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Les Tristes D'ovide

Le document présente les œuvres poétiques d'Ovide, notamment 'Les Tristes' et 'Les Pontiques', écrites durant son exil imposé par l'empereur Auguste. Ces lettres, empreintes de douleur et de désespoir, témoignent de l'expérience de l'exil et de la lutte de l'auteur pour maintenir sa voix poétique face à l'adversité. La traduction de Danièle Robert, qui a reçu des prix pour son travail, rend ces textes accessibles et pertinents pour les lecteurs contemporains.

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Les Tristes D'ovide

Le document présente les œuvres poétiques d'Ovide, notamment 'Les Tristes' et 'Les Pontiques', écrites durant son exil imposé par l'empereur Auguste. Ces lettres, empreintes de douleur et de désespoir, témoignent de l'expérience de l'exil et de la lutte de l'auteur pour maintenir sa voix poétique face à l'adversité. La traduction de Danièle Robert, qui a reçu des prix pour son travail, rend ces textes accessibles et pertinents pour les lecteurs contemporains.

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BABEL, UNE COLLECTION DE LIVRES DE POCHE

LES TRISTES
LES PONTIQUES

En l’an 8 de notre ère, célèbre et adulé de tous, Ovide


est forcé à l’exil par l’empereur Auguste. Il doit alors
quitter sa famille, ses amis, ses biens, sa carrière de
poète. Il ne le sait pas encore mais il ne reviendra
jamais à Rome.
Durant près de dix ans, il écrit aux siens, à l’em-
pereur – Auguste puis Tibère, sourds l’un et l’autre à
ses appels –, et ses lettres sont parmi les œuvres les
plus poignantes que la littérature ait produites.
Cris de douleur, d’amour, de désespoir, cris de
prière et de révolte à l’adresse d’un pouvoir inflexible,
ces poèmes épistolaires touchent au cœur tant ils
parlent avec respect et justesse de tous les êtres qui
ont connu ou connaissent l’exil – qu’il soit imposé par
le pouvoir ou rendu nécessaire pour préserver sa vie.
Ces deux recueils constituent, avec Les Héroïdes,
un ensemble initialement publié par Actes Sud en
2006 (Lettres d’amour, lettres d’exil, coll. “Thesaurus”)
pour lequel Danièle Robert, écrivain et traductrice
d’Ovide mais aussi de Catulle, Paul Auster, Guido
Cavalcanti et Dante, a obtenu le prix Jules- Janin de
l’Académie française. Respectueuse de leur pro-
sodie, sa traduction révèle leur force : celle d’être
nos parfaits contemporains – littéraires, émotion-
nels, et politiques.

Illustration de couverture : Leonardo Cremonini © ADAGP, Paris, 2020


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LES TRISTES
LES PONTIQUES
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DU MÊME AUTEUR
(dans la traduction de Danièle Robert)

Dans la collection “Thesaurus”, éditions bilingues :


LES MÉTAMORPHOSES , Actes Sud, “Thesaurus”, 2001 ; Babel no 1573.
ÉCRITS ÉROTIQUES (AMOURS, SOINS DU VISAGE FÉMININ, L’ART D’AIMER,
REMÈDES À L’AMOUR), Actes Sud, “Thesaurus”, 2003.
LETTRES D’AMOUR, LETTRES D’EXIL (HÉROÏDES, TRISTES, LETTRES DU PONT),
Actes Sud, “Thesaurus”, 2006.

Dans la collection “Babel” :


LES MÉTAMORPHOSES , Babel no 1573.
LES TRISTES, LES PONTIQUES , Babel no 1670.

Écrivain (Les Chants de l’aube de Lady Day, Le Foulard d’Orphée au Temps


qu’il fait), critique et traductrice littéraire, Danièle Robert a traduit pour Actes
Sud l’ensemble des œuvres poétiques de Paul Auster, Catulle et Ovide. Elle a
reçu le prix Laure-Bataillon classique et le prix Jules-Janin de l’Académie
française pour ses traductions d’Ovide ainsi que le prix Nelly-Sachs pour Rime,
l’œuvre poétique de Guido Cavalcanti (éditions vagabonde). Elle a vu paraître
une traduction neuve de La Divine Comédie de Dante chez Actes Sud.

© ACTES SUD, 2006


pour la traduction française
978-2-330-13426-6
ISBN 978-2-330-13827-1
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OVIDE

LES TRISTES
LES PONTIQUES
traduit du latin, présenté et annoté
par Danièle Robert
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pour Augustin
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LES AILES BRISÉES

“Soldats, dit le César, coupez-lui les ailes.” Les pré-


toriens dégainèrent le glaive et, avec adresse, comme
s’ils avaient émondé un arbre, ils taillèrent les ailes
d’Ovide. Celles-ci tombèrent à terre comme des
plumes molles et Ovide comprit que sa vie finissait
à cet instant.

