
s'endorme. Alors je m'tais ; et quand j'parle, quand j'parle vraiment,
c'est à lui, en silence !
HENRIETTE De toutes façons, les accidents, vous savez, ça n'peut
que se multiplier, vu qu'les patrons exigent de plus en plus
d'rendement !
GERVAISE Dans des cas comme ça, l'pire de tout... c'est d'rester
estropié !
LA GAMINE Oui, finalement peut-être qu'y vaut mieux mourir !
JUDITH Faut pas dire ça Mathilde ! Si c'était un des tiens, tu
préfèrerais l'garder,... même infirme ou abîmé... pas vrai ?
HENRIETTE C'est p'être brutal, c'que j'vais dire, mais dans certains
cas, on s 'le demande... Dans l'atelier, la semaine dernière, y a encore
eu une main d'coupée ! Enfin quatre doigts ! Mais c'est tout comme !
La pauv'e fille, elle allait s'marier ! C'est fini ! Plus d'travail... et sans
doute plus d'mari ! L'horreur quoi !...
GILBERTE Non, mais, vous êtes lugubres ! Rien qu'des conversa-
tions d'croque-morts ! Allez, qui c'est qu'a été voir l'théatre, sur
l'Gran'Place, dimanche ? Voilà qu'eck'chose qu'était autrement
plus réjouissant...
ROSINE (avec rancœur) Ben, moi, pour sûr j'y étais, puisque tu m'y
as vue avec quelqu'un et que t'as voulu faire l'intéressante, comme à
ton habitude !
GILBERTE Et à part c'te f'seuse d'histoires ?
ROLANDE Moi !
LOUISE Ça s'pourrait !
GILBERTE Ben alors ! Et vous ! Hein ! Pourquoi qu'vous y étiez
pas, les Dames aux Camélias ? On comprend vraiment pas pourquoi
vous êtes toujours là à tousser, alors qu'vous êtes constamment
calfeutrées dans vos cuisines, à bouffer vos carreaux, et qu 'y s'passent
des choses magnifiques sur ch'Place aux chevaux. En tout cas, vous
avez raté queck'chose : voir el plus beau gars qu'existe ! Du moins,
c'est le plus biau qu'j'ai jamais vu, et j ' m ' y connais en gars !
EMILIE Et qu'est-ce qu'il avait donc de plus qu'les autres ?
GILBERTE C'est simple : tout ! Des yeux, des ch'veux, une taille,
et pis... et pis... une façon d'vous regarder... bouh ! d'un air si doux et
moqueur à la fois qu'moi, ça m'faisait du bien partout !
ROSINE V'oui ! C'est bien beau tout ça, mais c'que t'oublies d'dire
c'est qu'sa fiancée elle était en tous points aussi belle que lui !
GILBERTE Ça, c'est vrai, une véritable poupée... avec des cheveux
tout bouclés, des joues roses, une peau de reine et des yeux bleus... à
vous donner le mal de mer ! Et pis une robe, alors là, j'suis sûr que
vous en avez jamais vu une pareille ! Une robe toute couverte de
dorures et d'brillants ! Une vraie princessee ! Et comme elle savait
bien lui répondre, le faire languir avec des vrais mots d'amour !
(Avec force grands gestes, Gilberte se met alors à imiter l'actrice déclamant
sa tirade amoureuse, mains sur le cœur et yeux qui roulent... Presque toutes
les femmes ont arrêté leur ouvrage et regardent leur compagne qui s'est
transformée en Jeune Première de mélodrame. Gilberte éclatant de rire)
Non, mais vous imaginez, ce soir, la tête de mon Jules, si j'lui déclare
d'une voix toute pleine de larmes : « Ô mon aimé, rien jamais ne nous
séparera... » (Elle redit à peu près une réplique de Marguerite Gautier dans
La Dame aux Camélias) Non, mais vous voyez d'ici euch' figure ! Y vas
croire tout de suite qu'j 'en ai un coup dans l'nez ou qu'j 'ai attrapé les
fièvres. En tout cas, c'était vraiment beau ! (soupirs) Ça m'en a fait
rêver toute la nuit ! C'était la première fois qu'j 'voyais jouer des rôles
comme ça, tristes, avec du sentiment partout ! C'est vrai d'habitude,
quand ils viennent, les ambulants, c'est soit des cabotants soit des
comiques comme ech'Fusier, qui fait des tours faciles. Mais là, sous
l'chapiteau, tout le monde avait la larme à l'œil ; et y z'ont ramassé
beaucoup d'sous parce que tout le monde voulait rester jusqu'au bout,
malgré l'froid qui commençait à pincer ! Qu'est-ce que j'aimerais
faire comme eux, du biau théâtre, qui fait pleurer : et voir toutes chés
villes ed'France ! Ça c'est une vie !
Toutes les autres femmes complices et l'œil amusé, rient en hochant la tête.
Tandis que le travail reprend, Rolande qui n'a pas ri avec les autres pendant
la scène du théâtre ambulant, les yeux dans le vague, la bouche entr' ouverte,
les bras mous, semble ailleurs.
LA MÈRE (qui s'est approchée en fauteuil roulant poussée par Toinette)
Qu'est-ce qui s'passe Rolande ? Ça va pas ?
Mutisme de Rolande.
TOINETTE (à Louise) Qu'est-ce qu'elle a ta soeur ?
LA MÈRE (à Rolande) Tu vas pas faire comme la Berthe, celle qui
pissait tout debout.
HENRIETTE Qu'est-ce que c'est qu'cette histoire ?
ROSINE Tu la connais pas ?
GILBERTE Moi non plus !
EMILIE Allez, la Mère, racontez-leur la Berthe ! Quel phénomène
c'était !
LA MÈRE C'est qu'ça remonte à une paire d'années ! J'avais moins
d'expérience qu'aujourd'hui ! Un jour, j'vois une nouvelle qui s't'nait
étrangement, sans trop rien dire, face à son bac, les jambes bien
écartées ; et y avait comme un contentement à sa figure. Je m'dis :
tiens, elle est bizarre celle là ! J'observe, et j'sais pas, à des riens,
j'réalise qu'elle est là tout bonnement en train d'pisser tout d'bout
cette salope ! Alors j'lui dis : « ben dis donc toi, faut plus t'gêner, fais
ta crotte aussi pendant que tu y es ! » A peine émue, êm répond : « Ben
quoi, faut bien qu'ça s'fasse ! — Peut-être, j'lui dis, mais pas ici ! Y
a des endroits pour ça ! — Peut-être, qu'êm fait, mais moi j'aime bien
faire ça pendant l'ouvrage ! » Tout l'monde s'était tu dans l'lavoir et
je lui dis : « Ecoute, en tous cas, ici, c'est pas des choses à faire ! C'est
pas l'endroit ! » Non mais c'est vrai, sans quoi où on va ? — « Oh !
avec toute l'eau qui y a, qu'êm fait, c'est même pas une goutte dans
la mer ! » Et pour ponctuer le tout, comme j'arrive près d'elle,
posément, êm lâche un pet, mais un pet : rond, paisible, content de soi.
J'l'attrape par le chignon et l'plein d'la robe et j'vous la fous dehors.
Mais c'est qu'elle gigotait comme une sacrée diablesse ! Elle voulait
même essayer de m'cracher à la figure, comme une chatte en colère :
ongles sortis, et poils hérissés tout droits comme des balais ! Mais en
r'culant, elle s'est justement butée contre eul'garde municipal qui
passait par là par hasard. Alors elle s'est mise à s'en prendre à lui, à
lui dire des choses qu'on peut pas répéter et comme il allait la prendre
par le bras pour l'embarquer, elle l'a mordu ! Alors, lui, il lui a cogné
sur la tête jusqu'à c'qu'elle lâche prise, et ensuite, il l'a convoyée
jusqu'à chés agents, à grands coups de pieds dans l'derrière. Comme
elle faisait mine d's'arrêter tous les trois pas, il lui r'mettait un grand
coup d'pied dans l'cul qui vous lui soulevait un peu ses robes comme
si elle avait eu le hoquet. J'en riais tout bas, cachée derrière ma main.
Mais c'est rien encore, à côté d'celui qui l'attend, c'te garce-là, vu
qu'elle me l'a toujours pas réglé, son temps d'lavoir !
Murmure et rires.
HENRIETTE Le garde !... C'est quand même dégueulasse !
Rolande s'effondre lentement au sol, glissant contre le rebord du lavoir.
GERVAISE Ben ! Ça va pas mieux ! V'la qu'elle tourne de l'œil
maintenant ! Ben !Aidez-moi vous autres ! Soulève-là, on va l'asseoir !
GILBERTE Faudrait la délacer !
JULIENNE Elle est serrée comme ein'botte ed'radis !
LOUISE Ça fait la deuxième fois qu'ça lui arrive !
LA GAMINE Moi aussi, ça m'le fait des fois ! Quand j ' m e relève trop
vite !
GILBERTE C'est le sang qui vous quitte la tête !
GERVAISE Quand on s'relève ed'frotter euch 'parquet.
JULIENNE (à Rolande) Ça ira ma p'tiote fille ! Mais vrai ! Pourquoi
qu'tu serres la taille comme ça ?
TOINETTE (s'approchant) Laissez-moi faire,j'ai l'habitude ! (Elle veut
dégrafer Rolande qui proteste) Non, mais... J'te connais d'puis qu't'es
dans les langes !
LA MÈRE Ta mère travaillait avec moi à la blanchisserie d'la Maison
Cozette, avant qu'jai pu prendre euch'lavoir.
TOINETTE Aussi, tu vas t'desserrer la taille et respirer un bon coup !
Mais dis-moi, Ah ! j'vois c'que c'est... ! T'as fait des bêtises, toi !
LA MÈRE En tout cas, c'est pas une raison pour t'torturer l'ventre !
Ça n'arrangera rien ! Allez, ouste !
Elle fait signe à Julienne et Judith de l' entraîner sur une chaise près de son
bureau. Les autres se remettent à l'ouvrage.
EMILIE Un môme avec un mari, c'est déjà pas facile à nourrir mais
sans... la pauvrette !
GERVAISE Moi j'vois pas ça comme ça ! Les hommes, à part les
cernes sous les yeux et les fatigues inutiles, çarapporte pas grand'chose
au bout du compte !
LOUISE (qui s'est approchée de sa sœur) C'est pas vrai, dis ! Elles
racontent des embrouilles ? T'as pas fait ça !
TOINETTE Laisse-la tranquille !Tu vois bien qu'c'est pas l'moment !
Retourne à ton ouvrage et prends un peu d ' linge à ta sœur ! C ' est c ' que
t'as d'mieux à faire !
LOUISE T'as pas pu, dis ? T'as pas pu ?
TOINETTE La ferme et à ta place ! C'est plus l'temps d'causer
maintenant ! C'est l'temps d'faire !
GILBERTE (qui s'est approchée à son tour) T'en es à combien ?
ROLANDE De quoi ?
GILBERTE T'es-ti nigaude tout d'même ! Combien de mois ?
ROLANDE Quatre ! je crois !
EMILIE Un peu plus ou un peu moins ?
ROLANDE Peut-être un peu plus !
GERVAISE Tu vas l'garder alors ?
Rolande regardant autour d'elle incrédule et sans voix...
GILBERTE Qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse Déjà qu'à 2, 3 mois
c'est pas du tout cuit. Alors là, passé 4 mois ! c'est d'la boucherie !
EMILIE Dis donc, t'as l'air bien au courant de tout ça, toi !
GILBERTE (après avoir haussé les épaules) Qui c'est-y d'entre nous,
mariées ou pas, qu'a pas passé par là ? Faut pas croire qu't'es la
première, p'tiote ! C'est not' problème à toutes, nous autres, les
femmes !
HENRIETTE L'infection, la saloperie, la maladie ou un gosse de
plus : c'est tout le choix qu'on nous donne, à nous la classe ouvrière.
GERVAISE Oh ! les bourgeoises ça leur arrive bien aussi !
HENRIETTE Oui, mais elles, c'est différent ! La médecine les aide !
D'autant que quelques louis d'or, ça n'a jamais fait fuir les toubibs !
De plus, les gosses, elles les élèvent pas. Alors !
EMILIE Os de poulet ou ferraille à médecine : l'résultat, il est bien
souvent l'même. C'est hémorragies, infections et compagnie !
ROSINE Sans compter q'nous, on n'a pas l'temps d'faire des mines
ou d'avoir des vapeurs !
HENRIETTE C'est à l'usine qu'on accouche nous autres ! Hier
encore, sans avoir le temps d'quitter son travail, y en a une qu'a fait
son petit ! A peine le temps de l'asseoir sur la chaise. C'était fait !...
Oui, mais dans deux jours faudra qu'elle soye là, debout devant sa
machine.
EMILIE Pour ça, t'as raison ! Mais cette pauvrette, on lui met que du
noir dans la tête ! Avoir un enfant, c'est beau aussi quand même ! Pour
moi, on dira c'qu'on voudra, j'trouve qu'ça nous met bien au-dessus
des hommes.
HENRIETTE Tu parles d'une supériorité ! Celle-là, ils nous la
laissent bien volontiers.
ROSINE Emilie a raison, un enfant : c'est sacré ! C'est un agneau de
Dieu !
JULIENNE T'as pas encore les yeux trop fatigués ma fille ! Ce s'ra
donc p't'être un garçon. Et comment qu'tu craches ?... Blanc ?...
ROLANDE J'sais pas ! J'ai guère l'temps d'y faire attention !
JULIENNE Alors sûrement qu'c'est un p'tit gars !
LOUISE Mieux vaut ! Ainsi il aura pas d'mal a être plus heureux
qu'nous !
JULIENNE Tu sais, va falloir bien la dorloter ! Parce que on sait
c'qu'ça peut donner, une envie qui trouve pas son contentement !
LOUISE (à Rolande) T'as envie d'quek chose ?
ROLANDE Qu'on m'laisse tranquille !
GERVAISE Ces deux-là, quelles jacassières, vrai !
EMILIE Et, surtout, va pas au marché sur l'eau pour voir eul'
montreux d'rats !
GILBERTE Pourquoi ? C'est un brave type ! Il a des rats plus gros
qu'des chats et il arrive à les dresser.
MATHILDE C'est vrai, j 'les ai vus moi aussi ! Ça impressionne ! Y
a même une bourgeoise qui s'est trouvée mal.
EMILIE Ouais, et bien, à c 'qu 'on m'a raconté, dans l'quartier du P'tit
Saint-Jean, y a un rat qu'a sauté sur le dos d'une pauvresse. Du coup,
l'enfant, il est né avec des marques de pattes en plein sur les épaules !
HENRIETTE Sornettes ! C'qui est sûr, c'est qu'envies ou pas,
marques ou pas, il aura une bouche pour avaler et pour réclamer ; et
c'est bien ça l'plus dur !
EMILIE A propos d'chés gosses, qu'est-ce que fiche le mien ? V'là
qu'on l'entend plus !
TOINETTE Mais c'est vrai ! Où peut-il bien être ?
GILBERTE Ben, il était là, avec son seau, y a pas cinq minutes ! Mais
qu'est-ce qu'y fiche ?
EMILIE Mon Dieu ! (rassemblant ses jupes, elle se précipite au dehors)
JULIENNE (depuis la porte du lavoir) Mais regardez-le ! Qu'est-ce
qu'y fabrique ?
GILBERTE (qui regarde aussi dans la cour) J'sais pas, on n'voit plus
qu'son cul ! Y s'est mis la tête dans l'seau !
EMILIE (qu'on entend donner une gifle ou deux au gamin) Jamais une
bonne idée en tête, hein ! Ça s'rait trop te d'mander que de m'laisser
en paix une minute ?... Tu veux m'faire mourir ? Vraiment !... Mais
qu'est-ce que t'as dans l'corps, dis ?
VOIX DU GAMIN Ah ! Aïe ! Ah !
LA MÈRE (pousséepar Toinettejusqu ' à la porte ) Alors gamin !T ' aimes
tant l'eau qu'tu veux y disparaître ,... Tu vas y laisser ta peau si tu
continues comme ça !
VOIX DU GAMIN (pleurnichant) J'faisais rien d'mal. J'jouais au
Titanic !...
LES LAVEUSES (reprenant) Au Titanic !...
EMILIE (excédée) Au Titanic ! Au Titanic ! Non mais qu'est-ce que
c'est qu'cette histoire ?
VOIX DU GAMIN Ben oui quoi ! J'jouais au naufragé, à celui qui
s'noye !
ROSINE (reprenant) A celui qui s'noye !
EMILIE Quel vice y z'ont dans l'corps, tout d'même ! Parfois j'en
viens à m'demander si c'est bien l'mien ? Si en fait, on m'l'a pas
échangé pour un autre... Comme si j'avais pas assez de malheur.
JULIENNE Bah ! Ils sont tous comme ça à c't'âge ! Moi aussi, j'en
ai fait de sacrées bêtises avec mes p'tites copines ! A l'époque, y a plus
d'un vieux qui nous a maudit. Et voilà, la vieille, c'est moi, mainte-
nant ! C'est ch'roue qui tourne !
ROSINE Tu sais Emilie, l'tien pour dire, c'est rien ! Mais quand tu
tombes sur un numéro comme ch'fille Péquet !
JULIENNE Ah ! Celle-là, elle est bien comme sa mijorée d'mère !
ROSINE Pire !... C'est déjà une vaurienne finie, et qui fait sa
« d'moiselle J'ordonne ».
JUDITH « Mademoiselle J'ordonne » ! Dans ma courée, y en a une
comme ça : une vraie peste ! Une fichue gamine, vicieuse, qui prétend
sans cesse jouer à la maman. Vous voyez ça d'ici ! Elle déshabille,
rhabille.. Et j'en passe... les plus petits. Quant aux plus grands, elle
s'amuse à les visiter partout... et les tripote bien sûr, surtout là où y
faudrait pas !
GILBERTE Elle a d'l'avenir !
ROSINE Ouais, d'la concurrence pour toi !
GILBERTE Oh ! Des jeux inachevés comme ça, c'est bon pour toi !
JUDITH (continuant) L'autre jour, la mère Duval les a surpris. Alors,
sans rien dire, elle leur a balancé un grand seau d'eau froide, comme
pour défaire les chiens collés.
GERVAISE Sacré r'mède !
JULIENNE Ça a quand même dû les calmer un moment !
JUDITH Croyez pas ça ! Cinq minutes plus tard, y sont allés
continuer leurs polissonneries au fond d'l'impasse Baraban ! C'est là
justement qu'l'père Dorieux les a surpris, en rentrant d'l'usine !
JULIENNE Le p'tit André, il est pas mal non plus dans l'genre !
GILBERTE Non mais !... Ce p'tit avorton ?
JULIENNE Croyez-moi, tout bancal et laid qu'il soit, y laisse pas sa
part au chat et j'le vois toujours galopiner après toutes les petites filles
du quartier.
ROSINE Oui, je sais, l'aut'jour en passant, j'l'ai entendu. Du haut de
ses douze ans, il leur raconte un tas d'cochonneries et d'secrets
ed'polichinelle. Mais l'pire c'est que les p'tites garces, on dirait qu'ça
les fascine.
GILBERTE Faut dire que quand on sait pas encore, on avale tout.
ROSINE Ça t'va bien d'le dire.
GILBERTE Et toi encore mieux d'te taire !
EMILIE Moi, j'ai interdit à Pauline d'aller jouer au médecin avec
toute la bande ed' ces « Saint-Germain Coucous » dans les caves
d'l'hôtel-Dieu. Comme elle avait pas l'air de bien comprendre et
qu'moi, forcé, j'étais embarrassée pour lui donner des explications et
qu'êm regardait d'ses grands yeux vides, je lui ai allongé une bonne
paire d'calottes pour qu'elle comprenne d'elle-même.
GILBERTE Parce que tu crois qu'les taloches empêcheront ta fille
d'être déniaisée un jour ou l'autre !
EMILIE Non, c'est pas ça. Mais bon, y a un temps pour tout, hein !
(Après un temps de silence habité par la besogne, s'élève, fragile, la voix de
Mathildefredonnant une chanson de l'époque. Lesfemmes s'arrêtent petit à
petit et écoutent attendries. La chanteuse, soudain troublée, s'interrompt.)
Ben, voyons, continue !
GILBERTE T'as un joli p'tit filet de voix tu sais, tu nous avais caché
ça, coquine !
JULIENNE Allez, vas-y, reprends ! Juste pour le plaisir.
MATHILDE J'peux plus. J'croyais...
GILBERTE Sans vouloir me mêler de ce qui n'me regarde pas, tu sais
que t'as pas d'souci à t'faire avec une jolie voix comme ça. Pour sûr
tu trouveras toujours à t'caser.
GERVAISE Allez, chante encore ! Ça nous donne du cœur à
l'ouvrage. Si tu veux, on t'accompagne !
Elles chantent toutes puis, commepar hasard, l'air est repris dans la rue par
unpassant. Dans le même temps, Gilberte se redresse et s'étirejusqu'au bout
des doigts avec autant d'application que de délectation, émettant un bruit qui
tient à la fois du soupir et du grognement.
EMILIE (à l'adresse de Gilberte) Ben alors, regardez-la ! Un vrai chat !
GERVAISE Pourquoi pas ! Ça a rudement l'air de les soulager les
chats, et pourtant, ils travaillent pas dur comme nous, à longueur de
temps, à se pencher pour laver l'parquet ou torcher les gosses. Moi,
j ' sais qu 'chaque soir, j ' ai l'dos en compote et l'matin quand je m ' lève,
j'suis encore toute moulue de la veille.
JUDITH C'est bien vrai ça. A trente ans, on a déjà des douleurs
partout dans les os, sans compter les doigts déformés à force de
tremper dans l'eau et d'faire des gros travaux.
GERVAISE Ça, y a une différence avec les mains de ma patronne !
EMILIE Et c'est rien encore quand on n'a pas été mise grosse, avec
le ventre et les jambes qui enflent, et qu'il faut quant même rester
d'bout devant le baquet.
HENRIETTE Oh ! là, là : arrêtez de geindre. Vous avez pas encore
compris que c 'est le sort des pauvres de souffrir et qu 'c 'est rien encore
à côté de la plupart de nos hommes. Vous les avez vus commes des
bêtes, à porter des charges pire qu ' un mulet ou à s ' faire broyer par ces
maudites machines. Et les mineurs, vous en avez pas entendu parler
de la vie des mineurs ? Et nos gosses à dix ans, vous les avez vus dans
les ateliers ?
ROSINE Oh, toi ! On te voit venir avec ton Zola et ton Jaurès, c'est
pas ça qui va changer notre sort. Et puis tout ça c'est dangereux.
HENRIETTE Tu veux dire quoi avec ton « c'est dangereux » ? Tu
veux dire qu'y a des mouchardes ici. Qu'on peut plus causer entre
nous et dire la vérité !
TOINETTE Mesdames, Mesdames, vous parlez trop, faut pas qu'ça
vous empêche de travailler, sinon vous n'aurez pas fini avant la
fermeture.
HENRIETTE C'est ça, on n'a que le droit d'se taire.
GILBERTE C'est pas vrai comme tu peux être soupe au lait !
(s'approchant d'Henriette) Remarque, t'as toujours été comme ça :
bagarreuse et écorchée vive comme un chat. Ftut... Ftut... (dans les bras
l'une de l'autre) Miaou... Miaou...
Rires.
Un temps
ROSINE Chat ou pas chat, on peut pas dire, tu fais causer.
GILBERTE Ah ! Qui ça ? Moi ?...
ROSINE Pour ça oui, et dis pas qu't'en sais rien parce que tu dois
souvent avoir les oreilles qui sifflent !
MATHILDE C'est vrai ! Avec tous les bruits qui courent sur toi, on
n'sait jamais démêler l'vrai du faux.
GILBERTE (riant) Il n'y a qu'le faux qu'est vrai... (Hardie) pas vrai !
ROSINE Ben tiens, puisque t'es là, il y a une question qui me trotte
dans la tête depuis un moment, aussi j'préfère te le demander tout de
go, alors j'y vais et te fâche pas. C'est-y vrai que tu sers de modèle
pour l'photographe d'la rue Saint-Leu.
GILBERTE (tout en continuant son ouvrage) Eh bien ! Si on t'le de-
mande, t'as qu'à dire qu't'en sais rien. C'est pourtant vrai qu'dans ce
quartier, c'est plus des bouches que vous avez, c'est des trous
d'égouts, et ça bave et ça cancanne et ça bavarde et ça cause (Elle
contrefait la poule ayant pondu son œuf : Cott, cott, cott...) Tout ça pour ne
rien dire. Ce s'rait-y donc que j'fais tellement envie qu'tout le monde
s'intéresse à moi. Mais j'en demande pas tant vous savez ! Moi c'que
j'aime c'est ma tranquillité, ma liberté. Faire c'que je veux sans
ennuyer personne. Ça vous épate, hein ! Ben quoi, ça vous gêne
quelque part que j'me tue pas à l'ouvrage, qu'j'ai encore les mains
blanches et pas trop rêches ni crevassées. D'ailleurs, vous savez, si
j'voulais, j'pourrais même ne pas y venir, dans vot'lavoir, si ce n'était
qu'la mère Colin, elle m'abîme tout mon linge avec son chlore, ses
brosses et tout son fourniment.
JULIENNE Ça, t'as raison, les blanchisseuses, pour sûr, elles
bouzillent tout avec leurs manies d'mettre un tas d'saloperies dans
l'eau. Après ça, l'linge, il est tout rèche, tout cassant, tout usé. Ah ! Il
est propre peut-être, mais on dirait qu'on voit clair à travers tellement
il est bouffé ! Y a pas à dire, avec tout leur progrès, ça vaut pas une
bonne cendrée comme c'est encore la coutume dans ma campagne.
Autrefois, quant on sortait l'linge eud'l'armoire, c'était un vrai plaisir
tellement il sentait bon, tellement il était beau, doux et caressant.
GILBERTE J'te l'fais pas dire ! (souriante et provocatrice) , c'est
justement pour la douceur eud'mes jupons et d'mes culottes... quand
j'en mets... que j'viens encore supporter vos commérages !Finalement,
on pourrait dire qu'vous êtes les complices eud'mes plaisirs et d'mes
cabrioles polissonnes (elle rit) et faites pas vos mijorées, hein ! Parce
que si vous en faites pas autant, c'est pas l'envie qui vous en
manque !... Y a pires coquines que celles qui s'lavent dans l'bénitier !
(Par dérision, elle se signe avec l'eau du lavoir).
HENRIETTE (riant à son tour) Celle-là, vous l'avez pas volée ! C'est
vrai quoi, toujours là à ragoter ! J'peux pas dire qu'on soit toujours du
même avis, Gilberte et moi, ni qu'j'approuve les moyens qu'elle
prend ! Mais en tout cas, elle n'est pas comme vous, à avoir peur
ed'son ombre ! Elle vit sa vie, quoi ! comme un garçon !
GILBERTE Là, hum... j'sais pas si l'mot est bien trouvé. Parce que
moi, les garçons ! J'préfère pas être comme eux ! On peut même dire
qu'c'est la petite différence qu'y a entr'eux et moi qui m'fait vivre !
(Elle se met à chantonner des paroles gaillardes).
Rires.
ROSINE J'suis p't' ragoteuse ! Mais j't'ai bien vue jeudi dernier
sortir d'la boutique du photographe, même qu'il avait l'air ed'te
trouver tout à fait à son goût. Ses bacchantes, elles en étaient toutes
toumeboulées ! C'est toi qui les lui avais frisées ?... C'est sa femme
qu'a dû être contente d'le voir, le regard allumé, comme s'il avait
avalé un feu d'Saint-Elme !... Remarque ! Un bel homme ! On peut
pas dire ! Si tu aimes partager !
GILBERTE Tu m'dis ça parce qu'tu veux que j'te l'présente !
ROSINE J'ai pas dit ça !
GILBERTE Non ! Mais si ça pouvait s'faire sans qu'ça s'sache ! Tu
dirais pas non !
ROSINE Tais-toi ! Faut toujours qu'tu vois le mal partout !
GILBERTE Le mal ! moi ? Pour ça oui, mais alors le mâle... en
pantalon ! Et encore, avec un grand, un très grand, qui plisse bien sur
les reins !
ROSINE Tu vois ! Un rien ! Et tout de suite, tu deviens cochonne !
GILBERTE (se dirigeant vers Rosine) Oh ! S'y a une cochonne ici !
C'est pas moi ! Parce que moi quand j'ai envie d'dire quek'chose, j'le
dis ! Tandis que vous avec vos sous-entendus, vos allusions, on peut
pas dire qu'ça soit toujours bien propre, ni bien net.
Agressée, Rosine réagit. Bagarre. Henriette et Toinette les séparent.
EMILIE (pendant la bagarre) C'est ça, allez-y, battez-vous pendant
qu'vous y êtes !
GILBERTE (essouflée, après un temps) Allez, j'vais pas vous faire
languir ! Ça t'brûle hein ! d'savoir ! Hé ben j'te dirai. J'te dirai tout
sur c'que j'fabrique avec el'photographe si, toi, de ton côté, tu nous
racontes comment t'as cassé ton sabot, et comment ta fleur s'est
envolée pour toujours. Tiens, j'te d'mande même pas avec qui !
Seulement les circonstances ! Tu vois, j'suis gentille !
ROSINE Jamais je f'rais ça !... C'est trop personnel et pis ça
n'intéresse personne !
GILBERTE Que tu crois ! Parce que moi, par exemple, ça m'inté-
resse ! De toute façon, si tu dis rien, tu sauras rien ! Qu'est-ce que vous
en pensez vous autres, c'est pas normal ? (Les autres approuvent mol-
lement ou sourient, complices) D'ailleurs, tout l'monde sait qu'moi,
j'fais payer mes services ! Alors !...
ROSINE T'es une drôle de vicieuse ! Et pas seulement avec ton
panier !
GILBERTE Bon cul, bonne tête ! C'est ma devise ! Tiens, j'vais la
broder sur mes chemises !
ROSINE Très bien, si tu l'prends comme ça ! Rien qu'pour t'embêter,
je marche ! J'raconterai mon aventure ! C'est si loin maintenant,
qu'j'aurai presque l'impression d'parler d'une autre !
GILBERTE Top-là ! Marché conclu ! Juré ! Craché ! Cochonne qui
s'en dédit ! Vous êtes témoins les autres ! Si tu t'dégonfles après ça,
tu perds l'honneur ! Pas vrai ? (Les autres femmes, sauf Henriette qui
montre qu' elle trouve ça idiot et Judith qui reste sur la réserve, approuvent).
Bon !... Mais tu perds au change, parc'que mon histoire, tout compte
fait, elle est très sage, et c'est pas du tout... c'que tu crois...!
Tralalalalère ! (en faisant une sorte de pied de nez). En fait, ça faisait
longtemps que j'voulais me faire tirer l'portrait par un vrai photogra-
phe, avec tout l'tremblement : el' décor, la pose et son truc à poudre
qui fait l'éclair, sans parler du p'tit oiseau, pis tout quoi !... Bref, y a
un mois, j'ai mis ma plus belle robe en crépon d'soie, celle qu'a ed'la
dentelle fine partout. J'ai posé sur ma tête ech'biau chapeau avec chés
belles plumes d'autruche toutes roses et bleues, celui que j'avais
économisé tout un mois, pour me l ' payer aux Galeries c ' t ' été dernier !
J'avais mis aussi de la poudre et du rouge là où il faut, et j'ai remonté
la rue Saint-Leu jusqu'au coin d'la place Gambetta. Là, l'air de rien,
j'suis passée d'vant la boutique de M'sieur Dubois ch'photographe :
portraits ! cérémonies ! cartes postales !... et touti...! Alors, je pas-
sais... et puis je repassais... et au bout d'un moment, je m'suis dit :
« T'es trop bête ! » Alors, j'suis rentrée chez lui ! Au coup de sonnette,
y a un ouvrier en blouse grise qu'est venu, bien poli, bien serviable.
« j'veux m'faire tirer l'portrait », que j'lui dit !
— Madame a un rendez-vous ? qu'y m'demande.
— Avec qui ? Que j'lui dis.
—Mais M'sieur Dubois ne reçoit qu'sur rendez-vous ! qu'y m'répond.
— C'est pire qu'al Mairie ici, que j'commence à dire.
— Qu'est-ce qui s'passe Robert? dit une voix derrière moi. Je
m'retourne d'un coup ! C'était M'sieur Dubois en personne ! En
costume de velours noir avec une cravate en soie toute craquante, une
vraie chaîne d'or sur l'gilet et un r'gard... Mais un r'gard, j'vous dis
qu'ça !
— C 'est Madame qui veut passer sans rendez-vous, qu 'y dit l'employé.
M'sieur Dubois, sans rien dire, m'examine des pieds à la tête. J'avais
l'impression ed'passer l'Conseil ed'révision et d'être toute nue sous
ces yeux-là ! (Rires)
— Vous voulez bien me suivre, qui m'dit comme ça, au bout d'un
moment ! Oh ! là là, ça m ' a fait tout drôle d'un coup, la façon qu'y
m'traitait, comme une dame, avec des... « vous voudriez bien par ci,
voulez-vous avoir l'obligeance par là »... Brouh ! Alors, il a tout
installé en un tour de main, l'éclair il est sorti et pis encore et pis
encore ! Quatre fois qu'il est sorti ! Et moi, j'étais là, dans l'coton,
toute ramollo et bébête !
— Ne l'prenez pas mal, qui m'dit comme ça, mais vous devez bien
savoir qu'on vous trouve jolie ! Or ça tombe bien, je cherche ac-
tuellement des modèles pour poser sur les cartes de la Saint-Valentin !
Je paie très bien, vous savez ! 50 sous la séance ! Réfléchissez ! Et
revenez m'voir si vous êtes intéressée !
Tu parles, j'ai failli lui sauter au cou, mais j'ai fait celle qu'est pas
encore décidée.
— Euh !... c'est gentil, j'ai dit, mais y faut que j'réfléchisse... que j'en
parle à ma mère !
Et voilà comment, depuis quinze jours, j'vais tous les mardis et les
jeudis, prendre la pose chez M'sieur Dubois !
ROSINE Et t'as pas honte ed't'exposer comme ça ! Qu'tout l'monde
va pouvoir s'payer ta bobine pour 2 sous !
GILBERTE Pourquoi qu'j'aurais honte ? Dis-le ?... Y'm'prête des
robes, à rêver ! Y met plein d'fleurs partout... dans des vases... par
terre... sur moi... qu'j'ai qu'à sourire ou à faire des yeux d'langouste !
Et j'gagne en une heure plus qu'toi dans toute ta semaine !
ROSINE Ouais ! Refrain connu ! On commence comme ça ! Et on
finit sur des cartons pour vieux cochons !
GILBERTE Dis donc toi ! T'as l'air de t'y connaître sacrément !
ROSINE Tu sais, à Paris, j'en ai vu bien d'autres ! Et surtout des tas
d'belles filles comme toi qui arrivaient d'leur province, avec des rêves
plein la tête ! Y'en a plein la rue Saint-Denis, ou dans chés hôpitaux,
des vertueuses dans ton genre !
GILBERTE Ben, vas-y, puisque t'est lancée ! Raconte-nous un peu
ta vie d'Sainte-Nitouche ! Admirez Mesdames, Messieurs, la belle
Rosine, qu'a fait commerce ed'ses'nénés pour les marmots d'chés
bourgeois d'Paris et d'ailleurs ! ... Moi, j'préfère vendre ma gueule
pour qu'chés amoureux y s'souhaitent la Saint-Valentin, plutôt que
d'vendre mon lait et de m'faire patoucher la poitrine par des morveux
qu'j'ai même pas eu le plaisir ed'faire !
HENRIETTE C'est bien ça l'problème ! Nous les femmes, on n'est
que d'la marchandise ! A elle, on lui prend son lait ! A elle, son
image ! A une autre, son âme ; mais jamais on nous donne la parole,
ni l'droit de vote !
JULIENNE Es-tu bien qualifiée pour parler d'son âme ?... J'croyais
qu'c'étaient des histoires ed'curés !
GILBERTE Allez, à ton tour maintenant ! J'ai tenue ma partie ! On
va voir si tu sauras t'nir la tienne !
ROSINE Non, mais vraiment, pour qui elle s'prend celle-là ?... Je
n'cherche pas à m'défiler ! Chose promise, chose due ! Moi aussi,
quand il est l'heure, j'suis capable ed'faire mon numéro.
GERVAISE Ah ! C'est tout chien, tout chat ! Crocs et griffes en
avant, ces deux-là !
EMILIE Ben quoi ! Vas-y ! C'est ton tour. On t'attend !
JULIENNE Faut t'pousser, ou tu t'lances seule à l'eau ?
ROSINE Ça va !... Mais j'vous préviens, j'aime pas bien être coupée
en cours d'action, sinon, j'perds mon fil.
GILBERTE On s'ra sages comme des images ! Pas vrai les autres !
Rires des plus jeunes.
ROSINE Et riez pas non plus !... Au premier gloussement... j'arrête !
GILBERTE Ben dis donc ! Si t'as fait autant d'histoires et d'chichis,
el'jour où t'as laissé ton Jules te dérober ta perle creuse, ça m'étonne
pas qu'il te faille du temps pour nous l'raconter. Parce que ça a dû lui
couper la chique ! Et pas qu'une fois !
GERVAISE (riant) Tais-toi, Gilberte ! Sinon c'soir, aux bougies, on
y s'ra encore !
Gilberte fait signe qu' elle se coud la bouche afin d'avoir les lèvres collées à
jamais.
ROSINE (après un temps) Alors, pour bien vous situer tout ça, faut que
j'vous raconte comment qu'j 'ai été engagée comme nourrice à Paris !
LA GAMINE A Paris !
ROSINE Ça t'fait rêver, hein ?
LA GAMINE Oui ! Mais moi aussi j'irai, un jour !
ROSINE J'te l'souhaite! ! Alors écoute bien, ça t'f'ra gagner du temps
pour l'avenir !
GILBERTE Et donneuse de l'çon en plus !
ROSINE Faites la taire ou...!
JULIENNE (à Gilberte) T'avais promis !
GILBERTE J'dirais plus rien ! Si j'mens, qu'la syphillis me prenne
et m'ferme la bouche pour toujours !
ROSINE Vous parlez d'une poésie !... Enfin, m'gamine, crois-moi !
Même si la vie n'est pas toute blanche, elle n'est pas non plus si
sombre et sale que cette jument à pioupious voudrait te l'faire
accroire.
GILBERTE (fonçant vers Rosine) Elle va te prendre mon battoir dans
l'gueule, celle-là, si elle continue à m'chercher.