Antonio Tabucchi

En l’an 8 de notre ère, célèbre et adulé de tous, Ovide doit s’exi-


ler sur ordre de l’empereur Auguste ; sa destination est Tomes, sur
les bords de la mer Noire (dont le nom antique est le Pont-Euxin),
le motif officiel de la sentence étant le caractère immoral de L’Art
d’aimer, pourtant publié dix ans auparavant sans aucune difficulté1.
Ovide doit donc quitter sa famille, ses amis, ses biens, sa carrière de
poète, et ne reviendra jamais à Rome : il mourra à Tomes à l’âge de
soixante ans. Durant près de dix ans, il écrira aux siens, à l’empe-
reur (Auguste puis Tibère, sourds l’un et l’autre à ses appels), et ses

1. Sur le mystère entourant cet exil j’ai apporté quelques éléments de réponse
au sein de “Licence-dissidence”, préface à ma traduction et mon édition
critique de L’Art d’aimer, in Ovide, Écrits érotiques, édition bilingue, Arles,
Actes Sud, coll. “Thesaurus”, 2003, p. 173-177.
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12 LES TRISTES – LES PONTIQUES

lettres sont parmi les œuvres les plus poignantes que la littérature
ait produites : d’abord Tristia (Les Tristes) puis Epistulæ ex Ponto,
(Lettres du Pont), ces dernières communément traduites par Les
Pontiques. Cris de douleur, d’amour, de désespoir, de révolte, cris
de prière voire de supplication à l’adresse d’un pouvoir inflexible,
ces poèmes épistolaires parlent aujourd’hui à tous les êtres qui ont
connu ou connaissent l’exil – qu’il soit directement imposé par le
pouvoir politique ou rendu nécessaire pour préserver sa vie. Ainsi,
Cesare Pavese, relégué – c’est-à-dire assigné à résidence, comme
Ovide – en Calabre par le gouvernement fasciste, écrivait de Bran-
caleone, le 11 septembre 1935 :

Naturellement, j’écris ex Ponto mes Tristia1.

La référence est on ne peut plus claire. Et Dante, contraint de


quitter Florence après avoir été condamné en 1302, par contu-
mace, d’abord à deux ans de résidence surveillée à Rome puis au
bûcher, dut prendre la fuite afin de trouver refuge à Forlì, Vérone
puis Ravenne, où il finit ses jours ; condamné, quant à lui, à l’er-
rance dans sa propre patrie.
Quelle que soit la nature de l’exil, il s’agit de ce qu’Augustin Gio-
vannoni appelle la “manifestation des déchirures de l’histoire” qui,
dans le cas des exemples précités, trouve un mode de résistance dans
l’écriture : “Écrire ce déchirement nécessite une forme, une écriture

1. Lettres (1924-1950) [Lettere 1924-1944, a cura di Lorenzo Mondo,


Lettere 1945-1950, a cura d’Italo Calvino, 1966], choix traduit de l’italien
et présenté par Gilbert Moget, Paris, Gallimard, coll. “Du monde entier”,
1971, p. 224. Il faut noter que la relégation se différencie de l’exil en ce sens
que la personne reléguée (nous dirions aujourd’hui assignée à résidence) ne
perd ni ses droits civiques ni la propriété de ses biens et qu’elle peut espérer
rentrer dans sa patrie au bout d’un certain temps. Ovide a ainsi conservé
sa fortune et ses propriétés, de même que le titre de citoyen romain ; en
revanche Auguste et Tibère ont fait jouer, au-dessus de la loi, le bon plaisir
du prince pour ce qui concernait son retour.
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PRÉFACE DE DANIÈLE ROBERT 13

de la survivance à laquelle seule peut convenir une exigence de fidé-


lité. Il faut entendre cette écriture comme une survie qui n’est ni
la vie ni la mort pure et simple, mais l’amplitude de la blessure qui
dispose du sujet témoignant de la succession des violences qu’il a
subies. Il s’agit de survivre, en dépit de la décapitation des struc-
tures (symboliques, narratives) porteuses du passé, de la mémoire,
des filiations et de l’altération du sentiment de soi1.”

C’est bien ce dont témoigne Ovide dans ces lettres, à commencer par
la tentative d’expliquer (et de s’expliquer) les causes de son malheur. Il
s’agit d’un châtiment qui concerne, à ses dires, une double faute : l’une
officiellement exprimée comme étant à l’origine de la condamnation
et touchant au danger que l’œuvre incriminée représente sur le plan
moral ; l’autre entourée de mystère et qui a donné lieu depuis deux
mille ans à une multitude de suppositions invérifiables puisqu’elle n’a
laissé aucune trace. Celle-ci est qualifiée avec insistance par Ovide lui-
même, à travers toutes les lettres qui composent le recueil, d’erreur, de
sottise, de faute certes réelle mais non de “crime de sang”. Il affirme
également qu’il n’a pas le droit de révéler cette faute :

Bien que deux accusations m’aient perdu, un poème et une erreur,


Je ne peux parler de la faute qui concerne la seconde.
(Les Tristes, II.)

Lorsqu’il veut être un peu plus explicite tout en restant prudent,


il dit que ce sont ses yeux qui l’ont perdu :

Je suis puni parce que mes yeux ont vu sans le vouloir un fait
Répréhensible et mon seul tort est d’avoir eu des yeux.

1. Augustin Giovannoni, Les Épreuves de l’exil. Repenser les termes de la


politique, Paris, Kimé, coll. “Philosophie en cours”, 2017, p. 7 et 13-14.
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14 LES TRISTES – LES PONTIQUES

Certes, je ne peux réfuter globalement la faute


Mais ce qu’on me reproche repose en partie sur une erreur.
(Les Tristes, III, V.)