TOINETTE (l'arrêtant) Mesdames, Mesdames, un peu d'tenue, s'il
vous plaît et toi Gilberte, viens donc un peu avec moi, j'ai besoin
d'quelqu'un pour m'aider à tenir mon ouvrage.
LA MÈRE Laisse un peu la Rosine parler, puisque c'est son tour.
JULIENNE La mère, y a qu'vous pour trouver ce qu'il faut faire ou
dire au bon moment.
Gilberte se laisse entraîner à contre-cœur par Toinette. Elle s'éloigne
lentement tout en lançant derrière elle des regards furibonds à Rosine.
ROSINE Bon, eh bien, maintenant qu'nous sommes entre gens du
monde... J'vais enfin pouvoir continuer ! Alors, j'avais donc déjà
dans les dix-huit ans mais j'étais pas encore fort dégourdie à l'époque.
J'aidais maman à faire des ménages et la vie n'était pas drôle tous les
jours pour une jeunesse comme moi. Un jour, y a un homme qu'est
venu dans l'quartier, pour faire savoir qu'il cherchait des filles
robustes, saines et capables qu'il disait ed'garder des enfants. Moi,
j'étaits tout comme il disait. Alors je m'suis présentée. On était au
moins trente à faire la queue devant la p'tite maison collée à l'hospice
ed'jour. Même qu'au début, j'ai cru que c'était médical, parce
qu'avec lui, y avait une sage-femme plus laide qu'un dragon. Elle
nous a examinées, d'la tête aux pieds, puis elle nous a posé des
questions... des questions... qu'on pose jamais aux filles d'ordinaire.
Faut croire que ce qu'j 'ai dit était bien rassurant parce que, au bout du
compte, j'ai été r'tenue avec dix autres filles.
EMILIE Tu d'vais surtout être bien niaiseuse ! C'est tout c'qu'ils
cherchent ces racoleux-là.
ROSINE T'as sans doute raison. Et c'est sûrement c'qui a plu, avec
aussi ma constitution qu'était déjà bien généreuse à l'époque.
Gilberte qui écoute tout en aidant la Mère laisse échapper des commentaires
à mi-voix. On entent même distinctement :
GILBERTE Bouffie, oui !
ROSINE (hausse les épaules) Le type en question qui était un sacré
malin, vif, souriant et tendre à la fois, nous a dit d'faire nôt'baluchon,
d'dire au revoir à tout l'monde et d'être à la gare le lendemain pour
les 6 heures du matin.Y en a bien sûr qui lui ont demandé pour
combien de temps on serait parties. Il a répondu : « Tant qu'vous
aurez du lait. Priez pour qu'vôt'nature, elle soye bien productive ».
Alors nous, on a ri parce qu'on a cru qu'il blaguait, vu qu'du lait, on
n'en avait pas !
LA MÈRE Oui, mais lui, il savait comment vous en donner !
HENRIETTE C'est bien ça ! Le racolage des bonnes vaches à lait
pour le nourrissage des p'tits bourgeois. C'est la traite quoi !
ROSINE Si tu veux, et pis ça m'vexe pas ! J'en ai tellement vu après,
qu'çaeu au moins le mérite de m'déniaiser. La société, celle-là, quand
elle vous a bien pressurée, quand vous avez bien donné tout vôt'jus,
pschitt... vous n'êtes plus bonne qu'à jeter !
GERVAISE Tu parles ! Maintenant, avec les biberons et tous leurs
produits, les gros nénés y en a plus besoin.
JULIENNE Oui, toutes leurs saloperies qui donnent la chiasse à chés
infant qu'y en a la moitié qui meurent avant d'avoir seulement eu
l'temps d'comprendre.
ROSINE « Donnez vous-mêmes le sein », qu'on dit aux bourgeoises.
L'allaitement maternel qu'ils appellent ça. C'est la nouvelle lubie
d'ces dames.
HENRIETTE Vous avez pas encore compris qu'la France, elle a
besoin de beaux infants pour les envoyer s'entretuer avec les beaux
infants d'en face !
LA GAMINE C'est bien beau tout ça, mais Paris ! Quand est-ce qu'on
arrive à Paris ?
TOINETTE Et ton lait, comment qu'il est arrivé ton lait ?
ROSINE Oh ! Avec vous, on est déjà arrivé, qu'on n'est pas encore
parti ! Alors, donc, me v'là à 6 heures du matin sur les quais d'la gare
d'Amiens, toute ébaubie et tremblante. Vous pensez, c'était la pre-
mière fois quej'prenais l'train, et pour Paris ! Ah ! c'était beau à voir.
Maman m'accompagnait avec toute la marmaille. Ça pleurait ! Pire
que si j'allais en Chine ! Le père, lui, n'était point v'nu. « J'aime pas
les pleurnicheries » qu'il avait consenti à dire. Vrai qu'chez nous on
n'était pas habitué à s'transporter comme d'autres familles du quar-
tier, que ça faisait longtemps qu'ils avaient au moins un fils ou une
fille qu'avait fait son baluchon pour trouver ed'l'embauche ailleurs.
Je m'vois même plus monter dans ch'train. J'ai pleuré toute la route,
même que j'ai rien vu du paysage. Quand on m'a dit : « Paris »,
j'voulais pas l'croire !
LA GAMINE Et comment tu les as trouvées, les Parisiennes ? Hein !
Comment qu'elles...
ROSINE Pas si vite ! Pour l'instant, j'descends du train pour monter
dans un omnibus, qu'ils appellent ça, qui m'conduit à nôt' logement.
LA GAMINE Pourquoi qu'tu nous fais languir ?
GERVAISE C'est vrai qu'tu lanternes un peu. Nous ce qu'on veut
savoir, c'est Paris et ta montée de lait !
TOINETTE Mais non, son amoureux !
ROSINE Nous y v'là ! De toute façon, Paris et mon amoureux, c'est
du pareil au même, c 'est comme qui dirait l ' veston et sa doublure, sauf
qu'y a autant d'courants d'air dans l'un que dans l'autre.
JULIENNE T'es vraiment la reine des chemins d'traverses où qu'on
s'perd dans les champs. Toi, les raccourcis, tu connais pas !
ROSINE Bon ! Nous v'là donc toutes réunies chez nôt' placier qui
nous fait ses dernières recommandations. C'est sa réputation qu'est
enjeu, qu'il dit. Les maisons d'où qu'on va aller, c'est tout bourgeois
trié sur l'volet. Faut qu'on soit d'honnêtes filles, bien sous tous les
rapports... Si on y manquait, en plus ed'la police, on aurait affaire à
lui, et tout et tout...
EMILIE Ouais, on a compris! Encore un arracheux ed'dents, un
menteux comme le mien qui vient m'porter les vestes à coudre. Il m'a-
t-y embobinée pour la placer sa Singer. Payez à crédit, qu'y m'a dit.
Vous inquiétez pas, je prendrai ma commission sur votre travail, vous
ne le verrez même pas ! Résultat !j'ai passé plus d'un an sans toucher
presque rien, à m'user les yeux sur sa foutue machine. Enfin, ça y est,
cette fois, elle est payée.
HENRIETTE Vous vous êtes encore bien laissée avoir. « Le travail
à domicile, c'est la liberté » que vous disiez et, finalement, vous êtes
plus esclaves de vôt' patron, que nous autres à l'usine ! Pour vous
aussi, c'est l'rendement qui compte, le travail harassant, les horaires
sans fin ;maispourvous,enplus,pasmoyend's'unir,pasd'syndicat !
C'est tout profit pour l'patronat !
ROSINE Voulez-t-y que j'continue oui ou non ?
GILBERTE (persifleuse) Mais c'est qu'elle y prend goût à s'étaler, la
salope !
TOINETTE Tais-toi donc !
LA GAMINE S'il te plait, continue !
ROSINE C'est bien pour toi ! Alors, bon, me v'là arrivée chez mes
patrons. Et j'ai vivement compris que c'était par pour rigoler. Des
têtes de lard de première qu'ils avaient et pingres... Comme des
bougnats ! Jamais l'droit d'sortir, pas d'repos. Rien ! Ah ! C'est
qu'ils m'avaient vue v'nir, avec mon air d'oie blanche ! De ton Paris,
ma p'tite, pendant des mois, je n'ai connu qu'les lattes du parquet de
cette pourriture de baraque toute sombre et pompeuse, et aussi, un
peu, les toits que j'voyais d'ma chambre, au perchoir ! Mais j'y était
pas souvent là-haut, vu qu'tout de suite, ils ont vu que solide comme
j'étais, ils pouvaient tout m'donner à faire.
GERVAISE Fallait-y qu'tu soyes bête tout d'même !
ROSINE J'aurais bien voulu t'y voir toi, toute seule dans c'te ville que
j'y connaissais rien ni personne, avec ces gens toujours sur mon dos,
et toutes les recommandations d'la famille dans ma tête !
JULIENNE Elle a raison. Nôt' sort, on peut pas y échapper.
ROSINE Toujours est-il que bien vite, ils ont renvoyé la cuisinière.
Y en avait plus besoin : j'faisais tout ! Y restait plus qu'le cocher :
Etienne, qu'était en même temps jardinier, homme à tout faire.
Surtout pour la patronne, j'crois bien... Un Picard lui aussi, mais
d'Saint-Quentin.
EMILIE Quant t'auras passé toute la famille en revue, tu nous l'diras.
ROSINE J'arrive. J'arrive ! Je vous gardais le meilleur pour la fin !
Donc, presqu'à chaque fois qu'Madame partait faire les magasins
avec Etienne, nôt' placier venait comme ça faire un tour, par hasard,
pour voir si tout allait bien. C'est qu'il était déjà v'nu plusieurs fois,
me faisant comprendre que j'lui plaisais, qu'il aurait des attentions
pour moi. Mais moi, chaque fois qu'il voulait me toucher, paff ! Je lui
tapais sur les mains, alors il riait et puis c'est tout. Mais ce jour-là,
j'étais occupée à frotter les marches du grand escalier de marbre. Une
vraie saloperie ! « Faut qu'ça brille comme un miroir », qu'elle disait
Madame. Donc j'étais là à m'activer pour de bon quand, tout d'un
coup, je m'sens saisie par derrière. Mon seau dégringole les escaliers
et alors, pas l'temps d'réaliser ce qui m'arrive, que me v'là les jupes
troussées sur le museau, à quatre pattes sur les marches, la tête dans
le noir, comme les bêtes à l'abattoir !
HENRIETTE Le salopard !
ROSINE Mais c'est pas tout. Le bruit du seau en tombant avait attiré
le bourgeois qui a tout regardé, sans rien dire ; et quand l'autre est
parti, son affaire faite, gentillement il est venu me r'lever en m'disant :
« Bon, eh bien, maintenant qu'vous n'avez plus votre fleur, c'est pas
si grave, vous allez pouvoir être gentille avec moi ! » et il m'a fallu
l'subir aussi.
HENRIETTE Les goujats !
ROSINE Les fumiers, oui ! Parce qu'après ça, il a fallu que j'promette
de rien dire sous peine d'être jetée à la rue et j'ai dû les subir une paire
de fois tous les deux, surtout quand Madame s'absentait !
LA GAMINE Oh ! oui, mais Paris, Rosine ! Y'abien d'autres choses,
non ! C'est tout de même pas seulement des coucheries !
ROSINE Pas seulement, mon p'tit chat, pas seulement, mais pas loin,
parce que moi, plus tard, comme de juste, j'étais bien ronde là où il
faut et j'pouvais pu l'cacher et pour cause... La patronne, pas gênée,
elle m ' a fichue à la porte sans vouloir rien entendre. J'ai juste réussi
à avoir quelques pièces quand j'ai menacé d'parler d'Monsieur en
dehors. Un peu plus et j'étais... enfin, j'étais sur l'pavé d'cette ville
qu'j'connaissais pas bien, avec seulement mon baluchon et mon gros
ventre...
GILBERTE (l'interrompant) Z'allez voir qu'on va la r'trouver sur
l'trottoir nôt' Sainte-Nitouche !
ROSINE Ah ! Tu peux ouvrir ta grande gueule, toi, la chipie ! Si
j'avais pas été si honnête, au fond, c'est bien là qu'j'aurais fini : à
racoler l'client ou à traîner dans certaines gargotes mal fâmées. D'où
tu crois qu'elles viennent les filles ? D'la province ! comme nous !
Roulées dans la farine comme j ' l ' ai été et celles qu 'ont pas d' caractère
ou qu'ont l'vice dans l'sang, droit au tapin qu'elles vont !
HENRIETTE Mais les pauvres filles, c'est plus la faim que l'vice qui
les poussent, tu sais !
ROSINE C'est cequ'on dit, mais pas si sûr ! Bref,j'en ai connu d'durs
moments et la soupe populaire ou l'Bateau Rouge, j'les ai fréquentés
plus souvent qu'à mon tour. Mais j'ai tenu bon malgré mon ventre
qu ' arrêtait pas d ' gonfler. C ' est même comme ça qu 'j ' ai connu la sœur
Marie-Thérèse. A son couvent, il leur arrivait parfois d'accueillir des
pauvres filles comme moi.
HENRIETTE Ça, y a pas à dire, y savent y faire pour endormir les
pauvres. Ils les enrégimentent avant même qu'y soyent nés !
ROSINE Toi avec ta République et tous tes laïques, ça s'rait tous les
jours la carmagnole. Eh bien ! moi, j'ai pas honte de l'dire, finale-
ment : c'est la religion qui m'a sauvée !
GILBERTE (sortant pour étendre) Amen!
TOINETTE Ne recommencez pas sur la religion ! La dernière fois
qu'j'ai laissé faire, y a eu deux dents d'cassées et un œil fermé pour
un bon bout d'temps, sans compter les horions qu'tout l'monde a pris
quand la bagarre, elle est devenue générale.
ROSINE Vous en faites pas Toinette. On sait s'tenir, et c'est pas les
simagrées d'l'autre tordue (elle désigne Gilberte sortie) qui m'feront
sortir d'mes gongs !
Brève réapparition de Gilberte.
TOINETTE (à Rosine, tout en renvoyant Gilberte dehors) Très bien, mais
r'prend plutôt ton récit. Sans ça, on va finir par s'y perdre.
LA GAMINE C'est vrai ! Finalement, tu nous a toujours pas dit
comment c'était !
ROSINE La vérité, c'est que l'paysage... J'l'appréciais pas beau-
coup, vu que j'devais surtout penser à l'avenir et à pondre mon œuf,
et au chaud ! Ah ! pour ça, les escaliers d'Montmartre, j'connaissais
par cœur, si tu veux savoir ! Mais c'est pas l'paradis, crois-moi ! En
fait, c'est pas plus extraordinaire qu'un village ed'chez nous avec, en
plus, un gâteau tout blanc, c'fameux Sacré-Cœur !
LA GAMINE Oh, Si ! Quand même,j' crois qu'ça doit être formidable !
HENRIETTE Tu parles ! Une meringue bâtie à la gloire des salopards
qu'ont écrasé la Commune.
ROSINE Vrai qu'dans l'quartier, on jasait beaucoup là-dessus, sur la
Commune, et pis la grosse trouille des bourgeois à c't'époque. Mais
Sœur Marie-Thérèse, elle disait qu ' nôt ' Jésus, il était au-dessus d'tout
ça et qu'il accueillait tout l'monde dans son église.
HENRIETTE Oui, eh bien ! Il vaut mieux entendre ça qu'd'être
sourd !
ROSINE Toujours est-il que moi, j'ai fini par mettre au monde une
belle fille : Marie-Thérèse qu'elle s'appelait, comme sa marraine,
mais l'bon Dieu, il l'a rappelée à lui, elle avait pas quatre mois.
HENRIETTE C'est pas vrai. Allez ! On aura l'droit à tout
l'catéchisme !
ROSINE Et moi, j'restais là avec mes grosses toutounes, pleines de
lait, à déborder, et à m'faire un mal terrible ! Et ben, c'est comme ça
qu'finalement je m'suis retrouvée placée comme nourrice, mais cette
fois-ci dans les quartiers chics, parc'que ch'couvent, y m'avait
recommandée à une famille qu'la dame elle était sur le point d'accou-
cher. C'était mon premier nourrisson à têtée. C'est grâce à eux qu'j'ai
échappé à mon racoleur qu'était r'venu me r'lancer !
LA GAMINE Alors là, tu l'as vu, Paris, quand même !
JULIENNE Dis, t'as pas fini d'la faire languir, la Gamine ! Elle est
mignonne avec son innocence comme ça, toute étalée dans ses grands
yeux. Allez ! Fais-lui plaisir quoi !
ROSINE Oui ! oui ! J'ai vu Paris, là ! Et l'beau Paris encore !
Forcément j'sortais pour les aérer les marmots, dans les jardins, les
parcs, les cascades. J'voyais les autos, les omnibus, l'métropolitain,
les bâteaux-mouches, pis tout quoi ! La Tour Eiffel, les boulevards...
LA GAMINE Va pas si vite ! Maintenant qu'c'est le plus intéressant,
tu fonces comme un coureur du Tour de France.
GERVAISE Elle a raison, sacrée Gamine !
ROSINE Bon, allez, j'vais être gentille. J'te raconte c'que tu veux.
Dis-moi seulement par quoi tu veux que j'commence.
LA GAMINE Euh !... Les Grands Magasins !
ROSINE Ah ! Et pourquoi ?
LA GAMINE Eh bien, parce que moi, plus tard, j'deviendrai ven-
deuse dans l'plus beau, le plus grand des Grands Magasins. Dis-moi,
c'est l'quel le plus beau ?
ROSINE J'sais pas ! Mais celui que j'préfère, moi, c'est l'Printemps.
Sutout à cause de son escalier qui tourne et d'son ascenseur tout
moderne.
LA GAMINE D'son ascenseur ? C'est comment ?
ROSINE Un truc immense ! Des lumières, des lustres, des dorures,
des brillants, partout, à n'plus savoir où regarder.
HENRIETTE T'as pu t'acheter quelque chose au moins ?
ROSINE Mais c'est pas pour acheter qu'on y va, c'est pour voir.
MATHILDE Oui, mais y en a bien qui achètent quand même!
ROSINE Les bourgeois, bien sûr !
HENRIETTE C'est bien ce que j'pensais !
ROSINE Tu penses trop ! Là-dedans, on pousse la porte pour entrer
dans le rêve, tu comprends. On vient là pour en prendre gratuitement
plein les mirettes : de la soie, des bijoux, des plumes, des toilettes, des
dessous incroyables. Le rêve, j'vous dis !
LA GAMINE Et les vendeuses ! Comment elles sont les vendeuses ?
ROSINE Toutes pomponnées, belles comme des gravures, bien
mises et... très polies. Même moi, j'osais pas leur demander quek
chose. Avec mon parler, c'est bête, j'avais honte.
HENRIETTE C'est ça, et en plus la honte d'être ouvrier !
ROSINE J'sais pas c'que tu veux dire ! En tout cas, c'est vrai qu'Paris
c'est beau ! Plus pour les riches que pour les pauvres, sûr, mais c'est
beau, tout d'même ! Et pis Notre-Dame, et pis la Seine, et pis... Même
que si on était à Paris en ce moment, on laverait l'linge dans un
bateau... comme j'vous l'dis !
LA GAMINE (émerveillée) Un bateau ?
ROSINE Oui ! Même que ça s'appelle des « Bateaux-lavoir ». [Tu
vois à Paris, tu circules tout le temps. Ça n'arrête pas d'bouger et pour
pas cher ! Deux sous l'omnibus, trois sous l'ticket d'métro, sans
compter qu'tu peux aussi prendre l'fiacre ou ch'taxi ! Moi, j'marchais
tout l'temps mais des fois, mon jour de repos, par exemple, j'faisais
un tour en métro rien qu'pour l'plaisir. Et puis aussi, Paris, y a des
trucs bizarre, des places pavées tout entièrement en bois.
LA GAMINE J'te crois pas !
ROSINE Mais tout est possible là-bas, quand t'as d'l'argent. En vrai,
on pave en bois pour qu'ça fasse moins d'bruit et pas réveiller chés
bourgeois avec les chevaux.] (1)
EMILIE Tu devrais pas lui raconter toutes ces bêtises. C'est crédule
à c't'âge. Elle prend tout comme du pain béni, et ça t'avance à quoi ?
LA GAMINE Pourquoi, c'est pas vrai alors ?
ROSINE Si, c'est vrai ! Mais elles sont jalouses, c'est tout ! Parce
qu'elles ont jamais vu ça, ni la grande roue du champ de Mars, ni les
lumières sur les grands boulevards, ni les bals ou les caf'conc'.
LA GAMINE T'y a été, toi ?
ROSINE Bien sûr, qu'j'y ai été !
LA GAMINE T'en as d'la chance !
1. Les passages entre crochets ont été supprimés lors des représentations en Avignon.
ROSINE A Paris y a des bals partout... de quoi épuiser toutes les
Gilberte de la terre !
GILBERTE (rentrant) C'est elle qui m'cherche, à c't'heure ! Tu vas
m'trouver là... j'te préviens !...
TOINETTE Allons Rosine, du calme, et toi aussi Gilberte ! C'est
bien assez de r'toumer l'âme de cette gamine mais aussi d'toute cette
jeunesse.
HENRIETTE Oui, parce que derrière ce Paris-là, y a le vrai, celui que
j'connais, moi, quand y a une réunion nationale du syndicat et j'peux
vous dire qu'c'est pas tout à fait la même chose.
ROSINE C'est qu'ton syndicat, y t'met des œillères grandes comme
ça ! (elle fait le geste). Vrai, bien sûr, qu'y a aussi d' la misère, j'l'ai
assez dit tout à l'heure, mais on peut pas non plus parler que d'ça !
[Une rue à Paris, c'est comment dire... tout aussi bien le monsieur
beau comme un dieu avec sa canne à pommeau d'or et des moustaches
fines à vous crever l'œil si vous n'y prenez garde, que la dame qu'on
croirait sortie tout droit d'une vitrine ou d'un journal, ou encore,
l'vendeur pouilleux d'arlequins et d'cure-dents retaillés. C'est aussi
la concierge avec son châle de laine mité, ou l'gamin riant, écrasé
comme ça, sans un pleur, par l'omnibus. Des fois, y a des odeurs de
crottin qui vous prennent à la gorge, mais une odeur ! On croirait que
l'couvercle du ciel il est fermé. Des fois, y a l'nuage d'une voiture qui
vous pète en plein d'ssus vôt' corsage blanc et pour le ravoir, merci !...
Et les affiches ! Partout y z'en mettent, de toutes les couleurs !...
Tiens, si t'es dégourdie, à l'entrée d'chez Maxim's, avec un peu
d'chance, tu peux même voir un prince avec des cocottes... des poules
si tu veux, tout plein accrochées à ses bras. Derrière lui, y a l'voyou
qu'est descendu d'ses faubourgs pour chouraver savamment quel-
ques montres, et ch'mendigot qui sait plus quoi s'couper pour attirer
sur lui la pitié des gens. Voilà, c'est Paris !] (1)
1. Voir note page 65.
JUDITH Marrant, v'là qu'un moment t'as r'pris l'accent d'Paris.
ROSINE Oui, ben accent ou pas accent, moi j 'ai rempli mon contrat !
Sauf que ça m'ralentit dans mon ouvrage. Alors si vous avez envie
eud'cancanner, vous autres, ech'crachoir il est libre ! Vous avez qu'à
prendre la relève. Moi, j'frotte !
TOINETTE (depuis la porte du lavoir) Emilie, y a un autre de tes grands
qui t'demande ! (s'adressant à l'enfant qu'on ne voit pas) Comment tu
t'appelles ?... C'est René !
EMILIE (s'interrompant dans son travail et se dirigeant vers la porte)
Qu' est-ce qu'y m'veut encore celui-là. Suffit pas qu'j'ai les petits
constamment sur l'dos, faut qu'il s'en mêle aussi. A treize ans,
toujours dans mes jupes. Si c'est pas malheureux.
HENRIETTE Il a encore d'la chance d'pas être à l'usine.
EMILIE On a bien essayé, mais il est pas bien dégourdi et tous les
contremaîtres nous l'renvoient. (Sur le pas de la porte) Alors, qu'est-
ce que tu veux encore ? (Elle sort).
LA MÈRE (dans son fauteuil roulant, rapprochée de la porte par la
commise) C'est vrai qu'il a pas l'air trop éveillé !
EMILIE (rentrant) J'l'ai envoyé faire une course, comme ça, il
s'occupe, et moi, pendant ce temps-là, ça m'avance !
LA GAMINE Ça doit être bien tout d'même de voyager, de voir des
villes, des pays qu'on ne connaît pas et pis aussi des tas de gens
différents...
EMILIE Tu sais j'crains bien, ma mignonne, que pour les pauvres,
ça soye partout du pareil au même ! Pas vrai Henriette ?
HENRIETTE Oui, t'as raison, partout où j'suis allée, les camarades
rencontrent les mêmes problèmes ! Oh ! C'est pas toujours la même
cathédrale, la même statue sur la place ou l'même café mais la misère,
elle, c'est fou comme partout elle ressemble à elle-même.
GILBERTE Dites, quand vous aurez fini d'briser tous les rêves de
cette gamine, vous l'direz. C'est pas croyable ! A croire que ça vous
enlève quelque chose qu'elle soit confiante en l'avenir.
GERVAISE C'est qu'nous on connait la vie et on sait que l'grand
plongeon, mieux vaut pas l'faire eud trop haut.
GILBERTE Ecoute, Mathilde, avec le joli p'tit filet d'voix qu't'as et
une frimousse comme la tienne, j'm'engage si tu le veux à t'trouver
quek chose pour voyager... côté artistes !
ROSINE Côtés putes, oui !
GILBERTE Oh toi, la « du vinaigre » c'est la jalousie qui t'étouffe !
Mathilde, retiens bien ce que j'vais te dire. Quand tu veux, j'te
présente, et sûr, on verra bientôt ton nom sur toutes les affiches
ed'France. Un coup à faire crever la Rosine !
ROSINE Peuh !
HENRIETTE J'sais pas bien comment ça s'passe côté paillettes mais
côté boulot, moi, la France, j'l'ai toujours vue noire ou grise.
LA GAMINE Et où t'as été, toi ?
HENRIETTE Moi ? Mais aux quatre coins d'la France.
GERVAISE Elle cache son jeu, mais c'est une sacrée aventureuse, tu
sais, sous ses airs de « mère la pudeur ».
EMILIE Ah ! C'est qu'y doit y avoir d'sacrés beaux brins d'garçons
parmi les camarades syndiqués !
HENRIETTE Oui, ils sont beaux !... Et en tous cas, moi, j'les aime !
JULIENNE T'es un grand coeur !
HENRIETTE Vous êtes bien toutes les mêmes ! Vous pouvez pas
imaginer une femme avec des hommes sans penser à aut'chose qu'à
coucheries et compagnie.
GILBERTE (riant) Et qu'est-ce qu'il y a de plus agréable à faire avec
ces messieurs, dis-moi ?
HENRIETTE J'sais pas. Mais un homme et une femme ça peut aussi
échanger des idées...
EMILIE C'est ce qu'on disait...
HENRIETTE Ce que vous êtes énervantes ! Vraiment, vous êtes trop
sottes !
LA GAMINE Recommencez pas ! A cause de vous, une fois de plus,
j'saurais jamais rien du tout.
ROSINE Mais elle te l'a dit. Y a rien à voir ou à savoir ! Quand elle
voyage, la Henriette, elle est trop occupée pour regarder l'paysage, si
tu vois c'que j'veux dire.
GERVAISE Si tu veux vraiment connaître du pays, t'as qu ' à d'mander
à Judith. Elle, elle en a vu du pays et du sacrément lointain en plus.
JULIENNE C'est vrai ça ! T'es tellement pareille à nous maintenant,
qu'on a complètement oublié que tu viens d'si loin.
JUDITH Vous peut-être, mais y en a qu'oublient pas !
EMILIE Qu'est- ce que tu veux dire ?
JUDITH A mon seul prénom parfois, j'vois des portes qui s'ferment
comme par enchantement.
ROSINE Faut dire que ceux d'ta race, c'est pas des saints.
GILBERTE Tais-toi, salope ! Un mot de plus et... Ecoute, si jamais
tu fais du mal à Judith, c 'est pour le coup que j ' te l'abîme, le portrait...
et avec un plaisir non dissimulé encore.
ROSINE Mais j'suis pas la seule à penser à ça.
TOINETTE Rosine ! Ici on trie le linge, mais que le linge et pas les
gens ! Et, pour être franche, s'il me prenait jamais l'idée d'le faire, ça
s'rait pas forcément à ton avantage... (à Judith) Raconte-nous plutôt
ton pays ma belle, ça nous changera les idées.
JUDITH Oh ! mon pays ! maintenant ! c'est la France ! Même si,
demain mon frère tient sa promesse et que ça deviendra l'Amérique.
Nous autres, en fait, on est du pays où on veut bien de nous.
EMILIE C'est vrai cett'affaire ! Tout le monde il a une terre !
Comment ça s'fait qu'vous autres vous en ayez pas ?
JUDITH Oh ! C'est une vieille histoire et qui remonte à deux mille
ans.
ROSINE C'est pour les punir d'avoir tué l'Christ, not'sauveur !
JULIENNE C'est vrai, j'l'ai toujours entendu dire.
JUDITH Et ben, n'en croyez rien ! En réalité c'est pour justifier
d'nous faire du mal. Vôt'Christ, lui aussi, il était d'notre race. La
vérité c'est qu'nulle part on n'aime guère la différence.
ROSINE Tu mens ! Le curé il a dit qu'nôt'sauveur, s'il revenait sur
terre, il s ' rait sûrement français et qu ' il défendrait la Patrie contre chés
boches.
HENRIETTE Les curés, ils fraient mieux de s'tenir à carreau vu
qu'plus personne ne tient à c'qu'ils se mêlent des affaires publiques.
Le p'tit Père Combe, il leur a quand même bien fait comprendre.
TOINETTE Je vous ai déjà averties. J'vous laisserai pas cavaler sur
ce chemin là. Si vous tenez à continuer de discourir sur ces foutaires
tout justes bonnes à faire des disputes imbéciles, vous n'avez qu'à
sortir et prendre ailleurs votre temps de pause !
GERVAISE Vous nous cassez les oreilles toutes les deux. C'est vrai,
quoi ! On s'entend même plus travailler !
ROLANDE Dis-moi, ton pays, c'était quoi exactement ? Finalement,
j'l'ai jamais bien su.
JUDITH Le ghetto de Varsovie !
ROLANDE Le quoi?
JUDITH Le ghetto de Varsovie ! Varsovie c'est la capitale de la
Pologne. Le ghetto c'est le quartier où se rassemble les juifs venus de
toute l'Europe Centrale : les « Achquenases ».
ROSINE Y sont dangereux, je vous l'avais dit... ! (Gilberte lui envoie
soit un linge mouillé, soit une gerbe d'eau) Mais elle est folle !
JULIENNE Tu l'as pas volé !
HENRIETTE Si tu r'commences, compte sur moi pour l'aider. T'as
compris.
JUDITH C'est rien, vous savez, finalement, j ' y suis habituée. J'y fais
même plus attention !
HENRIETTE C'est pas une raison... !
JUDITH Mon père, quand on était encore là-bas, il ne rêvait que de
la France : le pays des philosophes qu'y disait. Il a même appelé mon
frères Jean-Jacques.
LA GAMINE Ah ! et pourquoi ?
JUDITH A cause de Jean-Jacques Rousseau, bien sûr. Mon vieux
père, il avait même appris le français pour pouvoir le lire dans le
texte. Il disait toujours mon vieux père : « La France, c'est le berceau
de la liberté ».
HENRIETTE Vous avez dû être rudement déçus en arrivant.
JUDITH Lui surtout ! Il était tellement confiant dans la France et les
Français, qu'il s'est fait voler tout notre argent, comme au coin d'un
bois, un mois à peine après notre arrivée à Paris ! Quel coup !
LA GAMINE Ah ! parce que toi aussi t'as été à Paris !
JUDITH Oui, cinq ans ! C'est là qu' j'ai rencontré Bernard, mon mari.
LA GAMINE Et tu t'retrouves à Amiens ?
JUDITH Faut bien, rapport au métier d'Bemard ! Il avait trouvé un
grand chantier où on embauchait. Alors on est tous venus avec lui.
C'était plus simple.
EMILIE Mais ici, dans l'quartier, personne n'a jamais connu ton père
ni ton frère !
JUDITH Mon père, il est mort de chagrin quand on était encore à
Paris, deux ans après Varsovie. C'est à ce moment qu'mon frère a dit :
« bon, ben y a plus rien qui m'retienne dans ce pays. Aussi, moi, j'pars
aux Amériques. Venez donc avec moi ». Mais nous, on est restés.
Voilà !...
LOUISE Un vrai roman, ton histoire !
ROLANDE Et tu penses y aller aussi en Amérique, un jour ?
JUDITH J'sais pas. En tous cas Jean-Jacques l'a promis. Dès qu'il
a l'argent, il nous fait v'nir. Mais, allez savoir !
JULIENNE Alors, comme ça , tu vas voir chés nègres et chés
éléphants.
HENRIETTE Y a pas d'éléphants en Amérique, voyons. Quant aux
nègres, y z'ont pas tellement demandé à y aller !
JULIENNE Où qu'c'est-y alors, qu'y en a, des éléphants ?
HENRIETTE En Afrique, en Asie, ça !
GERVAISE C'est beau l'instruction !
Rires.
LA MÈRE (dont lefauteuil roulant a été amené près d'une fenêtre donnant
sur la rue). Emilie, y a encore ton grand niais qui trénaille dans l'coin !
Il a pas l'air bien à son aise.
Gilberte s'approche de la fenêtre et pouffe de rire.
EMILIE Mon dieu, pas un instant de tranquillité ! Pourvu qu'il ait pas
perdu les 100 sous que j'lui ai donnés. (Sur le pas de la porte) Alors tu
l'as mon lait pour ce soir ? Non ? Et l'argent ? Pourquoi qu't'es là ?
(Elle disparaît en posant les dernières questions qui deviennent presque
inaudibles.)
LA MÈRE L'est un peu simplet, l'pauvret. C'est comme celle-ci
(désignant sa commise) c'est bien pour aider ses parents que j'la prends.
Sinon, pour c'qu'elle fait, c'est pire que rien, faut qu'j'refasse tout
derrière elle !
JULIENNE Elle est gentillette ! Bêta peut-être mais un brave coeur !
TOINETTE Oh ! Faut pas s'y fier. Ça manque de tête mais pas
d'malice.
EMILIE (revenant) Vous savez pas c'qu'il avait encore inventé ?
Y'avait un dogue dans la rue du laitier alors il a eu peur, tout
bonnement... J'en ai profité pour lui apprendre la prière contre les
morsures de chien et j'l'ai renvoyé là-bas avec mon pied aux fesses.
JULIENNE C'est la prière du Saint-Hubert ?
EMILIE Oui !
« Saint-Hubert dans sa chapelle
Qu'il me huche et qu'il m'appelle
De trois choses il me défend :
Le mil du serpent
Et la morsure du chien
Ne m'approchent pas plus...
(Avec Rolande et Louise) Que la plus belle étoile du ciel ! »
MATHILDE C'est joli ça, mais l'Amérique ? Y a-t -y aussi des chiens
et des prières ? Qu'est-ce qu'y a donc en Amérique ?
GILBERTE De l'or, des Indiens, des Cows-Boys... J'en ai vu plein
au cinématographe. (Elle imite les cows-boys, les indiens...).
EMILIE Nous justement, l'autre jour, on a amené les gosses à la
séance et y avait un chariot qui roulait, qui roulait, qu'en finissait pas...
Et les sauvages, les Indiens, comme t'as dit, y z'attaquaient tout ça !
JULIENNE Vous voyez, j'savais bien qu'y avait des nègres.
EMILIE Mais non, là c'est pas la même chose, c'est pas les mêmes
sauvages. C'est des « Indiens ».
JULIENNE Tout l'monde sait bien qu'c'est du pareil au même !
GILBERTE Pas exactement. D'abord y sont pas noirs. Ils ont d'la
peinture partout avec des ch'veux jusque là. C'est pour ça qu'on les
appelle des peaux rouges.
LA GAMINE C'que ça doit être drôle ! T'en as d'la chance si tu peux
aller en Amérique !
ROSINE Pour s'faire scalper, tu parles d'une chance.
HENRIETTE Mais là-bas c'est fini les indiens ! Maintenant, y'a des
grandes usines comme partout.
EMILIE Dommage ! Ça d'vait faire plaisir aux gosses !
HENRIETTE Voyons, c'est du cinéma !...
GERVAISE Et ton frère, qu'est-ce qu'il t'écrit ?
JUDITH Ben, il dit qu'là-bas, c'est aussi dur qu'ici mais que si on est
travailleur et malin, surtout malin, on peut devenir très vite très riche.
LA GAMINE Ben mince alors, ça vaut le coup d'rencontrer des
indiens !
ROSINE Ça y est, j'en étais sûre ! Maintenant c'est plus à Paris qu'tu
veux aller mais en Amérique ! Pas vrai !
LA GAMINE Pourquoi pas ? De toutes façons, moi, du moment qu'ça
bouge, et que j'vois aut'chose qu'les murs d'euch' lavoir, j'veux bien
aller partout, prendre le train qu 'j'ai encore jamais pris, aller sur la mer
à Berck ! Oh ! Comme j'aimerais aller à Berck ! Après, eh, ben ,
j'prendrai l'bateau, toute seule, comme une grande...
GERVAISE Comme ch'Titanic !
LA GAMINE (se revêtant d'un drap blanc comme d'un voile de mariée, et
poursuivant son rêve malgré les sourires légèrement moqueurs des autres)
Dessus, y aurait des gens de tous les pays du monde, des nègres, des
indiens, des belles princesses et pis des grandes grandes fêtes partout
dans les salons, sur les ponts, dans les coursives... En Amérique,
j'rencontrerai peut-être le frère de Judith, et on s'marierait dans une
grande, grande maison...
ROSINE Un youpin ! Ma foi t'es pas regardante !
LA GAMINE Pourquoi qu't'es toujours aussi méchante ? Moi, j'suis
sûre que dans l'fond d'ton cœur, ben, t'es pas aussi noire que tu veux
l'faire croire.
(Rosine, comme prise au piège sort brusquement... La gamine navrée)
Excusez-moi, j'aurais peut être pas dû lui dire ça, hein ? (puis, bas à la
Mère) Excusez-moi la mère, j'voulais pas !...