Laissons de côté les hypothèses diverses qui peuvent naître – et


sont nées – de ces informations sibyllines ; elles n’ont qu’un inté-
rêt anecdotique. Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est le lien
indéfectible qui unit la vie du poète à sa poésie, ici dans un même
désastre : ce qu’il a écrit le rattrape pour lui nuire, ce qu’il a vu achève
de le briser. Mais plus prégnante et étrange encore est l’intrication
du littéraire et du biographique dans le rapport que l’on peut établir
entre Les Héroïdes1 – œuvre de jeunesse – et ces lettres d’exil qui pré-
cèdent la mort du poète, comme si les premières avaient en quelque
sorte annoncé les dernières. C’est en sens inverse, bien évidemment,
qu’il convient d’aborder la question : banni de sa patrie, Ovide trouve
dans les poèmes épistolaires qu’il a créés de toutes pièces sur fond
mythologique un terreau dans lequel il puise pour écrire des lettres
qui parlent, quant à elles, d’une expérience qu’il est en train de vivre,
le réel rattrapant la fiction. Il retrouve le ton grave, plaintif, révolté
ou désespéré de ses héroïnes fictives pour parler de sa propre souf-
france à ses amis, à sa femme, à l’empereur, dans l’espoir de les tou-
cher ; il évoque à maintes reprises des personnages déjà présents dans
Les Héroïdes comme dans l’ensemble de son œuvre : Ulysse notam-
ment, auquel il s’identifie pour opposer le sort du héros au sien (et
par extension Homère, auquel il se compare sans fausse modestie).
Il reprend donc le matériau stylistique et prosodique qui a formé la
trame de toute son œuvre pour le mettre au service de l’événement
qui a brisé sa vie ; aucune lettre en prose d’Ovide ne nous est parve-
nue, rien d’autre que ces poèmes regroupés par l’auteur respective-
ment en cinq et quatre livres et par conséquent destinés à un public

1. Les Héroïdes, in Ovide, Lettres d’amour, lettres d’exil, texte établi, traduit
du latin, présenté et annoté par Danièle Robert, édition bilingue, Arles,
Actes Sud, coll. “Thesaurus”, 2006.
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PRÉFACE DE DANIÈLE ROBERT 15

plus large que ne le laisse supposer la désignation d’un destinataire,


masqué dans Les Tristes, par mesure de précaution, mais nommé dans
Les Pontiques comme pour affirmer envers et contre tout que la poésie
– qui l’a perdu, et il s’en plaint sans cesse – fait partie intégrante de
sa personne et que la parole, pour lui, ne saurait être que poétique.
C’est par là qu’il exprime, au-delà des prières et des flagorneries à
l’intention de la famille impériale qui jalonnent sa correspondance
et nous gênent de la part d’un esprit aussi libre que le sien, une résis-
tance inébranlable au destin qui l’a frappé, au pouvoir qui le broie.
Je suis puni pour mon Art, nous dit-il (et on peut comprendre qu’il
ne s’agit pas seulement de L’Art d’aimer), mais cet Art ne meurt pas ;
il m’habite et, on aura beau interdire mes textes, je continuerai de
porter haut la parole poétique, quoi qu’il arrive. Ainsi, il me survivra.

On peut alors mesurer l’étendue de son angoisse lorsque, après


quelques années d’exil et des efforts notables pour s’intégrer à la
communauté gréco-gète dans laquelle il vit (apprenant à parler et
s’essayant à composer des vers dans cette langue), il s’aperçoit qu’il
perd peu à peu sa propre langue et ce qu’il appelle son “talent” pro-
sodique. Cette angoisse commence à percer dès la fin des Tristes ;
que l’on compare ces extraits des livres III et V pour s’en convaincre :

Et moi, bien que je sois privé de ma patrie, de vous, de ma maison,


Que l’on m’ait pris tout ce qui pouvait m’être enlevé,
Mon talent néanmoins m’accompagne et me comble ;
César n’a pu exercer aucun pouvoir là-dessus.
(Les Tristes, III, VII.)

Les maux que j’ai longtemps subis ont brisé mon talent
et il ne me reste rien de mon ancienne énergie.
(Les Tristes, V, XII.)
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16 LES TRISTES – LES PONTIQUES

Elle devient lancinante dans Les Pontiques, qui reprennent le thème


en une sorte de ressassement désespéré. La lettre II du livre IV est,
à ce titre, significative :

Mais mon talent n’est plus à la hauteur comme jadis,


Mais ma veine est tarie et je perds ma peine.
(Les Pontiques, IV, II.)

Ovide met ainsi le doigt sur un aspect essentiel du déchirement


qu’éprouve l’exilé et qu’analyse Barbara Cassin à propos, notamment, de
Hanna Arendt, qui a fui l’Allemagne nazie en 1933 pour les États-Unis
et y est arrivée en 1941 après plusieurs étapes en France et au Portugal.
Barbara Cassin note que “la marque de l’exil, c’est la transfor-
mation du rapport à la langue : l’exil dénaturalise la langue mater-
nelle1”. C’est ce contre quoi Arendt a résisté avec opiniâtreté, dans
le refus de se soumettre à l’emprise de la langue étrangère en conser-
vant un fort accent allemand et en n’utilisant pas les tournures idio-
matiques de l’anglais : “J’ai toujours refusé, consciemment, de perdre
ma langue maternelle. J’ai toujours maintenu une certaine distance
tant vis-à-vis du français que je parlais très bien autrefois que vis-à-
vis de l’anglais que j’écris maintenant2.”
Le cas de Dante est à cet égard différent : si c’est également durant
son exil qu’il entreprend ses œuvres majeures, notamment La Divine
Comédie, le fait de vivre sa situation de réfugié dans son propre pays
(il en sera de même pour Pavese, plus tard) lui évite tout sentiment

1. Barbara Cassin, La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Ulysse, Énée,
Arendt, Paris, Autrement, coll. “Les Grands Mots”, 2013, p. 85.
2. Hannah Arendt, “Seule demeure la langue maternelle” [transcription
de l’entretien réalisé par Günter Gaus pour la télévision allemande (RFA)
et diffusé pour la première fois le 28 octobre 1964], traduit de l’allemand
par Sylvie Courtine-Denamy, Esprit (Paris), n° 42 (6), juin 1980, p. 30.
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PRÉFACE DE DANIÈLE ROBERT 17

de déracinement ou de perte de sa langue. Bien au contraire, c’est


par l’écriture des 14 233 vers qui composent la Commedia qu’il
forge la langue italienne pour les siècles à venir et l’épreuve réelle
que constitue l’exil lui permet de construire son œuvre sur la base
d’une immense métaphore, qu’elle prenne la forme de la “forêt obs-
cure”, de la descente dans l’Enfer du soi ou de la remontée vers les
étoiles à travers la souffrance du Purgatoire pour parvenir enfin à la
terre promise qu’est le Paradis par et avec l’amour.

Ovide, pour sa part, et en dépit de ses efforts, se heurte à une autre


dure réalité : il n’a – du moins le prétend-il – aucun Romain autour
de lui avec qui parler et garder intacte sa langue1. Aussi, lorsqu’on
lui rapporte les diverses critiques dont il est l’objet à Rome, où ses
textes circulent et suscitent toutes sortes de commentaires malveil-
lants, il ne peut que reconnaître les négligences d’écriture qu’on lui
reproche ; et il les met sur le compte de sa triste situation, de la fré-
quentation de Gètes sans culture (avec le sentiment de supériorité
du Romain face aux “barbares”) ; il en fait un argument supplémen-
taire pour réclamer l’indulgence de l’empereur et un changement de
lieu d’exil auquel il ne croit qu’à demi. Il invoque, pour sa défense,
l’impossibilité dans laquelle il se trouve de faire l’effort de se corri-
ger ; tentant du même mouvement, et de façon pathétique, d’op-
poser le génie au simple talent, l’inspiration des grands au travail de
tâcheron des médiocres ; mais on sent qu’il y croit encore moins, lui
pour qui le travail sur la langue et le vers était primordial – lui qui
a voué toute sa vie à l’étude et à l’art d’écrire.
Au fil des lettres et du temps le ton devient plus las, l’amertume
se transforme en résignation et l’espoir en certitude : il mourra en

1. On sait que ses conditions de vie à Tomes n’étaient, en réalité, pas celles
d’un “prisonnier” mais d’un homme respecté et jouissant de sa notoriété
de poète.
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18 LES TRISTES – LES PONTIQUES

exil, seul et abandonné de ses amis les plus chers, de son épouse et
encore plus des Muses. Dans l’univers ordonné par le pouvoir “divin”
– donc inhumain – d’un seul homme devant qui tout doit plier, il
n’y a pas de place pour la parole poétique, alors que c’est elle qui,
paradoxalement, a de toujours créé les dieux :

Ce sont aussi les vers, s’il m’est permis de le dire, qui font
les dieux, et une telle majesté a besoin de la voix du poète.
(Les Pontiques, IV, VIII.)

Affirmation hardie, qui balaie d’un coup les innombrables signes


d’allégeance politique et religieuse parsemant les lettres ; dernier sur-
saut d’orgueil, ou de lucidité. Si l’artiste se trouve bâillonné par le
pouvoir, qui devrait lui être reconnaissant de lui permettre d’exister
et repose de ce fait sur une aporie tragique, il ne renonce à aucun
moment à croire que sa poésie lui survivra ainsi qu’à ce pouvoir qui
momentanément le terrasse, car la parole poétique est fondatrice et
sa puissance est éternelle.