LA MÈRE T'en fais pas ! Ça lui passera ! Au fond, c'est pas une
mauvaise fille, mais elle est écorchée vive. Le pire, c'est qu'on a
jamais su pourquoi !
JULIENNE Moi, j'le sais, c'est d'puis qu'elle est revenue d'Paris !
GERVAISE Pour sûr, il a dû s'passer des choses qu'elle a pas
racontées.
EMILIE Attention, la r'voilà !
Rosine rentre, un peu pâle et hésitante mais s'efforçant defaire bonnefigure.
Silence.
JULIENNE (aux deux sœurs Rolande et Louise) Qu'est-ce que vous avez ?
A vous t'nir comme ça les bras ballants et le battoir qui pendouille,
z'avez l'air de dépendues d'andouilles. Z'allez tout d'même pas
m'dire qu'vous n'en pouvez d'jà pu !
ROLANDE Comment pouvez-vous dire ça ! On est moulues à la
besogne.
JULIENNE Toujours à s'plaindre, cette jeunesse ! Jamais contente.
Qu'est-ce que vous auriez dit si vous aviez été au lavoir d'Acheux où
qu'la mère Clémence, elle lisait dans l'linge...
LOUISE (pouffant de rire) C'est des histoires pour rire !
ROLANDE (complice) On tient pas à lire nous !
LOUISE En plus, (rires) c'est une lecture qui déforme les mains !
ROLANDE On n'est pas encore tombées sur la tête !
JULIENNE Vous êtes vraiment bizarres, chés jeunesses
ed'maintenant. Toujours à rire ou a pleurer pour un oui pour un rien
comme des bécasses ! On peut pas dire pour autant qu'la vie, elle vous
épargne, plus qu'les autres autrefois, mais z'avez pris un drôle
ed'caractère, avec des idées d'tout savoir avant qu'd'avoir appris.
Enfin ça vous r'garde !
GERVAISE Vous laissez pas atteindre la mère ! On le sait bien
qu'vous avez eu vôt'part de souffrance et d'misère.
GILBERTE C'est normal qu'la relève, elle soye pas prête à donner
tête baissée dans l'même chemin d'chagrins et d'larmes.
JULIENNE Ed'chagrins et d'larmes, qu'est-ce que tu vas chercher
ma fille !... Jamais j'ai autant ri que quand j'étais dans ch'Vimeu, là
où qu'la vie elle est si dure que des fois, on s'croirait abandonné du
Bon Dieu. Z'avez rien compris ! C'que j'voulais leur dire à ces deux
tendrons c'est qu'autrefois, autour du lavoir ou au bord d'la rivière
sous chés arbres ed'chez moi, c'est vrai qu'on avait souvent froid à
nos mains dans l'eau glacée, et pis nos reins à l'air ! Vrai qu'on était
à genoux comme des bêtes et que quand on s'relevait, c'était drôle,
parce que ça craquait d'partout, d'autant qu'heureusement qu'on
avait l'corset pour nous tenir droites sinon, tellement on était fati-
guées qu'on se s'rait sûrement cassé en deux, et après, pour recoller
les morceaux, bredaine...
ROLANDE Ben, dis donc, si c'est ça qu'vôt'temps avait d'drôle,
merci !
LOUISE On en a soupé !
JULIENNE Justement, c'est là qu'vous avez rien compris ! Malgré
nôt'souffrance, vrai, on avait toujours le rire aux lèvres et la plaisanterie
à la bouche, la chanson aussi ! Si on en f'sait des sacrés concerts. On
chantait plus fort qu'tous chés oiseaux réunis, quand y sont en
partance sur les vieux ormes d'euch'Lavoir.
GILBERTE Z'avez raison Julienne ! Chantez-nous donc une chan-
son d'eus'temps là ! Hein, les autres qu'est-ce que vous diriez si
Julienne nous poussait un p'tit air d'autrefois.
LES AUTRES (en chœur) Oui, Julienne, une chanson ! Allez-y ! Ça
nous fera plaisir. Une chanson... Une chanson, Julienne, s'il vous
plaît... !
JULIENNE Vous allez encore vous payer ma tête, bavarde comme
je suis. Des fois j'me donnerais des claques rien que pour me faire
taire. Mais puisque vous insistez, j ' m ' e n vais vous en chanter une tout
d'même rien qu'parce que ça m'fait plaisir autant qu'à vous. Pensez !
Celle-là ça fait 40 ans au moins...
Emue, les yeux embués, Julienne se met à chanter une chanson nostalgique
du temps de sa jeunesse. Les autres ralentissent l'ouvrage puis s'arrêtent
attendries. Certaines d'entre-elles dansent, d'autre essuient une larme, etc.
A la fin de la chanson toutes applaudissent.
GILBERTE Bravo ! Moi, j'vous propose une chose : c'est un ban
pour la Julienne (Elle tape dans ses mains, imitée par les autres). Bravo,
bravo ! C'est pas tout, dites-donc et si cette année, on choisissait la
Julienne pour être nôt'Reine. La Sainte-Clarisse approche. C'est le
moment ! Alors Julienne, qu'est-ce que tu dirais d'être la Reine du
Lavoir d'St-Leu ?
TOUTES (applaudissant et criant) Oui, Bravo ! Formidable ! Quelle
bonne idée !...
JULIENNE Mais non, mais non, arrêtez ! Il faut une jeunette pour ça.
C'est pas la place d'une vieille cabossée comme moi !
HENRIETTE Et alors ! Les habitudes c'est fait pour être changé. Pas
vrai ? Gilberte a raison. C'est Julienne qu'il nous faut, avec sa vie
derrière elle, ses rides et surtout son bon sourire qui fait fondre le
cœur. Qui est-ce qui mériterait mieux l'titre de « Reine du Lavoir »
que Julienne ?
TOUTES (scandant) Personne ! Personne !...
GERVAISE (riant) Ben vrai ! On aura tout vu, v'là la républicaine qui
s'prend d'passion pour la Reine !
ROSINE Ouais, même qu'à la place de Julienne, j'ferai attention à
bien garder ma tête sur les épaules.
GILBERTE (riant) Couic ! (Elle passe son doigt sur sa gorge comme si
on la tranchait)
HENRIETTE C'est malin !
TOINETTE Si vous me permettez d'intervenir. L'idée d'élire
Julienne, Reine du Lavoir, me semble la meilleure qu'vous ayez eu de
la journée ! Vous devriez passer au vote !
GILBERTE (très animée) Y en a-t-il une qui ne soit pas d'accord ?
Toi ? Toi ? Non... Alors, Julienne, tut, tut, tut, tu n'as plus rien à dire !
T'es élue à l'U.N.A.N.I.M.I.T.É. ! (Elle court vers Julienne et l'em-
brasse)
LES AUTRES Bravo ! (applaudissements)
JULIENNE (après un court temps) Moi, j ' veux bien et j ' vous remercie
vraiment, tenez, j'en pleure. Grosse bête ! Mais ça s'rait mieux
d'choisir nôt'p'tite Mathilde. C'est la plus bellotte des p'tites fées
qu'j 'ai vues dans ch'lavoir depuis longtemps ! Et c'est un titre qui lui
r'vient (Elle va vers la gamine pour l'embrasser)
MATHILDE Merci, Madame Julienne, c'est gentil de dire ça, mais
moi j'suis d'accord avec tout l'monde... (presque en riant). C'est vous
nôt'Reine !
Applaudissements.
GILBERTE (lui pinçant la joue) C'est-y pas beau ! Tout ce sentiment,
ça m'creuse l'estomac. Vous auriez pas un p'tit creux aussi, vous
autres ? Allez, c'est l'heure du casse-croûte ! (Gilberte court sonner la
cloche du Lavoir).
GERVAISE (à Emilie) Dis donc, ce s'rait peut-être le moment de
l'goûter ton chef d'œuvre !
EMILIE T'as raison. J'attendais juste qu'on soit un peu avancé dans
la tâche sinon ça enlève le moral pour reprendre eul 'travail !
GERVAISE (scandant, suivie par les autres) C'est qu'on aurait un peu
faim... ! C'est qu'on aurait un peu faim.
Les autres s'approchent. Seule, la tenancière reste un peu à /' écart. Emilie dénoue
le torchon, pose bien à plat le gâteau et tirant un canif d'une poche de sa large
jupe, commence à couper. Elle s'arrête, compte les laveuses autour d'elle :
EMILIE Une, deux, trois, quatre, (etc) Tiens, on est plus nombreuses
que l'autre jour... ! (Elle ajoute pour Toinette et La Mère) Eh ! Mesdames,
venez donc vous joindre à nous !
LA MÈRE C'est pas dieu possible, quel beau gâteau !
JULIENNE Oui, pour sûr c'est un beau lot ! Une belle tarte
al'bradée !
EMILIE Combien qu'on est ?
GILBERTE Treize.
JULIENNE C'est un bon chiffre ! Qui c'est qui coupe ?
GERVAISE Celle qui l'a fait !
EMILIE (tendant le couteau à Gervaise) Non ! Toi, je préfère !
Tandis que Gervaise coupe le gâteau, certaines s'agglutinent autour d'elle,
d'autres cherchent une place pour s'asseoir.
GILBERTE S'il est aussi bon qu'il est biau, on va s'régaler !
EMILIE Ça devrait, vu c'que j'y ai mis d'dans : farine, œufs, lait,
saindoux, sucre et même un p'tiot peu d'vanille pour relever sin goût.
GERVAISE Et t'y as ajouté l'sentiment, j'espère ! C'est l'principal
en cuisine.
LA GAMINE (à laquelle on a donné le premier morceau : la bouche pleine)
C'est bon !
GILBERTE (riant et lui tapant sur la main, alors qu'elle en a elle-même
plein la bouche) On parle pas la bouche pleine !
JULIENNE Ça m'rappelle les veillées du pays, les jours de fête. On
en f'sait-y des tartes, des gâteaux et pis des crêpes et pis des gauffres...
Nous les gosses, à l'époque, on avait les yeux qui nous sortaient d'la
tête rien qu'de voir tous ché préparatifs.
Pendant ce temps, Emilie continue de distribuer à chacune son morceau de tarte.
EMILIE Encore aujourd'hui ! Les miens, s'ils étaient là, ce s'rait
Noël pour eux. D'ailleurs, j'vais en garder un morceau pour leur en
faire goûter.
La commise un instant oubliée dans le partage vient réclamer auprès d'elle.
GERVAISE (riant) Même quand on n'est plus gosse, c'est bon !
JULIENNE Le jour de la grand'fête des Saints, on décrochait l'volet,
d'la ferme. Avec maman, on arrangeait les tartes, les gâteaux battus,
tout, dessus. El'volet, il en était plein. Et des brioches aussi. Alors
avec tous les autres gens d'euch'village, on s'rendait chez ch'boulanger.
Les parents y t'naient l'volet comme el'chasse du Saint-Sacrement.
D'autres y venaient en carette à bras, juste al'z'hauteur ed'nos yeux
d'enfants !
GILBERTE Pour sûr qu'vous deviez saliver un sacré coup !
JULIENNE Arrivés chez l'boulanger...
EMILIE Mais comment qu'vous faisiez pour vous y retrouver dans
tous ches gâteaux ?
JULIENNE Ça, c'était l'problème ! Alors, on posait sur chés tartes,
chés gâteaux, chés brioches : des emplissures !
JUDITH Ah ! Et qu'est-ce que c'est ?
JULIENNE Un p'tit bout d'bois, d'paille, c'que vous voulez : un
signe quoi ! Pour savoir à qui il était l'gâteau.
LOUISE Pas bête !
JULIENNE Oui, mais des fois tout cuisait si bien qu'on retrouvait
plus chés emplissures. Ch'pâte avait trop levé ou ch'flamme avait tout
léché. Alors c'était la dispute.
GILBERTE (rieuse) Vous vous balanciez les tartes à la figure ?
JULIENNE Ah ! Perdre ed'la nourriture. Mon dieu ! Un vrai crime !
Non, ch'boulanger tranchait, des fois c'était ch'curé et y en a qui
r'toumaient chez eux, rouspétant, sûrs d'avoir été roulés. Mais c'était
ch'fête, ça finissait toujours par s'arranger.
MATHILDE Et après... Vous avaliez tout ça d'un coup ?
JULIENNE Non ! Y en avait bien pour une huitaine. Même que des
fois, ch'tarte, elle devenait toute poilue ed'moisi. Ch'petite mousse à
Jésus qu'on disait.
ROLANDE Beurk !
ROSINE De quoi attraper mal au ventre !
JULIENNE Ça f'sait rien, on l'enlevait bien proprement et on
s'régalait tout de même.
GILBERTE Ça m'donne faim, j'rêve d'une belle tarte à pruniaux !
GERVAISE (qui ne s'est pas assise et mange sa part debout) Dimanche
dernier chez Germaine, on a fêté l'baptême du dernier. Pour ça, on
s'est régalés d'gauffres et d'gâteaux battus.
ROLANDE (se levant) L'gâteau battu, j'le râte toujours. Comment tu
fais toi pour l'réussir ? Y a un secret ?
GERVAISE Oui ! Du beurre, de la farine et... l'tour de main !
GILBERTE (auprès d'elle) T'en es pour tes frais mais t'inquiète pas.
Ces secrets-là, vois-tu, ça s'partage pas ! En fait, elles y tiennent plus
qu'à leurs maris.
LOUISE Ça peut s ' comprendre. Finalement c ' est comme une dot, un
p'tit capital !
EMILIE (donnant le signal de la reprise du travail) C'est bien beau vos
discours, mais ça ne remplit pas le ventre de l'ordinaire.
JULIENNE Ben, moi, ça f'ra bientôt un mois qu'j'ai pas mis un seul
morceau d'viande dans la soupe.
ROSINE Pour sûr qu'avec le prix d'la bidoche, on est plus souvent
du tour de légumes !
EMILIE Chés patates, chés choux, j'peux plus les voir.
GERVAISE Ça fait gonfler.
JULIENNE Vous allez dire encore qu'j'radote mais souvent j'pense
à ma ferme.
GILBERTE Vrai qu'tu l'oublies pas facilement !
JULIENNE Tenez, l'jour d'la boudinée, c'était quek chose.
LOUISE La boudinée?
JULIENNE Ben oui, la boudinée, l'boudin quoi, l'jour du cochon !
On s'gavait comme des grives, ce jour-là !
ROSINE Arrêtez la mère, maintenant ça fait mal. C'est déjà pas drôle,
alors quand vous nous faites penser à toutes ces bonnes choses, ça
nous tord les boyaux !
GILBERTE Comme un beau lapin aux pruniaux.
EMILIE T'en tiens toi, pour l'pruneau ! T'as pas peur d'la colique ?
GILBERTE Tu rigoles, la colique c'est quand on n'a rien dans
l'ventre.
JUDITH Et un bon canard aux navets.
EMILIE Arrêtes, tu m'tues. Moi, l'soir depuis qu'la vie, elle a tant
augmenté, j ' m e contente d'un peu d'lait bouilli.
JULIENNE Vrai qu'c'est pas grand chose.
GERVAISE Remarque que si tu rajoutes un molet d'pain, un tchio
peu d'oignon bien frit et un œuf, c'est pas mauvais.
EMILIE Va dire ça à mes nazus (elle les imite avec tendresse) le li'bouili,
y z'en ont par dessus la tête. Vous savez pas l'surnom qu'y m'ont
donné ?
TOUTES ...?
EMILIE Maman li-bouli !
Elles rient.
TOINETTE Mieux vaut malgré tout, la soupe aux choux ou l'li-bouli
qu'la soupe à cailloux. (Louise s'esclaffe) Ben qu'est-ce qui t'fait rire
toi ?
LOUISE J'sais pas, c'est l'histoire des cailloux dans l'soupe !
LA MÈRE Comment, tu connais pas ! Vous vous rendez compte vous
autres ? Elle connaît pas ch'l'histoire ed' la soupe à cailloux. C'est
vrai qu'ta pauvre mère n'a guère eu l'temps d't'en raconter , des
histoires.
JUDITH Racontez-lui donc, la Mère, personne ne raconte mieux les
histoires que vous !
LA MÈRE Vous désirez vraiment que j'vous raconte l'histoire d'la
soupe à cailloux. Comment, y en a parmi vous qui la connaissent pas ?
ROSINE Même si on la connaît, on aime bien vous entendre la dire.
GILBERTE C'est vrai finalement, on est comme des enfants. Ça plaît
toujours une belle histoire.
MATHILDE Et plus on la connaît, plus on aime l'entendre.
LA MÈRE Très bien ! Vous l'aurez voulu !
TOUTES Oui. (elles battent des mains ou du battoir).
Les plus jeunes : Mathilde, Rolande et Louise viennentfaire cercle autour de la
Mère, assise dans son fauteuil-roulant.
LA MÈRE Cette histoire, forcément, elle date pas d'hier ni même
d'avant-hier. En réalité, je la tiens de mon père qui la tenait lui-même
de son père et finalement, elle remonte à un de mes arrières-grands-
pères qui était, comme beaucoup de Picards, soldat dans les armées
de Napoléon. Mais pas le petit, le I I I non le Buonaparte, le Grand !
LOUISE Et alors !
LA MÈRE Ah, si tu m'coupes, jeune fille, on n'est pas prêt d'en voir
la fin. Donc, comme je vous disais, il était soldat d'Napoléon mais
mieux encore, il était sous-officier dans la garde de l'Empereur. Aussi
avec son petit caporal, comme il l'appelait, il avait parcouru, à pied,
toute l'Europe, depuis l'Italie jusqu'à la Russie. Il avait été de toutes
les batailles, de tous les coups de main quand bien même il n'était pas
de garde la nuit, devant la tente de l'Empereur.
Toinette commence à promener sa mère dans son fauteuil, suivie des gamines qui
lui font escorte.
LOUISE Il a dû en user des chaussures !
MATHILDE Il a dû en attraper des coups d'froid !
LA MÈRE Vous voulez bien vous taire oui !... Tant qu'il suivait son
Empereur, en réalité, et malgré peut-être, les nuits passées à la dure,
il était heureux. Faut dire aussi qu'en ce temps-là, ils étaient encore
moins douillets qu'on peut, nous autres, l'être maintenant. Mais voilà
qu'un jour la fortune tourna et que le petit caportal fut trahi par les
siens; Alors, le Gros Louis et toute sa clique sont revenus de leur exil
doré pour ennuyer le petit peuple et mon ancêtre qu'avait couru le
monde se retrouva sans argent, sans métier, lui qu'avait jamais su, ni
voulu faire que le soldat !
GILBERTE La suite !
LA M È R E (qui lui fait signe de se taire d'un mouvement de la main puis
enchaîne) Q u a n d l ' a r m é e le libéra, faudrait pas croire q u ' e l l e se
débarrassait d ' u n vieil h o m m e fini et tout. O h n o n ! A u contraitre !
D ' u n j e u n e gars frêle et un peu timide, elle avait fait u n bel h o m m e ,
de grande stature, avec un corps solide et bien charpenté ; m a i s surtout
un visage noble, droit, franc. Ses yeux, dans son visage orné d ' u n e
m o u s t a c h e à la r ' t o u r n e étaient c o n s t a m m e n t rieurs et lumineux. F a u t
dire q u ' i l avait vu se lever tellement d ' a u b e s , q u ' u n peu de soleil
semblait touj ours l ' a c c o m p a g n e r . Pourtant, faudrait pas croire. Q u a n d
il voulait, sans dire un mot, les gens m a u v a i s , les gens m é c h a n t s , ils
avaient, en face de lui, vite c o m p r i s leur fait, q u a n d tout d ' u n coup, ses
yeux les perçaient j u s q u e dans leurs coins d ' o m b r e .