Danièle Robert
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NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION

Pour l’établissement du texte latin des Tristes et des Pontiques, j’ai


essentiellement utilisé l’édition proposée par la collection “Oxford Clas-
sical Texts” d’Oxford University Press (editio princeps en 1915, trei-
zième édition en 1991) ainsi que le texte établi par Jacques André pour
le compte des éditions Les Belles Lettres, “Collection des universités de
France/Guillaume Budé” (editio princeps respectivement en 1968
et 1977, deuxième édition en 2002 et troisième édition en 2003).
J’ai respecté le choix d’Ovide chaque fois qu’il a employé l’appel-
lation latine ou grecque pour les noms propres : on trouve ainsi alter-
nativement Phrixus ou Phrixos, Œbalus ou Œbalos, Érichtonius ou
Érichtonios, etc.
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LES TRISTES
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LIVRE PREMIER

C’est sans moi, petit livre (et je ne t’en veux pas), que tu iras à Rome ;
Hélas ! à moi, ton maître, il n’est pas permis d’y aller !
Vas-y, mais sans apprêts, comme il convient aux exilés ;
Revêts l’aspect, infortuné, de ma situation.
Pas d’airelles pour te couvrir d’une teinture pourpre :
Cette couleur ne convient pas à l’affliction ;
Pas de titre passé au minium, ni papier à l’huile de cèdre,
Ne porte pas de cornes blanches sur ton front noir1 :
Ces ornements sont faits pour d’heureux petits livres,
Toi, tu dois rappeler quel est mon sort.
Qu’on ne polisse pas tes tranches à la pierre ponce friable,
Présente-toi hirsute, et tout échevelé.
N’aie pas honte de tes taches : celui qui les verra
Comprendra qu’elles ont été causées par mes larmes.
Va, mon livre, et salue de ma part les lieux que j’aime,
Je ne peux évidemment les toucher que du pied2.
S’il est quelqu’un, parmi les gens, qui se souvient de moi,
S’il est quelqu’un qui peut-être demande comment je vais,
Tu diras que je vis, mais non pas que je suis en bonne santé :
Le seul fait que je sois vivant est un cadeau divin.
Et puis tais-toi (si l’on veut en savoir plus, qu’on me lise),
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24 LES TRISTES

Attention à ne pas parler au hasard, il ne le faut pas :


Aussitôt alerté, le lecteur se remémorera mes fautes
Et, poursuivi par la rumeur publique, je serai par tous accusé.
Évite de me défendre, même si les accusations te torturent :
Plaider une mauvaise cause, c’est l’aggraver.
Tu trouveras quelqu’un qui se plaindra de ma relégation,
Qui ne parcourra pas ces vers les joues sèches,
Et qui souhaitera à part lui, afin que nul méchant n’entende,
Que César adouci rende ma peine plus légère.
Je prie aussi pour qu’il ne connaisse pas, quel qu’il soit, ma misère,
Lui qui veut que les dieux soient bons pour les malheureux.
Que ses désirs soient exaucés, et qu’abolie la colère du prince
Il me soit donné de pouvoir mourir dans ma patrie.
Si tu accomplis ta mission, mon livre, tu seras peut-être blâmé
Et jugé inférieur à ce que mon talent peut prétendre.
Le devoir d’un juge est de rechercher les faits, mais tout autant
Les circonstances : sur les circonstances tu ne risqueras rien.
La poésie éclôt quand un esprit serein la compose ;
Des malheurs soudains ont embrumé ma vie.
La poésie requiert l’isolement pour l’écrivain, et le calme ;
Moi, je suis secoué par la mer, les vents, la fureur de l’hiver.
Toute crainte nuit à la poésie ; et moi, désespéré,
Je crois avoir à tout moment un glaive planté dans la gorge.
Ce que je fais étonnera aussi un juge équitable
S’il a l’obligeance de lire mes écrits, quels qu’ils soient.
Donne-moi le Méonien3 et entoure-le d’autant de catastrophes :
Tout son génie disparaîtra sous des malheurs si grands.
Enfin, pars sans souci des rumeurs, mon livre, souviens-t’en,
Et n’aie nulle honte si tu ne plais pas aux lecteurs :
La Fortune ne se montre pas envers moi assez favorable
Pour que tu aies à tenir compte des louanges que tu recevras.
Tant que j’étais à l’abri, j’étais caressé par un désir de gloire,
Je souhaitais avec ardeur me faire un nom.
Aujourd’hui, si je ne hais pas mes poèmes et cette passion qui m’a nui,
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LIVRE PREMIER. – I 25

Estimons-nous heureux ! C’est à mon talent que je dois mon exil.


Mais toi, va pour moi, toi qui le peux, va voir Rome :
Si les dieux pouvaient faire que mon livre soit moi !
Et ne crois pas, parce que tu viens en étranger dans la grande ville,
Que ta venue puisse passer inaperçue.
Même sans titre, ton style te ferait reconnaître ;
Tu aurais beau dissimuler, il serait clair que tu es mien.
Entre pourtant sans te montrer, de peur que mes vers ne te nuisent :
Ils ne sont pas comme ils étaient jadis, comblés de faveurs.
Si quelqu’un pense, parce que tu es de moi, ne pas devoir
Te lire et te rejette loin de lui, tu n’auras qu’à lui dire :
“Regarde mon titre. Je ne suis pas le précepteur de l’amour ;
Cet ouvrage a déjà purgé la peine qu’il avait méritée4.”
Peut-être t’attends-tu à ce que je t’envoie en haut du Palatin
Et t’ordonne de monter jusqu’au palais de César.
Que ces lieux augustes et les dieux de ces lieux me pardonnent !
C’est de ces hauteurs que la foudre sur ma tête s’est abattue.
Certes, je me souviens que des divinités bienveillantes
Y résident ; mais j’ai peur des dieux qui m’ont fait du mal.
Le moindre bruissement d’ailes terrifie la colombe
Qui a été blessée par tes serres, épervier,
Et un agneau n’ose pas trop s’éloigner de la bergerie
S’il a été arraché aux crocs voraces d’un loup.
Phaéton éviterait le ciel, s’il vivait, et les chevaux qu’il désirait
Si follement, il ne voudrait pas les toucher5.
Moi aussi, j’avoue craindre de Jupiter les armes, que j’ai éprouvées :
Je pense, quand il tonne, que sa foudre est dirigée contre moi.
Tout membre de la flotte d’Argos qui a fui Capharée6
Détourne à tout jamais ses voiles des eaux de l’Eubée,
Et ma barque, frappée un jour par une énorme bourrasque,
Tremble à l’idée de s’approcher du lieu qui l’a blessée.
Fais donc attention, mon livre, regarde autour de toi avec circon-
spection,
Contente-toi d’être lu par les gens du commun.
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26 LES TRISTES

En cherchant à atteindre les hauteurs de ses ailes trop faibles,


Icare a donné son nom à une mer.
Il est difficile de dire, pourtant, si tu dois utiliser les rames
Ou le vent : les circonstances et le lieu te donneront conseil.
Si tu peux être transmis au bon moment, si tu vois bien que tout
Est calme, si la colère a déposé les armes,
Si, hésitant et craignant d’y aller, tu trouves quelqu’un
Pour te transmettre et dire auparavant quelques mots, vas-y.
Arrive là-bas un jour propice, plus heureux que ton maître,
Et atténue mes malheurs.
Car personne hormis celui-là seul qui m’a blessé
Ne peut me guérir, à la façon d’Achille7.
Mais veille à ne pas me nuire en voulant m’être utile,
Car l’espoir en mon cœur est plus faible que la peur :
La colère qui sommeillait, prends garde qu’une fois réveillée
Elle ne se déchaîne, que tu ne sois la cause d’un second châtiment.
Mais lorsque tu auras été reçu dans mon sanctuaire
Et auras pénétré au creux du coffret, ta demeure,
Tu y verras tes frères placés bien en ordre,
Auxquels j’ai consacré mes veilles avec la même passion.
Toute la bande montrera au grand jour, à découvert, ses titres
Et portera sur la couverture le nom de leur auteur bien en vue ;
Plus loin, tu en verras trois, cachés dans un coin obscur :
Ce sont ceux qui – personne ne l’ignore – enseignent à aimer ;
Il faut que tu les fuies ou, si tu as assez de hardiesse,
Que tu les appelles des Œdipes ou des Télégones8.
Et de ces trois je te conseille, si tu te soucies de ton père,
De n’en aimer aucun, même celui qui t’aura appris à aimer.
Il y a aussi des métamorphoses, en quinze livres,
Un poème récemment arraché à ma liquidation.
Je te charge de leur dire que l’on peut mettre au nombre
Des corps transformés le visage de mon destin.
Car il est devenu soudain tout différent de ce qu’il était,
En larmes aujourd’hui, joyeux à une autre époque.
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LIVRE PREMIER. – II 27

J’aurais encore bien des missions à te confier, pour tout dire,


Mais je crains de te faire perdre du temps.
Et si tu devais emporter avec toi, mon livre, tout ce que j’ai en tête,
Tu serais un fameux fardeau à transporter.
La route est longue, hâte-toi : moi, je vais vivre au bout
Du monde, sur une terre qui de ma terre est bien éloignée.

II

Dieux de la mer et du ciel (ai-je autre chose à faire qu’à prier ?),
Empêchez ce navire agité d’être taillé en pièces !
Ne souscrivez pas, je vous prie, à la colère du grand César :
Souvent lorsqu’un dieu nous charge, un autre nous porte secours.
Mulciber était contre Troie, pour Troie était Apollon,
Vénus favorable aux Troyens, Pallas défavorable.
La Saturnienne9, plus proche de Turnus10, haïssait Énée
Mais celui-ci était protégé par la puissance de Vénus.
Maintes fois le fier Neptune voulut la perte d’Ulysse le rusé,
Minerve l’enleva maintes fois à son oncle paternel11.
Et pour moi, qui empêchera une divinité, bien que je sois fort loin
De ces héros, de se dresser contre un dieu irrité ?
Malheureux ! c’est en vain que je laisse échapper des mots inutiles ;
De grosses vagues, tandis que je parle, éclaboussent mon visage,
Et le terrible Notus disperse mes propos, empêchant mes prières
D’atteindre les dieux auxquels elles sont adressées.
Ces mêmes vents, pour me faire subir une double peine,
Emportent je ne sais où mes voiles et mes vœux.
Pauvre de moi ! Tant de montagnes d’eau m’environnent !
On croirait qu’elles vont à tout moment toucher le ciel étoilé.
Tant d’abîmes se creusent lorsque la mer s’écarte !
On croirait qu’ils vont à tout moment toucher l’obscur Tartare.
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28 LES TRISTES