A v e c ses derniers sous, sachant q u ' i l n ' e n verrait plus v e n i r d ' a u t r e s ,
il se fit confectionner u n solide c o s t u m e de drap, s ' a c h e t a de b o n n e s
chaussures, u n c h a p e a u de feutre avec u n b o r d replié qui ne craignait
ni vent ni pluie et, c o m m e il ne supportait pas de rester enfermé, il prit
les routes avec p o u r tout b a g a g e : son couteau, u n e g r a n d e cuillère de
bois attachée à son c h a p e a u et u n petit b a l u c h o n dans lequel il y avait
avant tout u n petit bijou de c h a u d r o n à trois pieds, m a g n i f i q u e et
ventru.
MATHILDE Et la soupe à cailloux là-dedans !
LA M È R E J ' y viens, j ' y viens ! Sans argent en poche, il parcourait
les routes de Flandres, de Picardie, de C h a m p a g n e et d ' a i l l e u r s , ne
vivant que de la soupe à cailloux.
LOUISE (riant) A h ! A h ! de la soupe à cailloux, v o u s v o u l e z rire !
LA M È R E Je vois, y en a qui ne m e croient pas. Elles p e n s e n t que la
soupe à cailloux ça ne nourrit pas son h o m m e . E h bien, si elles v e u l e n t
se p e r s u a d e r du contraire, elles n ' o n t q u ' à é c o u t e r m o n histoire
j u s q u ' a u bout et elles verront bien ce que peut faire u n simple caillou
q u a n d il est a m o u r e u s e m e n t préparé. D o n c , m o n ancêtre p a r c o u r a i t
les routes selon sa f a i m et ses h u m e u r s m a i s sans oublier p o u r autant
de faire halte, tous les soirs, vers les quatre ou cinq heures, d a n s un
village o u u n gros b o u r g cossu apparu, au loin, sur l ' h o r i z o n de sa
route.
Il arrivait, tranquille, souriant, tellement franc, fort et h o n n ê t e que les
chiens ne p e n s a i e n t s o u v e n t m ê m e pas à a b o y e r q u a n d ils le voyaient.
Il s ' a p p r o c h a i t de la fontaine ou du puits du village et là, tirant son
c h a u d r o n à trois pieds de son baluchon, il se mettait à le nettoyer, le
frottant m ê m e avec du sable alors q u ' i l était visible que le c h a u d r o n
était déjà d ' u n e propreté parfaite. L e s f e m m e s , intriguées, l ' a i r de
rien, cessaient r a p i d e m e n t de j a c a s s e r et r e g r o u p é e s dans u n coin,
l ' o b s e r v a i e n t sans m o t dire, se d e m a n d a n t bien , c o m m e vous autres
en ce m o m e n t , où il voulait en venir.
LES AUTRES (soudainement libérées, scandent) O ù veut-il en venir ? O ù
veut-il en v e n i r ?
Elle les apaise en souriant et poursuit :
LA M È R E Son c h a u d r o n lavé et égoutté, il se choisissait une place,
une place c o m m o d e , facile, sans courant d'air. U n e place où il pouvait
s'asseoir, battre le briquet et faire un feu bien clair, sans f u m é e ni
odeur. Ensuite il se levait, prenait son c h a u d r o n et allait le r e m p l i r
d ' e a u claire à la fontaine où les f e m m e s venues chercher l ' e a u p o u r
le repas du soir et tailler une bavette rapide sur les potins de l'après-
midi, le r e g a r d a i e n t f a i r e , m é d u s é e s . Q u a n d elles le voyaient de près,
tandis q u ' i l remplissait son chaudron, b e a u c o u p d'entre-elles le
trouvaient b e a u avec son large visage ouvert, tout travaillé de petites
rides faites p o u r le sourire, d ' a u t r e s fondaient par avance à l ' i d é e q u e
ses y e u x francs et clairs allaient se porter sur elles et les scruter. Elles
en arrivaient m ê m e à craindre q u ' i l ne leur adressât la parole mais
surtout leur é m o i atteignait son c o m b l e q u a n d elles le voyaient
r e m o n t e r la corde d u puits ou caresser l ' e a u de la fontaine avec des
gestes précis, fins, délicats et puissants à la fois. Il leur semblait que
ces gestes, rien q u ' à les r e g a r d e r faire, leur transperçaient le corps et
b e a u c o u p s o u v e n t d é d a i g n é e s par leurs maris, se sentaient chavirées
d'avance.
GILBERTE (narquoise) Eh ! bien dis donc, un drôle de laostic ton
grand-père !
LA MÈRE Et alors ! N'est-ce pas comme ça que vous les aimeriez,
les hommes ?
LOUISE Des délicats, des beaux, des polis, des bien-appris, mais y
en a plus ! Alors faut pas rêver !
LA MÈRE Et bien, le mien, il était comme ça, et mieux que ça encore,
si voulez savoir ! (Elle manifeste le désir de se lever pour faire quelques pas.
Toinette l'aide tandis que Mathilde court lui chercher sa canne. Elle dit la suite
de l'histoire en se déplaçant lentement, appuyée au bras de Mathilde revenue lui
apporter sa canne.) Donc, une fois son eau claire emprisonnée dans son
chaudron, une eau d'une transparence lumineuse, sans bulle ni
tourbillon calcaire, il la posait sur son feu qui se mettait à la lécher
pour la mener à ébullition. Ceci fait, il sortait de la poche droite de son
paletot une sorte de pierre étrange semblable un peu, comment vous
dire, à un gros galet plat qu'aurait pris les couleurs d'un crépuscule
embrasé. Tout veiné et poli, il brillait dans sa main comme un cœur
humain et on se s'rait presque attendu à le voir battre tant tout ce que
mon ancêtre faisait, paraissait à la fois simple, évident, étrange et
fascinant. Puis il faisait glisser le caillou dans l'eau et se mettait à
touiller lentement à l'intérieur de son chaudron.
Il ne se livrait pas à cette activité depuis plus de quatre ou cinq
minutes, les yeux perdus et rieurs, sans qu'une femme plus hardie ou
plus curieuse que les autres ne vienne lui demander ce qu'il faisait ou
à quelle activité il se livrait. Lui, sans même lever la tête et semblant
prendre son temps, répondait invariablement : « Mais je fais de la
soupe à cailloux !... Cela semble vous surprendre, vous ne connaissez
donc pas ! »
Pour sûr qu'elles ne connaissaient pas. Mais cette voix si grave, si
calme et si gentille qui semblait comme une invite contribuait à
rassurer même les plus craintives commes les plus timides ou les plus
réservées. Alors, s'encourageant mutuellement, elles s'avançaient
lentement vers lui, formant bientôt un cercle dont la présence ne
semblait guère le troubler puisque sans même les regarder, il conti-
nuait, imperturbable, à touiller son chaudron au fond duquel on
entendait le caillou paisiblement valser. « Et c'est bon ?
— Bien sûr que c'est bon. Bien préparé, c'est même délicieux !
— Et ça a quel goût ?
— Ça dépend de l'hospitalité qu 'on lui donne. Mais surtout ça dépend
beaucoup de l'eau. Et ici, elle me semble particulièrement bonne.
Oh ! oui, c'est pas comme à..., le village d'à côté où ils ont une eau
affreuse. D'ailleurs y a qu'à les voir : ils sont tous bossus, tordus ou
contrefaits. Tandis qu'ici, vraiment, ça, vous pouvez le dire : elle est
bonne !
— Et ça nourrit ? Ça tient au corps ?
— B ien sûr que ça nourrit et même bien. Voyez par vous-même ! Moi,
personnellement, je ne mange que ça ! »
Etaient-elles étonnées : un bel homme comme celui qu'elles avaient
devant elles, et qui ne se nourrissait que de soupe à cailloux. Elles n'en
revenaient pas... aussi dans le silence ainsi créé pouvait-il dire, sans
hausser le ton ni se presser : « Ah ! évidemment, avec un peu de
pommes de terre, c'est parfois meilleur ! » Alors, mais comme ça,
juste pour voir, parce que, c'est vrai la soupe à cailloux, tout de même
ça mérite d'être vu, il y en avait une qui, vite fait, envoyait, qui son fils,
qui sa fille, chercher quelques pommes de terre. Alors, choisissant les
plus belles, car il ne fallait pas gâcher la soupe, il sortait de sa poche
gauche un large couteau au manche tout sculpté et avec une précision,
une rapidité qu'elles n'avaient pas elles-mêmes, pourtant habituées à
ces travaux, elles le voyaient déshabiller la pomme de terre en un rien
de temps et la plonger, coupée en petits dés réguliers dans l'eau qui
commençait à chanter. Alors il se remettait à touiller lentement avec
application et laissait tomber, comme ça, comme par hasard, et au
bout d'un moment : « Bien sûr, avec quelques carottes, ça arrange
parfois la légère amertume de la pomme de terre ». Comme par
miracle, on voyait arriver des carottes qui, sans que personne ne sache
qui les avaient apportées, se retrouvaient d'abord posées à côté de lui,
pour sauter bien vite dans l'eau qui semblait les attendre. Le couteau
qu'on n'avait même pas vu agir, claquait sur lui-même et rejoignait
la poche gauche du paletot quand la même voix calme disait : « Ah !
quelques navets n'ont jamais fait de mal dans l'affaire. » Et bien vite,
l'assistance médusée voyait quelques beaux navets venir flotter par
instants à la surface du liquide qui dégageait une odeur de plus en plus
riche et envoûtante. Alors la voix reprenait : « Parfois, avec quelques
poireaux, on obtient des résultats encore plus surprenant. » Oh ! oui
vraiment que c'était surprenant de voir tout d'un coup les poireaux
dont le fouet avait été fendu d'un coup de couteau habile, venir mêler
leur chevelure courte et drue à la liqueur maintenant bien sympathique
du caillou en transe dans le fond de la marmite. (Fatiguée, elle se rassied
lentement dans sonfauteuil roulant, puis, reprend). « Je sais bien, disait la
voix, quelques puristes désapprouveront, mais quant à moi, je suis
d'un avis contraire, et pour l'avoir essayé, je sais même que c'est
franchement bon, quand un bon morceau de lard ou une esfilade de
bœuf ou de mouton vient coiffer le tout afin d'exalter le goût du
caillou. » Et il n'était pas rare de voir aussitôt flotter dans le petit
brouillard coiffant le sommet de la marmite, une pièce de bœuf ou de
mouton, une esfilade prise dans la viande, là où elle est belle, longue
et sans mauvaise graisse. Alors, c'est vrai, tout le monde pouvait être
témoin, il se dégageait du chaudron une odeur, mais une odeur qu'on
devait sentir de partout le village ! A point nommé, mon ancêtre
plongeait sa main droite dans la poche haute de son vêtement et, après
en avoir sorti un petit paquet de papier plié, il l'ouvrait sur ses cuisses,
en prélevait trois ou quatre bonnes pincées et les jetaient dans le
liquide mousseux et appétissant qui tremblottait maintenant dans le
ventre de la marmite. Puis, après avoir encore touillé quatre ou cinq
fois en allant loin et profond, il la retirait du feu qui commençait à
faiblir, plaçait son chaudron contre ses jambes repliées et levait la
cuillère pour goûter. Alors, après plusieurs claquements de la langue,
il disait : « Oui, pour sûr, c'est une bonne eau ici pour la soupe à
cailloux ! ».
Alors, c'est vrai, tout le monde pouvait en être témoin, il se dégageait
du chaudron, une odeur, mais une odeur qui chatouillait les narines de
tout l'village ! Mon grand-père n'avait plus alors qu'à se régaler et à
faire de-ci de-là le généreux en offrant, une cuillérée à qui voulait
goûter.
Un mari, parfois, plus impatient que les autres, venait tirer sa femme
par le bras dans la mesure où sa soupe, à lui, attendait toujours, dans
son chaudron cocu, l'eau et les légumes...
Ça, c'est pour le couvert ! Mais pour le gîte, me direz-vous ? Eh bien,
pour le gîte, mon ancêtre n'avait guère plus de problèmes. Beau
comme il était, bien rares furent les jours où il ne se trouva pas une
jeune veuve ou une propriétaire encore appétissante, pour lui propo-
ser de l'héberger Aux yeux cernés qu'elles arboraient le lendemain,
il était évident que son plumage était bien à la hauteur de son ramage,
ou le contraire ; enfin, comme il vous plaira !
HENRIETTE C'est beau les histoires, vrai, mais l'mieux pour mettre
du beurre sur son pain, c'est quand même bien la lutte sociale. Vous
étiez pas nombreuses, avec moi, dans la rue, y a trois ans, en 1911,
quand il s 'est agi d ' aller rouspéter contre la vie chère. Pourtant, ça leur
en a foutu un sacré coup au moral, aux bourgeois, d'voir toutes ces
femmes défiler dans la rue... C'était plus difficile d'envoyer la troupe
contre nous que contre les mineurs.
EMILIE Sans doute, mais ça a servi à quoi ?
HENRIETTE A ce qu'on sache qu'on n'en peut plus d'trimer,
d'payer et d'se contenter d'pain sec et d'eau comme les forçats.
TOINETTE (qui a auparavant fait signe à sa commise d'aller chercher des
verres et une bouteille de gnole) Bon, j'crois que c'est l'moment de vous
proposer d'boire une rasade pour apaiser les esprits.
HENRIETTE C'est ça, l'alcool : la drogue et la muselière de
l'ouvrier !
ROSINE Tu vas pas recommencer !
HENRIETTE (soudain rieuse) Mais non, bien sûr !
Elles boivent, rapides, les quelques gouttes d'alcool versées dans de tous petits
verres.
GERVAISE Bon, mais c'est pas tout ça, faut s'remettre au boulot.
TOINETTE Oui, la journée est pas finie.
JULIENNE Et c'est pas une tâche qui attend.
EMILIE Bon, mais qui c'est qui l'prépare la prochaine fois ?...
ROSINE Ce serait-y pas ton tour, dis, Gilberte ?
ROLANDE Oh ! non par pitié, on veut pas être empoisonnées !
GILBERTE (unpeu vexée) Non, mais, j ' sais aussi bien cuisiner qu'vous,
qu'est-ce que vous croyez. Seulement, moi, j'sais faire les deux à la
fois : cuisiner et m'amuser. C'est ça qui vous fait bisquer parce que
c'est pas donné à tout le monde !
GERVAISE Très bien. Alors, la prochaine fois, ça s'ra ton tour.
JULIENNE De toutes façons, tout le monde y a passé. Restait plus
qu'toi... et la Jeunette.
MATHILDE Oh ! moi aussi, la prochaine fois j'en ferai un !
TOINETTE (déplaçant sa mère toujours installée dans son fauteuil) Nous
aussi, ça nous ferait plaisir un jourd'vous régaler. C'est vrai quoi ! On
commence à vous connaitre et à bien vous apprécier !
LA MÈRE Aussi, si vous l'voulez, après la jeunesse, c'est moi qui
serai d'tarte à mon tour !
Dans l'entre-temps chacune a plus ou moins repris son ouvrage, dans un coin la
commise lampe avec délectation les quelques gouttes d'alcool restées dans lefond
des verres.
JULIENNE (après un temps) C'est bien la mère, mais vous n'aurez qu'à
prendre rang comme tout l'monde !
Toinette conduit sa mère jusqu'auprès de Judith qui manipule maintenant son
propre linge. Puis, laissant sa mère avec Judith, elle retourne ses comptes.
LA MÈRE (s'emparant d'un petit corsage) Oh ! Mais dis-moi, il est bien
joli, ce petit corsage ! Il n'est pas à toi, j'présume ?
JUDITH Eh bien si, justement, il est à moi et bien à moi.
MATHILDE (qui s'est approchée et se saisit du corsage) Le cadeau d'un
prince ?
JUDITH N'éxagérons pas ! L'histoire est plus simple. Depuis
l'temps qu'on s'connait, j'peux bien vous le dire en confidence. Parce
que vous savez, c'est pas vraiment glorieux. En tout cas, pas ce que
vous croyez. A la vérité, ça date du temps où mon mari a eu son
accident et puis la suite...
MATHILDE Un accident !
Judith hausse les épaules et poursuit.
JUDITH A ce moment-là, j'en bavais pour nourrir les gosses. C'était
encore pire que c'qu'on a pu vous en dire. Y a même un moment où
on n'a plus rien eu à manger, alors... (elle baisse le ton) mais promettez-
moi de n'en rien dire... voilà... j'ai fait les poubelles dans les quartiers
riches.
La mère la rassure d'un geste amical.
MATHILDE Les poubelles !...
JUDITH Je m'en suis pas vantée à l'époque parce que d'une part, ça
aurait servi à rien et pis surtout j'avais honte, d'autant que j'étais
étrangère. Faire les poubelles, c'est bien brillant pour personne. Mais
vous n'imaginez pas ce qu'on peut y trouver. D'ailleurs, j'ai décou-
vert que j'étais pas la seule à faire ça, et même que ça a failli mal
tourner parce que les anciens, les chiffonniers déjà en place, n'appré-
ciaient guère qu'une nouvelle, une « même pas ed'chez nous ! »
vienne empiéter sur leurs plates-bandes !
MATHILDE Tu parles ! Y a de sacrés lazares dans ch'quartier. C'est
pour ça que, moi, j'veux m'en aller à Paris.
JUDITH Enfin, toujours est-il qu'un jour, j'ai trouvé, tout bien
propre, pliés dans un grand papier et repassés, deux chemises d'homme,
une de femme avec des jours, des dentelles et un beau drap d'enfant...
MATHILDE Oh !
JUDITH ...Tout brodé lui aussi et ce corsage. Y z'étaient neufs,
impeccables, juste pour dire, une p'tite tache ou un p'tit accroc par-
ci, par-là. Je les ai toujours précieusement serrés dans mon armoire
(reprenant le corsage à Mathilde) et quand je mets le corsage, j'ai l'im-
pression que j'change de peau.
MATHILDE Que c'est beau !
JUDITH Suffit alors que j'ferme les yeux et j'suis dans une belle
maison où ça sent la brioche, la lavande, le frais, le propre...
Elle repose le corsage plié dans son panier où Mathilde s'en empare à nouveau
pour aller faire le tour du lavoir en l'exhibant aux autres laveuses.
LA MÈRE T'es vraiment une fille pas ordinaire !
JUDITH C'est gentil de m'dire ça, mais vous savez, l'plus dur, c'était
en rentrant d'ma tournée. J'avais l'impression d'sentir l'ordure.
J'avais beau m'frotter, me rincer et tout, ça partait pas. Sans parler du
regard des enfants qui voyaient bien que derrière tout ça, quelque
chose n'allait pas.
LA MÈRE N'en parle plus, si ça te fait mal !
JUDITH Si, tout de même, ça m'a fait du bien d'en parler. J'suis pas
très causante d'ordinaire et... on m ' l ' a assez reproché. Ça vient sans
doute de l'époque où j'préférais m'taire tellement j'avais encore collé
au palais l'accent d'chez moi (reprenant le corsage à Mathilde). Ce bout
d'chiffon, j ' m ' e n séparerais jamais ! Voyez, c'est pas l'cadeau d'un
prince, c'est mieux qu'ça : c'est l'petit butin d'la misère.
MATHILDE (retournant à sa place, chantonne pour elle-même en écho) Le
p'tit butin d'la misère ! Le p'tit butin d'la misère...