Où que je jette les yeux, il n’y a rien que la mer et le ciel,


L’une gonflée de vagues, l’autre plein de nuages menaçants.
Entre les deux rugissent les vents en un grondement monstrueux ;
L’eau de la mer ne sait à quel maître obéir
Car tantôt de l’Orient pourpré l’Eurus prend des forces,
Tantôt c’est le Zéphyr, envoyé tard de l’Occident,
Tantôt du pôle Nord aride le glacial Borée se déchaîne,
Tantôt le Notus livre bataille du côté opposé.
Le capitaine hésite, ne sachant ce qu’il doit fuir ou chercher à atteindre :
Son savoir est paralysé par ces malheurs croisés.
C’est sûr, nous allons mourir, il n’est nul espoir de salut
Et tandis que je parle, mon visage est tout inondé.
Le flot étouffera ce souffle et, priant vainement,
J’absorberai l’eau qui doit me détruire.
Mais de mon exil seul mon épouse dévouée s’afflige :
De mes malheurs elle ne connaît et ne déplore que celui-là.
Elle ignore mon corps ballotté sur la mer immense,
Ignore l’action du vent, et l’imminence de la mort.
Oh ! j’ai bien fait de ne pas accepter qu’elle embarque avec moi
Pour ne pas avoir à endurer, misère ! une mort double !
Mais si je meurs maintenant, puisqu’elle est à l’abri du danger,
Je suis sûr de survivre dans cette moitié de moi-même.
Hélas ! comme les nuées scintillent d’une flamme vive !
Quel fracas retentit de la voûte du ciel !
Les flots frappent les flancs de bois avec autant de force
Qu’un énorme boulet de baliste qui secoue des remparts.
Cette vague qui vient, cette vague s’élève au-dessus des autres :
Elle suit la neuvième et précède la onzième12.
Ce n’est pas la mort que je crains, mais cette misérable façon de mourir ;
Supprimez le naufrage, la mort sera pour moi un cadeau.
Que l’on tombe sous les coups du destin ou des armes,
C’est quelque chose de s’étendre en mourant sur la terre ferme,
Faire ses recommandations aux siens, espérer un tombeau
Et ne pas être la proie des poissons de la mer.
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LIVRE PREMIER. – II 29

Admettons que je mérite la peine capitale : je ne suis pas seul


À voyager ici ; pourquoi mon châtiment touche-t-il des innocents ?
Oh ! dieux du ciel et vous, dieux pleins de force qui régnez sur les
mers,
Mettez un terme, les uns comme les autres, à vos menaces
Et la vie que m’a laissée la colère sans aucune âpreté de César,
Permettez que je la conduise, malheureux, vers les lieux désignés.
Si vous voulez qu’un châtiment mérité me fasse expier,
Ma faute ne mérite pas la mort, de l’avis même de mon juge ;
Si César avait voulu m’envoyer immédiatement dans les eaux
Du Styx, il n’aurait pas eu besoin de votre aide.
Il a sur mon sang un pouvoir sans conteste
Et ce qu’il m’a donné, il le reprendra quand il voudra.
Mais vous qu’aucun crime n’a offensés, j’en ai la certitude,
Contentez-vous maintenant, je vous en prie, de mes malheurs.
Cependant, si vous êtes tous d’accord pour sauver un misérable,
Une tête qui a péri ne peut plus être sauvée.
Même si la mer s’apaise et si je bénéficie de vents favorables,
Même si vous m’épargnez, je n’en serai pas moins exilé.
Ce n’est pas pour amasser sans fin des richesses, avide
D’échanges commerciaux, que je sillonne la mer immense,
Et je ne vais pas à Athènes, où je partis jadis étudier,
Ni dans les villes d’Asie, ni dans des lieux déjà visités,
Ni voir, Nil folâtre, tes délicieux caprices,
En débarquant dans l’illustre cité d’Alexandre.
Si je souhaite des vents favorables (qui le croirait ?),
C’est pour la terre des Sarmates13 vers laquelle tendent mes voiles.
Je suis contraint d’atteindre les rives sauvages du Pont sinistre,
Et fuir loin de ma patrie avec tant de lenteur, c’est ce que je déplore !
C’est pour voir les habitants de Tomes qui vivent au bout du monde
Que j’essaie par mes vœux d’abréger mon voyage !
Si vous m’aimez, arrêtez la violence des flots
Et que votre puissance se penche sur mon navire ;
Si vous me haïssez davantage, dirigez-moi vers la terre indiquée :
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30 LES TRISTES

Cette région fait partie de mon châtiment.


Vents rapides (que fais-je ici ?), emportez mon navire ;
Pourquoi mes voiles désirent-elles les frontières de l’Ausonie14 ?
César ne le veut pas. Pourquoi retenez-vous celui qu’il exile ?
Il faut que la terre du Pont voie mon visage :
Il l’ordonne et je l’ai mérité ; et le crime qu’il a condamné,
Je ne crois pas qu’il soit légitime ni juste de le défendre.
Cependant, si les actes des mortels n’échappent pas aux dieux,
Vous savez que j’ai mal agi sans mauvaise intention.
Au contraire, puisque vous le savez, si mon erreur m’a égaré,
Si j’ai fait preuve de folie, non de scélératesse,
Si j’ai servi cette maison comme il convient aux sans-grade,
Si les décrets d’Auguste ont été suffisants pour moi,
Si j’ai dit le bonheur de cette époque où il gouverne
Et pieusement brûlé de l’encens à César et à tous les Césars,
Si tel a été mon état d’esprit, dieux, épargnez-moi ;
Sinon, qu’une haute vague tombe sur ma tête et m’engloutisse.
Je me trompe, ou les épais nuages commencent à se dissiper
Et la mer, vaincue, a changé et brisé sa colère ?
C’est non pas le hasard, mais vous, que j’ai invoqués sous serment,
Vous que l’on ne peut tromper, qui me portez secours.

III

Lorsque je revois en pensée l’extrême tristesse de cette nuit


Qui fut le dernier moment que je passai à Rome,
Lorsque je repense à cette nuit où j’ai laissé tant de choses aimées,
De mes yeux maintenant encore coule une larme.
Le jour venait de se lever, où César m’avait ordonné
De quitter la pointe extrême de l’Ausonie15.
Je n’avais eu ni le temps de me préparer ni l’état d’esprit nécessaire :
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LIVRE PREMIER. – III 31

Mon cœur était resté longtemps plongé dans la torpeur.


Je ne m’étais soucié de choisir ni esclaves, ni compagnon de voyage,
Ni vêtements ni effets indispensables à un banni.
J’étais aussi paralysé que celui qui, frappé par la foudre
De Jupiter, est vivant et n’est pas conscient d’être en vie.
Mais lorsque la douleur eut écarté ce voile de mon âme,
Quand j’eus enfin repris mes sens, au moment de partir
Je m’adressai pour la dernière fois à mes amis abattus
Dont il ne restait, de nombreux qu’ils étaient, plus que deux.
Ma tendre épouse me tenait, en larmes comme moi, elle plus
violemment,
Et la pluie tombait sur ses joues innocentes.
Ma fille était absente, partie loin sur les côtes de Libye,
Et ne pouvait avoir été mise au courant de mon sort.
Où que l’on regardât retentissaient les pleurs et les gémissements,
À l’intérieur tout avait l’apparence de funérailles bruyantes.
Hommes, femmes, enfants même s’affligeaient de ces funérailles
Et les larmes coulaient dans tous les coins de la maison ;
Si l’on peut prendre de grands exemples pour de petits événements,
Elle offrait le spectacle de Troie au moment de sa prise.
Et déjà s’apaisaient les voix des hommes et des chiens
Et la Lune haute guidait les chevaux de la nuit.
Moi, levant les yeux vers elle et discernant à sa lueur le Capitole16
Si inutilement proche de notre demeure,
Je dis : “Divinités qui habitez cette résidence voisine,
Temples que mes yeux ne pourront jamais plus revoir,
Dieux que possède l’altière ville de Quirinus17 et que je dois quitter,
Je vous salue pour l’éternité,
Et bien que je prenne – trop tard – le bouclier après la blessure,
Soulagez cet exil du fardeau de la haine
Et dites à cet homme divin dans quelle erreur je me suis fourvoyé :
Qu’il ne considère pas ma faute comme un crime.
Puisque vous le savez, que l’auteur de ma peine aussi le ressente ;
Si ce dieu s’adoucit, je ne serai plus malheureux.”
32 LES TRISTES

Voilà la prière que j’adressai aux dieux d’en haut, et mon épouse
Plus encore, entrecoupant ses paroles de sanglots.
Prosternée devant les Lares, les cheveux épars,
Elle baisa d’une bouche tremblante le foyer éteint
Et s’abandonna, face aux Pénates, à un flot de paroles
Peu efficaces pour l’époux qu’elle pleurait.
Déjà la nuit qui tirait à sa fin ne tolérait aucun retard
Et la Grande Ourse18 avait modifié le sens de sa course.
Que faire ? Un tendre amour pour ma patrie me retenait
Mais cette nuit était la dernière avant l’exil qui m’était signifié.
Ah ! que de fois ai-je dit à tel qui me pressait : “Pourquoi cette hâte ?
Regarde d’où je pars, vers quoi tu me précipites !”
Ah ! que de fois ai-je prétendu que je m’étais fixé une heure
Qui me paraissait opportune pour le voyage prévu !
Trois fois j’ai franchi le seuil, trois fois je suis revenu,
Et mes pieds s’attardaient, en accord avec mes pensées.
Souvent, après avoir dit adieu, j’ai recommencé à dire mille choses
Et donné les derniers baisers comme au moment du départ.
Souvent, j’ai fait les mêmes recommandations, je me suis abusé
moi-même
En me retournant sur les êtres si chers à mes yeux.
Enfin, j’ai dit : “Pourquoi me hâter ? C’est en Scythie que l’on
m’envoie,
C’est Rome que je dois quitter ; deux bonnes raisons de tarder.
Moi vivant, on me refuse pour l’éternité mon épouse vivante
Et ma maison et les membres chéris d’une famille unie,
Et les amis que j’ai aimés comme des frères.
Ô cœurs liés à moi par une fidélité digne de Thésée19 !
Tant que je le pourrai, je vous embrasserai ; peut-être ne le pourrai-je
Plus jamais ! Ce temps qui m’est donné est une chance.”
Sans délai, je laisse inachevées les paroles de ce discours
Pour étreindre tout ce qui est si cher à mon cœur.
Pendant que je parle, que nous pleurons, au firmament est apparu
Le resplendissant Lucifer, une étoile pour nous néfaste.

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