Un temps
LOUISE Ben quoi ! Aide-moi, l'panier, y va pas bouger tout seul !
ROLANDE (après un temps) Quelle impatience ! Tu permets que j ' m e
recoiffe, oui !
LOUISE Grouille ! C'est pas l'moment de faire des mines !
ROLANDE Tu m'énerves. C'est pas des mines, c'est du respect
d'soi-même.
LOUISE Du respect d'soi-même ! Me fais pas rire ! C'est d'la
fainéantise.
ROLANDE De la fainéantise ! Tu vas voir ! Eh bien, puisque c'est
ça. Tiens (elle lâche le panier) T'as qu'à te débrouiller toute seule. Là !
Louise excédée /' empoigne. Elles sortent en s'invectivant. On entend des cris, des
coups, des bribes de phrases.
HENRIETTE Ces deux-là, qu'est-ce qu'elles s'chamaillent ! Vrai, la
Louise est pas contente qu'sa sœur aille courir le guilledoux sans elle.
ROSINE Faut dire qu'la nature n'les a pas traitées à égalité, toutes les
deux.
JUDITH Ça m'rappelle deux filles d'mon pays. [Elles étaient célèbre
dans tout l'ghetto. Elles n'arrêtaient pas de s'faire des mamours, puis
de s'flanquer des roustes, et d'se rabibocher. Une taquinerie, ça
devenait vite une moquerie qui devenait une insulte. Elles n'arrêtaient
jamais de s'crêper l'chignon, de s'gifler comme au concours. Après
une bonne torgnole, on les voyait bras d'ssus, bras d'ssous, griffées,
sanglantes, le poitrail à l'air, toutes contentes, qui faisaient l'tour du
quartier, se rengorgeant et se murmurant à l'oreille des drôleries sur
les gens qui les regardaient passer sur l'pas d'la porte ou de derrière
leur rideau tiré.
JULIENNE C'est tout comme les deux nôtres.
GERVAISE Et n'allez pas vous mettre entre elles. Parce qu'alors,
c'est sur vous qu'elles vont foncer les tigresses ; et cul et chemise pour
vous foutre une râclée.
EMILIE C'est bien comme ça qu'elles sont. On voit qu'tu les connais
bien.] 1
TOINETTE Déjà quand leur mère était encore de ce monde, on
pouvait croire deux siamoises. Alors depuis qu'elle est partie, elles
sont liées : à la vie à la mort, mais d'un sentiment malsain.
LA MÈRE Et qui sent son malheur !
GILBERTE (sortant) Eh ! ben, j ' m ' e n vais aller les surveiller, ces
deux p'tites chattes, j'dois étendre mes guenilles !
ROSINE (après un temps) Quel calme, vous trouvez pas ?
Un temps
MATHILDE Dis-donc, Gervaise, toi qu'as toujours travaillé chez les
riches, dans des grandes maisons, y a une chose que j'voudrais bien
savoir. De quoi, elles parlent les bourgeoises, vu qu'elles ont rien à
faire ? Quand elles sont ensemble, qu'est-ce qu'elles s'disent, des
trucs comme nous aujourd'hui, ou d'autres choses plus intéressantes ?
Ben oui, quoi ! J'me suis toujours demandé si elles étaient comme
nous ? Enfin, qu'est-ce que ça fait, à quoi ça pense, ces femmes-là ?
1. Voir note page 65.
GERVAISE O h ! tu sais, c ' e s t p a s c o m m e n o u s et pis c ' e s t c o m m e
n o u s , tout à la fois. D ' a i l l e u r s , y a b o u r g e o i s e et b o u r g e o i s e . M o i p a r
e x e m p l e , j ' a i travaillé dans trois maisons. Ben, y en a aucune qui
r e s s e m b l a i t à l'autre. C o m m e n t te dire ! C ' e s t sûr q u e p o u r ce qui est
d 'la r i c h e s s e , d u c o n f o r t c ' e s t d u p a r e i l a u m ê m e . E l l e s o n t p a s le s o u c i
d u m a n g e r , ni d e rien d e ce genre, ç a fait déjà u n e sacrée différence.
(Entrée des deux sœurs qui se c o u r e n t l ' u n e a p r è s l'autre, en riant. A un moment,
elles se r a t t r a p p e n t p o u r s ' é t r e i n d r e et s ' e m b r a s s e r Elles f o n t un bout de chemin
b r a s dessus-dessous, r e t o u r n a n t à leur travail). M a i s p o u r l e r e s t e , c ' e s t
c o m m e chez nous y en a qui ont du cœur, y en a qui n ' e n ont pas, y ' e n
a qui ont d e la tête, y e n a qui n ' e n ont pas, y ' e n a qui n ' o n t ni c œ u r
ni tête, y ' e n a q u ' o n t les d e u x . V o i l à !
MATHILDE O u i , m a i s tiens, q u a n d e l l e s te p a r l e n t ? Q u ' e s t - c e
q u ' e l l e s te d i s e n t ?
G E R V A I S E Ben, ça dépend. La première chez qui j'étais c'était une
vraie p e a u d ' v a c h e , m é c h a n t e , et près d ' s e s sous. Elle e n faisait b a v e r
à t o u t e la m a i s o n : le m a r i , l e s e n f a n t s , n o u s . E l l e n e m ' a d r e s s a i t j a m a i s
la parole, q u e p o u r d o n n e r des ordres o u p o u r gueuler. F a u t dire q u e
c o m m e j e d é b u t a i s , c ' e s t vrai, j e lui d o n n a i s q u e l q u e s o c c a s i o n s d e
l'faire. A côté d'ça, j a m a i s un m o t gentil. Elle savait m ê m e pas où
j ' v i v a i s , si j ' a v a i s d e s e n f a n t s o u q u o i . R i e n ! E l l e c o m p t a i t t o u t , l e s
sucres, les b o u t s d e pains, tout, j ' v o u s dis. U n e s a c r é e garce. S o n mari,
(elle rit) e l l e l e m e n a i t à l a b a g u e t t e !
MATHILDE Ç a lui servait à q u o i d ' ê t r e riche, alors ?
GERVAISE Vrai, elle était tellement m a u v a i s e qu'elle en profitait
pas, ni p e r s o n n e c h e z elle, au reste. M a i s , m a d e u x i è m e p a t r o n n e ,
tenez, celle-là c 'était autre chose. Celle-là, elle brûlait la c h a n d e l l e p a r
les d e u x bouts. T o u j o u r s à recevoir, à d é p e n s e r , à faire la fête. D e s
a m a n t s à c e q u ' o n dit... m a i s j ' l e s ai j a m a i s vus. E l l e r e c e v a i t a u s s i d e s
f e m m e s , p r e s q u e t o u t e s l e s a p r è s - m i d i q u a n d s o n m a r i é t a i t p a s là. E t
a v e c tout le tralala : thé, café, chocolat, g â t e a u e n v e u x - t u e n voilà.
Alors n o u s a u x cuisines, o n e n profitait p a r c e q u e celle-là, elle
contrôlait rien. Q u a n d y en avait plus... on rachetait ! E t allez-y ! A v e c
elle, f o r c é m e n t c ' é t a i t u n autre genre. O n n ' e x i s t a i t p a s p l u s q u e ses
c h a i s e s . E l l e f a i s a i t p a s a t t e n t i o n à n o u s . A u s s i j ' e n ai e n t e n d u d e s
c h o s e s p a r c e q u ' o n f a i s a i t c o m m e si j ' e x i s t a i s p a s . A l o r s q u a n d il
m ' a r r i v a i t de servir la collation, b e n j e m ' t r o u v a i s r e n s e i g n é e sur tout.
Forcément.
GILBERTE (à la p o r t e ) D i s d o n c , E m i l i e , y a u n e v i s i t e p o u r toi.
EMILIE U n e visite ?
G I L B E R T E Y a t o n h o m m e q u ' e s t a u x p ' t i t s s o i n s p o u r t o i ! Il v e n a i t
v o i r si t ' a v a i s fini a f i n d e t ' a i d e r à p o r t e r t o u t le f o u r b i s . (Emilie sort)
C'est-y pas beau ça M a d a m e !
GERVAISE C ' e s t pas à m o i q u ' ç a arriverait.
J U L I E N N E Elle doit a v o i r u n secret, u n e p o t i o n m a g i q u e p o u r les
a m a d o u e r et les r e n d r e s e r v i a b l e s .
TOINETTE (riant) C'est peut-être juste un brave h o m m e . Une
exception, quoi !
G I L B E R T E (commentant à celles qui sont d a n s le lavoir ce qu 'elle voit dehors)
Ils s o n t c o m m e d e u x p i g e o n s q u i r o u c o u l e n t s u r u n e c o r d e à l i n g e .
Q u e l p l a i s i r ! ( à Emilie qui revient et p a s s e devant elle) E n c o r e b i e n c o n -
servé et tu l ' a s bien e n m a i n , à c ' q u ' o n dirait !
E M I L I E (la taquinant) F a u t p a s s ' p l a i n d r e . Ç a e n f e r a u n d e m o i n s d a n s
ta collection. Q u ' e s t - c e q u e tu veux, tu p e u x q u a n d m ê m e p a s tous les
avoir ?
MATHILDE (à Gervaise) A l o r s ? D e q u o i e l l e s p a r l a i e n t t e s p a t r o n -
nes ?
GERVAISE O h !... b e a u c o u p d e t o i l e t t e s , d e s n o u v e a u x o f f i c i e r s e n
g a r n i s o n et j ' e n passe, m a i s surtout sur les u n e s o u sur les autres. U n e
fois o u d e u x seulement, elles ont parlé de c h o s e s sérieuses : oui, j ' m e
s o u v i e n s , d e la g u e r r e q u ' a l l a i t v e n i r et d e s c h o s e s c o m m e ça.
MATHILDE Et qu'est-ce qu'elles en disaient ?
GERVAISE O h ! Y e n avait p o u r tous les goûts. L a plupart disaient
q u ' i l f a l l a i t l a g u e r r e , q u e l a F r a n c e p o u v a i t p a s se l a i s s e r h u m i l i e r ,
q u ' i l fallait q u e les h o m m e s d é f e n d e n t l ' h o n n e u r d e la N a t i o n et tout
le r e s t e . Y e n a v a i t u n e o u d e u x t o u t d e m ê m e q u i é t a i e n t p a s d ' a c c o r d
et qui disaient q u e la g u e r r e c'était m o c h e , q u ' e l l e s n ' a v a i e n t pas
e n v i e de p e r d r e leur m a r i ou leur g r a n d gars. E n f i n tout du pareil !
MATHILDE M a i s t a d e r n i è r e p a t r o n n e , tu y e s d e p u i s q u a n d ?
GERVAISE Depuis quatre mois seulement.
MATHILDE Et pourquoi que t'as changé ?
GERVAISE L ' a u t r e , elle voulait plus q u e j ' a m è n e m e s gosses,
c o m m e ça m ' a r r i v a i t de t e m p s à autre, q u a n d j'étais bien obligée. U n
jour, elle m ' a dit c o m m e ça q u e ç a lui déplaisait d e voir cette
m a r m a i l l e q u a n d elle v e n a i t d a n s la cuisine. T u parles ! elle venait
p r e s q u e j a m a i s . N o n , elle a fait u n c a p r i c e , c o m m e ça, p o u r rien ! D u
coup, j ' a i cherché ailleurs !
MATHILDE Et alors ?
G E R V A I S E B e n , j e r e g r e t t e p a s p o u r le m o m e n t p a r c ' q u e f i n a l e m e n t ,
j ' a i j a m a i s été aussi bien. U n e vraie d a m e , j u s t e et tout. A h ! ça , tu
p e u x pas lui e n raconter, p a r c e q u e m a l i g n e ! M a i s toujours u n m o t
p o u r t o i . « C o m m e n t v o n t l e s e n f a n t s »... E n f i n , p o l i e q u o i ! E t d e s
fois m ê m e , elle donne, u n peu d ' b o n b o n s , d ' g â t e a u x ou d'vêtements,
s u r t o u t p o u r les e n f a n t s . E l l e e n a p a s et j ' p e n s e q u e ç a lui p è s e .
EMILIE (se m ê l a n t à la conversation) C ' e s t q u a n d m ê m e p a s j u s t e . M o i
q u ' a i p a s u n s o u , m e v ' l à a v e c 6 m o r v e u x s u r les bras, s a n s c o m p t e r
ceux qu'j'ai perdus. En tout, ç'aurait fait... attendez voir : 6, plus celui
qu'j'ai perdu en couche... la p'tite Reine qu'est passée à 6 mois... mes
deux jumeaux qui sont mort d'la fièvre typhoïdes l'année d'la grande
épidémie et, pis, mon ptiot Julien, ch'nazu qu'a été renversé par un
cheval emballé. Ben ç'aurait fait... onze. C'qu'est malheureux, c'est
que j'sais même pas comment on aurait fait avec tout ça chez nous.
Déjà qu'c'est pas facile, tous dans la salle, pour manger, dormir,
s'laver. Et encore, y a mes deux grands qui sont partis sur les routes
pour du travail et qui, du coup, ont laissé place à la relève.
MATHILDE Mais moi j'voudrais savoir. Comment c'est chez eux ?
GERVAISE Ah ! Ça, chez mes bourgeois : les Mercier, c'est pas la
place qui manque ! Même que pour nettoyer tout ça, ça m'en fait du
travail et du remue ménage à en avoir le dos et les bras à la morgue !
(montant sur un escabeau) D'abord, y'a la grande salle qu'est bien deux
fois grande comme ici. Après ça, y'a l'petite salle : l'salon qu'ils
appellent ça. Et pis : l'bureau d'Môsieur, l'cuisine, l'salle à manger
d'tous les jours, ouais, parce qu'ils ont deux salles pour manger eux-
autres, l'boudoir d'Madame. Et, tout ça rien qu'en bas. Avec ça
l'pièce tout en verre qui va sur l'jardin qu'est bien grand comme un
parc. Et j'vous dis rien d'l'étage avec toutes les chambres, une pour
Madame, une pour Môsieur.
GILBERTE Tutt, tutt, tutt...
GERVAISE Oui, oui, (en réponse aux murmures des autres) y z'ont chacun
leur chambre !
GILBERTE (prenant les autres laveuses à témoin) C'est pas étonnant qui
z'aient pas d'enfants. Y savent peut-être pas comment on les fait.
GERVAISE Non, c'est pour quand Madame a ses migraines, alors
M'sieur y va dans sa chambre. Après, y a les chambres pour les
enfants, quand ils viendront ! Et pis pour les invités. Et c 'est pas tout...
Y a les autres pièces, sous l'toit pour l'chauffeur, la camériste, pis tout,
pis tout ! Pour sûr, c'est pas croyable : deux salles de bain, z'avez
jamais vu ça ! Y'en a même une toute en marbre rose avec une grande
baignoire tout en cuivre et qui m'donne un mal de chien quand il faut
que j'la brique, et d'l'eau, en veux-tu en voilà, avec des tuyaux
partout. A j'vous jure, c'est aut'e chose qu'la pompe à bras d'ma rue !
HENRIETTE Après ça, vous direz que l'monde est juste et qu'nous,
les ouvriers, on n'a pas raison de s'mettre en syndicat pour qu'les
patrons y gardent pas tout pour eux.
EMILIE Pourquoi qu'tu penses qu'ton syndicat y va nous donner à
tous des belles maisons comme ça ?
GERVAISE Et si on en a toutes, qui s'ra la bonne ? C'est encore
nous !
HENRIETTE Vous voulez vraiment rien comprendre. Restez donc
comme vous êtes après tout. Mais v'nez pas râler sans cesse.
EMILIE Oh ! moi ! J'sais bien qu'syndicat ou pas, j'passerai tout
c'qui m'reste à vivre dans min p'tiote salle et qu'la patronne
ed'Gervaise, elle continuera à s'promener dans sin palais à s'lamenter
sur les gosses qu'elle f'ra pas, pendant qu'moi j'verrai les miens
claquer du bec et crever d'misère. Elle aura tout plein d'sous et moi
j'aurai tout plein d'gosses ; et ça ; qu'ça m'plaise ou non ! Personne
y viendra pour m ' aider et empêcher que je soye obligée d ' enlever mon
Etienne ed'l'école à ses 10 ans pour qu'y puisse aider, maintenant
qu'son père trouve plus bien à s'employer. Pourtant, mon Etienne, il
aimerait ça, l'école, et l'maître il a même dit qu'il apprenait très bien
et qu'faudrait l'faire continuer. Moi, c 'était ma joie quand il m'récitait
tout haut ses leçons, toutes chés belles choses qu'il apprenait à l'école.
HENRIETTE Forcé, les patrons y zont pas intérêt qu'nos gosses y
soyent trop savants. Des fois qu'y d'viendraient plus intelligents
qu'leurs mères et qui comprennent enfin qu'la société, faut la chan-
ger !
ROSINE Toi, l'Henriette, quand tu causes, y a pas d'surprise. T'as
bien appris ta leçon ! C'est vrai quoi ! Pas moyen d'la faire parler
d'aut'e chose. Faut toujours qu'elle la ramène, et une fois avec son
syndicat et une aut'e fois avec son Jaurès, et pis une autre avec son
Caillaux...
GILBERTE Forcément, ceux-là, faut qu'ce soient les femmes qui les
défendent. Regardez la mère Caillaux, c'est elle qu'a tiré avec son
pistolet. Alors la Henriette comme elle a pas d'pistolet, elle tire avec
ch'grande langue qu'elle a bien pendue.
Tout le monde éclate de rire, même Henriette qui ne peut toutefois s ' empêcher
de rajouter :
HENRIETTE En tout cas, c'est pas les enfants d'la bougeoise
qu'iront s'la faire casser, la gueule, à la guerre qu'ils nous préparent.
C'est les vôtres ! Même qu'ça risque d'faire rudement de places vides
dans la salle à Emilie.
GILBERTE Oh, la, la, quelle rabat-joie, cette Henriette ? En v'là
encore une qui f'rait mieux d'aller danser l'soir plutôt qu'd'aller
ch'cemer les yeux à des réunions où c'qu'on rit même pas ! Et puis ça
lui adouçirait l'tempérament.
HENRIETTE Rira bien qui rira le dernier. Tes Jules y faudra bien qui
z'aillent aussi, à la boucherie, comme les autres ! Restera plus alors
qu'les tordus, les bancals et les vieux...
GILBERTE Qu'est-ce que tu crois, les vieux m'ont jamais fait peur !
HENRIETTE Ça, oui, on sait !
GILBERTE Pis, y sont doux, y sont galants ! Y feraient pas d'mal à
une mouche.
EMILIE (riant) Tu frais mieux d'te taire, voleuse ed'maris !
GERVAISE En tout cas, toi, t'es une mouche qu'aime bien qu'on lui
fasse mal.
JULIENNE Gilberte, c'est le monde à l'envers, c'est une mouche
qu'aime bien qu'on la pique !
Rire général
Intervention de Toinette, pour établir le silence qui n'est pas suivie d'effet.
GILBERTE La Gilberte, j'vais vous dire, elle crève de chaud ; et si
c'n'était la crainte de choquer vos p'tites natures fragiles, elle se
foutrait bien à poil, et sans plus attendre (Elle commence à faire sauter
quelques boutons).
TOINETTE J'voudrais bien voir ça !
ROSINE Personnellement, je n'y tiens pas ! J'ai la vue sensible !
GERVAISE C'est vrai pourtant qu'on est tellement en nage qu'à
c't'heure, on n'sait plus si on est mouillée d'sueur ou trempée d'eau
d'lessive.
GILBERTE (narguant Toinette venue près d'elle pour la surveiller) Allez !
Bonne fille comme je suis... pour n'pas effaroucher les pucelles que
vous êtes, j'vais seulement quitter mes bas. (Elle s'installe commodément
et s'emploie à enlever ses chaussures puis ses bas qu'une fois retirés elle agite
devant elle, comme pour leur faire prendre l'air.) Ouf, ça fait du bien. Dis
donc (à la gamine) toi qu'es pas encore complètement verrouillée, tu
devrais faire comme moi. Tu veux pas... T'as tort ! Et toi, Rolande, tu
veux pas m'imiter ? J'suis sûre que ça te ferait du bien, vu qu'forcément
on a les pieds qui gonflent dans ton état ! (S'approchant de Rolande et le
prenant par la taille) Qui c'est l'enfant d'pute qui t'as fait ça ?
ROLANDE J'sais pas si je peux l'dire !
GILBERTE Et, bien sûr, tu l'aimes ?
ROLANDE Oui...
GILBERTE Mais t'es folle ! Les hommes, faut jamais tout leur
donner tout d'suite, parce qu'après, ils jouent aux coqs. Et tu sais, les
coqs, y z'ont toujours besoin de plus d'une poule dans leur basse-cour.
ROLANDE Le mien, c'est pas la même chose. C'est pas un coq. Il est
gentil et bien élevé. S'il peut, il me mariera, il me l'a promis !
GILBERTE C'est ça ! Mais tu rêves ou quoi ?... Le mariage ! Tu
parles d'un avenir. T'as vu les autres un peu ? Non mais regarde-les,
toutes usées, avec des yeux... C'est comme de l'eau d'lessive, tout
délavés, c'est-à-dire quasiments morts !
ROSINE (qui les a suivies du regard) Dis donc, Gilberte, tu vas pas faire
la maquerelle, en plus !
GERVAISE Tu vas tout d'même pas lui mettre de sales idées en tête,
à cette gamine ?
GILBERTE Parce que vous croyez sans doute être des modèles à
suivre avec pour tout diplôme, vos nœuds d'varices et vos rides
précoces !
JULIENNE J't'aime bien, ma fille, mais t'as pas l'droit d'parler
d'nous comme ça ! On est des personnes nous aussi, et on a notre
honneur !
HENRIETTE Elles ont raison, Gilberte ! C'est pas une maladie
honteuse que d'être pauvre et de s'être fatigué au travail.
ROLANDE Elle m'disait rien d'mal. Juste de m'méfier des hommes.
GERVAISE Pour ça, elle a pas tort.
ROSINE Et, tu sais d'quoi tu parles ! Pas vrai !
EMILIE Oh, là-dessus, y en a pas une de nous toutes ici, qui risque
de rester muette.
LOUISE C'est bien beau tout ça, mais ça n'me dit toujours pas qui
est le p'tit salaud qu'a fait ça à ma sœur.
ROLANDE (s'effondrant en larmes) C'est pas un salaud. Je l'aime ! Et
j'étais d'accord pour me donner à lui. Et en plus, si c'était à r'faire, je
l'refrais. J'regrette rien.
TOINETTE Fais pas ta fièrotte, surtout à moi. Parce que si t'as pas
voulu m'dire qui c'était, tout à l'heure, c'est qu't'es pas si sûre de toi
qu'tu veux l'faire croire, si tu veux mon avis.
LOUISE Mais bien sûr, j ' y suis ! Moi, je sais qui c'est... C'est ce fier
à bras d'Maurice !
TOINETTE Quel Maurice?
LOUISE Le momo d'la...
ROLANDE Ferme là ou j't'arrache les yeux. T'as compris.
LOUISE Je m'tairai qu'si j'veux ! Ecoutez vous toutes. C'est
l 'Momo d'la rue d'la queue d'vache, ech 'champion d 'balle au poing...
JULIENNE Non, le fils de Berthe ? Un bon garçon au demeurant...
GERVAISE Un rien coureur, paraît quand même !
EMILIE Forcé. Toutes les filles adorent les champions. Faut voir
comme elles s'précipitent dessus après la partie. On croirait des
papillons à la lampe.
GILBERTE Si c'est lui, c'est déjà moindre mal ; c'est un beau gars
et avec eul'regard franc.
ROSINE T'en as tâté pour en parler ainsi ?
ROLANDE Y m'mariera, y m ' l ' a dit...
TOINETTE Rolande écoute-moi ? T'as déjà assez fait d'bêtises
comme ça... Le mieux qu'il te reste à faire, c'est d'venir m'voir chez
moi ce soir. J'ai des choses à t'expliquer ma belle...
JULIENNE C'est bien compliqué tout ça !... D'mon temps, on...
HENRIETTE D'ton temps, c'était ton temps ! Mais maintenant, nous
les femmes on aimerait bien décider...
JULIENNE J'voulais pas parler d'ça. Non c'qui y a , c'est qu'c'était
ni les hommes, ni les femmes qui décidaient de s'marier ou pas.
C'étaient les parents !...
LA GAMINE C'était pas juste ! Et pis d'abord en quoi ça les
regardait ?
JULIENNE Tu peux dire ça... Mais vois-tu, les parents à c't'époque,
ils organisaient tout pour nous, pensant qu'c'était pour nôt'bien.
LA GAMINE Et si on aimait quelqu'un d'autre par exemple ?
JULIENNE Eh bien, ça se passait mal quelquefois, y ' avait des pleurs
et des grincements d'dents, mais ça finissait toujours par s'arranger.
EMILIE En tout cas, celle-là, si elle avait encore eu mère et père, ça
lui aurait évité d'faire des bêtises grosses comme elle !
ROSINE Tu parles...
EMILIE Parc'que maintenant qu'elle est prise, elle est bien prise !...
JULIENNE Tout ça veut rien dire. T'nez moi, j'me suis mariée contre
l'gré d'mon père et j'ai jamais tant pleuré qu'l'jour ed'mon mariage.
Mon père, il voulait rien savoir, figurez-vous ! Non, c'était non, qui
disait ! D'abord, ce gars-là, il est pas du pays. Il est pas fiable ! J'aime
pas chés estrangers, c'est tous verreux et compagnie, qu'il osait dire
en parlant de mon Pierrot. [Si vous l'aviez vu se fâcher et taper avec sa
canne levée sur la table ed'la salle. Terrible qu'il était.]
HENRIETTE Et t'as cédé ?
JULIENNE Non, pour sûr. J'ai décidé de m'marier tout d'même car
on s'aimait comme des pigeons mon Pierrot et moi. Eul père y m'a
dit : « Si tu fais ça, si tu passes outre mes ordres, t'es plus ma fille, et
moi vivant, jamais tu remettras plus les pieds dans ma maison, c'est
dit ! ». Le jour ed'mon mariage, j'versais des larmes qui roulaient
comme des billes. Même mon Pierrot il arrivait pas à m'consoler.
LA GAMINE Et ta mère, qu'est-ce qu'elle a dit ?
JULIENNE Rien ! Elle obéissait au père.
ROLANDE Eh bien moi, j'crois qu't'as bien fait ! T'as été heureuse
avec ton Pierrot ?
JULIENNE Pour être heureuse, j'ai été heureuse, mais ça a pas duré
vu qu 'mon Pierrot, il est mort qu 'j'avais pas trente ans et du coup j'me
suis r'trouvée sans rien, plus d'mari, plus d'famille, rien...
HENRIETTE T'as pas à avoir ed'regrets ni d'remords. C'est pas toi
qu'as brisé ta vie, c'est la société. Elle t'a broyée comme elle l'a fait
pour des millions d'autres.
GERVAISE Tout d'même, nous les femmes, on écope un peu plus
qu'les hommes dans ta machine à broyer !
HENRIETTE C'est vrai souvent, mais tu crois qu'les gueules noires,
y z'ont une vie d'plaisir dans les mines de ch'Nord...
1. Voir note page 65.
JUDITH Sans compter qu'nos compagnons y souffrent et y perdent
la vie avant nous bien souvent. Le mien, elle l'a cueilli, y méritait pas
ça...
GERVAISE Sans doute, mais les hommes, eux, y z'ont pas les mômes
à longueur de temps sur l'dos ni l'souci du ménage. Un bonhomme,
ça fait son temps d'travail et après, repos ! Vive eul'cabaret ou bien
la gueuse !
JUDITH Eh, bien ! Le mien, il était pas comme ça. Bien rare qu'après
l'travail, il rentre pas directement.
GERVAISE En tout cas, l'mien, il veut plus entendre parler ed'rien,
y veut qu's'asseoir et manger sa soupe. Et gare aux bruits, ou aux
gosses qui pleurent !
MATHILDE (bouleversée) Taisez-vous, vous n'êtes que des menteu-
ses ! J'crois rien de ce que vous racontez. La vie, elle peut pas être si
moche. Moi j'suis sûre que Rolande va s'marier avec Maurice et
qu'Louise et moi, on s'mariera aussi, avec des bons garçons tout prêts
au bonheur.
JULIENNE Bravo, ma petite ! Enfin une qui n'voit pas l'mal partout.
ROSINE Ça change de la Gilberte !
GILBERTE Tais-toi pouilleuse !
TOINETTE Si on n'a pas encore toutes ses illusions à leur âge, j'sais
pas quand on les aura !
LA GAMINE Oh ! nous prenez pas pour des cruches, on sait c'qu'on
fait. Et en tout cas, on veut pas suivre votre exemple.
GERVAISE Tu sais, quand on les choisit, ils sont jeunes, beaux,
braves et tout. C'est plus tard que ça se gâte. La vie les use, mais pas
d'la même façon ecqu'nous, les femmes ! Eux, souvent, ça les rend
méchants. Alors ils boivent...
EMILIE C'est vrai qu'ils supportent moins bien les contraintes
ecqu'nous. Nous, grâce à Dieu, y a les enfants qui nous adoucissent
et qui nous conservent.
LA GAMINE Eh'ben alors, au moment ed'choisir un mari, je
l'prendrai bien bien costaud pour pas qu'il s'use trop vite !
GILBERTE Prends en plusieurs, crois-en ma vieille expérience ! Et
en plus, comme ça, t'auras du rechange... Tiens ! Quand on parle du
loup... !
Un homme apparaît dans l'embrasure de la porte, l'air gêné et inquiet.
JULIENNE Ben ça alors, un bonhomme ! Ici ! Dans ch'lavoir ! Eh
ben , c'est bien la première fois qu'j'en vois un ! Et pourtant, à mon
âge...!
ROLANDE Ça fait tout drôle...
LOUISE J'sais pas pourquoi... mais ça m'fait rire...!
EMILIE (à Gervaise) Eh, Gervaise ! V'là la relève ! Ton homme a
peur que tu t'abîmes les mains, alors le pauvre chou vient t'remplacer !
JUDITH Veut sans doute qu'on l'lave !
EMILIE Qu'on l'trempe oui !
JULIENNE (riant de bon cœur) Ou qu'on l'rince !
GILBERTE Approchez, Monsieur, approchez, n'ayez pas peur, on
vous mangera pas ! On va bien vous trouver une petite place entre
nous, pas vrai !
ROLANDE (désapprobatrice) C'est ça!...
LOUISE (aussitôt) Et on s'ra plus chez nous !
LA GAMINE Non, pas d'homme ici !
TOINETTE Ces dames ont raison, Monsieur ! C'est pas la place d'un
homme ici ! Regardez un peu l'émoi que vous causez !
ROSINE Ouais, c'est bien c'qu'on a toujours dit, le lavoir, c'est fait
pour chasser la sâleté, alors... ouste !, du balai ! (Elle rit.)
TOINETTE Tais-toi mauvaise langue ! Mais dîtes-moi Monsieur,
qu'est-ce qui vous amène ? Faut qu'vous ayez une bonne raison après
tout, pour être ici...
GERVAISE Dis-moi, il est rien arrivé d'grave aux enfants, au
moins ?
GUSTAVE (le mari) Mais non, folle, t'inquiètes ! C'est juste qu'on
a un urgent besoin de toi !
GILBERTE On peut même dire une envie pressante...(enjoleuse) On
pourait-y faire quelque chose pour vous... Monsieur ?
Rires
GUSTAVE Oui, ben en tout cas, faut qu'tu viennes de suite, parce que
ton grand doit faire illico son paquetage pour rejoindre son régiment !
Parce que, pendant que vous étiez là à papoter, Mesdames, ces
Messieurs d'en haut, eux, y z'ont déclaré la guerre !
EMILIE La guerre !
GUSTAVE Oui, vous avez bien entendu ! La Guerre ! L'ordre de
mobilisation générale vient d'être placardé par tous les murs de la
ville, et à cette heure, y a une foule de gens d'vant qui n'arrêtent pas
de faire des commentaires. Mais, comme toujours y a les bavards ceux
qui restent et pis les autres, qui doivent y aller. A commencer par ton
fils qu 'est en âge, et qu'a déjà r'çu sa feuille. Alors, grouille, parce que
lui y t'attend !
GERVAISE Mon Dieu, mon Dieu...! La Guerre !
HENRIETTE Va vite t'occuper d'lui. Je m'en vais te rassembler ton
linge... (accompagnant de la voix Gervaise qui sort précipitamment, /' air égaré)
et j'te le porterai en passant...
GERV AISE (pressée) Merci mesdames ! (sur le point defranchir la porte,
et après un très léger temps, semblant se reprendre, presque souriante, mais d'une
façon triste) A la revoyure...
LA MÈRE Espérons-le, ma fille, espérons-le...!
ROLANDE (qui semble n'avoir rien compris) Mais enfin, qu'est-ce que
vous avez, à faire ces têtes de décavées. C'est pas un enterrement que
diable ! Tout le monde dit même que ce s ' ra une formalité, une simple
promenade de santé. Les Boches, c'est pas...
HENRIETTE De ces promenades là, si j'ai bonne mémoire, y en n'a
pas beaucoup qui r'viennent intacts !
ROLANDE Vous voulez dire qu'ils ... (brusquement, elle sort à son tour,
courant comme une folle) Maurice...! Maurice...!
LOUISE (réprobatrice) Elle est complètement folle ! Comment j'vais
faire maintenant ?
TOINETTE T'inquiète, j'suis là; et j'crois qu'elle va avoir plus que
jamais, besoin d'toi. J'm'occuperai d'vot'linge, sois tranquille ! Et
puis, il faut bien que je serve aussi à quelque chose, de temps à autre,
non !
Les autres continuent de ramasser leurs affaires avec, semble-t-il, l'esprit
ailleurs.
JUDITH Oui, eh ben, ce coup-ci, l'Amérique, j'crois bien que c'est
foutu !
GILBERTE Faudra s'faire une raison !
EMILIE A tant parler, fallait bien qu'ça arrive un jour ! Mes pauvres
grands, où c'est-y qu'on va m'les envoyer ?
HENRIETTE C'était avant qu'y fallait y penser. Maintenant, c'est
trop tard, faut sauter !
ROSINE C'est ça, y a plus qu'à tuer ou à s'faire tuer. Quelle bêtise
tout de même !
HENRIETTE Quelle foutaise ! Ah ! si z'avaient pas tué Jaurès, on
n'en s'rait pas là !
LA GAMINE Moi, j'suis sûre qu'ils vont revenir très vite !
JULIENNE T'as raison ma petite, dans des cas pareils, il faut pas
perdre le moral. Si les femmes n'assurent pas l'arrière, c'est comme
ça qu'not'armée, elle s'ra foutue !
Tandis que Julienne, Emilie, Judith et la Gamine, ayant fini de ramasser leur
linge, sortent en proférant des propos ou des gromelots incompréhensibles,
Toinette leur lance.
TOINETTE Allez, rentrez chez vous sans tarder. C'est pas ici qu'il
faut être à cette heure, mais près d'eux, pour leur départ.
LA GAMINE (revenant sur ses pas) Excusez-moi, je n'vous ai pas
payées...
TOINETTE (faussement bourrue) Oh ! passe pour cette fois. Vous
m'paierez toutes au prochain coup... quand y s'ront revenus... On
s'connaît après tout. Aller vite, dépêche-toi ! Reste pas plantée là !
Rentre à ta maison.
Dans le même temps, Gilberte, Rosine et Henriette, qui rassemblaient, elles aussi
leurs affaires, se sont rappochées l'une de l'autre, comme par hasard.
GILBERTE (à Rosine) Et toi, qu'est-ce que tu comptes faire pour ton
Jules ?
ROSINE (encore un peu sur ses gardes) Et ben, et toi, pour les tiens ?
HENRIETTE Soyez pas mauvaises, vous pourriez le r'gretter après.
En fait, reste plus qu'à faire comme les autres, les paquetages de nos
gars ou d'nos maris.
GILBERTE Eh bien, tu vois, tout arrive ! J'savais bien que t'en avais
un aussi, de bel ami, pas vrai ?
HENRIETTE Oh, maintenant, avec ce qui arrive, j'ai plus rien à
cacher !
ROSINE Le problème, c'est qu'le mien y m'a dit comme ça, pas plus
tard qu'la s'maine passée, qu'dans un cas pareil, y préférait encore
foutre le camp plutôt que d'finir en chair à canon. Et pis, tirer sur les
autres, ça lui donne la nausée, paraît-il !
HENRIETTE C'est ça, filer pour s'faire rattraper aussi sec et finir par
rev'nir mais avec la honte et encadré par deux gendarmes. Bravo !
Allez, cours, et tâche de l'raisonnner. (Elle pousse Rosine dehors.)
GILBERTE (suivant Rosine de la voix) Et si y comprend pas avec des
mots, te gêne pas, tape dessus, mais fort !
ROSINE (rentrant brusquement) Et mon linge... c'est vrai ! Avec tout
ça, j'allais l'oublier.!
GILBERTE Fonce j'te dis ! Henriette et moi, on s'en occupe ! Allez,
fonce !
ROSINE (courant) Merci les filles !
Elle fait mine de sortir, s'arrête, va lentement vers les autres.
Un temps.
Elles s'embrassent avec force.
Gilberte et Henriette ramassent rapidement le gros linge puis alors qu' elles font
mine de chercher quelque argent.
TOINETTE Vous arrêtez pas à ça. Allez, dépêchez-vous vous aussi !
(tandis qu'elles sortent) Vous m'paierez plus tard... Ça n'presse pas...
Un temps.
LA MÈRE Avec tout ce sang qui va couler, pour sûr, j ' suis pas prête
de l'fermer, mon lavoir !
FIN
ISBN 2 - 907468 - 22 - 7
ISSN 1140 - 3969
Maquette PAO : Pierre Kandel
Flashage : Deucalion
Achevé d'imprimer : 1er trimestre 1991
sur les presses de l'imprimerie N.R.J.B.
4, rue de la Croix-Vigneron
95160 Montmorency
Imprimé en France
LE LAVOIR
Elles ont le sang chaud les lavandières d'Amiens ; elles parlent en
travaillant, de leur ménage, de leurs hommes, des grossesses, voulues
ou non, des bruits de Paris, des patrons, des patronnes. Il y a des gifles
et des caresses, et la solidarité devant le malheur qui approche : nous
sommes le 2 août 1914.
Cette pièce a reçu le Prix Spécial d'Avignon OFF 1986 et le Premier
Prix au Festival d'Edimbourg.
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